CHAM YL
jette ses rayons, jusqu'au moment où la nuit couvre le monde, Herminie, assise, les yeux tournés vers le camp, soupire et s'entretient avec ses pensées. De ce lieu, elle a vule combat; sa poitrine agitée semblait dire : « Ton bienaimé est celui que la mort menace. » Pleine d'angoisses et de soupçons, elle attend la fin de cette lutte douteuse ; si répée du païen frappe, son âme ressent le fer et les blessures. Enfin la vérité lui est connue : ce rude combat doit recommencer. Une crainte nouvelle la domine; son sang se glace ; elle verse des larmes en secret, elle exhale des soupirs. Pâle, épouvantée, son attitude reproduit l'Effroi et la Douleiu\
D'horribles images troublent ses pensées ; des fantômes étranges lui apparaissent en songe, et rendent son sommeil plus cruel que la mort. Elle croit voir Tancrède déchiré et sanglant; elle croit l'entendre implorer son secours. A son réveil, la jeune fille trouve ses yeux baignés de pleurs. La crainte d'un danger futur n'excite pas seule l'ardente sollicitude de son âme : les plaies de Tancrède l'inquiètent : rien ne peut la calmer. De fausses rumeurs retentissent; elles exagèrent les choses inconnues, éloignées; Herminie s'imagine que le brave guerrier gît couché, languissant près de la mort.
Sa mère lui apprit à connaître les vertus secrètes des plantes, les charmes par lesquels on guérit les plaies, on atténue la douleur; art en usage, dans ces pays, chez les filles même des rois. Herininie veut, de sa propre main, porter remède aux blessures de celui qu'elle aime, et elle est forcée de soigner l'ennemi de son amant ! Alors elle pense à verser sur les plaies d'Argant le suc d'herbes nuisibles ; ses innocentes mains se refusent à des moyens aussi coupables, elle désire avec ardein^ que toutes les plantes, tous les charmes perdent leur efficacité. La jeune fille n'éprouve aucune crainte d'aller parmi la gent ennemie ; son existence de fatigues et de dangers a vu souvent la guerre, les massacres. L'expérience lui a donné
m JÉRUSALEM DÉLITRÈE.
un courage au-dessus de son sexe ; les petits accidents ne la troublent plus, elle ne pâlit pas devant l'image de la terreur. L'amour téméraire éloigne la peur de son sein ; elle croirait marcher en sûreté au milieu des griffes envenimées des betes sauvages d'Afrique. Mais, si Herminie ne craint rien pour sa vie, elle doit craindre pour sa réputation: deux puissants ennemis, l'ÎIonneur et l'Amour, se disputent son cœur.
L'Honneur lui parle ainsi : « Jeune vierge, jusqu'à ce jour tu as observé mes lois î toi dont j'ai conservé l'esprit et le corps chaste, lorsque tu étais captive des ennemis. Tu as gardé ta belle pureté dans les prisons; lil)re aujourd'hui, voudrais-tu la perdre ? Hélas ! qui a pu inspirer cette pensée à ton jeune cœur? à quoi songes-tu? qu'espèrestu? Le titre de pudique, la palme de la chasteté sont donc pour toi peu de chose! Tu irais, amante nocturne, mendier le mépris chez une nation ennemie? Le vainqueur superbe te dirait : Tu as perdu ton royaume et ton âme royale; tu n'es plus digne de moi ! »
D'un autre côté, l'Amour, perfide conseiller, séduit Herminie par ces paroles flatteuses : « O jeune fille, tu n'es pas née d'une ourse vorace, ni sur un roc dur et glacé, pour dédaigner ainsi l'amour, et les plaisirs qu'il t'offre. Tu n'as pas un cœur de fer, de diamant, pour rougir du nom d'amante. Va désormais où le désir t'appelle. Tu redoutes un vainqueur cruel : nel'as-tu pas vu partager ta douleur, s'attendrir à tes larmes? Seule tu es cruelle, toi qui hésites à secourir ton amant. Ingrate, le malheureux Tancrède languit, et tu accordes tes soins à la vie de son adversaire ! Hâtetoi de guérir Argant; il donnera plus vite la mort à ton libérateur, ce sera la récompense des services qu'il ta rendus : ta dette sera acquittée! Et ce ministère impie ne te dégoi*ite pas? et l'ennui et l'horreur ne t'excitent pas à fuir.*^
» Quelles ne seraient pas ta joie, ta satisfaction, si ta main secourable, accomplissant un pieux devoir, touchait
la vaillante poitrine de Tancrède ? tes soins le rappelleraient à la vie, rendraient à son visage décoloré toute sa i'raiclieur, à sa beauté flétrie toutes ses grâces. Tu aurais ta part dans ses louanges, tu partagerais ses exploits ; tes noces heureuses s'écouleraient dans de chastes embrasseniî^nts. Epouse honorée, tu irais prendre place au milieu des dames latines, dans la belle Italie, siège delà vraie valeur, de la vraie foi ! »
Hélas ! abusée par ses illusions, l'insensée rêve une félicité suprême. En proie à mille doutes, comment pourrat-elle partir en sûreté? les gardes veillent sur les murs, tournent sans cesse autour du palais; au milieu des périls de la guerre, jamais on n'ouvre une porte sans les raisons les plus graves. Herminie est souvent la seule compagne de Clorinde; le soleil à son déclin la voit avec elle ; la nouvelle aurore les retrouve ensemble. Quand la clarté du jour est éteinte, un même lit les reçoit ; les deux vierges se confient tout, excepté leurs pensées d'amour. C'est le secret d'Herminie. Si on surprend ses soupirs, ses plaintes, elle attribue à une autre cause les chagrins de son cœur. Herminie pouvait toujours se rendre chez sa compagne ; jamais les portes ne lui étaient fermées, soit que Clorinde fût présente, soit qu'elle fût dans les conseils ou à la guerre.
Herminie vint un jour chez Clorinde ; la guerrière ne s'y trouvait pas. Elle s'arrête, cherche dans sa pensée les moyens d'exécuter et de cacher sa fuite. Divers projets partagent son âme incertaine. Herminie aperçoit l'armure de Clorinde; cette vue la fait soupirer; elle se dit à ellemême : « Oh! qu'elle est heureuse la très-vaillante fille! combien je lui porte envie! Je n'ambitionne ni ses exploits, ni l'honneur de sa beauté ; mais une longue robe n'arrête point ses pas, une jalouse retraite ne captive point sa valeur. Veut-elle sortir, elle revêt son armure, et part sans que la crainte ou la honte la retienne. Pourquoi la nature et le ciel ne m'ont-ils pas donné sa force, son cou-
rage? que ne lu'est-il peiiuis de changer cette robe, ce voile, contre un casque, mie cuirasse? la chaleur, les froidures, la tempête ou lorage, rien n'arrêterait ma bouillante ardeur; avec le soleil ou dans Tobscurité des nuits, seule ou accompagnée, je paraîtrais en armes sous la tente.
') Cruel Argant, tu n aurais pas combattu le premier ton adversaire; avant toi je serais accourue à sa rencontre; maintenant il serait prisonnier I î ne amante ennemie ne lui eût imposé quune servitude douce, légère ; ses chaînes auraient rendu les miennes plus agi éables et moins lourdes. Ou bien, sa main m'aïuait déchiré le sein, ouvert le cœur: la blessure du fer eût guéri la plaie de l'amour. Mon corps serait en repos, mon àine connaîtrait la paix. Peut-être le vainqueur aurait pleuré sur mes cendres, il aurait accordé ime sépulture à mes ossements.
» Malheiureuse ! je désire l'impossible; en vain je me livre à de folles pensées. Timide, affligée, faut-il demeurer ici comme une femme de la vile popidace?Non, je n'y resterai pas. 3Ion cœur aura confiance : il osera. Pourquoi ne prendrais-je pas cette armure? Ne pourrais-je la soutenir pendant un instant? je le pourrai. L'amour me rendra puissante ; avec lui les plus faibles deviennent les plus forts. Dès qu'il a senti ses feux, le cerf craintif redouble d'audace, et se défend. Je ne veux pas aller guerroyer; je veux seidement faire une ingénieuse ruse, je veux être im moment Clorinde ; cachée sous sa cuirasse, je suis certaine de franchir les murailles 1 les gardiens des portes n'oseraient lui résister. Il n'y a pas d'autre moyen : c'est la seule voie qui m'est ouverte. Favorisez cette innocente fraude. Amour, Fortune, vous qui me l'inspirez! Le moment est fiworable pour mon départ : Clorinde est encore auprès du roi. »
Ainsi résolue, rien ne l'arrête : limpétueux amour l'aiguillonne et la pousse. Elle emporte dans sa demeure, voisine de celle de Clorinde, larniure dérobée. Personne n'en
fut téiuoin; Herminie étail seule, et la nuit, amie des voleurs et des amants, la protégeait. Le ciel tout parsemé d étoiles devenait plus obscur. Herminie appelle en secret un de ses nobles écuyers et la plus chérie de ses suivantes. Elle leur découvre une partie de ses pensées, le projet de sa fuite, et leur cache la véritable cause du départ. Aussitôt le fidèle écuyer apprête ce qu'il croit utile. Herminie se dépouille de ses longs et pompeux vêtements; sa légèreté surpasse alors toute croyance. Elle ne réclame d'autres secours que celui de sa compagne de voyage; un dur acier presse son cou délicat, ses blonds cheveux; sa faible main saisit un bouclier, et plie sous ce pesant fardeau. Couverte de fer, dans une attitude martiale, elle éblouit. L'Amour, qui est présent, s'en applaudit ; il sourit comme le jour où il vit Alcide en habits de femme.
Le poids de cette armure fatigue Herminie ; oh ! com])ien sa démarche est lente ! elle s'appuie sur sa fidèle compagne, la fait marcher devant elle pour lui servir de soutien. L'amour et l'espérance raniment pourtant ses forces, rendent la vigueur à ses membres débiles ; elle arrive aux lieux où son écuyer l'attend, et saute à cheval avec vitesse.Travestis tous trois, ils partent, prenant à dessein les rues les plus secrètes, les plus cachées; ils voient dans l'obscurité le fer briller autour d'eux. Personne n'ose s'opposer à leur voyage ; chacun leur cède le pas : partout on reconnaît, même au milieu de la nuit, la blanche armiue et le redoutable cimier.
Herminie, moins inquiète, n'est cependant pas sans alarmes; étonnée de sa grande audace, elle craint d être reconnue. Arrivée à vme des portes de la cité, elle cache sa frayeur, trompe le gardien : « Je suis Clorinde, dit-elle; ouvre la porte. Le roi m'envoie où ma présence est nécessaire. » Sa voix de femme, semblable à celle de la guerrière, achève l'illusion. (Comment aurait-on pu croire armée celle qui ne savait pas manier les armes?) Aussitôt la sentinelle obéit; Herminie et sa suite sortent avecpromp-
titude ; elles vont, par des sentiers obliques et détournes, se mettre en sûreté dans les vallons.
Parvenue à un lieu profond et solitaire, la jeune fille ralentit sa course ; les premiers dangers sont évités, elle ne craint plus d'être retenue. De nouvelles pensées la préoccupent; elle voit, pour entrer dans le camp, des obstacles jusqu'alors dissimulés par la vivacité de ses désirs. Il y a folie d'aller sous cette armure au milieu des fiers ennemis; puis elle voudrait ne se révéler à personne avant de s'être montrée à son vainqueur. Amante ignorée, inattendue, elle désire arriver jusqu'à lui sans exposer son honneur, sa sûreté. Elle s'arrête ; la réflexion lui donne de la prudence.
<t O mon fidèle compagnon, dit-elle à son écuyer, il faut que tu me devances : sois intelligent et prompt. Va dans le camp ; fais-toi conduire où se trouve Tancrède. Tu lui diras : « Une jeune fille t'apporte la santé et sollicite la paix : la paix, puisque l'amour lui déclare la guerre ! Elle a en toi une foi vive, certaine ; en se livrant à ta puissance, elle ne redoute ni la lionte ni les affronts. » Dis cela à lui seul; s'il te demande autre chose, réponds que tu ne sais rien de plus, et presse ton retour. Je t'attendrai ici; je crois y être en sûreté. » Le fidèle écuyer s'éloigne avec vitesse, comme s'il avait des ailes. Il agit avec habileté, et pénètre en ami sous les tentes. Introduit auprès du cavalier, celui-ci reçoit le message dun visage joyeux. Déjà l'écuyer s'éloigne,laissant Tancrède en proie à mille pensées confuses; il va porter à Herminie une douce réponse : elle peut entrer dans le camp, y rester inconnue aussi longtemps qu'elle le voudra.
Herminie, impatiente de tout retard, s'ennuie, se tourmente ; elle compte les pas : « Mon envoyé arrive au camp, disait-elle... On le reçoit... Il devrait être de retour! >' Elle
se plaint de sa lenteur. Enfin elle pique son cheval, et d'un lieu élevé, elle commence à découvrir les tentes des Chrétiens. Il était nuit ; le riche manteau des étoiles brillantes
se déployait sans nuages ; la lune, à son lever, répandait sa douce clarté comme une rosée de perles. Herminie s'entretient de sa flamme avec le ciel ; le silence, les campagnes muettes sont les seuls confidents de ses amours.
Puis, portant ses regards sur le camp : « O tentes des Latins, disait-elle, vous êtes bien belles à mes yeux ! En m'approchant de vous, je respire un air qui récrée mes sens et ranime mes forces ; si le Ciel destine un doux repos à ma vie agitée, je le cliercherai chez vous : au milieu des armes je pourrai trouver la paix! Chrétiens, recevez-moi^ j'obtiendrai parmi vous la pitié que l'amour me promit j cette pitié je la rencontrai, étant captive, dans la mansuétude de mon vainqueur. Le désir de recouvrer ma royale puissance par votre appui ne me fait point agir j je serai toujours heureuse s'il m'est permis de servir sous vos lois. »
Herminie, en parlant ainsi, ne prévoit pas les maux que lui apprête la fortune. De la hauteur où est placée la jeune fille, ses armes reflètent des rayons de lumière ; leur éclat se mêle à la blancheur de ses vêtements, et rejaillit au loin. Le grand tigre d'argent, gravé sur son casque, flamboie j chacun s'écrie : « C'est la guerrière ! w Non loin de là, plusieurs Francs sont aux aguets j ils ont pour chefs deux frères latins : Alcandre et Polipherne. Leur mission est d'empêcher l'arrivée des troupeaux, qui serviraient à l'approvisionnement des Sarrasins. Si l'écuyer d'Herminie leur a échappé, il le doit à son éloignement et à la rapidité de sa course.
Le jeune PoHpherne a vu périr son père sous ses yeux par la main de Clorinde ; il aperçoit une splendide et blanche armure, et croit reconnaître la guerrière ; il accourt, irrite ses troupes contre elle; rien ne peut réprimer sa fureur subite, impétueuse : « Tu es morte, » s écrie-t-il, et il lui lance en vain un javelot. Telle la biche altérée, recherchant une eau limpide, découvre une belle fontaine parmi les rochers, ou une source aux rives fleuries j elle va se
baigner dans ses ondes, se délasser sous ses ombrages : des ebiens arrivent; soudain elle fuit, et dans sa frayeur elle oublie sa lassitude. Telle Herminie, dont le cœur malade a soif d'amour, croyait reposer dans de chastes caresses son âme fatiguée; elle entend le bruit des armes, des menaces de mort ; aussitôt elle s'oublie elle-même, abandonne ses désirs ; craintive, elle pique son rapide coursier.
Elle fuit, l'infortunée, et son cheval semble à peine toucher la terre; sa compagne ne la quitte pas. Le cruel Polipherne, et une multitude d'hommes armés, les poursuivent. Bientôt l'écuyer arrive du camp avec la tardive nouvelle. Il cherche sa maîtresse ; il vole sur ses traces incertaines ; la frayeur l'égaré dans les champs.
Alcandre, le plus sage des deux frères, a vu aussi la fausse Clorinde; trop éloigné, il n'a pas voulu la suivre, et s'est maintenu dans ses positions. 11 envoie au camp un messager, chargé de dire : « On n aperçoit'ni troupeaux ni bétail, ni autre butin semblable; mais Clorinde, épouvantée, est poursuivie par Polipherne. Clorinde n'est pas une simple guerrière, c est un chef illustre ; si elle se trouve hors des murs dans un tel moment, ce doit être pom^ exécuter une grande entreprise. Le pieux Bouillon jugera, commandera : Alcandre est prêt à obéir. ^ Cette nouvelle se répète dans le camp ; le bruit en retentit sous les tentes des Latins.
Tancrède, le cœur agité par le premier message, se dit à lui-même : «■ Peut-être la jeune fille venait-elle adoucir mes peines, peut-être pour moi seul bravait-elle les périls ! « Sans hésiter, il prend une partie de sa pesante armure, monte à cheval, s'échappe furtivement; il suit tous les indices , parcourt avec rapidité tous les chemins.
(1) Le système de fortification des villes au moyen âge était uniforme en Orient comme en Occident; il avait été emprunté au\ Romains, puis aux Grecs. II consistait en ce qu'on appelle, en terme de génie, une chemise, c'est-à-dire une enceinte de murailles flanquées de tours et de tourelles. Au milieu de cette enceinte, sur une élévation de terre naturelle ou factice, on plaçait le donjon qui servait de refuge, de dernière défense. Les murs d'enceinte n'étaient point en ligne droite, mais sinueux, de manière à ce que les ennemis fussent pris en flanc, et même à dos, par les différentes parties saillantes des murailles; les tours formaient, de distance en distance, autant de bastions; elles dépassaient les murs d'un tiers environ de leur hauteur. Quelques villes du midi de la France, qui n'ont pas éprouvé les ravages des guerres religieuses du xvi'^ siècle, conservent encore ces enceintes murées : Avignon et la petite ville de Villeneuve-lés-Avignon, en sont de curieux modèles; il est à regretter qu'un système de conservation ne soit pas adopté pour protéger ces beaux débris. Il existe à la Bibliothèque royale un manuscrit du xii*^ siècle, sous le titre de Roman de Godefroi de Bouillon^ ou la Conquête de Jérusalem (cot. n° 7192, in-f° ; et Bibliothèque de l'Arsenal, belles-lettres, n" 1G5, in-f''); dans de petites et grossières miniatures, on peut voir la véritable forme des tourelles et des murailles à ces époques de féeries et de merveilles.
