JËRUSALEll DÈUTHÈE
« O Seigneur, s'écriait-elle, les actions les plus secrètes te sont connues; tu peux sonder le fond de mon cceur, tu peux Yoir s'il fut toujours pur, si toujours ma pensée et mon corps conservèrent leur chasteté : je m'humilie en ta présence ! Aujourd'hui je t'implore, mais ce n est pas pour moi : sauve cette petite innocente ; je suis contrainte de la repousser de mon sein, de lui refuser tout aliment ! Permets qu'elle vive, ô mon Dieu, qu'elle ressemble à sa mère par l'honneur, et non par l'infortune ! Toi, gueirier céleste; toi, qui as arraché une jeune vierge à la dent cruelle de ce dragon, j'ai allumé de pieux flambeaux de* vant ton image, j'ai brûlé de l'encens, je t'ai offert de Ter; prends pitié de ma fille, et dans les chances diverses de la fortune j'aurai recours à toi ! » En disant ces paroles, sa poitrine était oppressée, une pâleur mortelle était empreinte sur ses traits.
» Je te pris dans mes bras, je te dérobai à tous les regards; et, pour éviter les soupçons, je te plaçai au milieu d'une petite corbeille, cachée sous des feuilles et des fleurs* Le soir, je partis furtivement ; je me dirigeai veis une sombre et obscure forêt. Tout à coup une tigresse vient à moi ; son aspect féroce me glace d'épouvante ; je te pose à terre, je saute sur un arbre. La béte fauve roule ses jeux farouches. Soudain elle paraît plus calme ; elle s'approche lentement et te caresse avec sa langue; tu lui souris, ta main enfantine se porte avec confiance dans sa gueule béante. Enfin, elle se couche auprès de toi, elle t'offire ses mamelles, et tu les saisis avec avidité. Confondu, étonné, j'admire ce prodige. Bientôt l'animal s'éloigne, après t'avoir rassasiée de son lait (3).
» Je descends, je te reprends dans mes bras, et, poursuivant ma route, je m'arrête sur la fin du jour auprès d'une petite ville, où je te fis nourrir secrètement. &âze mois s'écoulèrent ; ta langue apprit à former les premiers sons , tes pieds hasardèrent les premiers pas. J'étais parvenu à un âge voisin de la vieillesse ; riche des trésors
CHANT Xlf. M
dont la reine m'avait comblé, ennuyé de cette existence errante, je sentais le besoin de visiter ma patrie, de revoir mes anciens amis, et de passer l'hiver de la vie dans mes propres foyers. Je pars pour TEgypte, pays de ma naissance ; je t*emmène avec moi. Arrivé sur les bords d'un torrent, je me trouve assailli, d'un côté par les ondes, de l'autre par des voleurs. Que devais-je faire? Me sauver, et ne point abandonner mon précieux fardeau. Je me jette à là nage ; ma main droite résiste au coiutint, ma main gauche sert à te soutenir.
« Les eaux sont rapides; au milieu du torrentielles tournent et se replient sur elles-mêmes; déjà elles m'enveloppent, elles vont m'engloutir. Je te délaisse! mais les vagues te soulèvent et te portent, le vent les seconde, et te pose sans accident sur le sable : épuisé de fatigue, j'y arrive avec peine. La nuit suivante, au moment où le rïence de l'univers est le plus profond, je vois en songe un guerrier. D'un air menaçant il m'appuie son épée nue sur le visage : « Je te conunande d'exécuter les ordres que tu as reçus, me dit-il d'un ton impérieux ; baptise cette enfant chérie du Gel : je la défends, je la protège. Pour elle, j'ai inspiré de la pitié à une béte féroce, j'ai donné des entrailles à un torrent. Malheur à toi si tu me crois pas à mes paroles! » Je me réveille en sursaut, je continue mon voyage avec les premières lueurs du jour. Je ne m'occupai point de ton baptême : un simple rêve ne put dompter mes croyances, et, oubliant les prières de ta mère, je if élevai dans la foi païenne. Tu croissais; courageuse et hardie, tu domptais la nature et la timidité de ton sexe : tu acquis de la gloire et un renom. Ta récente carrière, tu là connais; tu sais aussi qu'aux jours des batailles, je t'ai toujours accompagnée avec la tendresse d'un père et la fidélité d'un vieux serviteur.
