X. Conrad
M Henri 1189 à 119T
U. Amauri II de Losignan 119T à 1916
XIII ■ Jean de Brienne 1910 à 1999
Après l'empereur d'Occident, Frédéric tï, qnl prit possession de lérosalem le 17 mars 1999, les Turcs Kharlsmlens s*ero parèrent de la Cité sainte (19U). Depuis cette époque, aucun prince chrétien ne posséda cette ville, quoique plusieurs souTerains portent encore de nos Joura le titre de roi de Jérusalem.
> (3) Il a été ifuettlMi de Guelfe, duc de Bavière, daM pleslenrt cktnti de la /^fMalMn.G«elfeéUit fils d*Ax2on II, de la race lullettae d'Haie» et revcle de Bertlidld,diic de GartiMhle ; ce q«l eipllqneraii sa perenlé .-rrec Eenaod, le fils de BertkeM, si Reiiaad n'était paa m persoaaage (f invenilon dv Tasae. Crnelfe fut nommé duc de Bariére par renaperaw Henri IT, après la déposition dn duc Olhon; il fut ainsi le ekef d'Me branche de la maison d'Esté établie en Allemagne, et devint la sea<Ae de la maison de Brunswick, anjourd^nl régnaaie ea Aagleieffve. fta vie de ce prince s'écoula au milieu des batailles ; pendant plusieurs années il servit avec zèle et succès l'empereur Henri; mais à la diète de Tribur, en 1076, il se déclara contre son protecteur, et détruisit son armée devant Wurtzboorg.—Azzon d'Esté venait de moA-lr; il avait partagé ses Etats d'Italie entre deux de ses enfants, Hugues et Foulques, sans faire mention de Guelfe, son troisième flls, qu'il croyait sttflSsamment doté par le duché de Bavière. Guelfe, irrilé de cette disposition, opéra une descente en Italie; ses tentatives n'eurent aucun succès. « Il faut cependant, dit Muralorl, qu'il y ait ea entre les enfants de Guelfe et de Foulques une convention, au moyen de laquelle la branche d'Esté établie en Allemagne ait obtenu des droits sur la Llifurio, car nous voyons qu'elle jouiaaait du tiers de la rUle de Rovigo, ot qu'elle exerçait la puissance aelgaeariale dans plaaieors autres cités. » ( Afin, dtUU., tome vi, page 3ift.) ^^ellè ae Aiisait pas partie de l'armée des Croisés qal asalégea Mfaaaleai; H ae partit pour la Palestine qu'au mois d'avril lloi, deux ans après la pdse de la Cité sainte. Ses troupes forent disperaées en traversant l'Asie Mineure ; cependant il parvint à Jérusalem, et, après un court séjour. Il reprit la route de
NOTES DU CHAi>T XIV.
(i] On ne doit pie oublier que la Jértuatem diUvria Tut écrite â une époque <le vojages et de dfcouTerles; leTatseeo eei vivement pr^ni:cupé, cooime de tous les tailt contemporain!. La descriplion merveilleuse des cavernes d'or et de rubis, de saphir et d'émeriQdei.nesFTiiielle pas empruntée aui premières impreisioni que les minei d'Amérique avaient produites? On dirait que l'imagination du pofle est alite se colorer ani ma^iquei tableaui des richesses trouvées par Corletti Pitarrc dans le Heiique et au Pérou. Il fïui reconnaître pourtant qui les romans de cbevalerie sont remplis de semblables descriptions; \r romantique empire de Trébizonde est le siège habituel de toutes lei mines d'or et de diamants, ainsi que des escarboocles- Les pierres piécieuses étaient abondantes au mojen ige ; on peut en voirde bri1lani(> encore sur les missels de la Bibliothèque rojale.