(2) L'armure des Sarrasins était alors la cuirasse, le bouclier, la cotte de maille; les Croisés empruntèrent même plusieurs pièces de leur armure à l'Orient. En Circassie et en Perse on retrouve encore les formes armées du moyen âge; on les rencontre également parmi les guerriers arabes du désert. Les ruines de Persépolis offrent aussi la figure de guerriers couverts d'armures, ce qui fait remonter cet usage à la plus haute antiquité.
(3) Dans notre système de traduction fidèle, nous conservons les mots de peuple païen, popolo pagano^ employés par le poëtc. On n'a pas besoin de faire observer qu'il est impossible qu'Argant se serve de cette expression en parlant des Sarrasins. C'est ici le synonyme de Croyant Le Tasse a emprunté ce mot de païen aux Chroniques, qui désignent toujours les Musulmans par la dénomination commune de pagani. C'était un vieux souvenir du christianisme persécuté, et toutes les fois que les Tidèles trouvaient un ennemi, ils lui donnaient le nom de païen.
Les Chroniques l'emploient en parlant des Arabes d'Espagne qui faisaient des courses sur les côtes de la Méditerranée; et les pirates ISorth-mans ( Scandinaves ) sont ainsi nommés dans la Chronique de Saint-Denis.
(i) La coutume des champions se trouve dans toutes les lois du moyen âge. Quand il s'agissait de faire décider une cause par un combat judiciaire, un champion était choisi, et la loi de la bataille lui était donnée. On peut voir les Assises de Jérusalem^ curieux document de la jurisprudence féodale, où toutes les régies du combat judiciaire sont détaillées avec soin; c'est dans ces Assises ou Coutumes qu'il faut étudier le véritable caractère de la féodalité et les mœurs belliqueuses des chevaliers chrétiens. On reporte au règne de Godefroi la première rédaction des Assises de Jérusalem; aucun monument contemporain n'indique d'une manière positive si c'est le pieux guerrier qui rédigea ce grand recueil de lois tel qu'il nous est parvenu ; il ne faut point s'en étonner : les institutions passaient alors inaperçues des vieux chroniqueurs. Du reste, si l'on excepte la loi salique, le combat judiciaire est en honneur dans tous les codes des nations barbares qui s'établirent sur les débris de l'empire romain ; il s'étendit bientôt à toutes les affaires civiles et criminelles. Son extension successive fut la cause principale de la fréquence des guerres privées pendant le moyen âge, guerres qui n'étaient, à proprement parler, que des espèces de combats judiciaires agrandis ; et tandis que cette coutume si contraire aux lois d'une bonne police était attaquée parles puissances divines et humaines, les chevaliers l'invoquaient comme inhérente aux droits et aux prérogatives d'une vaillante noblesse. Les épreuves par l'eau et le feu étaient laissées aux clercs et à la bourgeoisie; les hommes d'armes ne voulaient que le combat.
(5) Il y avait des lois qui rendaient inviolables les hérauts d'armes envoyés d'un camp à un autre, pour prononcer les déûs chevaleresques; on les accueillait avec honneur. Homère nous apprend que les hérauts de l'antiquité portaient un sceptre semblable à celui des rois; il leur allribue tant d'autorité que les princes grecs ne peuvent rester assis en leur présence. Lorsque Agamemnon, dans le premier chant de Viliade^ envoie deux hérauts vers Achille, celui-ci les reçoit avec grande pompe et les salue du nom de messagers de Jupiter et médiateurs des hommes. Il existe plusieurs chartes du moyen âge où les droits et les devoirs des hérauts d'armes sont longuement développés. Les hérauts avaient leur entrée dans toutes les cours des princes et seigneurs ; celui qui la leur refusait était tenu pour discourtois, indigne du titre de noblesse. Ils étaient chargés d'avertir les chevaliers, écuyers et capitaines, du jour où l'on livrerait bataille; à la publication de la paix, la ville où elle était publiée leur devait un marc d'or. Dans les combats judiciaires, toutes les armes du vaincu appartenaient aux hérauts; ils reconduisaient le champion victorieux au son de joyeuses fanfares ; le
vaincu était foulé aux pieds, et son blason traîné à la queue d'un cheval. Philippe de Valois fit un grand règlement sur les hérauts d'armes : « Vous serez compagnons des rois, juges de la félonie des nobles, arbitres de leurs querelles ; assistez de votre conseil les princes et seigneurs en la cour desquels vous aborderez, et leur demandez librement et sans crainte ce qui vous est nécessaire, le vivre, accoutrement et défrai. Que si quelqu'un vous refuse, qu'il soit infâme, sans honneur, tenu pour criminel de lèse-majesté. Mais aussi donnez-vous garde d'avilir votre noble exercice, par ivrognerie, médisance, flatterie et autres vices qui souillent et honnissent la réputation des hommes; montrez bon exemple partout, maintenez l'équité, et réparez les torts faits par les grands aux petits. » (Favyn; Théâtre d'honneur et de chevalerie; édit. de 1567 in-4°.) — La coutume du roi d'armes Montjoie et des hérauts s'était maintenue sous la vieille monarchie régulière.
(6) Tancréde, qui joue un si grand rôle dans la Jérusalem délivrée, fut le vrai type des chevaliers de son temps; il ne connut d'autres lois que la religion et l'honneur. Les annales de la chevalerie n'ofl'rent pas de modèle plus accompli. Toutefois, son caractère tracé par l'histoire n'ofl're point l'éclat poétique et romanesque de l'épopée; on chercherait en vain dans sa vie quelque chose qui puisse ressembler aux amours de Clorinde. — Le père de Tancréde était Sicilien; il se nommait Eudes ou Odon; les Chroniques le désignent sous le nom de marquis (marquis signifiait alors défenseur d'une marche, d'une frontière). Emma, sa mère, était la sœur du Normand Robert Guiscard. On ignore l'époque précise de la naissance de Tancréde ; la première partie de sa jeunesse est également inconnue. Raoul de Caën, son historien, qui l'accompagnait à la croisade, s'exprime ainsi : « Dès son adolescence, ce héros surpassait les jeunes gens par son adresse dans le maniement des armes, les vieillards par la gravité de ses mœurs. Observateur assidu des préceptes de Dieu, il s'appliquait à recueillir ce qu'il apprenait et à mettre les leçons en pratique; la passion seule de la gloire agitait son âme. Lorsque la déclaration du pape Urbain eut assuré la rémission de tous leurs péchés aux Chrétiens qui iraient combattre les Infidèles, Tancréde fit ses dispositions de départ ; il rassembla en quantité suflisanle des armes de chevaliers, des chevaux, des mulets et les approvisionnements nécessaires. »
En 1096, Tancréde accompagna son cousin Boëmond dans son expédition pour la Palestine; il se signala au passage de la rivière Vardarf, etavecune poignée d'hommes il mit en fuite des nuées de Grecs qui s'opposaient à la marche des Croisés. C'est durant le mémorable siège d'Antioche que Tancréde montra toute sa valeur. Pour prévenir les attaques imprévues des Turcs, Tancréde alla se mettre en embuscade dans un lieu par lequel les Infidèles avaient coutume de passer : o Ceux-ci, écrit Raoul de Caën, ayant conçu des soupçons, n'envoyèrent le premier jour que quelques hommes; le second jour, ils sortirent en plus grand nombre. Tancréde eut grand'peine à contenir ses gens : « Attendez encore un petit jour, hommes vaillants, leur dit-il, demain une plus riche proie
13i JERUSALEM DELIVREE.
viendra tomber dans nos filets. » Ainsi qn'il l'avait prévu, ainsi arrivat-il. Le troisième jour les Turcs sortent en foule, et dépassent le lieu où les Francs étaient postés. Alors Tancrcde s'élance au milieu des ennemis et en tue environ sept cents. » Après la prise d'Antioche, lorsque les Croisés s'avançaient vers Jérusalem, ce fut Tancrède qui vint, avec trois cents hommes, au-devant des Chrétiens chassés de la ville sainte; il planta la bannière des Francs à Bethléem, patrie du Christ. Tancrède fut un des premiers à entrer dans Jérusalem ; il s'empara de la mosquée d'Omar et des immenses richesses qu'elle renfermait. Godefroi, devenu roi de Jérusalem, fit don à Tancrède de la principauté de Tibérrade.
Baudouin, ayant succédé à son frère sur le trône de Jérusalem, eut de violentes querelles avec Tancrède. De vieilles haines existaient entre ces deux chevaliers : après la prise de Nicée, Baudouin avait disputé à Tancrède la conquête de Tarse en Cilicie, et nous avons vu que le Tasse a rappelé ce fait historique dans l'allocution adressée par Tancrède à Renaud ( pag. 101 ). Toute la carrière de Tancrède n'est qu'une longue suite d'exploits et de conquêtes sur les Turcs; il se rendit successivement maître de plus de vingt-cinq villes ou forteresses. La prise du château de Vetulum fut son dernier fait d'armes; il mourut à Antioche le 6 décembre 1112, et fut inhumé sous le portique de l'église Saint-Pierre. Tancrède avait épousé une fille naturelle de Philippe F', roi de France. «Tandis que ce guerrier, de pieuse et illustre mémoire, était près de son dernier jour, écrit Guillaume de Tyr, il fît appeler sa femme et le jeune Pons, fils du comte de Tripoli, et leur conseilla de s'unir tous les deux après sa mort : ce qui eut lieu en effet. » (WiUelm. Tyr.Aih.xi.)
(7) La courtoisie était le plus bel attribut du fhevalier. Considérée comme école de morale, la chevalerie pourrait être opposée aux plus sages institutions de l'antiquité. Dans un système où l'honneur, la justice et l'humanité étaient les premières lois, où les vertus les plus nobles, les devoirs les plus inviolables consistaient à réprimer l'insolence des oppresseurs, à secourir les malheureux, à protéger les faibles ; dans un tel système, toutes les qualités de l'âme et du cœur devaient s'ennoblir et s'épurer. Ce fut sous son influence que le manque de foi devint le premier des crimes, la fidélité à sa parole le premier devoir d un chevalier. Les nations modernes doivent à ces idées la loyauté et les sentiments généreux qui ont survécu à de si grandes révolutions. La chevalerie, envisagée comme institution de police, mérite aussi la reconnaissance des siècles qui la virent naître; à une époque où les peuples étaient accablés de vexations, une vaillante association se forme ; la plus sacrée de ses lois est de défendre l'opprimé ; des chevaliers parcourent les campagnes, vengent les injustices; ils font trembler dans leur manoir les châtelains perfides et déloyaux. L'influence de la che- Talerie sur le système militaire fut immense; l'humanité, les nobles sentiments qu'elle introduisit dans les guerres en atténuèrent les funestes effets. Jusqu'au xiii* siècle, le but que se proposaient les hommes
d'armes dai\s les batailles, était la destruction de leurs ennemis, sans pitié ni miséricorde; l'esprit chevaleresque apporta d'heureuses modifications à cet état de choses, et la guerre se fit avec moins de férocité lorsque la courtoisie devint la vertu caractéristique des chevaliers.
(8) Tous les romans de chevalerie nous montrent les filles de rois, les plus belles princesses, instruites dans l'art de guérir les plaies, de préparer les simples, les breuvages qui, peuvent soulager les chevaliers blessés au milieu des batailles et des tournois. Cet enseignement faisait partie de l'éducation des damoiselles nobles, vivant en leur castel. Quand un chevalier était blessé, la dame de ses pensées se rendait sous la tente, elle le soignait de ses mains, partageait ses douleurs et sa gloire. Tel est le but de la douce Herminie lorsqu'elle veut aller au chevet du lit de Tancrède; c'était de l'amour chaste et chevaleresque, comme l'entendait le moyen âge de la chrétienté. Les mœurs des femmes d'Orient n'ont rien de semblable. Le Tasse a moins peint une fille du sol de l'Asie brillante et passionnée, qu'une noble damoiselle de France, chastement éprise d'un brave et digne chevalier.
<55.^rminic (ttripanf cÇa U$ S^c^<iv$.
(chant vu.)
Herminie est emportée par son cheval, sous les arbres touffus d'une antique forêt ; sa main tremblante ne dirige plus les guides : elle reste suspendue entre la vie et la mort. Son coursier l'entraîne dans des chemins détournés ; il la dérobe aux yeux des ennemis : désormais leur poursuite est inutile. Tels des chiens haletants, après une chasse longue et pénible, reviennent attristés d'avoir perdu de vue l'animal qu'ils guettaient dans la plaine j ainsi les cavaliers chrétiens, fatigués, retournent au camp, la honte et la colère sur le visage. Herminie fuit toujours, timide, éperdue; elle ne regarde même pas derrière elle si on la suit encore.
Elle fuit toute la nuit, tout le jour ; elle erre sans conseils et sans guides, ne voyant que ses pleurs, n'entendant autour d'elle que ses cris. Au moment où le soleil dételle les coursiers de son char éclatant et se plonge dans la mer, Herminie découvre les eaux hmpides du Jourdain (i) j elle
descend sur les rives du fleuve : là, elle s'arrête. La jeune fille se nourrit de ses malheurs ; ses larmes la désaltèrent^ Le sommeil, qui, par les douceurs de l'oubli, donne le calme aux malheureux mortels, vient assoupir ses sens et ses douleurs ; il étend sur Herminie ses ailes paisibles. L'amour, sous diverses formes, ne cesse, pendant son repos, de troubler la paix de son cœm*.
Herminie se réveille au gazouillement des oiseaux joyeux, saluant les premières clartés du jour, au murmure du fleuve et des arbustes, alors que le doux zéphir se joue avec les fleurs. Elle ouvre ses yeux languissants, aperçoit des cabanes solitaires; à travers Feau et le feuillage, une voix se fait entendre, et la rappelle aux soupirs et aux larmes. Herminie pleure. Un léger bruit parvient jusqu'à elle, interrompt ses sanglots : le chant des pasteurs s'unit aux accords de la musette rustique. Elle se lève, s'avance à pas lents, et voit sous de frais ombrages un vieillard, à côté de son troupeau, occupé à tresser des corbeilles ; il écoute chanter trois enfants.
L'aspect subit de ces armes inconnues les épouvante. Herminie les salue, les rassure, leur montre ses beaux yeux, sa belle chevelure d'or (2) : « Continuez, leur dit-elle, heureuses gens, chéries duCiel; ces armes ne troubleront point votre ouvrage, ni l'harmonie de vos chants. O mon père, comment, au milieu du vaste incendie de ce pays, pouvezvous habiter ce séjour tranquille, sans craindre les excès des guerriers ? — jMon fils, répond le vieillard, ma famille, mes troupeaux, ont toujours été ici à l'abri des violences et des outrages ; le bruit des batailles n'est point encore parvenu dans ces contrées lointaines. Peut-être la faveur du Ciel protège l'humble innocence des pasteurs. La foudre n'éclate pas dans la profondeur des vallons, mais sur les cimes élevées; ainsi la fureur des armes étrangères opprime seule la tête altière des grands rois. Notre pauvreté vile et dédaignée ne tente point d'avides soldats ; cette pauvreté m'est chère; je ne souhaite ni sceptres, ni tré-
CHANT VIÎ. 139
sors; l'avarice ou l'ambition n'a jamais habité mon âme. J'étanche ma soif dans une eau claire, sans craindre qu'on y mêle du poison ; ce troupeau, un petit jardin, me dispensent de tous frais pour ma table frugale.
» Nous avons peu de désirs, peu de besoins; mes enfants sont les gardiens de mes brebis; je n'ai point de serviteurs. Ainsi, dans cette demeure solitaire, je passe ma vie à voir bondir les chevreaux, le cerf agile ; à voir les poissons se jouer au sein du fleuve, et les oiseaux déployer leurs ailes dans les airs. J'eus pourtant d'autres idées à cette époque du jeune âge où l'homme se nourrit d'illusions; je dédaignai les occupations des bergers ; je fuis le pays de ma naissance, je vécus à Memphis, et fus même placé parmi les domestiques du roi. Simple jardinier, je vis, je connus toute l'iniquité des cours. Trompé par de folles espérances, je souffris longtemps mille dégoûts ; enfin ma jeunesse s'écoula, et avec elle mon espoir et mes projets hardis. Je regrettai les loisirs de cette humble vie, je soupirai après la paix que j'avais perdue : « Adieu, palais I » m'écriai -je. Rendu à ces bois amis, j'ai passé d'heureux jours (3). «
Il parle ainsi ; Herminie, attentive, demeure comme suspendue aux paroles du vieillard; la sagesse de ce discours pénètre dans son cœur, et calme l'orage de ses sens. Elle réfléchit, et se détermine à rester dans cette solitude jusqu'à ce que la fortune favorise son retour : « O bon vieillard, lui dit-elle, tu es heureux d'avoir autrefois éprouvé la disgrâce ! Si le Ciel n'est point envieux de ta douce destinée, prends pitié de mes malheurs. Recueille-moi dans cette demeure chérie ; je me réjouis d'habiter avec toi. Peut-être mon cœur, sous ces ombrages, secouera le poids mortel qui l'accable. Si tu aimes l'or, les pierreries, ces idoles du vulgaire, j'en ai assez pour satisfaire tes désirs. » A ces mots, des larmes de douleur, brillantes comme le cristal, coulent de ses beaux yeux ; Herminie raconte une partie de ses infortunes : le pasteur attendri confond ses
pleurs avec ceux de la jeune fille. Il la console, Faccueille avec un zèle paternel, la conduit auprès de sa vieille femme douée par le Ciel d'un cœur semblable au sien. La royale fille se revêt d'habits rustiques, un voile grossier recouvre ses cheveux ; son regard, sa démarche, tout révèle qu'elle n'est point une habitante de la campagne (4).
