I0TES DU CHANT XX. M
qitt sorte Tiinagede la Jénis«leni céleste dont Mint Bernard parle arec tant d*enthou8iasme. Maintenant Jérusalem est le but de pèlerinages historiques; plus d'un savant et d*un poète sont allés rêver sur ses débris. Il nous en reste de belles descriptions, depuis V itinéraire de M. de Chateaubriand, iasqu*à la Corras/Miulemes de MM. Michaud et FouJoalat« et au Voyage de M. de Lamartine. Pour donner une Juste idée des douleurs que la perte de Jérusalem fit éprouver à tous lèi r>euples, nous rapprocherons les plaintes d*un savant rabbin, après là destruction de la rille par Titus, des ek pressions de désespoir qu'ub poète arabe eibale à la suite de la conquête par les Chrétiens.
« Pleurez, flile de Juda» la maison n'est plus ! s*écrie1e rabbin Abra- ▼anel; le soldat Impie a immolé les pontifes sur le parvis et dans le aanetuaire. Le sang de nos pères a ronlé des rochers d*une coudée dans lé lit du Jourdain, et l'olivier s>st flétri à rapproche de ces flammeS cruelles qui ont dévoré Tespérance de Jacob ! Que sont devenues les pompes superbes de nos fêtes ? Fille de Slon, pourquoi vos yeui cher- <ihent-ils encore l'époux de votre cœur? Voulei-vous donner une postérité à celui qui n'a pas une pierre pour reposer sa tête ? Prenez les chemins du veuvage, fUyez le lit nuptial et les dii suzims de la dot. Israël, couvre ta tête de cendres ! le Saint des saints n'est plus ! » ^ AMATAmL, Comment, tn^talam.
Et dix siècles plusurd, le poète arabe Abivardi composait les vers suivants que chaque Croyant récitait sur les places publiques et dans les mosquées de Damas et de Bagdad : « Nous avons mêlé le sang àl'abon* dance de nos larmes; il no nous reste pas d'abri contre les malheurs qui nous menacent ! — Les tristes armes, pour un homme, de répandre des pleurs, lorsque la guerre embrase tout de ses épées étlncelantes ! — O enfants de l'islamisme, bien des combats vous restent à soutenir, dans lesquels vos têtes rouleront è vos pieds ! — Comment dormir et fermer les paupières iortqu'on est atteint par dos commotions qui réveilleraient l'homme le plus profondément endormi T — Vos frères dans la Syrie n'ont pour se reposer que le dos de leurs chameaux on les entrailles des vautours» — Les Francs les couvrent d'opprobre; et vous, vous laissez traîner votre robe dans la mollesse comme des ftens qui n'ont rien à craindre I — Que de sang a été répandu! que de femmes à qui on n'a laissé pour couvrir leur beauté que leurs mains I ^ Entre les coups de lances et d'épêes, le choc est si épouvantable que la tête des enfants en blanchirait de frayeur. — Telle est celte guerre, que ceux mêmes qui s'éloignent de ses fureurs dans l'espoir de s'en pré* server, grincent blenti^t les dents de regrets. — Il me semble voir celui qui repose à Médine se lever pour crier : O enfants de Haschem ! — Quoi! mon peuple ne vole pas à l'ennemi, la lance à la main, lorsque la religion croule par ses fondements ! — 11 n'ose pas approcher du feu, crainte de la mort, et H ne voit pas que le déshonneur est une blessure qui reste ! -^ Est-ce donc que les chefs des arabes se résigneront i de tels maux, et que les guerriers de la Perse se soumettront i un tel avilissement f — Plût è Dieu, puisqu'ils nt se battent plus par sèiè pour la religion, qu'ils résistassent pour le jalut de leurs proches! -^ Wi\» ranooMBi aux réoumpenaes oélaatosi iorsqtta te dauger Ita ap*
i2i JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
pelle, ne seront-ils pas du moins attirés par Tespoir dn buUo? •- (Traduit par M. Reinaud : Biblioth. du CraU*, 1. 1.)
(3) L'ardeur des Chrétiens pour courir au sépulcre du Christ «: chanter des actions de grâce, était chose toute naturelle ; cette grand' prise d*armes, qui avait jeté TOccident sur l*Orient, n*aTait-clle pas e« pour but la délivrance de la Cité sainte? ce bat était atteint ; les guerriers vainqueurs allaient pleurer de joie sur le trophée qa*ils «Taieot conquis. Il faut rappeler que le xi** siècle fut rempli de prédication< sur le tombeau de Jésus-Christ et sur les mérites de la croix; les pélerlc^ s*y étaient portés en masse, et quand on remonte à cette époque, on s'explique très-bien le sai nt enthousiasme des Fidèles rictorieux.Toutr^ les fois qu'une grande pensée a présidé aux immenses eotreprisef, rien de plus simple que Tcntralnement qui vous pousse à Texaltatioa. En considérant même ces pieuses démonstrations sous le point de rne purement militaire, quoi d'étonnant qu'après tant de soafTraDces, tant de travaux, tant de fatigues, les croisés se soient précipités vers le sépulcre saint, qui était le port après la tempête?