(5) Le Tasse adopte l'antique tradition des sirènes. S'il j avait aloi; une réerie attrayante pour les idées morales, 11 y avait également une hliloire naturelle toute de poésie ; on admettait les faunes, les satjrei, les sirènes, les licornes, comme des réalités historiques. Qui sait, peutêtre à l'époque antédiluvienne, des racei inconnues aujourd'hui » rapprochaient-elles de ces traditions. Les immenses iravaui de Cuvitr et des géologisles pourraient Taire pressentir l'eiistence d'étrcs étranges ei merveilleux. — Le pof te met une chanson de philosophie épicurienne sur les lèvres de cette jeune Glle. Le s^mlraUsme de la sirène Ht en quelque sorte l'eiprcsiion du vice qui s'offre sous des apparencesiduiiantes, et qui devient hldcui; quand on le louche-
Q^:S.il£).; d U Cannois « t.i mc^iTclie &i! ^enau?.
cwkjn xjr.
Les lueurs de Taube naissante rappelaient à leurs tra vaux les habitants de la terre; le vieillard s*approche des deux guerriers, leur remet le plan du labyrinthe, le bouclier et la baguette d*or : « Le jour commence à poindre, leur dit-0 ; n'attendez pas une plus grande clarté pour entreprendre ce voyage. J'accomplis ma promesse: je vous donne les moyens de triompher des enchantements. » Ubalde et le Danois étaient déjà debout, déjà une pesante armure recouvrait leurs membres robustes ; ils suivent le vieillard dans des chemins obscurs, et traversent avec lui la même route qu'ils ont parcourue la veiUe. Bientôt ils arrivent aux bords du fleuve : « Partez, mes amis, leur dit le sage magicien; soyez heureux.»
Le fleuve reçoit les voyageurs; ses ondes les soulèvent et les posent sur la rive, comme une feuille abattue par l'orage. Soudain ils voient un petit vaisseau et sur la poupe la femme qui doit les guider; son front calme, ses regards
Mi JÊEVSALEM DËLITRÉE.
paisibles, annoncent la douceur; sa figure ressemble à celle d un ange, une éblouissante splendeur TenTironne; on ne peut définir les diverses couleurs de sa robe, où se confondent Tazur et le vermillon. Ainsi, les plumes de Tamoureuse colombe reflètent autour de son cou mille nuances; elles brillent au soleil comme le rubis, étincellent comme la verte émeraude; ces teintes variées plaisent à Toeil et le récréent (i).
« Heureux guerriers, s'écrie l'inconnue, entrez dans ce navire sur lequel je sillonne sans dangers TOcéan ; les vents lui sont toujours propices, la tempête toujours impuissante, et les charges les plus lourdes lui sont toujours légères. Mon maître, prodigue de ses faveurs, m'a désignée pour vous conduire. » Elle dit, et fait avancer le vaisseau. Ubalde et son compagnon y prennent place; le navire s'éloigne ; ses voiles flottent dans les airs : une main amie tient le gouvernail, règle ses mouvements. Le torrent est impétueux, il porterait toute une flotte, et cette barque légère se soutiendrait sur un ruisseau !
Les vents poussent avec rapidité le navire vex5 le rivage ; l'onde blanchit, les flots écument, se brisent,: et foui entendre a« loin an sourd murmure. Bientôt le fleuve, plus considérable, roule des eaux tranquilles ; il se précipite dans les vastes abîmes de la mer, et disparaît sans laisser aucune trace. Le merveilleux vaisseau touchait à peÎBe \vs vagues bouillonnantes, et déjà les nuages cesseot de &*amonceler, la tempête menaçante se dissipe ; au souffle du zéphir les montagnes liquides s'effacent etse traasfoiaBent en plaines d'azur. lie ciel semble sourire : il ue pamc jamais plus éclatant.