De vils habits ne peuvent effacer le noble éclat d'Herminie, tout ce qui brille en elle d'altier, de grandiose ; la majesté luit sur son front, même au miheu des plus humbles travaux ; un rude bâton à la main, elle conduit les troupeaux vers les pâturages, les ramène au bercail, exprime le suc de leurs mamelles. Dans les brûlantes chaleurs de l'été, lorsque les brebis reposent à l'ombre, souvent Herminie grave, de mille manières, sur l'écorce des frênes et des lauriers, le nom de son amant; elle trace sur mille plantes le triste dénoûment de ses malheureuses amours (5). En relisant ce qu elle écrit, d'abondantes larmes inondent ses joues : « Arbres amis, s'écrie-t-elle, conservez cette douloureuse histoire; si jamais un amant fidèle s'abrite sous votre ombrage, une douce pitié agitera son cœur; touché de mes aventures fatales, il dira: « La fortune et l'amour ont payé d'une manière trop injuste, trop cruelle, une grande fidélité ! « Peut-être un jour, si le Ciel écoute avec faveur les prières des mortels, peut-être l'auteur de mes maux viendra dans cette forêt ; l'œil tourné vers la tombe où sera ma fragile dépouille, il accordera des larmes à mon martyre et des soupirs tardifs. Malheureuse pendant ma vie, puisse mon âme être heureuse après ma mort! puissent mes cendres refroidies jouir d'un bien qu'il ne m'est pas permis de goûter aujourd'hui! » Ainsi elle parle à ces arbres inanimés, deux fontaines de larmes jaillissent de ses yeux. Alors Tancrède, guidé par le hasard, s'éloignait d'Herminie, tout en voulant s'en rapprocher.
Les traces qu'il a suivies l'ont conduit dans la forêt voisine; l'ombre obscure des arbres touffus l'empêche bientôt de reconnaître son chemin. Il s'avance en hésitant.
prête une oreille attentive au bruit des armes, au piétinement des chevaux. Si le vent murmure à travers le jeune feuillage des ormes, si une bête sauvage, un oiseau, en agitent les branches, soudain Tancrède y porte ses pas. Enfin il sort de la forêt; une sourde rumeur se fait entendre dans Téloignement; à la clarté de la lune, il se dirige vers les heux d'où ces sons semblent partir. Il arrive près d'un rocher, et voit jaillir en abondance une eau limpide; le ruisseau qu'elle forme coule avec fracas sur des tapis de verdure. Là, le guerrier s'arrête ; il appelle : l'écho seul répond à ses cris.
Tancrède gémit douloureusement, il s'indigne contre le Ciel qui lui refuse tout bonheur ; il jure de venger la jeune fille, si elle revient outragée. Bientôt il se décide à retourner au camp; les chemins lui sont inconnus, mais il se rappelle le jour marqué pour son combat avec le cavalier d'Egypte : ce jour n'est pas éloigné! Il part. Tout à coup un bruit frappe ses oreilles ; à chaque instant il s'accroît. Au fond d'une étroite vallée,Tancrède aperçoit un homme revêtu du costume de messager. Sa main est armée d'un fouet mobile , un cor de chasse est suspendu à son côté. « Quel chemin, lui dit Tancrède, conduit au camp des Chrétiens ? — J'y vais, répond celui-ci en italien ; les ordres de Boëmond me pressent de m'y rendre. » Tancrède croit que c'est un envoyé de son oncle; il ajoute foi à son langage trompeur, et le suit. Ils arrivent sur des bords où les eaux bourbeuses d'un lac environnent un château. A ce moment, le soleil se jetait dans le vaste abîme, séjour de la nuit.
Le courrier donne du cor ; soudain un pont s'abaisse : « Puisque tu es chrétien, dit le messager à Tancrède, tu peux séjourner ici, et attendre le lever du soleil ; il y a trois jours à peine que te comte de Cosenze a enlevé cette place aux païens. » Tancrède considère ce château : l'art et la nature l'ont rendu imprenable. Le guerrier a des doutes, il se méfie des embûches secrètes ; habitué aux périls et à
la mort, il ne dit mot; son visage n'est point trouble ; partout où le guideront la fortune et son devoir, il ne veut d'autre appui que son bras. Cependant, obligé de se rendre à la bataille contre le Grcassien, il ne peut songer à une nouvelle entreprise.
Il s'arrête vis-à-vis le château, dans un pré où le pont s'incline j son guide l'engage à entrer : il ne le suit pas. Bientôt un cavalier, armé de toutes pièces, à l'aspect fier et dédaigneux, paraît sur le pont; sa main droite agite un fer nu ; il parle d'un ton cruel et menaçant : « O toi, s'ëcrie-t-il, que le sort ou ta volonté a conduit dans le séjour fatal d'Armide, en vain tu songes à lui échapper. Dépouille-toi de ton armure; tes mains sont captives dans ses fers. Entre dans ce château ; en touchant le seuil, tu subiras les lois qu'on y unpose. N'espère jamais de revoir le ciel, si tu ne jures d'aller combattre, avec d'autres guerriers, tous les défenseurs du Clirist. '> A cette voix, à ces armes brillantes, Tancrède, le regard fixé sur le cavalier, reconnaît en lui Raimbault de Gascogne; Raimbaidt, le même qui avait suivi Armide; il s'était fait païen, et était devenu le défenseur des lois coupables étabUes dans ce palais.
Une sainte indignation anime les traits du pieux guerrier : « Impie, félon ! s'écrie-t-il; je suis Tancrède, toujours le champion du Christ ; j'ai saisi le fer pour sa défense, et avec son aide j'ai châtié les rebelles.»Tu vas en faire l'épreuve; la colère du Ciel a choisi mon bras pour se venger de tes perfidies! » Le nom glorieux de Tancrède trouble l impie: il pâlit. Cependant il dissimule sa frayeur : « Malheureux, répond-il, tu viens chercher la mort; on saura bien ici dompter tes forces. Si mon courage ne se dément pas aujourd'hui, j'abattrai ta tête altière, et je l'enverrai au chef des Francs! » Ainsi parle le païen. Le jour finissait; on se voyait à peine. Tout à coup de nombreux flambeaux brillent dans l'air; le château est resplendissant, comme la scène dun théâtre au milieu dune fête nocturne. Armide
est assise sur une tourelle élevée; sans être aperçue, elle peut tout voir, tout entendre.
Le magnanime Tancrède redouble de courage, et apprête ses armes pour une lutte cruelle. Son ennemi s'avance à pied; lui-même aussitôt abandonne son coursier débile. Raimbault est couvert de son bouclier, le casque en tête, l'épée nue au poing; il est prêt à frapper. Le vaillant prince se dirige vers lui; sa voix est terrible, son regard foudroyant. Le païen, caché sous ses armes, fait un grand détour, mesure ses coups, combine ses ruses. Tancrède, fatigué, languissant, attaque avec impétuosité ; il presse son rival, il le serre. Si l'impie fait un pas en arrière, Tancrède le suit avec vitesse, se jette sur lui, le fait céder; sa fulminante épée se promène sur la visière de son casque. Il porte ses coups redoutables aux parties les plus mortelles; la menace altière les accompagne : la peur accroît le danger. L'agile Gascon se tourne d'un côté, de l'autre ; il se dérobe au fer qui le poursuit; son bouclier et son épée cherchent à rendre vaine la fureur de son adversaire.
Moins prompt à la défense que Tancrède ne l'est à l'attaque, déjà le bouclier de Raimbault est brisé, son casque est en pièces, sa cuirasse est ensanglantée. Aucun de ses coups n'atteint Tancrède. Il frémit. La honte, le dépit, les remords et l'amour, agitent tour à tour son cœur. Le païen veut éprouver la fortune une dernière fois, par un combat désespéré; il repousse son bouclier, saisit des deux mains son épée encore vierge de sang, et se lance sur son ennemi. Rien ne résiste à ce choc; Tancrède fléchit sous son armure.
Raimbault porte un coup terrible sur le large front du Chrétien; ce coup retentit comme le son dune immense cloche. Le casque n'est point percé, mais le guerrier chancelle et recule. Tancrède est enflammé de colère ; ses yeux étincellent, semblables à deux charbons ardents. Le perfide païen ne peut soutenir cet aspect formidable; il croit voir le fer sur sa poitrine, il croit le sentir déchirer
lu JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
ses entrailles. Il prend la fuite, et l'épée de Tancrède vient frapper sur une colonne érigée contre le pont ; les éclats volent vers le ciel : le cœur du traître est glacé d'effroi.
llaimbault se réfugie sur le pont ; son seul espoir est dans la rapidité de sa course. Tancrède le suit ; déjà ses mains le touchent. Soudain toute clarté disparaît,les étoiles s'effacent; dans cette nuit de ténèbres, sous ce ciel désert, la lune même cache sa pâle lumière. Au miUeu de ces ombres, de ces enchantements, le vainqueur ne voit plus son ennemi; il ne peut distinguer aucun objet (6). Tancrède s'avance d'un pas mal assuré; le hasard le conduit; il pose son pied sur le seuil dune porte qui se referme aussitôt sur lui : le guerrier est captif dans une obscure prison.
Tel le poisson fuit fonde impétueuse du lac de Comacchio *; cherchant un abri sous des eaux tranquilles, il vient s'emprisonner dans des marais ; vainement il veut s'éloigner : l'enceinte est toujours ouverte pour l'entrée, toujours fermée pour la sortie. Ainsi Tancrède pénètre de lui-même dans cette étrange demeure ; il s'y trouve engagé, sans espoir de rencontrer une issue. D'une main robuste, il tâche d'ébranler la porte; tous ses efforts sont inutiles. « O prisonnier d'Armide, s'écrie une voix lointaine, tu ne peux t' échapper ! Ne crains pas la mort : dans ce sépulcre des vivants, tu compteras les jours et les années ! " Le fier guerrier ne répond pas; il étouffe dans son cœur ses soupirs, ses gémissements; il accuse l'amour, le destin, son imprudence, les pièges des ennemis. Il se lamente à voix basse : « Ne pas voir le soleil, dit-il, c'est pour moi un léger malheur. Mais, hélas ! je perds une vue bien plus douce que celle du jour le plus brillant ! Mon âme attristée reverra-t-elle les lieux où naquit mon amour ? »> Ensuite le souvenir d'Argant redouble sa tristesse : « C'est
• Comacchio, petite ville des Etats de l'Eglise, à iO lieues de Ferrare et à une lieue de l'Adriatique, s'élève au milieu des lagunes de son nom; ces lacunes sont remarquables par la grande quantité' de poissons qu'elles renferment, et qui forment le seul commerce de la cite'.
trop manquer à mon devoir, s'ëcrie-t-il ; il est bien juste que le Sarrasin me dédaigne, me méprise : honte éternelle sur cette grande lâcheté ! «
L'amour et l'honneur tour à tour consument le cœur du guerrier. Il s'afflige. Alors l'audacieux Argant, couché sur un duvet moelleux, était impatient de repos; le féroce païen ne ferme pas la paupière; sa cruelle poitrine a horreur de la paix. Avide de sang et de gloire, ses plaies toujours ouvertes, il appelle l'aurore qui doit ramener le sixième jour. L'obscurité de la nuit couvre encore le ciel, aucune clarté ne dore la cime des montagnes, et déjà le Sarrasin est debout : « Apporte-moi promptement mes armes, » crie-t-il à son écuyer. Ce ne sont point ses armes habituelles ; celles-ci lui furent données par le roi égyptien. Il les prend, les regarde à peine ; leur poids énorme ne fatigue pas ses épaules ; sa puissante épée pend à son côté : la trempe en est fine et ancienne.
Telle, dans l'air enflammé, on voit briller une comète à la chevelure horrible et rougeâtre; sa funeste clarté bouleverse les royaumes, amène des maux cruels, épouvante les tyrans; tel Argant étincelle sous les armes; ses yeux sinistres roulent, ivres de sang et de colère; la menace est sur son visage ; son attitude farouche respire 1 horreur de la mort. Un seul de ses regards fait trembler les plus courageux. Son épée est nue, il la soulève, l'agite en l'air. <c Bientôt, s'écrie-t-il d'une voix formidable, bientôt l'audacieux Chrétien, assez hardi pour se mesurer avec moi, tombera vaincu, les cheveux épars, couvert de sang et de poussière; il verra cette main, à la honte de son Dieu, le dépouiller de ses armes ; il saura qu'après sa mort ses membres deviendront la pâture des chiens ! »
Tel un taureau irrité rugit avec horreur; ses rugissements réveillent son courage, son ardente colère; il aiguise ses cornes, semble défier les vents au combat, frappe l'arène de ses pieds, et de loin il provoque son rival à une guerre mortelle. Ainsi Argant, transporté de
fuieui', appelle un héraut, et d'une voix entrecoupée : Va dans le camp des Chrétiens, lui dit-il, et annonce la bataille aux champions du Christ. » Le Sarrasin monte à cheval, fait marcher devant lui son prisonnier, sort de la ville ; d'un pas précipité il franchit la colline.
Le cor résonne ; tous les lieux d'alentour retentissent de terribles sons : ainsi le bruit du tonnerre fait frissonner les oreilles et le cœur des humains. Déjà les princes chrétiens sont réunis sous la tente du capitaine; là, le héraut prononce le défi, nomme d'abord Tancrède, mais il n'exclut aucun guerrier. Godefroi, l'esprit incertain, jette ses regards attristés sur ceux qui l'entourent; personne ne lui pai'ait digne d'une si haute enti^eprise. La fleur des braves combattants a disparu; on n'a point de nouvelles de Tancrède; Boëmond est éloigné, et 1 invincible héros qui a tué le fier Gernand ^ vit dans l'exil. Les plus vaillants chevahers du camp, cachés sous le voile de la nuit, ont suivi les traces perfides d Armide. Les autres, faibles d esprit et de corps, gaixlent le silence; ils repoussent l'honneur d'une telle lutte, tant la crainte l'emporte sur la honte!
A leur aspect, à lems gestes, le capitaine ne doute plus de leur lâcheté; plein de mépris, il se lève : « Ah! s'écriet-il, je serais indigne de la vie, si je refusais de l'exposer aujourd hui, si je laissais un vil païen fouler aux pieds la gloire de nos armes. Demeurez en paix ; oisifs et à l'abri du danger, contemplez mes perds. Qu'on me donne mon armure.^ » En un clin d œil elle lui est apportée. Soudain le sage Raimond s'avance ; dans un âge avancé, il a toute la prudence des vieilles années, et ne le cède en valeur à aucun des guerriers présents : « En exposant ta tète, dit-il à Godefroi, tu exposes larmée : nous ne le souffnrons
• Dans nos observations sur Gernand et les >'orrvegiens ( pag. 109, note 2), nous n'avons pas parle' de l'expédition de Sigur, frère de Magnus, roi de Nor- %-\ége ; l'arrivée de ce prince et de ses hommes d'armes dans la Syrie est postérieure de onze ans à la prise de Jérusalem par les Croisés.
pas. Tu es notre chef, et non un simple cavalier; lutter contre toi, soutien de la foi du Christ et de son saint empire, ce n'est point un combat singulier, c'est celui de tout le camp ; le royaume de Babylone périra par tes mains. Le sceptre, les conseils, voilà tes seuls emplois; nous, nous devons montrer notre valeur, et manier le fer. Et moi, courbé sous le poids des ans, je ne veux pas refuser la bataille ; d'autres peuvent se dérober aux fatigues de la guerre : la vieillesse ne me servira pas d'excuse. Ah! si j'avais la vigueur des jeunes années, si j'étais ce que vous êtes, vous que la crainte tient ici renfermés ! on vous déchire, on vous outrage, et la colère et la honte ne vous animent pas ! Si j'étais encore tel que je fus, lorsqu'aux yeux de toute la Germanie, à la cour brillante de Conrad II *, je perçai la poitrine du farouche Léopold, et lui donnai la mort ! La dépouille d'un homme aussi redoutable fut, pour ma valeur, un trophée plus glorieux que de mettre en fuite, seul et sans armes, une foule immense de cette ignoble tourbe de païens. Si j'avais la même ardeur, la même force, déjà j'aurais réprimé cet orgueil altier. Tel que je suis cependant, mon cœur ne languit pas; ma vieillesse n'est point épouvantée. Je puis tomber sur le champ de bataille ; au moins le Sarrazin ne s'applaudira pas de sa victoire. Je veux des armes : cette journée sera le reflet de ma carrière passée ! »
Ainsi parle le vieillard; ses paroles réveillent le courage. Les guerriers, muets et timides, deviennent aussitôt ardents, impétueux; tous appellent le combat. Un grand nombre s'en dispute l'honneur; Baudouin le sollicite, et avec lui Roger, Guelfe, les deux Gui, Etienne, Gernier et Pyrrus dont l'heureuse adresse livra Antioche à Boëmond'"'.
^ Ml y a ici anachronisme. Raimond de Saint-Gilles notait pas ne encore à l'époque du règne de l'empereur d'Allemagne Conrad II. Ce dernier mourut en l'année i039, et le comte de Toulouse ne vint au monde que trois ans plus tard.
