‹ La Jérusalem délivrée (volume 3)Chapitre 6 sur 6 · XIII. Jean de Brienne 1210 à · texte numérisé non relu

XIII. Jean de Brienne 1210 à

Après l'empereur d'Occident, Frédéric II, qui prit possession de Jérusalem le 17 mars 1229, les Turcs Kharismiens s'emparèrent de la Cité sainte (1244). Depuis celte époque, aucun prince chrétien ne posséda cette ville, quoique plusieurs souverains portent encore de nos jours le titre de roi de Jérusalem.

(3) Il a été question de Guelfe, duc de Bavière, dans plusieurs chants de la Jérusalem. Guelfe était fils d'Azzon II, de la race italienne d'Esté, et l'oncle de Berthold, duc de Carinthie ; ce qui expliquerait sa parenté avec Renaud, le fils de Berthold, si Renaud n'était pas un personnage d'invention du Tasse. Guelfe fut nommé duc de Bavière par l'empereur ilenri IV, après la déposition du duc Olhon; il fut ainsi le chef d'une branche de la maison d'Esté établie en Allemagne, et devint la souche de la maison de Brunswick, aujourd'hui régnante en Angleterre. La vie de ce prince s'écoula au milieu des batailles ; pendant plusieurs années il servit avec zèle et succès l'empereur Henri; mais à la diète de Tribur, en 1076, il se déclara contre son protecteur, et détruisit son armée devant AVurtzbourg. — Azzon d'Esté venait de mourir; il avait partagé ses Etats d'Italie entre deux de ses enfants, Hugues et Foulques, sans faire mention de Guelfe, son troisième fils, qu'il croyait sulfisamment doté par le duché de Bavière. Guelfe, irrité de cette disposition, opéra une descente en Italie; ses tentatives n'eurent aucun succès. « 11 faut cependant, dit Muralori, qu'il y ait eu entre les enfants de Guelfe et de Foulques une convention, au moyen de laquelle la branche d'Esté établie en Allemagne ait obtenu des droits sur la Ligurie, car nous voyons qu'elle jouissait du tiers de la ville de Rovigo, et qu'elle exerrait la puissance seigneuriale dans plusieurs autres cités. » {Ann. d'ital., tome vi, page 325.) — Guelfe ne faisait pas partie de l'armée des Croisés qui assiégea Jérusalem ; il ne partit pour la Palestine qu'au mois d'avril 1101, deux ans après la prise de la Cité sainte. Ses troupes furent dispersées en traversant l'Asie ^Mineure; cependant il parvint à Jérusalem, et, après un court séjour, il reprit la route de

l'Europe ; s'étant arrêté dans l'île de Chypre pour cause de maladie, il y mourut en 1102 ; son corps fut transporté à Altdorf par les soins de son fils.

(i) On ne doit pas oublier que la Jérusalem délivrée fut écrite à une époque de voyages et de découvertes; le Tasse en est vivement préoccupé, comme de tous les faits contemporains. La description merveilleuse des cavernes d'or et de rubis, de saphir et d'émeraudes, ne seraitelle pas empruntée aux premières impressions que les mines d'Amérique avaient produites ? On dirait que l'imagination du poëte est allée se colorer aux magiques tableaux des richesses trouvées par Cortez et Pizarre dans le Mexique et au Pérou. Il faut reconnaître pourtant que les romans de chevalerie sont remplis de semblables descriptions; le romantique empire de Trébizonde est le siège habituel de toutes les mines d'or et de diamants, ainsi que des escarboucles. Les pierres précieuses étaient abondantes au moyen âge ; on peut en voir de brillantes encore sur les missels de la Bibliothèque royale.

(5) Le Tasse adopte l'antique tradition des sirènes. S'il y avait alors

une féerie attrayante pour les idées morales, il y avait également une histoire naturelle toute de poésie ; on admettait les faunes, les satyres, les sirènes, les licornes, comme des réalités historiques. Qui sait, peutêtre à l'époque antédiluvienne, des races inconnues aujourd'hui se rapprochaient-elles de ces traditions. Les immenses travaux de Cuvier et des géologistes pourraient faire pressentir l'existence d'êtres étranges et merveilleux. —Le poëte met une chanson de philosophie épicurienne sur les lèvres de cette jeune fille. Le symbolisme de la sirène est en quelque sorte l'expression du vice qui s'offre sous des apparences séduisantes, et qui devient hideux quand on le touche.

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CHAIVT XV.

Les lueurs de l'aube naissante rappelaient à leurs travaux les habitants de la terre; le vieillard s'approche des deux guerriers, leur remet le plan du labyiinthe, le bouclier et la baguette d'or : « Le jour commence à poindre, leur dit-il ; n'attendez pas une plus grande clarté pour entreprendre ce voyage. J'accomplis ma promesse: je vous donne les moyens de triompher des enchantements. >■ Ubalde et le Danois étaient déjà debout, déjà une pesante armure recouvrait leurs membres robustes ; ils suivent le vieillard dans des chemins obscurs, et traversent avec lui la même route qu'ils ont parcourue la veille. Bientôt ils arrivent aux bords du fleuve : « Partez, mes amis, leur dit le sage magicien ; soyez heureux. '>

Le fleuve reçoit les voyageurs; ses ondes les soulèvent et les posent sur la rive, comme une feuille abattue par l'orage. Soudain ils voient im petit vaisseau et sur la poupe la femme qui doit les guider; son front calme, ses regards

paisibles, annoncent la douceur; sa figure ressemble à celle d'un ange, une éblouissante splendeur l'environne ; on ne peut définir les diverses couleurs de sa robe, où se confondent l'azur et le vermillon. Ainsi, les plumes de l'amoureuse colombe reflètent autour de son cou mille nuances; elles brillent au soleil comme le rubis, étincellent comme la verte émeraude; ces teintes variées plaisent à fœil et le récréent (i).

« Heureux guerriers, s'écrie l'inconnue, entrez dans ce navire sur lequel je sillonne sans dangers fOcéan ; les vents lui sont toujours propices, la tempête toujours impuissante, et les charges les plus lourdes lui sont toujours légères. Mon maître, prodigue de ses faveurs, m'a désignée pour vous conduire. « Elle dit, et fait avancer le vaisseau. Ubalde et son compagnon y prennent place; le navire s'éloigne ; ses voiles flottent dans les airs : une main amie tient le gouvernail, règle ses mouvements. Le torrent est impétueux, il porterait toute une flotte, et cette barque légère se soutiendrait sur un ruisseau !

Les vents poussent avec rapidité le navire vers le rivage ; l'onde blanchit, les flots écument, se brisent, et font entendre au loin un sourd murmure. Bientôt le fleuve, plus considérable, roule des eaux tranquilles ; il se précipite dans les vastes abîmes de la mer, et disparaît sans laisser aucune trace. Le merveilleux vaisseau touchait à peine les vagues bouillonnantes, et déjà les nuages cessent de s"amonceler, la tempête menaçante se dissipe ; au souffle du zéphir les montagnes liquides s'effacent et se transforment en plaines d'azur. Le ciel semble sourire : il ne parut jamais plus éclatant.

La nacelle se dirige vers l'occident ; elle laisse à gauche Ascalon, ( t arrive en vue de Gaza (2). Cette ville riclie et puissante, bâtie sur son ancien port, s'est élevée du milieu des ruines. Des nuées de gens de guerre s'y rassemblaient : moins nombreux étaient les grains de sable du rivage! Les voyageurs considèrent ces milliers de tentes; ils aperçoi-

CHANT XV. 29i

vent les cavaliers, les fantassins courant vers la cité, letoui'nant sur la plage ; ils voient les chameaux, les éléphants fouler de leurs pieds les sentiers sablonneux. Puis, dans le port, ils découvrent plusieurs navires; les uns étaient retenus par leurs ancres, les autres déployaient leurs voiles; d'autres encore, à l'aide de leurs rames, glissaient rapidement sur l'onde : « Les Infidèles peuplent ces mers et ce rivage, dit aux deux guerriers la femme qui les guide, et cependant toutes les troupes du tyran d'Egypte ne sont point encore rassemblées. Là, se trouvent réunis les soldats des pays voisins; il attend ceux des contrées lointaines. Son vaste empire se prolonge de l'Orient au Midi, et vous aurez accompli votre mission avant la marche de son armée, soit qu'il en prenne le commandement, soit qu'il le confie à un capitaine. » Elle dit, et le petit navire vole au milieu de la flotte ennemie ; il ne redoute ni l'attaque, ni la poursuite ; bientôt il s'éloigne et se dérobe à tous les regards. Ainsi l'aigle traverse en sûreté les groupes d'oiseaux timides ; et s'approchant près du soleil, il défie l'œil des humains.

Déjà la bai'que légère touche à Raphi, ville de Syrie, la première en quittant l'Egypte; déjà elle atteint Rinocolure et ses stériles rivages. Non loin s'élève un promontoire ; son sommet renferme les ossements de Pompée, et domine les flots qui baignent sa base.Voici Damiette, et les sept branches du Nil si célèbres, et cent autres moins connues, par où ce fleuve porte ses ondes en tribut à la mer. Les voyageurs naviguent vers la cité que fonda pour des Grecs un Grec vainqueur; ils passent devant le Phare : île, autrefois, le Phare fait aujourd'hui partie du continent. Rhodes et Crète échappent à leur vue; ils longent l'Afrique, terre fertile et cultivée sur les bords de la mer, aride et peuplée de monstres dans Tintérieur. La Marmarique déploie son territoire; Cyrène y comptait cinq grandes villes, non loin de Ptolémaïs où le Léthé roule paisiblement ses ondes fabuleuses.

Le vaisseau gagne la haute mer ; il redoute la grande Syrte, dangereuse aux navigateurs, et doublant le cap de Judecque, il traverse le détroit de Magre. Tripoli est sur le rivage, et presque en face, Malte, cachée au milieu des eaux. Les voyageurs laissent derrière eux les autres Syrtes, et Alzerbe, ancienne demeure des Lotophages. Au fond d'un golfe fermé par deux montagnes, ils découvrent Tunis; Tunis, cité riche, puissante, sans égale dans la Libye; elle est vis-à-vis la Sicile, d'où surgit le mont Lilibée. Les deux guerriers reconnaissent les lieux où brillait Carthage. L'altière Garthage n'existe plus; le sol conserve à peine ses nobles ruines et ses débris. Les villes, les royaumes périssent, l'herbe et le sable recouvrent les pompeux monuments du faste; et 1 homme s'indigne d'être mortel! Egoïsme et orgueil de notre esprit "^ !

Bientôt apparaissent Biserte, et l'île de Sardaigne dans le lointain. Le navire côtoie ces rivages où s'écoulait la vie des pasteurs numides ; il évite Bougie, Alger, infâmes retraites de pirates (3) ; Oran est à peu de distance des rives de la Tingitane, asile des lions, des éléphants, et où sont assis les empires de Fez et de Maroc, vis-à-vis le royaume de Grenade. Déjà les voyageurs atteignent le détroit compté au nombre des travaux d'Alcide. Sans doute c'était un continent, mais une grande catastrophe aura brisé la terre ; rOeéan forma ce passage; ses ondes jetèrent Galpé d'un côté, Abila de l'autre; l'Espagne fut séparée de la Libye, tant la suite des âges peut opérer de changements!

* Giace ialta Cartago; appena i segni Dell' alte sue roi'ine il lido serba.

Muojono le citta, inuojono i regnî ; Copre i fasti e le pompe are.na ed erba ; E V uom d' esser mortal par che si sdegni ; 0 nostra mente cuj ida n supe.rha I

Il n'y a peut-être, dans aucun poêle, six plus beaux vers, dit M. Ginçuene'. Le Tasse ne paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à s'exprimer sur ce ton ; il semble alors qu'il e>t dans son éle'ment et qu'il parle son lana;a£;e.

Quatre fois le soleil s était montré à l'orient depuis que le léger navire avait quitté les bords du fleuve ; il avait parcouru un long espace sans chercher abri dans aucun port. Enfin, il franchit le détroit, et se confie au vaste Océan. Si, au milieu des terres, les mers semblent immenses, quelle doit être l'étendue de l'Océan qui entoure l'univers! La fertile Gades et deux îles voisines ne sont pas aperçues des voyageurs; les monts et les rivages fuient; les ondes ont pour limite le ciel, le ciel s'unit avec les ondes. « O toi, merveilleuse femme qui nous conduis sur cet abîme, s'écrie Ubalde; dis-nous si jamais on a pénétré dans ces lieux? Au delà de ces plaines liquides y a-t-il un monde habité .►^ — Hercule, répondit-elle, ayant tué les monstres de la Libye et de l'Espagne, ayant subjugué ces contrées, Hercule n'osa braver l'Océan; il resserra dans un petit espace l'aventureux esprit humain. Mais Ulysse, avide de sciences et de découvertes, méprisa les bornes posées; il déploya sur la grande mer son vol audacieux. Habile navigateur, il ne put cependant éviter les tempêtes; l'Océan vorace l'engloutit, et sa triste destinée sera toujours un mystère enseveli avec son corps. Si quelque autre mortel fut poussé par les vents loin de ces rochers, il ne reparut jamais; sans doute il a péri!

w L'Océan est inconnu ; il renferme des milliers d'îles, des milliers de royaumes inconnus également. Les terres y sont peuplées, fécondes comme les vôtres ; le soleil, prodigue de ses bienfaits, ne peut les rendre stériles. — Dismoi, réplique Ubalde, de ce monde ignoré quelles sont les lois, quelle est la religion ? — Chaque peuple y a son culte, sa langue, ses usages. Les uns adorent des bêtes fauves; les autres invoquent le soleil, les étoiles ou la terre, notre mère commune ; d'autres encore, dans leurs abominables festins, se nourrissent de viandes coupables et criminelles. En un mot, toutes les peuplades établies au delà de Calpé ont des coutumes barbares, une croyance impie. — Dieu, lumière des nations, continue le cavalier, a donc voulu

cacher la vraie clarté à cette grande partie de l'univers ? — Non j la foi chrétienne, les arts et les lois y seront un jour connus, et les longues distances entre les peuples sembleront se rapprocher. Un temps viendra où le navigateur actif méprisera les colonnes d'Hercule; ces mers, aujourd'hui sans nom, ces royaumes lointains seront illustres parmi vous. Le plus hardi des vaisseaux parcourra tout ce que l'Océan environne ; vainqueur des obstacles et rival du soleil, il mesurera l'immense étendue de la terre.

»Un mortel de la Ligurie osera, le premier, s'exposer sur ces ondes; ni le frémissement des vents, ni les mers inhospitalières, ni les climats incertains, ni la crainte des périls les plus formidables, rien ne pourra retenir son courage, sa généreuse ardeur. O Colomb! tu dirigeras tes voiles heureuses vers un nouveau pôle! A peine la Renommée suivra ton vol, avec ses yeux et ses ailes sans nombre! La Renommée célèbre Bacchus, Alcide; sur toi elle arrête seulement ses regards, et cela suffit à la postérité! La moindre de tes actions fournirait le sujet d'un poëme, d'une noble histoire (4^. »

Ainsi parlait cette femme, et son navire voguait vers le couchant *. Les deux guerriers voient le soleil devant eux se perdre dans l'abîme ; ils le voient derrière eux renaître avec le jour. L'aurore répandait sur la terre sa douce rosée, et tout à coup les voyageurs aperçoivent une montagne obscure : sa cime est cachée au milieu des nues. Ils s'avancent; les nuages se dissipent; semblable à une pyramide, cette montagne est large à sa base, pointue à son sommet; d'épaisses vapeurs s'exhalent de son sein. Tel paraît le rocher que supporte Encelade; le jour, il jette des torrents de fumée ; la nuit, ses flammes s'élèvent dans les airs.

° •■ L'ordre ge'ograpliitiiie tle ia iia\igation des deux chevalier.', écrit M. àe Châteaubriaml, est merveilleusement suivi. Le poêle marque la route au couchant, quoiqu'elle fui d'abord au midi : maïs il ne pouvait entrer dans ce détail. "

Voici des montagnes moins escarpées, des îles moins redoutables; ce sont les îles de la Fortune, ainsi nommées par les anciens. On les croyait chéries du ciel; la terre inculte, disait-on, y était féconde et productive; la vigne^ négligée, y portait de magnifiques fruits. Dans cet immortel séjour des âmes bienheureuses, jamais les oliviers ne fleurissaient en vain; le miel découlait du creux des arbres, les ruisseaux faisaient entendre le doux murmure d'une eau limpide ; les zéphirs et la rosée tempéraient les ardeurs de l'été.

« Nous touchons au but de notre voyage, s'écrie la compagne des deux guerriers. Vous voyez les îles de la Fortune, si célèbres et si peu connues ; elles sont au nombre de dix, toutes fertiles et riantes, mais ce fonds de vérité a enfanté mille mensonges! » Elle dit, et fait approcher son vaisseau de la première de ces îles : « O toi, guide de notre haute entreprise, s'c'^crie l'écuyer danois, permets-moi de descendre sur le rivage, de visiter ces pays lointains ; laissemoi observer les habitants, leur culte, leur croyance, tout ce qui excite la curiosité des esprits sages et attentifs. Combien je serai joyeux de raconter tant de merveilles, et de pouvoir dire : J'y étais! — Le ciel oppose à tes nobles désirs un décret sévère, inviolable. Dieu a fixé 1 époque des grandes découvertes ; les temps ne sont point accomplis! Il vous est défendu de révéler au monde les secrets du vaste Océan. La faveur divine vous conduit sur une mer où sont venus échouer l'art et l'expérience des navigateurs; elle vous donne pour mission la délivrance de Renaud, et son retour dans vos contrées; cola doit vous suffire : il y aurait orgueil et folie à vouloir lutter contre le destin ! » Elle se tait; déjà la première île semble s'abaisser; la seconde s'élève.

Toutes ces îles ont une direction commune vers lorient; des intervalles égaux les séparent. Les pèlerins en comptent sept où ils distinguent des cabanes, des terres cultivées, des traces d'habitations. Trois autres sont dé-

sertes; dans leurs bois et sur leurs montagnes les animaux féroces ont un asile assuré. Le rivage d'une de ces îles forme un vaste bassin ; deux hauteurs le protègent et le dérobent à la vue. En face, les vagues se brisent sur un écueil, et de grandes roches appellent l'attention des voyageurs. Ainsi abritée, la mer repose en silence. De sombres forêts couronnent les montagnes de cette île ; au milieu est une grotte, où coulent de paisibles ondes. Jamais aucun lien n'y enchaîna les vaisseaux, jamais le navigateur n'y jeta l'ancre. La femme, guide des deux guerriers, pénètre avec sa nacelle dans cette retraite solitaire, et amène ses voiles flottantes.

« Regardez l'édifice bâti sur la cime de ce mont, leur dit-elle; là, au sein de l'oisiveté et des plaisirs, languit le champion de la foi des Chrétiens. Modérez votre impatience, vous gravirez le rocher dès que le soleil aura paru j ses premiers rayons seront favorables à vos projets : tout autre instant leur serait funeste. Le jour luit encore, dirigez-vous vers la base de la montagne. » Ubalde, et son compagnon le Danois, prennent congé de cette noble femme ; ils descendent sur le rivage, et le parcourent sans

se fatio-uer. Bientôt ils arrivent au terme de leur course :

le char du soleil était toujours éloigné de l'Océan.

Des ruines amoncelées, des précipices, défendent le redoutable sommet de la colline ; les frimas et les neiges couvrent tous les sentiers.Cependant on y rencontre des fleurs, de la verdure, des arbres touffus; au milieu des glaçons, les roses et les h s conservent leur fraîcheur. Telle est, sur la nature même, la puissance des enchantements! Les voyageurs se reposent au pied de la montagne, dans un lieu obscur et sauvage. Le soleil, source éternelle de clarté, dorait les cieux de ses nouveaux rayons : « Courage, courage, ^' s'écrient les deux cavaliers, et, pleins d'ardeur, ils continuent leur route. Soudain, un horrible serpent veut s'opposer à leur marche ; sa tête est surchargée d'écailles jaunâtres; la rage gonfle ses veines, ses yeux flam-

boient, et de ses larges narines sortent des vapeurs empoisonnées. Son corps obstrue le chemin ; tantôt il se replie, tantôt il s'allonge et déroule ses anneaux. Rien n'arrête les pas des guerriers ; déjà le Danois saisit son fer, attaque le serpent : « Que fais-tu, lui crie son compagnon, qu'oses-tu tenter.^ Avec ton bras et de telles armes espérerais-tu dompter ce terrible dragon?» Il dit, et agite la merveilleuse baguette d'or; un sifflement se fait entendre dans les airs ; le monstre épouvanté prend la fuite, et laisse libre le passage (5).

Plus loin, un lion rugit et lance de farouches regards ; sa crinière est en désordre, sa gueule vorace montre son effroyable profondeur, et les coups répétés de sa queue l'excitent à la colère. La baguette lui est présentée; une secrète horreur glace son intrépidité naturelle : il disparaît. Les deux voyageurs poursuivent rapidement leur route, quoique assaillis par une formidable troupe de bêtes fauves ayant chacune un aspect différent, un cri distinct. On voit réunis en ce lieu les animaux les plus féroces de l'Egypte, des confins de l'Atlas et des forêts de l'Hyrcanie. Cette cruelle armée ne résiste point aux cavaliers ; elle aperçoit la baguette, et un nouveau miracle la dissipe à l'instant. Le couple victorieux atteint sans obstacle le revers de la montagne ; l'âpreté des chemins et la rigueur des glaces peuvent seules ralentir ses pas.

Ubalde et le Danois franchissent les neiges, les sentiers escarpés; sur le sommet de la montagne, ils trouvent une vaste plaine, un beau ciel, une douce atmosphère; on y respire un air pur, embaumé ; le souffle léger des vents n'y reçoit pas du soleil le mouvement et le repos. Là, jamais les frimas ne suivent les chaleurs, jamais les nuaoes ne remplacent la sérénité des airs ; l'été et ses feux brûlants, l'hiver et ses froidures y sont également inconnus ; toujours le ciel y brille d'un même éclat ; les prés y sont toujours verts, les plantes toujours en fleurs, les Heurs toujours odorantes ; le feuillage des arbres y est éternel,

et le palais de Venchanteresse, assis sur les bords d un lac, domine les monts et les mers.

La route est pénible ; les voyageurs fatigués marchent avec lenteur. L'onde limpide d'une fontaine les invite à humecter leurs lèvres desséchées; cette onde jaillit du sein d'un rocher, s'éparpille sur les plantes, et se réunit dans un bassin profond ; son cristal transparent coule sous les ombrages touffus, et des sièges de verdure, placés autour de son rivage, offrent aux cavaliers un délicieux repos.

« Voilà, disent-ils, la fontaine du rire; voilà le ruisseau funeste aux mortels; tenons -nous sur nos gardes, donnons un frein à nos désirs ; fermons l'oreille à la douceur perfide du chant des fausses sirènes. » En disant ces mots, ils aperçoivent un lac formé par la réunion des ondes débordées; une table, richement servie, s'élève sur ses bords. Deux jeunes filles, riantes et gracieuses, folâtrent à la surface des flots ; elles se défient à la nage, se baignent, inondent leur visage, montrent leur tête et leurs épaules. A cet aspect, le cœur des deux guerriers est moins austère; Ubalde et son compagnon s'arrêtent, ils regardent ces joyeuses nymphes poursuivre leurs jeux, leurs amusements ; l'une d'elles se soulève au-dessus du lac, sa chevelure imite le cristal, et les eaux hmpides semblent un voile à ses attraits.

Telle l'étoile du matin, brillante et humide de rosée, surgit du sein des ondes; telle autrefois la déesse des amours sortit de l'écume féconde de TOcéan : ainsi paraît cette jeune fille; elle tourne ses regards sur les deux cavaliers, feint de les voir pour la première fois, et, détachant ses blonds cheveux réunis par un seul nœud sur sa tête, elle s'en recouvre comme d'un manteau d'or. Puis, elle ouvre de nouveau ses yeux où la honte s'unit au plaisir. Elle rit, elle rougit; ses ris embellissent sa rougeur; la rougeur de son visage embellit les ris à son tour. Sa voix touchante, harmonieuse, attendrirait les cœurs les plus en-

durcis : « O voyageurs, disait- elle, heureux de pouvoir pénétrer dans ce séjour de délices! \ous trouverez ici un remède à vos chagrins, im refuge assuré après les orages de la vie; vous éprouverez la liberté des premiers siècles, le bien-être de l'âge d'or. Abandonnez vos armes avec confiance, laissez-les en paix sous ces ombrages; désormais, guerriers de l'amour, vous aurez pour lits de batailles l'herbe des champs, les tapis de verdure. Nous vous conduirons devant la reine de ces contrées ; elle rend heureux tout ce qui l'entoure; vous ferez partie du petit nombre de ses intimes. Purifiez dans cette onde votre corps souillé de poussière, et sur cette table attrayante prenez votre repas. "

Tels étaient les chants d'une des nymphes, l'autre raccompagnait du geste et du regard : ainsi, dans une fête, le son des instruments règle les pas, réprime leur vitesse , active leur lenteur. Ubalde et le Danois sont inflexibles ; ce séduisant aspect, ces douces paroles effleurent à peine leurs sens. Si le désir s'éveille dans leur cœur, soudain la raison, armée pour le combattre, l'étouffé à sa naissance. Les cavaliers s'éloignent, entrent dans le palais; les jeunes filles, dédaignées, se précipitent au fond des ondes.

(1) L'épisode de cette femme, qui, à la poupe d'un vaisseau, guide Ubalde et le Danois, n'est point une invention du Tasse ; cet épisode se trouve dans un grand nombre de romans de chevalerie. Il faut se rappeler que l'épopée du moyen âge repose sur des combinaisons à peu prés uniformes, combinaisons souvent adoptées par le Boiardo, l'Arioste et le Tasse. Comme le moyen âge fut une période essentiellement mystique, où toute chose avait un sens figuré, il est à croire que cette femme exprimait une pensée morale et religieuse. A l'époque du Tasse, les idées scientifiques fermentaient; il est possible aussi que ce guide presque céleste soit l'image de la boussole et de l'aiguille aimantée dont Jacques de Vitry et Guyot de Provins avaient, depuis trois siècles, donné la description :

Une pierre laide et brunète, Où li fer volontiers si joint,

La découverte de la boussole appartient au xiii^ siècle; alors on indiqua les propriétés de l'aimant, sa direction vers le nord et l'étoile polaire : « Si prenez une pierre d'aimant, ce est calamité, dit Bruneto Latinus, vous trouverez qu'elle a deux faces, dont l'une gist vers Tramontaine, et l'autre gist vers l'autre bord. » — Tiraboschi est entré dans de savantes et curieuses recherches sur la boussole. (Ist. dell. litterat. ital., t. iv, édit. in-4. Voyez également VHistoire littéraire de la France, par les Bénédictins; discours préliminaire du tom. IX.)

(2) A mesure que le poëme de la Jérusalem délivrée se développe, on aperçoit la prodigieuse instruction du Tasse; ce n'est pas seulement un écrivain à l'imagination vive, féconde, un de ces esprits qui vivent d'abstractions; le Tasse, nous le répétons, reflète à lui seul toutes les connaissances scientifiques de son époque; c'est un génie universel ; plus on l'étudié, plus on le pénètre, plus il commande l'admiration. Le voilà maintenant lancé dans la géographie positive. Sans doute, il y a ici une évidente imitation d'Homère dans YOdyssée. et du mystérieux itinéraire d'Ulysse, symbole de cet esprit investigateur qui cherche incessamment. Homère écrivait à l'époque des découvertes que les Tyriens avaient poussées fort loin, de même que le Tasse était presque contemporain des voyages de Christophe Colomb ; il

NOTES DU CHANT XT. iq^

n'est donc pas étonnant que les deux grands poëtcs se soient rencontrés dans les mêmes conceptions et dans les mêmes formes : tous deux ont subi l'inévitable action de la curiosité de leur temps.

(3) L'indignation du Tasse contre les pirates de Bougie et d'Alger s'explique par les incessantes courses des Barbaresques sur les côtes d'Italie. Au XYV siècle, la Sicile, les bords du Tibre n'étaient pas à 1 abri d excursions qui désolaient la péninsule italique; Barberousse ce pirate-roi, avait ravagé la PouiUe, il s'était emparé de la ville dé Fondi; Rome même, épouvantée, redoutait ses armes menaçantes L Italie avait pour se défendre les forces maritimes de Gênes de Venise, et nous nous étonnons que le poète n'ait parlé qu'accidentellement de Malte, sans indiquer les nobles chevaliers qui jouèrent un si grand rôle après les Croisades. L'imagination était alors vivement trappée par cette puissance barbaresque, et c'est sans doute ce qui a inspiré à l'Arioste l'idée de faire assiéger Paris par les Sarrasins sous leur roi Agramante ; on sait d'ailleurs que ce passage de \ Orlando fu- Tioso n est que la poétique copie de la chronique du moine Abbon sur le siège de Paris par les Normands.

(4) L'esprit de découvertes dominait le xvi« siècle ; on publiait alors des voyages aux Indes orientales et occidentales ; on révélait les mœurs les habitudes, les croyances de ces peuplades inconnues, et voilà ce qui explique comment le poète s'arrête avec tant de complaisance sur l'expédition d'Ubalde et de son compagnon. Les îles Fortunées, aujourd hui les Canaries, avaient surtout fourni de merveilleuses descriptions aux navigateurs; c'était là une terre de délices, tout y venait à souhait comme dans le vieux jardin des Hespcrides. La poésie du Tasse n'est pas seulement empruntée au neuvième chant de VOdyssée. mais encore aux mille récits des Portugais, lorsqu'au commencement du x\ siècle ils firent la conquête des îles Canaries ; ces récits, traduits en toutes les langues, préoccupaient les peuples civilisés du Continent. « Ceux qui habitent ce pays-là, dit une ancienne relation française, sont des hommes qui s'étudient à passer doucement celte vie avec le moins de peines et travail qu'ils peuvent, et ne se soucient nullement des choses pour lesquelles nous nous tourmentons tant On trouve là autant de commodités pour la vie humaine et autant de délices comme on peut attendre d'un terroir fort cultivé, fort agréable et fort tempéré II y a de belles plaines, des campagnes entrecoupées de rivières et de ruisseaux ; il y a de grandes et hautes roches, force torrents, petites et grandes rivières où l'on peut poser des moulins à eau. Le riva-e est droit et uni, et s'y voient les herbes toutes vertes, ce qui fait croire que la mer n y bat point, et voyant les arbres fort droits et entier^ c'est un indice qu'il n'y a point là de tempêtes. Outre ces commodités,' il y en a une merveilleusement agréable et plaisante, qui est que, dès le point du jour, vous entendez d'un bois qui est proche un fort doux concert d une milliasse d'oiseaux de toutes sortes, entre lesquels on entend des

rossignols, merles, chardonnerets, hirondelles, jusqu'aux cigales et grillons. Le matin et le soir, on sent une trés-douce odeur d'une grande diversité de fleurs et d'herbes. La bonté et température de l'air y est telle, que nul habitant n'y est jamais malade; on n'y voit aucune terre sablonneuse, aucun chardon, aucun arbre épineux, aucun marécage, ni couleuvres, ni serpents, ni crocodiles dans les rivières, ni chenilles, ni moucherons, ce qui est une prérogative par-dessus toutes prérogatives; en somme, ce pays est digne d'être comparé à quelque paradis terrestre. »

Ainsi, on le voit, le Tasse a suivi les traditions vulgaires sur les îles Canaries, et bientôt il arrive à la grande image de Christophe Colomb. « 0 Colomb, s'écrie-t-il, la moindre de tes actions fournirait le sujet d'un poëme ou d'une noble histoire. » Et, en effet, dans l'ouvrage intitulé : Giudizio sovra la Gerusalemme di T. Tasso, da lui reformata:, le Tasse nous apprend qu'il prépare un poëme sur la découverte du ÎVouveau-Monde ; les chagrins des derniers jours de sa vie, et l'altération de sa santé, empêchèrent l'accomplissement de ce projet. Il y a sympathie entre le grand poëte et le grand navigateur, entre ces deux supériorités, toutes deux persécutées et malheureuses; comme Christophe Colomb, le Tasse avait gémi dans les fers; l'un et l'autre subirent l'étemelle condition d'infortune et de douleur, inhérente à ceux qui dotent leur siècle d'une découverte ou d'une pensée !

(5) C'est une vieille idée, que celle de ce dragon, gardien vigilant du palais d'Armide; cette hideuse figure n'appartient à aucune réalité de l'histoire naturelle, et se reproduit sans cesse dans le monde fantastique des rom.ans de chevalerie. Lorsque la tour, où l'on retient captive une'belle et noble princesse, n'est point protégée par un énorme géant, il y a toujours un dragon couvert d'écaillés, qui lance des flammes et répand sur les braves paladins une écume mortelle. La figure du dragon s'est conservée dans le blason de plus d'une famille; la science héraldique l'a adoptée comme une tradition mythologique, et comme un de ces emblèmes d'Orient que les Croisés rapportaient de leors expéditions lointaines. On sait aussi que, dans la symétrie statuaire des jardins dessinés par Le Kôtre, se trouvent perpétuellement les inévitables dragons ; mais ceux-ci, moins terribles que ceux des poètes et des romanciers, jettent, au lieu de flammes dévorantes, une eau claire et limpide.

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(chant x?i.)

CDAIVT XVI.

Le riche palais crArmide, de forme circulaire, renferme dans l'intérieur un vaste jardin ; ses ornements surpassent ceux des jardins les plus célèbres qui fleurirent jamais. Mille détours confus, d'obliques sentiers, des galeries, ouvrage des démons, protègent cette impénétrable retraite. Cent portes y conduisent ; toutes sont d'argent ciselé, et roulent sur des gonds où l'or étincelle et brille. Les deux cavaliers s'arrêtent devant la plus grande; ils en admirent les figures sculptées : le fini du travail l'emportait sur la richesse de la matière ! Ces figures semblaient respirer et vivre. La parole seule leur manquait; souvent, l'œil étonné doutait même de leur silence.

Là, au milieu des esclaves de Méonie, Alcide joue avec une quenouille; ses larges épaules ont soutenu le ciel, il a dompté les enfers ; maintenant il manie un fuseau ! L'Amour le regarde et sourit. lolé, d'une main faible, soulève en plaisantant les armes homicides du héros ; elle se re-

couvre de la peau du lion, fardeau beaucoup trop rude pour ses membres débiles. Vis-à-vis est la mer ; ses plaines d'azur blanchissent sous les flots bouillonnants ; une double rangée de vaisseaux la sillonnent; les armes éblouissent comme l'éclair; Leucate paraît embrasé de l'incendie des batailles. D'un côté, se montrent Auguste et les Romains; de l'autre, Antoine, les Egyptiens, les Indiens, les Arabes, et tous les peuples d Orient.

On croit voir flotter les Cyclades, arrachées de leur base ; on croit voir des montagnes se heurter, tant le choc des vaisseaux est terrible ! Les traits volent, les flammes s'étendent; la mer est teinte de sang, couverte de débris. La victoire est indécise; mais déjà la reine étrangère prend la fuite ! Antoine fuit également, il renonce à ses espérances, à l'empire du monde! Non; il ne fuit pas, il ne connaît pas la crainte, le fier guerrier; Gléopâtre l'entraîne ; il la suit, frémissant tout à la fois d'amour, de honte et de colère ; il contemple les navires dispersés, et le cruel combat, encore incertain. Puis, retiré sur les bords du Nil, il semble attendre la mort dans les bras de son amie, et l'aspect de sa belle figure adoucit son triste destin. Toutes les portes du palais présentaient ainsi des sculptures variées. Ubalde et le Danois détournent les yeux de ces objets, et pénètrent dans le labyrinthe (i).

Tel le Méandre se joue entre des rives obliques, tortueuses; ses ondes remontent vers leur source, ou descendent vers la mer; les flots qui viennent, se perdent dans les flots qui retournent *. Tels, et plus inextricables encore, sont les sentiers du jardin d'Armide ; mais le livre,

' Ce passage est la traduction presque litte'rale des beaux vers d'Ovide, liv. VIII àts Métamorphoses:

Non secus ac liquidas Phrygiis Mœandrus in arvis Ludit ; et ambiguo lapsu refiuitque, fiuitque : Occurrensque sibiventuras adspicit undas:

'Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum Incertas exercet aquas.

présent du sage vieillard, les reproduit avec détail, et en révèle les détours. Bientôt ce délicieux jardin est aperçu des deux guerriers; de paisibles lacs, des eaux agitées, des fleurs, des plantes, des arbustes, de petites collines, des vallons ombragés, des bois, des grottes, frappent tout à coup leur vue. L'art a créé ces merveilles, et leur doime un nouveau prix en cherchant à s'effacer. Le sol fertile, les terres incultes s'y confondent ; vous croiriez naturels et le site et les ornements; l'art paraît avoir pris plaisir à imiter la nature son modèle. Le zéphir obéit à la magicienne, et rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles les fruits durent éternellement.