La nacelle se dirige ver» l'occident; elle laisse à gsiiM:lie> Ascalon, et arrive en vue de Gaza (2). Cette ville riche oi puissante, bâtie sur son ancien port, s'est élevée du mUieu des ruines. Des nuées de gens de guerre s'y rassemblaient: moins nombreux étaient les grains de sable du rivage ! Le > voyageurs considèrent ces milliers de tentes ; ils apercoi-
▼ent les cavabcn^ les fimtasshis coiiitiiit vers la cité, retournant sur la plage; ik Toient les chameaux, les éléphants fouler de leurs pieds les sentiers sablonneux. Puis, dans le port, ils découvrent plusieurs navires; les ans étaient retenus par leurs ancres, les autres déployaient leurs voiles; d'autres encore, à l'aide de leurs rames, glissaient rapidement sur Tonde : « Les Infidèles peuplent ces mers et ce mage, dit aux deux guerriers la femme qui les guide, et cependant toutes les troupes du tyran d'Egypte ne sont point encore rassemblées. Là, se trouvent réunis les soldats des pays voisins; il attend ceux des contrées lointaines. Son vaste empire se prolonge de rOrîent au Midi, et vous aurez accompli votre mission avant la marcbe de son armée, soit qu'il en prenne le commandement, soit qu'il le confie à un capitaine. » Elle dit, et le petit navire vole au milieu de la flotte ennemie; il ne redoute ni l'attaque, ni la poursuite; bientdt il s'âoigne et se dérobe à tous les regards. Ainsi l'aigle traverse en sûreté les groupes d'oiseaux timides ; et s'ap-* prochant près du soleil, il défie l'œil des humains.
Déjà la barque légère touche à Raphi, ville de Syrie, la première en quitunt l'Egypte; déjà elle atteint Binoco<» lure et ses stériles rivages. Non loin s'élève un promontoire; son sommet renferme les ossements de Pompée, et domine les flots qui baignent sa base. Voici Damiette, et les sept branches du Nil si célèbres, et cent autres moins connues, par où ce fleuve porte ses ondes en tribut à la mer. Les voyageurs naviguent vers la cité que fonda pour des Grecs un Grec vainqueur; ils passent devant le Phare : île, autrefois, le Phare fait aujourdliui partie du continent. Rhodes et Crète échappent à leur vue; ils longent l'Afrique, terre fertile et cultivée sur les bords de la mer, aride et peuplée de monstres dans l'intérieur. La Marmarique déploie son territoire; Cyrène y comptait cinq grandes villes, non loin de Ptoléma'is où le Léthé roule paisiblement ses ondes fabuleuses.
SI96 JERUSALEM DELITEES.
Le vaisseau gagne la haute mer; il redoute la grande Syrte, dangereuse aux navigateurs, et doublant le cap de Judecque, il traverse le détroit de Magre. Tripoli est sur le rivage, et presque en face, Malte, cachée au milieu des eaux. Les voyageurs laissent derrière eux les autres Sjrtes, et Âizerbe, ancienne demeure des Lotophages. Au fond d'un golfe fermé par deux montagnes, ils découvrent Tunis; Tunis, cité riche, puissante, sans égale dans la Libye; elle est vis-à-vis la Sicile, d*où surgit le mont Lilibée. Les deux guerriers reconnaissent les lieux où brillait Car* thage. L'altière Cartbage n'existe plus; le sol conserve à peine ses nobles ruines et ses débris. Les viQes, les royaumes périssent, Fherbe et le sable recouvrent les pompeux monuments du faste; et lliomme s'indigne d'être mortell Egoïsme et orgueil de notre esprit *!
Bientôt apparaissent Biserte, et l'île de Sardaigne dans le lointain. Le navire côtoie ces rivages où s'écoulait h vie des pasteurs numides; il évite Bougie, Alger, inGunes retraites de pirates (3) ; Oran est à peu de distance des rives de la Tingitane, asile des lions, des éléphants, et où sont assis les empires de Fez et de Maroc, vis-à-vis le royaume de Grenade. Déjà les voyageurs atteignent le détroit compté au nombre des travaux d'Alcide. Sans doute c'était un continent, mais une grande catastrophe aura brisé la terre; rOcéan forma ce passage; ses ondes jetèrent Calpé d'un côté, Abila de l'autre; l'Espagne fut séparée de la Libye, tant la suite des âges peut opérer de changements!