** Dans la note 4 du premier chant ( pag. 22 ), nous avons dit, d'après l'his-
lis JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
Evrard, Rodolphe, Rosemond, nës l'un en Ecosse, l'autre en Irlande,le troisième en Angleterre; Gildlppe etOdoard, amants et époux, sont animés du même désir (7). Le fier Raimond montre plus d'ardeur, plus d'empressement que tous les autres. Déjà il est armé; son casque seul lui manque. « O vivante image de la valeur antique, lui dit Bouillon, notre troupe a le regard fixé sur toi; tu brilles dans les guerres du triple éclat de l'honneur, de la discipline, de la prudence. Si j'avais dix guerriers d'une bravoure égale à la tienne, je dompterais la superbe Babylone, je déploierais l'étendard de la croix, de la Bactriane à l'île de Thulé (8)! Cède aujourd'hui, je te prie; réserve -toi pour de plus nobles travaux. Laisse -moi mettre d'autres noms dans cette urne; le hasard prononcera, ou plutôt,Dieu seul sera juge :1a fortune et le destin obéissent à ses volontés. » Raimond persiste dans sa résolution, il veut que son nom soit inscrit. Le capitaine reçoit les billets ; il les mêle, les agite; le premier qui paraît porte le nom du comte de Toulouse.
Ce nom est accueilli par des cris de joie; personne n'ose accuser le sort. Une vigoureuse ardeur est empreinte sur le front du vieillard; il semble rajeunir. Ainsi un serpent étale au soleil les richesses d'une peau nouvelle. Godefroi surtout applaudit à ce choix; il lui présage la victoire, lui prodigue la louange. Puis, détachant son épée, il l'offre à Raimond : « Voici, dit-il, le fer que le rebelle Saxon portait autrefois dans les batailles; je le lui arrachai avec la vie, vie coupable, souillée de mille crimes. Cette arme, dans mesmains, fut toujours victorieuse; prends-la : puisse-t-elle être heureuse dans les tiennes! «
Le fier Argant exhale son impatience par des menaces et des cris : « O troupes invincibles, peuples guerriers d'Eu-
(orien arabe Kemal-Eddin. le nomdu ^Musulman qui livra Anlioche à Boemond; il s'appelait Zerrab, ou faiseur de cuirasses. ALoulfarage le nomme Ruse- Lach. La dénomination de Pyrrus ou Phyrrous n'est employée que par les chroniqueurs.
lope, un seul homme vous défie! Où est Tancrède ? Qu'il vienne, s'il compte tant sur son courage; mollement couché, il attend peut être la nuit ; une fois déjà elle lui a porté secours ! S'il tremble, qu'un autre paraisse ; cavaliers, fantassins, approchez tous ensemble; votre camp ne renferme donc pas un guerrier pour se mesurer avec moi ! Voyez là-bas le sépulcre où gît le Fils de Marie : ce chemin y conduit : avancez ; accomplissez vos vœux. A quelle entreprise plus importante réservez-vous le fer? » Les mépris du Sarrasin percent le cœur des Fidèles. Raimond s'enflamme; il ne peut supporter la honte. La valeur outragée devient implacable, elle s'allume au feu de la colère. Le guerrier brise les obstacles, presse les flancs de son Jquilin, ainsi nommé à cause de la rapidité de sa course.
Ce cheval vit le jour sur les bords duTage, dans ces lieux où la jument, à l'époque des amours, présente au souffle des vents sa bouche béante. O merveille ! elle devient mère en respirant un air embrasé ^. Sans doute Aquilin est né du plus léger zéphir qui caresse l'aurore; il est si agile, si prompt qu'on le voit galoper sur l'arène, bondir à droite, à gauche, sans imprimer aucune trace de ses pas. Le comte Raimond, monté sur ce coursier, vole au combat; l'œil tourné vers le ciel : « Seigneur, s'écrie-t-il, toi qui, dans la vallée de Térébinthe, guidas contre l'impie Goliath un bras inexpérimenté, tu fis périr le destructeur de la foi d'Israël d'un coup de pierre lancée par un jeune garçon! renouvelle aujourd'hui cet exemple; permets que ce félon, vaincu, tombe dans la poussière; vieillard débile, j'abaisserai son orgueil, comme autrefois celui du Philistin fut abattu par un enfant ! »
• Le Tasse adopte les vieilles opinionssurThistoire naturelle; cette fable de la jument près des bords du Tage, qui engendre par le souffle des vents, se trouve dans Pline (lib. iv, cap. 22). Ce serait un travail curieux à faire que l'histoire naturelle au moyen âge; on pourrait se'parerles traditions fabuleuses desve'rite's fcienlifiques et d'observation, plus abondantes qu'on ne croit dans les chroniques.
Il dit, et ses ferventes paroles montent au séjour céleste : ainsi la flamme, par sa nature, s'élève vers le ciel. L'Eternel accueille cette prière; dans sa glorieuse milice, il choisit un ange pour accompagner Raimond et l'arracher victorieux des mains de l'impie. C'est le même ano-e que la Providence avait donné au bon Raimond encore enfant ; il veillait sur lui au milieu du péril. Le roi du ciel lui prescrit de nouveaux ordres, lui confie la défense du guerrier; 1 ange gravit aussitôt la roche élevée où sont déposées toutes les armes de la divine troupe : la lance fatale au serpent, des flèches foudroyantes, les traits invisibles qui portent aux nations la peste, d'horribles fléaux; là est suspendu ce terrible trident, terreur des malheiu-eux mortels, quand le grand Dieu agite les entrailles delà terre et bouleverse les cités. On voit étinceler parmi ces armes un immense bouclier du diamant le plus pur ; il peut couvrir tous les peuples, tous les pays situés entre le Caucase et l'Atlas; ce bouclier protège les princes justes, les villes chastes et saintes. L'ange le prend, et se rend en secret auprès du vieux Raimond (9.
Les murs sont déjà couverts d'une foule nombreuse. Le barbare tyran envoie Clorinde et beaucoup de gens armés, avec ordre de s'arrêter au pied de la colline. Vis-àvis d'eux, des troupes de Chrétiens stationnent en bataille. Entre l'un et l'autre camp, l'espace est assez large pour les deux champions. Argant regarde, et ne voit pas Tancrède; un guerrier inconnu se présente : c'est Raimond ! « Celui que tu cherches, dit-il au païen, n'est point ici; je puis le remplacer, ou venir comme troisième adversaire; je suis prêt à repousser tes attaques. « Le superbe sourit, et répond : «Que fait Tancrède.^ Où est-il .^ Après avoir affronté le Ciel avec ses armes, il se cache, il disparaît; sa confiance est dans la légèreté de ses pas ! Au centre de la terre, au milieu des ondes, je ne le laisserai en repos nulle part. — Tu mens, réplique Raimond, Tancrède ne te fuit pas ; ta valeur n'a jamais égalé la sienne ! »
Le Circassien frémit de rage : « Prépare-toi, s'écrie-t-il, je t'accepte pour le combat ; on va voir comment tu sais défendre la folie de tes discours. )) Tous deux se précipitent; avec une égale valeur, ils dirigent de rudes coups sur leurs cuirasses; Raimond atteint toujours son rival, sans pouvoir le désarçonner. D'un autre côté, Argant se jette en vain sur le cavalier chrétien : son protecteur céleste détourne les coups loin de lui. Le païen se mord les lèvres de fureur, brise sa lance, prononce d'horribles blasphèmes ; il tire le fer, et attaque de nouveau Raimond avec furie. Son puissant coursier heurte le Franc; celui-ci évite le choc, prend sa course, blesse Argant au front, et s'éloigne. Le cavalier d'Egypte revient sur son adversaire, frappe son casque ; c'est toujours en vain : l'armure du vieux comte a la dureté du diamant.
Le féroce païen veut combattre son ennemi de plus près; il s'élance sur lui. Le bon Raimond craint d'être renversé par cette charge impétueuse, il cède, se relève aussitôt, et voltige avec adresse autour d' Argant; son cheval docile obéit au moindre mouvement de la main, jamais il ne fait un faux pas. Tel lui capitaine qui assiège une tour environnée de marais ou située sur une haute montagne, emploie mille moyens, mille ruses; ainsi le comte Raimond fait mille détours ; ne pouvant abaisser le front superbe du Sarrasin, ni entamer sa cuirasse, il cherche des endroits plus faibles et tâche d'ouvrir un passage facile à son épée. Déjà il a percé l'armure de son ennemi; la sienne est encore intacte. La rage d' Argant est vaine ; il épuise sans résultats sa colère et ses forces.
Enfin, après mille coups, le païen se dresse; il va frapper le vieux comte ; le rapide Aquilin eût peut-être difficilement évité le choc : mais le secours invisible ne faillit pas au Chrétien ; l'ange étend son bras, le fer cruel tombe sur le céleste bouclier. L'épée d' Argant vole en éclats : les armes fragiles des mortels peuvent-elles résister aux armes pures, incorruptibles de l'Ouvrier éternel? Le Circassien
Toit son fer en poussière; sa main est désarmée, celle du champion ennemi est formidable.
Argant croit avoir brisé son épée sur le bouclier de son adversaire; Raimond le croit aussi : il ignore que le Ciel le protège. Le bras du Sairasin est sans défense; le comte s'arrête ; il dédaigne de viles palmes, les dépouilles facilement conquises. Prends une autre épée, allait-il dire au païen; mais une nouvelle pensée se présente à son esprit. Défenseur de la cause publique, sa chute couvrirait les siens de honte ; il méprise une victoire indigne, il ne veut pas non plus compromettre l'honneur du camp. Raimond hésite ; au même instant, le païen lui jette à la face les débris de son fer; il pousse son coursier et s'avance pour lutter corps à corps. Le visage du Toulousain est meurtri ; sans se troubler, il parvient à se dégager des bras robustes de son rival, et le blesse à la main : cette main est plus cruelle que les serres d'un oiseau de proie!
Le Franc se tourne d'un côté, de l'autre, s'éloigne, revient aussitôt; il porte au païen de terribles coups; il réunit ses forces, ses ruses, tout ce que peuvent le dépit, la colère, pour accabler son ennemi : le Ciel et la fortune secondent son ardeur. Argant, abrité sous son armure, résiste ; rien ne l'épouvante. Ainsi, sur une mer agitée, un vaisseau sans gouvernail, les voiles déchirées, les antennes rompues, lutte contre les vagues bouillonnantes; ses flancs, formés de poutres étroitement unies, bravent l'impétuosité des ondes, et laissent encore l'espoir au cœur du matelot.
Argant, tel était ton péril, quand Belzébuth vint à ton sccours.Belzébutha placé au milieu d'un nuage, une ombre légère, à figure humaine; monstre admirable! il ressemble à Clorinde. Belzébuth lui a donné les armes riches et flamboyantes de la guerrière, ses mêmes gestes, le même son de voix. Ce fantôme va trouver Oradin, fameux archer : « O célèbre Oradin, lui dit-il, toi dont les flèches atteignent toujours le but ; quel ne serait pas notre danger
CHAIST VIL 153
si un homme du mérite d'Argant, défenseur de la Judée, tombait vaincu, et si l'ennemi, chargé de ses dépouilles, retournait triomphant sous sa tente? Fais briller ici ton adresse : trempe tes flèches dans le sang de ce redoutable Français: une gloire immortelle, et le noble salaire de notre roi, récompenseront ce grand service. « Ainsi s'exprime le spectre. Oradin, séduit par ces paroles, prend une flèche dans son pesant carquois, et l'ajuste sur son arc.
La corde frissonne; le trait lancé, siffle, vole dans l'air. Il va frapper le bon Raimond à l'endroit où les boucles de la ceinture se joignent; il les sépare, perce la cuirasse, effleure la peau : le guerrier céleste affaiblit le coup, empêche qu'il ne pénètre. Le comte arrache la flèche, laisse couler son sang; d'une voix menaçante, indignée, il reproche au païen son manque de foi. Le Capitaine n'a jamais cessé d'avoir l'œil sur Raimond; les conditions du combat ont été violées, il s'en aperçoit; il craint et soupire. Ses dis cours, son front irrité, excitent les Francs à venger cet outrage. Tout à coup les visières s'abaissent, les coursiers se précipitent, les lances sont en arrêt; en un instant des nuées de Fidèles et de Sarrasins s'entrechoquent. Le camp disparaît au milieu de la poussière qui s'élève.
Une grande rumeur se fait entendre; les casques, les boucliers se heurtent, les armes se brisent. Là, un cheval gît à terre; un autre debout n'a plus de cavalier. Ici, un guerrier est mort; plus loin, un autre expire; les sanglots, les gémissements redoublent. La bataille est terrible; on se mêle, on se presse; le carnage s'aigrit et s'accroît. Argant se jette au milieu de la mêlée ; il arrache à un guerrier sa massue de fer, foule aux pieds les Chrétiens, et s'ouvre un large passage. Il cherche Raimond ; contre lui seul il tourne son fer, son intipétueuse colère, sa rage forcenée. Semblable à un loup affamé, il veut assouvir sa faim dans les entrailles du guerrier franc.
Les obstacles se multiplient ; Orman, Roger de Bernaville, Gui, les deux frères Gérard cherchent à embarrasser
loi JERUSALEM DELITREE.
la marche du païen, à retarder sa course. Rien ne larrête, rien ne ralentit ses coups; plus il éprouve de résistance, plus il est cruel. Ainsi un incendie caché éclate avec plus de violence, et accumule les ruines. Argant tue Orman, blesse Gui; Roger, faible et languissant, tombe au milieu des morts*. Ln cercle épais d'armes et de guerriers entoure le Sarrasin; son courage tient la victoire indécise. Alors Bouillon appelle son frère : « Maintenant, lui dit-il, fais avancer ta bannière; attaque sur la gauche, où la bataille est mortelle. » Le frère du capitaine fond brusquement sur l'ennemi ; ce peuple d'Asie paraît sans force, sans défense ; il ne peut dompter l'impétuosité des Francs. Tout est renversé : hommes, coursiers et drapeaux. Argant seul résiste; ses compagnons épouvantés précipitent leur fuite. Le Gircassien immobile rehausse son lars^e front : un gréant qui aurait cent bras, cent mains, pour faire mouvoir cinquante épées et autant de boucliers, serait moins redoutable.
Argant soutient les estocades, les coups de lance et de massue, le choc des chevaux; seul il suffit contre tous; il menace les uns, frappe les autres. Ses membres sont meurtris, ses armes brisées, son sang coule avec sa sueur : il paraît ne rien sentir! Enfin une foule innombrable le presse, le renverse, l'entraîne avec elle. Argant cède à la violence de ce déluge ; il n'a ni l'aspect, ni la démarche d'un homme en fuite : on peut juger son cœur d'après les exploits de son bras. Dans ses yeux respire la fureur ; il voudrait retenir sa troupe fugitive, rien ne lui réussit : la peur ne connaît pas la discipline; elle n'écoute ni la prière, ni le commandement. Le pieux Bouillon voit la fortune sourire à ses
* Roger de Bernaville est un personnage hislorique ; c'e'tait le plus intre'pide des chevaliers normands qui avaient suivi leur duc Robert à la conquête de la Terre-Sainle. Souvent Albert d'Aix raconte les prouesses du seigneur Roger, escellent coi-alicr, et maître en faits d'armes. Il était mort plus d'un an avant le siège de Jérusalem, dans la grande bataille contre ravme'e de Kerboga, qui suivit la reddition d'Antioche.
projets; il suit (Fiin œil joyeux la bataille, envoie de nouveaux secours aux vainqueurs.
Et si Dieu, clans ses éternels décrets, n'avait fixé le jour de la prise de Sion, l'armée invincible aurait touché à linstant même au terme de ses saintes fatisfues. Mais la cohorte infernale voit, dans ce conflit, succomber son empire; elle groupe les nuages, excite les tempêtes. Un. voile ob' scur cache le soleil et le jour. Le ciel devient plus noir, plus effrayant que l'enfer ; puis il s'embrase au milieu des éclairs et de la foudre. Le tonnerre gronde ; une pluie glacée détruit les pâturages, inonde les champs ; l'ouragan brise les rameaux, il semble déraciner non-seulement les chênes, mais les rochers et les collines.
L'eau, le vent, la tempête, accablent à la fois les Francs ; cette violence soudaine imprime aux troupes une terreur fatale , et les arrête. Un petit nombre se réunit sous les saintes bannières; on peut à peine les distinguer. Clorinde saisit ce moment pour piquer son cheval : « Compagnons^ crie-t-elle aux siens, le Ciel est avec nous, sa justice nous protège ; nos têtes sont à l'abri de sa colère, il n'enchaîne point nos bras. La gent ennemie, seule, éprouve sa vengeance ; il lui enlève les armes, la prive de toute clarté : allons en avant; nous avons pour chef le Destin! » Ainsi elle excite ses compagnons; ceux-ci attaquent les Chrétiens avec impétuosité, prennent à mépris leurs coups impuissants. Argant reparaît ; déjà il fait un sort cruel à ses vainqueurs; les Fidèles abandonnent le camp, tournent le dos à Forage et aux ennemis.
Animés d'une haine mortelle, les Sarrasins harcèlent les fuyards; le sang ruisselle; mêlé aux torrents de pluie, il rougit les chemins. Là, parmi la foule des morts et des mourants, Pyrrus.et le brave Rodolphe tombent sans vie; le premier sous les coups du féroce Circassien, l'autre par la main de Clorinde. Les Francs sont tous en fuite ; les Syriens, les démons ne cessent de les poursuivre. Godefroi, seul, montre un visage calme au milieu des armes mena-
cantes, de la grêle, des vents et du tonnerre ; il réprimande amèrement les chefs, et arrêtant son grand cheval de bataille à la porte du camp, il rallie ses troupes dispersées.