» Hier, lui profond sommeil avait fermé mes paupières, et le même guerrier m*apparut encore en songe; son regard était plus sinistre, sa voix plus terrible que la pre-
tli JÉRUSALEM DÈUYRÉE.
mière fois : « Félon, 6*écriait-il; le moment approche oq Clorinde doit échanger sa vie et son destin; qael que ton raauTais vouloir, elle m'appartiendra; la douleur ton partage! » Il dit, et d*un vol rapide il fend les ans. Ce soQge, oette vision, présagoitun événemeat ftaiestclTei doute pas, objet cher à mon coets, le Qel te menace^ Je ne sais : peut-être eist*il indigné de voir mépriser sa tcKgion, peutriètre celle religion est^elle la seule vëriirijk. Ah ! je t'en prie, quitte tes armes; rq>nme ton courage!* Arsète sanglote et se tait. Clorinde semble troublée : une vision p^veille à celle du vieillard avait agile son sommeil Bient&t sa belle figure a repria toute sa sérénités « le soivrai la croyance que tu m*as inspinée au berceau, s*écw la guerrière; aujoiund*hui voudrais-tu m'en fave doofeerf le n'abandonnerai point par crainte mes armes wà mm entreprise : un cœur magnanime affironfte tout ! i^ini ea avant, «lût la mort s'of&ir à ma vue sous son aspectk plus hidewL ! » Clorinde console le vieux Arsète; FbeiBe n'est pas éloignée où elle doit unir les effets aux promesses; elle part, et va pejoindre Aigant, le oompagnoa de ses périls^ Ismen, anpdnès d'eux, excite, aiguittonne leur valeur déjà si puissanJbe; il leur donne du sou&e, <ln bitume et^ fiau cadié dans un vw^ d'airain.
Les deux guerriers êoneot en silence; ils desœndcal la cdline avec promptitude, et attdgnent les lieux oà s'élève la machine ennemie. Leur courage s'exalte, le» cœurs tressaillent, leur ardeur ne peut se contenir; ik saisissent vaillanunent le fer. La garde effrajée pousse un cri, et leur denumde le mot de ralUement. Les Paiem s'avancent sans répondre : « Aux armes! aux annes ! • s'écrie la sentinelle d'une voix tonnante. Le couple andacàcux ne secache plus, il précipite ses pas. Sonblable à la bombe ou au tonnerre, qui en un clin d'œil édate et brille, Qorinde et le Circassien amvent i l'inçroviste; ils pénètrent au milieu des troupes, lesdi^ecseoft, ets'tHivKMtnnlaige passage; à travées miUe lanoei^ miÛe «Dups, ils
UBAKl xu. ta
leur projet. Déjà le fea scintUle sur les matières combustibles, déjà il s'attache a la tour. Les flarames s'étendent et s'accroissent : qui pourrait décrire leur action, et con»» ment d'épais tourbillons de fumée dérobent aux «toilea leur brillante clarté?
Getle iiimée, ces flammes s'élèvent dans les airs ; le vent souiDe et angsiente l'incendie en le oonoeadrant sur mt seul point. Les Francs prennent leun armes; la Tue de cette immense lumîère les ëpouTante. Tout à coup la redoutable macbine tombe ; ipielques instants suffisent pour détruire le ftmà de taalt de travaux» Deux escadrons de Chrétiens «courent; Ar|;ant les insulte : « Téteindrai l'incendie dans votre sang! f»lettrcne^-il, et il leurmbntre m front terrible. Bientôt le Qrcasnen cède peu à peu d regagne le sonmet de la colline; Ckurinde le suit. La foole des Fidèles pvesae les Païens : on dirait un torrent après une longue pluie. La porte Dorée est ouverte (4); Aladin^ environné de ses gens, s'y est rendu pour y recevoir ses gueiriets : la fortune a secondé leur entreprise. L'amazoMe et le CircassieB vont franchir le seuil; les Francs les poursuivent, les harcèlent» Soliman les repousse, ferme la porte : Qoriude est restée hors des miu^ !