* Oiace Valta Cartago; appena isegmi ';,
DeW alte sue rovine il lido serha»
Muojono le città, muo/ono i regni; Cùpte ifasii e le pompe arena ei erha ; E V urnn à* esser mariai par che si sdegni; O nostra mente cupida e superha !
Il n*y a peat-étre, dans aacan poète, six plai beaux rtn, dît U. Gingaeaé. Le TiMe ne piritt jamais pliu à Paûe que quand son anjet PappeUe à penser et à s^exprimer tur ce ton ; il semble alors qaMl est dans son élément et qii*il parle son langage.
Quatre fois le soleil s était montré à Torient depuis que le ïéger navire avait quitté les bords du fleuve ; il avait parcouru un long espace sans chercher abri dftns aucun port. Enfin, il franchit le détroit, et se confie au vaste Océan. Si, au milieu des terres, les mers semblent immenses, quelle doit être l'étendue de FOcéan qui entoure luniversl La fertile Gades et deux îles voisines ne sont pas aperçues des voyageurs; les monts et les rivages fuient; les ondes ont pour limite le ciel, le ciel s'unit avec les ondes. « O toi, merveilleuse femme qui nous conduis sur cet abîme, s'écrie Ubalde; dis-nous si jamais on a pénétré dans ces lieux? Au delà de ces plaines liquides y a-t-il un monde habité?— • Hercule, répondit*eIle, ayant tué les monstres de la Libye et de l'Espagne, ayant subjugué ces contrées. Hercule n'osa braver l'Océan; il resserra dans un petit espace l'aventureux esprit humain. Mais Ulysse, avide de sciences et de découvertes, méprisa les bornes posées; il déploya sur la grande mer son vol audacieux. Habile na* vigateur, il ne put cependant éviter les tempêtes; l'Océan vorace l'engloutit, et sa triste destinée sera toujours un mystère enseveli avec son corps. Si quelque autre mortel fut poussé par les vents loin de ces rochers, il ne reparut jamais; sans doute il a péri!
» L'Océan est inconnu ; il renferme des milliers d'îles, des milliers de royaumes inconnus également. Les terres y sont peuplées, fécondes comme les vôtres; le soleil, prodigue de ses bienfaits, ne peut les rendre stériles. — Dismoi, réplique Ubalde, de ce monde ignoré quelles sont les lois, quelle est la religion ? -— Qiaque peuple y a son culte, sa langue, ses usages. Les uns adorent des bétes fauves; les autres invoquent le soleil, les étoiles ou la terre, notre mère conunune ; d'autres encore, dans leurs abominables festins, se nourrissent de viandes coupables et criminelles. En un mot, toutes les peuplades établies au delà de Calpé ont des coutumes barbares, une croyance impie. — Dieu, lumière des nations, continue le cavalier, a donc voulu
JÉEUSALSM DELIVRKE.
cacher la vraie dartë à celte grande partie de Tunivers? -^Non; là foi cfarétienne, les art» et les lois y seroni ua jour connus, et les longues distances entre les peuples sembleront se rapprocher. Un temps Tiendra où le nafig^iteur actif méprisera les coloniies d'Hwcute; œs meis, aqourd^hui sans nom, ces royaumes loinsaîns seront illustres parmi vous^ Le plus hâiâi des vaisseaux parooum tout ce que FOcëan environne ; vainqueur des obatades ei sival du soleil, il mesurera l'immense étendue de la terre.