Sur la même tige, entre les mêmes feuifles, la figue vieillit à côté de la figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche, couverts de leurs écorces, l'une verte, l'autre dorée. Dans la partie du jardin la plus exposée au soleil, la vigne élève en rampant le luxe de ses rameaux; ici, elle porte des grappes encore en fleurs; là, des grappes jaunies, où brille un doux nectar. De jolis oiseaux accordent leurs chants sous les ombrages. Le murmure des vents agite les feuilles et les ondes; quand les oiseaux se taisent, le zéphir répond à haute voix; les oiseaux chantent -ils, le zéphir soupire avec douceur. Soit hasard, soit artifice, cette musique harmonieuse, tantôt accompagne leurs airs, et tantôt les répète.

Parmi ces oiseaux, on en distingue un dont le plumage est varié; son bec a l'éclat de la pourpre; sa voix ressemble à celle des humains, sa langue forme des sons qui tiennent du prodige ; tous les oiseaux, attentifs, se taisent pour écouter ses chants, les vents retiennent leur haleine : « Vois cette rose timide tout récemment éclose, disait-il ; moins elle se montre, plus elle est belle ; bientôt elle déploie ses vives couleurs; puis, elle languit, elle disparaît tout à coup, cette rose, désirée par mille jeunes filles. Ainsi la fleur de la vie dure un jour ; jamais

le printemps ne ramène nos premières années, jamais il ne nous rend leur fraîcheur. Cueillons la rose dès le matin de ce jour brillant, le soir elle sera flétrie ; cueillons la rose d'amour. Aimons, puisqu'en aimant nous pouvons encore être aimés '^. »

Il se tait; les autres oiseaux reprennent leurs chants, et les colombes redoublent leurs baisers. Le chêne robuste, le chaste laurier, toute la nombreuse famille des plantes, la terre et les eaux, semblent s'animer et confondre leurs soupirs. Au milieu de cette douce mélodie, de ces objets attrayants, les deux cavaliers, toujours austères, s'arment contre les séductions. Soudain leurs regards pénètrent à travers l'obscur feuillage ; ils croient voir, et leur doute se change en réalité, ils voient, sur la verdure, Renaud soutenu par Armide (2).

Le voile de l'enchanteresse la recouvre à peine, ses cheveux en désordre flottent au gré des vents; une sueur limpide embellit ses joues enflanmiées; un pétillant sourire étincelle dans ses yeux humides : ainsi un rayon de lumière brille à la surface des ondes. Armide se penche sur Renaud, et le visage du guerrier se réfléchit dans son visage. Il se consume, il soupire ; on dirait que son âme s'envoie et va s'unir à celle de la magicienne. Ubalde et le Danois, cachés, contemplent cette scène d'amour.

Un miroir du cristal le plus pur était suspendu à côté de Renaud ; Armide le prend et le place entre les mains du cavaUer ; ils s'y regardent tous deux, et, parmi tant d'objets divers, ils n'aperçoivent qu'un seul et même objet. L'un se glorifie de sa servitude, l'autre de son empire ; Armide ne voit qu'elle-même, Renaud ne voit qu Armide : ' Tourne, lui disait-il, tourne vers moi ces yeux où je lis ton bonheur et le mien ; mon cœur, mieux que ce cristal, retrace tes beautés, leurs formes, leur puissance. Hélas î si tu me dédaignes, admire du moins tes attraits. Mais une

* Amiamo or quando

Esscr si puote riamato amando.

CHANT XVI. 3tl

petite glace ne peut reproduire tant de merveilles, une si douce image ; le ciel et les étoiles, seuls, sont des miroirs dignes de toi ! »

Armide sourit aux discours de Renaud; elle ne cesse de se regarder, de s'occuper de sa parure ; elle ajoute des roses étrangères aux lis naturels de son teint.Quand elle eut tressé ses cheveux, qu'elle en eut effacé le désordre, elle les arrondit en boucles et les couvrit de fleurs, comme on sème de l'émail sur de l'or. Le paon superbe déploie avec moins d'orgueil la pompe de son plumage; Iris est moins éclatante lorsqu'elle étale au soleil son arc humide de rosée. Le plus bel ornement d' Armide est sa ceinture, jamais elle ne la quitte ; pour la former, elle mêla des substances que nulle autre main n'eût pu réunir. Tendres dédains, paisibles refus, douces caresses, douces paroles, sourires, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, elle fondit tous ces éléments, les façonna au feu lent des flambeaux, et en retira cette admirable ceinture dont sa taille est ornée.

Bientôt, Armide prend congé de Renaud ; elle s'éloigne. Son habitude était de sortir pendant le jour, elle allait consulter ses livres magiques. Renaud ne pouvait suivre ses pas; il parcourait les parterres et les labyrinthes. Dès que les ombres, amies du silence, couvrent la terre, Armide revient dans ses jardins passer de délicieux instants. A peine eut-elle disparu, les deux guerriers, cachés derrière les buissons, se montrèrent à Renaud sous leur pompeuse armure.

Tel, un coursier fougueux, enlevé après la victoire au périlleux honneur des guerres, s'abandonne à un vil repos dans de gras pâturages; mais s'il est réveillé par le retentissement de la trompette, si l'éclat des cuirasses frappe sa vue, il se retourne en hennissant; déjà il appelle le combat, et sous son maître, il brûle d'être heurté dans sa course et de heurter à son tour *. Tel devient le maonanime

* E V uom iul dorso

Portando, urtato riurtar nel corso.

enfant à l'aspect subit des brillantes armures ; ce terrible guerrier, ce courage intrépide qui languissait dans l'oisiveté, sent tout à coup renaître son ardeur. Ubalde s'approche, et lui présente le bouclier de diamant. Renaud y porte ses regards; il se voit surchargé d'ornements; de suaves parfums inondent ses cheveux, et son fer, son redoutable fer, disparaît sous un luxe efféminé : ce n'est plus un instrument de batailles, mais une inutile parure.

Renaud revient à lui; déjà il ne peut soutenir sa propre vue. Ainsi l'homme, accablé par un sommeil profond, reprend ses esprits après une longue rêverie. Le guerrier baisse les yeux, la honte les tient attachés à la terre ; il voudrait se cacher sous les ondes, se précipiter au sein des flamm.es. Alors Ubalde commence ce discours : « Toute lAsie, toute l'Europe, sont en armes; quiconque aime la gloire et adore le Christ, combat dans les plaines de Syrie ; toi seul, ô fils de Berthold, loin des limites du monde, tu languis dans l'oisiveté ; champion d'une jeune fille, toi seul n'es point frappé de ce grand mouvement de l'univers. Quel repos, quelle léthargie a donc assoupi ta valeur ? quelle faiblesse s'est emparée de toi ? Allons, allons, Godefroi t'appelle, le camp te réclame, la victoire et la fortune t'attendent. Viens achever une entreprise noblement commencée ; sous les coups de ton épée, les sectes impies seront détruites. >

Il dit, et le noble enfant, confus, reste sans voix et sans mouvement; soudain la honte fait place au dépit, résultat du courage et de la raison; un feu plus vif, plus ardent, accroît la rougeur de son visage; il déchire ses vains ornements, son indigne parure, tristes marques de sa servitude ; il hâte son départ, franchit le labyrinthe et ses tortueux détours. Cependant Armide aperçoit le fier gardien des portes de son palais étendu sans vie sur la poussière; elle soupçonne, et bientôt elle acquiert la certitude que Renaud se dispose à fuir; elle le voit, hélas ! funeste vue ! elle le voit sortir de sa douce retraite, et s'éloigner

d'un pas rapide . Elle veut crier : « Ah ! cruel, dans quelle solitude me laisses-tu ! » Mais la douleur rend sa voix impuissante; ses faibles accents retentissent dans son cœur, et augmentent l'amertume de ses chagrins. Malheureuse! un pouvoir supérieur au tien te sépare de l'objet de tes désirs ! Armide renouvelle ses artifices, et cherche en vain à retenir le cavalier.

La perfide connaît tout : et les mots profanes que murmurait la bouche immonde des magiciennes de la Thessalie, et les conjurations pour arrêter le mouvement des planètes, pour retirer les âmes maudites de leur sombre prison; toutefois l'enfer ne seconde pas ses volontés. Armide renonce aux enchantements : elle espère surpasser les forces de la magie, à l'aide de sa beauté suppliante. Elle vole sur les traces de Renaud, elle n'écoute plus l'honneur. Hélas! où sont maintenant ses triomphes, sa fierté ! Naguère un seul de ses regards bouleversait l'empire de l'Amour; ses dédains égalaient son orgueil; elle voulait être aimée, et elle détestait les amants. Abandonnée, trahie, elle poursuit maintenant Renaud qui la méprise. Elle cherche dans ses pleurs un attrait de plus à ses charmes; elle part! Les neiges, les après collines ne sont point un obstacle à ses pieds délicats ; ses cris la précèdent ; enfin, elle arrive au moment où le guerrier touchait le rivage. «Tu emportesune partie de moi-même, et tu me laisses l'autre, s'écrie- t-elle dans un transport de fureur; prends celle qui me reste, ou rends-moi celle que tu m'arraches, ou bien encore donne la mort à toutes deux. Arrête, arrête tes pas ; écoute mes dernières paroles. Que crains-tu, impie ? tu as pu me fuir, tu peux aussi fermer Toreille à mes accents.

— Seigneur, ajoute Ubalde, ne refuse pas d'entendre cette sirène; elle vient armée de sa beauté, de ses prières, de douces plaintes, d'amers regrets. Si tu résistes à sa vue et à ses discours, tu seras désormais invincible : la raison parvient ainsi à dominer les sens. « Le cavalier s'arrête ;

Armide, inondée de larmes, semble accablée par la douleur; elle s'approche, examine Renaud : soit courroux, soit réflexion, soit timidité, elle ne profère pas un mot. Le fils de Berthold ose à peine lever les yeux; ses regards furtifs respirent la honte et la tristesse.

Tel, un habile musicien, avant de déployer toute l'étendue de sa voix, prélude par de doux accords à l'harmonie de ses chants; ainsi, Armide n'oublie pas ses fraudes et ses ruses; elle laisse échapper de faibles soupirs, afin de disposer l'âme de Renaud à recevoir ses vifs reproches. Tout à coup, elle s'écrie : <c N'attends pas de moi, cruel, les prières d'une amante ; autrefois tu me donnais ce nom; si ce souvenir te pèse, écoute-moi du moins comme ennemie. Deux adversaires ne sont pas toujours inflexibles : tu peux satisfaire à ma demande et conserver tous tes dédains. Si tu m'as prise en haine, si cette pensée fait ta joie, je ne veux point t'en priver! Et moi, n'ai-je pas détesté les Chrétiens, ne t'ai-je pas eu en horreur ? Je suis née païenne; j'ai employé mille moyens pour renverser une domination oppressive; je t'ai persécuté; je t'ai entraîné hors des batailles, sur une terre inconnue et lointaine.

w Joins à cela une action plus malheureuse pour toi : je t'ai séduit, je t'ai trompé. Séduction impie, artifice coupable ! Se livrer à un tyran ! lui offrir comme un don ce qu'on a refusé à mille adorateurs comme une récompense : c'est là encore un de mes crimes. Quitte ce séjour chéri, passe les mers, va combattre et détruire notre foi. Que dis-je? notre foi! ah! elle n'est plus la mienne! Tu es ma cruelle idole ; à toi seul je suis fidèle * ! Permets-moi seulement de te suivre : cette grâce s'accorde entre ennemis. Le voleur laisse-t-il derrière lui sa proie ? le vainqueur n'amène-t-il pas ses captifs ? Ton camp me verra parmi tes

*Chè dico noslra ? ah non piu mia ; fedele Sono a te solo, idulo rnio crudele.

autres trophées, je viendrai accroître tes triomphes, et celle qui se joua de toi, jouée à son tour, se montrera comme une esclave. Pourquoi conserverais-je cette chevelure? tu la dédaignes! Mes vêtements devront répondre à mon titre d'esclave. Je t'accompagnerai dans les rudes batailles, au milieu de la foule hostile ; j'ai assez de courage, assez de vigueur pour conduire tes coursiers et pour porter tes lances. Je serai ton bouclier ou ton servant, je ne m'épargnerai pas pour te défendre, et les flèches des ennemis traverseront mon sein avant de pénétrer jusqu'à toi. Peut-être, il n'y aura pas un guerrier assez barbare pour t' arracher la vie, aux dépens de mes jours; il oubUera le plaisir de la vengeance en voyant cette beauté que tu méprises. Malheureuse, j'ose encore me flatter ! je vante des attraits désormais impuissants ! » Elle allait en (lire davantage, mais d'abondantes larmes jaillissent de ses yeux, comme une source d'un rocher, et interrompent son discours. Alors, dans une attitude suppliante, elle tâche de presser les mains de Renaud, de le saisir par ses vêtements; le chrétien recule, il résiste, il triomphe; ses pleurs refusent de couler, et l'entrée de son cœur est interdite à l'amour.

La raison a glacé dans le sein de Renaud la vivacité première de ses fl^ammes; la pitié, chaste compagne de l'amour, les remplace, et agite sa poitrine. Le guerrier ne peut retenir ses larmes; cependant il dissimule ses pensées et dompte sa faiblesse. « Armide, s'écrie-t-il, ta destinée m'afflige ; je calmerais ton ardeur, si j'en avais le pouvoir. Ne crois pas à mon mépris, ne crois pas à mes dédains; oublieux de tes injures, je n'appelle point la vengeance ! Il est vrai, tu as été extrême dans ton amour et dans ta haine, mais tu n'es ni mon esclave, ni mon ennemie. Tes fautes sont habituelles aux humains ; ton excuse est dans ta croyance, dans ton sexe, dans ta jeunesse. Moi-même, ne suis-je pas aussi coupable ? Si je censurais ta conduite, on pourrait me refuser tout par-

don. Au milieu de mes joies, au milieu de mes dangers, ta mémoire me sera toujours chère. Je serai ton chevalier, autant que me le permettront cette guerre d'Asie, ma religion et mon honneur.

» Mettons un terme à nos erreurs, à notre honte ; laissons-les ensevelies au sein de ces contrées désertes ; leur souvenir ne se mêlera jamais au récit de mes exploits en Europe et dans les deux continents voisins. Armide, ne permets pas que ta beauté, ton illustre naissance soient flétries par une vulgaire passion. Vis en paix ; je pars, tu ne peux me suivre: mon guide s'y oppose. Demeure, ou bien choisis une autre route ; suis les conseils de la sagesse. " Il parle ainsi ; Armide, inquiète, troublée, la colère sur le front, lance siu* lui ses regards, et éclate en violents reproches:

« Non, la belle Sophie ne t'a pas enfanté ; tu n'es pas du sang des Azzon *^. Tu es né au milieu des ondes en furie, ou sur les neiges du Caucase; une tigresse d'Hyrcanie t'a sans doute allaité. Pourquoi dissimuler plus longtemps ? Cet homme impitoyable s'est-il montré humain ? a-t-il donné une larme, un soupir à mon désespoir? Que dois-jelui cacher, que dois-je lui dire ? Il veut être mon chevalier, et il me fuit, il m'abandonne ! Vainqueur généreux, il veut bien oublier les offenses d'une ennemie coupable, il veut bien lui pardonner ses erreurs î Ecoutez ses conseils, écoutez ce chaste philosophe d'amour, voyez comme il raisonne! O ciel! o dieux! vous souffrez cet impie, et vous foudroyez les remparts, vous foudroyez vos temples !

« Fuis, cruel ; emporte avec toi cette paix que tu désires me laisser; fuis à jamais, homme injuste et féroce. Bientôt mon ombre suivra tes traces ; nouvelle furie, armée de torches et de serpents, je te persécuterai autant que je t'aimais I Et si ta destinée t'arrache aux écueils et

* Nom de plusieurs princes de la maison d'Esté. (A^o/. notes du chant xvii.)

CHANT XVL St7

aux tempêtes, tu iras combattre dans la plaine ; là, parmi les morts, tu paieras de ton sang mon chagrin et mes larmes. Tu appelleras Armide.... j'espère pouvoir l'entendre î..... » A ces mots la parole expire sur ses lèvres, elle tombe sans viej une sueur glacée couvre ses membres j ses yeux repoussent la clarté.

Tes yeux se ferment, Armide ! le ciel jaloux se refuse d'adoucir ton martyre. Regarde, infortunée ! des pleurs amers sillonnent le visage de ton ennemi! Ecoute; ses soupirs calmeront tes douleurs. Renaud s'éloigne, et ses derniers regards expriment la tendresse. Que fera-t-ilP doit -il abandonner sur le sable désert cette jeune fille expirante ? la courtoisie, la pitié l'arrêtent ; mais la nécessité inflexible l'entraîne malgré lui. 11 part; les zéphirs agitent la chevelure de sa conductrice; la barque légère glisse sur l'Océan. L'œil de Renaud est attaché au rivage, et spudam le rivage disparaît !

Armide recouvre ses sens ; le silence, la solitude l'environnent : « 11 est parti ! s'écrie-t-elle ; il a pu me délaisser mourante ! Le traître n'a pas retardé sa fuite, il m'a refusé tout secours ! et je l'aime encore ! assise sur ce rivage, je pleure au lieu de me venger! Je n'ai donc pas d'autres armes, d'autres ressources ! Ah ! je poursuivrai l'impie; je le poursuivrai dans les abîmes, dans le ciel même ! déjà je le saisis, je lui déchire le cœur, je disperse ses membres, pour servir d'exemple aux coupables : je le surpasserai en cruauté !.... Où suis-je ? qu'ai-je dit?

« Malheureuse Armide! tu devais exercer tes fureurs lorsque le barbare était ton prisonnier; alors ta vengeance eût été facile. Aujourd'hui une colère tardive t'enflamme !... Si mes artifices sont impuissants, mes désirs me restent. O ma beauté méprisée! tu as reçu l'outrage; tu dois te venger ! Oui, tu seras le prix du guerrier qui m'apportera la tête de Renaud. L'entreprise est pénible, mais elle est honorable; ma personne, mes richesses, voilà sa récompense. Si je ne suis pas satisfaite, la beauté

318 JERUSALE]VI DELIVREE.

n'est qu'un vain présent de la nature. Présent funeste, je t'abhorre; je déteste mon rang, ma vie, le jour de ma naissance ; l'espoir d'une douce vengeance peut seul me soutenir. » Elle dit, et s'éloigne du rivage; ses cheveux en désordre, son regard oblique, son visage en feu, tout révèle sa colère et son désespoir.

Armide rentre dans son palais, et d'une voix terrible elle évoque les divinités maudites. En un instant, le ciel se couvre d'épais nuages ; la planète éternelle pâlit, un vent impétueux semble déraciner les montagnes. On entend les mugissements des monstres infernaux; ils sifflent, hurlent, ou aboient. Des ombres plus obscures que la nuit enveloppent la demeure de l'enchanteresse; soudain des éclairs brillent, les ténèbres se dissipent; l'air n'a pas encore toute sa sérénité, mais le palais a disparu; il n'en reste aucun vestige; on ne peut même dire : « Il était là ! » Tels les feux du soleil ou le souffle des vents dispersent les vapeurs amoncelées dans les airs; tel dans un rêve s'évanouit un fantôme. De stériles rochers remplacent le palais de la magicienne ; la nature en ces lieux s'empreint d'une sombre horreur.

Armide monte sur son char, et s'élève bruyamment au-dessus des nuages ; elle fend les airs, traverse des rives inconnues, des terres lointaines; elle franchit les colonnes d'Alcide, évite l'Hespérie, le pays maure, et arrive aux frontières de la Syrie. Elle ne se dirige point vers Damas; ses regards se détournent d'une patrie jadis chère à son cœur ; Armide se rend dans le château bâti au milieu des ondes. Là, elle écarte de sa présence ses femmes, ses esclaves ; elle s'abandonne à mille pensées, bientôt la rage l'emporte sur la honte.

«t J'irai, s'écrie-t-elle, sur les lieux où le roi d'Egypte rassemble les armées de l'Orient; j'emploierai de nouveau les ressources de mon art, je paraîtrai sous mille formes, je manierai l'arc et l'épée : j'abjure l'honneur et ses lois pour satisfaire ma vengeance ! Ne m'accuse pas, ô mon

oncle Hidraot; le blâme rejaillit sur toi. Tu m'as donné de la hardiesse, tu as excité mon audace ; par tes conseils, je suis devenue femme errante.Tu es le premier coupable de tout ce que j'ai fait d indigne en amour, et de tout ce que me fera entreprendre ma colère. »

Ainsi parle Armide. Soudain elle réunit ses femmes, ses écuyers, ses pages, et se couvre de superbes vêtements où brille sa royale fortune. Elle s'éloigne! elle marchera le jour, la nuit, sans se reposer, jusqu'à ce qu'elle ait rejoint les troupes égyptiennes sur les plaines brûlantes de Gaza.

(l) Le poëte décrit avec complaisance les magnificences des bas-reliefs, les portes d'argent et d'airain qui ornaient le palais d'Armide. Homère et Yirgile avaient également celte habitude ; de pareilles descriptions brillent dans leurs immortelles œuvres. De plus, le Tasse vivait à l'époque de la Renaissance, à ce moment où les arts se prêtaient une gloire mutuelle et jetaient un magnifique éclat. La peinture, la sculpture, l'art des nielles, les ciselures, tout cela créait un vaste champ aux poétiques imaginations. Il y a même un rapprochement curieux à faire ; on dirait que le Tasse a lu le fragment du Grec îsicétas sur les monuments de bronze et d'airain que les Croisés détruisirent à Constantinople, et qu'ils firent fondre pour se procurer des pièces de monnaie. Voici ce passage ; nous le citons comme curiosité historique, et parce qu'il se rapporte d'ailleurs aux Croisades : « Les Croisés, dit Mcétas, brisèrent les statues dont je vais donner la description : — Les conducteurs des chars qui avaient remporté le prix; ils étaient jetés en bronze à leurs frais ou à ceux du public; on les voyait debout sur leur char qui semblait courir dans la iice, et en admirant l'attitude, les spectateurs pouvaient juger de la ressemblance. Les plus précieuses de ces statues avaient été transportées du Stadium olympique. — Le sphinx, le cheval marin et le crocodile indiquent l'ouvrage et les dépouilles de l'Egypte. — La louve quiallaite Romulus et Rémus, sujet éaalement agréable aux Romains anciens et modernes.— Un aigle qui déchire un serpent, monument domestique de Byzance, et attribué par les Grecs à la puissance magique du philosophe Apollonius, dont le talisman passait pour avoir délivré Byzance des reptiles venimeux. —Un âne et son conducteur, qu'Auguste plaça dans sa colonie de Nicopolis, pour servir do monument à la bataille d'Actium. — Une statue équestre, qui, selon Topinion commune, représentait Josué, conquérant juif, étendant le bras pour arrêter le cours du soleil ; on voyait aussi Bellérophon et Pégase; on distinguait à l'attitude du coursier qu'il était porté dans les airs. — Un obélisque de forme carrée, dont les faces travaillées en bosse présentaient une variété de scènes pittoresques: des oiseaux qui chantaient, des laboureurs occupés de leurs travaux, et d'autres jouant de la musette ; des moutons bêlants, des agneaux bondissants, la mer, un paysage, une pêche et une quantité de différents poissons; de petits amours folâtrant et se jetant mutuellement des pommes, et sur la cime de l'obélisque, une figure de femme que la moindre haleine de vent faisait tourner, et qu'on nommait la Suivante du vent. — Le berger de Phrygie, qui présentait

à Vénus le prix de la beauté ou la pomme de discorde. — La superbe statue d'rléléne. Nicétas décrit avec cnUiousiasme et admiration la délicatesse de ses pieds, ses bras d'albâtre, ses lèvres de rose, son sourire attrayant, la douceur de ses yeux, la régularité de ses sourcils, sa taille élancée et gracieuse, la légèreté de la draperie de sa robe flottante, sa superbe chevelure éparsc et tombant en longues boucles sur ses épaules. Comment la vue de ce chef-d'œuvre, s'écrie-t-il dans son indignation, n'arréta-l-cUe pas les bras destructeurs des Barbares? — La statue colossale d'Hercule, par Lysippe. Son pouce était de la grosseur et sa jambe de la hauteur d'un houime ordinaire ; il avait la poitrine et les épaules larges, les membres nerveux, les cheveux crépus, l'aspect im[)osant; sans massue, sans arc ni carquois, sa peau de lion négligemment passée sur les épaules; il était assis sur un panier d'osier; sa jambe et son bras droit étaient étendus; son genou gauche plié soutenait son coude et sa télé appuyée sur sa main gauche ; ses regards pensifs annonçaient la colère. — Une autre statue colossale de Junon, l'ancien ornement de son temple de Samos ; huit bœufs avaient transporté avec peine cette masse énorme jusqu'au palais. — Un troisième colosse de Pallas ou Minerve, de trente pieds de hauteur, et qui représentait avec énergie le caractère martial et les attributs de cette déesse. 11 est juste de dire que les Grecs détruisirent eux-mêmes cette Pallas après le premier siège, par un motif de crainte ou de superstition. » — (]e passage de Nicétas ne se trouve pas dans les éditions ordinaires, mais seulement dans Fabricius, Bibliotheca grœca, sive notitia scriptorum rcterum grœcorum quorumcuinque momimcnla intégra aut fragmenta édita cxtant,QU'..., tom, vi, pag. 405, ilG.— Gibbon l'a analysé, The décline and (ail of the Roman Empire, chap. lx.

(2) Les jardins d'Armide sont devenus une de ces descriptions que l'on trouve partoiit, sur la scène comme dans la peinture. Au xviii " siècle, temps des statuettes et des Amours gracieux de l'école de Boucher et de Vanloo, on se prit de passion pour les jardins d'Armide. Voltaire avait dit : Mais que ne pardonne-t-on pas pour Armide et pour IJerminie ? et l'oracle du goût avait mis en faveur les suaves descriptions. On sait, du reste, que le Boïardo, l'Arioste, comme le Tasse, ont eu également leurs poétiques jardins. Au milieu des bois d'orangers et d'oliviers qui se mirent dans la Méditerranée, sous les pampres jaunis de la Toscane, on s'explique très-bien comment les poètes pouvaient rêver de féeriques demeures et des séjours enchantés.

M. Gingucné a comparé la poésie de l'Arioste avec celle du Tasse; il a fait un rapprochement entre les jardins d'Alcinc et les jardins d'Armide. « Dans la description des jardins magiques d'Armide, ditil, on trouve à la fois les preuves les plus brillantes du talent descriptif du Tasse, dos imitations presque toujours heureuses, et, il faut on convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du naturel pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche, et enfin un sujet «le comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et pkis facile que n'en peut offrir aucune partie de leurs po('mes. Quelque dangereuse que celte lutte diit lui paraître, le Tasse n'en fut point effrayé.

322 JÉRLSALE^II DÉLTVRÉE.

Cependant on ne peut disconvenir que la description de l'Arioste ne soit plus naturelle et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce, y séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou, si l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être d'après nature. Ce que le poète a vu, ou pu voir, et l'empreinte que son imagination en a gardée, composent son tableau. Celui du Tasse, tout ingénieux et brillant qu'il est, n'est point fait de source, il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais, à son tour, il a l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est aisé dy apercevoir.

» L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté qui cache ce que le vice et la vieillesse réunis ont de plus hideux. Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y attire ou que le hasard y conduit, Roger vient après beaucoup d'autres, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre ; il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les yeux, et qu'il voie l'effroyable réalité sous les apparences menteuses de jeunesse et de fraîcheur, pour que le charme cesse et ne puisse plus revenir. Armide, au contraire, faite pour inspirer des idées de dissipation à un jeune héros, doit réunir ce qu'il y a de plus séduisant dans la jeunesse et dans le premier éclat de la beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne, qui en a voulu immoler le plus ferme appui, il faut qu'elle soit punie ; mais comment ? En éprouvant elle-même ce que son cœur ignorait encore ; Renaud, qu'elle cherche en vain à retenir, lui échappe; en la quittant, il la voit toujours armée de ses artifices, de ses moyens de séduction, de sa douleur profonde, afin qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus heureuses de la muse épique. » {Hist. litt. d'Itah, tom.y.)

Les opinions de Ginguenè ne sont-elles pas un peu hasardées? Sans donner aucune préférence à l'un des deux poètes, ne pourrait-on pas dire que l'Arioste s'est plus spécialement renfermé dans l'épopée chevaleresque des romans et de la chronique, tandis que le Tasse a fait plus d'emprunts à l'antiquité classique ? Le personnage d'Armide, nous l'avouons avec Ginguenè, forme un gracieux épisode; mais ce n'est point là une création : on en trouve le type dans VEnéide, et n'y a-t-il pas plus d'un trait de ressemblance entre Didon et Armide, ces deux femmes aimantes et délaissées?

(3) Voltaire, qui a souvent rendu justice au Tasse, et Ginguenè plus encore que Voltaire, ont critiqué les poétiques chants de l'oiseau au brillant plumage; Voltaire dit même, avec son ton moqueur, que l'intervention d'un perroquet est indigne de l'épopée. Les écrivains du dernier siècle avaient pourtant admis les sirènes, les faunes, les sa-

tyres, les dryades et toutes les inventions mythologiques ; pourquoi donc reprocherait-on au Tasse ce qui est, d'ailleurs, irnitédes fabliaux du moyen âge ? On n'a qu'à lire les lais de Marie de France, les chants des ménestrels, pour se convaincre que la fiction des bctes parlantes, antique comme les fables de la Grèce, s'était transmise aux trouvères et aux troubadours; leurs poésies étaient populaires a l'époque du Tasse; elles faisaient les délices des châteaux, et le poëte n'a fait qu'emprunter les gracieuses traditions des fabliers contemporains. Quant au langage des fleurs et des arbres qu'il emploie également, c'est une idée familière aux Orientaux; on la retrouve non-seulement à Constantinople et dans les harems, mais en Perse, dans l'Inde et jusque chez les nomades du Curdistan. — Voyez les Mines de l'Orient de M. de Hammer, tom. I et II, et l'excellent travail de M. Reînaud : Description des monuments musulmans du cabinet de M. de Blacas. tom. I.

(4) On a dû remarquer ces petites chansons, expressions du sensualisme, que, de temps à autre, le Tasse jette dans sa grave poésie ; il n'ose prendre sur lui-même cette morale facile ; il la met tantôt dans la bouche d'une sirène, tantôt dans celle d'une nymphe, gracieuses filles, mais perfides, que son imagination place dans les jardins du plaisir! Tristes plaisirs, comme le dit bientôt le poëte, car le Tasse est surtout dominé par cette belle pensée : l'homme ne peut faire de grandes choses qu'en restant maître de ses passions !

^c^avt ^'%U<i\r\ou>

(chant XVIl.)

tHAXT XVII

La cité de Gaza, frontière de Judée, est aux bords de la mer, sur la route de Péluse; d'immenses solitudes l'environnent, et les sables arides mêlent leurs tourbillons aux vagues agitées par le vent du midi ; au milieu de ces plaines mobiles, le pèlerin trouve à peine un refuge contre les tempêtes. Gaza, enlevée aux Turcs par le roi d'Egypte, sert de limites à ses possessions; il a quitté Mempliis, sa royale demeure, pour y transporter le siège de sou empire et en faire le centre de ses vastes projets ; déjà d'innombrables troupes de diverses provinces s'y trouvent rassemblées (i).

Muse, reproduis -moi l'état de ces contrées; quels étaient les alliés, les tributaires, les forces et la puissance de leur grand monarque, lorsque, du midi aux extrémités de l'orient, il précipita dans la guerre les peuples et les rois ? Seule, tu peux me montrer les chefs, les soldats, et la moitié du monde armé pour les batailles.

Quand l'Egypte, rebelle à Dieu, se fut soustraite à l'empire des Grecs, un guerrier du sang de ]Mahomet en devint le tyran ; on l'appela Calife ; ses successeurs ont hérité de son sceptre et de son nom. Ainsi, le Nil vit autrefois une lonoue suite de Pharaons et de Ptolémées. Les siècles ont agrandi ce royaume; il couvre l'Asie et l'Afrique, depuis les rivages de Syrie jusqu'aux confins de la Marmarique et de Cyrène; il suit le cours du Nil et dépasse Syène dans l'intérieur des terres; d'un côté, il est borné par l'Euphrate; de l'autre, par des sables déserts. A droite, il renferme l'Arabie et ses parfums; à gauche, la mer et ses richesses; au delà de cette mer, il s'étend vers les lieux où le soleil se lève. Un tel pays contient de grandes ressources; le monarque aujourd'hui régnant l'a rendu illustre et glorieux.

Ce prince, habile à gouverner, habile à combattre, doit beaucoup à sa naissance, et plus encore à son mérite. Il a fait la guerre aux Persans et aux Turcs; souvent vainqueur, quelquefois vaincu, toujours il s'est montré supérieur à la mauvaise fortune. Son âge avancé ne lui permet plus de soutenir le poids des armes; il a quitté son épée, mais il conserve un esprit belliqueux, l'ambition des honneurs et du pouvoir. Ses généraux combattent pour lui. Puissant de pensées et de paroles, le fardeau de la monarchie ne semble pas trop lourd à sa vieillesse. Son nom, seul, fait trembler les petits souverains d'Afrique ; les IncUens le révèrent ; les uns lui fournissent volontairement des armées, les autres lui paient des tributs.

Ce grand monarque, jaloux des victoires et de la fortune des Francs, réunit ses escadrons et se prépare à les diriger contre le naissant empire des Chrétiens. Armide vient les rejoindre, à Iheure même indiquée pour le dénombrement; tous les guerriers comparaissent dans une vaste plaine, hors des murs de Gaza. Le prince siège sur un trône élevé, où l'on monte par cent degrés d'ivoire; audessus de sa tête est placé un ciel d'argent ; ses pieds

CHAxNT XVII. 327

foulent l'oi et la pourpre; la richesse de ses ornements barbares augmente l'éclat de sa royale splendeur,etson turban, d'une blancheur éblouissante, forme un superbe diadème autour de son large front. Le sceptre est dans ses mains; sa barbe chenue lui donne un aspect vénérable et sévère. Ses yeux conservent encore la vigueur des premières années ; chacun de ses gestes répond à la majesté de son âge et de son empire. Dans cette attitude, Apelle ou Phidias avaient sans doute représenté Jupiter, le Jupiter Tonnant !

A sa droite et à sa gauche se trouvent deux satrapes * : l'un lient l'épée nue de la justice; l'autre, le sceau de l'Etat, emblème de sa dignité; celui-ci, dépositaire des secrets du royaume, est chargé des affaires civiles; celui-là, chef des armées, a toute puissance pour infliger les châtiments. Des gardes nombreuses entourent le trône; ce sont les fidèles Circassiens, armés de lances; une cuirasse couvre leur poitrine, une longue épée pend à leur côté**. Le tyran, sur son siège, aperçoit au loin les innombrables peuplades; toutes les troupes devant lui abaissent avec respect leurs armes et leurs étendards.

Les Egyptiens se montrent les premiers ; quatre chefs les conduisent, deux de la haute Egypte, deux des basses contrées, produites par les eaux du Nil. Dans ces pays, un fertile limon remplaça d'abord la mer, et le sol, affermi, devint propre à la culture. Ainsi s'accrut l'Egypte; ainsi autrefois la plupart de ses terres étaient sillonnées par les navigateurs. Au premier escadron apparaissent les habitants des riches plaines d'Alexandrie et des rives occidentales de l'Afrique. Araspe est leur capitaine; puissant par les ressources de son génie plus que par la force

•L'expiesùion de satrape est emprunlëe à la vieille Perse, et non à l'Orient moderne.

*• Les Circassiens formaient en effet la garde des califes; c'étaient des hommes de la montagne; ils faisaient le même office militaire que les Albanais auprès des pachas de la Grèce.

de son bras, Araspe connaît tontes les ruses de la guerre, et dans cet art, aucun i\Iaure ne le surpasse.