Deux fois il pousse son coursier sur le féroce Argant, deux fois il promène son épée nue dans des groupes épais d'ennemis. Enfin il abandonne la victoire, et se retire avec les siens à l'abri des retranchements. Les Sarrasins rejoignent la ville; les Francs abattus, fatigués, se reposent dans leur camp. A peine y trouvent-ils un asile contre la fureur de la tempête ; l'eau pénètre partout. Le vent souffle, déchire les toiles, brise les pieux, arrache les tentes et les disperse. La pluie se confond avec les cris, avecle vent et le tonnerre : harmonie horrible! Le monde en est assourdi.
NOTES DU CHANT Vil,
(1) Le Jourdain est trop connu géographiquement pour que nous en fassions ici la description. Tout le moyen âge est rempli de l'idée d'un pèlerinage aux saints lieux pour se purifier dans le Jourdain; c'est une des poétiques et religieuses émotions de la Croisade; visiter le tombeau de Jésus-Christ et se baigner dans les saintes eaux, tel est le but du pèlerinage, et l'on peut voir dans l'itinéraire des Croisés que ce double devoir est rempli avec une pieuse exactitude. L'idée des purifications est d'ailleurs tout orientale.
(2) On remarquera que le Tasse, vivant au milieu des femmes de l'Italie, au teint brun, à la chevelure noire, parle toujours des chevelures blondes quand il veut exprimer la beauté. Le blond était en effet une distinction de la race germanique des Guelfes; les ducs de Ferrarc de la maison d'Esté y étalent alliés, et peut-être la princesse qui préoccupait l'âme poétique du Tasse avait-elle cette chevelure d'or; ou bien est-ce seulement une imitation d'Homère et de Virgile, qui parlent sans cesse de Vénus et des Grâces aux blonds cheveux?
(3j Tout cet épisode d'Iierminie arrivant chez les bergers est une pastorale, une églogue empruntée à Virgile. Le genre pastoral apparaît toujours aux époques agitées des guerres civiles et des sanglantes annales; on cherche dans les douceurs de la vie solitaire à secouer le triste spectacle des temps. Ainsi Virgile chantait les bergers en face des violences d'Auguste et de la guerre d'Actium ; ainsi le Tasse faisait un si doux tableau de la vie des champs au milieu de l'Italie en armes ; ainsi le genre Florian précéda et suivit la révolution française.
(4) Il n'est pas rare dans les romans de chevalerie de voir les filles de rois se vêtir de la robe de bergères ; elles sont presque toutes reconnues à leur démarche noble et gracieuse. Aussi messer Arîosto a-t-il mis Angélique au milieu des bergers, et l'un d'eux, le simple Médor, parvient à loucher son cœur.
(ô) Il faut se rappeler que le chiffre d'Angélique et de Médor, entremêlé sur l'écorce d'un chêne, jette Orlando dans la folie la plus terrible; le paladin arrache les arbres et brise les rochers. Cervantes n'a
pas manqué de placer le chevalier de la triste figure, fou de sa Dulcinée, dans la Sierra-Morena; mais le pauvre don Quichotte n'arrache ni frênes, ni rochers ; il se contente de pleurer, à l'imitation du grand Amadis de Gaule.
(6) L'épisode du château enchanté est copié mot à mot dans les romans de chevalerie; cet écuyer qui donne du cor, ce pont-levis qui s'abaisse, ces murailles de diamant, cette clarté soudaine qui éblouit, ce cavalier armé de toutes pièces, ce combat à outrance, tout cela se trouve répété à satiété dans les épopées du moyen âge.
(7) La plupart des noms propres de guerriers francs, cités dan» cette partie du poëme, ne se rencontrent pas chez les chroniqueurs; nous l'avons dit déjà, ils sont empruntés aux romans de chevalerie et aux pastorales du xvi'' siècle. S'ous publions les véritables noms des chefs de la première croisade, ainsi que ceux des chevaliers qui en faisaient partie, dont les familles existaient naguère ou existent encore de nos jours; c'est un glorieux souvenir que ne récusera pas leur blason :
Pierre l'Ermite.
Godefroi de Bouillon.
Tancrède.
Baudouin, frère de Godefroi.
Baudouin du Bourg, leur cousin.
Boëmond.
Raimond de Saint-Gilles.
Robert, duc de Normandie.
Robert, comte de Flandre.
Hugues de France.
Adhémar de Monteil.
Etienne, duc de Bourgogne.
Eustache, frère de Godefroi.
Guelfe, duc de Bavière.
Dudonde Contz.
Albert de Bailleul.
Baudouin de Bailleul.
Eberart de Puisaye.
Le vicomte de Castellane.
Bernard de Montagnac.
Pierre de Dampierre.
Adélart d'Estrées.
Guillaume de Grandménil.
Albéric et Yves de Grandménil.
Baudouin de Grandpré.
Guillaume Dutillet.
Eléazard de IMontredon.
Achard de Montmerle.
GoufTier de Lastour.
Guillaume d'Urgel.
Héracle, comte de Polignac.
Thomas de Ferriére.
Pierre de Narbonne.
Le vicomte de Turenne.
Etienne et Pierre de Viel-Castel.
Robert de Sourdeval.
Hugues de Montbel.
Guillaume de Sabran.
Gérard de Chérizy.
Eléazard de Castres.
Hugues de Falcomberg.
Gérard de Mauléon.
Pierre de Hautpoul.
Guillaume de Ferriére.
(8) La Bactriane, aujourd'hui Tartarie indépendante, est l'une des contrées les plus reculées que les Grecs aient connues dans la Perse. Les géographes anciens n'en ont pas déterminé les bornes d'une manière précise; sous ce nom ils ont quelquefois compris d'autres pays peuplés
d'Ariens et de Scythes. La Bactriane, proprement dite, avait pour limites, au nord, la Sogdiane, l'Inde au sud, la Scythie à l'est, et l'Asie à l'ouest. — L'ile de Thuié (Thyleinsula) a été le sujet d'un grand nombre de controverses. Pythéas, le célèbre navigateur marseillais, en a parlé le premier dans la relation de son Voyage de Gadès à l'île de Thulé. On a cru que c'était l'Islande ; cette opinion est la plus probable ; on sait qu'au commencement du iv= siècle avant Jésus-Christ, Pythéas s'avança jusqu'à l'extrémité orientale des iles Britanniques, et qu'il aborda l'île de Thulé après six jours de navigation. Banville cherche à démontrer que dans six jours, avec le mode de naviguer alors en usage, Pythéas ne put arriver qu'aux îles Shetland; la principale de ces îles est nommée par Ptolémée et les anciens, Thulé et Thyé-Jusel. Cependant il paraît prouvé que Pythéas a visité l'Islande; aussi dans la Géographie des Grecs analysée, M. Gosselin reconnaît que la Thulé de Pythéas n'est pas celle de Ptolémée. On peut consulter l'excellente dissertation de ce géographe. Les ouvrages de Pythéas ont été presque totalement perdus, il n'en reste que quelques fragments, conservés dans V Histoire naturelle de Pline et dans la Géographie de Strabon.
(9) Raimond, comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provenre, nommé de Saint-Gilles, parce qu'il eut d'abord cette portion du diocèse de Nîmes en souveraineté, est un des chefs les plus remarquables delà première croisade. Son caractère, tel qu'il a été tracé parle poëte, est conforme à la vérité historique. Raimond avait cinquante-sept ans à l'époque du siège de Jérusalem. Son activité était prodigieuse, son courage téméraire: c'était le type méridional dans toute sa pureté. On ne peut dire la terreur qu'il inspirait aux Sarrasins; il faut parcourir, pour s'en faire une idée, les historiens arabes Kemal-Eddin, Ibn- Giouzi, Aboulfarage. A la bataille d'Ascalon, qui occupe une si grande place dans l'histoire et la poésie chrétienne, tout l'honneur du succès fut attribué au comte de Toulouse. Le cadiMogir-Eddin nous apprend qu'un poëte arabe, voulant faire sa cour à Raimond, lui adressa des vers dont voici le sens : « Tu as vaincu par l'épée du Messie. O Dieu ! quel homme que ce Saint-Gilles! La terre n'avait pas vu de déroute semblable à celle d'Afdal l'Egyptien! » (Traduit et communiqué par M. Reinaud, orientaliste érudit.)— Avant la prédication de la Croisade, le comte Raimond avait combattu les Maures d'Espagne sous Alphonse le Grand; cette circonstance a été mise en doute; domYaissette l'adopte comme véritable dans une dissertation spéciale ( t. ii, p. 280, Histoire du Languedoc, in-f"). Le chroniqueur Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, toujours occupé d'apparitions, de visions merveilleuses, décrit longuement une maladie du vieux comte, avant le siège d'Antioche, maladie qui faillit le faire trépasser: «Mais, ajoute le chroniqueur, saint Gilles apparut en songe à ce noble et vertueux seigneur, et lui promit de le rendre à la santé et d'être toujours avec lui » C'est ce qui aura donné l'idée au Tasse de placer Raimond de Saint-Gilles sous la protection d'un ange qui le défend et le préserve de tout danger.
Après la mort de Godefroi, la royauté de Jérusalem fut offerte au comte de Toulouse; il la refusa. Durant le siège de Tripoli, il bâtit dans le voisinage de cette ville la forteresse de Châtcl-Pèlerin ; c'est là où il mourut le 28 février 1105. On conserve précieusement dans les archives de l'église d'Arles le testament de Raimond de Saint-Gilles; nous ne pouvons nous empêcher d'en citer quelques passages; ce n'est qu'une suite de restitutions et de donations aux clercs, car le comte, pillard dans ses jeunes années, devint repentant au lit de mort ; il légua aux églises et monastères de gras pâturages, des châteaux et de bonnes sommes de deniers, pour obtenir rémission de ses fautes : « Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, moi, Raimond de Saint-Gilles, pécheur fragile, mais conGant en la miséricorde de Dieu, voulant, à l'article de la mort, réparer les injustices que j'ai pu commettre contre l'église d'Arles, j'ai fait les dispositions suivantes : je reconnais et confesse que les terres situées :uv\e bord du Rhône sont sous la juridiction de l'église d'Arles; en conséquence, je charge mes fils du soin de les restituer. Je laisse à l'église d'Arles et à l'évéque Gibelin son pasteur, la terre que l'on nomme les fourches, avec ses dépendances, marais, arbres fruitiers et non fruitiers, vignes, terres cultes et incultes. Je rends et restitue à ladite église les redevances du port du Rhône, droits de pâturages, et la quatrième partie des châteaux d'Alberon ot de Tox, que mes ancêtres ont occupes et que j'ai possédés après eux par ma propre faute. — Ce testament a été fait auprès du mont des Pèlerins, dans la Syrie, régnant N.-S. Jésus-Christ, le pape Pascal gouvernant la sainte Eglise chrétienne, l'an 1105 de l'Incarnation du Seigneur, et le 13 du mois ce janvier. »
c corfs iic ^nc\w\ rc(rotti>^ jîdi' son éctt^cr.
(chant VIII.]
Le tonnerre et la tempête avaient cessé, les vents du nord et du midi ne soufflaient plus ; l'aurore avec son front de roses, ses pieds d'or, sortait de la maison céleste : mais les démons ne renonçaient pas à leurs maudits desseins. Astaroth (i), l'un d'eux, parle ainsi à sa compagne Alecto : « Regarde, Alecto, un cavalier s'éloigne ; nous ne pouvons le retenir. Echappé des vaillantes mains du défenseur de notre empire, il va raconter aux Chrétiens la triste destinée de Suénon et de ses gens ; il leur révélera de grands secrets ; dans ce péril, peut-être rappellera-t-on le fils de Berthold (2). Tu sais combien il nous importe de prévenir ce retour, de lui opposer la ruse et la force. Rends-toi au milieu des Francs ; tout ce que le cavalier dira pour leur avantage, tourne-le contre eux-mêmes ; répands tes fureurs, ton venin, dans le cœur de l'Helvétien, du Latin et du Breton; excite la vengeance, le tumulte; bouleverse tout le camp. L'œuvre est digne de toi : déjà tu t'en es fait
162 JERUS.4XEM DÉLIVRÉE.
gloire devant notre monarque. » Il dit, et ces paroles suffisent pour déterminer le monstre à se charger de l'entreprise.
Le cavalier dont l'arrivée a été annoncée venait d'atteindre les tentes des Chrétiens : « Guerriers, s'écrie-t-il, conduisez-moi auprès du capitaine! » Une foule avide de nouvelles suit les pas de cet étranger ; il s'incline, et baise la glorieuse main, terreur de Babylone : « Seigneur, dit-il, l'océan et les étoiles sont les seules hmites de ta renommée ! Je voudrais être porteur d'un plus joyeux message « A ces mots, il soupire; puis il ajoute : ^ Suénon,
fils unique du roi de Danemark, l'orgueil et le soutien de sa vieillesse, souhaitait ardemment suivre tes conseils, et saisir l'épée pour la défense du Christ. Ni la crainte des fatigues et des périls, ni les douceurs de la cour, ni la tendresse d'un père, ne purent éteindre dans sa généreuse poitrine un si noble dessein. Le désir d'apprendre l'art pénible de la guerre sous un maître aussi célèbre l'aiguillonnait ; il prenait à mépris son obscurité honteuse. Le nom de Renaud, l'éclat de ses jeunes années, l'honneur de combattre pour le Ciel, avaient accru son zèle. Suénon brise tous les obstacles, forme une troupe choisie de guerriers fiers, audacieux ; il prend le chemin de la llirace, et de la capitale de cette contrée. Là, l'empereur gi^ec Taccueiliit dans son palais; là il reçut de ta part un envoyé qui lui raconta la prise d'Antioche, et sa courageuse résistance aux innombrables armées de Perse; il lui parla de toi, de tes guerriers, de Renaud ; il révéla sa fuite hardie, tout ce qu'il a fait de glorieux parmi vous (3).
5' Cet envoyé amionçait que le peuple franc s'était présenté devant les murs de la Cité sainte, pour leur donner l'assaut; il invite Suénon à venir contempler cette dernière victoire. Son discours stimule le courage du jemie guerrier; les heures sont pour lui des années, déjà il aurait voulu agiter sa sanglante épée au milieu des Païens. La gloire des autres semble un reproche à son inaction, et le
fait rougir; il n'entend rien, n'écoute rien, ni les prières, ni les conseils; il ne redoute aucun danger : sa seule crainte est de ne point partager tes grands périls. Lui-même affronte le sort, conduit le destin : à peine attend-il pour partir les premiers rayons du soleil. La voie la plus courte est la meilleure. Tous nous suivons notre suzerain, notre capitaine ; nous ne cherchons à éviter ni les passages les plus difficiles, ni les lointaines contrées où se réfugient nos ennemis. Ici, nous éprouvons la disette ; là, nous luttons contre l'aridité des routes; ici, des violences; là, des embûches. Nous surmontons ces obstacles; les Infidèles sont massacrés et mis en fuite. Tant de succès nous présageaient d'autres victoires ; la fortune nous rendait orgueilleux. Bientôt nous établîmes notre camp près des frontières de la Palestine.
» Un jour nos coureurs arrivent essoufflés; ils ont entendu, disent-ils, un formidable bruit d'armes, de chevaux; ils ont vu des étendards, des bannières; tout fait présumer que de nombreuses troupes s'approchent. Cette nouvelle n'intimide pas notre chef, ne modifie pas ses pensées, quelle que soit la pâleur de la plupart de ses guerriers. « Nobles hommes, s'écrie-t-il, nous sommes près d'obtenir la couronne de la victoire, ou la palme du martyre (4). Je compte sur la première; je ne désire pas moins la seconde: avec plus de mérite, elle nous offre la même gloire. O mes amis, notre camp va devenir un temple consacré à la valeur immortelle ; les races futures y viendront saluer ou nos trophées ou nos sépulcres ! »
'> Soudain son activité place les sentinelles, distribue les emplois, les travaux; il ordonne à ses soldats de se maintenir sous leur armure; lui-même ne quitte ni son casque ni sa cuirasse. La nuit était encore obscure, le silence régnait au loin; tout à coup on entend les hurlements des Barbares; cette affreuse rumeur ébranle le ciel et les abnnes. Aux armes, aux armes ! crie-t-on de toutes parts. Suénon, couvert de son bouclier, nous devance; une
bouillante ardeur enflamme son courage, et colore ses joues. Xous sommes assaillis; un cercle épais de Sarrasins nous environne et nous presse ; leurs lances, leurs piques nous entourent; une nuée de traits s'affaisse sur nous. Les ennemis sont vingt contre un. Dans ce combat inégal, beaucoup d'entre eux sont blessés; d'autres tombent frappés de mort; on ne distingue ni les uns ni les autres, tant l'obscurité est profonde; elle couvre de son manteau nos pertes et nos exploits.
^) Suénon, à la tête des siens, hausse son front redoutable : on peut aisément le reconnaître, et applaudir à son excessive valeur. Les cadavres forment autour de lui un rempart, ayant pour fossés des ruisseaux de sang; le brave cavalier porte la terreur dans ses yeux, et la mort dans sa main. L'aurore naissante déployait son voile d'or, et la bataille se poursuivait; à ce moment elle prit fin. En dissipant les horreurs de la nuit, la clarté du jour nous révèle les douleurs de la mort. Quel triste spectacle ne s'offrit pas à notre vue ? Le terrain était jonché de mourants, et notre armée presque détruite. Nous étions deux mille au départ, à peine un cent demeurait debout ! A l'aspect de ce désastre, je ne sais si le cœur de notre capitaine est troublé; il n'en fait rien paraître, et d'une voix puissante il s'écrie : « Suivons nos frères sur la route du ciel, ils viennent de l'arroser de leur sang : jamais ce sang ne se mêlera aux ondes du Styx ou de TAverne ! »
» Il dit, et la joie sur le visage, il oppose sa large poitrine à la fureur des Barbares. Les armures, quelle que soit leur trempe d'acier ou de diamant, ne peuvent résister à son bras. Bientôt son corps est une immense plaie ! La valeur, et non la vie, soutient ce cadavre indompté (5); sans se ralentir, il rend coup pour coup ; plus on l'attaque, plus il devient terrible. Un païen, à la taille gigantesque, au farouche regard, se jette sur lui ; à l'aide de plusieurs Infidèles, et après une lutte opiniâtre, il parvient à renverser le Danois. Cruel malheur! l'invincible guerrier fié-
CHANT VIIL 165
chit ; aucun de nous ne peut le venger ! Je ne fus pas avare de ma vie : vous en êtes témoins, nobles dépouilles d'un maître adoré! Je bravai le fer, les périls; la mort devait m'atteindre, si le Ciel l'eut permis.
