‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 9 sur 114 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

Elle se tait, et le roi lui répond : « Quelle est la contrée si loin de l'Asie et de la route du soleil où ta renommée, vierge illustre, ne soit parvenue, où n'ait volé ta gloire ? Maintenant que ton épée se joint à la mienne, je bannis toute crainte et me rassure. Non, quand une grande armée s'uniiait à mes troupes, je n'aurais pas de plus certaines espérances.

XLVUI.

« Déjà, déjà l'arrivée de ^odefroi me semble trop tardive. Tu me demandes que je t'emploie : je regarde seules dignes de ta valeur les grandes et périlleuses tentatives. Je taccorde l'empire sur nos guerriers ; ton commandement sera la loi. » — il dit ; et Clorinde répond avec courtoisie à ses éloges ; puis elle ajoute :

« 11 devra certes te sembler nouveau que le salaire précède le service, mais j'ai confiance en ta bonté. Je veux qu'en l'écompensa de mes services futurs, tu m'accordes la grâce de ces deux patients. Je te la demande comme ime faveiu- : et cependant, si le crime est certain, c'est un jugement sans clémence qui les condamne. Mais je tais ceci, je tais les preuves évidentes qui te persuadent de leur innocence.

« Je le dirai seulement, mon opinion diffère de celle ici répandue, que les chrétiens ont enlevé l'image : et j'appuie mon sentiment sur de hauts motifs. Ce fut une profanation de nos rites que l'acte conseillé par le magicien, car il ne nous est pas permis d'avoir en nos temples nos propres idoles, et moins encore des idoles étrangères.

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« Donc, je rapporte avec joie à Mahon.et le miracle du larcin. Il l'a fait pour montrer qu'il ne veut pas voir ses temples souillés d'un nouveau culte. Qu'lsmeu emploie ses enchantements à sa guise ; ses maléfices sont ses armes à lui : mais servons-nous du fer, nous autres guerriers. C'est là notre art, et nous ne devons espérer qu'en lui seul. »

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Cela dit, elle se tait. — Le roi, bien que son âme s'ouvre diflicilement à la pitié, veut néanmoins lui plaire. Il se laisse convaincre par ses raisons et toucher par ses instantes prières. — « Qu'ils aient, répond-il, la vie et la liberté ; on ne peut rien refuser à un tel intercesseur. Que ce soit justice ou clémence, innocents je les absous, coupables je te les livre. »

LUI

Ainsi furent délivrés Olinde et Sophronie. — Cette aventure fut vraiment bien heureuse pour Olinde, car elle montre que l'amour finit par inspirer l'amour à un cœur généreux. 11 passa du bûcher à l'autel de l'hymen ; de martyr il devint amant bien-aimé, puis époux. Il voulut mourir avec elle; mais, puisqu'ils ne sont pas morts ensemble, elle ne refuse pas de vivre avec lui.

Mais le tyran soupçonneux pense voir un danger dans un tel assemblage de vertus. Par ses ordres, tous deux vont en exil loin des frontières de Palestine. Poursuivant son cruel dessein contre les fidèles, il bannit les uns, éloigne les autres. Oh ! comme ils abandonnent avec tristesse leurs petits enfants, leurs vieux pères et leurs douces demeures !

Dure séparation ! Aladin n'exile que les hommes forts de bras et audacieux; mais le doux sexe et les enfants débiles sont retenus comme otages. Plusieurs s'en vont dispersés, et le désespoir étant plus puissant en eux que la crainte, ils se font rebelles et courent s'unir aux Francs, qu'ils rencontrent le jour même de leur entrée dans Emmaûs.

Emmaiis est une ville qu'une courte distance sépare de la royale Jérusalem. Un homme aui marche d'un pas modéré.

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s'il part le matin, y arrive vers la neuvième heure. Oh ' que les Francs furent heureux de l'atteindre ! que leur impatiente ardeur en est aiguillonnée ! Mais comme le soleil décline, Godefroi fait dresser les tentes.

Elles étaient' déjà déployées, et le soleil n'était pas loin dt se plonger dans l'Océan, quand on voit s'avancer deux hauts barons, dont l'habit est inconnu et l'air étranger. Leur contenance, toute paciQque, dénote qu'ils viennent comme amis. Ce sont les ambassadeurs du grand roi d'Egypte ; ils ont autour d'eux un grand nombre de cavaliers et de pages.

LVUI.

L'un est Alète, qui, d'une naissance obscure, est sorti de la fange du peuple; mais sa parole facile, adroite et fallacieuse, ses manières souples, son esprit varié, habile à tromper et prompt à feindre , l'ont porté aux premiers honneurs du royaume. Grand artisan de peifides calomnies, il paraît louer

quand il accuse.

ux.

L'autre est le Circassien Argant, qui vint en aventurier à la cour d'Egypte. Mais il s'est inscrit au rang des satrapes et a obtenu les plus hauts grades dans l'armée. Impatient, féroce, inexorable, infatigable et invincible dans les combats, il méprise tous les dieux, et place dans son épée sa loi et sa raison.