Le second rang se compose des peuples campés sur les côtes d'Asie, vers l'orient; leur chef Arontée est illustre par ses titres et non par ses exploits ; jamais il n'a sué sous une lourde armure, jamais la trompette matinale ne l'a éveillé ; tout à coup, du sein des plaisirs, l'ambition le pousse au milieu des périls. La troisième troupe n'est point un simple escadron, c'est une armée; on ne croirait pas l'Egypte cultivée et moissonnée par tant de mains! cependant une seule ville a envoyé tous ces hommes, ville immense, rivale des provinces, et qui renferme mille petites cités. Je veux parler du Caire. Campson commande cette multitude indisciplinée aux batailles. Sous Gazel marchent les tribus des environs du Caire; leurs possessions s'étendent jusqu'à la seconde cataracte du Xil. Les guerriers égyptiens manientl'arcetl'épée; ils ne pourraient supporter le poids du casque et de la cuirasse; richement vétus^ ils inspirent l'envie du butin, et non la crainte de la mort.

L'habitant de Barca vient ensuite; sa misérable existence s'écoule sur des plages désertes, et se soutient à l'aide du pillage; presque nu et sans armes, il obéit aux ordres d' Alarçon. Les rois de Tripoli et de Sumara lui succèdent; leurs soldats, moins voleurs, ne savent pas lutter de pied ferme, mais ils sont habiles à combattre en voltigeant. Les cultivateurs de l'Arabie Pétrée et ceux de l'Arabie Heureuse les suivent; s'il faut en croire la renommée, ils n'ont jamais ressenti les ardeurs de l'été ni les froidures de l'hiver. Là, croissent l'encens et les parfums ; là, parmi des fleurs odoriférantes, renaît l'immortel phénix; le jour de sa mort est celui de sa naissance, sa tombe lui sert de berceau.

L'habillement de ces peuples n'a point l'éclat du vêtement de rÉgA'ptien; leurs armes sont les mêmes, \oici d'autres Arabes, sans habitations fixes, sans demeures positives; éternels voyageurs errants qui traînent partout

leurs maisons et leurs cités; ils ont la voix et la taille féminines, les cheveux longs et noirs, le visage noir également, lisse défendent avec de longues cannes des Indes munies de pointes de fer, et montés sur leurs coursiers, vous les diriez portés sur des tourbillons , si toutefois le vent forme des tourbillons aussi rapides. Sypbax guide le premier groupe, Aldin dirige le second, le fier Albiazar le troisième. Ce chef n'est pas un guerrier, c'est un voleur, un homicide.

Après ces troupes paraissent les peuples des îles de la mer Arabique, d'où l'on retirait autrefois le coquillage aux riches perles; Agricalte est à leur tête. Les Nègres des I)ords de la mer Rouge les accompagnent; Osmide, leur capitaine, dédaigne toute loi, toute croyance. Les Ethiopiens de Méroé sont avec eux. L'île de Méroé, entre le Nil et i'Astrobora, renferme dans sa vaste enceinte trois royaumes et deux cultes différents. Les rois Canaro et Assimir, tributaires du calife et sectateurs de Mahomet, conduisent ces barbares. Le troisième roi n'est pas venu : il professe la sainte croyance.

Deux nouveaux escadrons, armés d'arcs et de flèches, obéissent aussi à deux monarques. L'un est Soudan d'Ormus, l'autre du l^oécan. Ormus est une belle terre au sein du golfe Persique ; le Boécan forme une île quand la mer s'élève : lorsque les Ilots s'abaissent, le voyageur y passe à pied sec. Et toi, Altamore, une épouse adorée n'a pu te retenir! On la vit pleurer, se déchirer le sein, arracher ses cheveux blonds pour te détourner de ce fatal dc'part : " (]rucl, disait-elle, tu préfères donc à ma présence l'horrible aspect des vagues en furie .'^ Le fer est donc pour tes bras un phis précieux fardeau que ce jeune fds et ses douces caresses ? »

Altamore gouverne Samarcande; son diadème indépendant est le moindre de ses titres; à un brillant courage il unit une force prodigieuse et la science des batailles. Le peuple chrétien le redoute avec raison : il éprouvera

sa valeur! ses guerriers portent la cuirasse, l'épëe, et une massue à l'arçon de leur selle. Le féroce Adraste arrive des extrémités de l'Inde, des portes mêmes de l'aurore ; son ai'mure est une peau verdàtre de serpent, semée de taches noires; sa taille gigantesque fatigue de son poids un éléphant comme si c'était un coursier. Ses soldats habitent les bords du Gange, et se baignent près des bouches de l'Indus.

L'élite de la royale milice le suit. Ces hommes, comblés d'honneurs, de richesses, montent de vigoureux chevaux; ils servent dans la guerre et dans la paix ; armés pour la protection du monarque, leur présence inspire la terreur. Le ciel brille de l'éclat de leurs vêtements d'acier, d'or et de pourpre. On distingue parmi eux Alarco, Hidraorte, Odemart; l'audacieux Rimedon qui méprise les mortels et la mort ; ïigrane, Rapold le grand pirate, naguère l'effroi des mers; le puissant Ormond et Mariabuste l'Arabique, ainsi nommé à cause de ses victoires sur les Arabes révoltés. On aperçoit Orinde, Arimon, Pirga, Brimarte, le destructeur de villes, Suifante le dompteur de coursiers; Aridamante, célèbre dans les luttes, et Tisapherne, foudre de Mars. Tisapherne, à cheval ou à pied, la lance ou l'épée en main, nul ne peut s égaler à lui. Un guerrier d'Arménie, renégat de la vraie foi^ guide cet escadron de Païens. On le nommait Clément; aujourd'hui il s'appelle Emiren; homme chéri du roi d'Egypte comme le plus sûr de ses défenseurs ; chef et cavaher remarquable par son courage, par la vigueur de ses pensées et de son bras.

Le dénombrement était à sa fin, lorsque Armide parut, et déploya ses bataillons. L'enchanteresse, le carquois sur l'épaule, s'avance sur un char éblouissant ; la colère se confond avec la douceur naturelle de ses traits, et donne à sa belle figure une plus grande dignité; elle menace, et sa menace même a des charmes. Son char de topaze et de rubis ressemble à celui du dieu du jour; quatre Ucor-

nés le dirigent; cent jeunes filles et cent pages, armés de flèches, l'entourent, placés sur de blancs coursiers, souples dans leurs mouvements, rapides dans leur marche. Armide est à la tête de ses troupes, mais Aradin conduit les peuples de Syiie soldés par Hidraot (2).

Tel, le phénix, à sa rentrée dans la vie, montre aux Ethiopiens les mille couleurs de son plumage, et sa couronne dorée, présent de la nature ; les mortels étonnés l'admirent, et les oiseaux le suivent dans les airs. Ainsi Armide étale sa beauté, ses grâces, et sa merveilleuse parure; elle dompte les âmes les plus farouches, les cœurs les plus rebelles. Son visage grave et irrité séduit tous ces hommes de nations si différentes ; que sera-ce quand ils verront la joie sur sa figure, son doux sourire, et ses beaux yeux?

Armide s'éloigne, et bientôt le chef de tant de rois ordonne à Emiren de s'approcher ; il le destine au commandement suprême. Emiren devine cet honneur, et à sa noble attitude on voit bien qu'il en est digne. Les gardes circassiennes lui ouvrent le passage du trône : il j monte. La main droite sur la poitrine, la tête inclinée, il fléchit le genou, et le monarque lui parle ainsi : « Prends ce sceptre, Emiren; je te confie mes troupes, dirige-les en mon nom ; délivre un roi mon tributaire, fais éprouver aux Francs ma colère et ma vengeance. Va, regarde et triomphe; impitoyable pour les vaincus, ne les laisse pas vivre, ou accable-les de fers. » Tel fut le discours du tyran. Emiren accepte l'autorité souveraine : « Puissant monarque, s'écrie-t-il, je reçois de ton invincible main ce sceptre glorieux; sous tes auspices je vole à de nobles entreprises, et bientôt j'espère venger les grandes injures de l'Asie. Je ne reviendrai que vainqueur; un désastre poiuTa me frapper de mort, jamais il ne me couvrira de honte. Si le Ciel nous menace, je le supplie d'amonceler sur moi seul ses tempêtes, de sauver tes armées, et de donner à mes funérailles l'aspect pompeux d'une victoire. » Il dit ;

des voix confuses et le son des instruments barbares semblent applaudir à ses projets. Les acclamations, les cris retentissent ; le roi descend de son trône, et s'avance entouré de ses guerriers les plus illustres ; il se rend sous sa tente, invite les chefs à un repas; assis à une table d'honneur, il leur envoie les mets préparés et leur adresse de flatteuses paroles.

Déjà les tables ont disparu; partout régnent la joie et le plaisir. Armide croit le moment favorable pour accomplir ses artifices ; elle aperçoit tous les regards fixés sur elle, tous les cœurs infectés de son venin ; elle se tourne vers le prince, et s'efforce de paraître courageuse et magnanime par ses gestes et par sa voix; il y a dans ses traits un mélange d'orgueil et de soumission : « Suprême monarque, s'écriet-elle, moi aussi je viens combattre pour la foi et pour la patrie. Je suis femme, mais femme d'un sang royal, et une reine n'est pas indigne de manier le fer. Qui veut régner a besoin des talents d'un roi; la même main doit tenir le sceptre et l'épée. Mon bras n'a ni faiblesse, ni langueur; il saura blesser un ennemi, et faire saigner ses blessures. Ce n'est point la première fois qu'une noble ardeur m'entraîne; déjà j'ai défendu notre religion et ton empire. Mes exploits te sont connus; tu sais que j'ai fait prisonniers plusieurs vaillants champions de la Croix. Je te les envoyais captifs, chargés de fer; aujourd'hui ils gémiraient dans tes obscurs cachots, tu serais sûr de la victoire et de terminer ce grand litige, si le fier Renaud ne les eût mis en liberté, et n'eût dispersé mes soldats.

« Tu as entendu parler de ce Renaud, on vante partout ses prouesses; il m'a cruellement outragée, et je dois le dire à ma honte, j'attends encore une vengeance. Le dépit accroît mes ressentiments et m'excite aux batailles. Il faudrait de trop longs discours pour raconter mes injures; un mot suffira : je veux être vengée ! J'y parviendrai; les flèches ne volent pas en vain dans les airs, et le Ciel dirige toujours contre le coupable les traits

lancés par la main Je l'innocent. J aimerais devoir à moi seule cette vengeance; cependant si un de tes sujets m'apportait la tête odieuse du barbare, je lui accorderais tout, je lui donnerais ma personne et mes trésors; j'en fais ici le serment solennel, inviolable : je le jure! La récompense est-elle digne du péril? que tes guerriers répondent. »

La magicienne parle ainsi, et Adraste jette sur elle des regards enflammés: « Belle amazone, lui dit-il, ne prodigue pas tes flèches contre le Franc homicide; une ame aussi vile ne mérite pas Thonueur de tes coups. Je serai moi-même le ministre de ta colère ; je te livrerai la tête de Renaud, je lui arracherai le cœur, et ses membres sanglants deviendront la pâture des vautours. « Tel est le discours d'Adraste l'Indien; Tisapherne le prend en pitié : « Qui es-tu, s'écrie-t-il, pour étaler tant d'orgueil devant notre roi et devant nous ? 11 est peut-être ici un guerrier dont les exploits effaceront tes audacieuses bravades, et ce guerrier garde le silence. — Mes promesses sont loin d'égaler mes actions, réplique le farouche Indien ; si tu osais ailleurs tenir un pareil propos, ce seraient là tes dernières paroles *. » Ils allaient continuer ; le roi étend la main : « Gracieuse fennue, dit-il à 1 enchanteresse, tu es noble, magnanime; il est bien juste que ces champions sacrifient leur coinroux, et emploient leur valeur contre ton redoutable ennemi; alors seulement ils en feront un bon usage, ils se montreront rivaux de gloire. » Le monarque se tait; les deux guerriers offrent de nouveau leurs services à Armide, et se disputent Ihonneur de la venger. Ils ne sont pas seuls ; chaque capitaine publie son zèle, son courage; tous jurent d'abattre l'exécrable tête. C'est pourtant contre un héros, naguère cher à son cceur,

* Ces (lispiiles enli c les rlicf» de l'arniee pour Arruiile sont encore empriinlres à Homère. L'AriosIe imilliplie aussi ces épisodes, qui enlrairiil parfailenienl dans Tesprii du moyeu âge et dans les institutions de la chevalerie.

que la perfide arme tant de bras, qu'elle soulève tant de haines !

Renaud, après avoir quitté le rivage lointain, accomplit heureusement sou voyage ; la petite barque suit une route déjà connue, et les vents toujours favorables secondent son retour. L'intrépide enfant admire le pôle, les deux ourses, les astres brillants au milieu de l'obscurité ; il contemple les fleuves, la cime sauvage des rochers au-dessus des flots; il s'informe de la situation des terres, des coutumes diverses des peuples. Quatre fois le soleil avait brillé à l'orient depuis que les voyagems naviguaient sur les vastes mers, et le jour allait disparaître, lorsque leur navire toucha le continent : « A oici les plages de la Palestine, dit alors la femme, guide du vaisseau; voici le terme de notre course. « Elle pose les trois cavaliers sur la rive, et s'éloigne, rapide comme la pensée.

La nuit se lève, et donne à l'univers un aspect uniforme; on ne distingue ni maisons, ni cabanes, ni traces d'hommes ou de chevaux; partout les sables déserts sont dépourvus de sentiers. Renaud et ses compagnons hésitent, puis ils s'avancent et laissent la mer derrière eux. Tout à coup, dans l'éloignement, je ne sais quoi de lumineux frappe leur vue ;ror et l'argent étincellent, et dissipent les ombres. Les Fidèles marchent vers cette clarté ; bientôt ils découvrent des armes suspendues au tronc d'un arbre ; mille pierres précieuses entourent une cuirasse et un casque dorés ; aux rayons de la lune, cette armure reflète un feu plus vif que celui des étoiles. Plusieurs figures sont ciselées sur un bouclier ; un vieillard, qui semble en être le gardien, aperçoit les trois guerriers, et vient à vient à leur rencontre.

Ubalde et le Danois reconnaissent la vénérable figure du sage magicien ; le vieillard reçoit leurs saluts, les accueille avec courtoisie, et s'adressaut à Renaud qui le regarde en silence : «Jeune guerrier, lui dit-il, dès long-

temps je désirais ton arrivée. Je suis ton ami; si tu en doutes, demande-le à tes compagnons ; par mes conseils, ils ont triomphé des enchantements au milieu desquels tu vivais égaré. Ecoute mes discours ; ils ne ressembleront en rien aux chants des sirènes; mais conserve-les dans ton cœur, jusqu'à ce qu'une sainte voix te révèle mieux la vérité. On ne trouve pas la vertu sous l'ombrage, sur la verdure, auprès des nymphes et des rives fleuries; elle réside au sommet d'une montagne escarpée; pour l'atteindre, il faut s'arracher aux plaisirs, il faut braver les froidures de l'hiver, les chaleurs de l'été. Voudrais-tu, aigle superbe, fuir les cimes élevées et ramper dans les vallons.»^

5> La nature t'a donné un front altier, une généreuse ardeur; d'illustres exploits peuvent te conduire aux dignités suprêmes ; elle t'a départi également une colère impétueuse, non pour l'employer aux discordes civiles, non pour servir de folles idées, mais pour te rendre formidable aux ennemis étrangers, et réprimer tes passions, cruels ennemis intérieurs. Laisse au pieux Godef roi la direction de ton courage ; permets qu'à son gré, il le rende tiède ou brûlant, qu'il l'excite ou le dompte. »

Renaud, les yeux tournés vers la terre, écoutait attentivement ces conseils et les gravait dans son esprit. Le vieillard pénètre ses secrètes pensées, il ajoute : « Lève la tète, ô mon fils ; fixe tes regards sur ce bouclier : tu y verras tes aïeux; tu verras leurs exploits et leur renommée franchir les lieux les plus arides, les plus déserts. Combien ils te devancent dans la carrière de la gloire î Allons, allons, réveille-toi; leurs portraits seront autant d'aiguillons à ta valeur.» Renaud admire le bouclier; un habile artiste a multiplié les figures dans ce petit espace ; ou y aperçoit l'auguste fignée d'Accius : son sang pur, iucorruptible, prend sa source dans l'antique Rome. Tous ces princes sont couronnés de lauriers. Le fils de Ber-

thold apprend de la Ijouclie du vieillard et leurs guerres et leurs victoires.

Caïus est le premier; lorsque l'Empire, près de sa chute, allait tomber aux mains des nations étrangères, Caïiis fut appelé au trône, et devint ainsi la tige de la maison d'Esté; ses voisins, plus faibles, se soumirent à son pouvoir. Après lui, sous Honorius, le fier Gotli reparaît encore. Bientôt l'Italie en feu est ravagée par les Barbares ; Rome, captive et esclave, redoute sa ruine entière : Aurélius se montre, et sauve la liberté de ses sujets. Plus tard, Foreste s'oppose aux Huns, puissants dominateurs du Nord.

A ses yeux de dragon, à sa monstrueuse figure, on reconnaît le farouche Attila; on croit entendre ses rugissements; vaincu dans un combat singulier, il se réfugie au milieu de ses troupes, et le vaillant Foreste, l'Hector de l'Italie, prend la défense d'Aquilée. Ce héros meurt, et sa patrie meurt avec lui. Acarin, son fils, digne héritier de sa gloire, devient le champion de l'honneur italique. Altin cède à la destinée, et non aux coups des Huns; il cherche un asile sur les rives de l'Eridan, et oppose une digue aux inondations de ce fleuve orgueilleux; de mille cabanes désertes il forme une cité, qui, dans la suite des siècles, servira de royale demeure aux magnanimes princes d'Esté. Ce guerrier, vainqueur des Alains, vaincu ensuite par Odoacre, périt en combattant pour l'Italie. Mort généreuse ! tu l'associes à la gloire de son père !

Alforise tombe à ses côtés. Azzon et son frère, envoyés en exil, se rétabhssent par leurs armes et par leur génie, après la mort du roi des Hérules. Auprès d'eux, Boniface, l'Epaminondas de la maison d'Esté, l'œil droit percé d'un javelot, semble sourire en quittant la vie : il a sauvé son boucher cîiéri et dompté Totila.Valérien, enfant, marche sur les traces de son père : cent escadrons de Goths ne pourraient résister à sa mâle poitrine, à son bras vigoureux. Ernest disperse les Esclavons, et l'intrépide Aldoard chasse de 3Iontcelse le roi de Lombardie.

Voici Henri et Bérenjjer. Partout où Gharlemaofne de'ploie ses illustres drapeaux, Bérenger occupe la première place, comme ministre ou comme capitaine. Sous le règne de Louis, il va combattre son neveu en Italie, et le fait prison»ier. Ici paraissent Othon et ses iils, au nombre de cinq. Alméric, marquis de la cité bâtie aux bords de l'Eridan, fondateur de temples, élève au ciel ses pieux regards. Azzon deuxième lutte contre Bérenger; la fortune, d'abord contraire, le favorise; il triomphe et reste maître de l'Italie. Son fils Albert passe chez les Germains, et s'y distingue par son courage; vainqueur des Danois dans les batailles et dans les joutes, Othon lui donne sa fille et ses trésors. Derrière lui est l'impétueux Hugues qui brisa les aigles romaines; marquis d'Italie, la Toscane entière a salué son pouvoir.

Plus loin on voitTédalt; à ses cotés Boniface et sa femme Béatrix ; ils n'ont point d'enfants mâles pour héritiers d'un grand nom, d'une grande fortune. Mathilde supplée par son mérite à sa jeunesse et à son sexe; sage et vaillante fille, elle s'élève au-dessus des trônes. Sur son noble visage respire la fierté, une ardeur martiale éclate dans ses yeux. Ici elle met en fuite les Normands et leur chef Guiscard, naguère invincible; là elle détruit l'armée de l'empereur Henri, elle lui arrache son étendard et l'offre à Dieu dans un temple. Plus loin, elle replace le souverain pontife sur le trône de saint Pierre au Vatican. AzzoR cinquième l'accompagne et seconde ses exploits ; elle l'aime, elle l'honore. Mais la postérité d' Azzon quatre, féconde et heureuse, étend au loin ses rameaux; Guelfe, le fils de Cunégonde, part pour la Germanie ; brave rejeton des guerriers romains, il va fleurir aux champs de la Bavière. L'arbre des Guelfes, desséché, trouve un appui dans la maison d'Esté ; ses branches reprennent leur vigueur et brillent de l'or des sceptres et des couronnes ; bientôt cet arbre grandit, touche au ciel, et couvre de son ombre la Germanie entière.

338 JÉRUSÀLE1IÏ DÉLIVRÉE.

La royale tige italienne n'est pas moins illustre : vis-àvis de Guelplie, Beithold et Azzon égalent leurs aïeux. Telle est la suite de ces héros : tous, sur l'airain, semblent vivre et respirer. Le fils de Berthold les contemple, et cette vue réveille dans son âme le courage et l'honneur. Une bouillante ardeur embrase sa poitrine; déjà il croit ses projets accomplis, la Cité sainte envahie, la gent païenne massacrée ; ses espérances se transforment en réalités. Il se couvre à la hâte de son armure, et sa pensée devance la victoire. Alors l'écuyer danois lui raconte la mort de Suénon, et remet entre ses mains la royale épée. « Prendsla, s'écrie-t-il ; fais-la servir à défendre la justice et la foi des Chrétiens ; son premier maître te chérissait : il t'appartient de le venger ! — Puisse le ciel armer mon bras d'une vengeance éclatante, s'écrie Renaud; puissé-je avec ce fer acquitter ce que je dois ! « L'écuyer lui exprime en peu de mots sa joie et sa reconnaissance. Cependant le sage vieillard invite les chevaliers à poursuivre leur voyage.

« Il est temps de te rendre auprès de Godefroi et de l'armée, dit-il à Renaud ; tu y arriveras dans un moment opportun. Quelle que soit l'obscurité delà nuit, je saurai bien découvrir les tentes des Chrétiens. » Il monte sur son char, où le suivent les trois guerriers ; bientôt il pique ses coursiers et les chrige vers l'orient. Les ténèbres les environnent, et le vieillard parle ainsi au jeune fils de Berthold : « Tu as vu la souche antique et la descendance de ta race; dès son origine, fertile en héros, elle doit en produire encore : les siècles n'ont point affaibli sa vigueur. Je t'ai fait connaître tes ancêtres, que ne puis-je te montrer tes neveux dans les âges futurs ? que ne puis-je les présenter à l'univers avant leur naissance même ? tu admirerais une lignée non moins glorieuse et des exploits non moins brillants. Je n'aperçois la vérité dans l'avenir que d'une manière obscure, incertaine, douteuse, semblable à une lumière au milieu d'épaisses vapeurs, et si je te révèle des secrets, je les dois à un sage en rapport avec le Ciel.

). Je le prédis : jamais aucune nation, grecque, latine ou Ijarbare, n'aura été riche en héros comme le sera ta postérité; tes neveux égaleront les plus belles renommées de Sparte, de Garthage et de Rome. Au-dessus de tous ces guerriers, je distingue un Alphonse, le deuxième par son nom, le premier par ses vertus; il naîtra lorsque le monde, corrompu et épuisé, n'aura plus d'illustres capitaines. Nul ne soutiendra mieux le sceptre et l'épée, le poids des armes et du diadème : il sera l'immense gloire de ton sang.

)> Jeune encore, il donnera dans ses amusements mille preuves de son excessive valeur ; il deviendra l'honneur des tournois, la terreur des forêts et des bêtes féroces. Bientôt vainqueur dans de véritables l)atailles, il rapportera des palmes et de nobles dépouilles ; son front sera couronné de chêne et de lauriers. Plus avancé en âge, il établira la paix et le repos dans ses Etats, il maintiendra ses villes paisibles en présence des puissantes armées de ses voisins. On le verra protéger les arts, féconder le génie, célébrer de magnifiques jeux, de superbes fêtes ; il pèsera les récompenses et les peines ; sa sollicitude préviendra toutes les misères.

V Et si jamais, dans ces temps de malheur où 1 impie infestera les terres et les mers, où il donnera des lois aux peuples les plus célèbres, si jamais Alphonse saisissait le fer pour relever les temples détruits, les autels profanés, quelle juste et terrible vengeance n'exercerait-il pas sur le redoutable tyran et sur sa secte inique ! En vain le Turc et le Maure lui opposeraient mille escadrons; il porterait la Croix, Taigle blanc et les lis d'or de sa famille, au delà de l'Euphrate, au delà des glaces du Taurus, et'des empires où les ardeurs de Tété sont éternelles ; il découvrirait les sources inconnues du Nil, et baptiserait les peuplades au visao-e noirci (3). »

Renaud écoute ce discours en silence ; la gloire de sa postérité excite dans son cœur une secrète joie. Déjà l'aube, messagère du soleil, surgissait à l'orient; on aper-

3iO

cevait les tentes des Fidèles, on voyait flotter leurs pavillons. " Le soleil brille sur vos têtes, s ëcrie le vieillard ; ses rayons éclairent le camp . la plaine , les montagnes et la Cité. Je vous ai accompagnés dans ces chemins solitaires, je vous ai préservés de toute injure; maintenant vous pouvez marcher sans guide ; il ne m'est pas permis d'aller plus loin! » Il dit, et prend congé des voyageurs; ceux-ci s'avancent à pied; ils arrivent sous les tentes avec les premières lueurs du jour. La renommée publie cette nouvelle, et le pieux Godefroi se lève de son siège pour accueillir les trois guerriers.

(1) Gaza, antique cité, était l'une des cinq villes des Philistins ; on lui donna le nom de Gaza, mot persan qui signifie trésor^ lorsque Cambyse, roi des Perses, y eut placé ses richesses en se rendant en Egypte. A toutes les époques, cette ville subit les ravages des guerres; d'abord prise par Cyrus, Alexandre l'emporta plus tard d'assaut, et la traita avec rigueur; dix mille habitants furent massacrés, et les femmes vendues sur les places publiques; le gouverneur Bétis expira dans de cruelles souffrances, attaché par les pieds à un char que l'on traîna autour des murs. Vers l'année 98 avant l'ère chrétienne, Alexandre Jannée, roi des Juifs, se rendit maître de Gaza, et la détruisit de fond en comble ; Pompée la fit rebâtir à peu de distance de l'ancien emplacement. Les habitants primitifs de Gaza adoraient les divinités phéniciennes : Dagon était la principale; ils adoptèrent ensuite la mythologie des Grecs. — A l'époque de l'expédition de Godefroi dans la Terre-Sainte, Gaza venait d'être bouleversée par un de ces tremblements de terre si fréquents en Syrie; Baudouin III, cinquième roi de Jérusalem, la fit rebâtir sur les hauteurs qui l'entouraient ; il y construisit une forteresse, et la donna aux chevaliers du Temple pour la posséder à perpétuité, la garder et la défendre contre les Sarrasins. — Le port de Gaza, aujourd'hui comblé, était trés-vaste ; la ville possédait de beaux monuments et de nombreuses richesses. — Ce furent les portes de Gaza que Samson mit sur ses épaules et qu'il transporta au sommet de la montagne : un tel souvenir rendait cette cité bien chère aux pèlerins.

(2) L'intervention des armées égyptiennes dans les guerres de la Palestine au xi« siècle, résultait des rapports essentiels de l'Egypte et de la Syrie. La situation territoriale des deux Etals n'a jamais permis que l'un ne fût menacé sans que l'autre le fût également; témoin la croisade de saint Louis dirigée d'abord contre Damiette, et plus tard la campagne d'Egypte sous Bonaparte ; on se rappelle que le siège de Saint-Jean-d'Acre devint le complément nécessaire de l'expédition française. Le bruit de l'arrivée de Godefroi de Bouillon et des Chrétiens avait retenti dans les provinces soumises à l'islamisme; les Francs eurent à combattre les Persans aussi bien que les Egyptiens; c'était une lutte religieuse qui exigeait la présence de tous les

342 JERUSALEM DÉLIYRÉE.

Croyants sous les drapeaux du prophète. Chose remarquable ! tandis que le pape, pontife suprême des Chrétiens, appelait les Fidèles sous l'étendard de la croisade, le calife, pontife suprême des Musulmans, faisait aussi un appel à toutes les forces de l'islamisme.

Les califes étaient les successeurs de Mahomet; chefs de la religion et de l'Etat, ils possédaient une autorité immense ; tous les autres souverains mahométans relevaient d'eux comme leurs vassaux, et les peuplades révéraient dans les califes les vicaires du prophète, ainsi que l'indique leur nom. Le calife faisait sa résidence à Bagdad; mais en 969 un schisme s'éleva entre les Abassides et les Fatimites. Le mahadi fatimite Moez Lédinillah conquit l'Egypte, fit bâtir le Caire, et s'y établit avec le titre de calife. L'Egypte cessa dés lors de reconnaître l'autorité du 'calife abasside de Bagdad. — Le califat de Bagdad fut détruit en 1258 par l'invasion des Tartares; il avait eu cinquante-six titulaires depuis Abou-Bekr jusqu'à Mostazem. — On ne compte que onze califes d'Egypte depuis Moez jusqu'à Adhed, qui mou*rut en 1171. Les souverains qui régnèrent après Adhed renoncèrent au titre de calife et prirent celui de sultan ; Saladin fut le premier.

Aboul Casem Mostali était calife d'Egypte lorsque Jérusalem tomba au pouvoir des Croisés ; jeune prince de vingt-cinq ans, dépourvu de génie et de caractère, entièrement dominé par son visir Afdal, Mostali ne prit aucune part aux grandes révolutions qui marquèrent son régne: la vérité historique est donc ici en opposition avec la poésie du Tasse. Toute l'activité belliqueuse s'était concentrée dans le visir Afdal; ce fut lui qui traversa le territoire de Gaza, ayant sous ses ordres une armée de deux cent mille hommes, s'il faut en croire les chroniques des Francs, bien au delà, sur ce point, des calculs d'Ibn Giouzi et des historiens arabes, qui évaluent les troupes du visir à vingt mille cavaliers à peine. Afdal venait combattre les Chrétiens; il les rencontra dans les plaines d'Ascalon un mois après la prise de Jérusalem. Nous n'anticiperons pas sur les événements; on trouvera le récit de cette bataille dans les notes du chant vingtième.

Le dénombrement fait par le Tasse des peuplades qui obéissaient à l'Egypte, est un résumé de toutes les connaissances alors acquises sur l'Afrique. Cette ample description, espèce de cours de géographie, sourit au poète; il paie ainsi son tribut au goût de son époque pour les découvertes ; il se complaît dans ces détails où il s'empreint des couleurs homériques, car Homère, comme on le sait, est le grand peintre des dénombrements. >'ous avons besoin de prémunir les esprits contre de fausses notions surdes contrées aujourd'hui mieux connues; il y a autant de fables que de vérités dans cette peinture des pays de l'Afrique. Le Tasse a suivi les traditions, les préjugés, les idées fantastiques, tout ce que les voyageurs rapportaient de leurs courses auprès des mystérieuses sources du Nil et dans les immenses déserts. — On peut comparer le Voyage en Arabie de Niebuhr avec les Mémoires géographiques et historiques sur l'Egypte, parM. Et. Quatremére.

11 faut ajouter un renseignement général, utile pour le sens de ces descriptions. Le poète donne aux Sarrasins des armures pareilles aux

chevaliers de France ; habitués à voir les Orientaux couverts de longs vêtements et de robes flottantes, nous nous faisons difficilement à l'idée de ces armures. Pourtant rien n'est plus exact, et nous avons déjà dit que l'Orient avait fourni plus d'une arme défensive à la chevalerie d'Occident; les cottes de maille, les casques d'acier, les boucliers ovales et ramenés en pointe furent empruntés à la Palestine par les Croisés. Aujourd'hui encore, les voyageurs sont étonnés, quand ils parcourent la Circassie et les montagnes de l'Asie, de retrouver des soldats armés comme les preux chevaliers du moyen âge.

(3) La maison d'Esté, une des plus anciennes de l'Europe, a eu l'inappréciable avantage d'être célébrée par deux grands poètes. L'Arioste et le Tasse voulurent imiter Virgile qui avait chanté Auguste victorieux; mais l'obscurité profonde de la plupart des petits princes d'Esté était loin d'égaler la gloire du César. Le Tasse donne à Renaud un bouclier où sont placées les images de ses ancêtres, un vieillard lui prédit une noble lignée, comme Virgile avait fait descendre du ciel un bouclier où se trouvaient gravés les futurs exploits des successeurs d'Octave; et comme Virgile encore dans VEnMde^ l'Arioste et le Tasse développèrent dans ïOrlando furioso et la Gerusalemme liberata des généalogies fabuleuses. L'origine de la famille d'Esté ne remonte pas aux Romains ; il faut la chercher parmi les ducs et marquis souverains de la Toscane dés leix*" siècle; Obertol, qui gouvernait en 931 la Lunigiane et le comté d'Obertenga, paraît en être la lige.

Nous suivrons les tables généalogiques publiées par Muratori dans son bel ouvrage : Antichità Estensi ed Italiane, part. i.

Oberto I régnait de 931 à 994

Oberto II — 994 à 1014

Albert Azzo ou Azzon I — 1014 à 1030

Albert Azzo II — 1030 à 1117

Il laissa de Cunégonde, sa femme, princesse de la maison des Guelfes, un fils. Guelfe IV, duc de Bavière, souche delà maison de Brunswick. (Voy. note 3 du chant xiv, pag. 291.)

Foulques, son second fils, régnait de 1117 à 1137 Obizzo I — 1137 à 1194

Azzo V, fils d'Obizzo, est indiqué par les historiens comme le cinquième prince delà maison d'Esté qui eut ce nom de baptême; Azzo III et IV, ses prédécesseurs, étaient des frères cadets et n'avaient point régné. Azzo V épousa la seule héritière de Guillaume, chef du parti guelfe à Ferrare. Par ce mariage la maison d'Esté acquit bientôt la souveraineté entière de cette ville.

Azzo VI, fils et successeur d'A:

zzo V,

fut seigneur

de Ferrare de 1196 à 1212

Aldobrandin I

Azzo VII

Obizzo II

Azzo VIII

Foulques

Obizzo III

Aldobrandin II

Mcolas II

Albert

Nicolas III Lionel

Borso fat créé duc de Ferrare, de Reggio et de Modéne par l'empereur Frédéric III ; il régna depuis 1450 jusqu'en 1471.

Hercule I de — 1471 à 1505

Alphonse I -^ 1505 à 1534

Hercule II — 1534 à 1559

Alphonse II — 1559 à 1597

Le duc Alphonse II, tant exalté par le Tasse, devait être un jour Son persécuteur; c'est ce même prince qui le fitenfermer, sous prétexte de folie, dans l'hôpital Sainte-Anne de Ferrare : nous en avons déjà parlé. Alphonse, que le poëte voudrait voir à la tête d'une croisade contre le Turc, n'était pas à la hauteur d'une aussi grande mission; médiocrité vaniteuse et sans énergie, sa carrière s'écoula au milieu des fêtes, des tournois et des joutes , et sa conduite envers le Tasse le flétrit justement aux yeux de la postérité.

^cnant> Hûvï'ant U fmi h $i$ i^nc^mim^nU

(rHANT XYIII.)

ClIAIVT XTIII.

Renaud, arrivé auprès de Godefroi, lui adresse ce discours : « Seigneur, Thonneur jaloux a excité ma vengeance contre le guerrier norwégien ; si je t'ai offensé, j'en éprouve de vifs regrets; le repentir est dans mon cœur. Je reviens à ta voix, prêt à tout entreprendre pour recouvrer ton amitié. » Il dit, et s'incline avec respect. Godefroi lui tend les bras: « Oublions le passé, s'écrie-t-il; chassons de notre mémoire de tristes souvenirs. La réparation de tes erreurs sera dans tes exploits. Viens triompher des monstres de la forêt; tu rendras notre victoire facile sur des ennemis épouvantés.

» L'antique forêt, où nous coupions le bois nécessaire à nos machines, est devenue aujourd hui un formidable séjour d'enchantements; nul ne peut se vanter d'y avoir abattu un seul arbre. Cependant, pour attaquer la Cité, il faut des instruments de guerre; fais briller ta valeur dans ces lieux, où pâlirent d'autres courages. » Le Che-

valier, en peu de mots, se dévoue aux fatigues et aux périls; ses paroles sont brèves, mais sa noble attitude révèle tout ce qu'il fera. La joie sur le visage, il se tourne vers ses compagnons et leur presse les mains; Guelfe, Tancrède, et tous les chefs de l'armée s'étaient réunis pour le voir. Renaud témoigne à plusieurs reprises son affection aux capitaines, puis il accueille les plus simples soldats dun air affable et populaire : les cris d'allégresse n'auraient pas été plus bruyants, la foule plus épaisse, si, vainqueur de l'Orient et du 3Ldi, il fut revenu sur un char de triomphe.