» Un mortel de la Ligune osera, le premier, s*«xposcr sur ces ondes; ni le firémissement des vents, m les mers inhospitalières, ni les diraats incertaÎBSy ni la crainte des périls les plus formidables, rien ne pourm retenir son courage, sa généreuse ardeur. O Colonel tu dirigeras tes voiles heureuses vers un nouveau pâle! A peine la &enonunée suivra ton vol, avec ses yeux et ses ailes sans nombre! La Renommée célèbre Bacdms, Alcîde; sur toi eUe arrête seulemoit ses regards,et cela snfBti la postérité! La moindre de tes actions fournirait le sujet d*un pocme. d'une noble lùstoire (4)» »
Ainsi parlait cette femme, et son navire vogoait vers W couchant *. Les deux guerriers voient le soleil devant em se perdre dans l'abîme ; ils le voient derrière eux renaître avec le jour. L'aurore répandait sur la terre sa douoe rosée, et tout à coup les voyageurs aperçoivent une montagne obscure : sa cime est cachée ais milieu des nues. Us s'avancent; les nuages se dissipent; semblable, à uot pyra> mîde, cette montagne est ki^e à sa base, pointue à son sommet; d'épaisses vapeurs s'exhalent de son sein. Tel parait le rocher que supporte Encelade; le jour, il jette des torrents de fumée; la nuit, ses flammes s'élèstent dans les airs.
* - L*or4re géographique de la navigation des deux cavalier», écrit M- dr CbAteaabriand. est nierveiilea$ement suivi. Le poète marque la route aa coachant, quoiqu'elle fut d*abi>rd an midi ; mais il ne pouvait entrer dan* ce détail. »
CHiirr XY. nt
Voici des montagnes moins escarpées, des îles moiiia redoutables; ce sont les îles de la Fortune, ainsi nommées par les andens. On les croyait chéries du ciel;la terre in^ culte, disait-on, y était féconde et productive; la vigne» négligée, y portait de magnifiques fruits. Dans cet immortel séjour des âmes bienheureuses, jamais les oUviers ne fleurissaient en vain ; le miel découlait du creux des arbres, les nûsseaiix faisaient entendre le donx murmure d'une eau limpide; les zéphirs et la rosée tempéraient les ardeurs de Y été,
« Nous touchons an but de notre voyage, s'écrie la corn» pagne des deux guerriers. Vous voyez les îles de la Fortune, si câèbres et si peu connues ; elles sont au nombre de dix, toutes fertiles et riantes, mais ce fonds de vérité a enfanté mille mensonges ! » Elle dit, et fait approcher son vaisseau de la première de ces îles : n O toi, guide de notre haute entreprise, s'écrie l'écoyer danois, permets-moi de descendre sur le rivage, de visiter ces pays lointains ; laisse* moi observer les habitants, leur culte, leur croyance, tout ce qui excite la curiosité des esprits sages et attentifs. Combien je serai joyeux de raconter tant de merveilles, et de pouvoir dire : J'y étais! —* Le ciel oppose i tes nobles désirs un décret sévère, inviolable. Dieu a fixé l'époque des grandes découvertes; les temps ne sont point accomplis! Il vous est défendu de révéler au monde les secrets du vaste' Océan. La &veur divine vous conduit sur une mer où sont venus échouer Tart et l'expérience des navigateurs; elle vous donne pour mission la délivrance de Renaud, et son retour dans vos contrées; cela doit vous suffire : il y aurait orgueil et folie à vouloir lutter contre le destin ! » Elle se tait; déjà la première île aemUe s'abaisser; la seconde s'élève.
