La Jérusalem délivrée
ET DES NOTES HISTORIQUES u'aPRÈS EES CHRONIQUES DES CROISADES ET LES HISTORIENS ARABES DU Xl'' SIÈCI.E ;
PAR M. A. MAZUY.
F. KNAB, ÉDITEUR, RLE DES GRAXDS-AU^ÎUSTIXS , 20.
-l^iiS.iî^
M DCCC xxxvm.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lajrusalemdOOtass
Au xvf siècle déjà, l'épopée du Tasse avait paru en France une œuvre merveilleuse, et, pour nous servir des expressions du temps, la Hiérusaleju du seigneur Toniudto fut rendue française par Biaise de Vigenère, Bourbonnais, naïf interprète qui voulut montrer à la pieuse génération comment avait été délivrée la grande tombe du Christ^.
Depuis cette époque, que de traductions n'ont pas été accomplies jusqu'au travail de Lebrun, élégante paraphrase d'un beau poëme! Mais un fait incontestable, c'est que, de toutes ces traductions, il n'en est pas une seule exacte, qui fasse connaître le texte précis, le mot à mot et même la pensée in-
* Dans l'appendice placé en tête de la traduction de Lebrun, édition de 1813, M. Svuard dit que le travail de Vigenère a été perdu et qu'on n'en connaît plus que le titre. Cela est inexact; la Bibliothèque royale en possède un exemplaire, imprimé à Paris en 1610, chez A. du Brucii, au mon l Sainf-IJilairc, riie d'Escosse, à la Coronne, cot. Y, 3582.
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tinie du poëtc. A preiidie les deux extrémités de ces travaux, le bon Vigenère et le traducteur Lebrun, que trouvons-nous dans leur œuvre? Le premier, empreint des mœurs de son temps, de la renaissance de toutes choses, de cet esprit mélangé de moyen âge et d'antiquité païenne, s'est jeté dans d'incessantes digressions; il aime à développer à sa manière les idées du poète; il fait de la mythologie, de l'histoire naturelle, de l'alchimie; il ne croit pas le Tasse assez intéressant pour la génération; il l'explique et le commente.
Un autre esprit domine Lebrun, qui écrivait à une époque de vie élégante et philosophique; il a revêtu la Jérusalem délivrée, non point des couleurs dont le poëte s'était servi, mais des idées du xviii® siècle. Lebrun n'a pas compris que le Tasse parlait des pieux Croisés, dont il partageait les convictions et la croyance, car le poëte qui chantait les pèlerins était lui-même sous l'empire de la pensée religieuse. Ceci a entraîné Lebrun dans une fausse route. De là son dédain pour toute expression puisée dans la chronique : le mot pèlerin lui a paru vulgaire; la désignation de Paiens *, que le Tasse applique aux Infidèles, lui a semblé mauvaise; le nom de Jérusalem appartenait à une géographie trop simple ; Lebrun a préféré les poétiques changements de Voltaire ; sous
* Voyez la noie 3 du chant VJ. page 13i de ce volume.
sa plume, Jérusalem, c'est Solime; les peleiiûs deviennent les héros, les Pagcini du Tasse les Musulmans; et, au besoin, il ferait de Soliman une espèce d'Orosmane : tant l'admirable Zaïre a fait impression sur le traducteur !
De là aussi ces fréquentes infidélités, ces phrases redondantes, ces développements que l'on ne trouve pas dans le Tasse. Si le vieux Biaise de Vigenère pèche par trop de naïveté, par une admiration trop profonde, Lebrun a le tort, de son côté, de donner du brillant encore à un poëme si brillant déjà par lui-même. Ce que nous reprochons à Lebrun, ce n'est pas d'avoir fait une œuvre médiocre, mais d'avoir accompli autre chose qu'une traduction fidèle de la Jérusalem délivrée^ avec ses pieuses expressions et les souvenirs de la croisade*.
* Il y a, au sujet de la traduction de Lebrun, une anecdote peu connue. Lorsque, consul de la République française, Lebrun siégeait à côté de Bonaparte, la conversation s'engagea un soir, dans le brillant salon de Saint-Cloud, sur h Jérusalem délivrée. «Il me semble, Lebrun, dit le premier consul à son collègue, que vous n'auriez pas dû commencer ainsi : « Je chante la guerre sainte et le héros qui délivra le tombeau de Jésus-Christ. » 11 y aurait eu plus d'exactitude si vous aviez mis : w Je chante les pieux combats et le guerrier, etc. » Bonaparte, on le sait, possédait à fond la langue italienne; il la parlait avec toute la facilité et la verve que lui donnaient ses souvenirs d'enfance. Lebrun reconnut la justesse de cette observation, et, quelques mois après, parut une nouvelle édition de son travail avec la variante du premier consul. Telle est la cause du changement qui existe dans les éditions de Lebrun antérieures à 1803 et dans relies qui suivirent cette époque.
it.
Ce même reproche, nous l'adresserons à bien des traducteurs qui n'ont pas étudié la merveilleuse épopée; les traductions pullulent, et c'est une des plaies des grandes œuvres du génie, d'être soumises à de certains esprits qui ne peuvent jamais s'élever jusqu'à elles.