EUe ne peut pénétrer dans la viUe, la vaillante fitte; Arimon l'a frappée de son fer, et elle s'élance sur lui avec impétuosité. Argant ne s'aperçoit pas de Téloignement de sa compagne; la foule des combattants, l'obscurité profonde cachent à sesyenx tous les objets. Clorinde s'est vengée dans le sang de son agresseur; elle dirige de nouveau ses pas vers la porte, la trouve fermée et se résigne à mou* rîr. Cependant un moyen de salut est possiUe; ellese glisse au miben des Chrétiens, aucun d'eux ne la reconnaît. Tel un loup surpris par des bergers se dérobe en silence à leur colère. Taacrède, seul, u suivi des yeux ce guerrier; U Ta vu foulant anx pieds Arimon; il lui paraît digue d'éprouver sa vukur, «t de «esurer ses anues avec ks sieuues. Qowude uoufliiuie sa umcbe sur la colline; k
lii JÈRUSALEtf BÉUYEÊB.
bruit lies armes retentit à ses oreilles; elle se retourne: « O toi, s*ëcrie-t-elle, dont la course est si rapide, que me veux-tu? que m'apportes-tu? — La guerre et la mort! répond une Toix formidable. — La guerre et la mort! eh bien, tu les auras, réplique Tamazone; je ne refuse pas de te les donner. > Elle dit, et Fattend de pied ferme. Tancrède abandonne son coursier et saute à terre. Les deux champions, enflammés d* orgueil et de rage, se précipitent l'un sur Vautre, semblables à deux taureaux irrités.
Mémorable lutte ! tu étais digne d'un plus vaste théâtre, et d*aToir pouf témoin le soleil le plus brillant! De si prodigieux exploits furent pourtant ensevelis dans les ténèbres. O nuit! permets-nioi de soulever ton voile; souffre que je transmette aux races futures ces beaux £adts dans tout leiir éclat; la gloire et la renommée des deux guerriers doivent être étemelles comme robscorîté de tes ombres.
La ruse et l'adresse sont dédaignées; l'art est dompté par la fureur. Les adversaires ne savent ni recaler, ni se couvrir de leurs armes : leurs fers se heurtent avec fracas; leurs pieds sont toujours immobiles, leurs bras toujours en mouvement : jamais ils ne frajppent en vain ! La honte provoque la vengeance, la vengeance renouvelle la honte: à chaque instant la bataille devient plus terrible. Les combattants se rapprochent; dans leur aveuglement, ils luttent avec le ponuneau de leurs épées; le sang inonde les armures; les casques, les boucliers s'entrechoquent. Trob fois la main robuste du cavalier a saisi la jeune fille; autant de fob elle lui échappe. Epuisés, haletants, tous deux s'éloignent et vont se reposer après une si longue fatigue. . Le soleil surgissait à l'orient; ses premiers rayons disaient pâlir la dernière étoile. Tancrède, à peine blessé, voyait avec joie et orgueil le sang de son rival. O fol esprit humain ! le moindre souffle dé là fortune le flatte et Téblôuit! Malheureux^ de quoi te réjouis-tu? hélas! bien triste et bien douloureux sera ton triomphé : chaque goutte
CHAXTXIL 94»
de ce sang te coûtera un torrent de pleurs! Les deux guei^ riers se regardent, ik ne profèrent aucune parole; enfin Tancrède s'écrie : « Notre Taleur mériterait d'autres témoins que la nuit et le silence; mais puisque le destin renie notre gloire, dis-moi, je te prie (si toutefois les prières ont quelque force au milieu des batailles), dis-moi ton nom et ta naissance; vainqueur ou yaincu, je connaîtrai du moins celui qui honorera mon triomphe ou ma défaite. —-Jamais je ne révèle mon nom, répond la fière Clorinde. Sache seulement que j'ai aidé à mettre le feu à la grande tour : cela doit suffire à ta curiosité. — Barbare, discourtois! s'écrie Tancrède indigné; ton silence et ta réponse appellent une égale vengeance (5). «
La colère pénètre de nouveau daus leurs cœurs, le combat se ranime. Quel combat! le fer perce les cui* rasses, déchire les chairs; oh! que les coups sont cruels! combien larges et profondes sont les blessures des cham* pions ! la fureur seule retient encore la vie en eux. Tels l'ouragan et la tempête soulèvent les eaux de la mer Egée ; Forage cesse, et les vagues longtemps encore conservent leurs ondulations bruyantes. Ainsi les deux guerriers, sans vigueur, ont toujours leur impétuosité première, et accumulent dangers sur dangers.
L'heure fatale approche, où la vie de Clorinde va finir. Le cavalier dirige son fer sur le sein de la jeune fille, et le pousse avec force ; le sang jaillit, inonde ses vêtements tissus d'or. Déjà Clorinde se sent mourir ; ses jambes fléchissent. Tancrède, la menace à la bouche, veut acheyer sa victoire; il presse, il serre la vaillante amazone : elle tombe!... Sa voix éteinte prononce quelques mots : un esprit céleste les lui dicta. La foi, la charité, l'espérance l'illuminent soudain; rebelle à Dieu pendant sa vie, Clorinde lui obéit à sa mort.