Ainsi entouré, il se rend sous sa tente et s'assied au milieu d'un cercle d'amis ; il répond à leurs demandes, il les questionne sur l'état de la guerre, sur les enchantements de la forêt. Bientôt chacun d'eux s éloigne, mais le saint ermite reste avec Renaud : « Tu as accompli un merveilleux voyage, lui dit-il; tu as vu de grandes choses. Quelle ne doit pas être ta reconnaissance pour le Roi suprême de l'univers! Il t'a retiré du palais de la magicienne; brebis égarée, il ta ramené au bercail; enfin, par la voix et sous les ordres du pieux Bouillon, il te choisit pour exécuter ses volontés. Tu ne dois point encore armer tes mains profanes; plongé dans les ténèbres et dans les faiblesses de la chair, les eaux du Nil, du Gange ou de 10céan n'effaceraient pas tes souillures : la grâce divine, seule, peut rendre pur ce qui est immonde! Agenouillé devant Dieu, implore le pardon de tes fautes les plus secrètes, prie et verse des larmes. »

Telles sont les paroles de l'ermite; Renaud se jette humblement à ses pieds, il fait l'aveu de ses fohes d'amour, de jeunesse, et déplore son orgueil. Le ministre du Ciel lui accorde rémission : « Demain, ajoute-t-il, aux premières lueurs du jour, tu iras adorer l'Eternel sur cette montagne, qu'éclairent les rayons du soleil naissant. De là, tu te rendras à la forêt où habitent les fantômes; tu dompteras, j'en suis sûr, ces géants et ces monstres, si de nouvelles erreurs n'affaiblissent point ton courage; mé-

prise les supplications et les pleurs, les chants suaves, le doux sourire, les tendres regards : dédaigne de faux aspects et de feintes prières. »

Le désir et l'espérance animent le vaillant guerrier ; il se prépare à cette grande entreprise; le jour, la nuit, il s'en préoccupe. Le ciel était obscur, et déjà Renaud saisit ses plus belles armes; il revêt une cuirasse neuve d'une couleur étrange. Bientôt il se sépare de ses compagnons; seul, à pied et silencieux, il s'éloigne du camp. Les ombres luttaient alors contre la clarté; un rideau de pourpre paraissait au ciel du côté de l'orient, mais les étoiles brillaient encore. Renaud dirige ses pas vers le mont des Oliviers; les yeux élevés au ciel, il contemple les beautés nocturnes et matinales, toujours cUvines, toujours incorruptibles.

« Oh! quelles éblouissantes lumières contient le temple céleste! disait-il; le jour voit le soleil sur son char éclatant; la nuit est fière de l'astre argenté et des étoiles d'or. Cependant nous néghgeons ces merveilles; nous vivons au miheu des ténèbres, séduits par les regards et le sourire d'un visat^e mortel!» Renaud atteint le sommet de la montagne^; il se prosterne, et ses pensées prennent leur essor vers les cieux : a O mon père! s'écrie-t-il, considère d'un œil de pitié et de clémence les premières fautes de mes jeunes années ; répands sur moi les trésors de ta grâce, donne à mon cœur sa primitive pureté (i). >'

Déjà brille l'aurore vermeille; ses rayons étincellent sur la cime verdoyante de la colline, sur le casque et sur l'armure du guerrier. La douce haleine du zéphir caresse le front et la poitrine de Renaud; des nuages de rosée éclatent au-dessus de sa tête, et cette pluie céleste change la couleur de ses vêtements : une vive blancheur remplace leur teinte grisâtre. Tels, les fleurs et le feuillage desséchés, s'embellissent à la fraîcheur du matin; tel le serpent, rajeuni, étale avec joie sa peau nouvelle.

Le Chrétien admire ce changement; d'un pas intrépide

il s'approche de l'antique forêt; arrivé sur les lieux où l'aspect des arbres frappa de terreur d'autres guerriers, il aperçoit de frais ombrages; dans ce bois, rien ne lui semble horrible. Il s'avance ; une harmonie lointaine retentit à ses oreilles; il entend le bruit d'un ruisseau, le souffle léger du vent à travers les feuilles, le chant mélancolique du cygne, les plaintes du rossignol; dans ce concert de voix humaines et d'instruments de musique, mille sons variés forment un seul et même son.

Renaud, d'après le récit de ses compagnons, attendait les grands coups de tonnerre, et partout les accords des nymphes, des sirènes, des oiseaux, se confondent avec les murmures du zéphir et d'une eau limpide. Il s'arrête; puis il marche lentement. Si, dans sa route, il rencontre un obstacle, c est un fleuve au cristal transparent et paisible ; ses bords riants, tapissés de verdure, exhalent un doux parfum. Non-seulement ce fleuve entoure la forêt comme une vaste guirlande, mais, par de petits canaux, il la sépare et la divise. Ainsi ses flots baignent le bois, et en échanore le bois les couvre de son ombre.

Le fils de Berthold cherche un passage; tout à coup surgit un admirable pont; des arches d'or le soutiennent et présentent un large chemin. Le guerrier le traverse; à peine touche-t-il la rive opposée, le pont est entraîné par la violence du fleuve : l'onde tranquille s'est transformée en torrent! Renaud se retourne; il aperçoit les eaux débordées comme à l'époque des neiges : les vagues roulent bruyamment et font mille détours. Cependant un désir curieux l'attire sous les arbres touffus, et dans cette solitude sauvasse de nouvelles merveilles s'offrent à sa vue. Ici, naissent des fleurs; là, jaillissent des sources; un lis, une rose ouvrent leur calice ; un ruisseau, une fontaine coulent en silence; de toutes parts la foret séculaire semble rajeunie; l'écorce des arbres reverdit, les plantes retrouvent leur viijueur.

Lne manne céleste est sur chaque feuille, le miel dis-

tille de chaque branche. Les chants et les pleurs, singulière harmonie, se font entendre de nouveau; doù partent ces voix humaines, ces accords du cygne, des ondes et des vents? Où sont places les instruments de ce concert? Renaud ne peut le deviner. Il regarde; sa pensée refuse de croire à la vérité de ce qu'il voit; près d'une grande place, à l'extrémité d'un chemin, un myrte étale ses rameaux et dépasse en élévation les cyprès et les palmiers ; le feuillage de ce myrte étrange plane sur tous les autres arbres et domine dans la forêt. Le guerrier s'arrête; o prodige! un chêne se fend, et de son vaste tronc sort une jeune nymphe bizarrement vêtue. Bientôt surgissent cent autres nymphes de l'écorce de cent autres chênes.

Telles, dans des tableaux ou sur la scène, on reproduit les déesses des bois, le cothurne aux pieds, les bras nus, la robe flottante et les cheveux tressés : telles paraissent ces jeunes filles; seulement, au lieu de l'arc et du carquois, elles ont des harpes et des lyres. Groupées autour du myrte et du guerrier, elles commencent une danse joyeuse et des clianLs pleins de douceur: « O toi, l'espérance de notre reine, combien va lui être agréable ta présence en ces lieux! Elle attend de ton arrivée la guérison de ses blessures, le remède à ses maux d'amour; cette sombre forêt, sa demeure, tout à coup embellie, a revêtu pour toi les plus gracieuses formes." Ainsi elles chantent; le myrte, soudain entrouvert, l'ait entendre des accords non moins doux.

Dans l'antiquité on admirait des merveilles au milieu d'un arbre rustique : ce myrte élevé montre des beautés plus rares et plus parfaites. Renaud aperçoit une fenmie dont l'aspect trompeur a quelque chose de céleste; il reconnaît Armide et son visajie séduisant. L'enchanteresse jette sur lui des regards où sont confondues la joie et la douleur : « Je te revois après m'avolr abandonnée, s écriei-elle ; quel est le motif de ton retour ? Viens-tu consoler mes jours et mes tristes nuits, ou bien veux- tu me persécuter.

me chasser de ma retraite? Pourquoi , le fer en main, me dérobes-tu ta belle fiç^ure ? Es-tu mon amant ou mon ennemi? Je n'aurais point placé pour un ennemi ce pont aux arches d'or, ces fleurs, ces fontaines et ces ruisseaux; je n'aurais point aplani les obstacles à ses pas. Ote ton casque, découvre ton front, tourne vers moi tes yeux, et que ta main presse la mienne, si tu es mon ami 1 »

Armide feint le désespoir; ses joues perdent leur éclat; elle a recours aux soupirs, aux sanglots et aux larmes. La vue d'un tel martyre aurait fléchi un cœur de diamant; mais Renaud se dépouille de toute pitié, et saisit vivement son fer. Il se dirige sur le mvrte; la magicienne s'y attache, elle l'entoure de ses bras : «Non, s'écrie-t-elle, tu ne me feras pas l'outrage de déti'uire mon asile. Cruel, quitte cette épée, ou plonge-la dans le sein de l'infortunée Armide pour t ouvrir un passage jusqu'au myrte chéri, w

L'impétueux enfant, l'épée haute, est insensible à toute prière. O nouveau prodige! l'enchanteresse se transforme : telles, dans un songe, les figures se multiphent et changent daspect. Le corps d' Armide s'épaissit, ses traits se rembrunissent, son teint de roses et divoire s'efface. Bientôt, c'est un immense géant, un Briarée dont les cent bras agitent cinquante épées et font mouvoir cinquante boucliers. Chaque nymphe s'arme à linstant, et devient un horrible Cyclope. Renaud n'éprouve aucune crainte il frappe, il redouble ses coups; l'arbre, comme s'il était animé, repond par de sourds gémissements. Les plaines de 1 air, peuplées de monstres, ressemblent à l'infernal séjour {p.'.

Le ciel est en feu, le tonnerre gronde, la terre tremble; les vents et les orages luttent avec violence. Une effroyable tempête assaillit le Chevalier, mais la fureur des éléments n'affaiblit pas son courage. Enfin, il brise le tronc ; cet arbre n'est plus qu'un simple myrte : les enchantements disparaissent et les fantômes se dissipent.

Les cieux recouvrent leur clarté j l'air est tranquille, mais la forêt, dépourvue du charme magique, conserve toujours la sombre horreur qu'y répandit la nature. Renaud, victorieux, recherche avec soin si de nouveaux obstacles n'empêcheront pas les travailleurs ; il sourit : « Vaines apparitions, dit-il, insensé qui fuit devant vous! » Il reprend le chemin du camp. Alors Pierre le solitaire s'écrie d'une voie puissante : « Les enchantements de la forêt sont anéantis; déjà revient le guerrier vainqueur: regardezle! » Et en effet, on l'aperçoit dans le lointain; sa démarche est fière, noble ; sa cuirasse blanche et son aigle d'argent brillent au soleil d'un éclat inaccoutumé. Les troupes saluent son retour par mille cris d'allégresse; le pieux Bouillon l'accueille avec honneur, et personne n'en est jaloux. « Je suis allé, suivant tes ordres, dans le redoutable bois, dit le guerrier au capitaine ; j'ai vu, j'ai dispersé les fantômes. Nos soldats peuvent s'y rendre, ils y seront en sûreté. «

Les Chrétiens se précipitent dans cette antique forêt, où ils choisissent de nombreux matériaux. Un ouvrier obscur avait construit sans art leurs premières machines; maintenant une main plus illustre réunit les poutres à l'aide de l'osier : Guillaume, capitaine des Génois, dirige les travaux. Naguère souverain des mers, Guillaume s'est vu forcé d'en céder l'empire aux grandes escadres des Sarrasins; il amène dans le camp des Fidèles ses matelots, leurs armes et les munitions de ses navires; esprit fertile en ressources, nul, dans les sciences mécaniques, ne peut s'égaler à lui. Cent ouvriers, sous ses ordres, exécutent ses commandements.

Guillaume fait dresser des balistes, des béliers et des catapultes destinés à détruire les remparts les plus solides et à empêcher l'ennemi de défendre ses murailles. Il ordonne ensuite la construction d'une merveilleuse tour : l'intérieur est en bois de sapin, l'extérieur est revêtu de cuirs pour braver les fureurs d'un incendie. Les pièces

qui la composent se démontent et se rassemblent ,• une longue poutre surgit de la partie inférieure et sert à battre les remparts; du milieu, un pont s'élance sur la muraille opposée; à son sommet, une petite tour s'élève et s'abaisse. L'immense machine, portée sur cent roues, peut se mouvoir avec facilité remplie d'armes et de soldats. Les troupes, d'un œil attentif, admirent l'art inconnu et l'habileté des travailleurs. En même temps, et sur ce premier modèle, on construit deux autres tours (3).

Les ouvrages des Fidèles n'ont pas échappé aux regards des Sarrasins ; des gardes, postées sur les créneaux, voient les sapins et les ormes de la forêt rouler au milieu du camp; ils aperçoivent les machines, mais ils n'en distinguent pas la forme. Les Païens, de leur coté, fortifient leurs murailles et leurs tours ; ils exhaussent leurs remparts : faibles sur un point, ces remparts n'auraient pu résister au choc de la bataille. Les Barbares se croient en sûreté ; ils défient toutes les forces du dieu de la guerre. Ismen prépare des feux d'une étrange nature; il mêle du soufre et du bitume recueilli au lac de Sodome, ou peutêtre dans ce vaste fleuve qui fait neuf fois le tour des enfers. Le perfide magicien en compose une matière infecte et brûlante ; il promet de venger, par de terribles incendies, les injures faites à la forêt*.

Les Chrétiens s'apprêtent à lassant, les Infidèles à la défense. Soudain on voit une colombe passer au-dessus de l'armée des Francs ; elle traverse d'un vol rapide les plaines célestes, et déjà, du sein des nuages, elle s'abaisse vers la ville ; un faucon, au bec recourbé, aux serres cruelles, la poursuit et se place entre le camp et la Cité. La colombe n'attend pas son ennemi, et lorsque, précipitant son vol, l'oiseau redoutable va l'atteindre près de la tente du capitaine, elle cherche un asile sur les genoux du pieux Bouillon. Godefroi l'examine ; il découvre avec

• Nous avons parlé du feu grégeois, note l du chant iii, page 252.

surprise un billet attaché à son cou par un fil et caché sous une de ses ailes : aussitôt il le détache et Touvre; le billet contient ce peu de mots : « Le chef des troupes égyptiennes au roi de la Judée, salut. Ne t'épouvante pas, seigneur; résiste encore; dans quatre ou cinq jours je viendrai délivrer tes remparts eHiisperser tes ennemis. » Tel est l'écrit secret, tracé en caractères barbares et confié à l'habitant des airs : en Orient, on employait alors ces messagers (4).

Godefroi met en liberté la colombe, et l'oiseau timide n'ose retourner vers le maître dont il a trahi la confiance. Le capitaine des Francs réunit ses guerriers et leur montre le billet : « Le Roi du ciel et sa divine providence ne nous laissent rien ignorer, s'écrie-t-il; il faut essayer une nouvelle attaque : tout retard nous serait funeste. N'épargnons ni fatigues ni sueurs pour renverser les murs du côté du midi; l'entreprise est pénible, mais nous pouvons l'exécuter. Cette partie de la ville, protégée par le sol, doit être plus dépourvue de travaux et moins peuplée de défenseurs. Toi, Raimond, tu conduiras là tes ma chines. Moi, suivi de l'appareil de notre armée, je me dirigerai vers la porte du nord : les Sarrasins abusés attendront sur ce seul point l'impétuosité de nos coups, et ma grande tour mobile ira jeter l'effroi dans une autre direction. En même temps, toi, Camille, tu élèveras la troisième tour non loin de mes guerriers. » Il se tait. Raimond, assis auprès de lui, applaudit à son discours : « On ne peut rien supprimer, rien ajouter aux paroles de Godefroi, dit-il; je demande seulement l'envoi d'un de nos cavaliers dans le camp des ennemis, afin de pénétrer leurs pensées : il devra nous faire connaître leur nombre exact et leurs projets.

— Je propose mon écuyer pour cette mission, ajoute Tancrède; c'est un homme intelligent, agile, plein d'adresse; il unit la prudence à l'audace, comprend plusieurs

langues, modifie à sa volonté ses gestes, sa voix et ses mouvements. » iMandé par Godefroi et par son maître, le lidèle écuyer se présente; il accepte avec joie l'entreprise: A l'instant même je m éloigne, s'écrie-t-il; bientôt, sans être reconnu, je m'introduirai sous les tentes des Païens : je veux en plein jour faiee le dénombrement de leurs soldats et de leurs chevaux. Je promets de vous révéler la force de leurs escadrons, les desseins de leur chef; je me flatte de découvrir ses sentiments les plus intimes et ses pensées les plus secrètes, v Ainsi s'exprime Vafnn, et sans différer il échange ses vêtements contre une longue robe; son cou est à découvert, un turban entoure sa tête ; il s'arme d'un carquois et d'un arc de Syrie : on dirait un Barbare. Sa facilité à parler plusieurs langues étonne ses compagnons : à Memphis on l'eût pris pour un habitant de l'Egvpte, à Tyr pour un Phénicien. Il monte un rapide coursier : le sable conserve à peine l'empreinte de ses pas.

Les Fidèles aplanissent les chemins, achèvent leurs machines; ils travaillent, ils se fatiguent le jour, la nuit, sans se reposer ; désormais rien ne peut retarder les effets de leur puissance. La veille de l'assaut, le pieux Bouillon est en prière; il impose à ses guerriers l'humble aveu de leurs fautes, il les engage à se nourrir du pain céleste j ensuite il dirige son armée vers les murs où il pense le moins en faire usage. Ces préparatifs contre le formidable côté de leur ville réjouissent les Païens; mais, pendant l'obscurité de la nuit , Godefroi approche sa tour vaste et mobile des remparts les plus faibles ; Raimond , sur une hauteur, domine la Cité sainte avec ses machines munies de soldats, et Camille place les siennes près des murailles situées entre le nord et l'occident.

Le lendemain, aux premières clartés du soleil , les Infidèles s'aperçoivent de ce changement de position; ils

regardent et de'couvrent bientôt un nombre infini de balistes, de catapultes et de béliers. La troupe barbare transporte à la hâte ses moyens de défense sur les points menacés par Godefroi. Le capitaine, qui n'oublie pas la marche des armées d'Egypte, a déjà pris foffensive; il appelle Guelfe et les deux Robert : « Tenez-vous à cheval prêts à combattre, leur dit-il. Je vais attaquer la partie faible des remparts 5 méfiez-vous de l'arrivée soudaine des peuplades ennemies pour nous livrer bataille. « Il dit, et déjà de trois côtés les Chrétiens intrépides donnent un triple assaut. Aladin commande ses guerriers, et lui-même en ce jour a ressaisi son fer. Le monarque, affaibli par les ans, courbé sous son propre poids, se revêt d'une armure longtemps oubliée, et s'avance contre Raimond; à Godefroi il oppose Soliman, et le farouche Argant au bon Camille. Tancrède, neveu de 13oëmond, accompagne Camille; la fortune le favorise et le met en présence de l'adversaire dont il sera bientôt vainqueur.

Les archers lancent des traits empoisonnés ; des nuées de flèches semblent obscurcir les cieux. Les coups les plus terribles partent des machines; de leur sein surgissent des globes de marbre, des poutres armées dt' fer et d'acier. Chaque pierre, rapide comme la foudre, arrache la vie, décliire les membres, brise les armures, et ne laisse même pas aux corps leur forme humaine; le javelot traverse les plaies, et dans sa course impétueuse sème partout la mort. Tant de fureur n'empêche pas la défense des Sarrasins ; de légères étoffes, des matières souples, placées sur leurs murailles, atténuent la violence des coups ; ils repoussent avec vigueur par leurs armes laudacieuse troupe des assiégeants. Les Chrétiens ne cessent de poursuivre leur triple attaque; les uns, abrités sous les machines, se dérobent aux nuées de traits; (fautres poussent vers les remparts les tours, que les Païens cherchent à éloigner

Déjà ces glandes tours essaient de jeter leurs ponts sur les créneaux, déjà le bélier frappe les murs.

Renaud s'arrête incertain ; ce péril n'est pas à la hauteur de son courage ; il dédaigne la gloire vulgaire de parcourir des routes connues à la foule des guerriers. L'intrépide enfant porte ses regards devant lui; il veut se frayer un chemin inaccessible, assaillir les murs les plus redoutables. Il s'adresse aux chevaliers naguère soumis à Dudon : « O lâcheté ! s'écrie-t-il ,* environné de nos armes, ce mur reste debout ! La valeur aplanit les obstacles et ne redoute point les dangers; précipitons nos pas, et faisons de nos boucliers une barrière impénétrable aux flèches de l'ennemi. "

A ce discourSjles nobles aventuriers entourentRenaud; tous, au-dessus de leurs casques, élèvent leurs boucliers, et, sous ce toit de fer, ils bravent l'horrible tempête. L'Infidèle accumule en vain les ruines : rien n'arrête Vaudacieuse troupe; elle arrive au pied des remparts. Renaud dresse une longue échelle; il la manie d'un bras ferme : avec moins de facilité le vent ploie un roseau. On lance sur le guerrier, des poutres, des débris de colonnes : toujours intrépide, la chute du mont Ossa ou de l'Olympe ne saurait l'intimider. Les traits, les pierres pleuvent sur son armure; d'une main il garantit sa tête, de l'autre il touche la muraille. L'exemple d'un exploit aussi hardi, aussi extraordinaire, anime les Fidèles; ils le suivent, ils posent des échelles à côté de la sienne ; mais comme leur valeur, leur destinée est inégale : les uns périssent, les autres tombent renversés. Renaud les anime ou les menace; déjà il peut atteindre les créneaux. Les Païens accourent; ils le poussent, le heurtent, et cherchent vainement à le refouler. O prodige ! un seul homme, suspendu en l'air, résiste à une foule d'ennemis placés sur un terrain solide. Oui, il leur résiste, et son ardeur s'accroît par la résistance : tel le palmier soulève ses branches sous le poids

CHANT XVIIl. 357

dont on les surcharge. Enfin Renaud triomphe; il brise les lances et les piques, se rend maître des murs, et indique la route à ses compagnons. Il présente sa victorieuse main au plus jeune frère de Godefroi,près de tomber, et lui concède ainsi l'honneur d'être le second sur les remparts.

D'un autre côté, le capitaine subit les chances diverses et périlleuses de la fortune; non-seulement la bataille se poursuit entre les hommes, mais encore entre les machines. Les Syriens ont planté sur leurs murailles un tronc d'arbre, autrefois mât de vaisseau ; ils ont mis à son extrémité une grosse poutre ferrée, qui avance et recule au moyen de câbles. Ainsi la tortue allonge sa tète hors de son écaille, et soudain la retire. L'immense poutre dirige sur la tour la vigueur de ses coups; elle la repousse et l'entr ouvre; mais des armes sures défendent la machine des Francs : deux longues faux sortent rapidement de son sein et vont couper les cordes, appuis de la poutre ennemie (5).

Telle, une vaste roche, minée par les siècles ou déracinée par la fureur des éléments, s'écroule avec fracas, et emporte dans sa chute les troupeaux, les arbres et les maisons. Ainsi tombe l'effrayante poutre ; elle entraîne les hommes, les armes et les créneaux; la tour même en éprouve deux fortes secousses ; les murs en chancellent ; les collines en retentissent.

Bouillon victorieux s'avance; il se croit maître des remparts. Soudain des flammes ardentes et fétides, lancées contre lui, arrêtent ses pas. Jamais, de ses cavernes, le mont Gibelne jette tant de feu ; jamais, dans les ardeurs de l'été, le ciel des Indes ne verse d'aussi brûlantes vapeurs. Ici, des globes, des flèches, des vases embrasés sillonnent les airs ; là, se précipitent des flammes noires ou rougeâtres ; l'odeur en est infecte, la fumée malfaisante, le bruit assourdissant comme le tonnerre. Ce feu s'atta-

che, déyore, et bientôt les cuirs humides, placés contre la tour, ne pourront plus la défendre ; ils se plissent, se dessèchent : la grande machine va être consumée, si le secours du Ciel n'arrive pas.

Le magnanime Bouillon, toujours calme, inébranlable, est à la tête de ses troupes ; il les encourage et les excite à éteindre l'incendie, mais l'eau commence à leur manquer. Telle est la triste position des Fidèles. Tout à coup un vent impétueux souffle avec violence, et repousse les flammes sur l'ennemi ; des tourbillons les dirigent vers les toiles tendues par les Païens, et les brûlent en un instant. O glorieux capitaine ! le grand Dieu te chérit et te protège, le Ciel combat pour toi, les vents t'obéissent et accourent au son de tes trompettes.

L'impie Ismen voit tourner contre lui ses feux de soufre et de bitume 5 il a recours à son art, à ses ruses; il veut dompter la nature et les tempêtes : entouré de deux magiciennes, ses complices, il se présente sur la muraille : à son regard oblique, à son visage noirci, à sa barbe épaisse, on dirait Pluton ou le nautonnier des enfers au milieu de deux furies. Le murmure de leurs paroles fait frémir le Phlégéton et le Cocyte ; l'air se trouble, le soleil se couvre d obscurs nuages. Aussitôt un énorme rocher, fragment d'une montagne, est lancé de la plus grande tour; il écrase l'enchanteur et les deux sorcières, disperse leurs membres, mêle leur sang : ainsi est broyé le grain sous la meule pesante. Ces trois âmes maudites abandonnent en gémissant la clarté céleste, et vont se réfugier au sein des ombres infernales. Mortels, apprenez, par cet exemple, à respecter le Roi suprême !

Cependant la tour, échappée à l'incendie, s'approche de la ville et jette un pont sur les remparts ; l'intrépide Soliman accourt, il redouble d'efforts pour la briser, et son triomphe était possible si une seconde tour n'eût surgi aussitôt : l'immense machine s'allonge et dépasse les plus

hauts édifices de la Cité. A la vue de ce prodige, les Sarrasins sont saisis d'étonnement. Le fier Turc, toujours à son poste, assailli par des nuées de pierre, espère encore abattre le pont; il pousse des cris et encourage ses soldats.

Alors l'archange Michel, invisible à tous les guerriers, apparaît au capitaine ; sa céleste armure efface l'éclat du soleil le plus brillant : « Godefroi, lui dit-il, l'heure est arrivée où Sion va sortir de sa cruelle servitude; n'abaisse point tes yeux, mais considère avec quelles forces le Ciel vient à ton secours ; admire les myriades d'immortels rassemblés dans les airs. L'humanité enveloppe tes sens d'un épais nuage, je vais le dissiper; tu verras les esprits divins, tu pourras soutenir un instant les rayons de leur angélique splendeur. Contemple tous les anciens champions du Christ; aujourd'hui habitants du ciel et armés pour ta défense, ils veulent partager avec toi la gloire d'achever une aussi noble conquête. Hugues, au milieu des ruines, au milieu des tourbillons de poussière et de fumée, combat et brise les machines hostiles. Dudon attaque la porte septentrionale avec le fer et la flamme, il fournit des armes aux assiégeants ; il les exhorte, les dirige et pose lui-même des échelles. Sur cette colline, est Tévêque Adhémar, revêtu d'habits sacrés, ayant sur la tête une couronne sacerdotale : il bénit tes soldats. Elève tes regards, tu apercevras l'immense armée des cieux. >' Bouillon regarde; une innombrable mihce se montre à sa vue; trois escadrons se divisent chacun en trois cercles; les plus petits occupent le centre, les autres s'en éloignent et s'agrandissent en s'éloignant*.

Godefroi, ébloui, baisse les yeux; il les élève de nou-

' L'idée de ces trois cercles qui dans le ciel dislinpuenl les bienheureux . ëlait romnuine au' moyen âge; on la voit reiiroduile dans les fresques du Campo-Santo <ie Pise, et dans la plupart det tableaux religieux de l'école italienne.

reau : l'auguste spectacle a disparu. Bientôt de toutes parts la victoire sourit aux Fidèles ; les plus intrépides suivent Renaud sur les murs, déjà les Sarrasins succombent. Le capitaine, dans son impatience, prend des mains d'un écuyer le pieux étendard. Le premier, il traverse le pont j Soliman l'arrête au milieu de sa course; et sur ce petit espace éclatent peu d'actions, mais beaucoup de valeur : « Je me dévoue au salut commun, s'écrie le Soudan; coupez le pont, mes amis ; je me défendrai, et ma dépouille n'est pas facile à conquérir. » Il dit, et aperçoit Renaud dont l'aspect redoutable met en fuite les Païens : « Que ferai-je.^^ ajoute Soliman ; dois-je sacrifier ma vie sans résultats? » Sa pensée s'arrête aune nouvelle défense : il cède le passage. Bouillon le suit d'un air menaçant, et déploie sur les murailles le saint étendard de la Croix.

Le drapeau victorieux flotte en mille plis et se déroule avec orgueil; les vents le respectent, le jour lui prodigue ses plus vives clartés, les traits et les flèches l'évitent ou reculent; Sion et la montagne opposée l'adorent, et semblent incliner leurs sommets. Les troupes poussent des cris de joie; les collines en retentissent et répètent leurs derniers accents. Plus loin, Tancrède dompte Argant et triomphe des obstacles; il abat le pont de sa tour, s'élance sur les remparts et arbore aussi la Croix.

Du côté du midi où combattent le vieux Raimond et le tyran de la Palestine, les guerriers de Gascogne n'ont pu joindre encore leur grande tour à la Cité; Aladin, entouré de ses meilleurs soldats, fait une résistance opiniâtre. Cette partie des murs, la moins forte, est défendue par de nombreuses machines; là, d'ailleurs, l'immense tour a rencontré des chemins difficiles; les efforts de l'art n'ont pu vaincre les inégalités naturelles du sol. Cependant, Sarrasins et Gascons entendent le signal de la victoire; la ville est prise vers la plaine : Raimond et le tyran ne peuvent en douter : « Compagnons, la Cité est envahie, s'écrie le

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Toulousain, et les vaincus nous résistent ! Seuls, n'auronsnous aucune part à cette glorieuse entreprise ! .. Au même instant Aladin s'éloigne ^ toute défense lui paraît inutile; il se réfugie dans la forteresse, où il espère soutenir un nouvel assaut (6).

L armée victorieuse pénètre dans la ville par les muraiUes et par les portes; sur son passage elle renverse, brûle et détruit. Le fer irrité sème partout la mort, et avec elle, ses compagnons, le deuil et l'horreur; le sang coule en ruisseaux remplis de blessés et de cadavres.

fe>-^

(1) La confession des fautes, ce noble aveu des folies de jeunesse et d'amour, entrait dans les habitudes de la chevalerie ; jamais un paladin n'entreprenait une expédition lointaine et périlleuse sans se préparer devant Dieu ; il observait une abstinence rigoureuse, et jurait à genoux sur les Evangiles. Non-seulement ces pieuses démonstrations avaient lieu au moment des batailles, mais les chevaliers manifestaient encore leur piété dans les simples tournois et les carrousels. Cela donnait un nouveau courage aux combattants, et ces naïves croyances distinguent les guerriers de l'épopée chevaleresque des vieux héros de VOdyssée et de V Iliade^ avec leur orgueil et leur fierté. —Comparez Froissabt, liv. II, avec le tome m de Lancelot du Lac et VHistoire du maréchal de Boucicaut^ publiée par Godefroi, pag. 51.

(2) Les forêts étaient habituellement le théâtre des eiploits de la chevalerie ; il n'est pas un roman du moyen âge qui ne place les grandes aventures sous l'ombrage des bois touffus. Les légendes bretonnes parlent des mystères du roi Arthus dans les forêts; qui n'a lu également les récits des romanciers sur la forêt des Ardennes, séjour des magiciens, des fées et des cavernes pleines de prodiges? Peut-être aussi le Tasse a-t-il emprunté l'idée première de sa forêt enchantée, aux merveilleuses descriptions de Lucain dans la Pharsale. -^ L'épisode d'Armide métamorphosée en géant, s'explique encore par les romans de chevalerie; c'est chose commune dans les épopées du moyen âge que cette transformation subite d'une fée noble et belle, en monstre épouvantable, ou bien, femme jeune et attrayante, elle devient tout à coup repoussante et ridée.

(3) Dans les x* et xi' siècles, les Pisans et les Génois étaient tous d'habiles constructeurs de navires, et ils furent très -utiles aux Croisés, en élevant les tours et les machines du siège de Jérusalem Cependant, d'après les chroniques, ce ne fut point Guillaume, capitaine des Génois, mais Gaston de Béarn, qui dirigea les travaux « On avait désigné Gaston de Béarn, écrit Baimond d'Agiles, pour surveiller les ouvriers qui construisaient les machines, tressaient les claies et travaillaient aux chaussées pour attaquer les remparts. Ce Gaston, prince d'une grande noblesse, était honoré de tout le monde à cause de ses services et de sa vaillance ; en cette occasion, il distribua avec sagacité le travail que les chefs lui avaient confié, et il le fit «é-

enter avec beaucoup de sagesse. » Les machines employées alors à l'assaut des villes étaient empruntées à l'antiquité, et plus spécialement aux Romains ; le Tasse est d'une grande vérité historique dans la description qu'il donne des béliers et des tours dont se servirent les Croisés.

La structure des tours mobiles ne différait presque en rien de celle d'une maison de charpente à plusieurs étages; ces tours étaient composées d'un assemblage de poutres et de grosses solives, capables de résister aux masses de pierre lancées par les balistes. Les auteurs anciens ont beaucoup parlé des tours mobiles, et nous trouvons dans Yé'ièce un passage qui résume tout ce qu'on peut dire sur ces sortes de machines. « Les tours ambulatoires, écrit-il, sont faites par la réunion de poutres et de forts madriers ; on les recouvre de peaux pour les garantir des feux lancés par ceux de la ville assiégée ; elles ont quelquefois trente pieds en carré, quelquefois quarante ou cinquante; leur hauteur,proportionnée à leurlargeur, dépasse toujours les murailles et même les tours de pierre; elles sont appuyées sur plusieurs roues, par le moyen desquelles on fait mouvoir facilement la machine, quelque grande qu'elle puisse être. La ville est en extrême danger si l'on peut approcher la tour jusqu'aux murailles, car elle a plusieurs escaliers pour monter d'un étage à l'autre et fournir différentes façons d'attaque. Il y a d'abord un bélier pour battre en brèche; puis, sur l'étage du milieu, un pont-levis composé de deux poutres, qui s'abat promptement sur le mur de la ville lorsqu'on en est à portée, et sur lequel les assiégeants passent et se rendent maîtres des remparts. Dans les étages supérieurs, des archers tirent incessamment sur les ennemis, et lorsque les choses en sont là, la ville ne tient pas longtemps, car que peuton espérer lorsque ceux qui avaient mis toute leur conflance dans la hauteur de leurs remparts, en voient tout à coup paraître un autre qui les domine ? » (Yeget., de Re milit., lib. iv, cap. 17. — Voyez aussi les travaux d'Onozander, d'Héron et d'Athénée, sur les machines de guerre des anciens, dans le recueil intitulé : Mathematici vetercs. in-f»» Vitruve, de ArchitecturâA'ihx; J.Lipse, dans son PoUorceticon^sive, de Machinis, iormentis, telis, dial. IV, lib. ii; et les détails que donne Procope, de Mdif.^ cap. 13.)

Telles furent les tours mobiles de Godefroi de Bouillon, du duc de Normandie et du comte de Toulouse. Le remode le plus sûr contre ces machines était le feu; on n'en venait guère à bout par d'autres moyens ; cependant les InOdèles avaient une manière fort simple d'empêcher l'abord des tours auprès des murailles, pour que les assiégeants ne pussent jeter leur pont; ils avançaient de longues poutres, armées d'une pointe de fer, qui allaient s'appuyer contre la machine. Celte invention était ingénieuse : on ne pouvait se délivrer de la poutre, ni s'opposer à ce qu'on la poussât contre la tour.

De toutes les machines de guerre des anciens, la plus usitée dans les sièges était le bélier suspendu. Les Grecs et les Romains, coniuie tous les autres peuples du monde, s'en servirent, mais on ne saurait en trouver l'origine; la plupart des écrivains de l'antiquité en atlrihueni l'invention aux Carthaginois; Diodore de Sicile en fait honneur à Pè-

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riclôs. Le chevalier FoUard prétend que le bélier était connu avant même le siècle de David. Cette machine était composée d'une poutre semblable à un mât de navire; le bout était armé d'une masse de fer représentant la tête d'un bélier, ce qui lui fit donner ce nom; elle frappait avec tant de force et de violence, que rien ne pouvait résister à ses coups redoublés. Comme le bélier était la principale pièce d'un siège, les assiégés employaient toutes sortes de ruses, tous les artifices imaginables pour le détruire et le rendre inutile ; ils remplissaient des ballots de laine et de plume que l'on descendait avec des cordes à l'endroit où le bélier avait frappé ; ainsi les coups qu'il donnait, ou ne portaient pas, ou perdaient leur force en rencontrant une matière molle et facile à s'étendre; mais on remédiait à cette invention en coupant, avec des faux attachées à de longues perches, les cordes qui soutenaient les ballots. — L'art de la mécanique et des constructions en pierres et en bois fut poussé à un haut point de perfection dans le moyen âge; les machines de guerre étaient meurtrières, dévastatrices, et les récits du Tasse, conformes à l'histoire, peuvent nous faire comprendre tout ce qu'avaient d'affreusement ingénieux les moyens de destruction.