<f La ville étant prise, dit Raimond d'Agiles, il était beau de Toir avec quelle dévotion les pèlerins se rendaient au sépnlcre do Seigneur, battant des mains, se livrant aux transports de leur joie, et chantant un nouveau cantique. Leurs cœurs olh*aientà Dieu vainQveor et triomphant des tributs de louanges qui ne peuvent se raconter. Va nouveau jour, des transports de joie tout nouveaux, one allégresse toute nouvelle et à jamais durable, enfin le terme de cette entrepns< et de leur vœu, tout cela inspirait aux Fidèles des paroles nouTelIes. un cantique nouveau. Ce jour, à jamais célèbre dans les siècles à Tenir. changea nos douleurs et nos fatigues en joie et en transports d*aJlégresse; ce jour, dis-je, fut l'affermissement de toute la cbrétieDté, Tanéantissement du paganisme et le renouvellement de notre fof. » — « Bientôt les chrétiens confondant leurs joies et leurs larmes, ajoute l'abbé Guibert, se précipitèrent tous vers le lieu, objet de iears plus ardents désirs. Ils se rendirent au sépulcre du Seigneur, offrant d'infinies actions de gr&ce pour la délivrance des lieux bienheureux; ils se rappelaient en ce moment toutes les angoisses qu'ils avaient endurées. et lorsqu'ils se voyaient parvenus à des triomphes qu'ils n*ayaient osé espérer, nul ne saurait comprendre combien étaient douces les larmes qu'ils répandaient. O Dieu tout-puissant, que de tressaillements d'entrailles, que de joies, que de larmes, lorsqu'après avoir souffert des douleurs inouïes, telles qu'une autre armée n'en éprouva jamais, les chrétiens se virent parvenus à l'objet de leurs vœux! » Guibbstdc
NOGEIfT, liV. VII.
(( Tandis que Tancréde se dirigeait vers le temple du Seigneur, pour enlever les richesses qu'il contenait, s'écrie Albert d'Aii, tandis que tous les princes recherchaient avec ardeur les dépouilles des Turcs, et que tout le peuple chrétien faisait un affreux ravage des Infidèles, le duc Godefroi, s'abstenant de tout massacre, et ne conservant auprès de lui que trois de ses compagnons, Baudri, Stabulon et
NOTES DU CHANT XX. iU
Adelbold, dépouilla sa cuirasse, et s'en?eloppant d*on vêlement de laine, sortit, pieds nus, hors des murailles, et suWant Tenceinte eité* rieure de la ville en toute humilité, reittrant ensuite par la perle qui fait face à la montagne des Oliviers, il alla se présenter devant le sépulcre de notre Seigneur Jésus-Christ, fils du Dieu vivant; il versa des larmes, prononça des prières, chanta les louanges de Dieu et lui rendit grâces, pour avoir été jugé digne de voir ce qu*ll avait toujours si ar- ' demment désiré. » Albskt d*Aix, liv. vi.
Dix jours après la conquête, le conseil des princes s*étant assemblé, nomma des électeurs pour choisir un chef suprême an nouveau royaume chrétien. Plusieurs guerriers illustres étaient sur les rangs : Goderroi de Bouillon; Robert, comte de Flandre; Robert, duc de Nor^ mandic, Tancréde et Ralmond de Saint>GiUes. Le nom de Godefroi fui proclamé; le pieux chevalier refusa le titre de roi et la couronne d'or; il se fit simplement appeler dêfemeur du saint sépulcre : « II ne volt, disent les Assises, estre sacré etcorosné roy de Jérusalem, parce qui il ne volt porter corosne d*or là où le roy des roys Jésus-Christ, le fils de Dieu, porta corosne d*espincs, le jour de sa passion. »
Le régne de Godefroi dura peu, un an à peine ; après avoir consolidé la puissance des Francs par d'heureuses expéditions contre l(*s Arabes des rives du Jourdain, après avoir fait rédiger ce grand Code, connu sons le nom ù*As§i$6S de Jérusalem, beau monument de la législation du moyen âge, Godefroi mourut le 18 juillet lloo, pleuré par tous les Fidèles qu'il avait conduits à la victoire, et par les populations chrétiennes qu'il avait arrachées à la servitude; son corps fut placé auprès de la tombe du Christ, et on grava sur la pierre l'épitaphe suivaufe : Hîejaeet inelitus dux Gotkofridus de BuUium» qui fotam istam ter^ ram acquiswit euttui ehrisUano, eujus anima regnet cum Chrisîo. Âmm.
