‹ La Jérusalem délivrée (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · OBSERVATION ET ERRATA · texte numérisé non relu

OBSERVATION ET ERRATA

Le Tasse, en parlant de Sophronie,a employé ces mols:vergineera . di già matura verginità. Comment inter{)rétpr ces expressions quand on lit le touchantépisoded'01indeetSophronie,échangede dévouement, d'amour et de naïves pensées? Devions-nous suivre en cette circonstance la traduction technique et matérielle de vierge mrtrc, c'est-àdire, avancée dans la vie ? Ne fallait-il pas prendre les paroles du Tasse dans le sens moral, et supposer que Sophronie était à cet âge où, sous le ciel de l'Orient, les sentiments exaltés laissent une empreinte profonde ? On a dit qu'il s'agissait de la princesse Léonore, qui avait déjà trente ans ; avouons alors que la galanterie du poëte amoureux eût été en défaut, et peut-on s'imaginer qu'il ait voulu donner à l'objet de sa passion l'épilhéte de vieille fille?

4, au lieu de sa grande et injuste proie, Usa

li, — brillait déjà à l'Orient, —

10, — formant le cercle, —

17, — pour découvrir le pays, —

Ib.j — afin de faciliter, —

34, — la veut seule, —

48, — chroniques françaises, —

189, — couverts d'opprobres, —

196, — Bucoliques, —

204, — reparler, —

213, — superjacta, —

231, — lacus, —

252, — incendiarum, —

Ib., — Mr/W/ et MrAy.;, —

317, — se refuse d'adoucir, —

327, — conservent la vigueur, —

350, — assaillit, —

leurgrandeetinjuste proie, brillait à l'Orient, forment le cercle, afin de découvrir le pays.

pour faciliter, la veut seul.

chroniques de la croisade, couvertes d'opprobres.

Géorgiques.

parler encore, superjecta.

lacu.

incendiarium.

Mr,^txiv et UrMix;.

refuse d'adoucir, conservent la vivacité, assaille.

^e irrtss(?.

TOUQUATO TASSC.

La grande époque de la renaissance se levait pour l'Europe ; on était à cette période de transition qui, du moyen âge, passait aux temps modernes, période féconde et remarquable où les œuvres du génie reçurent une si vive impulsion. Le moyen âge avait été une ère de croyances, de légendes, de romans et de chroniques ; la renaissance fut spécialement empreinte de l'esprit d'imitation et de recherches; on copia partout l'antiquité, elle devini le type de lous les travaux.

Le Tasse appartient essentiellement ù cette époque ; c'est peut-être le génie qui en a le mieux reproduit la tendance ; sa Jérusalem délivrée est un mélange d'antiquité profane et des croyances du christianisme ; il y a tout à la fois étude de l'art, tel que les anciens le comprenaient, imitation du poème épique, tel que l'entendaient la Grèce et Kome ; puis enlin, connaissance profonde de la chronique et des mœurs chevaleresques. La charpente de son épopée est antique, c'est la méthode d'Homère et de Virgile ; mais l'esprit, la poésie et l'expression surtout sont puisés dans les pieuses émotions des pè-

X TOUQIATO TASSO.

lerins de la croisade. On pourrait comparer la Jérusalem délivrée à ces monuments de la vieille Rome que les papes ont consacrés au culte chrétien ; l'extérieur se ressent de la destination primitive, et Ton croirait encore voir le Panthéon du paganisme, si dans l'enceinte, les douze autels consacrés au\ apôtres n'indiquaient que les idées du Christ ont triomphé.

Un sentiment inouï de tristesse saisit l'âme lorsqu'on ouvre la vie du Tasse ; comment concilier tant de gloire et tant de malheurs, une si magnifique renommée et de si cruelles persécutions? Que d'agitations, que d'amertume dans les jours du grand poëte ! Tâchons de suivre cette existence, de pénétrer dans ses mystères, de l'expliquer enfin jusque dans ses souffrances.

Torquato Tasso naquit à Sorrento le 11 mars 1544 ; sa famille comptait déjà un poëte ; Bernardo Tasso, son père, avait publié VAmadigiy cet Amadis de Gaule, expression du caractère fier et galant de la chevalerie de France. C'était alors le temps des poëmes héroïques; nous ne parlons pas seulement de VOrlando innamorato du Boïardo, de VOrlando furioso, cette belle création de l'Arioste, mais encore de VErcole de Giraldi, du Costante de Bolognetti et de Vltalia liberata du Trissino. 11 en est ainsi à toutes les époques ; quand des hommes d'un remarquable talent ont ouvert une carrière par d'éclatants succès, la foule les suit, et de toutes parts arrivent les imitations vulgaires.

L'éducation du Tasse fut errante comme sa vie ; il étudia à Naples, puis à Rome et à Bergame ; son père s'étant rendu à Venise pour faire imprimer VAmadigiy Torquato l'accompagna. A cette origine de l'imprimerie, c'était une grande affaire que la publication d'un ouvrage, on y passait des années ; les proies étaient des érudits, les imprimeurs des savants du premier ordre ' ; la célébrité de Ve-

' Les Esllenne en France, les Aide en Italie, les Soncino, les Ascenlius. On sait «[irErasme liii-rnrme nvnil rie* nrrei W'iir el prote à Venise.