(4) Avons-nous besoin de dire que le billet trouvé par Godcfroisous l'aile d'une colombe n'a pas la formule orientale; le Tasse connaissait mal les usages des Orientaux; il a surtout étudié les chroniques des Francs, et c'est dans Raimond d'Agiles qu'il a pris l'idée de cette colombe venant chercher un abri sous les tentes des Fidèles. « Tandis que nous étions en marche pour la Cité sainte, écrit Raimond d'Agiles, nous établîmes un soir notre camp près des marais de Césarée. Soudain un pigeon qui volait au-dessus de l'armée, mortellement blessé par un épervier, vint tomber au milieu des nôtres. L'évêque d'Agde l'ayant pris, trouva une lettre que cet oiseau transportait, et qui était conçue à peu près en ces termes : « Le roi d'Accon au duc de Césarée. Une race de chiens a passé chez moi, race folle et querelleuse, à laquelle, si tu aimes ta loi, tu dois chercher à faire beaucoup de mal, tant par toi que par les autres. Si tu le veux, tu le pourras facilement. Fais savoir la même chose dans les autres villes et dans les châteaux. » Le matin nous ordonnâmes à l'armée de se rassembler, et nous fîmes connaître le contenu de cette lettre aux princes et à tout le peuple, leur faisant roir combien Dieu se montrait rempli de bonté, puisque les oiseaux même ne pouvaient traverser les airs pour nous faire du mal, et Tenaient au contraire nous livrer les secrets de nos ennemis. «Raimond d'Agiles, •n le sait, est l'historien des croyances et des poétiques visions.

(5) On remarquera que toutes les fois qu'il s'agit d'expéditions adroites et de supercheries de guerre, le poëte en a chargé la race méridionale ; cette race était fine et rusée ; il faut lire dans les chroniqueurs les nombreux tours d'adresse des Provençaux; tandis que les braves chevaliers du Nord combattaient la lance au poing, le visage découvert, les Provençaux employaient la finesse ; ils étaient non moins cou-

rageux, mais plus habiles. Raoul de Caen nous a laissé de curieux détails sur les hommes du Midi; au siège de Jérusalem, ils furent les seuls qui ne manquèrent pas de subsistance. « De même que la poule est en tout point le contraire du canard, de même les Provençaux différent des Français par les mœurs, par l'esprit, par toutes les habitudes et la manière de vivre, s'écrie Raoul de Caen ; ils ont de la sobriété, savent chercher de tous côtés avec industrie, et ne craignent pas la fatigue Du temps de la disette, ils rendirent par leur activité beaucoup plus de services que ne le faisaient d'autres races d'hommes plus empressées à combattre; leurs mains étaient armées de longues broches de fer, avec lesquelles ils allaient, comme par enchantement, découvrirdu grain jusque dans les entrailles de la terre. En un seul point, cependant, ils se livraient d'une manière honteuse à la cupidité : ils vendaient aux autres peuples de la viande de chien en guise de lièvre, ou d'âne en guise de chèvre; ou bien encore, s'ils trouvaient moyen, en l'absence de tout témoin, d'atteindre un cheval ou un mulet gras, ils lui faisaient une blessure dans les intestins, et l'animal ne manquait pas d'en mourir. Alors grande stupeur chez tous les autres, qui, ne connaissant pas l'artifice, et ayant vu le même animal gras, alerte, robuste, ne trouvaient sur lui nulle trace de blessure, et ne pouvaient découvrir la cause de sa mort. Les spectateurs, effrayés en voyant une chose aussi merveilleuse, s'érriaient : « Eloignons-nous; le démon a soufflé sur cette béte. » Ils se retiraient donc ; puis ceux qui étaient coupables d« cette mort s'avançaient comme n'en sachant rien, et lorsqu'on leur défendait d'approcher : « Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir d'une telle nourriture que de faim ; » et celui qui supportait le dommage prenait en compassion celui-là même qui l'avait causé. Alors les Provençaux mettaient en pièces le cadavre, et chacun en emportait un morceau , soit pour le manger, soit pour le vendre. » (Gesta Tancredi. cap. LXi.) L'historien de Tancrède, brave et simple Normand, ne peut comprendre ces supercheries de la race provençale.

(6) Le jeudi U juillet 1099, au matin, les Francs donnèrent l'assaut général contre les murs de la Cité sainte; cet assaut fut meurtrier et se prolongea jusqu'au lendemain. Peu s'en fallut que les Ooisés ne fussent encore repoussés : les Infidèles opposèrent à leurs efTorts la ruse, l'habileté et le courage. Le vendredi, à midi, l'armée affaiblie par les fatigues, encombrée de blessés et de mourants, était sur le point de céder, lorsque tout à coup un chevalier ayant en main un bouclier éblouissant, apparut au ciol, disent les chroniqueurs, et s'avança vers les chefs pour les appeler i\ entrer dans la ville : « Nous n'avons jamais pu savoir quel était ce chevalier, s'écrie Raimond d'Aciles. A cette vue, les nôtres, déjà tout languissants, se ranimèrent et coururent vers les murailles, Jes uns porlanl des échelles, les autres portant des cordes. Quelques jeunes guerriers allumèrent des flèches et les lancèrent tout embrasées sur les matelas qui uarnissaient les redoutes des Sarrasins ; ces matelas étaient remplis de coton, cl le feu ayant pris, mit eu fuite les assiégés. Alors le duc Godefroi et ceux qui étaient avec

lui jetèrent le pont de leur tour sur les remparts, et s'élancèrent dans la ville avec une audace intrépide. » Ce fut donc après un siège de trente-neuf jours, le vendredi 15 juillet 1099, à trois heures du soir, que Jérusalem tomba au pouvoir des Croisés; la mort du Christ avait eu lieu aussi un vendredi, à trois heures, et les chevaliers, dans le récit de leur victoire, n'oublièrent pas ce pieux rapprochement.

Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur le guerrier qui pénétra le premier dans la Cité sainte ; Raimond d'Agiles assure que ce fut Tancrède, mais Raoul de Caen, son historien et son panégyriste, ne le cite pas; il nomme Rernard de Saint-Valeri, Lethold et Engelbert. Guillaume de Tyr afûrme que ce fut Godefroi et Eustache, son frère. Enfin, Guibcrt de Nogent parle d'un chevalier, du nom de Leutald (probablement le Lclhold de Raoul de Caen), homme vaillant et plein d'audace : « Ce chevalier, s'écrie-t-il, digne d'être à jamais célébré par son courage et son brillant fait d'armes, s'élança le premier sur la muraille, et frappa de stupeur tous les Sarrasins au milieu desquels il se trouva. A peine y fut-il monté, que plusieurs jeunes Francs, illustrés déjà par leur ardeur, craignant de demeurer en arriére après un tel exemple, s'élancèrent à sa suite, et parvinrent également sur les remparts. Je m'empresserais de les désigner ici par leurs noms, si je ne savais qu'après leur retour ils se soient rendus coupables de si grands crimes, et tellement couverts d'infamie, que je fais certainement très-bien de garder le silence, de l'avis des hommes qui chérissent le nom de Dieu.» — Comparez Guibert de >'oge>'T, liv. vu, avec le chap. cxxvi de Raoul de Caex, le liv. yi d'Albert d'Aix et Guillaume DE Tyr, liv. viii. — Le Tronci donne la gloire aux Pisans d'être montés les premiers à l'assaut, et d'avoir planté l'étendard de la croix sur la plus forte des tours, qu'on nomma depuis le château de Pise. (yiemorie délia città di Pisa, p. 35.) Il est incontestable que les Pisans rendirent de grands services au siège de la Cité sainte, et on en a la preuve dans les traités et les avantages commerciaux qu'ils obtinrent plus tard des rois de Jérusalem.

Les détails donnés par le Tasse sur l'attaque générale et la prise de Jérusalem sont empruntés mot à mot à Guillaume de Tyr, et plus encore à Raoul de Caen; le poète, devenu historien, a conservé les moindres circonstances de l'assaut, et son récit est absolument conforme aux chroniques. Albert d'Aix rapporte la merveilleuse apparition de révéque Adhémar, au moment même où la Cité était envahie : « Beaucoup de gens, dit-il, virent le seigneur Adhémar, évéque du Puy, homme plein de vertus et dont la mémoire est immortelle, et qui était mort à Antioche; plusieurs hommes vénérables et dignes de foi affirmèrent alors et soutinrent constamment l'avoir vu aussi de leurs yeux mouler le premier sur les murailles de la ville et exciter tous les Fidèles à y pénétrer : dans la suite il apparut aussi d'une manière manifeste à un grand nombre de Chrétiens qui visitaient les saints lieux. Plusieurs autres encore, en l'honneur desquels on avait célébré les offices des morts pendant le cours du voyage et qui s'étaient pieusement endormis dans le sein du Christ, se montrèrent à beaucoup de Croisés dans la même ville. »

Nous avons déjà parlé, d'après Rairaond d'Agiles (note 5 du chaut iv, page 90), de la présence de deux magiciennes sur les remparts ; Guillaume de Tyr confirme ce fait : « Je ne dois point passer sous silence un événement qui arriva ce même jour, et qui mérite bien d'être consigné dans cette histoire. Parmi les machines que les Croisés faisaient jouer contre les assiégés, il y en avait une qui lançait des rochers d'un poids énorme, avec une violence et un fracas épouvantables. Voyant que tous les efforts qu'ils dirigeaient contre cette machine demeuraient infructueux, les assiégés firent venir deux magiciennes, et leur ordonnèrent de jeter un sort sur cet instrument, et de le rendre inutile en chantant des chansons magiques. Tandis que ces femmes étaient sur la muraille, opérant leurs prestiges et prononçant les paroles qui devaient favoriser leurs enchantements, une meule lancée de cette même machine vint les frapper inopinément, ainsi que trois jeunes filles qui les avaient accompagnées, les brisa en mille pièces et les précipita sans vie du haut des remparts. »

Les historiens arabes passent rapidement sur la défaite de leurs armes; Ibn Giouzi consacre à peine quelques lignes à la prise de Jérusalem : « Les Francs, s'écrie-t-il, firent jouer toutes leurs machines à la fois ; puis, attaquant comme un seul homme, ils mirent les Musulmans en fuite, et entrèrent dans la ville. » Ibn Zoulak, pour donner plus de solennité à cet événement, assure qu'au moment de l'entrée des Chrétiens, le soleil disparut, la terre se couvrit de ténèbres, et les étoiles brillèrent en plein jour. Jérusalem n'avait pas cessé d'être au pouvoir des Infidèles depuis quatre cent soixante et un ans ; le calife Omar s'en était emparé la seizième année de l'hégire (638 de Jésus- Christ).

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CnAlîT XIX.

La peur, la pi lulence et la mort ont privé les Païens de toute défense; l'opiniâtre Argant, seul, resté sur les murs envahis, montre un front calme et intrépide. Les Fidèles l'entourent, il combat au milieu d'eux; il ne craint pas de mourir, mais de céder,et en mourant il ne veut point paraître vaincu. Tancrède, le plus redoutable de ses adversaires, se précipite sur lui; à sa démarche, à ses gestes, à ses armes brillantes, le Circassien reconnaît l'ennemi contre lequel il a déjà lutté, et qui, au mépris de sa parole, n'était pas revenu le sixième jour : < Tancrède, lui crie-t-il, est-ce ainsi que tu tiens ta promesse? Aujourd'hui seulement tu retournes à la bataille, et tu n'es pas seul ! Je ne refuse point cependant de combattre avec toi, et de donner encore une preuve de ma valeur. Tu n'es plus un guerrier, mais un inventeur de machines; fais-toi un bouclier de tes soldats; appelle à ton aide de nouvelles armes, de nouvelles ruses; intrépide meurtrier de femmes, tu ne pourras échapper à mes mainS; ni éviter la mort ! »

3t0 JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

Ces altières menaces font sourire de dédain le brave Tancrède : « Mon retour est tardif, répond-il ; bientôt il te semblera précipité, bientôt tu souhaiteras voir entre nous et la mer et les Alpes; tu éprouveras si les causes de ma lenteur sont dans la faiblesse et dans la crainte. Viens à l'écart, vainqueur de géants et de héros : le meurtrier de femmes te défie ! » Ainsi parle Tancrède, et, se tournant vers les siens, il leur fait signe de s'éloigner : « Cessez vos attaques, s'écrie-t-il ; ce Païen est mon ennemi, encore plus que le vôtre; un ancien engagement m'oblige à lutter contre lui. — Seul ou accompagné, dans un lieu habité ou désert, réplique alors le Circassien, je m'attache à tes pas, quels qu'en soient les avantages ou les périls. ^> Ce fier défi accepté, ils se mettent en marche pour terminer leur grande querelle. La haine accompagne Argant, et dans le ressentiment même de son rivalil trouve une protection. Tancrède, animé par un puissant désir de gloire, brûle de verser le sang du Païen; sa colère ne serait pas assouvie, si une autre main en répandait une seule goutte; il couvre ITnfidèle de son bouclier: «Ne le frappez pas, crie-t-il à ceux qu'il rencontre; » et il l'arrache sain et sauf aux coups des Chrétiens victorieux et irrités.

Les champions sortent de la ville, et laissent derrière eux les tentes des Francs; ils se dirigent, par un chemin tortueux et par des détours secrets, dans un petit vallon, environné de collines ombragées : on le dirait destiné à servir de théâtre aux luttes et aux combats. Les deux guerriers s'y arrêtent, et Argant jette sur la Cité un regard de tristesse. Tancrède voit son adversaire sans bouclier; il se débarrasse du sien, et s'écrie : « Quelle pensée t agite? Songerais-tu à tes derniers moments qui s'approchent .f^ Si ta timidité et tes craintes émanaient d un tel motif, elles seraient bien tarcUves. — Je pense, répond le Circassien, à cette ville, antique capitale du royaume de Judée, aujourd'hui vaincue; vainement j'ai tâché de prévenir sa fatale ruine, et ta vie, que le Ciel me livre, est

une faible compensation pour ma vengeance et mon courroux. » A ces mots, ils s'avancent l'un contre l'autre avec courtoisie: tous deux connaissent leur valeur.

Le Chrétien, agile, délié, voltige et frappe rapidement; le Circassien, d'une taille gigantesque, le dépasse de sa vaste tête.Tancrède, ramassé sous ses armes, tournoie et se courbe ; son épée rencontre l'épée de son ennemi ; il emploie mille moyens pour la détourner. Le farouche Argant, debout, montre une même habileté dans une attitude différente; il allonge ses grands bras, et cherche, non le fer, mais le corps de son rival. L'un tente à chaque instant de nouveaux accès, l'autre porte toujours son épée au visage ; il menace, et s'oppose aux coups furtifs et imprévus.

Tels, dans un combat naval, lorsque sur la surface des mers les vents du nord et du midi ne soufflent plus, deux vaisseaux d'inégale grandeur luttent avec un égal avantage; l'un l'emporte par son poids, l'autre par la promptitude de ses mouvements ; le plus léger va, revient, attaque en même temps la poupe et la proue ; l'autre reste immobile, prêt à écraser son ennemi s'il ose s'approcher.

Tandis que le Chrétien tâche d'éloigner le fer de son adversaire, Argant agite vivement son épée et lui en présente la pointe devant les yeux ; Tancrède veut l'éviter, mais le Païen, par un choc violent, trompe ses efforts et lui fait au côté une large blessure. A cette vue Aro^ant s'écrie : «i Maître d'escrime invincible, tu es vaincu dans ton art! .> Couvert de honte et de dépit, Tancrède ajjandonne ses ruses; la vengeance l'anime; pour lui une victoire tardive serait une défaite ; il répond aux outrat^es avec son fer, qu'il dirige sur le casque du Circassien. Argant pare le coup, mais Tancrède, résolu, croise l'épée; il s'avance avec vivacité, et, de sa main gauche, saisissant le bras droit de son rival, il le blesse cruellement : '< Le maître d'escrime vaincu, lui dit-il, riposte ainsi à son vain-

queur ! » Le Circassien frémit, se débat, et dans ses contorsions il ne peut dégager ses membres captifs. Enfin, il quitte son épée et se précipite sur Tancrède ; tous deux se serrent, se heurtent et se pressent. Avec moins de forces, Alcide lutta contre l'énorme géant sur les sables déserts; avec moins de vigueur, il l'étreignit de ses bras nerveux.

Après mille secousses, mille efforts, les deux guerriers tombent ensemble. Soit adresse, soit hasard, la main droite d'Argant est libre, tandis que celle du Chrétien est engagée sous le corps de son ennemi. Tancrède s'aperçoit du danger, il l'évite et se relève. Le Sarrasin, moins agile, se relève à son tour, et reçoit un coup terrible avant d'être debout; il va périr, mais sa puissante valeur se ranime. Telle, au souffle des vents, la cime touffue du sapin ploie et se redresse bientôt. La bataille recommence, sans art et plus horrible. Tancrède perd son sang par de nombreuses blessures; Argant verse le sien par ruisseaux; déjà ses forces diminuent et languissent, comme la flamme sans aliment. Le Fidèle voit le bras du Païen porter des coups plus faibles; la colère expire dans son cœur magnanime; il s'éloigne, et parle ainsi avec douceur:

c Cède-moi, homme courageux; reconnais pour ton vainqueur la fortune ou mes armes ; je ne veux ni tes dépouilles, ni triompher de toi ; je ne me réserve aucun droit sur ta vie. » A ces mots, le terrible Circassien rassemble toutes ses fureurs : <^ Tu oses te vanter de ma défaite! s'écrie-t-il; tu oses proposer une lâcheté au fier Argant! profite de ton destin; je n'ai aucune crainte, et bientôt je saurai te punir de ta folie. »

Tel, un flambeau près de s'éteindre jette une clarté plus brillante; ainsi les forces du Païen s'accroissent ; la colère dans ses veines remplace le sang; il veut, par une fin glorieuse, illustrer sa dernière heure. Des deux mains il saisit son fer, et frappe avec vigueur; en vain Tancrède lui oppose son épée; le fer atteint ses épaules, glisse sur son

dos, et, d'un seul coup, fait plusieurs blessures. Tancrède ne tremble pas : la nature a rendu son âme inaccessible à la frayeur!

L'Infidèle veut porter un second coup aussi terrible j ses efforts et sa colère se perdent dans les airs; Tancrède, attentif, se détourne et évite le cboc. Et toi, Argant, ton propre poids t'entraîne sans pouvoir te retenir; tu tombes, heureux du moins que nul ne puisse s'attribuer la gloire de ta chute ! Les plaies du Circassien se dilatent et s'entrouvrent; son sang jaillit en abondance; sa main gauche et un genou appuyés sur la terre, il se défend encore : « Rends-toi, i) lui crie le vainqueur généreux; et, cessant de combattre, il lui fait de nouvelles offres. Mais le Païen, par une atteinte soudaine, le blesse de son fer au talon; toujours il le menace. « Félon, dit alors Tancrède furieux, tu abuses de ma pitié! )> Et il lui plonge deux fois son épée dans la visière, où le passage était facile. Argant meurt; il meurt tel qu'il a vécu, audacieux et intrépide; ses dernières paroles, ses derniers mouvements furent al tiers, formidables et féroces (i).

Tancrède remet son fer dans le fourreau, et rend grâces à Dieu de son triomphe. Mais la victoire a épuisé les forces du vainqueur, il craint que sa vigueur affaiblie ne puisse supporter les fatigues du retour; cependant il se met en marche, et se traîne pas à pas dans un chemin où naguère il précipitait sa course. Bientôt les forces lui manquent; plus il redouble d'efforts, plus il s'épuise; il s'assied et pose sa tête sur sa main droite qui fléchit comme un roseau; il lui semble voir tourner tous les objets, il croit apercevoir le jour se couvrir de ténèbres; enfin le guerrier perd connaissance : on distinguerait avec peine le vainqueur du vaincu.

Pendant cette lutte acharnée, résultat d'une haine particulière, la colère des Chrétiens, dans la Cité, s'appesantissait sur le peuple coupable. Qui pourrait jamais retracer le douloureux tableau de la ville conquise ? Quelles ex-

pressions reproduiraient un spectacle si triste et si atroce ? Partout dominent les massacres et des montagnes de cadavres; ici, des blessés sont confondus avec des corps sans vie ; là, des mourants sont ensevelis sous des morts sans sépulture. Des mères éplorées, la chevelure éparse, fuient en pressant de jeunes enfants contre leur sein; et le soldat pillard, chargé de butin et de dépouilles, traîne déjeunes vierges par les cheveux.

A l'occident, du côté de la colline la plus élevée, où est le Temple, Renaud, souillé du sang ennemi, chasse devant lui le peuple impie. La redoutable épée du chevalier atteint les Infidèles couverts d'armures, et en fait un grand carnage ; les boucliers, les casques sont de frêles barrières contre ses coups : la défense la plus sûre, c'est d'être désarmé. Son noble fer s'attaque seulement au fer, et dédaigne d'être cruel avec les faibles ; sonregard et sa formidable voix suffisent pour disperser ceux qui n'ont ni armes ni courage. Vous eussiez vu les prodiges étonnants de sa valeur; il employait le mépris, la menace et la mort; peuples et soldats, dans une égale fuite, cherchaient à éviter un péril inégal. Les habitants timides et une troupe nombreuse de guerriers s'étaient réfugiés dans ce Temple, souvent brûlé, souvent rebâti, toujours connu sous le nom de son premier fondateur, Salomon ; l'or, les cèdres et les marbres précieux avaient servi à le construire. Ces richesses ont disparu ; de hautes tours et des portes de fer font sa force et sa solidité (2).

L'intrépide Renaud arrive devant le vaste édifice où s'est précipitée la foule; il en trouve les portes fermées, et le faîte couronné d'un appareil de défense. Deux fois son regard terrible l'examine de la base au sommet, deux fois il en fait le tour pour découvrir un étroit passage. Tel, dans l'obscurité des nuits, le loup avide et altéré, la gueule béante, rôde autour des bergeries; la faim irrite sa férocité naturelle et sa rage. Ainsi Renaud, attentif, tache d'apercevoir une ouverture escarpée ou facile ; il s'arrête

au milieu de la grande place, tandis que sur les hauteurs, les malheureux Sarrasins attendent l'assaut. Non loin de là se trouvait une poutre énorme (on ne sait à quel usage elle était destinée); les antennes des vaisseaux de la Ligurie n'auraient pu la surpasser en longueur et en grosseur. D une main habituée à manier les fardeaux les plus lourds, le Chevalier s'en saisit comme d'une lance, et la pousse contre les portes qu'il heurte avec impétuosité.

Le métal ni le marbre ne peuvent soutenir ce choc violent ; les gonds se détachent de la pierre, les serrures se brisent, les portes sont abattues : jamais le bélier et le canon, instruments de mort, n'accumulèrent tant de ruines. Les Fidèles inondent le Temple comme un déluge, et Renaud, vainqueur, les seconde. Ce noble édifice, autrefois maison du Seigneur, devient un triste et sombre théâtre de carnage. O justice du ciel! moins tu es prompte, plus tes châtiments sont terribles aux coupables; tu as la puissance secrète de rendre cruelles et colères les âmes douces et paisibles! Le Païen criminel lave de son sang \e Temple, asile de ses profanations (3).

Soliman s'est dirigé vers la tour principale, nommée Tour de David ; il y a conduit le reste de ses guerriers pour en défendre les approches. Aladin y court, et le Soudan l'aperçoit : « Viens, célèbre monarque, lui dit-il, mettonsnous à l'abri sous cette roche fortifiée ; tu y préserveras ta vie et ton royaume de la fureur des ennemis. — Hélas ! hélas ! répond le roi, un courroux barbare bouleverse la Cité; ma vie s'éteint, mon empire tombe; pour moi, c'en est fait de l'existence et de mon règne. On peut dire avec raison : nous avons été, car notre dernier jour, à tous, s'approche comme un inévitable dénoùment. » Ces paroles attristent le fier Turc : « Où est ton antique valeur Ps'écriet-il. Un fatal destin peut nous dérober un royaume, mais lecournge nous reste, et ne saurait nous être enlevé. Demeure auprès de nous, pour reposer tes membres appe-

santis et épuisés par la fatigue. » Il dit, et le vieux roi se décide à entrer dans la tour.

Le Soudan, de ses deux mains, saisit une massue en fer, et remet à son côté sa fidèle épée ; intrépide, il se place devant la tour et en défend le passage. Ses coups terribles, souvent mortels, renversent lorsqu'ils ne tuent point. A l'aspect de cette arme redoutable, tous les guerriers fuient et s'éloignent. Au même instant apparaît le Toulousain Raimond, suivi de ses vaillantes troupes; l'audacieux vieillard affronte le péril, et méprise la pesanteur des coups. Il frappe le premier, mais en vain. Soliman, plus heureux, l'atteint au front, et le comte, chancelant, tombe les bras étendus. Le courage des vaincus, affaibli par la crainte, renaît aussitôt; les vainqueurs périssent ou sont repoussés. Le Soudan voit à ses pieds, au raiUeu des morts, Raimond presque sans vie : « Portez ce chevalier dans l'enceinte, dit-il aux siens, et gardez-le captif. ^>

Les Païens s'avancent pour exécuter cet ordre, mais l'entreprise est rude, pénible. Les soldats de Raimond ne le délaissent paSjtous se hâtent de le défendre; ici, combat la fureur; là, une pieuse affection. Cette lutte n'est point TÎle : les uns protègent un grand homme, les autres veulent lui arracher laliberté et la vie. Soliman, opiniâtre dans sa vengeance, aurait sans doute triomphé ; sa formidable massue brisait les casques de l'acier le plus fin, les boucliers les plus lourds; mais un secom^s puissant, inattendu, vient soutenir ses emiemis; de deux côtés opposés, surgissent tout à coup le Capitaine suprême et l'invincible Guerrier.

Tel, lorsque grondent le tonnerre et la tempête, lorsque les éclairs brillent, lorsque raille nuages obscurcissent le jour, le berger ramène ses troupeaux de la prairie et leur cherche un refuge contre le courroux du ciel; il les rassemble par ses cris : avec sa houlette il les dirige. Ainsi le Païen, à la vue de l'innombrable troupe de Fidèles, au sifflement de leurs armes, fiiit rentrer ses hommes dans la

tour; il s'y réfugie le dernier, et cède avec audace aux conseils de la prudence. A peine Soliman a-t-il fermé les portes, Renaud arrive, et franchit les barrières, les obstacles : rien ne Tarrete. Le désir de dompter im adversaire, sans égal dans les batailles, le conduit et l'anime; il n'a point oublié son serment, ses vœux et sa promesse de donner la mort au vainqueur du Danois. Son bras invincible allait attaquer les murailles, et le Soudan, peut-être, n'y eût pas été en si\reté contre ce fier ennemi; mais le capitaine fait sonner la retraite : l'obscurité couvre les cieux. Bouillon campe dans la ville; il veut recommencer la lutte, le lendemain, au lever du soleil.

Godefroi, le visage joyeux, parle ainsi à ses guerriers : < Le grand Dieu a favorisé nos armes; nous avons triomphé des périls; désormais, avec peu d'exploits et sans aucune crainte, nous accomplirons nos projets. Demain vous attaquerez cette tour, fail)le et dernière ressource des Infidèles; maintenant la pitié vous impose de porter votre sollicitude sur les malades et les blessés. Allez, et prenez soin de nos soldats ; ils viennent de nous acquérir une nouvelle patrie; ces devoirs, et non le désir des trésors et de la vengeance, conviennent aux chevaliers du Christ. Hélas! beaucoup trop de sang a été répandu aujourd'hui! la soif des richesses ne vous a que trop dominés! Mettez un frein à votre cruauté, à votre ardeur du pillage, je vous l'ordonne, et les trompettes à l'instant vont proclamer mes défenses. » Il dit, et se rend sous la tente où le comte de Toulouse, rappelé à la vie, souffre et gémit encore.

Soliman parle à ses guerriers avec non moins d'audace ; il comprime dans son ame la violence de ses chagrins : « Compagnons, s'écrie-t-il, demeurez intrépides contre les affronts de la fortune ; l'espérance nous reste. Une fausse terreur nous exaspère le danjier: les ennemis sont maîtres de la populace, des remparts et des maisons, mais non point de la Cité, car la Cité réside dans le monarque, dans

378 JÉRrSALE^I DÉLIVRÉE.

votre courage et dans la vigueur de vos mains. Le roi et ses plus illustres défenseurs sont en sûreté : cette tour les protège. Laissons aux Francs le vain trophée d'une terre déserte : ils succomberont, et finiront par perdre la bataille, j'en ai la certitude; insolents dans la prospérité, ils vont se livrer aux meurtres, aux pillages, à la débauche. Au sein du carnage, du butin et des ruines, ils seront surpris, frappés de mort, si les troupes d'Egypte ne tardent pas à nous rejoindre : ces troupes ne peuvent être éloignées ! Et puisque, à l'aide de nos machines et de nos pierres, nous dominons les principaux édifices de la ville, fermons à nos ennemis toutes les rues qui conduisent au Sépulcre. « Ce discom^s ranime les courages abattus, et redonne Fespoir aux malheureux Païens. Pendant ce temps, Vafrin erre au milieu de cent bataillons armés.

Choisi pour épier les troupes ennemies, Vafrin partit au déclin du jour. Voyageur inconnu, il suit des chemins obscurs, soUtaires ; il dépasse Ascalon : la clarté matinale ne brille pas encore ; et lorsque le fidèle écuyer aperçoit la puissante armée, le soleil est à la moitié de sa course. Vafrin voit d'innombrables tentes ; sur leur cime flottent des étendards d'azur, de pourpre et de différentes couleurs; il entend mille langages confus, le bruit des trompettes, des tambours (4) et des instruments barbares, les cris des chameaux et des éléphants mêlés aux hennissements des coursiers fougueux : «■ Sans doute, s'écrie Vafrin, l'Afrique et l'Asie entière sont ici rassemblées. « Il examine la force du camp, sa situation, ses moyens de défense ; puis, sans se cacher, sans prendre des routes obliques et désertes, il marche directement vers les royales portes ; il interroge, il est interrogé à son tour; dans ses questions et dans ses réponses, toujours vif, toujours adroit, il montre un front calme et audacieux.

Vafrin tourne autour des places, autour des tentes ; il considère les guerriers, leurs armes et leurs chevaux; il apprend le nom des chefs, étudie leurs mouvements et

leurs ruses. Désireux de plus vastes renseignements, il épie et pénètre les desseins les plus cachés. Enfin j par son habileté et sa prudence, il arrive près de la tente du chef; la toile est déchirée, et par une ouverture on découvre tout, même dans les mystérieuses salles de la royale demeure ; les secrets ne peuvent échapper à un homme placé au dehors. Vafrin regarde à travers cette ouverture : on le croirait chargé de la réparer.

Émiren est sous sa tente, debout, la tète nue, revêtu de ses armes et d'un manteau de pourpre; plus loin, deux pages tiennent son casque et son boucher; il s'appuie sur une lance et fixe un guerrier d'une taille gigantesque, d'un aspect cruel et menaçant. Vafrin écoute ; il entend prononcer le nom de Godefroi, et à ce nom il prête une oreille plus attentive : « Tu es donc bien sûr, disait Emiren au guerrier, de donner la mort à Godefroi.^ — Oui, répondait Ormond, et je jure de ne plus revenir à ta cour si je ne suis vainqueur; je devancerai même ceux qui m'accompagneront dans ce complot. Pour récompense, je réclame l'autorisation d'élever au Caire un trophée des armes du Chrétien, et d'y graver ces mots : « Ormond enleva ces armes au capitaine des Francs, destructeur de l'Asie, dans un combat où il lui arracha le cœur ; il les a ici suspendues afin de perpétuer la mémoire de cet exploit. « — Notre généreux monarque ne laissera point sans honneur une action aussi importante, ajoute Emiren ; non-seulement il fera droit à ta demande, mais il y joindra un plus noble salaire. Apprête ton déguisement et tes armes: le jour de la bataille approche. — Tout est déjà prêt, » réplique Ormond. Les deux Païens se taisent. Ce discours jette Vafrin dans le trouble et l'incertitude; quels peuvent être ce complot, ce déguisement.^ il ne peut le deviner.

Il se retire, agité, et passe la nuit sans fermer la paupière. Le lendemain, avec la nouvelle aurore, le camp déploie ses enseignes, et Vafrin marche à la suite des

bataillons; lorsque l'armée se repose, il s'arrête, et se rend sous les tentes pour découvrir la vérité. Bientôt il reconnaît Armide, assise sur un trône éclatant, au milieu de ses guerriers et de ses femmes; l'enchanteresse soupire, et s'entretient avec ses pensées; sa tête est appuyée sur ses mains d'albâtre, et ses regards de feu sont attachés à la terre ; on ne sait si elle pleure, mais dans ses yeux roulent des perles liquides. A is-à-vis d'elle, le fier Adraste semble ne plus vivre ni respirer, tant sa vue et ses désirs sont tournés vers Armide! Tisapherne, auprès d'eux, les examine et s'enflamme; l'amour, la rage et le dépit colorent son visage.

Altamore, entouré d'un cercle de femmes, met un frein à ses passions; il dirige avec réserve d'avides regards sur les mains, sur la belle figure d' Armide; il contemple ses attraits qu'un voile recouvre à peine. Enfin Armide lève les yeux ; son front est calme ; un doux sourire, rapide comme l'éclair, dissipe le nuage de ses chagrins : " Seigneur, dit-elle à Adraste, le souvenir de ton courage bannit la tristesse de mon âme ; j'espère sous peu être vengée, et cet espoir adoucit ma colère. — Secoue tes ennuis, répond l'Indien; redonne à ton visage sa sérénité; bientôt ma main vengeresse amènera Renaud captif, ou tu verras à tes pieds sa tête impie : j'en ai fait le serment. " Tisapherne se tait : la jalousie est dans son cœur. Armide le regarde : « Et toi, seigneur, s'écrie-t-elle, à quoi penses-tu? — Moi, répond Tisapherne d'un air moqueur, je suivrai de loin et d'un pas timide, la valeur de ce terrible guerrier. » Ces mots piquent l'amour-propre de l'Indien: « Avec raison tu me redoutes, lui dit-il; tu marcheras à ma suite et à l'écart. — Si j'étais maître de mon courage, réplique Tisapherne en agitant sa tête altière; si je pouvais librement manier mon épée, on verrait bientôt lequel de nous a le plus d'audace ; ni ta personne, ni tes menaces, ni ton fer ne m'épouvantent : je ne crains que le Ciel et mon amour ! >. Il dit, et soudain Adraste se lève

pour le provoquer; mais Armide le prévient et les sépare: «Chevaliers, s'écrie-t-elle, pourquoi me priver d'une promesse si souvent jurée? Vous êtes les champions de ma cause; un pareil titre doit établir la paix entre vous. En vous insultant, vous m'insultez moi-même; vos injures m'outragent, vous le savez. » Ainsi elle parle, et fait ployer sous son joug de fer l'àme irritée des deux Païens (5).

Vafrin entend ces discours; il s'éloigne et tache de pénétrer le vaste complot : ses recherches sont vaines, partout règne le silence. Le fidèle écuyer adresse des questions importunes, et les obstacles accroissent son ardeur ; il est décidé à sacrifier sa vie, ou à découvrir le grand secret. Il emploie mille moyens inconnus, mille ruses nouvelles, et ne peut parvenir à connaître ni les armes, ni les détails de la conjuration. Enfin, la fortune lui vient en aide, et délie les nœuds de cette difficulté; il apprend, d'une manière certaine, quelles sont les embûches dont on menace le pieux Bouillon.