Toutes ces îles ont une direction commune vers Forient; des intervalles égaux les séparent. Les pèlerins en comptent sept où ils distinguent des cabanes, des terres cultivées, des traces d'habitations. Trois autres sont dé-
MO JËaÛSALEH DÈLIYRËE.
sertes; dans leurs bois et sur leurs montagnes les ani* maux féroces ont un asile assure. Le rivage d'une de ces Ses forme un yaste bassin ; deux hauteurs le protègent et le dérobent à la vue. En face, les vagues se brisent sur un écueil, et de grandes roches appellent Fattention des voyageurs. Ainsi abritée, la mer repose en silence. De sombres forêts couronnent les montagnes de cette île; au milieu est une grotte, où coulent de paisibles ondes. Jamais aucun lien n y enchaîna les vaisseaux, jamais le navigateur n'y jeta l'ancre. La femme, guide des deux guerriers, pénètre avec sa nacelle dans cette retraite solitaire, et amène ses voiles flottantes.
« Regardez l'édifice bâti sur la cime de ce mont, leur dit-elle; là, au sein de l'oisiveté et des plaisirs, languit k champion de la foi des Chrétiens. Modérez votre impatience, vous gravirez le rocher dès que le soleil aura paru,* ses premiers rayons seront favorables à vos projets : tout autre instant leur serait funeste. Le jour luit encore, dirigez-vous vers la base de la montagne. » Ubalde, et son compagnon le Danois, prennent congé de cette noble femme ; ils descendent sur le rivage, et le parcourent sans se fatiguer. Bientôt ils arrivent au terme de leur course : le char du soleil était toujours éloigné de l'Océan.
Des ruines amoncelées, des précipices, défendent le redoutable sommet de la colline ; les frimas et les neiges couvrent tous les sentiers.Cependant on y rencontre des fleurs, de la verdure, des arbres touffus; au milieu des glaçons, les roses et les lis conservent leur fraîcheur. Telle est, sur la nature même, la puissance des enchantements ! Les voyageurs se reposent au pied de la montagne, dans un lieu obscur et sauvage. Le soleil, source étemeUe de clarté, dorait les cieux de ses nouveaux rayons : « Courage, courage, » s'écrient les deux cavaliers, et, pleins d'ardeur, ils continuent leur route. Soudain, un horrible serpent veut s'opposer à leur marche; sa tête- est surchargée d'écailles jaunâtres; la rage gonfle ses veines, ses yeux flam-
GHANT XY. 301:
boient, et de ses larges narines sortent des vapeurs empoisonnées. Son corps obstrue le chemin; tantôt il se replie, tantôt il s*aUonge et déroule ses anneaux. Rien n'arrête les pas des guerriers ; déjà le Danois saisit son fer, attaque le serpent : « Que fais-tu, lui crie son compagnon, qu'oses-tu tenter? Avec ton bras et de telles armes espérerais-tu dompter ce terrible dragon?» Il dit, et agite la merveilleuse baguette d'or; un sifflement se fait entendre dans les airs; le monstre épouvanté prend la fiiite, et laisse libre le passage (5).
Plus loin, un lion rugit et lance de farouches regards; sa crinière est en désordre, sa gueule vorace montre son effroyable profondeur, et les coups répétés de sa queue l'excitent à la colère. La baguette lui est présentée; une secrète horreur glace son intrépidité naturelle : il disparait. Les deux voyageurs poursuivent rapidement leur route, quoique assaillis par une formidable troupe de bétes fauves ayant chacune un aspect différent, un cri distinct On voit réunis en ce lieu les animaux les plus féroces de TEgypte, des confins de l'Atlas et des forêts de l'Hyrcanie. Cette cruelle armée ne résiste point aux cavaliers; elle aperçoit la baguette, et un nouveau miracle la dissipe à l'instant. Le couple victorieux atteint sans obstacle le revers de la montagne ; l'âpreté des chemins et la rigueur des glaces peuvent seules ralentir ses pas.