1544-lô9â, xj

iiise pour sa typographie dirigée par les Aide Manuzio était alors européenne, et Ton accourait de tous les points du continent pour y suivre la correction des premiers livres de la renaissance. Le Tasse vint ensuite à Padoue s'initier au droit civil et au droit canon, sous le célèbre Pancirole, l'érudit qui avait comuienté les Pandecles et expliqué l'histoire des empereurs.

Au miheu de ses études sérieuses, quand son esprit était préoccupé des codes Justinien et Théodosien, le Tasse, à dix-huit ans, publia son poGme de Rùialdo ou de Renaud, le courageux paladin du cycle des romans de Charlemagne, ce Renaud de Montauban, avec sa flambergc et son bon cheval Bayard chantés par les chroniques de l'archevêque Turpin. Le Rinaldo du Tasse est une œuvre d'étonnante imagination , où la poésie revêt de ses formes brillantes les merveilleux récits de Turpin et des romans de chevalerie. Aussi ce travail fit une grande sensation, etdéjà le nom de son auteur devint retentissant '.

A cette même époque, le Tasse conçut l'idée de son poëmedela (rerw.sdemme, ou plutôt desonG^o^redo, comme il le nomma d'abord. Pour expliquer ce sujet, il faut se rappeler que l'esprit des croisades se réveilla au xvi« siècle dans toute sa ferveur; les Turcs avaient débordé sur l'Europe, Constantinople était au pouvoir des Infidèles ; les Barbaresques parcouraient la Méditerranée, les armées du croissant dévastaient la Hongrie ; on ne parlait que des dangers imminents de la chrétienté ; les papes élevaient leur voix puissante, et la ligue protestante de Smalkade même avait appelé la chevalerie allemande à ce grand œuvre de la délivrance de l'Europe. Qui ne sait que sans la bataille de Lépanle, l'Italie eiit été ravagée par les Barbares ?

Ce fut dans ces préoccupations que le Tasse entreprit son poème sur la croisade, dont le but est de rappeler au peuple chrétien les jours de victoire où l'islamisme fut attaqué jusque dans Jérusalem ; l'œuvre du Tasse est une

* T.a preniit're rilllinn Hii nirtnliln f!^\ île Venisr •) 'ifi2, 'w-i".

xij TORQUATO TASSO.

éloquente prédication pour engager tous les Fidèles à s'unir contre le Turc ; c'est ce qui résulte de plus d'un passage que nous avons eu soin de signaler dans les notes. Et s'il était besoin de plus grandes preuves, nous pourrions citer la lettre du poëte à Horace Lombardelli qui critiquait le titre de Jérusalem délivrée : ce titre n'exciterait-il pas les moqueries des Musulmans, redevenus maîtres de la ville sainte ? « L'objection m'inquiète peu , répondit le Tasse, parce qu'il me semble que des railleries capables d'irriter le généreux courroux des Chrétiens ne sont pas inutiles. J'ajouterai que ces railleries ne seraient point raisonnables, car les Chrétiens ont délivré la Cité sainte avec une telle effusion du sang des Sarrasins, que ceux-ci n'ont pas sujet de se moquer * . »

La réputation du Tasse grandissait ; bientôt il se rendit à Ferrare. L'habitude de ces temps était que chaque grande race eût des gens de lettres, des artistes à son service, comme on avait des gentilshommes ; le moyen âge avait créé ces liens de domesticité dans toute la hiérarchie, depuis le baron qui servait le roi dans les festins d'honneur, jusqu'au troubadour qui chantait ses batailles et ses bons coups d'épée. Le Tasse fut présenté par le cardinal Louis d'Esté au duc Alphonse, quelques jours avant les noces de ce prince avec une archiduchesse d'Autriche ; les fêtes du mariage, ces joutes, ces carrousels où l'on se disputait à lance émoulue le prix de la beauté, frappèrent l'imagination du jeune poêle ; l'auteur du Rinaldo put justement se complaire au milieu des tournois qui reproduisaient les cours plénièros de Charlemagne, le grand empereur.

A la cour de Ferrare, le Tasse vit la princesse Leonore, sœur du duc Alphonse. Une légende d'amour a raconté

• .. Quel ilie /". .S. .•.„g§iunge a/ipresso, cite l titulu purgcrebbe inateria di scheruo, mm mi miiovc mvlto, perclie mi par vhc niuiio schcrnu v h e passa irritarr il generusii sdegno de' Christiani si a inu/ilr. Oltredirili mm e ragiuriex'ulf lo scheriiu, perche i Clirisliani \>eramente la ract/uislaromi rnn tanto sangue di Saralini, che non hannu di ilte ^chemin i. >• Toin. v des Œuvres du Tasse, Firenzc, -1724, in-f. Leltere poetiche, n°* 42, 43.