M Au milieu de mes compagnons étendus sur la poussière, seul je tombai encore vivant; le corps brisé, les sens assoupis, je ne voyais, je n'entendais rien. Dès que mes yeux, cacbés sous un sombre bandeau, se furent ouverts à la lumière, une clarté lointaine, faible et tremblante, s'offrit à mes regards. Je n'avais pas assez de force pour distinguer les objets les plus rapprochés; la terre humide, le froid, la fraîcheur de la nuit sous ce ciel désert, redoublaient les douleurs de mes blessures. Cependant cette clarté s'avance, elle s'approche, s'arrête auprès de moi; je soulève avec peine ma paupière, et je vois deux religieux, vêtus de longues robes; ils portaient deux flambeaux : « Mon fils, me dirent-ils, mets ta confiance en Dieu; lui seul se souvient des justes, et sa grâce prévient leurs prières ! » En me parlant ainsi, ils étendent sur moi leurs mains pour me bénir ; d'une voix basse et inspirée, ils prononcent des mots que je ne peux comprendre : « Lèvetoi, ^> s'écrient-ils; et soudain je me lève, plein de courage et de santé; mes plaies ont disparu; une vigueur nouvelle accroît mes forces.
» Interdit, je les regarde; mon âme étonnée ne peut en croire mes yeux : « Homme de peu de foi, me dit l'un des vieillards, es-tu dans le doute, ou bien ta pensée s'égaret-elle dans un songe ? Tu vois en nous des êtres réels, vrais serviteurs du Christ ; nous avons fui un monde séduisant, ses trompeuses douceurs, et nous vivons en ermites au sein de ces contrées sauvages. Dieu, dans sa puissance infinie, m'a choisi pour veiller sur tes jours : ce Dieu de bonté ne dédaigne pas les vils instruments pour accomplir les grands miracles; il ne permet pas que le corps de Suénon reste privé de sépulture, ce corps où habita une âme noble, héroïque, qui, brillante et immortelle, doit plus tard se réu-
nir à lui. Il faut élever au guerrier un monument cligne de sa valeur; la postérité lui adressera ses hommages. Porte tes yeux vers le ciel, regarde cette étoile éclatante, lumineuse comme le soleil ; ses vifs rayons vont te conduire auprès de ton illustre capitaine.»
^> Semldable à un immense sceptre d'or, un rayon descend de ce beau soleil nocturne ; il se pose sur le corps de Suénon, jette sur lui une éblouissante clarté; toutes les plaies du guerrier brillent, étincellent ; parmi ces lambeaux sanglants, je reconnais bientôt mon maître horriblement défiguré. Son visage n'était point tourné vers la terre ; il semblait contempler le ciel, unique objet de ses désirs; sa main droite fermée pressait toujours son fer; l'autre main, humblement posée sur sa poitrine, paraissait demander grâce et merci à Dieu. Je lave ses plaies avec mes pleurs, je ne puis étouffer la tristesse de mon âme (6). Alors le saint vieillard ouvre la main du cadavre, en arrache le fer qu'elle tenait serré : « Cette épée, me dit-il, rouge encore du sang de l'impie, est une arme précieuse, tu le sais ; nulle autre ne peut lui être comparée. Si la mort cruelle en a dépouillé le Danois, elle ne doit point rester oisive dans ces contrées ; d'une vaillante main elle passera dans une autre aussi brave, mais plus heureuse, qui la maniera noblement, et tirera vengeance du meurtrier de Suénon (7).
» Soliman a tué Suénon, et Soliman doit périr par l'épée de Suénon. Prends-la donc, cette épée; rends-toi sous les fcentes des Clirétiens, autour des murs de la ville sainte ; dans ce pays barbare ne crains pas les obstacles; le bras puissant du Créateur brisera les barrières, aplanira les rudes chemins. Le ciel, en te sauvant la vie, t'a laissé la parole libre ; il veut que tu publies hautement la piété, la valeur, la prodigieuse audace de ton maître ; cet exemple animera les champions de la croix, et, après bien des siècles enflammera de nobles cœurs. L'héritier de cette épée est le jeune Renaud, auquel tous les Francs cèdent la palme dans les batailles; tu la lui remettras : le ciel et le monde
CHANT Vin. 167
attendent de lui seul la vengeance due à Suénon.» Silencieux, j écoutais ce discours, et de nouveaux miracles vinrent fixer mes regards. Là, où repose le guerrier, s'élève tout à coup un grand sépulcre ; une main invisible y trace en peu de mots le nom, les vertus du prince danois. J'examine ce marbre, cette inscription : ma vue ne peut s'en détacher.
« Ici, dit le vieillard, près de ses fidèles amis, le corps de ton capitaine sera en paix, tandis que leurs âmes heureuses jouissent dans le ciel d'un bonheur immortel et glorieux. Déjà tes larmes ont payé à leurs cendres le tribut de tes regrets; tu as besoin de repos; viens attendre dans ma retraite les premières lueurs du jour pour entreprendre ton voyage. « Il me conduit, par des routes escarpées et des vallées profondes, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc. C'est la demeure de l'ermite; au milieu des bétes fauves, il vit tranquille avec son disciple : leur innocence les protège mieux que les boucliers et les cuirasses. Une nourriture agreste répare mes forces, un lit de planches repose mes membres fatigués. A peine les rayons de pourpre de la matinale aurore se montraient-ils à l'orient, et les deux ermites adoraient l'Eternel; je me joignis à eux. Je pris ensuite congé du saint vieillard, je marchai où me guidèrent ses conseils. »
Le ïudesque se tait : <^ O cavalier, répond le pieux Bouillon, tu nous apportes une triste , une douloureuse nouvelle; avec raison elle jette le trouble et le découragement sous nos tentes. Un seul moment nous a privés de valeureux amis, et les a réduits en poussière ; semblable à l'éclair, ton capitaine a brillé et disparu tout à la fois. Une telle mort est heureuse; les trésors, les conquêtes s'effacent devant ce glorieux trépas : jamais l'antique Capitole ne vit de si nobles lauriers. Assis dans le temple céleste, tes compagnons reçoivent déjà la couronne immortelle en récompense de leurs travaux; tous se réjouissent de leurs blessures, ils les montrent avec orgueil. Et toi^ qui leur survis,
168 JÉRUSALEM DÉLIYRÉE.
sans cesse exposé aux fatigues, aux périls des combats, jouis de leur triomphe; chasse de ton esprit l'empreinte du chagrin.Tu demandes le fils de Berthold ; il s'est éloigné du camp; je te conseille d'attendre d'autres avis, et de ne pas t'engager dans une course douteuse. »
Ce discours rappelle à tous les guerriers leur tendresse pour Renaud : « Hélas ! disaient- ils, le courageux enfant erre au milieu des Païens! » Puis, ils racontent au Danois ses hauts faits, ils étalent le long tissu de ses exploits. Ce souvenir attendrit l'àme des Francs. Tout à coup des cavaliers arrivent ; suivant leur coutume, ils venaient de piller dans la plaine; ils ramenaient des troupeaux nombreux, du blé en petite quantité, et des fourrages pour apaiseï' l'avide faim des chevaux. Ces cavaliers apportent les signes certains, en apparence, d'un cruel malheur; c'est l'armure de Renaud, déchirée et sanglante. Divers bruits parcourent le camp; à cette vue, la foule attristée se précipite sur les armes du guerrier.
On les regarde; bientôt on a reconnu cette immense cuirasse, ce casque étincelant, où l'aigle éprouve ses petits au soleil, et ne se fie pas à leur plumage (8). Dans les entreprises périlleuses, ces armes étaient toujours en avant du danger; aujourd'hui, couvertes de sang, elles roulent dans la poussière; ce spectacle excite le courroux et la pitié des Chrétiens. Un murmure s'élève sous les tentes; chacun explique à sa manière la mort de Renaud. Le pieux Bouillon appelle Aliprand, chef de la troupe qui avait apporté l'armure, homme simple, et ^Tai dans ses discours : « Dismoi, s'écrie le capitaine, où as-tu trouvé ces armes .^ Bonheur ou malheur, ne me cache rien.
— A deux journées du camp, répond le guerrier, vers les confins de Gaza, se déploie une petite plaine, renfermée entre des collines ; de leur sommet descend un ruisseau qui s'écoule lentement à travers mille plantes; des bruyères, des arbres touffus ombragent ce lieu, favorable à une embuscade. Sur ces bords riants, nous cherchions
des troupeaux; soudain nous apercevons sur l'herbe un corps privé de la vie, et des traces de sang. A la vue de ces armes, de leur marque distinctive, nous nous avançons ; je m'approche pour découvrir le visage : la tête avait été coupée. La main droite manquait aussi; de nombreuses blessures sillonnaient son dos et sa poitrine ; non loin était le casque, surmonté de l'aigle aux ailes blanches et éployées. Tandis que je cherche à pénétrer ce crime, un villageois arrive; il nous aperçoit, recule et prend la fuite. Nos gens le poursuivent, et ne tardent pas à l'atteindre ; il répond à leur question : « La veille, dit-il, on a vu sortir de la foret plusieurs guerriers; l'un d'eux tenait suspendue par sa blonde chevelure une tête sanglante; c'était celle d'un adolescent. Ce même guerrier l'a enveloppée dans un sac et attachée à l'arçon de sa selle ^. « Le villageois ajoute : « A leur vêtement, j'ai reconnu des cavaliers de votre nation. M Aussitôt je fais dépouiller le corps; ce souvenir renouvelle mes douleurs et provoque mes larmes! Je m'empare de l'armure, j'improvise de nobles funérailles; cependant si ce cadavre est celui du jeune héros, il mérite d'autres honneurs et un autre sépulcre. » Après ce récit, Ahprand se retire. Godefroi, immobile, rejette toute pensée triste; il veut des témoignages plus réels de cet injuste homicide.
La nuit paraissait; elle enveloppait de ses ailes l'immense azur des cieux. Le sommeil, ce doux repos de l'âme, venait calmer les sens, assoupir les chagrins. Toi seul, Argillan, percé des traits aigus d'une vive douleur, toi seul roule dans ta pensée de coupables projets! Esprit ardent, impétueux, Argillan naquit près des rives duTronto**;dans les discordes civiles, il se nourrit de haines, de vengeances; il dévasta son pays; bientôt jeté sur une terre d'exil, il
♦Les Arabes n'ont point perdu celle coulume d'attacher les têtes sanglantes des vaincus à l'arçon de la selle de leur coursier.
**Tronto, en latin Truentum, rivière de la Romagne, dans l-a marche d'Ancône. Pline la nomme Truentinum.
vint guerroyer en Asie, où de plus nobles exploits signa lèrent sa valeur. Au lever de la brillante aurore, les yeux d'Argillan se ferment; mais son sommeil n'est pas paisible. Alecto répand sur lui son venin, et le plonge dans un état de stupeur non moins affreux que la mort. Son courage ne peut connaître la paix, même en dormant ; la Discorde s'offre à lui sous d'horribles images, et cherche à l'épouvanter. Elle lui représente un grand corps sans tête, le bras droit mutilé ; de sa main gauche il soutient un crâne livide, souillé de sang. Ce fantôme semble encore jouir de la vie; à travers ses soupirs et ses sanglots, on croit l'entendre parler : « Argillan, criait-il, ne vois- tu pas la liunière ? fuis un camp barbare, un chef impie. O mes amis, comment vous défendre du cruel Godefroi et de la perfidie qui a causé ma mort? Félon, envieux et méchant, il songe aux moyens de vous perdre avec moi. Si tu aspires à de nobles actions, si tu as foi en ton courage, demeure sous les tentes; venge mon trépas dans les maudites entrailles du tyran. Mon ombre t'accompagnera; j'armerai ta main, je guiderai ton fer. « Ainsi parle Alecto, et ses discours animent le guerrier d'une fureur nouvelle. Aroillan se lève, roule autour de lui des yeux gonflés de rage; il saisit son armure; impatient, il assemble les cavaliers d'Italie dans le lieu même où sont suspendues les dépouilles de Renaud; puis, d'une voix tonnante, il s'écrie :
H Un peuple féroce, ennemi de la raison, infidèle à ses promesses, avide d'or et de sang, enchaîne nos langues, nous fait plier sous le joug. Depuis sept ans, nous supportons des outrages tellement inouïs, que dans dix siècles ils pourront encore réveiller les haines de l'Italie et de Rome. Je me tairai sur la Cilicie, soumise par les armes du brave Tancrède ; les Français la possèdent : leurs ruses ont dompté la valeur de nos guerriers. Les circonstances exigent- elles une prompte exécution, une téméraire audace, nous sommes toujours au premier rang; bravant mille périls, nous portons le fer ou la flamme. Lorsqu'au
CHANT VIII. Itl
sein de la paix, du repos, on partage le butin et les palmes, on ne nous connaît plus; les Français s'approprient tout, triomphes, gloires, villes et richesses. Oublions ces injures; naguère elles pesaient sur notre honneur; aujourd'hui un crime horrible les efface : les Français ont massacré Renaud ! ils ont violé les grandes lois de Dieu et de l'humanité; et le ciel ne lance pas ses foudres, et la terre ne les engloutit pas dans ses abîmes profonds! Oui, ils ont tué Renaud, l'épée, le bouclier de notre foi ; la mort du vaillant guerrier n'est point vengée! son corps, déchiré en lambeaux, est couché dans la boue, privé de sépulture! Les auteurs de ce forfait ne peuvent être méconnus; vous savez tous, 6 mes compagnons, combien Baudouin et Godefroi portent envie à la valeur latine (9).
>) A quoi bon chercher des preuves ? Je le jure par le Ciel qui nous écoute : ce matin, avec l'aube naissante, j'ai vu l'ombre de Renaud, errante et malheureuse. Spectacle cruel, affreux ! De combien de crimes ne sera pas suivi ce premier crime de Godefroi? Je l'ai vu, l'infortuné Renaud ; ce n'était point un songe; il est là, devant mes yeux, partout je le retrouve. Que devons-nous faire .^^ La main immonde, ainsi souillée du sang du juste, peut- elle toujours nous gouverner? Dirigeons nos pas vers les bords de l'Euphrate, chez ces peuples efféminés, dans ces plaines fertiles où s'élèvent tant de cités, tant de royaumes prospères; ces cités, ces royaumes seront à nous; les Français ne nous en disputeront pas la conquête. Partons, le sang illustre et innocent ne sera pas vengé. Toutefois, votre ardent courage, maintenant affaibli, devrait reparaître et frapper de mort le serpent dangereux qui a dévoré la fleur du peuple latin; son supplice serait pour les autres monstres un mémorable exemple. Si votre valeur osait entreprendre ce qu'elle peut exécuter, je voudrais aujourd'hui percer ce cœur impie, ce cœur, repaire de trahisons. » Tel est le discours d'Argillan. Sa rage pénètre dans l'âme des guer-
riers: « Aux armes! aux armes! » s'écrie le forcené d'une voix frémissante. Et toute l'altière jeunesse répète ce cri de désespoir.
Alecto secoue au milieu d'eux sa main armée ; elle mêle son venin à leur ardeur. La folie, l'indignation, la soif coupable du sang font de rapides progrès ; la contagion étend ses ravages; du quartier italien elle va dans celui des Helvétiens, et passe ensuite sous les tentes des Anglais. La mort de Renaud, cette perte publique, n'excite pas seule la rébellion; d'antiques ressentiments la fomentent et la nourrissent ; les haines assoupies se réveillent ; on appelle les Français des impies, des tyrans ; la colère s'exhale contre eux en redoutables menaces. Ainsi, sur un feu trop ardent, l'eau bouillonne, écume, et déborde avec fracas hors du vase qui la renferme. Les esprits sages, en petit nombre, ne peuvent dominer la sédition ; Tancrède, Camille, Guillaume et les autres chefs suprêmes sont éloignés du camp! Déjà ce peuple irrité court aux armes; le son retentissant de la belliqueuse trompette se fait entendre au loin. Des messagers expédiés de toutes parts crient au pieux Bouillon de s'armer; Baudouin se présente couvert de sa cuirasse, et se place à côté de son frère.
Les troupes révoltées accusent Godefroi. Le capitaine tourne ses regards vers le ciel, et, suivant sa coutume, il a recours à Dieu: « O Seigneur, s'écrie-t-il, tu sais toute l'horreur que j'éprouve à verser le sang du Chrétien; éclaire l'esprit de nos guerriers, réprime leur fureur, et révèle mon innocence à ces hommes aveuglés.» Il se tait; le Ciel répand dans ses veines une chaleur nouvelle, inusitée ; son visage animé respire la hardiesse, la bonté, l'espérance. Environné des siens. Bouillon s'avance vers ceux qui croient venger Renaud ; les murmures ne ralentissent pas sa marche. Sa cuirasse est sur son dos; contre son usage, il s'est paré d'un riche et pompeux vêtement; une céleste majesté brille sur ses traits; il tient son sceptre
d'or; avec cette arme seule, il veut dompter la rébellion. Le capitaine se montre aux soldats, il leur parle, et sa voix sonore n'est pas celle d'un fragile mortel.