Ubalde et le Danois franchissent les neiges, les sentiers escarpés; sur le sommet de la montagne, ils trouvent une vaste plaine, un beau ciel, une douce atmosphère; on y respire un air pur, embaumé; le souffle léger des vents n'y reçoit pas du soleil le mouvement et le repos. Là, jamais les frimas ne suivent les chaleurs, jamais les nuages ne remplacent la sérénité des airs ; l'été et ses feux brûlants, l'hiver et ses froidures y sont également inconnus ; toujours le ciel y brille d'un même éclat ; les prés y sont toujours verts, les plantes toujours en fleurs, les fleurs toujours odorantes ; le feuillage des arbres y est étemel,
Mi JÉRUSALEM DÉUYRÈE.
et le palais de Venehanteresie, attkaor les bords d*iin lac, domnie les moiits et les nen.
La route est pénible ; les Toyagents firti^és marcheiit avec lenteur. L'onde limpide d'ane fontaine les înTÎte à humecter leurs lè^nres desséchées; cette onde jaiUh do sein d*nn roèher, s'éparpille sur les plantes, et se réonk dans un bassin profond ; son cristal transparent eoide sous les ombrages toidTus, et des sièges de Tenlore, placés sn« tour de son rivage, ofifrent aux cavaliers un délicieux repos.
« Voilà, disent*ils, la fontaine du rire; voilà le ruisseau foneste aux mortels; tenons -nous sur nos gardes, donnons un frein à nos désirs ; fermons l'oreille à la douceur perfide du chant des fausses sirènes. » En disant ces mots, ils aperçoivent un lac fonné par la réunion des ondes débordées; une table, richement servie, s'âève sur ses bords. Deux jeunes filles, riantes et gracieuses, folâtrent à la surface des flots ; elles se défient à la nage, se baignent, inondent leur visage^ montrent leur tète et leurs épaules. A cet aspect, le cœur des deux guerriers est moins austère; Ubalde et son compagnon s'arrêtent, ils r^ardent ces joyeuses nymphes poursuivre leurs jeux, leurs amusements ; Vune d'elles se sotilève au-dessus du lac, sa chevelure imite le cristal, et les eaux limpides semblent un voile à ses attraits.
Telle l'étoile du matin, brillante et humide de rosée, surgit du sein des ondes; teHe autrefois la déesse des amours sortit de l'écume féconde de l'Océan : ainsi parait cette jeune fille; elle tourne ses regards sur les deux cavaliers, feint de les Toir poar la première fois, et, détachant ses blonds cheveux réunis par un seul nœud sur sa tête, elle s'en recouvre comme d'un manteau d'or. Puis, elle ouvre de nouveau ses yeux où la honte s'imit au plaisir. Elle rit, elle rougit; ses ris embellissent sa rougeur; la rougeur de son visage embellit les ris à son tour. Sa voix touchante, faannonieuse, attendrirait les cœurs les plus
CHAMT XV. au
durcis : ■ O Tojageurs, disait-elle, heureux de pouroir pénétrer dans ce séjour de délices! Vous trouverez ici un remède à vos chagrins, an refo^ aaamn après les orages de la vie; vous éprouverez la liberté des premiers siècles, le bien-être de l'&ge d'or. Abandonnez vos armes avec confiance, laissez-les en paix sous ces ombrages; désormais, guerriers de l'amour, vous aurez pour lits de batailles l'heriK des champs, les tapis de verdure. Nous vous conduirons devant la reine de ces contrées ; elle rand kmrem tout ce qui l'entoure; vous ferez partie du petit nombre de ses intimes. Purifiez dans cette onde voire corps «oniUé de pouMière, ec sur œtte idile ataymate prener votre repas. »
Tels étaient les chants d'uae de* njtnpbes, l'autM l'accompagnait du geste et éa regiotl : ainsi, daas aae fSte, le son des instruments règle les pas, réprime leur vitesse, active leur lenteur. Ubalde et le Danois sont inflexibles ; ce séduisant aspect, ces douces paroles effleurent a peine leurs sens. Si le désir s'éveille dans leur cœur, soudain la raison, armée pour le combattre, l'étouffé k sa naissance. Les cavaliers s'éloignent, entrent dans ie palais j les jeunes filles, dédaignées, se précipitent an fond des ondes.