Vafrin rentre sous la tente où Armide, implacable ennemie, est encore assise au miUeu de ses défenseurs ; le Chrétien veut poursuivre ses investigations dans un lieu où sont réunies tant de peuplades différentes; il aborde une jeune fille comme s'il la connaissait depuis longtemps, et lui parle d'un ton affable, comme si l'amitié les unissait : « Moi aussi, je voudrais bien être le champion d'une beauté, dit-il en plaisantant ; je désirerais abattre avec ce fer la tête de Renaud ou de Bouillon ; et, si tu en as le désir, demande-moi la vie d'un de ces chefs barbares.» Vafrin espère amener ce discours frivole aune conversation plus sérieuse; il sourit, et un geste qui lui était familier le dévoile. Au même instant, une femme arrive, le fixe et s'approche : « Je te dérobe à mes compagnes, lui dit-elle, et te choisis pour mon champion; tu ne feras point un mauvais usage de ton amour. Tu es mon chevalier; je veux à l'écart m'entretenir avec toi. »

Ils s'éloignent : « Je t'ai reconnu, Tafrin, poursuit la jeune femme; tu dois aussi me reconnaître. » L'écuyer cache son trouble, et se retourne en souriant : « Je ne me souviens pas de t' avoir jamais vue, s'écrie-t-il ; tu es digne d'être admirée ; mais tu me donnes un nom différent du mien. J'ai reçu le jour sur les plaines brûlantes de Biserte ; Lesbin fut mon père, et je m'appelle Almansor. — Je n'ignore point ta naissance, continue l'étrangère; je ne m'opposerai pas à tes projets. Ne déguise rien à une amie qui, pour sauver tes jours, sacrifierait son existence. Je suis fille d'un roi, je suis Herminie, naguère esclave de Tancrède, et ta compagne. Confiée à tes soins, j'ai passé deux mois heureux dans une douce captivité ; tu m as toujours traitée avec courtoisie. Regarde : c'est bien moi! « Vafrin l'a examinée d'un coup d'œil attentif, et bientôt il se rappelle ce gracieux visage. « Tu peux vivre auprès de moi en sûreté, ajoute Herminie; je le jure par le soleil et par les cieux! Je te prie même de me reconduire dans ma chère prison; je passe de tristes nuits, de lugubres journées ; ma vie et ma liberté sont remplies d'amertume. Si tu séjournes ici comme espion, la fortune te favorise; je te dévoilerai le complot, et je t'apprendrai ce que tu aurais difficilement connu. )•

Ainsi s'exprime Herminie, et Vafrin la regarde en silence; il a souvenir d'Armide, de sa fausse image. Les femmes sont indiscrètes, trompeuses ; elles veulent et ne veulent plus : insensé l'homme qui se fie à leurs discours. Telles sont les pensées du Chrétien. « S'il te convient de venir, dit-il enfin à la jeune fille, je serai ton guide; occupons-nous de ce projet : garde tes révélations pour un moment plus opportun. « Soudain ils se disposent à fuir, et ils préparent leurs coursiers. Vafrin quitte le premier les tentes; Herminie retourne auprès de ses compagnes, et s'y arrête un instant; elle leur parle de son nouveau champion, elle a l'air de le prendre en moquerie ; puis elle sort, et va rejoindre le fidèle écuyer :

tous deux franchissent bientôt et le camp et la plaine.

Déjà les voyageurs arrivent clans un chemin désert, déjà ont disparu les tentes des Barbares : « Dis-moi, s'écrie Vafrin, quels sont les pièges tendus contre la vie du pieux Bouillon.^*)' Alors Herminie lui dévoile le complot : « Huit guerriers de la royale cour, parmi lesquels le plus célèbre est Ormond l'Invincible, ont conspiré par haine ou par vengeance ; voici leur plan. Le jour où le royaume d'Asie sera disputé dans une grande bataille entre deux grandes armées, ces guerriers porteront un vêtement français, la croix sur leur cuirasse, et les couleurs blanche et or, comme les gardes de Godefroi; sur leurs casques ils auront un signe connu des Païens. Dans le choc et la mêlée des troupes, ils se mettront en marche, ils entoureront le vaillant capitaine, ils se montreront ses amis et ses défenseurs; mais ils seront armés d'un fer empoisonné, et chacune de leurs blessures deviendra mortelle. Et, parce que je connaissais les coutumes, les armes et les habits des Chrétiens, les Barbares m'ont fait dessiner leur déguisement : j'ai été contrainte à cette œuvre coupable. Ces raisons m'obligent à fuir le camp et toute demande impérieuse; je déteste et j'abhorre la souillure d'un acte déloyal.

» Ces raisons ne sont pas les seules ! » Herminie n'a pu retenir ces dernières paroles, à peine articulées; elle se tait, baisse les yeux, et la rougeur colore son visage. Vafrin veut lui arracher son secret : « Pourquoi ce peu de coniiance.^^ s'écrie-t-il ; pourquoi cacher les véritables mO' tifs à ton fidèle servant?» La jeune fille pousse un soupir, elle parle d une voix faible et tremblante : « Eloigne-toi pour toujours, disait-elle, pudeur dont j'ai si peu gardé les lois; tu n'as sur moi aucun empire. Vainement tu essaierais de cacher avec tes chastes feux les feux de l'amour; autrefois j'aurais dû céder à tes conseils, et non maintenant que la destinée m'a rendue errante. "

Herminie ajoute; « Dans cette nuit l'uneste à mon exis-

tence, funeste à ma patrie vaincue et captive, je perdis plus que je ne parus perdre 5 alors commencèrent mes grandes infortunes. La privation d'un royaume m'eût semblé chose légère, si, en sacrifiant ma puissance et mes Etats, je ne m'étais sacrifiée moi-même 5 mon cœur, ma raison et mes sens m'abandonnèrent pour ne plus revenir. Tu le sais, Vafrin; à la vue des massacres, j'accourus vers ton maître; je l'avais aperçu le premier, couvert de son armure, mettre le pied dans ma royale demeure, et m'inclinant devant lui : « Invincible guerrier, lui dis-je, accordemoi ta pitié, ta clémence. Je ne te supplie point de me laisser la vie, mais sauve mon innocence et mon honneur. " Le chevalier me présenta la main, et n'attendit pas la fin de ma prière : « Jeune beauté, me répondit-il, tu ne m'imploreras pas en vain : je serai ton défenseur et ton appui. « Aussitôt je ne sais quoi de suave et de tendre s'infiltra dans mon âme, et s'y transforma en blessure, en incendie.

» Tancrède, auprès de moi, partageait mes chagrins ; ses douces paroles consolaient ma douleur : « Je te cède ta liberté entière, me répétait-il, je ne veux point de tes dépouilles. ^> Hélas ! il m'arrachait ce qu'il voulait me donner : c'était un vol sous la forme d'un présent. Tancrède me rendait ce que j'avais de moins précieux, et il usurpait tout pouvoir sur mon cœur ! L'amour se cache avec peine ; souvent je te parlais de mon maître; en voyant ma faiblesse, tu t'écriais : « Herminie, l'amour te consume. « Je ne l'avouais pas; mes soupirs étaient les fidèles interprètes de mon âme, et mes regards, plus encore que mes discours, trahissaient peut-être mon ardeur.

^) Malheureux silence ! que n'ai-je alors sollicité des remèdes à mes maux? Ne devais-je pas briser plus tard le frein de mes désirs ? Je partis, ayant au fond du cœur la blessure que je croyais mortelle; je demandai protection pour ma vie, et bientôt, excitée par l'amour, j'oubliai toute réserve. Je me dirigeai de nouveau vers mon vainqueur :

il m'avait rendue maladive, seul il pouvait me guérir; dans ma route je faillis tomber aux mains d'une troupe de i^arbares; je me réfugiai en un lieu de'sert, écarté, et j'y vécus, jeune bergère, dans une cabane isolée au milieu des bois. Mes pensées, affaiblies par la crainte, se réveillèrentje voulus retourner auprès de Tancrèdc-; un même péril vint m'arrêter; la fuite n'était plus possible, et des bandes pillardes d'Egyptiens me conduisirent à Gaza. Je fus offerte à leur capitaine, respectée et comblée d'honneurs tant que je demeurai avec Armide. Ainsi, plusieurs fois captive, je me suis toujours soustraite à la servitude. Voilà mes cruelles aventures; souvent esclave, souvent mise en liberté, je porte encore mes premiers fers. Ab ! puisse le chevalier qui m'a donné ces liens indestructibles, ne pas me dire : c Fille errante, cherche un autre asile loin de moi ! » Mais puisse-t-il accueillir mon retour avec pitié et me recevoir dans mon ancienne prison ! >. Telles sont les paroles d'Herminie au Chrétien; tous deux poursuivent leur marche, et la nuit et le jour.

Yafrin évite les routes fréquentées-, il franchit les sentiers les plus courts, les plus sûrs. Au moment où le soleil s'efface, où les ombres surgissent à l'orient, les voyageurs arrivent près de la Cité ; ils aperçoivent des traces sanglantes ; le corps d'un guerrier obstrue le chemin et sa figure tournée vers le ciel semble respirer la menace. C'est un Païen ; on le reconnaît à ses armes , à ses vêtements. Vafrin s'en éloigne. A peu de distance, un autre guerrier attire ses regards : « Celui-ci est chrétien , » dit l'écuyer; la couleur brune de l'habillement lui inspire des doutes; il met pied à terre, découvre le visacre du cadavre : « Ciel, s'écrie-t-il, c'est Tancrède ! Tancrède frappé de mort! »

L'infortunée. Herminie s'était arrêtée pour examiner l'Infidèle; les cris douloureux de Vafrin lui déchirent le cœur; au nom de Tancrède, à l'aspect de su belle tête décolorée, elle accourt éperdue; elle se précipite, s'é-

386 JÈUTISALEM DÉLIVRÉE,

lance de son coursier, inonde de ses larmes le Chrétien; d'une voix entrecoupée de sanglots, elle s'écrie : «Triste et funeste vue! dans quel moment m'amène ici la destinée ! Après une longue séparation, je te revois, Tancrède, et tu ne me vois plus î tu ne me vois plus, quoique placée devant toi; je te retrouve, et en te trouvant je te perds pour toujours. Eussé-je jamais pensé que ta présence deviendrait pour moi un tourment.^ Je n'ose te recrarder : que ne suis-je privée de la lumière ? Hélas! où est la flamme qui brillait autrefois dans tes yeux ? où est ton teint vermeil ? où est la sérénité de ton front ?

» Cependant, pâle et défait, tu me plais encore. Si tu entends mes plaintes, si elles pénètrent jusqu'à toi, pardonne à l'audace de mes désirs, à mon ardeur téméraire ; je voudrais ravir à la mort une partie de ses droits en ranimant tes lèvres éteintes, et ta bouclie d'où sortirent tant de douces paroles qui me consolèrent dans mes chagrins. Recois mes soupirs; accueille mon âme : permets-lui de suivre la tienne. » Herminie se lamente, gémit ; ses yeux se transforment en deux ruisseaux de larmes. Cette eau vivifiante rappelle Tancrède à la vie; il entrouvre ses lèvres, et les yeux toujours fermés, il pousse un soupir qui se confond avec les soupirs de la jeune fille. Herminie sent respirer le chevalier, elle redouble de force : « Ouvre lès yeux, Tancrède, s'écrie-t-elle, vois couler mes pleurs; regarde-moi; je veux t accompagner dans le voyage éternel, je veux mourir à tes côtés. Ne te hâte pas de me fuir : accorde à ma prière cette dernière faveur. »

Tancrède ouvre ses yeux appesantis et les referme aussitôt. Herminie continue ses plaintes. « Il n'est pas mort, ditVafrin à sa compagne; donnons-lui des soins, plus tard nous pleurerons. « Le fidèle écuyer désarme son maître, Herminie le seconde d'une main tremblante et fatiguée; elle examine les plaies ; instruite dans l'art de les panser, elle espère leur guérison. Tancrède épuisé perd tout son sansf, et au milieu de ces contrées désertes Herminie n'a

que son voile pour entourer les blessures. L'amour suggère à sa pitié une nouvelle ressource ; de ses cheveux elle étanche le san<^ et de ces mêmes cheveux dont elle se dépouille, elle lie et refef-me les plaies.

Le peu d'étendue de son voile ne suffit pas à des blessures aussi profondes; elle n'a ni dictame, ni plantes salutaires, mais elle sait de puissantes paroles magiques. Déjà le guerrier sort de son assoupissement mortel, déjà il peut entrouvrir ses mobiles paupières; il voit son écuyer et la jeune fille revêtue d'un costume barbare : « Vafrin, dit-il, comment et depuis quand dans ces lieux ? Et toi, qui es- tu, douce et généreuse femme? » Herminie, joyeuse et craintive, soupire ; la rougeur colore sa belle figure : «■ Tu sauras tout, répond-elle; en ce moment je t'invite au silence et au repos. Mes soins te rendront bientôt la vie; prépare-leur une récompense. » Elle dit, et soulève contre ses «enoux la tête du chevalier.

Cependant Vafrin songe à reconduire son maître avant que la nuit devienne plus obscure. Un groupe de Fidèles arrive; l'écuyer reconnaît les soldats qui entouraient Tancrède lorsqu'il affrontait le Circassien et l'appelait à la bataille. Le vaillant champion leur avait défendu de le suivre; ils le cherchaient alors avec inquiétude; beaucoup d'autres Francs les accompagnent, et parviennent à découvrir le guerrier; ils le placent sur une espèce de siège formé par la réunion de leurs bras : « Et l'intrépide Argant restera donc ici la proie des corbeaux? s'écrie Tancrède. Ah! ne le laissez pas sans lui rendre hommage, sans lui donner une sépulture. Je ne conserve aucune haine contre ce buste inanimé; Argant a péri avec courage; il a droit aux honneurs, seule et dernière justice qui nous reste sur la terre après la mort. '. Tancrède reçoit de nombreux secours; il fait porter derrière lui les dépouilles de son ancien rival, et Vafrin marche à côté d' Herminie, conmie le gardien d'un objet précieux.

"Ne me conduisez pas sous ma tente, ajoute le prince

388 JÉRUSALEM DÉLITRÉE.

chrétien, mais dans la royale ville ; si un événement menace ma fragile existence, c'est là qu'il doit m' atteindre, et peutêtre le lieu où expira 1 Homme immortel me rendra la route des cieux plus facile : ainsi se réaliseront mes pieuses pensées, je toucherai au but de mon pèlerinage et de mes vœux. V Soudain, transporté à Jérusalem, on le pose sur un lit où il s'endort d'un sommeil paisible. \ afrin trouve à Herminie un asile secret non loin de Tancrède; ensuite il se rend auprès de Godefroi, et pénètre jusqu'à lui sans obstacle ; il le voit occupé à peser les conseils et à discuter divers projets pour sa nouvelle entreprise.

Le capitaine est assis à côté du corps maladif de Raimond y les plus sages, les plus illustres de ses guerriers l'environnent; tous gardent le silence, et 1 écuver s'exprime ainsi : « Seigneur, je suis allé d'après tes ordres au milieu des Infidèles; j'ai parcouru leur camp, mais n'attends pas de moi le détail de ces innombrables armées. J'ai vu l?s Barbares couvrir les montagnes, les plaines et les vallons ; partout où ils arrivent, où ils s'arrêtent, ils dépouillent la terre, dessèchent les fleuves et les fontaines; les eaux de la Syrie ne peuvent suffire à les désaltérer, et ses moissons à les nourrir. La plupart de leurs fantassins et de leurs cavaliers, soldats inutiles, sans discipline et sans ordre, combattent de loin, et ne savent pas manier le fer. Il y a cependant de braves troupes sous les étendards de la Perse; la garde immortelle du roi est la plus redoutable. Toujours au complet, on la nomme Immortelle; les rangs n'y sont jamais vides, et des hommes nouveaux remplacent les absents. Le chef de l'armée est Emiren (6 ; nul ne peut égaler sa valeur, sa prudence, et le roi lui ordonne d'employer tout son art pour vous entraîner à un rude combat.

^' Dans deux jours paraîtra cette armée ennemie, j'en ai la certitude. Pvenaud, songe à défendre ta vie; ils la convoitent et la désirent; les plus vaillants, les plus célèbres ont aiguisé contre toi leurs fers et leur colère; Armide elle-même s'est donnée au guerrier qui, ayant abattu ta

tête, pourra la lui offrir. On remarque parmi eux, le noble, le courageux persan Altaniore, roi de Samarcande ; le géant Adraste, homme dépourvu de sentiments humains, et dont le royaume touche aux portes de l'aurore : Adraste monte un éléphant, et s'en sert comme d'un coursier. Là aussi se trouve Tisapherne, aucpiel la renommée , d'une voix unanime, prodigue la louange. >•

Tel est le discours de Vafrin. Le visage du jeune Ptenaud s'entlamme, ses yeux étincellent; il ne peut contenir son impatience, et voudrait déjà se précipiter au milieu des ennemis. Vafrin se tourne vers Bouillon : « Seigneur, ajoute-t-il, ce que j'ai dit est peu de chose. Voici maintenant un affreux projet des Barbares : ils emploieront contre toi la trahison, cette arme de Judas. .- Le fidèle écuyer expose ensuite les détails du complot; il fait connaître les ruses, les déguisements, les bravades et les récompenses promises. On l'interroge, il répond à toutes les questions. Bientôt un profond silence s'établit; le capitaine dirige ses regards sur le comte de Toidouse : « Quel est ton avis? lui dit-il.

— Il me semble, s'écrie Raimond, que demain, avec la nouvelle aurore, on ne doit pas donner un deuxième assaut, comme cela était décidé ; il faut investir la tour et empêcher la sortie de ceux qu'elle renferme. Faisons reposer nos troupes, disposons-les à une grande bataille ; tu rélléchlras s'il vaut mieux tenir l'ennemi en échec, ou employer la force ouverte. Avant tout, il est urgent d'avoir soin de tes jours; avec toi nous sommes sûrs de vaincre; sans toi, quel serait notre guide, où serait notre appui? Change le vêtement de tes gardes, afm qu'on puisse reconnaître les traîtres; par c<î moyen tu découvriras les fraudes : tes ennemis se livreront eux-mêmes.

— Tu fais preuve d'amitié et de sagesse, selon ta coutume, réplique le capitaine. Je prononce sur ce que tu n'oses conseiller : nous marcherons contre les troupes ennemies. L'armée victorieuse de l'Orient ne peut rester

cachée derrière u'.i nmr ou un rempart; les impies éprouveront notre valeur dans la plaine, en face du soleil et de ses plus vives clartés; ils ne soutiendront pas notre terrible aspect, ni l'éclat de notre gloire, ni la vue de nos armes, et sur les débris de leur puissance nous établirons notre empire. La tour devra se rendre, ou bien, privée de défenseurs, nous l'envahirons aisément. » A ces mots, le magnanime Godefroi se tait; il s'éloigne, et l'apparition des étoiles invite au sommeil chaque guerrier.

(1) La bataille acharnée entre Argant et Tancrédc est une de ces grandes lices que les lois de la chevalerie nommaient combat à outrance; il n'y avait alors que peu ou point de quartier à espérer pour l'un et l'autre adversaire. Le combat à outrance commençait par l'échange de formidables coups de lance ; chaque chevalier fournissait ce qu'on appelait la carrière, c'est-à-dire que les deux champions se précipitaient la lance en arrêt; si l'un était renversé, son ennemi se jetait sur lui l'épée au poing, et ii avait le droit de le tuer, à moins que la courtoisie ne lui inspirât ses lois généreuses, comme cela se voit presque toujours dans les épo|)ées du moyen âge. Souvent la lance des chevaliers, faite en bois de frêne durci, se brisait en éclats sur le cui>sard, le bouclier ou la cuirasse, et soudain chacun d'eux, se raflVrmi.ssant sur ses élriers, saisissait son fer ; la lutte recommençait, et faisait jaillir mille étincelles de l'armure des combattants. Celle armure était souvent si impénétrable, que la pointe de l'épée ne jxiiivait trouver le plus petit joint. Alors venait la dernière période du combat : les deux adversaires se prenaient corps à corps et luttaient vigoureusement, le poignard de miséricorde à la main, ou bien avec la masse d'armes, (^est évidemment un de ces combats à outrance, si fré(iuents dans les romans de chevalerie, que le Tasse a voulu re|)roduire. Les chroniques contiennent quelquefois de nombreux détails sur ces terribles luttes qui, d'ailleurs, appartiennent à toutes les œuvres épiques et chevaleresques depuis Homère. La plus belle description se trouve dans les Chroniques de Saint-Denis, quand le narrateur raconte la bataille de Bovines, sous Philippe-Auguste; on sait que le roi de France fut renversé de son cheval, et que son adversaire ne put jamais trouver un joint à son armure pour l'atteindre et le blesser.

(2) De tous les édifices antiques, le plus vaste, le plus magnifique dont l'histoire nous ait transmis le souvenir, est le temple bâti dans Jérusalem par Salomon: l'or, l'argent et l'airain, les cèdres du Liban et la pierre deTyr avaient servi à le construire. Il renfermait trois enceintes : la première s'appelait le parvis des Gentils; la seconde, le parvis des Israélites; et la troisième, le parvis des Prêtres. Dans cette troisième enceinte se trouvaient le Saint et le Saint des Saints. Le Saint contenait le chandelier à sept branches, la table des pains, l'autel des parfums; il ny avait dans le Saint des Saints ou sanctuaire que l'arche d'alliance, et il n'était permis qu'au grand pontife d'y entrer

une fois par an, après des cérémonies et des purifications nombreuses. Cent cinquante mille ouvriers travaillèrent au Temple pendant plus de sept ans, et il fut entièrement fini la onzième année du règne de Salomon (1005 avant J.-C). — Comparez, pour tous les détails, les merveilleuses descriptions de Joséphe, liv viii ; le Codax Middoth, et le chap. VI du troisième livre des Rois.

Quatre cent soixante-dix ans après sa construction, ce premier temple fut incendié et détruit de fond en comble parNabuzardan, l'un des capitaines de Nabuchodonosor, qui, s'étant emparé de Jérusalem, renversa ses palais, ses fortifications, et emmena captifs les habitants. Après la captivité, le Temple fut reconstruit par Josué et Zorobabel ; Hérode l'Ascalonite le rebâtit en entier, mais il fut ravagé et brûlé de nouveau, lorsque Jérusalem tomba au pouvoir de Titus et des Romains. Près de six siècles s'écoulèrent, et le Temple n'était plus qu'un monceau de ruines ; l'an 638, le calife Omar, maître de Jérusalem, voulant bâtir une mosquée, choisit la partie orientale de l'enceinte du temple de Saîomon, à l'angle sud-est de là Cité. Cette mosquée existe encore, et conservé le nom de son fondateur. Tancréde futlepremierdes Croisés qui pénétra dans la mosquée d'Omar, d'où il retira d'immenses richesses ; les Chrétiens y firent de nombreux changements, ils tapissèrent les murailles de pieuses peintures : quatre-vingt-huit ans plus tard, Saladin victorieux les effaçait. — Voyez les fragments d'historiens arabes, traduits par M. Reinaud {Bihl. des Croisades, ipag- 214 et suivantes).

De nos jours, El Haràm ou le Temple est la réunion de plusieurs bâtiments élevés à différentes époques de l'islamisme; on y entre par neuf portes ; ce n'est pas une mosquée seule, mais un groupe de mosquées. Son nom El Haràm signifie un lieu fermé à tous ceux qui n'adorent pas le prophète. L'entrée des mosquées n'est défendue par aucun précepte canonique, et à Constantinople même, les Francs visitent la mosquée de Sainte-Sophie quand ils sont porteurs d'un firman; mais aucun gouverneur musulman n'oserait permettre à un Chrétien de franchir le seuil des temples de la Mecque et de Jérusalem. Cependant le Père Roger, au milieu du xyii*" siècle, parcourut la mosquée d'Omar ; il y compta jusqu'à sept mille lampes, fruit de la piété des Croyants, car Mahomet a promis des récompenses à ceux qui feraient des offrandes dans le temple de Jérusalem : « Un jour, écrit l'historien arabe Enisol-Djelil,Maimouna, fille de Saad, l'esclave du prophète, lui dit : «O prophète, donne-nous une décision sur Jérusalem ? —Il répondit : C'est la terre où les nations seront rassemblées etdispersées au jour du jugement. Allez-y et priez-y, car une prière que vous y aurez faite en vaudra mille autres. — Mais, répliqua Maimouna, et les présents, si nous ne pouvons y aller? — Que celui, ajouta le prophète, qui ne peut y aller, y envoie une lampe et de lliuile pour nourrir les lampes, et il aura le même mérite que s'il y était allé en personne. Lorsqu'un de vous aura allumé une lampe à Jérusalem, les anges ne cesseront d'implorer pour lui la miséricorde de Dieu tant qu'elle jettera quelque lueur ; et celui qui y fera une fondation pieuse obtiendra une prolongation de sa vie pour quinze ans; ses enfants et ses richesses s'accroîtront. »

La partie principale du Icniple de Jérusalem est composée de deux édifices qu'on pourrait regarder comme deux temples différents; mais par leur situation, ils forment un ensemble, un vaste tout. On les nomme ; l'un, EL Aksa ; l'autre, El Sakhra. Ce dernier prend son nom d'une roche vénérée Ats ^Musulmans, qui croient que dans ce lieu les prières sont le plus agréable à la Divinité : « C'est par celte raison, écrit Ali-Bey, que tous les prophètes, depuis la création du monde jusqu'à Mahomet, y sont venus prier; et, actuellement encore, les prophètes et les anges y viennent en troupes invisibles pour faire leur prière sur la roche, non compris la garde ordinaire de soixanle-di.v mille anges qui l'entoure perpétuellement. » La nuit que Mahomet fut enlevé de la Mecque par l'ange Gabriel, disent les Musulmans, et (ju'il fut transporté dans les airs sur la jument El Boràk, qui a la tète d'une belle femme, une couronne et des ailes, le prophète vint prier sur El Sakhra; la roche, joyeuse de porter ce saint fardeau, s'affaissa et reçutl'empreinte du pied sacré du prophète. Les Croyants touchent cette empreinte avec la main, et se sanctifient en passant la même main sur leur barbe et leur figure. — Consultez le y'oyage d' Ali-Bey. tome m, chap. G et 7 ; les Mines d'Oricnl, tome ii, pag. 382, et Vllincrairedc M, de Chateaubriand, [jarl. iv.

(3) C'est avec un douloureux étonnement qu'on lit dans les chroniques le récit des massacres de Jérusalem; on n'y trouve pas une plainte, pas un mot de blâme. Quelle était donc cette génération si implacable, pour considérer comme un fait simple et naturel la destruction de tout un peuple ? Les lois de la guerre avaient été transmises au moyen Age par l'Orient, et l'on sait que dans l'antiquité il n'y avait aucun quartier à espérer pour les vaincus ; les populations étaient dis- [)ersées, transplantées d'une terre dans une autre: c'est ainsi que disparurent les Assyriens, les Babyloniens, et tant de grandes nations de l'ancien monde. Les Chrétiens et les Musulmans avaient adopté ce droit impitoyable de la victoire; ils ne se considéraient pas comme des hommes de la même nature, d'une semblable espèce; le Musulman donnait l'épithète de chien au Fidèle, et le Fidèle répliquait par des paroles plus outrageantes encore contre les mécréants. Quand donc Jérusalem fut prise d'assaut, rien d'étonnant que les Chrétiens ne fissent aucun quartier à ces Sarrasins maudits qui détenaient le tombeau du Sauveur; que de souffrances durant le siège! que d'outrages à venger! Cela explique les tristes détails qu'on va lire et la naïveté cruelle ÛC!> écrivains de la Croisade.

Le Tasse attribue à Renaud ce que Raoul de Caen raconte de Tancrède; on remarquera même une certaine ressemblance de style et de pensées entre le grand [joëte et le chroniqueur : « Semblable à un lion plus encore (lu'à un homme, s'écrie avec enthousiasme Raoul de Caen, Tancrède, dans sa fureur, vole à de plus grands exploits. Ce qu'aucun des deux Ajax n'eiU même imaginé, ce que n'eussent osé ni Hector, ni Achille, tout cela est facile à Tancrède, au pelil-filsde Guiscard. L'enceinle intérieure du Temple, enceinte vaste et étendue, entourée de

su JERUSALEM DÉLIYRÈE.

fortes murailles défendues par deux portes de fer, avait recueilli les fuyards, ou, pour mieux dire, tous les habilaiits de la ville, chassés par la frayeur et cherchant à échapper aux horreurs de la guerre. Le fer le plus dur les protège; mais Tancréde, plus dur que le fer, frappe, brise, renverse les portes, et pénétre au milieu d'eux; il se précipite, les met en fuite, et l'ennemi ne trouve aucun abri devant lui. Dès que les portes sont ouvertes, les flots de sang qui sont répandus font voir, ô Tancréde, ce que peuvent ta valeur et ton épée ! Qui aurait le temps de raconter en détail et les joies de ceux qui massacrent et les douleurs de ceux qui sont massacrés, et tous les biens qui sortent de tant de maux î Mars déploie sa fureur de mille manières, il agit par mille moyens, il entasse des milliers de victimes. La colère s'abandonne à tous ses emportements, le glaive moissonne tout ce qu'il rencontre. Courage, saintes fureurs; courage, glaives sacrés; courage, sainte destruction, ne ménagez rien; tombez sous les coups, race dépravée, qui avez répandu le sang innocent, qui devez maintenant donner tout le vôtre. Vous qui avez tant de fois déchiré le Christ en mille pièces, recevez à votre tour les châtiments que font retomber sur vous les membres du Christ.

» Ainsi est brisé l'acier et le fer, le bois de cèdre et l'airain, le cyprès et l'or des belles portes de Salomon; tout s'écroule, tous les passages sont livrés aux combattants; un petit nombre d'hommes triomphe d'un nombre infini d'ennemis. Dans ce conflit, ils se transpercent et se tuent les uns les autres; tantôt ceux qui sont encore sains et saufs frappent les blessés de mille manières diverses, et tantôt en tombant ils atteignent et blessent ceux qui sont couchés par terre sans avoir reçu de blessures. Les morts même, étendus sur le sol, tuent parfois les vivants. Plus cette populace est nombreuse, plus le désastre sMccroît: celui qui tombe resserre celui qui demeure debout, et celui-ci presse celui qui est tombé; le glaive n'en épargne aucun, il pénétre partout ; de larges ruisseaux de sang inondent l'édifice, il s'y forme un lac d'un si horrible aspect, que ceux même qui l'ont fait en ont horreur; les portes, les murailles, les colonnes, tout est couvert de sang ; le pavé même a disparu sous le sang, et les jambes ne peuvent atteindre aux marbres qu'en étant elles-mêmes submergées. » ( Raoul de Caex, chap. 128 à 134.)

« Parmi les Sarrasins, ajoute Raimond d'Agiles, les uns étaient frappés de mort, ce qui était pour eux le sort le plus doux; d'autres, percés de flèches, se voyaient forcés de s'élancer du haut des tours; d'autres encore, après avoir longuement souffert, étaient livrés aux flammes et consumés. On voyait dans les rues et sur les places de la ville des monceaux de têtes, de mains et de pieds. Mais tout cela n'était encore que peu de chose, si nous en venons au temple de Salomon, où les Sarrasins avaient coutume de célébrer les solennités de leur culte. Qu'arriva-t-il en ces lieux? Si nous disons la vérité, nous ne pourrons obtenir croyance ; qu'il suffise de savoir que dans le temple et dans le portique de Salomon on marchait à cheval dans le sang jusqu'aux genoux des cavaliers. Juste et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu même reçût le sang de ceux dont les blasphèmes

contre lui l'avaient si longtemps souille'' » — (c Nous n'avons jamais lu, continue Guibert de Nogent, qu'on ait fait un si grand massacre de Gentils; Dieu, leur rendant la pareille, frappa, par un juste retour, ceux qui avaient si longtemps infligé toutes sortes de châtiments et de supplices aux pèlerins qui voyageaient pour l'amour de lui. Il n'est personne, en effet, sous le ciel, qui jtuisse comprendre tons les maux, toutes les tribulations, toutes les tortures mortelles (|ue les insolents Gentils faisaient endurer à ceux (lui allaient visiter les lieux saints, et l'on doit croire, sans aucun doute, que Dieu en était bien plus affligé que de la captivité même de sa croix et du sépulcre, livrés entre des mains profanes. » (GriBiRT DE NoGENT, liv. Vil.) — Voïjcz aussi Albert d'Aix, liv. VI ; Robert le moine, liv. ix, et la lettre écrite au pape Pascal II et aux Fidèles, par l'archevêque de Pise, Godefroi de Bouillon et Raimond de Saint-Gilles, où ils disent que dans le temple et le portique de Salomon, le sang vil des Sarrasins montait jusqu'au poitrail des chevaux. Dom Martène a publié le texte de cette lettre : yovus Thésaurus anecdotorum, t. i; une traduction en a été faite dans les pièces justificatives du travail de M.Michaud.

On se demandera peut-être comment le Tasse, qui vivait à une époque comparativement moderne, a conservé ce même caractère d'insensibilité froide en racontant les massacres de la Cité sainte : « O justice du Ciel, s'écrie-t-il, moins tu es prompte, plus tes châtiments sont terribles aux coupables. Le Païen criminel lave de son sang le Temple, asile de ses profanations I» C'est qu'au xvi'" siècle les haines contre le Turc existaient vivaces encore; la lutte était fortement engagée contre l'islamisme; on se battait à Lépante, dans la Hongrie, sur les côtes d'Italie même, et le poète s'est fait l'écho des ressentiments de la chrétienté en armes.

(i) Les Orientaux sont les premiers inventeurs des inslriiments de musique militaire; en suivant attentivement les historiens arabes, on voit que les clairons, les buccines, et plus tard le tamboiir, furent empruntés par les Francs aux peuplades orientales; le tambour surtout joue un très-grand rôle dans les démonstrations militaires, telles que les rapportent les chroniciues de l'Orient; i)lusieurs manuscrits sont même ornés de dessins où se mettent en trophée des triangles, des tambours et le clairon musulman, à peu près dans la forme des temps modernes. Il y a eu divers traités sur les instruments de musique au moyen âge; ces instruments étaient nombreux, mais monotones; Barbazan nous en a laissé une longue ènumcration.

(5) Le Tasse, nous le répétons, connaissait peu les coutumes orientales; il applique encore ici la galanterie franijaise du moyen âge chrétien aux habitudes si opposées des Musulmans. On ne comprendrait pas comment les sectateurs du prophète se seraient disputé Ihonneur de baiser la main d'Armide ou de toute autre femme, quels que fussent sou rang et sa beauté ; la jalouse fureur de ces Arabes et de tes Indiens

JERUSALEM DELI\TIEE.

réunis sous la tente aurait éclaté par des transports moins chevaleresques : Ârmide eût été achetée par le plus riche d'entre eux. Ces descriptions inexactes de la Jérusalem dcUvrée nous ont valu d'étranges tableaux sur les mœurs orientales, et peut-être devons-nous aux fausses données du Tasse, l'Orosmane de Voltaire et le Malek-Adel de madame Coltin.

(6) Le poëte a supposé que le chef des troupes égyptiennes était un renégat, du nom de Clément, appelé Emiren depuis son apostasie. Nous avons déjà dit que le visir Afdal dirigeait les forces de l'islamisme. Les chroniqueurs de la croisade défigurent étrangement les noms des Infldcles; ainsi Afdal, qu'Albert d'Aix nomme Méravis.esi appelé Clément par Robert le moine, qui fait même une espèce de jeu de mots impossible à rendre en français : Clcmentem imo Dementem, Clément ou l'Insensé : « C'était l'émir de Babylone, ajoute Robert le moine, homme audacieux et auteur de toute malice, qui vint en pompeux appareil pour effacer la mémoire du sépulcre du Seigneur.» lib. ix. — Il est certain que le Tasse a pris dans ce chroniqueur le nom de Clément, et, du titre d'émir, il a formé le nom propre Emiren. Les auteurs arabes donnent au visir Afdal le titre d'émir algioiousch, ou chef des armées.

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CIIA%T XX,

Déjà le soleil avait rappelé tous les mortels à leurs travaux, déjà la dixième heure du jour était sonnée; les Infidèles, placés sur la grande tour, aperçoivent dans le lointain une sorte de nuage, semblable à Tépaisse vapeur qui, le soir, couvre le monde; ce sont des troupes amies, ils en ont la certitude; des tourbillons de poussière obscurcissent le ciel, blanchissent les campagnes et les collines. Du haut des remparts les assiégés poussent des cris, et forment un bruit pareil à celui des grues, lorsqu'aux approches des froidures, elles se réunissent et quittent leur asile de la Thrace, pour chercher des rivages plus calmes et des vents moins glacés. Les lîarbares, ranimés par l'espérance, portent la main sur leurs flèches, et joignent la vivaciti' de Toutrage à la promptitude des coups.

Les Francs devinent bientôt la cause de cette impétuosité, de ces fureurs, de ces menaces; ils regardent, et voient paraître la puissante armée; soudain une gêné-

reuse ardeur les excite au combat et enflamme leur poitrine. L'altière jeunesse se rassemble, elle frémit : « Invincible capitaine, s'écrie-t-elle^ donne-nous le signal. » Le sage Bouillon réprime cette audace; il ne veut pas livrer bataille avant la nouvelle aurore, ni même reconnaître le camp hostile par une attaque improvisée : « Il est bien juste de vous reposer après tant de fatigues, ^^ leur dit-il; peut-être son but est de nourrir une folle confiance dans l'esprit des ennemis.