'c Quelles folles menaces, quel bruit d'armes ai -je entendus.^ où en est la cause? Est-ce là le respect que vous devez à Godefroi, votre chef? On me nomme parjure, et vous répétez cette triste calomnie ; peut-être croyez-vous me voir, humble devant vous, solliciter mon pardon, et m' abaisser à la prière? Le monde, rempli de ma renommée, ne me reprochera jamais une telle indignité ; ce sceptre, l'honorable souvenir de mes exploits, seront mes uniques défenseurs. Aujourd'hui je fais céder la justice à la clémence; la peine n'atteindra pas tous les coupables. Je pardonne votre erreur en considération de vos anciens services, et en mémoire de Renaud. Sur les plus légers soupçons, Argillan vous a écartés de vos devoirs ; auteur d'un si grand trouble, il doit expier par la mort le crime commun. » L'aspect de Godefroi est terrible, majestueux; son regard brille, étincelle, comme la foudre et les éclairs. Argillan, étonné, confondu, tremble à la vue de cette éclatante figure.
Et ces guerriers, pleins d'audace, d'orgueil, de colère, dont les mains avaient si promptement saisi le fer, ces ^erriers, maintenant dociles, placés entre la crainte et la honte, n'osent lever leur tête; Argillan, au milieu de leurs armes, est enchaîné sans résistance. Ainsi, un lion fier et superbe rugit en secouant son épaisse crinière; aperçoit-il le maître qui dompta sa nature cruelle, soudain il se soumet; il oublie son immense force et ses griffes redoutables.
On dit qu'à ce moment, un guerrier ailé, dans une attitude menaçante, tenait en main un bouclier pour protéger le pieux Bouillon; il agitait une épée flamboyante, encore teinte de sang. C'était, sans doute, le sang de ces cités, de ces peuples, dont les crimes provoquèrent la tardive vengeance du Ciel.
JERUSALEM DELIYREE.
Le tumulte s'apaise; on abandonne les armes, et avec elles les maudites pensées. Godefroi, l'esprit occupé de divers projets, de nouvelles entreprises, retourne sous sa tente. Le capitaine veut donner l'assaut avant la fin du second ou du troisième jour; il visite les machines du siège et les autres instruments destructeurs de la Cité.
(1) Le Tasse affectionne le mélange du merveilleux de toutes les mythologies; il ne se contente plus des deux religions chrétienne et païenne, il emprunte les combinaisons de la cabale ; Astaroth est un des représentants des signes mystiques, il le fait intervenir dans le grand panthéon qu'a créé sa poésie.
(2) On a dû remarquer que le Tasse parle sans cesse du fils de Berthold ; il s'étend sur les malheurs et l'impuissance des Chrétiens depuis que Renaud a fui leur camp. Il y a ici une évidente imitation d'Homère. Toute VIliade, comme on le sait, repose sur la retraite d'Achille sous sa tente, quand on lui a refusé Briséis, l'esclave chérie. Renaud est l'Achille du Tasse ; et, dans ce moyen âge, qui est le temps fabuleux de l'histoire moderne, on aimait à faire dépendre des prouesses d'un seul paladin toutes les destinées d'une armée. C'est ce qu'on
trouve aussi dans la plupart des romans de chevalerie.
(3) Le poëme de la Jérusalem délivrée semble n'avoir qu'une idée, qu'un héros : c'est Renaud, le fils de Berthold. L'intention du Tasse se laisse pénétrer: plusieurs chants de là Jérusalem sont destinés à faire l'ingénieux éloge de la maison d'Esté, et plus tard le poëte ne manque pas de reproduire sa généalogie; Pierre l'Ermite prédit les nobles destinées de cette illustre famille, que le Tasse rattache à son héros de prédilection.
(4) L'alternative de la gloire et du martyre était le grand mobile qui agissait sur toutes les imaginations chevaleresques des époques féodales. La profession des armes créait un certain mépris de la vie; il fallait donc jeter des idées d'avenir, une existence future et brillante, une récompense céleste ; aussi n'est-il pas un sermon sur la croisade, depuis la prédication de Pierre l'Ermite, qui ne promette la palme du martyre. La couronne céleste pour le Chrétien, c'étaient les funérailles chez les vieux Romains ; le martyre, c'était la mort pour la liberté sous la république, et pour la gloire sous Napoléon.
(5) Notre respect pour le texte nous force à donner cette image hardie : La vita nô, ma la virtù sostenta quel cadavero ixdomito;
lavaleurjCtrion la vie, soutient ce cadavre indompté. llomèTG se sert des mêmes expressions lorsqu'il parle de ces vigoureuses figures grecques des âges primitifs du monde. C'est aussi pour la première fois que nous voyons, dans la Jérusalem, apparaître un demi-géant; le divin Arioste en est plus prodigue. T. Tasso n'avait pas consulté la Chronique de Turpin, comme le poëte de VOrlando furioso.
(6) Le Tasse a peint toute la fidélité des écuyers au moyen âge, le dévouement de ces braves jeunes hommes qui suivaient leurs seigneurs et mouraient pour eux dans les batailles. Il y avait quelque chose d'élevé, de noble dans la réciprocité des devoirs entre le chevalier et son servant; c'était de la part du chevalier une sorte de paternité douce et surveillante; l'écuyer devait à son maître obéissance et fidélité; il portait son casque, son armure dans les tournois ; il s'honorait de le servir dans les joyeux festins, quand le paon féodal déployait ses ailes et sa queue aux milles couleurs. « J'ai oui dire aux anciens capitaines, écrit Brantôme, que jadis, par les vieilles coutumes des batailles, les grands et premiers écuyers devaient être toujours auprès de leurs sires, sans jamais les désemparer ni abandonner, et ne faire que parer aux coups qu'on donnait à leur maître, ni sans s'amuser à autre chose que cela. » (T. I des Capit. franc., pag. 12.) Diverses poésies du moyen âge nous apprennent que les chevaliers donnaient, pendant le combat, les prisonniers à garder à leurs écuyers :
Les prisons (prisonniers) firent arrêter
Et en lieu seur tourner ;
A leurs escuyers les livrèrent,
Et à garder les commandèrent.
{Roman du Brut, Mss. f. 92.)
(7) C'est dans les chroniques que le Tasse a pris tous les détails sur l'arrivée de Suénon en Orient, et sa mort glorieuse ; cette circonstance est antérieure de deux ans à la prise de Jérusalem ; le désastre des Croisés danois eut lieu à l'époque où les Chrétiens faisaient le siège d'Antioche. Suénon, fils naturel du roi de Danemark Suénon II, était de cette race aventureuse de Scandinaves qui, depuis le viii^ siècle, parcouraient les différents points du globe, s'emparaient des villes, des royaumes, et établissaient leur puissance en Sicile, en France et en Angleterre. Il en a déjà été question dans la note sur les Norwégiens (note 2, p. 109). L'historien du Danemark, Mallet, ne parle pas du voyage de Suénon, il semble même le révoquer en doute. Cet événement est attesté par les chroniqueurs contemporains, et voici ce que dit à ce sujet Albert d'Aix : « Après la chute et la prise de la ville de Nicée, Suénon, fils du roi des Danois, jeune homme très.noble et très-beau de sa personne, était demeuré quelques jours auprès de l'empereur de Constantinople qui l'avait accueilli avec bonté. Lorsque ce yaillant prince fut instruit delà victoire des Chrétiens, il entreprit en
toute sécuritédc traverser la Romanie, conduisant à sa suite quinze cents hommes belliqueux, qu'ildeslinailà servir d'auxiliaires aux Chrétiens pour le siéged'Antioche. Soliman, qui, après avoir été vaincu, s'était retiré dans les montagnes pour échapper aux Francs, l'attaqua entre les villes de Finimine et de Ferna *, tandis qu'il reposait couché à l'ombre d'une foret de roseaux. Suénon périt sous une grêle de flèches, et tous les gens de sa suite subirent le même martyre par la main des impics. II n'est pas étonnant que tous aient ainsi succombé aux forces supérieures des Turcs; quelques indignes Chrétiens, nés Grecs, découvrirent traîtreusement leur retraite, et Soliman ayant réuni ses troupes à la hâte, les Danois se trouvèrent enveloppés. Toutefois Suénon se défendit longtemps avec ses armes, son glaive renversa beaucoup de Turcs, et ses compagnons suivirent son exemple; mais fatigués, dépouillés de leurs lances, ne pouvant résister plus longtemps à l'innombrablemultitudedelcurs ennemis, ils rendirent leur âme à Dieu. » (Alb. Âq. Chron. Hieros., lib. m.)
Ce récit de la mort de Suénon se trouve rapporté presque textuellement dans Guillaume de Tyr, liv. iv; tous les chroniqueurs accusent les Grecs et l'empereur Alexis de cette nouvelle perfidie ; ceci explique la haine qu'ils leur portent, haine dont le Tasse s'est fait l'écho. (F. p. 13 de ce vol. et la note 10, p. 25).
Il est donc incontestable, d'après le témoignage authentique d'Albert d'Aix et de Guillaume de Tyr, que les Danois faisaient partie «le la première croisade, conduits par le prince Suénon, fils de leur roi. Langebeck, dans le recueil des historiens du Danemark, confirme ce fait; il assure avoir vu un bas-relief en bronze où Suénon est représenté avec les attributs d'un Croisé; ce bas-relief avait été fait par ordre de Christiern V, et au bas du portrait de Suénon plusieurs vers latins exprimaient sa fin tragique. La dissertation de Langebeck se trouve dans le Scrîptores rerum Danicarum ; elle porte ce titre : Inftlix Suenonis Dardci adversus Turcas. On peut aussi consulter Lychander, Abrè;jé dâs histoires danoises, dapuis le commencement du mondii jusqu'à nos jour s, a\iis,i(\\iG Torfeus, Séries regumDanor.
(8) Ce sont les armoiries de la maison d'Esté que le Tasse décrit dans ses beaux vers; elle porte sur son écuuna'gle d'argent, armé de gueules, en champ d'azur. Cette opinion de l'aigle qui éprouve ses petits au soleils et ne se fie pas à leur plumage^ est empruntée aux naturalistes de l'antiquité, et spécialement à Pline (lib. x, cap. 3). — Les armoiries étaient le grand signe de race, c'est par le blason que les familles se connaissaient et maintenaient leur honneur; il ne pouvait pas y avoir dans une race un fait, une alliance, une gloire, une bâtardise ou un déshonneur, sans que le blason ne le témoignât. Le blason était le certificat de civisme de la noblesse. — Quant aux emprunts si fréquents
• Gtiillaiime de Tyr l\ippelle Tliermes ; sans ilou(e dans l'ancienne G.ila'.ie où ctall la ville de Theniur^ aajourj'liui Aias.
It»
que le poëte fait à l'histoire naturelle de Pline cl aux opinions étranges sur la cosmogonie ou la géologie, il faut rappeler qu'au xvi* siècle, aussi bien que dans le moyen âge, Pline était pour l'histoire naturelle un oracle sacré, comme Aristote pour la philosophie, et Ptolémée pour l'astronomie : les travaux de Bacon et de Galilée ne rayonnèrent de leur vif et puissant éclat qu'au commencement du xvii^ siècle.
f9) Le poëte personnifie les antipathies des races du nord et du midi, qui combattaient sous le même drapeau dans la croisade. Quand on touche de près la plupart des événements de l'Europe et de la France spécialement, on doit reconnaître que les grands faits ont été produits par cette haine vivace entre les hommes du Nord et ceux du Midi. Renaud, dans la Jérusalem, est l'expression de la race latine, tandis quo Godefroi de Bouillon représente la famille germanique.
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(cnANT IX.)
CHAi\T IX,
Le grand monstre infernal voit tous les me'contentements calmés, les haines éteintes ; ne pouvant lutter contre le destin, ni changer les décrets suprêmes de l'éternelle volonté, il s'éloigne; partout où il passe, les champs fertiles se flétrissent, le soleil pâlit. La Discorde (i), instrument de destruction et de malheur, hâte son vol et se prépare à de nouvelles entreprises ; par les machinations de ses satelUtes, le fils de Berthoïd, Tancrède, les guerriers les plus vaillants, les plus redoutés, ont fui les tentes des Chrétiens : « Qu'attendrais-je encore? dit la furie. Vienne Soliman apporter la guerre; il aura la victoire, j'en suis certaine, sur un camp désuni et en partie dispersé ! '•
Elle dit, et vole vers la plaine où se trouve Soliman, à la tête de ses troupes errantes. De tous les rebelles à Dieu, Soliman est le plus féroce, et si la terre, pour venger de nouvelles injures, reproduisait ses géants, aucun d'eux ne l'égalerait. Il régnait sur les Turcs; Nicée était le siège de son empire. Cet empire s'étendait le long des rives de
la Grèce, du Sangar aux confins Ju Méandre, pays qu'habitèrent les Myslens, les Phrygiens, les Lydiens, les peuples du Pont et de la Bithynie. Depuis l'arrivée des pèlerins en Asie, pour condjattre les Turcs et la gent Infidèle, les possessions de Soliman ont été conquises, et lui-même battu deux fois dans un conflit général; il éprouva les grandes disgrâces de la fortune, fut chassé de son pays natal, et vint à la cour du roi d'Egypte. Ce prince l'accueillit avec magnanimité et courtoisie; il fut joyeux d'avoir un guerrier aussi brave pour seconder ses desseins, et l'aider à repousser de la Palestine les cavaliers du Christ (2).
Avant de dénoncer la guerre aux Francs, le roi égyptien veut rallier les Arabes à son parti ; dans ce but il laisse Soliman maître de ses trésors. Tandis que lui-même rassemble les peuplades d'Asie et du pays Maure, Soliman entraîne sur ses pas les Arabes, toujours avides, voleurs et mercenaires (3). Devenu leur chef, il parcourt la Judée, la livre au pillage ; bientck il ferme tous les chemins qui séparent le camp des Fidèles delà mer. Chaque minute lui rappelle d'antiques outrages, et la ruine de son empire. Il roule mille projets dans sa poitrine en feu; son esprit incertain n'adopte aucune résolution. Un jour Alecto se présente à sa vue ; elle a pris les traits d'un vieillard pâle et décharné, le front sillonné de rides; une barbe épaisse cache ses lèvres et son menton, un immense turban enveloppe sa tète, une longue robe lui descend jusqu'aux pieds; elle a un cimeterre pendu à son côté, un carquois sur l'épaule et un arc dans sa main.
H Nous errons dans des plaines désertes, sur des sables stériles, dit la Discorde à Soliman; ces contrées nous refusent tout butin et toute victoire. Cependant Jérusalem est assiégée par Godefroi, déjà ses tours ont percé les murailles ; si nous n'allons la secourir, nous verrons bientôt les flannnes sur les ruines de la cité. Des chaumières brûlées, des bœufs et des troupeaux, seraient-ils les seuls
trophées de Soliman ? Se vengerait-il ainsi de ses affronts et de la perte de son royaume? De l'audace, de l'audace, Soliman ; rends-toi auprès du tyran l)arbare, surprends-le pendant la nuit; crois en ton vieil Araspe : tu as éprouve sa fidélité sur le trône et dans l'exil. L'ennemi méprise les timides Arabes, dénués d'armes; il ne redoute pas ces peuplades, accoutumées à la fuite, au pillage; jamais il ne croira qu'elles puissent tenter un grand coup. Ta valeur rendra les Arabes courageux, ils marcheront sans crainte contre ime armée inerte et privée de défense ! "Aces mots la Discorde se perd dans les nuages, et laisse au cœur de Soliman une rage indomptable.
Le guerrier lève les mains vers le ciel : « O toi, s'écriet-il, qui inspires à mon âme cette fureur soudaine, tu ne peux être un mortel ; déjà je cours où tu m'appelles; au sein des vallées j'élèverai des montaijnes de cadavres, entourées d'un fleuve de sang! Reste avec moi, guide ma main, et dans l'obscurité des nuits, dirige mon épée ! » Il se tait; sans différer, il assemble ses hordes errantes; ses discours excitent les faibles, animent leur lenteur; sa volonté brûlante embrase les plus refroidis, tous sont impatients de le suivre. Alecto sonne de la trompette, donne le signal, et déploie dans les airs le lugubre étendard. Les Barbares volent, se précipitent; leur marche rapide devance même la Renommée. La Discorde les accompagne ; puis elle les laisse, revêt un costume de messager, et au moment où la nuit prend possession de l'univers, Alecto pénètre dans Jérusalem; elle annonce au roi la prochaine arrivée de la grande troupe des Arabes, elle l'instruit du projet, lui assigne l'heure et le signal pour un assaut nocturne.
Les ombres couvrent le monde d'un voile obscur et de vapeurs rougeâtres ; au lieu de la froidure des nuits, une rosée tiède, sanglante, baigne la plaine ; le ciel se peuple de monstres, de fantômes; on entend le frémissement des spectres, des esprits malins. Pluton ouvre ses abîmes et
répand sur la terre les ténèbres de l'enfer. Dans cette horreur profonde, le fier Soliman s'achemine vers les tentes des ennemis. La nuit avait atteint la moitié de sa course; les Chrétiens reposaient en sûreté; Soliman s'arrête à un mille de distance du camp. Là, il ordonne à ses gens de prendre leur repas, il les encourage à une cruelle attaque par ce discours audacieux.