Ils demandent audience, et sont admis devant l'illustre Godefroi. Ils le trouvent assis sur un modeste siège au milieu de ses capitaines, et simplement vêtu. Mais le véritable mérite, quoique négligé, est de lui-même un ornement assez beau. Argant l'honore à peine d'un léger salut, à la manière d'un homme supérieur et dédaigneux.

Mais Alète, sa droite sur la poitrine, la tête inclinée et les yeux fixés à terre, lui rend tous les hommages que prescrivent les coutumes de sa nation. Il commence ensuite à parler; de sa bouche sortent des sources d'éloquence plus douces que le miel, et comme déjà les Francs savent la langue de Syrie, Us comprennent son discours.

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Lxn.

M 0 toi qui seul es digne de commander tant de liéros fameux qui sur tes pas et par les conseils ont conquis des royaumes et cueilli tant de lauriers, ton nom ne ^'arrête pas aux Colonnes d'Hercule ; il a retenti parmi nous, et la re îiommée a répandu dans toute l'Egypte le bruit ôclalant de tes exploits.

LXHI.

« 'i n'est personne qui n'en soit frappé comme de merveilles inouïe». Ce n'est pas seulement avec surprise que mon roi les a entendus, mais aussi avec joie. Il se plaît même souvent à les raconter, aimant en toi ce que les autres envient et redoutent. 11 aime la valeur, et s'unirait volontiers avec toi d'amitié, sinon de croyance.

« Donc, poussé par ce noble motif, il te demande ton alliance et la paix. Que la vertu soit le lien de votre union, si ce ne peut être la foi. Mais, instruit que tu te disposais à chasser son ami de son trône, il veut, avant que d'amr^s maux •s'ensuivent, te découvrir par nous sa pensée.

« Et voici ses vues : si tu veux te contenter de ce que tu as déjà conquis, sans inquiéter la Judée et les autres pays que protège sa puissance, il te promet en retour de t'assurer en tes possessions mal affermies. Si vous êtes unis tous deux, quel espoir les Turcs et les Persans auront-ils iamais de réparer leurs désastres ?

« Seigneur, tu as fait en peu de temps de grandes choses que les siècles ne pourront mettre en oubli. Tu as vaincu les armées, détniit les villes, surmonté les obstacles, traversé des routes inconnues, et voici que ta renommée jette dans le deuil et l'épouvante les provinces d'alentour et lointaines. Tu peux bien conquérir de nouveaux royaumes, mais non pas espérer d'acquérir une gloire nouvelle.

LXVU.

« Ta gloire est à son comble, tu dois fuir une guerre dont l'issue serait douteuse. Vainqueur, tu agrandis tes Etats sans ajouter à ta gloire : vaincu, au contraire, tu perds l'honneur

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et tes conquêtes précédentes. C'est ^sj jeu de fortune audacieux et insensé de risquer beaucoup contre peu, et le certain pour l'incertain.

Lxvni.

« Mais quelques conseillers, jaloux peut-être Je te voir conserver si longtemps tes conquêtes : mais ce succès qiù a couronné toutes tes entreprises, et ce désir naturel qui fermente et devient de plus en plus ardent au cœur, d'avoir les nations peur tributaires et pour esclaves, — te feront, pour ton nialheUi, fuir la paix plus qu'un autre ne fuit les batailles.

« On t'encouragera à suivre la voie que le destin t'a largement ouverte, à ne pas déposer cette redoutable épée, toujours certaine de la victoire, que la loi de Mahomet ne succombe et que l'Asie ne soit rendue déserte par loi : toutes choses douce? à entendre, douces illusions qui souvent causent ensuite de grands malheurs.

« Mais si l'anipiosité ne t'aveugle pas et n'obscurcit pas en toi les lumières de la raison, tu verras qu'aux lieux où tu portes la guerre, tu as nrotif de craindre et non d'espérer. Car la fortune est ici-bas mobile et variable ; elle nous envoie tantôt le revers, tantôt le sirccès, et les vols trop élevés et rapides sont 'ordinaire voisins des précipices. Lxxr.

« Dis-moi : si l'Egypte, puissante par son or, ses armes et sa prudence, se tourne contre toi ; si le Persan, le Turc et le (ils de Cassan recommencent la guerre, quelles forces oppoocras-tu à une si grande ligue, quel sera ton recours en ton danger? Tu te lies sairs doute au perfide monarque des Grecs et aux liens sacrés qui vous unissent?

« La foi grecqire! De qui n'est-clle pas connue? Apprends à la connaître par une seirle trahison, ou plutôt pa- mille, car cette nation avare et perfide vous a dressé mille embiîches. Elle qur vous a contesté le passage, se dispose-t-elle maintenant à exposer sa vie pour vous? Elle qui t'a refusé les che-

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miiis ouverts à tous, te fera t-elle à cette heure don de son propre sang?

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