Chaque guerrier fait ses préparatifs, et tous attendent avec impatience le retour des clartés célestes. L'air ne parut jamais si calme que dans cette mémorable journée; l'aube, joyeuse et riante, semble couronnée de tous les rayons du soleil; les cieux redoublent d'éclat, et veulent contempler sans voiles les grands exploits des combattants. Les premières lueurs matinales surgissent à peine, et Godefroi conduit ses troupes hors de la Cité. Raimond et une multitude de Fidèles venus en aide à leurs libérateurs des pays voisins de la Syrie, doivent surveiller le tyran de la Palestine; quoique nombreux, le capitaine leur laisse un groupe de Gascons.

Godefroi s'avance, son noble aspect est un présage certain de la victoire; une nouvelle faveur divine brille en lui, et le rend plus magnanime, plus auguste ; l'honneur donne à son visage les vives couleurs des jeunes années: ses gestes, son regard paraissent n'avoir rien de mortel. Bientôt les Chrétiens se trouvent en présence de l'armée païenne. En arrivant, Bouillon fait occuper une montagne qui s'élève à gauche et se prolonge derrière ses troupes ; il déploie ensuite ses bataillons dans la plaine sur un large front; les hommes de pied sont au milieu; la cavalerie, partagée en deux ailes, les environne et les protège. L'aile gauche, dirigée par les Robert, s'étend vers la colline dont on s'est rendu maître; Godefroi donne à son frère le commandement du centre, et lui-même se met à droite, du côté où la plaine, plus découverte, présente aussi plus de

dangers : l'ennemi, très-nombreux, pouvait envelopper les Fidèles. Le capitaine place là ses Lorrains, guerriers d'élite et couverts d'armures; entre les archers à cheval il pose des fantassins habitues à combattre parmi les cavaliers. Puis, des aventuriers et de soldats choisis dans d'autres corps, il forme un escadron, et désigne Renaud pour en être le chef: «Seigneur, lui dit-il, de toi dépend la victoire et la fin de l'entreprise ; tiens ta troupe cachée derrière ces grandes et vastes ailes. Attaque l'ennemi dès qu'il s'approchera, et lâche de rendre vains tous ses projets. Si je ne me trompe, le but des Païens est de nous entourer. >-

Bouillon, monté sur un coursier, semble voler au milieu de la cavalerie et des fantassins ; sa visière levée laisse voir ses traits; son aspect et son regard foudroient; il rassure les esprits craintifs, il affermit ceux qui espèrent; aux intrépides il rappelle leurs exploits, aux audacieux leurs prouesses; il promet a ceux-ci des récompenses, à ceux-là des honneurs. Enfin, il s'arrête devant les plus illustres escadrons, et d'un lieu élevé leur adresse un discours; chaque soldat, attentif, est dans l'enthousiasme. Les paroles du capitaine se pressent sur ses lèvres avec rapidité; ainsi, du sommet des Alpes, les neiges fondues se précipitent en torients.

<< Guerriers, vainqueurs de l'Orient, fléaux des ennemis du Christ, s'écrie -t-il, voici le dernier jour de vos travaux, voici l'instant que vous appeliez de vos vœux. Si le Ciel a réuni aujourd'hui tout ce peuple rebelle, ce n'est pas sans motifs : il vous le livre, afin (|ue d'un même coup vous terminiez toutes ces guerres. Une bataille nous donnera plusieurs victoires ; nos fatigues et nos périls n'en seront pas plus grands. N'ayez aucune crainte à faspect de ces Barbares dominés par la discorde, par l'indiscipline embarrassés dans leurs dispositions ; les combattants sont peu considérables; le courage mantjue au plus grand nombre. La plupart de nos adversaires sont des hommes

iOO JERUSALEM DELIVREE.

dépourvus d'armes, de \àgueur et d'adresse; la violence seule les a fait sortir de l'oisiveté et de la servitude. Déjà chancellent leurs épées, leurs boucliers, leurs étendards; à leurs accents confus, à leurs mouvements incertains, je prévois leur défaite. Ce chef, couvert d'or et de pourpre, au regard féroce, et qui organise ses escadrons, a sans doute vaincu et l'Arabe et le Maure, mais sa valeur ne peut nous résister. Quelle que soit son habileté, que ferat-il au milieu de ïhésitation et de la frayeur des siens? Je ne le crois pas connu de ses soldats, et il les connaît mal ; à peu d'entre eux il pourrait dire : Tu étais là, j'y étais avec toi. Je suis, moi, le capitaine d une troupe choisie; nous avons combattu et triomphé ensemble; dès longtemps je vous dirige à mon gré. Quel est celui parmi vous dont j'ignore la patrie et la naissance? Quelle épée m'est inconnue? Est-il une de vos flèches dans les airs dont je ne puisse dire : C'est le bras d'un Français ou d'un Irlandais qui l'a lancée? Je réclame votre ardeur habituelle; chacun de vous doit se montrer tel que je l'ai vu autrefois, avec le même zèle; rappelez-vous l'honneur du Christ, votre gloire et la mienne. Allez; dispersez les impies, foulez aux pieds leurs membres sanglants, affermissez notre sainte conquête. Pourquoi vous retenir ? Je le lis dans vos yeux, vous reviendrez vainqueurs. "

Ce discours finissait à peine, et une lumière étincelante parut descendre du ciel : ainsi brille un éclair, ainsi une étoile dans l'été se détache du manteau de la nuit. Peutêtre le soleil avait-il produit cette clarté, qui vint former une couronne autour de la tête du pieux Bouillon, présage de son règne futur. Peut-être encore (est-il permis à un mortel de pénétrer dans les secrets des cieux), peutêtre était-ce un ange descendu des célestes chœurs pour couvrir de ses ailes le capitaine des Chrétiens.

Tandis que Godefroi donne ses ordres, et qu il parle à ses guerriers, le chef des Egyptiens fortifie ses bataillous. Emiren, qui voit dans le lointain la marche des

Francs, fait avancer ses troupes ; il les forme aussi en deux ailes, et place les fantassins au centre, la cavalerie sur les côtés; il retient pour lui la direction de l'aile droite, Altamore commande l'aile gauche, et Muléasse l'infanterie : Armide est au milieu de l'armée. A droite, sous Emiren, se trouvent le monarque des Indiens, Tisapherne, et le royal escadron; à gauche, du côté où les Païens se déploient facilement dans la plaine, Altamore conduit le souverain de la Perse, celui de l'Afrique, et les deux princes qui régnent sur le sol le plus brûlant de l'univers. De cette partie du camp surgiront les pierres, les arbalètes et les flèches.

Emiren distribue ainsi ses troupes, parcourt les rangs, du centre aux extrémités; il s'adresse lui-même aux siens, ou se sert d'un interprète; il mêle les reproches et les louanges, les récompenses et les punitions : < Soldats, ditil aux uns, pourquoi ce visage attristé? Que craignezvous? Que peut un seul contre cent? Notre ombre et nos cris suffiront pour mettre en fuite les Chrétiens. — Vaillants guerriers, dit-il à d'autres, allez reprendre avec courage les dépouilles qu'on nous a ravies. » Puis, il présente à l'un d'eux l'image de sa patrie suppliante, de sa famille abattue, épouvantée : «La patrie te parle et t'implore par ma voix, s'écrie-t-il. Conserve mes lois, ne permets pas que mes temples sacrés soient baignés de mon sang ; protège les jeunes vierges contre les outrages de fimpie, défends les sépulcres et les cendres de tes aïeux. Regarde ces vieillards affaiblis par l'âge; ils te montrent leur chevelure blanchie, et gémissent sur les années qui ne sont plus; regarde ta femme, ta couche nuptiale, tes enfants et leurs berceaux. — L'Asie vous a créés champions de son honneur, ajoute Emiren à d'autres guerriers, et l'Asie attend de vous une vengeance cruelle, mais équitable, de cette poignée de voleurs et de barbares. » Ainsi, par ses discours variés avec adresse, Emiren anime les différentes peuplades.

Déjà ks chefs se taisent, et un petit espace sépare à peine leurs armées.

Admirable spectacle! voyez s'avancer ces deux troupes rivales, voyez leur impatience, et comment chaque escadron en bon ordre s'apprête au combat; les bannières flottent déployées, et sur d'orgueilleux cimiers les plumes ondoyantes obéissent au souffle des vents ; les miUe couleurs des cuirasses, les armes d'or et de fer éblouissent aux rayons du soleil, et portent au loin les éclairs et la foudre. Des deux côtés les piques sont innombrables : on croirait apercevoir une forêt immense î les arcs sont tendus, les lances sont en arrêt; les frondes résonnent, le trait siffle dans les airs. Le coursier se dispose à la lutte, seconde la fureur et les haines de son maître; il s'agite, il bondit; de ses naseaux sortent la flamme et la fumée.

Cette vue a des charmes; du sein même de l'effroi semble émaner le plaisir ; les accords terribles des bruyantes trompettes sont pour les oreilles un sujet de joie et de frayeur. L'armée des Fidèles, la moins nombreuse, offre un aspect plus merveilleux; le son de ses instruments est plus guerrier, plus sonore, et ses armures ont plus d'éclat.

Godefroi donne le signal, llnfidèle répond et accepte la bataille. Les Chrétiens, agenouillés devant le Ciel, posent leurs lèpres contre la terre. Bientôt disparaît l'intervalle qui sépare les ennemis; on se heurte, on se presse; dans les deux ailes, la mêlée est sanglante; déjà les fantassins se portent en avant. Quel bras parmi les Francs attaqua le premier ? qui mérita les premières louanges ? Ce fut Gildippe; elle renversa le redoutable Hyrcan, souverain d'Ormus, et le blessa au cœur : le Ciel accorda cette gloire à la main d'une femme. Hyrcan tombe ; les Fidèles applaudissent à sa chute et au coup qui l'a frappé. La guerrière a brisé sa lance ; elle saisit sa bonne épée, pénètre dans les épais bataillons et pousse son cheval au

milieu des Persans. Giklippe alLciiit Zopire à la ceinture, et le sépare presque en deux; elle entrouvre le gosier du cruel Alarçon, et lui déchire le double passage des aliments et de la voix. Du revers de la main, elle étend sur la poussière Artaxerces, et de la pointe de son fer elle prive Argée de la vie. La main gauche d'ismaël, détachée de son bras, roule à terre; le choc retentit aux oreilles de son coursier, qui, libre de tout frein, prend la fuite et porte le désordre dans les rangs.

A ces guerriers, à beaucoup d'autres dont le silence des vieux sièchîs nous dérobe les noms, Gildippe arrache l'existence ; les Persans se précipitent sur elle, se serrent et se disputent l'honneur de sa dépoudle. Odoard, fidèle époux, vole au secours de sa femme chérie, et cette union double leurs forces. Vous eussiez vu ce couple magnanime combattre d'une manière nouvelle et sans exemple; le mari protège sa fenmie, la femme défend son époux ; l'audacieuse guerrière repousse les attaques dirigées contre Odoard, et celui-ci oppose son boudier aux coups qui menacent sa compagne : s'il le fallait, il se présenterait à découvert. La vengeance leur est comnume; le farouche Artabante, chef dans l'île du Boécan, ose frapper Gildippe : Odoard lui donne la mort, et Gildippe fend la tète d'Arimont qui vient de blesser Odoard.

Ainsi étaient massacrés les Persans. Le roi de Samarcande faisait des Chrétiens un carnage encore plus affreux; son fer renverse et tue cavaliers et fantassins; si l'on échappe à son épée, c'est pour être foulé aux pieds des chevaux: heureux qui meurt à l'instant, et n'a pas à gémir sous son pesant coursier. Le vigoureux Brunellon, le puissant Ardouin périssent sous les coups d'Altamore ; la tète et le casque du premier retombent sur ses épaules; le second est percé à 1 endroit même où les ris se forment et dilatent le cœur : étrange et affreux spectacle! Ardouin expire en riant. L homicide épée n'atteint pas seulement

ces deux guerriers; la mort cruelle moissonne Genton, Guy, Guasco, et le l^rave Rosemoncl. Qui pourrait compter les victimes d'Altamore, tous ceux qu'écrase son coursier? qui pourrait révéler leurs noms et la quantité de leurs blessures ?

Personne nose attaquer le féroce Persan; Gildippe seule se présente et ne redoute pas ce rival formidable ; furieuse, elle se jette sur lui : jamais amazone, sur les rives du Termodon, ne mania le fer et ne soutint un bouclier avec autant d'audace et de vigueur. La guerrière dirige sonépée sur le casque du barbare, où brillait un diadème d'or et de diamant; elle le brise. L'orgueilleux roi païen est contraint de baisser la tète ; le coup part d'une main robuste, Altamore le devine; la honte et le dépit l'enflamment; il lui tarde de venger cet outrage. Au même instant il frappe la vaillante Gildippe, et lui enlève l'usage de ses membres et de ses sens ; elle tombait : son fidèle époux accourt et la soutient. Soit hasard, soit courage, cet exploit suffit à Altamore; il s'éloigne. Ainsi, le lion magnanime dédaigne un ennemi vaincu ; il le regarde et passe outre.

Cependant Ormond devait exécuter l'horrible complot; à l'aide de son déguisement, il se mêle aux Fidèles et entraîne avec lui ses complices. Tel, au milieu de lobscurité des nuits, le loup prend les allures du chien et s'approche des bergeries; silencieux, il épie le moment pour y entrer. Les conjurés s'avancent; déjà le fier Païen est à côté du pieux Bouillon ; le capitaine aperçoit sa cuirasse blanche et dorée : « Voilà le traître, s'écrie-t-il, qui, sous un faux vêtement, veut être confondu parmi les Chrétiens; voilà ses complices autour de moi! » En disant ces mots, Godefroi s'élance sur le perfide, et le blesse mortellement. Le félon, immobile, ne se défend pas; naguère intrépide, il semble maintenant frappé de terreur, comme s'il avait devant les yeux la tête de Méduse. Les lances, les épées sont tournées contre les Barbares, les

CHANT XX. i05

traits pleuvent sur eux 5 Ormond et les conjurés sont mis eu pièces : à peine quelques débris font reconnaître leurs cadavres.

Bouillon, couvert du sang ennemi, marche droit au chef des Persans qui refoulait les nombreux escadrons : devant lui les Chrétiens disparaissaient, comme les sables d'Afrique au souffle des vents du midi. Godefroi menace les fuyards, il les arrête et se précipite sur Altamore.Ces deux champions commencent une cruelle lutte : le Xante et le mont Ida n'en virent jamais de [)lus terrible. Les honmies de pied, sous Baudouin et Muléasse, se heurtent et s entrechoquent. ]Non loin de la colline, la guerre entre les cavaliers n'est pas moins opiniâtre ; le capitaine des Barbares y combat en personne, et deux puissants guerriers secondent ses efforts. Emiren et l'un des Robert, avec une égale bravoure, sont aux prises; mais Adraste l'Indien brise le casque de l'autre Robert, et déchire son armure. Tisapherne n'a point trouvé encore un rival digne de sa valeur; il porte le ravage et la moit dans les groupes les plus épais.

La fortune balance ainsi les craintes et les espérances; des piques, des boucliers rompus, des cuirasses fracassées couvrent le champ de bataille; les épées sont à terre ou dans les blessures; parmi les mourants, les uns ont le visage tourné vers le ciel, d'autres semblent mordre la poussière. Le coursier est étendu auprès de son maître, l'ami auprès de son ami, le Franc auprès du Sarrasin; le vainqueur est sous le vaincu, le blessé sous un corps sans vie. Je ne sais quel bruit confus règne dans les airs ; on n'entend pas des paroles distinctes, mais des soupirs, des gémissements, les cris de la fureur, les murmures de la colère. Les armes, qui naguère égayaient la vue, offrent un aspect triste et sombre ; l'or et lacier ont perdu leur éclat, les couleurs variées n'ont plus d'attrait ; les plumes, les ornements des casques sont foulés aux pieds; la pous-

sière recouvre ce que le sang épargne : tout est changé dans Tun et l'autre camp.

Bientôt les Arabes, les Ethiopiens et les Maures, placés à l'extrémité de l'aile gauche, s'avancent en se déployant, et s'étendent dans la plaine pour envelopper leurs ennemis; déjà les archers inquiètent de loin les Fidèles. Soudain Renaud et son escadron se précipitent : on dirait que le tonnerre gronde et que le sol vient de trembler. Assimir de Méroé se présente à la tête des noirs guerriers d'Ethiopie; Renaud le frappe au cou et le renverse parmi les morts. Ce triomphe, qui excite dans le vainqueur la soif du sang, le pousse à des exploits inouïs, incrovables et horribles. Le nombre de ses victimes surpasse le nombre de ses coups, et cependant ses coups se multiplient ; les Infidèles, épouvantés, croient voir un triple fer dans sa rapide main. Tel le serpent, à nos yeux, paraît armé d'un triple dard. La vitesse des mouvements du chevalier abuse les Païens, et la terreur seconde leur foi dans les prodiges.

Renaud baigne dans leur sang les tyrans de la Libye et les rois basanés; ses compagnons, émules de sa valeur, sont enflammés par cet exemple : ils se jettent sur le peuple barbare; ce n'est plus un combat, mais un massacre : d'un côté on emploie le fer, de l'autre on pousse des cris*. Les Infidèles ne présentent pas longtemps le visage pour recevoir d'honorables blessures; dominés par la crainte, ils prennent la fuite; leurs rangs se brisent et se séparent. Renaud les poursuit jusqu'à ce qu'il les ait entièrement dispersés; enfin il retourne sur ses pas, et dédaigne une troupe sans courage.Tels lesvents terribles qu'ar-

• La traduction littérale serait ici : ■' D'un côte' on emploie le ter. et de l'autre la gorge. >• Che quinci oprano il ferra, indi la gola. C'est une imitation de Lucain, qui avait dit :

Ptrdidit inde inodum cœdes, ac nulla secuta est Pugna: sed hinc jugulis, hinc ferra bella geruntur.

(Phahs., lib. ni. )

CHANT XX. ièf

rête une montngne ou une forêt redoublent d'impétuosité; niîlis, vainqueurs des obstacles, ils modèrent leur violence et souillent plus calmes dans la plaine; ou telles encore, les vagues bouillonnantes qui écument contre les écueils, roulent plus tranquilles au milieu des mers. Ainsi Renaud sent diminuer sa fureur en voyant céder les tésistances; il s'indigne d'épuiser en vain sa colère sur les fuyards, et se dirige vers l'infanterie que défendaient naguère 1" Arabe et l'Africain; maintenant rien ne la protège: ceux qui devaient la soutenir sont morts ou éloignés. L'intrépide enfant l'attaque; il rompt les lances, franchit les barrières, pénètre au sein des bataillons, les renverse et triomphe. Avec moins de rapidité l'orage et la tempête détruisent les moissons. La terre est jonchée de débris d'armes, de cadavres sanglants, et le vainqueur les foule aux pieds.

Renaud arrive auprès d'un char en or, où, dans une attitude menaçante, se trouve la perfide Armide ; de nobles guerriers, ses amants, l'environnent; elle reconnaît le chevalier, et jette sur lui des regards où le plaisir se mêle au désespoir : d'abord de glace, soudain elle s enflamme. Renaud feint d'être préoccupé d'un autre objet; il évite le char, mais l'escadron rival ne le laisse point passer sans combattre. Les uns le frappent de leurs épées, les autres de leurs lances ; l'enchanteresse elle-même a une flèche sur son arc; le dépit excite ses mains et les rend cruelles: l'amour, qui, dans son sein, lutte contre la colère, les relient, les désarme, et montre toute la puissance des feux qu' Armide tenait cachés. Trois fois elle saisit son arme, trois fois elle la repousse. Enfin le dépit l'emporte; l'arc est tendu, le trait vole : le repentir vole après lui.

Armide voudrait que ce trait reculât, qu'il vînt déchirer son cœur. Tel est sur la perfide l empire d'un amour déçu : que serait-ce s'il était victorieux? Armide se repent de sa faiblesse, les haines s'accroissent dans son àme agitée; elle craint, elle désire, et suit des yeux la flèche re-

408 JKKL SALEM DÉLIVRÉE.

doutable. L arme nest pas en vain lancée, elle atteint la cuirasse du chevalier, mais n'entame point ce rempart, trop dur pour les traits d'une femme. Renaud s'éloigne. Armide se croit méprisée; transportée de fureur, elle envoie de nouvelles flèches, et, tandis que l'amour lui rouvre ses blessures, elle ne peut frapper son ennemi.

« Il est donc invulnérable, disait-elle ; son corps serait-il revêtu du même marbre dont il a endurci son âme? Les coups d'œil ni les coups de main ne peuvent rien sur lui *. De quelle trempe est l'égide qui le couvre? Sans armes, je suis vaincue ; avec mes armes, je le suis encore; ennemie ou amante, il me dédaigne. A quels artifices, à quelle métamorphose puis-je recourir? Malheureuse! je ne dois plus rien attendre de mes chevaliers ; toutes leurs forces, j'en ai la certitude, sont de frêles ressources en face de la puissance de Renaud. » Et en effet, elle aperçoit la plupart de ses champions mourants et renversés. Seule, sans défense, elle se croit déjà esclave et captive; son arc est auprès de son fer, mais les armes de Diane ou celles de Minerve pourront-elles la protéger? Tel le cygne timide qui voit planer dans les nuages un aigle aux cruelles serres, se cache et replie ses ailes; ainsi Armide est accablée par la frayeur.

Altamore rassurait les Persans épouvantés; si ses efforts ne les avaient retenus, tous auraient pris la fuite. Il découvre celle qu'il aime ; il accourt, oubliant sa gloire et ses troupes; pour sauver l'enchanteresse il laisserait périr le monde entier; il escorte son char, et, avec son épée, lui trace un large chemin. Pendant ce temps, Renaud et Godefroi massacrent ses guerriers ; l'infortuné Altamore en est témoin, mais, plus amant que capitaine, il ne s'y oppose pas; il conduit Armide en sûreté, et revient donner un secours impuissant à ses soldats vaincus.

De ce côté, l'armée païenne est irrévocablement

* Colpo d occhio o di nian non puote in lui.

CIIAM XX. 409

détruite; du cote opposé, les Chrétiens abandonnent le champ de bataille aux Infidèles. L'un des Robeit, blessé à la poitrine et au visage, sauve a peine sa vie : l'autre est prisonnier du farouche Adraste. Ainsi les désastres sont égaux. Godefroi saisit l'instant favorable ; il rallie ses escadrons et les ramène au combat. Les deux troupes hostiles se heurtent; toutes deux, teintes de sang, triomphent et se couvrent de dépouilles; l'honneur et la victoire sont dans l'un et l'autre camp : Mars et la Fortune n'osent encore se prononcer.

La lutte implacable se poursuit eiiLie les Fidèles et les Païens; le fier Soliman, placé au sommet de la tour, contemple, connue dans un théâtre ou dans un cirque, cette terrible guerre, les dllïérentes attaques, l'horreur des massacres et l'inconstance des jeux du sort. A cette première vue, il reste étonné, immobile ; soudain il s'enllanmie. Le Soudan désire prendre part à la haute entreprise et partager les périls des siens. Déjà tout armé, il saisit son casque. « Allons, allons, s'écrie-t-il, éloignons-nous; affrontons aujourd hui la victoire ou la mort. » Peut-être la Providence divine lui donne cette ardeur afin d'anéantir dans une même journée le vaste empire des Sarrasins; ou peutêtre sent-il approcher sa dernière heure, et il veut la braver. Soliman ouvre rapidement la porte, s'élance à Timproviste sur les Chrétiens, et n'attend pas ses compagnons. Seul, il se présente, défie des milliers d emiemis; son intrépidité le pousse au milieu d'eux, entraîne les autres Barbares et Aladiii lui-même; les prudents et les lâches oublient leurs craintes : tous sont soutenus parfespérance et plus encore par la fureur.

Ceux que le Turc féroce attaque les premiers tombent sous ses coups horribles, imprévus : telle est sa promptitude en donnant la mort, qu on le voit à peine frapper ses victimes. Bientôt la terreur se coinniuni(|ue; des cris douloureux se répètent, et la foule tumultueuse des Fidèles de la Syrie se retire en fuyant. Les soldats de

Raimond, moins desorganisés, quoique plus exposés aux attaques et aux périls, gardent leur position et leur ordre de bataille. Jamais les dents des bêtes fauves, jamais les serres des oiseaux de proie ne furent plus ensanglantées que le fer du soudan au milieu des Chrétiens : Soliman semble dévorer les membres des vaincus. Aussitôt le brave Raimond accourt auprès des siens que le Soudan moissonne; il reconnaît la main cruelle dont il a reçu tant de blessures, et cependant il ose l'affronter; mais il tombe : son grand âge, qui ne peut soutenij^ un choc violent, est la seule cause de sa chute. Tout à coup cent boucliers se lèvent pour le protéger, et cent épées pour le défendre. Soliman passe outre; il le croit mort, ou peut-être dédaigne-t-il un triomphe trop facile.

Le farouche Nicéen frappe, tue d'autres guerriers, et, dans un petit espace, de merveilleux exploits signalent sa valeur. Entraîné par sa rage, il va plus loin chercher de nouvelles victimes ; il appelle de puissantes luttes pour assouvir la soif de sang qui le dévore. Tel un homme affamé laisse un repas frugal et court à un riche festin. Soliman franchit la muraille, vole vers laplaine ; la même fureur anime toujours ses compagnons et épouvante ses ennemis. Le Païen achève sa victoire; le Franc résiste, mais sa résistance annonce déjà une fuite. Les Gascons cèdent; les Fidèles de Syrie, dispersés, arrivent près de l'asile du vaillant Tancrède. Leurs cris parviennent jusqu'au chevalier maladif; il se soulève avec peine, promène ses regards dé tous côtés et aperçoit le comte de Toulouse étendu sur la poussière ; il voit ses troupes éparses et fugitives. Le courage, qui n'abandonne jamais une âme intrépide et qui ne languit pas lorsque même le corps est épuisé, donne à Tancrède de la visueur, et lui fait oublier ses blessures. D'une main, il pose sans effort un pesant bouclier sur son bras affaibli; de l'autre, il saisit son épée nue : ces armes lui suffisent.

Il se dirige vers les fuyards : « Où allez- vous? s'écrie-

t-il. Vous laissez donc votre maître en proie aux Sarrasins, et les Barbares pourront faire un trophée de ses armes dans leurs mosquées et dans leurs temples! Retournez en Gascogn*^, et dites au fils de votre capitaine que TOUS preniez la fuite quand son père expirait ! » A ces mots, il présente sa poitrine languissante et dépourvue de cuirasse à mille soldats vi^joureux et couverts d'armures; son large bouclier, formé d'acier et de cuirs de taureaux, lient Raimond à Tabri des épées et des flèches; avec son fer il repousse l'ennemi, et le vieillard se trouve en sûreté sous ce rempart impénétrable. Bientôt il respire et se relève, le visage rouge de honte, et la colère au fond du cœur; ses yeux élincellent; Raimond lâche de découvrir le Soudan victorieux; il ne le voit pas : il frémit, et jure de se venger sur les guerriers de Soliman.

Les Francs suivent leur chef et retournent à la bataille; naguère épouvantés, ils deviennent audacieux; la crainte passe aux fnfidèles. En un instant le combat change d'aspect. Raimond, impatient de vengeance, arrache la vie à plus de cent Barbares, et s'efforce d'atteindre les plus illustres. Soudain il volt à la tête de ses troupes l'usurpateur de la Palestine; il s'élance sur lui, le blesse au front, redouble ses coups: le monarque pousse un cri horrible, et va mordre la terre sur laquelle il a régné. Privés de leurs capitaines, dont l'un expire, l'autre est loin d'eux, les Sarrasins adoptent divers partis; semblables à des animaux irrités, ils se jettent sur le fer des Chrétiens, ou, guidés par la crainte, ils essaient de regagner la forteresse; mais le vainqueur y entre, et accomplit sa glorieuse conquête.

La tour est prise; les fuyards sont massacrés sur les degrés, sur le seuil de la porte. Raimond, entre les créneaux, déploie le noble étendard, et ce signe de victoire Hotte à la vue des deux armées rivales. Le Soudan ne l'aperçoit pas; il s'éloigne des murs et se mêle aux combattants. La plaine est ensanglantée; partout la mort triom-

iI2 JERUSALEM DELIVREE.

phe. Soliinaii voit un cheval sans frein et sans maître; il en saisit les rênes et s'élance sur son clos. La présence du redoutable Païen apporte aux Infidèles effrayés, abattus, un grand mais inutile secours; vous diriez la foudre qui éclate, et laisse sur les rochers l'éternelle empreinte de sa course rapide. Plus de cent victimes tombent sous le fer du Soudan : il en est deux dont la mémoire vivra au delà des siècles.

Gildippe et Odoard, s'il est permis a mes vers de traverser les âges, ils feront connaître aux nations étrangères vos cruelles aventures, vos illustres et nobles actions; vous serez cités comme des modèles de vertu et d'amour; les larmes de lamant fidèle honoreront mes chants et votre trépas.

La vaillante Gildippe dirige son coursier vers les lieux où Soliman massacre les Chrétiens; elle le frappe à deux reprises, perce son boucher, et lui fait au côté une profonde plaie. Le Barbare la reconnaît à son armure : «Voilà ce couple sans pudeur, s'écrie-t-il; malheureuse, le fuseau et l'aiguille te protégeraient mieux que ton épée et un amant 1 » Il dit, et, transporté de rage, il lui lance un coup terrible, brise sa cuirasse, et déchire ce sein que famour seul devait blesser. Gildippe se sent périr; elle abandonne les rênes de son cheval, et l'infortuné Odoard qui s'en aperçoit, arrive trop tard pour la défendre. Que fera-t-il dans ce malheur extrême.^ L'amitié et la colère se partagent son cœur; l'une le porte à soutenir sa compagne, l'autre fexcite à la venger. L'amour finvite à satisfaire sa fureur et sa tendresse; de la main gauche il enlace la guerrière, la main droite servira son courroux. Ses désirs et ses forces, ainsi divisés, ne résistent pas au redoutable Païen; Odoard ne peut garantir son amie, ni empêcher sa mort; le Soudan coupe le bras sur lequel s'appuie la fidèle Gildippe; elle tombe; Odoard tombe avec elle, et presse de son corps le corps de l'amazone.

Tel un ormeau que la vigne entrelace, renversé par le

fer ou la tempête, entraîne dans sa chute la plante chérie; il la dépouille de son vert feuillage, écrase ses grappes vermeilles; indifférent sur son propre sort, il paraît gémir du destin de sa compagne. Ainsi périt Odoard ; il plaint celle cpie le Ciel lui avait donnée pour feumie inséparable; tous deux voudraient se parler, leurs paroles se transforment en soupirs; ils se regardent, se serrent encore, et perdent au même instant la lumière du jour.

La renommée déploie son vol et puhlie ce résultai funeste; non-seulement Renaud en est instruit par la rumeur publique, mais un messager lui confirme cette nouvelle; la colère, le devoir, l'amitié, la douleur le poussent à une éclatante vengeance. Adraste s'oppose à son passage, et le menace sous les yeux même du Soudan : " Je te cherche, je te désire, s'écrie le farouche monarque; enfin, te voilà! je reconnais ton vêtement: est-il un bouclier que je n'aie regardé ? Ne t'ai-je pas appelé en vain par ton nom? Je vais maintenant acquitter mon vœu et remettre ta tête à ma déesse. Tu es l'ennemi d' Armide, je suis son champion : viens faire assaut de fureur et de courage. » Ainsi il le défie, et le frappe violemment sur la tempe ; le casque ne se fend pas, mais Renaud chancelle sur ses étriers; soudain il fait à son rival une blessure mortelle: l'art d'Apollon ne saurait la guérir. Cet énorme géant, cet indomptable roi, tombe, et un seul coup a l'honneur de sa chute. L'épouvante et l'effroi glacent tous les cœurs. A la vue de cet exploit, Soliman se trouble et pâlit; la mort lui send^le inévitable; il ne sait rien résoudre, rien adopter; chose inouïe, il hésite! Quelle volonté humaine n'est pas soumise à l'éternelle loi?

Tel, un malade agité voit en songe des fantômes confus; il veut fuir; ses pieds, ses mains ne secondent pas ses efforts; il v^ut crier, et la parole expire sur ses lèvres. Tel Soliman désire combattre et attaquer son adversaire; il ne retrouve ni ses forces, ni son ardeur habituelles; une secrète frayeur atténue son courage; mille

pensées roulent dans son esprit : aucune cependant n'est pour la fuite.

Renaud vainqueur attaque le Soudan irrésolu; sa rapidité, sa fureur, sa taille même, n'ont rien de mortel aux yeux du Sarrasin. Le fier Soliman résiste à peine, mais en mourant il demeure impassible et ne tente point de se dérober aux coups; il ne lui échappe pas un soupir; ses derniers mouvements sont altiers et magnanimes, xlinsi, ce nouvel Antée, qui, dans le cours de longues guerres, se releva toujours plus terrible après une chute, tombe enfin pour jamais ne reparaître : le bruit de sa défaite retentit au loin. La fortune n'ose plus laisser la victoire indécise, elle vient se réunir aux chefs des Francs et combattre avec eux (i).

La royale troupe, l'espoir de l'Orient, fuit comme les autres bataillons ; naguère appelée Immortelle, cette troupe, à la honte de son titre orgueilleux, est forcée de céder. Emiren arrête le guerrier, porteur de l'étendard du calife : « N'est-ce pas toi, lui dit-il avec amertume, que j'avais choisi entre mille pour défendre l'enseigne de mon maître? Rimédon, je ne te l'avais pas confiée pour la reporter en arrière. Lâche! tu vois ton capitaine au milieu des ennemis, et seul tu le délaisses ! Qu'espères-tu ? te sauver? Reviens donc auprès de moi; la route que tu suis mène à la mort; combats si tu ne veux périr : le chemin de Ihonneur est aussi le chemin de la vie. »

Rimédon, enflammé de dépit, retourne à la bataille. Emiren parle plus sévèrement à d'autres fuyards ; il menace, il frappe ; la crainte de la mort fait braver la mort même. Il parvient ainsi à rallier la majeure partie de l'aile en désordre; l'espérance ne l'abandonne pas, et Tisapherne surtout ranime son courage. Ce guerrier fait des prodiges; il disperse, massacre les Flamands et les soldats de Normandie; Garnier, Gérard et Roger expirent sous ses coups. Après avoir immortalisé son nom par ses exploits, ïisapherne, comme s'il dédaignait la vie, re-

cherche de plus grands dangers. Il voit Renaud, et le reconnaît à son aigle ensanglantée, à sa cuirasse d'azur : « Voici, dit-il, de tous les périls le plus redoutable- puisse le ciel seconder mon audace ! Armide, sois témoin d'une vengeance que tu désires. O Mahomet, si je triomphe, je consacrerai dans ta mosquée ces armes victorieuses. >'

^ Ainsi parle le Païen, et le prophète, sourd à sa voix, n entend ni ses vœux ni ses prières. Tel, un lion s'a-ite et se débat pour réveiller sa férocité naturelle; tel, tÎsupherne irrite son courroux ; l'amour accroît ses fureurs et les enflamme; il rassemble ses forces, s'abrite sous ses armes et pique son coursier. Renaud s'apprête à l'attaque et se précipite à son tour. Les guerriers présents laissent le champ libre, et contemplent ce cruel spectacle Le Sarrasin et le héros de l'Italie se portent des coups terribles, multipliés, et chaque spectateur, dans l'étonnement, oublie ses haines, ses amitiés et sa colère Tisipherne ne fait que frapper ; Renaud, mieux arme et plus tort, frappe et multiplie les blessures, le sang de l'Infidèle inonde le champ de bataille, son bouclier est fendu son casque est entr ouvert. Armide voit son champion désarçonné; l'effroi s'empare de ses autres défenseurs et brise les liens fragiles qui les rattachent à sa cause.

