‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 94 sur 114 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

maître; c'est la nature qui les inatroît; mais la mère et la nourrice prennent aussi part aux leçons.

DAPHMÉ.

En somme, tu es sot à la fois et méchant. Mais, pour dire la vérité, je ne pense pas que Syl.vie soit aussi ingénue qu'il semble à sa conduite et à ses discours. J'eus hier un motif de doute. Près de la ville, dans ces grandes prairies où sort une île au milieu des eaux, je la trouvai penchée sur le lac limpide et calme, paraissant s'admirer elle-même et demander conseil à l'eau sur la manière de disposer ses cheveux sur sa tête, son voile sur ses cheveux, et sur son voile les fleurs qu'elle portait en son tablier. Tantôt, prenant un lis ou une rose, elle l'approchait de sa belle gorge blanche ou de ses joues vermeilles, et en comparait les couleurs ; puis, comme joyeuse de la victoire, sa bouche rayonnait d'un souris qui semblait dire : « Je triomphe pourtant de vous, et ne vous porte pas pour mon ornement, mais pour votre humiliation, afin qu'on voie combien vous me le cédez en éclat. » Mais, tandis qu'elle se pare et s'admire, elle tourne les yeux au hasard, s'aperçoit que je l'observe, et, rougissant de honte, laisse tomber ses fleurs. Cependant, plus je riais de sa rougeur, plus elle rougissait de mes ris. Mais, comme une partie de ses cheveux était rassemblée et l'autre éparse, elle reporta une ou deux fois les yeux sur l'onde conseillère et s'y mira comme à la dérobée, craignant que je ne surprisse son regard. Elle se complut ainsi à se voir sans ornements, car elle se voyait encore bien. Je le vis bien et gardai le silence.

TIRCIS

Tu me racontes précisément ce que je soupçonnais. Or, n'avais-je pas deviné?

DAPHNÉ

Tu devinais juste ; mais pourtant j'ai ouï dire que jadis le nymphes et les bergères n'étaient pas aussi coquettes ; moimême je n'étais pas telle dans mon enfance. Le monde vieillit, et en vieillissant il devient pire.

TIRClS.

Sans doute qu'alors les citadins ne venaient pas si souvent

39S AMINTE

en nos bois et en nos plaines, et que nos villageoises n'avaient pas coutume d'aller si souvent à la ville. Aujourd'hui les usages et les gens sont confondus. Mais laissons de côté ces discours. Ne feras-tu donc pas qu'un jour Sylvie consente à écouter Aminte, seul, ou du moins en ta présence?

DAPH^É.

Je ne sais. Syhie est sauvage à l'excès.

TIRCIS

Et Aminte à l'excès respectueux.

DAPHNÉ

Un amant respectueux ne réussit jamais. Engage-le donc h se conduire autrement, puisqu'il est ainsi. Qui veut apprendre à aimer doit s'affranchir du respect. Qu'il ose, demande, implore, importune, qu'il dérobe enfln, et si cela ne suffît, qu'il ravisse. Ne connais-tu pas la nature de la femme? Elle fuit, et en fuyant elle veut qu'on l'atteigne ; elle refuse, et en refusant elle veut qu'on lui dérobe ; elle combat, et en luttant elle veut qu'on triomphe d'elle. Je te parle là confidentiellement, Tircis ; garde-toi de redire ceci, et surtout en chansons. Tu sais si je répondrais ensuite à tes vers autrement que par des vers.

TlRClS.

Tu n'as point lieu de soupçonner que je dise jamais chose qui te déplaise. Mais, de grâce, ô ma Daphné, par la douce mémoire de ta fraîche jeunesse, aide-moi à secourir le mal« heureux Aminte qui se meurt.

DAPHNÉ

Oh ! quelle jolie prière m'adresse ce sot de me rappeler ma jeunesse, le bonheur passé et l'ennui présent ! Mais que veuxtu que je fasse ?

T1RCI8.

Tu ne manques ni d'esprit ni de résolution ; il suffît que tu veuilles.

Eh bien, écoute : nous devons aller sous peu, Sylvie et moi,

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