Expliquons le but de cette nouvelle traduction. On ne peut se le dissimuler, il s'opère en ce moment une transformation dans tous les arts; on veut la vérité technique; bonne ou mauvaise, on la veut : on ne demande d'autre vêtement que le costume naturel de chaque œuvre. Pourquoi la traduction ne subirait-elle pas cette destinée? pour- (juoi ne pas reproduire le sens de l'original mot à mot, quand on possède une langue aussi flexible que la langue française?
MiVÎ. Panckoucke et Framery tentèrent, sur la fin du dernier siècle, un essai imparfait de traduction littérale. Ils mirent le texte en regard, et imitèrent tellement les formes de la poésie italienne, que leur travail fut inintelligible, leur style presque barbare. Toutes les fois que la difficulté était trop grande, ces messieurs avaient copié textuellement Lebrun, et l'on vit le plus disgracieux mélange d'une phrase élégante cousue à côté d'un idiome à peine lisible. Le Tasse a également inspiré quelques tiaducteurs en vers : Virgile avait eu Delille pour interprète, le Tasse a eu M. Baour-Lormian. Le succès
couronna cette tentative; mais les deux langues sont trop différentes pour qu'on puisse en identifier les prosodies. M. Baour-Lorniian ne pouvait aller au delà du possible : les exigences de la rime française ne lui permettaient pas de rendre textuellement la Jérusalem délivrée. M. Baoui-Lormian est resté poète : a-t-il été aussi heureux comme traducteur?
Si notre traduction a quelque mérite, c'est d'avoir vaincu la difficulté d'un mot à mot que notre langue puisse avouer. Nous avons voulu faire connaître la Jérusalem délivrée, ses pieuses émotions, les sentiments des pèlerins, et l'esprit du xvie siècle dans lequel le poëme fut conçu. Nous nous sommes identifié avec le Tasse, nous avons vécu avec son œuvre, et lorsque nous avons eu le bonheur de la reproduire, nous nous sommes effacé pour laisser rayonner toute la beauté de l'original.
La seule liberté que nous nous soyons permise, les bons esprits la comprendront. Le xvr siècle est une époque de naïf langage; les poètes italiens avaient emprunté aux trouvères et aux troubadours des expressions souvent licencieuses. Le Tasse est, certes, le plus chaste des auteurs contemporains, quand on le compare surtout au Boïardo et à l'Arioste : il a néanmoins conservé des tableaux que l'on ne peut toujours traduire dans le sens absolu du mot à mot. Nous avons pensé que, travaillant pour la jeune génération et voulant prt'pa-
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rer un ouvrage que tout le monde put lire, il fallait s'efforcer, en conservant la fidélité du texte, de voiler les descriptions trop hardies. Ce but moral, nous osons l'espérer, méritera les suffrages de ceux qui protègent les mœurs de la jeunesse et la sévérité de l'éducation.
Nous appelons l'attention du lecteur sur les notes multipliées que contient ce volume : il a paru curieux de placer l'histoire en face de la poésie, et la vérité des chroniques de la Croisade en regard d'un poëme destiné à chanter les Croisés. Le Tasse est historien plus qu'on ne le croit, et cela explique l'union qui s'est toujours produite entre le Tasse et les hommes supérieurs qui ont écrit sur les Croisades. Ainsi, toutes les fois que M. de Chateaubriand a parlé des saints lieux, il s'est inspiré du Tasse, et l'éminent historien des Croisades, M. Michaud, n'a-t-il pas été aussi bon poète que chroniqueur exact? Ne pourrait -on pas dire qu'il y a autant de poésie dans le beau travail historique de M. Michaud que d'histoire dans la magnifique poésie du Tasse?
On nous demandera peut-être, comment, traducteur textuel du Tasse, nous n'avons pas suivi la forme adoptée par le poète, c'est-à-dire traduit la .lérusalem strophes par strophes. A ceci nous devons une réponse simple. La poésie italienne permettant de couper le sens d'une strophe à l'autre,
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nous aurions été obligé de suspendre souvent le lecteur et de fractionner la phrase. Nous n'avons jamais prétendu rendre les formes matérielles spéciales à chaque langue et à chaque prosodie, mais la pensée et l'expression qui appartiennent à tous les temps et à toutes les sociétés. Comparez avec le texte la traduction de Lebrun, et voyez combien de fois, en homme de goût, Lebrun a réuni ou divisé les strophes pour ne point tomber dans le ridicule. Nous n'espérons pas avoir fait connaître toutes les beautés delà Germaiemme llbcrata, mais enfin nous avons tâché d'atteindre un double résultat d'exactitude et de moralité, en eiïaçant bien des défauts que l'on trouvait dans les traductions antérieures. Nous avons révélé les pieux sentiments du poète, son époque tout entière, et les grandes expéditions dont le Tasse voulut rappeler le souvenir. Désormais la jeune génération pourra lire ce merveilleux poëme. Distraire sans corrompre, voilà le but que se propose l'éducation publique, et c'est le plus beau succès auquel notre traduction puisse prétendre.