« Ami, ta as vaincu, dit-elle; je te pardonne; et toi, pardonne aussi, non à ce corps chétif, mais à mon àrae. Baptise-moi, donne à mon cœur Tinnocence des jeunes
«• JÉRUSAUM BtUTEËB.
amiées! » Ges-suares et niAmcoM^ites paroles rete^îssem aa cœur du Chrétien, ettea éteignent son courroux; des pleurs involontaires s'échappent de ses jeux. Ncm loio de là, au pied de fat montagne, coule un petit ruisseau; Tancrède y plonge son casque^ et, Tœil attristé, il revient accomplir sa pieuse mission *. D'une main tremblante il découvre ; il voit ! il reconnaît! funeste vue ! funeste re> connaissance (6) !
Peut-être serait-îl mort, si dans ce moment suprâmeB n'eût recueilli ses forces, s'il n'eût étouffé son déseqxNr. Tancrède se hâte de donner une vie iounorteVe à ede ifue son fer a privée de la vie d^s humains ; il prononce les paroles sacrées, et Clorinde paraît joyeuse, éOe sourit! l'expression de ses traits semblait (fire : Le ciel s'ouvre, je m'en vais en> paix. Une tendre p&kur empreint ses joues de roses, et sur ee blanc TÎsage, on croit Toîr des violettes dans un parterre de lisi La jeune ttte noumite tourne ses regardk vers le ciet^ et, soulevant sa naia glacée, elle la présente à son vainqueur eomme n» gage de paix. Dans cette attitu^k») eHe expbe i
Tancrède perd sa vigueur factice ; sa volonté et sa raison cèdent à la violence de sa doulem*. La mort est in^ primée dans ses yeux languissants ; ses gestes, son silence, tout annonce qu'il ne peut survivre à son chagrin. Désormais de faibles liens le rattachent à la vie : il va les briser. Son âme suivra celle de la guerrière, et prendra son essor vers le ciel. Aussitôt le hasard amène dans ces lieux une troupe de Francs; ils voient la jeune fille et le carvaUer. Le chef de cette troupe reconnate le prinoe chrédeB, 3 accourt ; il reconnaît aussi Glovinde, étrange renconM qui l'afflige. C'est une Paieone^ il le sait; cependant il
* « Le lîea de U scène est aise à troaTer, dlklll dt^hÉlMnhriimtt Ht p««t reolrcK avec Arg«B< par U p«rte Ili>rë« } cUt cit donc mu 1* f c^l^ dans U TtU^e de juloë. l^âùntet où Tancrède Ta puiser de Pean, e^eat U fontaine de SiloS, on plutôt U aoarce de Marie, qttiiaillil da pied de la montafse 4ê Siim. • {ItÙÊ^mn, r«tt» Y.)
y/âvl ftiserrer bbl dépooiUe de la éeiH Torice des bmps; îl coafie les deux onrps aux gens de sa suite*
Ia guerrier blessé se réveille à peine; il gémît faiblemenu la vie est encore en lui) nuds sa compagne est im- ■Holttle. Qn les porte Fun à coté de Tautre; airivés au caaip, on les sépare. Les écuyers deTancrède l'entoarent| lui prodiguent leur» soins; déjà ses yeux se reufvient à la bunière» il entend les discours de ses serriteore; leurs pBompIsrenièdessottlagent ses Uessures. Interdit^ étonné, sa vue s égare; enfin il recouvre ses sena^ et d'une iFoix a&iblie il parle ainsi :
» Je vis! je respire! je revois encore Todieuse clarté du jour^ de ee jour qfd me révèle non fioriait. Hélas! timide main, pourquoi n oses-tu détruire aujourd'kuî ma coupable existence? Déchire ma poitrine^ tais souffrir à mon cour les tourments les plus cruels» Vaine prière r habituée à des actions impies^ atroces,, ta leguaderais comme un a^te de pitié de mettre fin à'mai douleur. Triste et mémorable exenqple d'un amour malbeureuz, je vivrai d'une vie indigne; td sera mon supplice. Enamt, forcené, les ennuis, les remords agiteront mon âme. Taurai en borrenr les rayons du soleil, les ombres obscmves de la nuit, étemds témoîwi de mon crime. le me craindrai moi* mâme, je me fiiirai toujours, et toujours je me retrouverai.
