PROLOGUE
pouvais, moi, donner en retour à qui gardera le silence, ou me cachera, de doux baisers ou quelque chose de plus doux encore. Si moi, qui suis l'Amour, je me connais en amour, je sais au moins, certainement, que mes baisers seront toujours plus chers aux jeunes filles. Aussi, souvent Vénus me cherchet-elle en vain! carnulneveutme trahir, et chacun se tait. Mais, pour rester encore plus caché, et qu'elle né puisse me reconnaître à mes attributs, j'ai déposé, mes ailes, mon carquois et mon arc. Je ne viens pourtant pas désarmé en ces lieux, car ceci, qu on prendrait pour une verge, est ma torche (ainsi Tai-je transformée), tout ardente d'invincibles feux ; et ce dard, bien qu'il n'ait pas une pointe d'or, est de trempe divine, et porte l'amour en quelque lieu qu'il frappe. Je veux aujourd'hui, avec cette arme, faire une blessure profonde et incurable au sein endurci de la plus belle nymphe qui ait jamais suivi le cortège de Diane. La plaie de Sylvie (c'est le nom de cette nymphe sauvage) égalera celle que je fis moi-même au tendre coeur d'Aminte, il y a plusieurs années, quand tous deux enfants se trouvaient aux mêmes chasses et aux mêmes réjouissances. Mais, pour que le coup pénètre plus avant, j'attendrai que la pitié ait amolli cette dure glace que le rigorisme et le faste de la pudeur ont condensée autour de son cœur. C'est au plus fort de son attendrissement que je lui lancerai le trait. Pour mieux réussir en mon dessein, je veux me mêler parmi les bergers qui, joyeux et couronnés, vont venir en ces lieux, où ils se divertissent les jours de fête. Simulant de faire partie de leur bande, je porterai de la sorte un coup que nul œil mortel ne pourra voir. Ces bois entendront aujourd'hui parler de l'Amour d'une façon nouvelle, et l'on verra bien que ma divinité règne ici en personne, et non par l'entremise de ses misistres. J'inspirerai de nobles sentiments à des cœurs rustiques ; j'adoucirai l'accent de leur langage; car, où que je sois, je suis l'Amour aussi bien parmi les bergers que parmi les rois, et je fais tous mes sujets égaux à mon gré. C'est là surtout ma gloire suprême et le miracle de ma puissance, de rendre les cornemuses champêtres semblables aux plus doctes lyres ; et si ma mère l'ignore, elle qui s'indigne de me voir au sein des bois, elle est aveugle, et non pas moi, que, bien à tort, le vulgaire ignorant appelle aveugle.