1544-1595. \iij

que le Tasse aima Léonore et que ses sentiments furent partagés par la princesse ; cette légende plaît toujours dans la vie d'un po6te, parce qu'elle suppose Tégalité entre la naissance et le génie, elle élève la condition du talent. Discuterons-nous cette question si longtemps agitée : le Tasse lut-il heureux en ses amours '? Esprit essentiellement chevaleresque, nourri de la lecture de toutes les productions des troubadours et des trouvères, il a pu prendre sans doute une dame de ses pensées, objet de ses vœux et de ses adorations ; le Tasse célèbre Léonore dans tous ses vers, il la place dans tous ses chants-, La Jérmalem même s'empreint de ce culte poétique ; le personnage de Sophronic fut le symbole de Léonore de Ferrare, et les lamentations d'Olinde ne sont que l'expression des désirs chastes et timides du po(ite.

Le Tasse avait vingt-six ans lorsqu'il partit à la suite du cardinal Louis d'Esté, chargé d'une mission du souverain pontife auprès du roi de France''. Depuis la publication du Rinnldoy la réputation du poëte retentissait même à la cour du Louvre; Charles IX, qui régnait alors, accueillit le Tasse avec distinction. Ce prince, qu'on a présenté comme un tyran sombre et farouche, charmait ses loisirs par la

* Le Manso, marquis de Villa, ami sincère du Ta.'.<e, et l'ahbe' Sera.'si, de'- \oue' à la maison d'Esté, qui ont e'crit chacun en italien une Vie du grand poëte, entrent dans beaucoup de détails à ce sujet ; mais leurs récits se contredisent, et doivent être lus avec une extrême réserve.

"* Nous avons compté plus de cent odes, sonnets, canzorii et inadrigaux adressés par le Tasse à Léonore ; tom. ii de ses Œuvres, édition de Florence, 1724, in-l'<». n joue quelquefois, à la manière de Pétrarque, sur le nom de la dame de ses pensées, comme, par exemple, dans ces vers : Se ferir hrami, scenJi al petto, siendi. E (li sï tlugno ror tiio s fia r.E onora.

"• A son départ pour la France, T. Tasso fit une espère de testament confié à son ami Hercule Rondinelli ; il lui recommande ses poésies manuscrites, et le charge de ses dernières dispositions : .. Si mes volontés rencontrent quelque obstacle, disail-il en finissant, le seigneur Hercule aura recours :i la faveur de l'excellente madame Léonore, laquelle lui accordera, je l'espère, sa protection pour l'amour rie moi : •■ Ricana il signor Ercole al fa \- or dcli ertcllentissiina iiiaiiama I.conora, laquai confido di,- pev nmor min, pVn-tir saro llheralf. Toru. \ de vps (Etivres. déjii rilées

xiv TORQUATO TASSO.

poésie; il était maladif, et son cœur avait besoin de ces distractions qui tiennent à l'espril ; souvent il s*entrelint avec le Tasse dans celle magnifique langue italienne que Catherine de 3Iédicis enseignait à son fil^ ; les Médicis, alliés à la maison de Ferrare, avaient tous leurs souvenirs en Italie. Quelques lettres du Tasse nous restent sur son séjour à Paris ; elles indiquent la véritable situation de la lutte entre les prote.Uants el les catholiques; Torquato signale un conflil comme imminent : quelques mois plus tard éclataient la Saint-Barlhélemy el les terribles massacres. Dans une autre lettre le poëte décrit, avec un accent de criîique à peine déguisé, la vie el les mœurs de Paris ; habitué au beau soleil d'Italie, vivant dans ces palais de marbre qui embellissent Naples et Florence, il n'est pas étonnanl que le Tasse ail été tristement aÛeclé de ce ciel de brouillards, de ces maisons étroites el de ces escaliers tortueux dont il parle tant dans sa lettre ^ ; d'ailleurs, il n'avait pas été heureux a Paris : presque disgracié par le cardinal d'Esté, il reprit le chemin de l'Italie, dans un état de dénûmenl tel, qu'il fut réduit, dit-on, à emprunter un écu pour sa dépense personnelle -.

Le voilà donc sur la route de Rome, et dès qu'il touche la capitale du monde chrétien, il se montre impatient d'entrer tout à fait au service du duc de Ferrare, brillant protecteur de loul ce que l'Italie produisait de poêles et d'artistes. Torquato Tasso fut reçu par le duc Alphonse dans sa noble domesticité ; l'histoire nous a conservé le traité passé entre le prince el le poëte ; le Tasse eut le logement, la nourriture et 50 livres 10 sous par mois". Dans les loisirs de Ferrare, le poêle composa VAminta; après le genre chevaleresque vint le genre pastoral. Tel fut le type de la

* Lettera itella iiuale si fiaragona i Italia alla Frauda; imprimée à Mantoiie, i 58i , in-8°. Le Tasse écrivit cette lettre au comte de' Confrarj, de Ferrare.

* Guy Patin rapporte que Torquato fit cet emprunt à un de ses amii, Balzac dit à une amie. Serassi. on ne sait pourquoi, nie ce fait, qui parait constant : trop de témoignages l'aflirment pour en douter.

3 Voyez Serassi, ^ita Jrl Ta>su, édftion de Bergame. 1790. in-i°. pag. 163.

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