9 En qyels lieux, sur quelle terre a-t-on placé le cbaste eorps de bt victime? Peut-être en ce moment les bâtea fimves viennent en aide à ma récente fureur! Ah! trop noble proie,, trop dière et trop précieuse pâture! ]Ubs ténèbres ont irrité sur ton cadavre, noble fiUe^ aOD^seulement nron. btas«, mab encore le» ammaus aanvages» Et si dea deats cmdies t'ont dévovée, je lemc subir lemâme sort, je veux avoir une même tombe, ^e gloKÎense oà mes rsates polpitanU se confbndmi lestâenai»
Le eorps de aorinde^ etjet de» honcalatîons du cova* lier, était à sea calés; soudain ses yeux Toilés sédanr»
%Hê JÉEUSÀLElf BiUYIiiB.
cisseoTl : ainsi Téclair brille et perce les nues, Tancrède se soulève avec peine; il traîne ses membres appesantis, et cUrige ses pas vers la guerrière inanimée. Il s'approche ; il ▼oit la marque de son fer, il voit ces traits décolorés, privés de leur éclat, semblables encore à un ciel pur dans une belle nuit d'été. Tancrède se sent défaillir; il sefait tombé si ses écuyers fidèles ne l'eussent soutenu. « Dirin visage, s'écrie-t-il, en te regardant la mort peut bien paraître douce, mais tu es impuissant pour adoucir mon soit O belle main, tu me fus offerte comme un gage de paix et d'amitié : dans quel état je te retrouve ! dans quel état suis-je moi-même ! Les voilà donc ces traces funestes de mon coupable aveuglement, de ma rage, de niia fureur! ô mes yeux, aussi impito^bles que ma main : elle a fait les plaiei^ et vous les contemplez sans verser des larmes I Puisse tout mon sang se répandre, si mes pleurs refusent de couler! - A ces mots, il arrache violemment l'appareil posé sur ses blessures ; le sang ruisselle. Tancrède, le fer en main, allait se frapper; il s'évanouit, et cette crise lui sauve la vie.
La renommée publie déjà les cruelles angoisses da guenier; le pieux Godefiroi se rend auprès de lui, des ^niis dévoués accourent : ni les paroles sévères, ni les sages conseils, ne peuvent atténuer la tristesse de son âme. Telle une plaie mortelle s'aigrit sous la main qui tente de la guérir; ainsi de douces consolations irritent une grande douleur. Le vénérable Pierre s'intéresse au prince chrétien, comme un pasteur vigilant à une £ûble brebis; il lui reproche son égarement : < O Tancrède, Tancrède, s'écrie- t-il, quel changement s'opère en toi! qui t'accable ainsi? Quel épais nuage dérobe à tes yeux la yiraie clarté? Ton malheur est une leçon du Ciel ; sa voix te rappelle dans le chemin dont tu t'es écarté, il te le montre du doigt. Champion du Christ, ressaisis ta puissance, reviens à tes premiers exploits, à tés devoirs; tu as tout oubhé pour la jeiine fille rebelle à Dieu! une heureuse adversité punît ta faute, tu peux être l'instrument
de ton salut, et tu refuses! Tu rejettes, ingrat, les dons salutaires du Ciel! où vas-tu, malheureux? ta conduite désordonnée t*entraine à ta perte; déjà tu es suspendu sur Tabime sans fond, et tu ne le vois pas! Regarde-le, je t'en conjure; ta douleur te conduirait à une double mort : sache t'en rendre maître. »
La pensée d*un étemel châtiment affaiblit le désespoir de Tancrède; son âme attristée s'ouvre aux douces con* solations. Cependant il gémit, sa langue exprime ses souffrances ; tantôt il se parle à lui-même, tantôt il s'adresse à la guerrière, qui sans doute dans le ciel lui prétait une oreille attentive. Le soleil se lève-t-il à l'orient, Tancrède appelle Clorinde; le soir il l'appelle encore ; il Tinvoque, il la prie. Ainsi la fauvette, par ses chants plaintifs, déplore la perte de ses petits qu'une main barbare lui enlève. Tancrède ferme ses paupières ; le sommeil s'y glisse à travers les larmes.