Environnée naguère de tant de guerriers, Armide maintenant se trouve seule sur son char; elle abhorre la vie, redoute la servitude, désespère de la victoire et de sa vengeance. Partagée entre la fureur et la crainte, elle descend, saute à cheval et s'éloigne; la haine et l'amour fuient avec elle, connue deux lévriers à la poursuite de leur proie. Telle, dans les siècles antiques, Cleopàlre se sauva d'une bataille cruelle, laissant son fidèle Antoine lutter contre Octave au milieu des mers; rebelle à luimême, Antoine obéit à l'amour et suivit les voiles éparses de sa compagne. Tisapherne voudrait aussi poursuivre la belle magicienne, mais Renaud s'oppose à son départ. La fuite d' Armide semble priver le Païen de la clarté

du jour et du soleil j il se retourne, atteint son ennemi au front, et la violence du coup contraint Renaud à baisser la tête : le Cyclope Brontès,en forgeant le tonnerre, fait tomber son marteau avec moins de pesanteur. Le Chrétien se relève, agite son fer, perce la cuirasse, déchire la poitrine de son rival ; sa formidable épée lui traverse le cœur, siège de la vie, et va sortir entre les épaules. Cette double blessure ouvre une large issue à l'âme fugitive du Païen.

Renaud s'arrête ; de quel coté dirigera-t-il l'attaque ? où portera- t-il ses secours ? Les Barbares sont anéantis, leurs étendards roulent à terre; le noble enfant cesse le carnage, et l'ardeur martiale qui l'animait semble aussitôt s'apaiser. Devenu calme, il se rappelle la jeune fille, sa fuite et son désespoir; il veut lui donner des soins : la pitié, la courtoisie l'exigent; Renaud se souvient qu'en la quittant il promit d'être son chevalier; il vole après elle et suit ses traces.

Pendant ce temps, Armide découvre une retraite obscure où elle peut mourir inconnue; le hasard a conduit ses pas dans un vallon solitaire; elle abandonne son coursier, son arc et son carquois : ' Armes malheureuses et déshonorées, s'écrie-t-elle, vous avez quitté, vierges de tout massacre, la funeste bataille : je vous repousse ; désormais impuissantes à venger mes injures, restez ici ensevelies. Ah ! parmi tant de flèches, n'en est-il pas une seule qui ose se baigner dans le sang? Si toute autre poitrine vous a paru invulnérable, percez le sein d'une femme; je vous livre le mien à découvert, faites-en le théâtre de vos exploits, de vos victoires ; il est sensible aux coups, l'amour le sait : jamais il ne le frappa en vain. Montrezvous fortes et puissantes, et je vous pardonne votre ancienne faiblesse. Infortunée Armide ! être réduite à demander à mes traits la guérison de mes maux! Tout autre remède pour moi est sans vertu; il faut des blessures à mes blessures : puissent les plaies de mes flèches guérir

les plaies de mon cœur, puisse la mort calmer mondésespoir ! Heureuse, si, en mourant, je n'infecte pas l'enfer de mon venin ! demeure ici, amour; que ma fureur seule me suive et devienne l'éternelle compagne de mon ombre, ou plutôt, qu'elle retourne du ténébreux royaume pour tourmenter celui qui me dédaigne : d horribles insomnies troubleront ses tristes nuits et son repos. »

Armide se tait; ferme dans ses résolutions, elle choisit une flèche acérée ; déjà ses mouvements révèlent son projet, déjà la pàkur de la mort couvre son front; soudain Renaud arrive, s'élance, et saisit le bras qui pose sur le cœur l'arme fatale. Armide pousse un cri de surprise : elle ignorait la présence du chevalier; elle détourne sa vue de ce visage chéri, et perd bientôt connaissance; semblable à une fleur demi coupée, sa tête retombe sur son sein. Renaud reçoit la jeune fille dans ses bras, délie les nœuds de sa robe, baigne de pleurs sa belle figure; Armide revient à efle, et soulève sa paupière humide : ainsi la pluie argente> du matin ranime une rose flétrie. L'enchanteresse ouvre trois fois ses yeux et trois fois les referme pour ne point voir l'objet de sa tendresse ; d'une main languissante elle tâche de repousser le bras vigoureux qui la protège, et ses efforts augmentent la puissance des liens dont elle est entourée. Enfin, retenue dans ces chaînes qui autrefois lui furent douces et qui le sont peut-être encore, Armide verse des larmes, et sans regarder le chevalier, elle lui adresse ces paroles :

<c O toi, également cruel dans ta fuite et dans ton retour, qui t'amène ici ? Chose étrange ! tu m'as privée de la vie, et tu veux m'arracher à la mort, tu veux sauver mes jours ! A quels affronts, à quels supplices réserves-tu donc Armide? Félon, je connais tes artifices, mais mon pouvoir serait bien faible si je ne pouvais mourir! Tu croiras perdre ton honneur si l'on ne voit pas enchaînée à ton char de triomphe une femme que tu as trahie, et que la force retient captive ; ce sera là le plus grand de tes titres et de tes

exploits. Les temps où je te demandais la paix et la vie sont loin de nous; aujourd'hui la mort me semble douce ; cependant je ne la sollicite pas de ta main : tout ce qui me vient de toi me paraît odieux! J'espère moi-même me soustraire à ta férocité ; si dans tes fers, le poison, le lacet, les armes et les précipices manquent à ma douleur, je connais de sûrs moyens pour m'empêcher de vivre : grâces en soient rendues au Ciel, tu ne pourras t'y opposer. Gesse donc tes soins : ah ! comme il feint encore ! comme il flatte mon dernier espoir ! » '

Ainsi elle se lamente; aux pleurs que l'amour et le dépit font couler de ses yeux, Renaud mêle de tendres larmes : «^ Armide, lui dit-il avec douceur, calme l'agitation de ton àme; je ne te réserve pas à des affronts, mais à un royaume; je ne suis point ton ennemi, mais ton champion et ton esclave. Lis dans mes yeux, si tu ne veux ajouter foi à mes paroles, à la loyauté de mes promesses : je jure de te replacer sur le trône où siégèrent tes aïeux. Ah ! s'il plaisait au Ciel d'éclairer ton esprit d'un de ses rayons et de t arracher le voile du paganisme *, aucune puissance en Orient ne saurait égaler la tienne ! »

Tels sont les discours et les supplications du chevalier ; ses soupirs et ses sanglots étouffent ses prières. Le courroux de la jeune fille s'éteint dans son cœur; d'autres désirs seuls y restent : ainsi la neige se fond aux feux du soleil ou au souffle des zéphirs : « Voilà ton esclave, s'écrie Armide ; dispose d'elle : tes volontés seront sa loi. »

Cependant le capitaine égyptien aperçoit dans la poussière le royal étendard; il voit tomber Rimédon sous les coups de linvincible Godefroi ; tous ses guerriers sont dispersés et fugitifs. Il ne veut point se montrer lâche, et va chercher une illustre mort auprès d'un bras puissant :

• Ed oh piacesse al Cielo,

Ch' alla tua mente alcun Je' raggî suoi Del paganesmo dissolifesse il l'élu.

il ne la cherche pas en vain ! Erniien pousse son coursier sur le pieux Bouillon ; nul ennemi ne lui paraît plus «glorieux ; partout où il passe, partout où il arrive, Eniiren laisse des traces de sa valeur. Avant de pénétrer jusqu'à Godefroi : « Je viens périr de ta main, lui crie-t-il, mais en tombant, j'essaierai de t'écraser. >

Il dit, et au même instant les deux guerriers se précipitent pour combattre. Le capitaine des Francs a son bouclier percé, et reçoit une blessure au bras gauche ; un coup terrible frappe à la joue son adversaire, et le fait chanceler sur sa selle; il veut se relever, aussitôt Bouillon lui déchire les entrailles. Émiren mort, cette immense armée ne présente plus que des débris. Godefroi poursuit les vamcus; il s'arrête à la vue d'Altamore, qui s'avance couvert de sang, à pied, ayant pour toute défense la momé de son casque et la moitié de son épée; cent piques le menacent et l'environnent : « Cessez vos attaques, crie Bouillon aux siens. Prince, dit-il à l'Infidéle, rends -toi prisonnier ; je suis Godefroi. «

Au nom illustre de Godefroi, qui retentit de l'Ethiopie aux deux pôles, Altamore, dont 1 àme magnanime ne consentit jamais à un acte de faiblesse, s'écrie : «Je me soumets à toi, tu en es digne, ^. et soudain il lui remet ses armes. <^ La victoire que tu remportes sur Altamore, continue le «ruerrier, augmentera ta fortune et ta gloire; une tendre épouse rachètera ma hberté avec toutes les pierreries et l'or de mon royaume. — Le Ciel, répond Godefroi, ne m'a point donné un cœur avide de trésors; garde pour toi les richesses de l'Inde et de la Perse; je ne cherclie pas à vendre la vie des hommes. Je fais la guerre en Asie : je n'y suis point venu pour le change ou le négoce. » Il se tait, confie Altamore à ses gardes, et s'élance sur les Infidèles épouvantés; tous se retirent dans leurs rt;tranchements, où ils ne peuvent éviter la mort. Les Chrétiens s'emparent du camp, y multiplient les massacres; le sang coule en ruisseaux

sous les tentes, inonde les dépouilles et les ornements des Barbares (2).

Ainsi triomphe Godefroi; le jour luit encore; il conduit les vainqueurs à la Cité conquise et au saint autel du Christ. Le capitaine quitte son armure teinte de sang; il vient avec ses guerriers dans le temple, où il suspend ses armes, adore le grand sépulcre et accomplit ses vœux (3).

(!) Dans le grand épisode militaire qui suit la prise (îe la Cité sainte, on aperçoit le soin qu'a pris le Tasse (\o réunir en une seule bataille la plupart des hauts faits d'armes que les Chroniques rapportent sur la campagne des Croisés, depuis Nitée et Antiorhe jusqu'à Jérusalem ; il a tout confondu pour donner une couleur plus brillante à cette magnifique description qui achève son poëme. Quand on rapproche la Jérusalem délivrée de la Chronique, on voit que le Tasse a surtout étudié le siège d'Antioche et les exploits épi(iuesqui en marquèrent la durée; ce siège fournit de pluscurieuv événements militaires que celui de la Cité sainte. C'est ainsi que, pour la mémorable bataille, après la reddition de Jérusalem, le Tasse suppose que le combat eut lieu sous les murs de la ville, et que les Infidèles avaient encore une forteresse en leur pouvoir. Ces détails n'appartiennent pas au siège de Jérusalem, mais à celui d'Antioche. Les Chrétiens, ù peine maîtres des remparts de Sion, avaient triomphé de toutes les résistances, et deux, jours après l'assaut, la tour de David, où s'étaient réfugiés l'émir Iftikhar-Eddaulé et ses meilleures troupes, fit sa soumission à Raimond de Saint-Gilles ; le comte de Toulouse eut assez d'influence pour empêcher leur massacre et les faire conduire sains et saufs dans la ville d'Ascalon.

Vingt jours s'écoulèrent sans alarmes. Tout à coup des messagers arrivent et demandent à parler à Godefroi; ils lui annoncent qu'une formidable armée égyptienne, sous les ordres du visir Afdal, s'approche pour combattre les Francs; on l'avait aperçue se dirigeant vers Ascalon. « Les Sarrasins sont en si grande multitude, dirent les envoyés en terminant leur discours, que Dieu seul peut savoir leur nombre. » 11 était alors dix heures du soir; le pieux Bouillon fit allumer des torches, et ses hérauts d'armes parcourur~ent la Cité pour inviter chaque guerrier à saisir sa lance et son épée; demain, avec le jour naissant, on irait à la rencontre des Egyptiens, qui voulaient reprendre le Saint-Sépulcre. Grand fut l'enthousiasme parmi les Croisés ; naguère ils avaient dispersé leurs ennemis, et ce souvenir de victoire accroissait leur ardeur. La nuit se passa en préparatifs, et bientôt les soldats du Christ se mirent en marche, guidés par Godefroi et Eustache, son frère ; par le comte de Toulouse, Tancrède, le duc de Normandie et le comte de Flandre; l'armée égyptienne leur apparut, groupée autour d'Ascalon, ville célèbre, bâtie sur la Méditerranée, cl qui iiionirait au loin ses mosquées ef ses minarets.

La bataille s'engagea le Ij aoiU, un mois après la prise de la Ciié

sainte. « Notre armée arriva dans une plaine voisine du rivage, écrit Guibert de Nogent, et l'on s'occupa de séparer les divers corps ; Godefroi prit la gauche avec les troupes qui le suivaient ; le comte de Saint- Gilles lut se placer sur les bords de la mer; le comte de Flandre et le duc de Normandie chevauchèrent sur la droite; Tancrédeetles autres princes s'avancèrent par le centre. Pendant ce temps, les Sarrasins demeuraient immobiles dans leurs positions. Tous les eussiez vus portant suspendus à leurs épaules des vases qu'ils remplissaient d'eau fraîche, afin de pouvoir boire lorsqu'ils se lanceraient à la poursuite des nôtres, après les avoir mis en fuite. !Mais Dieu en ordonna autrement que n'avait prévu cette race ennemie. Leduc de Normandie ayant reconnu la tente du prince de l'armée égyptienne, toute resplendissante d argent et d"or, pressa son cheval rapide, attaqua avec impétuosité le prince, et lui porta une horrible blessure. D'un autre côté, le comte de Flandre se jette au plus épais des rangs ennemis; Tancrède se précipite sur eux, et partout nos escadrons se livrent à leur fureur; bientôt le rivage et la plaine sont inondés de sang; les Infldéles ne peuvent soutenir longtemps une si rude mêlée, et, réduits au désespoir, ils ne tardent pas à prendre la fuite. Le comte de Saint-Gilles, qui avait occupé le rivage sablonneux, ayant lancé son corps d'armée contre les ennemis, les attaqua avec une impétuosité pareille à celle de la tempête, de sorte qu'un grand nombre d'entre eux, cherchant à fuir le fer qui les menaçait, s'enfoncèrent volontairement dans les abîmes de la mer. Après avoir fait une horrible boucherie des Sarrasins, et plus particulièrement des Ethiopiens, les Francs pénétrèrent sous les tentes des ennemis, et y enlevèrent des dépouilles, des trésors et des richesses d'une valeur inappréciable; puis ils retournèrent à Jérusalem, se livrant à des transports de joie, versant d'abondantes larmes, et rendant d'infinies actions de grâces à Dieu. » Guibeut de Nggext, liv. vu.

Telle fut la bataille d'Ascalon, qui affermit les conquêtes des Chrétiens et termina la première croisade. Les historiens arabes font honneur de cette victoire au comte Raimond, et nous avons eu occasion de citer des poésies que lui adressa un Musulman. (Voyez note 9 du chant VII, page 159, et la lettre déjà citée, écrite au pape Pascal II par l'archevêque de Pise, Godefroi de Bouillon et Raimond de Saint- Gilles. ^

(2) C'est une destinée curieuse, que celle de Jérusalem ; ville solitaire et presque dépeuplée, jetée pour ainsi dire au milieu du désert, elle a excité à toutes les èpoqiies le zèle religieux des populations ; les Juifs pleurent encore sur ses ruines, et leurs tribus dispersées n'ont qu'une seule espérance, c'est de venir mourir sous l'amandier des ancêtres, et de trouver place sous la pierre funéraire des rives du Jourdain. Les Musulmans considèrent aussi Jérusalem comme la ville sainte, la ville privilégiée, égale à la Mecque, et nous avons vu les récompenses promises par Mahomet à ceux qui viendraient la visiter. (?>'ote 2 du chant XIX, page 392.) Les Chrétiens également ont environné Jérusalem d un culte mystique, et, au moyen âge surtout, cette cité devint en quel-

que sorte l'image de laTérnsalem réleste dont saint Bernard parle avec tant d'enthousiasme Maintenant Jérusalem est le but de pèlerinages historiques ; plus d'un savant et d'un poëte sont allés rêver sur ses débris. Il nous en reste de belles descriptions, depuis Vllinéraire de M. de Chateaubriand, jusqu'à la Correspondance de MM. Michaud et Poujoulat, et au Voyufje de M. de Lamartine. Pour donner une juste idée des douleurs que la perle de Jérusalem fit éprouver à tous les peuples, nous rapprocherons les plaintes rl'un savant rabbin, après la destruction de la ville par Titus, des expressions de désespoir qu'un poêle arabe exhale a la suite de la conquête parles Chrétiens.

« Pleurez, fille deJuda, la maison nesl plus ! s'écrie le rabbin Abravancl; le soldat irnj)ic a immolé les pontifes sur le parvis et dans le sanctuaire. Le sang de nos pères a roulé des rochers d'une coudée dans le lit du Jourdain, et l'olivier s'est flétri i\ l'aftproche de ces flammes cruelles qui ont dévoré l'espérance de Jacob! Que sont devenues les pompes superbes de nos fêtes ? Fille de Sion, pourquoi vos yeux cherehent-ils encore l'époux de votre cœur ? Voule/vous donner une postérité il celui qui n'a pas une pierre pour reposer sa tête ? Prenez les chemins du veuvage, fuyez le lit nuptial et les dix suzims de la dot. Israël, couvre ta tête de cenflresl le Saint des saints n'est plus! » — Abuavankl, Comment, in Esaïam.

Et dix siècles plus tard, le poêle arabe Abivardi composait les vers suivants que chaque Croyant récilait sur les places pubruiueset dans les mosquées de Damas et de Bagdad : « Nous avons mêlé le ^ang à l'abondance de nos larmes; il ne nous reste pas d'abri contre les malheurs qui nous menacent ! — Les tristes armes, pour un homme, de répandre des pleurs, lorsque la guerre embrase tout de ses épées étincelanles ! — O enfants de l'islainisme, bien des combats vous restent à soutenir, dans lesquels vos têtes rouleront à vos pieds I — Comment dormir et fermer les paupières lorsqu'on est atteint par des commotions qui réveilleraient l'homme le plus profondément enilorrni ? — Vos frères dans la Syrie n'ont pour se reposer que le dos de leurs chameaux ou les entrailles des vautours, — Les Francs les couvrent d'opprobre; et vous, vous laissez traîner votre robe dans la mollesse comme des gens qui n'ont riet» à craindre! — Que de sang a été répandu! que de femmes à qui on n'a laissé pour couvrir leur beauté que leurs mains ' — Entre les coups de lances et d'épées, le choc est si épouvantable que la tête des enfants en blanchirait de frayeur. — Telle est cette guerre, que ceux mêmes qui s'éloignent de ses fureurs dans l'espoir de s'en préserver, grincent bienttU les dents de regrets. — Il me semble voir celui qui repose i\ Médine se lever pour crier: O enfants de Haschem! — Quoi! mon peuple ne vole pas à l'ennemi, la lance à la main, lorsque la religion croule par ses fondement'^ ! — Il n'ose pas approcher du feu, crainte de la mort, et il ne voit pas que le déshonneur est une blessure qui reste 1 — Est-ce donc que les chefs des arabes se résigneront à de tels n»aux,elque les guerriers de la Perse se soumettront a un tel avilissement?— PliU à Dieu, puisqu'ils ne se battent plus par zcle pour la religion, (lu'ils résistassent pour le s;:lut de leurs proches! — S'ils renoncent aux récompenses célestes, lorsque le danger les ûp-

pelle, ne seront-ils pas du moins attirés par l'espoir du butin ? m — (Traduit par M. Reinaud : Bihliotk. des Crois,, t. i.)

'^3) L'ardeur des Chrétiens pour courir au sépulcre du Christ et chanter des actions de grâce, était chose toute naturelle; cette grande prise d'armes, qui avait jeté l'Occident sur l'Orient, n'avait-elle pas eu pour but la délivrance de la Cité sainte? ce but était atteint; les guerriers vainqueurs allaient pleurer de joie sur le trophée qu'ils avaient conquis. II faut rappeler que le xi*" siècle fut rempli de prédications sur le tombeau de Jésus-Christet sur les mérites de la croix; les pèlerins s'y étaient portés en masse, et quand on remonte à cette époque, on s'explique très-bien le saintenthousiasme desFidèîes victorieux. Toutes les fois qu'une grande pensée a présidé aux immenses entreprises, rien de plus simple que l'entraînement qui vous pousse à l'exaltation. En considérant même ces pieuses démonstrations sous le point de vue purement militaire, quoi d'étonnant qu'après tant de souffrances, tant de travaux, tant de fatigues, les croisés se soient précipités vers le sépulcre saint, qui était le port après la tempête?

«La ville étant prise, dit Raimond d'Agiles, il était beau de voir avec quelle dévotion les pèlerins se rendaient au sépulcre du Seigneur, battant des mains, se livrant aux transports de leur joie, et chantant un nouveau cantique. Leurs cœurs offraient à Dieu vainqueur et triomphant des tributs de louanges qui ne peuvent se raconter. Un nouveau jour, des transports de joie tout nouveaux, une allégresse toute nouvelle et à jamais durable, enfin le terme de cette entreprise et de leur vœu, tout cela inspirait aux Fidèles des paroles nouvelles, un cantique nouveau. Ce jour, à jamais célèbre dans les siècles à venir, changea nos douleurs et nos fatigues en joie et en transports d'allégresse; ce jour, dis-je, fut l'affermissement de toute la chrétienté, l'anéantissement du paganisme et le renouvellement de notre foi. » — « Bientôt les chrétiens confondant leurs joies et leurs larmes, ajoute l'abbé Guibert, se précipitèrent tous vers le lieu, objet de leurs plus ardents désirs. Ils se rendirent au sépulcre du Seigneur, offrant d'infinies actions de grâce pour la délivrance des lieux bienheureux; ils se rappelaient en ce moment toutes les angoisses qu'ils avaient endurées, et lorsqu'ils se voyaient parvenus à des triomphes qu'ils n'avaient osé espérer, nul ne saurait comprendre combien étaient douces les larmes qu'ils répandaient. 0 Dieu tout-puissant, que de tressaillements d'entrailles, que de joies, que de larmes, lorsqu'après avoir souffert des douleurs inouïes, telles qu'une autre armée n'en éprouva jamais, les chrétiens se virent parvenus à l'objet de leurs vœux! » Guibert de

NOGEM, liV. VII.

« Tandis que Tancréde se dirigeait vers le temple du Seigneur, pour enlever les richesses qu'il contenait, s'écrie Albert d'Aix, tandis que tous les princes recherchaient avec ardeur les dépouilles des Turcs, et que tout le peuple chrétien faisait un affreux ravage des Infidèles, le duc Godefroi, s'abstenant de tout massacre, et ne conservant auprès de lui que trois de ses compagnons, Baudri, Stabulon et

Adelbold, dépouilla sa cuirasse, et s'enveloppant d'un vêtement de laine, sortit, pieds nus, hors des murailles, et suivant l'enceinte extérieure d(; la ville en toute humilité, rontr.int ensuite par la porte qui fait face à la montagne des Oliviers, il alla se présenter devant le sépulcre de notre Seigneur Jésus-Christ, fils du Dieu vivant ; il versa des larmes, prononça des prières, chanta les louanges de Dieu et lui rendit grâces, pour avoir été jugé digne de voir ce qu'il avait toujours si ardemment désiré. » Albert d'Aix, liv. vi.

Dix jours après la conquête, le conseil des princes s'élant assemblé, nomma des élecîeurs pour choisir un chef suprême au nouveau royaume chrétien. Plusieurs guerriers illustres étaient sur les rancs : (iodefroi de Bouillon ; Robert, comte de Flandro ; Robert, duc de Normandie, Tancrède et Rainiond i\o Saint-Gillos. Le nom de Godefroi fut proclamé; le pieux chevalier roliisa le litre de roi et la couronne d'or; il se lit simplement appeler défeiiseur du saint sépulcre: « Il ne volt, disent les Assises, estre sacré etcorosiié roy de Jérusalem, parce (|ui il ne volt porter ( orosne d'or là où le roy des roys Jésus-Chrisl, le fils de Dieu, porta corosne d'espines, le jour de sa passiitn. »

Le règne de Godefroi dura pou, un an à peine; après avoir consolidé la puissance des Francs par d'heureuses expéditions contre les Arabes des rives du Jourdain, après avoir fait rédiger ce grand Code, connu sous le nom d'Assises de Jérusalem, beau monument de la législation du moyen âge, Godefroi mourut le 18 juillet lloo, pleuré par tous les Fidèles qu'il avait conduits à la victoire, et i)ar les populations chrétiennes qu'il avait arrachées à la servitude; son corps fut placé auprès de la tombe du Christ, et on grava sur la pierre l'épitaphe suivante : Hic jacet inclitus du.r fiothofridus de Builluin, qui totam istam terrain acquisivit cultui christAano, eu jus anima regnet curii Chrislo. Amen.

Les troubadours et les trouvères, ces maîtres du gai savoir, ont plusieurs fois consacré leurs chants aux croisades; quand on suit leurs poésies, écrites dans la langue-d'oc et la langue-d'oil, on trouve un grand nombre de lais et de sirventes qui célèbrent les malheurs des Chrétiens, et excitent la chevalerie à prendre les armes pour la délivrance du tombeau du Christ. Nous avons déjà parié d'un po('me sur Godefroi de Rouillon, écrit en vers français, et qui existe aux manuscrits de la Bibliothèque royale. ( Note 1 du chant vi, pag. 131.) Ce poème, que nous avons parcouru avec attention, ne contient aucun épisode qu'on puisse rapprocher de l'épopée du Tasse; c'est la chronique de Guillaume de Tyr ou d'Albert d'Aix, rimée par le trouvère; il y a toute ai)parenfe que ces vers étaient récités de château en château par les troubadours, qui les accompagnaient de leur musique monotone. Ces chants portaient les barons et les chevaliers à saisir leur bonne épèo pour co)iquerrc la Palestine. On remarquera (]ue les poésies que nous allons donner n'apparliennenl pas à la première croisade; on rencontre très-peu de munumcnls en \'irs de la fin du xi' siè-

cle; tout se rattache à l'époque postérieure, après les conquêtes de Saladin et les premiers revers des Fidèles. Le Tasse n'a pas puisé dans ces sources; il a suivi la chronique. Nous publions donc ces pièces comme documents, afin de compléter tout ce qui se rapporte aux croisades.

Bernard Alahan de Narbonne et Raimond Gaucelm de Béziers composèrent chacun un sirvente, qui fut chanté à Aimeri de Narbonne, pour l'engager à venger les lieux saints. Dans un poërae qui appelle les chevaliers à la croisade, Pons de Capdueil s'écrie : « En prenant la croix, les pécheurs se laveront de leurs crimes et iront en paradis : malheur à ceux qui resteront! les mala les, les vieillards, seuls, sont exceptés, pourvu qu'ils donnent de l'argent aux pèlerins. » — « Celui qui fit l'air, le ciel, la terre, la mer, le chaud, le froid, le vent, la pluie et le tonnerre, dit Rambaud de Vaqueiras dans un long sirvente, Dieu, enfin, veut que nous passions tous la mer à sa suite, comme Gui, Gaspard et Melchior allèrent à Bethléem Puisse saint Nicolas guider notre flotte I que les Champenois dressent leur bannière; que le marquis Boniface crie Montferrat! que le comte Baudouin crie Flandre! que chacun frappe si rudement qu'il brise lances et épées. Nous aurons bientôt mis les Turcs en déroute. Que le vaillant roi d'Espagne fasse des conquêtes sur les Maures, tandis que le marquis de Montferrat tiendra la campagne et fera des sièges contre le soudan ; car le marquis de Montferrat est si haut par-dessus les plus braves, que les croisés de France et de Champagne l'ont demandé au ciel comme le meilleur de tous pour recouvrer le sépulcre. »

Et Gavaudan le vieux, qui vivait à la fin du xii*' siècle, gémit sur la perte de Jérusalem, conquise par Saladin ; il exhorteies Fidèles à se rendre dans la Palestine : « Seigneur, s'écrie-t-il, par nos péchés, la puissance des Sarrasins s'est accrue ; Saladin a pris Jérusalem, hélas! et on ne l'a pas encore recouvrée! c'est pourquoi le roi de Maroc a mandé qu'avec tous ses Infidèles il combattrait les rois chrétiens; il a ordonné à tous ses Maures, Arabes et Andalousites de s'armer contre la foi de Jésus-Christ, et il n'y en aura pas un, gras ni maigre, qui ne s'assemble plus dru et menu que la pluie ! Empereur, roi de France, roi d'Angleterre et roi d'Espagne, allez vaincre tous ces chiens, abusés par Mahomet. Laissons là nos héritages; allons contre ces renégats pour ne pas encourir la damnation; avec nos épées, nous trancherons la tête à ces misérables. Gavaudan aura prophétisé vrai; ces chiens seront mis à mort, et Dieu sera honoré et glorifié dans les lieux où Mahomet fut servi.»— Nous avons traduit ces passages sur le texte publié en langue romane, par M. Raynouard.

Avant-propos ,1

Vie du Tasse ''^

CHANT rREMlKR.

Dieu envoie l'ange Gabriel à Torlose. Godefroi assemble les chefs des Chrétiens ; tous, d'un accord unaninie, le nomment leur capitaine. Godefroi fait le tlénombreinent de ses troupes, et les conduit dans une plaine sur la roule de Sion. Celle nouvelle ëpouvajile le loi

de la Judée 3

Notes dl c;iia.\t V -'^

Ismen essaie en viiin ses enchanleinents, et Aladin ordonne le massacre des Fidèles. La pudique Sophronie et le courageux Oii nde se dévouent à la mort poui* mettre un terme aux fureurs du roi païen; Clorinde, instruite de cet événement, les protège contre les exécuteurs. Les Francs rejettent les proposi lions d'Alète, et Argant leur déclare une guerre cruelle. 29 Notes du CIÏA^T II 46

Les Chrétiens arrivent devant Jérusalem, Clorinde leur fait un terrible accueil. L'amour d'Herminie pour Tancrède se réveille; celui de Tancrède se ralUnne au seul aspect d^in visai;e qui se montre à découvert.Les Aventui'iers sont privés de leurclief; Argant lui arrache la vie, et on lui tait de uobles funérailles.

Page».

Le pieux Godefroi ordonne la destruction dune antique f(irét 53

Notes du cha\t III 66

Le souverain du ténébreux royaume réunit toutes les puissances de l'enfer, et leur enjoint d'employer leurs ruses maudites pour accabler les Chrétiens des plus grands maux. Ilidract forme un cruel projet; il veut qu'Arniide en aplanisse les obstacles, qu'elle n'emploie d'autres armes que ses artifices, sa beauté et la douceur de ses discours 73

CHANT y.

Gernand, qui s'indigne de voir Renaud briguer le grade auquel il aspire, est cause de sa propre mort; le fils de Berthold, après une forte lutte, le tue et s'éloigne du camp; il ne veut pas subir des fers ni des chaînes. Armide part satisfaite, et Bouillon reçoit de fâcheuses nouvelles de ses navires au milieu des mers. . . 93 Notes du chwt V 109

Argant appelle au combat tous les Chrétiens; l'audacieux Olhon se présente ; mais, renversé de son cheval, il est conduit prisonnier dans la ville. Tancrède commence une nouvelle lutte que la nuit vient suspendre. Herminie sort de la Cité pour donner des soins

au guerrier Franc 113

Notes du cua>t VI 131

Herminie prend la fuite; un berger l'accueille. Tan- C! ède cherche en vain la trace de ses pas, et tombe dans les pièges d'Armide. PLairaond, défendu par un ange, pénètre dans l'arène pour repousser les bravades d'Argant.Belzébulh voit que l'ardeur téméraire

^ Ta,....

du Païen est sans effet; pour le sauver, il ajoute a la

guerre une terrible tempête 137

Notes du chant VII 1'>7

Un envoyé raconte au pieux Bouillon les prouesses et la mort du chef des Danois. Les Italiens écoulent de faux bruits et se persuadent que Renaud a été lue; Alecto, qui les anime de ses fureurs, excite leur colère, ouvre la porte à toutes leurs haines; ils menacent (iodefroi ; mais le capitaine, par ses seuls discours, réprime leur impétuosité farouche IGt

Notes Di' CHANT VIÏI. . , l'iî

La Discorde va trouver Soliman et le pousse au massacre nocturne des Chrétiens. Dieu, juste et puissant, qui, du haut des cieux, a vu les machinations infernales, envoie l'archange Michel sur la terre. Alors, ne pouvant plus compter sur l'appui des démons, et les guerriers qui avaient suivi Arniide paraissant tout

à coup, Soliman désespère de la victoire 179

Notes nu chant IX. 195

Ismen se montre à Soliman pendant son sommeil et le conduit secrètement dans la Cité. L'arrivée de ce chef relève le courage affaibli du monarque. Codefroi apprend le détail des erreurs de ses guerriers, et bientôt on sait que Renaud n'est point mort ; l'ermite Pierre publie l'éloge et les exploits des neveux de Tillustre

enfant ^ ***^^

Notes DU CHANT X *-'*-'

Les Chr('liens invoquent les secours du Ciel par des prières et des hymnes sacrés; ils attaquent ensuite les murs de Sion. La ville allait succomber sous leur

Page..

puissance, lorsque Clorinde blesse le capitaine, et retarde ainsi la victoire des Fidèles. Godefroi, guéri par un ange, retourne à l'assaut; mais les dernières

clartés du jour ont disparu 215

Notes du chant XI 229

Un vieux serviteur révèle à Clorinde l'histoire de sa naissance. La guerrière se rend inconnue au canop des Chrétiens pour exécuter une grande entreprise; cette démarche l'enlraine à sa perte. Clorinde lutte contre Tancrède, qui la prive de la vie; avant de mourir, elle reçoit le baptême, et son vainqueur verse des larmes. Argant jure d'exercer une cruelle vengeance

sur le meurtrier . 235

Notes du cha\t XII 252

Ismen appelle les dénions pour garder la forêt ; aussitôt d'horribles monstres font fuir par leur présence tous ceux qui veulent abattre les arbres de cette retraite obscure. Tancrède s'y dirige d'un pas assuré : la pilié l'empêche de montrer sa valeur. Une sécheresse brûlante accable les Fidèles, mais une abondante pluie répare leurs forces 257

Notes du chant XIII 271

Le capitaine des Chrétiens, dans un songe, apprend les ordres de Dieu pour le rappel de Renaud; il accède à la demande que lui en font les chefs de l'armée. L'ermite Pierre envoie deux messagers auprès d'un vieillard qui les accueille avec courtoisie, leur découvre les ruses secrètes d'Armide, et facilite le succès

de leur voyage 277

Notes du chant XIV 290

Les deux guerriers, guidés par le vieillard, se rendent dans un port où une barque les attend; ils quittent

Pages.

le rivage el aperçoivent les troupes et les navires du tyran d'Egypte. Ensuite, à l'aide du vent et d'un pilote, ils accomplissent leur course lointaine et arrivent dans une île déserte, où ils triomphent de la puissance et des enchantements d'Armide. . . . 293 Notes du chant XV 304

Les voyageurs pénètrent dans le vaste labyrinthe, douce prison où Renaud est retenu; par leur adresse, ils enflamment de dépit et de colère l'illustre chevalier, et le déterminent à partir avec eux. R.enaud s'éloigue; en vain la magicienne emploie pour le retenii* les pleurs el la prière. A rmide, dans l'excès de sa douleur, se venge en détruisant son palais; puis elle s'élève audessus des nues 307

Notes nu chant XVI 320

CHANT XVH.

Le roi d'Egypte fait le dénombrement de son immense armée, et la diri .;e c )ntre les Francs. Armide vient rejoindre les troupes barbares; l'enchanteresse désire la mort de Renaud, et pour mieux satisfaire sa cruelle vengeance, elle s'offre pour prix de cet exploit. Pendant ce temps, Renaud se revêt d'une redoutable armure, où sont gravés les faits illustres de ses aïeux. 325 Notes du chant XVII 341

L'intrépide Renaud déplore ses erreui\s; il va dans la forêt essayer l'enlreprise, et en retourne victorieux. On reçoit la nouvelle que l'armée d'Egypte s'approche, et l'adroit Vafrin se rend au milieu des ennemis pour pénétrer leurs projets. Une rude bataille se donne sous les murs de Sion ; les Chrétiens, aidés des secours

du Ciel, restent maîtres de la Cité sainte 346

Notes du chant XVIII 3G2

Pages.

Tancrède, dans un combat singulier, est vainqueur d'Argant. Aladin se réfugie dans la forteresse. Herniinie rencontre Yafrin et lui re'vèle un important secret; tous deux reprennent le chemin de la ville sainte, et bientôt ils aperçoivent Tancrède mourant, étendu sur la poussière; Herminie se lamente et prend soin des blessures du guerrier. Godefroi apprend les embûches que dressent contre lui les païens. . . . 369 Notes dt oha\t XIX. 391

Les troupes d'Egypte arrivent et attaquent Tarmée des Fidèles. Aladin et le fier Soliman abandonnent la forteresse assiégée et vont combattre dans la plaine, mais ils sont frappés de mort par deux célèbres guerriers. Renaud calme le désespoir d'Armide. Les Chrétiens font un grand massacre des ennemis, et ils accourent

joyeux dans le temple du Seigneur 397

Notes du cha\t XX 42 i

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