Les troubadours et les trouvères, ces maîtres du gai savoir, ont plusieurs fois consacré leurs chants aux croisades; quand on suit leurs poésies, écrites dans la langue-d'oc et la langue-d'oll, on trouve un grand nombre de lais et de sirventes qui célèbrent les malheurs des Chrétiens, et excitent la chevalerie à prendre les armes pour la délivrance du tombeau du ChrisL Nous avons déjà parlé d'un poème sur Godefroi de Bouillon, écrit en vers français, et qui existe aux manuscriU de la Bibliothèque royale. ( Note 1 du chant vi, pag. 131.) Ce poème, que nous avons parcouru avec attention, ne contient aucun épisode qu'on puisse rapprocher de l'épopée du Tasse ; c'est la chronique de Guillaume de Tyr ou d'Albert d' Aix, rimée par le trouvère ; il y a toute apparence que ces vers étaient récités de chAteau en château par les troubadours, qui les accompagnaient de leur musique monotone. Ces chants portaient les barons et les chevaliers & saisir leur bonne épéc pour eonquerre la Palestine. On remarquera que les poésies que nous allons donner n'appartiennent pas è la première croisade; on rencontre très-peu de monuments en vers de la fin du zi' siè-
it6 JÉRUSALEM DELIVREE
de; tout se rattache à Tépoque postérieure, après les concfiiétet de 8aladin et les premiers revers des Fidèles. Le Tasse n*a pas puisé dans CCS sources; il a suivi la chronique. Nous publions donc ces pièce!« comme documents, afin de compléter tout ce qui se rapporte aux croisades.
Bernard Alahan de Narbonne et Raimond Gaucclm de Rézicrs composèrent chacun un sirventp, qui Tut chanté h Aimerî de Narbonne, pour rengager à venger les lieux saints. Dans un poëroc qui appelle les chevaliers à la croisade, Pons de Capdueil s*écrie : « En prenant la croix, les pécheurs se laveront de leurs crimes et iront en paradis : malheur à ceux qui restoronl! les mala ies, les vieillards, seuls, sont exceptés, pourvu qu'ils donnent de Targcnt aux pèlerins. » — « Celui qui fit l'air, le ciel, la lerre, la mer, le chaud, le Troid, le vent, la pluie et le tonnerre, dit Rambaud de Vaquciras dans un long sirvente, Dieo, enfin, veut que nous passions tous la mer h sa suite, comme Gui, Gaspard et Mclchior allèrent à Bethléem. Puisse saint Nicolas guider notre flotte! que les Champenois dressent leur baunière; que le marquis BoniTace crie Montferratl que le comte Baudouin crie Ftondre/ que chacun frappe si rudement qu'il brise lances et épécs. Nous aurons bientôt mis les Turcs en déroute. Que le vaillant roi d'Espagne fasse des conquêtes sur les Maures, tandis que le marquis de Montferrat tiendra la campagne et fera des sièges contre le Soudan; car le marquis de Montferrat est si haut par-dessus les plus braves, que les croisés de France et de Champagne Tout demandé au ciel comme le meilleur de tous pour recouvrer le sépulcre. »
El Gavaudan le vieux, qui vivait n la fin du xii" siècle, gémit sur la perte de Jérusalem, conquise par Saladin ; il exhorte les Fidèles à se rendre dans la Palestine : « Seigneur, s'écrie-t-11, par nos péchés,, la poissancc des Sarrasins »'cst accrue ; Saladin a pris Jérusalem, hélas! et on ne Ta pas encore recouvrée ! c'est pourquoi le roi de Maroc a mandé qu'avec tous ses Infidèles il combattrait les rois chrétiens; il a ordonné â tous ses Maures, Arabes et Andalousites de s'armer contre la foi de Jésus-Christ, et il n'y en aura pas un, gras ni maigre, qui ne s'assemble plus dru et menu que la pluie! Empereur, roi de France, roi d'Angleterre et rot d'Espagne, allez vaincre tous ces chiens, abusés par Mahomet. Laissons là nos héritages; allons contre ces renégats pour ne pas encourir la damnation ; avec nos épées, nous trancherons la léte à ces misérables. Gavaudan aura prophétisé vrai ; ces chiens seront mis à mort, et Dieu sera honoré et glorifié dans les lieux où Mahomet fut servi.»— Nous avons traduit ces passages sur le texte publié en langue romane, par M. Raynouard.