Tout à coup Clorinde lui apparut; elle était richement vêtue d'une robe parsemée d'étoiles, une éblouissante splendeur entourait son visage. Tancrède reconnaît son amie. « Admire ma beauté, lui dit-elle; je suis heureuse, cette nouvelle doit calmer tes regrets. Mon bonheur est ton ouvrage ; tu m'as privée de la vie des humains, mais ta piété m'a placée au séjour céleste. Là, je goûte d'ineffables délices; là aussi, je l'espère, tu viendras me rejoindre; nos âmes jouiront d'elles-mêmes, et du grand Dieu qui les créa. Dompte tes sens, ne te ferme pas la route du Ciel, n'abrège pas tes jours. Oui, sois-en certain : je t'aime autant qu'il m'est possible d'aimer un mortel. » En parlant ainsi, son regard étincelle; puis elle disparaît au sein des nues, et laisse une indicible joie dans le cœur du guerrier.
Tancrède se réveille; on bande ses plaies; on donne, d'après ses ordres, une sépulture à ce corps naguère animé d*une noble vie. La tombe qui le recouvre est simple, modeste, dépourvue d'ornements. Des torches funèbres entourent le cercueil, un nombreux cortège l'accompàgnei
tM JÉRUSALEM DfiUYRËE.
cC aux branches d*un sapin ëlevé on attache les armes êeht guerrière (7). Le lendemain, Tancrède surmonte sa hàr- Ûesse^pénétréd*un pieux respect, il va Tisîterliesctépovilef chéries. La vue de ce sépulcre le fait pâlir, glace ses se», enchaîne sa langtie. Enfin, Tœit immobile sur le marbre, il pousse un cri de douleur et de désespoir : « O tonri)e respectée, dit-il, je t'arrose de mes pleurs, toi qui renfersKS l'objet de ma flamme; non, tu n es point le séjour àe h mort, mais d'une cendre vivante où l'amour repose; aaprès de toi, mon cœur s'embrase ! Reçois mes larmes, mes soupirs, et donneJes à ces restes précieux que tu possèdes; donne-les à Qorinde; ta pitié et ma hardiesse n'offiense* ront pas sa belle âme : il n'y a ni cfAère ni hanae dans \t ciel. Pardonne à mon erreur, Clorinde; cet espoir seul me soutient. Je vis pour t'aimer, je moiurai en t'aimant : heu* reux si je suis un jour étendu à tes côtés sous oetle froide pierre, si nos âmes se réunissent, si mes cendres se m^ lent aTec les tiennes ! Glorieuse destinée ! puîsse^-eUe s accomplir ! »
Le bndt de h mort de Clorinde parcourait alors la Cité; la nouvelle vole de bouche en bouche; les cris, les gémissements retentissent. On eftt dit que la vyie venait d'être prise d'assaut, que le fer ennemi ravageait ses tem* pies, bouleversait ses murailles et ses maisons. Tous les jeux se portent sur l'infortuné Arsète. Sa douleur n édate pas en sanglots; il souille ses cheveux blancs d'une poussière immonde, il se meurtrit la poitrine et le visage. A chaque instant, la foule des Païens s'accroît; Argant s'avance à pas précipités.
« Elle n'est plus, la redoutable .fille ! s'écrie le Circassien ; que n'ai-je pas dit, que n'ai-je pas tenté pour éfkeroe désastre.»^ A.peineenssé-je appris qu'elle était restée hors dies murs, je voulus suivre ses traces, partager ses dangers. Je suppliai le roi de faire ouvrir les portes; jamais il n€ inmlnt j consentir, et je fus contraint de céder à sa ^o» é suprême. Hélas ! peut-être aurais-je airachë la guer»
CBàST XII. SM
rière à ses périls, ou du moins, sur celte terre rougie de son sang, un glorieux trépas eitt teriuiué mes jours. Les dieux et les hommes en oot autrement ordonné : elle est morte!.... Je n'oublierai pas les devoirs nombreux que cette perte impose à ma valeur.
• Jérusalem, écoute les promesses d'Argant ; et toi, Ciel, sois-en témoin : si je les trahis, fais éclater sur ma tête tes foudres puissantes. Je jure de venger Clorinde : il appartient à mon hrais de punir Le Franc homîcLde. Je œ dépo- Mratc«ne«!pée<[u'sprèB avoir déchiré les enlratyesdeTai^ crède, et livré ses membres à la voracité des corbeaux(8]!>
Il jure ! les Païens applaudissent à se» dernières poroks: l'Edëft d'une émulante vengeance sourît à leur eourrour. ViÛDS serments! bientôt les efîets démentiront les espérances : Argant tombera vaincu par le Cbrétîm qu'il crmb déjà finiler aux pieds.