ACTE I
tes superbes dédains. Mais suppose (et Dieu veuille que celle supposition soit vaine !), suppose qu'indigné contre toi, il tente à la tin de plaire a celle qui l'adore, qu'en diras-tu ? De quels yeux le verras-tu donc, lieureux en d'autres bras, t'insulter de ses rires ?
SYLVIE
Qu'Aminte fasse de sa personne et de ses amours ce qu'il lui plaira, je n'en ai nul souci. Qu'il soit l'amant d'une autre, pourvu qu'il ne soit pas le mien. Et comment serait-il à moi, si je ne veiL\ pas de lui? mais, encore qu'il se domiât à moi, je ne serais pas à lui.
OAPHMÉ.
D'où vient ta haine?
SYLVIE
De son amour.
DAPHNÉ
Fille cruelle d'un tendre père ! Mais les tigres naquirent-ils amais des douces brebis, ou les corbeaux des cygnes ? Ou tu me trompes, ou tu t'abuses toi-même.
SYLVIE
Je hais son amour, qui offense ma vertu. Je l'aimai tant que ses désirs furent d'accord avec les miens.
DAPIUNÉ.
Tu voulais ton malheur ; Aminte désire pour toi ce qu'il désire pour lui-même.
SYLVIE
Tais-toi, Daphné, ou parle d'autre chose, si tu veux que je te réponde.
DAPHNÉ
Vo^<;7 quedes façons! voyez quelle dédaigneuse jeune tille! Mais, au moins, dis-moi : si un autre t'aimait, accueillerais-tu de la sorte son amour ?
SYLVIE
J'accueillerais ainsi quiconque tendrait un piège à mon innocence, tout séducteur que tu appelles amant, et que moi j'appelle ennemi.
384 AMINTE
Crois tn donc le mouton ennemi delà brebis, Jvj taureau de la gémsse? Crois-lu donc le ramier ennemi de la colombe fidèle ? Regardes-lu comme une saison de haine et de colère le doux printemps qui, liant et joyeux, convie à l'amour les animaux, les hommes et les femmes, le monde entier? Ne vois-tu pas comme à cette heure toutes choses sont éprises d'un amour plein de joie et de force? Regarde avec quel tendre roucoulement ce ramier baise sa compagne ; écoute ce rossignol qui va chantant de branche en branche : J'aime, j'aime; et, si tu l'ignores, la vipère maintenant dépose son venin et s'élance avide A'ers l'objet de ses désirs. Le tigre, le lion superbe, ressentent les feux de l'amour, et toi seule, plus fière que tous les animaux, tu lui fermes ton sein? Mais que parlé-je des sentiments éprouvés par les lions, les tigres et les serpents? les arbres aiment aussi. Tu peux voir avec quelles ardeurs et quels enlacements redoublés la vigne se marie à l'ormeau. Le sapin aime le sapin ; le pin adore le pin; le saule, le frêne, le hêtre brûlent et soupirent les uns pour les autres. Ce chêne, qui semble si dur et si sauvage, éprouve lui-même le pouvoir de l'amour, et, si tu avais le sens amoureux, tu comprendrais ses muets soupirs. Veux-tu donc avoir moins de sensibilité que les plantes ? Change, change de sentiment, petite folle que tu es.
SYLVIE
Eh bien, quand j'entendrai les soupirs des arbres, je consentirai alors à aimer.
DAPHNÉ
Tu prends en moquerie mes sages conseils, et tu travestis mes raisons, ô jeune fille non moins sourde qu'aveugle en amour ! mais un jour tu te repentiras de ne les avoir pas suivis. Je ne te prédis pas qu'alors tu fuiras les fontaines où tu te regardes maintenant et t'admires sans doute, que tu les fuiras de peur de t'y voir laide et ridée : c'est pourtant ce qui ''ad viendra; mais ce malheur, bien que grand,'- est un malheur commun à tous. Ne te souvient-il pas de ce que, l'autre jour, Elpin, le sage Elpin, racontait à la belle Lycoris, Lycoris dont les yeux ont sur Elpin l'empire que le chant de celui-ci de-