« Vous voyez là-bas, leur dit-il, un camp riche de mille dépouilles, et bien plus fameux que redoutable; semblable aux gouffres voraces des mers, il a englouti toutes les richesses de l'Asie. Ln destin heureux vous le livre; ces armes, ces coursiers chargés d'or et de pourpre, vont être votre proie. Ce ne sont plus les mêmes troupes, victorieuses de la gent de Perse et de Nicée; dans des guerres aussi longues, aussi redoutables, la plus grande partie a péri. Et fussent-elles encore entières, maintenant dépourvues de leurs armes, dans un profond sommeil, vous les dompteriez aisément : du repos à la mort, il n'y a qu'un faible intervalle. Suivez-moi ; je veux, le fer en main et sur des corps expirants, vous montrer le chemin des remparts ; les coups de mon épée implacable vous serviront d'exemple : aujourd'hui le règne du Christ périra, l'Asie aura sa liberté, et vous serez glorieux. » Ces paroles animent les Païens; silencieux, ils s'avancent.
Tout à coup, à l'aide d'une faible clarté, Soliman découvre des sentinelles; en vain il s'était flatté de surprendre le sage Capitaine. A la vue du Soudan et de ses innombrables bandes, les gardes se replient, et par leurs cris éveillent le premier poste qui s'arme à la hâte et s'apprête à résister. Les Arabes, sûrs d'être aperçus, font résonner leurs trompettes barbares; d horribles hurlements s élèvent dans les airs et se mêlent au bruit des armes, aux hennissements des chevaux. Les montagnes, les vallées mugissent; les abîmes répondent à leurs mugissements; et des rives du Phlégéton, la Discorde agitant son flambeau, donne le signal aux habitants de la Cité.
CHANT IX. tm
Le Soudan se précipite sur les Chrétiens en désordre ; moins rapide est la tempête bruyante lorsqu'elle sort de ses cavernes. Le torrent destructeur des arbres, des maisons; la foudre qui abat les tours et les consume ; les tremblements de terre, effroi du monde entier, rien ne peut être comparé à sa fureur. Jamais son fer ne frappe sans atteindre, et jamais il n'atteint sans faire une blessure mortelle. J'en dirais davantage, mais ici la vérité ressemblerait trop au mensonge. Soliman est inébranlable; il paraît ne rien sentir, ou il est assez puissant pour maîtriser la douleur ; son casque frappé brille, étincelle et retentit comme le son d'une cloche. Seul, il repousse cette première troupe de Francs; semblables à un déluge, les Arabes le suivent; les vainqueurs, les vaincus se confondent; tous entrent dans le camp et y portent l'horreur, les ruines et le désespoir.
Soliman a pour cimier de son casque un énorme, un effroyable dragon; il s'élève sur ses pieds, étend ses ailes, et courbe en arc sa queue tortueuse; il lance un triple dard, rejette une écume livide. Dans la chaleur du combat, on croit entendre ses siniements, on croit voir sortir de sa gueule la flamme et la fumée. L'aspect de l'impie Soudan est formidable : ainsi, au milieu de la tempête, le navigateur aperçoit l'Océan à la lueur de mille éclairs. Les Fidèles sont en fuite; les uns tremblants, éperdus ; les autres, d'une main intrépide, saisissent leurs armes; la nuit augmente le tumulte, cache le danger, et l'accroît.
Latin, né sur les bords du Tibre, s'avance le premier, et montre le plus d'audace; les fatigues n'ont pas affiûbli son corps, les années n'ont pu dompter son courage. Dans les guerres, cinq de ses fils, presque ses égaux, combattent toujours à ses côtés; une lourde armure presse leurs faibles membres et leur jeune visage. Animés par l'exemple paternel, ils appellent la bataille : « Marchons contre l'Infidèle, leur dit le brave Latin ; les dépouilles sanglantes de nos guerriers le rendent plus orgueilleux,
niiiis ne ralentiront pas votre ardeur habituelle; ô mes fils, les honneurs sont méprisables, s'ils ne sont pas le prix du dano^er. » Ainsi une lionne farouche instruit elle-même ses petits au carnage; leur crinière ne flotte pas encore sur leur cou, l'àgc n'a pas développé leurs griffes cruelles, les terribles défenses de leur gueule, et déjà elle leur apprend à chercher leur proie, à braver les périls, à déchirer le chasseur qui trouble leur asile dans les forêts sauvages.
Le bon Latin suit sa téméraire troupe; avec ses cinq fils, il attaque, il entoure Soliman. Guidés par un même esprit, tous dirigent leurs lances contre le Sarrasin. L'aîné des fils, impétueux, abandonne la sienne; il serre cet implacable ennemi, il tente vainement, avec la pointe de l'épée, d'abattre son cheval et d'entrahier le cavalier dans sa chute. Tel un rocher, battu par la tempête, par les vagues en furie, soutient immobile la colère du ciel, la foudre, les vents déchaînés; ainsi le fier Soudan brave les lances, les épées; il frappe entre les joues et les sourcils le jeune audacieux. Le bras d'Aramant retient son frère expirant. Vaine et folle tendresse ! à la chute de son frère elle ajoute la sienne ; le païen appesantit sur ce bras sa lourde épée, les renverse l'un sur l'autre; ils tombent palpitants, et confondent leurs derniers soupirs.
Soliman brise la lance de Sabin; la présence de cet enfant le choquait; il pousse sur lui son cheval et le broie dans la poussière. L àme du jeune guerrier s'envole péniblement, elle quitte à regret une joyeuse existence et ses riants plaisirs. Pic et Laurent vivaient encore; ils naquirent ensemble, leur ressemblance fut souvent la source d'une douce erreur. La nature n'avait mis entre eux aucune différence; la rage des ennemis ne les traita pas avec la même égalité. Cruelle distinction! A l'un, le puïen tranche la tête, à l'autre il arrache le cœur. Le père (hélas ! il ne l'est plus ; le fatal destin, en un instant, l'a privé de tous ses fils !), le malheureux vieillard voit sa propre mort dans
la perte cle ses enfants, il contemple avec douleur la destruction de sa lignée. Au milieu de ce désastre, comment peut-il respirer P Comment peut-il encore combattre ? Les ombres amies cachent à sa vue une partie de cette terrible lutte ; la victoire n'est plus rien pour lui, s'il ne périt luimême. Prodigue de son sang, avide de celui du Barbare, on ne peut préciser ce cpi'il désire le plus, ou de donner la mort, ou de la recevoir.
Il crie à son ennemi : « Tu méprises mon bras ; il est donc bien faible ! tous mes efforts ne peuvent attirer sur moi ta farouche colère. » Soudain il porte à Soliman un rude coup, perce sa cuirasse, lui déchire le flanc, y fuit une large plaie : le sang coule en abondance. A ces cris, à ce choc impétueux, le Barbare dirige contre le Chrétien sa colère et son épée; il kii plonge son fer dans les entrailles. Le malheureux Latin expire; son sang s'écoule tour à tour par sa bouche et par sa blessure. Tel, sur les Apennins, un chêne robuste brave le souffle des vents du nord; une affreuse tempête ébranle-t-elle ses racines, il entraîne les arbres voisins dans sa chute bruyante. Ainsi tombe Latin; il s'attache aux ennemis qui l'entourent, les renverse sur lui : digne trépas d'un honmie aussi vaillant, de mourir en accumulant les ruines!
Soliman assouvit sa haine sur le corps de ses ennemis ; les Arabes, animés par son exemple, font un cruel carnage des Chrétiens. L'Anglais Henri, Oliferne le Bavarois, meurent de tes propres mains, ô fier Dragut! Ariadin ôte la vie à Gilbert, à Philippe, nés sur les bords du Rhin. Albazar d'un coup de massue renverse Ernest ; Enguerrand périt sous l'épée d'Algazel (4). Qui pourrait décrire les blessures, le nombre des victimes vuls^aires .î* Godefroi, réveillé par les premiers cris, ne s'arrête pas à d'inutiles réflexions ; déjà il est armé, il a réuni des guerriers sous sa bannière et se place à leur tête. A cet effrayant tumulte, le capitaine juge bien que sa troupe est assaillie par les voleurs arabes; il n'avait jamais cru que leurs bandes er-
rantes auraient l'audace de l'attaquer. Bouillon s'avance : Aux armes, aux armes, repète-t-on de toutes parts ; le ciel retentit d horribles hurlements, et l'on aperçoit Clorinde conduisant à la bataille des nuées de Païens; Argant marche à côté d elle. Alors le capitaine se retourne vers Guelfe : 'Entends-tu ces cris de guerre? lui dit Godefroi; ils partent des montagnes et de la Cité sainte. Rends-toi vers ces lieux j ta valeur, ton habileté, réprimeront le choc des Barbares. Va, ne néglige rien, emmène une partie de nos guerriers; j'irai te soutenir avec le reste de mes gens. »
Il dit, et par des sentiers divers, une égale fortune les conduit tous deux. Guelfe court à la colline ; Godefroi se dirige vers les Ai^bes vamqueurs. Sur son passage, le capitaine rassemble de nouveaux guerriers ; bientôt sa troupe, puissante et formidable, arrive sur les lieux où le Turc féroce répand le sang du Chrétien. Ainsi le Po, humble vers sa source, remplit à peine un lit étroit en descendant des montagnes; plus il s'éloigne, plus ses eaux grossissent ; brisant les digues, les rochers, il rehausse son front de taureau, inonde les plaines voisines ; ses cornes nombreuses refoulent l'Adriatique ; le ileuve semble lui porter la guerre, et non le tribut de ses ondes (5).
Les troupes de Godefroi, épouvantées, prennent la fuite; le capitaine accoiu-t, menace : « Quelle est donc cette frayeur.^ s'écrie-t-il. Où fuyez-vous.^ Regardez du moins ceux devant lesquels vous tremblez : ce sont de vils Païens, incapables de donner ou de recevoir une blessure en face ! Retournez sur vos pas ; un seul de vos regards jettera l'effroi parmi ces barbares. » Soudain, il pique son coursier, le pousse au nu lieu de liucendie allumé par Soliman; il pénètre à travers le sang, le fer, les périls et la mort ; sa grande épée détruit les obstacles, les plus fortes barrières, les rangs les plus serrés; à droite, à gauche, Bouillon renverse chevaux et cavaliers, armes et combattants : il s'élance sur une montaojne de victimes. Le soudan, intrépide, voit sans crainte cette furieuse attaque; il
CHAIST IX. J«T
s'avance veis son rival, l'ëpée haute, et se précipite sur lui. Quels chevaliers, quels champions le sort a réunis des extrémités du monde, pour se mesurer ensemble !
Là, dans une étroite arène, la rage dispute à la valeur le vaste empire de l'Asie. Qui pourrait dire la rapidité, la pesanteur des coups ? combien la bataille fut cruelle ? Je passe sous silence mille exploits prodigieux; l'obscurité les couvrit de ses ombres; ils étaient dignes d'avoir pour témoins l'univers et le soleil le plus brillant ! Le peuple du Christ, guidé par un tel capitaine, reprend son audace, et se jette sur l'ennemi. Autour de l'homicide Soudan se groupent ses meilleurs guerriers ; Chrétiens et Infidèles, vainqueurs et vaincus, tous arrosent la terre de leur sang.
Tels, avec une même force, une égale fureur, luttent l'un contre l'autre les vents du nord et du midi ; tous deux veulent dominer sur l'Océan et dans les airs; les flots, les nuages s'entrechoquent et se brisent. Ainsi, dans ce combat terrible. Francs et Païens ne cèdent pas ; les casques sont opposés aux casques, les boucliers aux boucliers, les épées menaçantes se heurtent et se confondent.
Du côté de la ville, la bataille n'est pas moins cruelle; des milliers d'esprits infernaux parcourent l'espace immense des airs et soutiennent le courage des Sarrasins :
nul ne song^e à reculer. Les feux de l'enfer embrasent Arts
gant, déjà enflammé de ses propres feux. Le Circassien a mis en fuite les Fidèles ; d'un saut il franchit les fossés, les comble de morts, de mourants, aplanit les chemins, facilite l'attaque. Ses guerriers l'ont suivi ; Clorinde marche son émule ; elle ei\t dédaigné le second rang. Les Chrétiens ne pouvaient résister. Tout à coup Guelfe arrive avec sa troupe ; il retient les fuyards, dompte la rage du peuple félon; partout on combat, partout coulent des ruisseaux de sang. Alors le Roi du ciel, du haut de son trône, tourne ses regards sur cette horrible bataille.
L'Éternel, juste et bon, est assis dans ce sanctuaire d'où il prescrit ses lois à tous; sa raiiin féconde orne et
embeîîit notre petite terre, où la raison et la vérité n'ont plus d'empire. Sur un trône auguste, cette seule et divine lumière jette une triple clarté. A ses pieds sont les humbles ministres de ses volontés : la Nature, le Destin, le Mouvement, leTemps, l'Espace etlaFortune, capricieuse déesse qui dissipe, comme la poussière et la fumée, nos gloires, nos sceptres et nos trésors. Dieu, enveloppé de sa splendeur, éblouit les yeux les plus purs ; autour de lui, des esprits immortels jouissent inégalement d'un bonheur toujours égal; le céleste séjour retentit de leurs concerts (6).
Le Roi du ciel appelle à lui l'archange Michel; sous une armure de diamants le séraphin étincelle et brille : « Vois, dit ce grand Dieu, la troupe impie des démons soulevée contre mon troupeau chéri de Fidèles; elle a osé sortir des abîmes de la mort pour troubler le monde. Pars, ordonnelui de laisser désormais le soin de la guerre aux guerriers, qu'elle ne répande plus son venin sur la demeure des vivants et sur les vastes plaines du ciel; refoule -la dans l'affreuse nuit des enfers, digne asile de ses crimes; sur elle-même elle exercera ses fureurs : je le veux; exécute mes ordres. » L'Eternel parle ainsi. Le chef de la céleste milice s'incline avec respect. Soudain il déploie ses ailes d'or, et dun vol rapide comme la pensée, il franchit la sphère du feu, de la lumière, où siègent, immortels et glorieux, les bienheureux esprits; il considère le bel azur des cieux et le cercle brillant des étoiles.
L'archange voit rouler, sous une forme, un aspect différents, Jupiter, Saturne, et les autres planètes; elles ne peuvent être errantes, une main divine les fait mouvoir et les dirige. Des plaines flamboyantes du jour éternel, l'invulnérable messas^er descend dans les restions où irrondent le tonnerre, la tempête, où le monde, livre à de continuels combats, meurt et renaît tour à tour (7). Par le mouvement de ses ailes, le séraphin dissipe les ténèbres, les sombres horreurs; la nuit se dore de la vive clarté qui
entoure son visage. Tel, après l'orage, le soleil, au milieu des nues, étale ses éclatantes couleurs ; telle une étoile fend l'espace, et se précipite au sein des mers.
L'archange idichel touche enfin les lieux où la troupe impie, infernale, allume la fureur des Païens; il demeure suspendu par la seule force de ses ailes, agite sa lance : « Ames maudites, s'écrie- t-il, vous devriez connaître les foudres terrihles du Tvoi du monde; couverts d'opprobres, d'extrêmes misères, d'affreux tourments, vous restez encore superbes! Il est écrit dans le ciel : à un signal vénérable, les murs de Jérusalem crouleront, et la Cité sainte ouvrira ses portes. Pourquoi lutter contre le destin ? Pourquoi irriter la céleste cour? Fuyez, esprits de désordre, rentrez dans votre repaire, séjour des supplices et de la mort; vos guerres, vos triomphes, seront ensevelis dans la profondeur de vos cachots. Là, sur les coupables, exercez vos cruautés aux sombres accords des cris, des grincements de dents, au bruit des fers et de vos chaînes. ^> Il dit, et de sa formidable lance, il presse, frappe les plus paresseux. Les monstres abandonnent en gémissant les belles régions de la lumière et des étoiles; ils précipitent leur vol vers les abîmes, et vont accroître la douleur des damnés. Jamais une telle nuée d'oiseaux n'a traversé les mers pour chercher de plus douces contrées; moins nombreuses sont les feuilles desséchées par les premiers froids d'automne. Délivré de ce fléau, le ciel secoue sa tristesse et reprend son joyeux aspect.
Alecto n'agite plus ses serpents, elle n'embrase plus la redoutable poitrine du Circassien; mais la fureur du Barbare ne fléchit pas; il dirige son fer cruel sur des groupes épais de Francs; il confond les chefs et les soldats, frappe les tètes les plus. viles et les plus altières. Non loin de là, Clorinde disperse dans la plaine les membres brisés des Chrétiens; elle atteint de son épée Bérenger; le fer pénètre auprès du cœur, séjour de la vie, et sort sanglant par les épaules. La guerrière blesse Albin au gosier, et
t90 JERUSALEM DELIVREE.
Galltis au visage; puis elle abat la main droite de Gernier, cette main, encore armée, s'agite sur la poussière : ainsi la queue d'une vipère, séparée de son corps, cherche en vain à s'y réimir. Glorinde se tourne vers Achille, appesantit sur lui son fer; la tète du fidèle roule sanglante. Affreux spectacle 1 le corps du guerrier, immobile, reste toujours sur son cheval; libre de tout frein, après mille détours, le coursier s'en débarrasse en bondissant.
Tandis que l'indomptable Glorinde poursuit l'armée d'Occident, laitière Gildippe, à son exemple, ne fait pas un moins grand massacre des Sarrasins; toutes deux, du même sexe, montrent une égale audace, une semblable valeur; il ne leur est pas permis de lutter l'une contre fautre, le Destin les réserve à des ennemis plus puissants. Les deux Amazones s'élancent, se heurtent; elles ne peuvent s'ouvrir un passage, tant la foule est épaisse! Guelfe se jette alors sur Glorinde, son fer lui effleure le côté. La guerrière riposte, le Franc est atteint d'une cruelle blessure: vainement il redouble ses coups. Les Ghrétiens entourent Guelfe, leur chef et leur guide; en face deux la multitude des Païens s'accroît; la bataille devient horrible, Sarrasins et Fidèles se mêlent et se confondent.
Du haut de la céleste voûte, 1 Aurore découvre aux mortels son beau visage de pourpre et d or. Le féroce Argillan a profité du tumulte pour s'échapper de sa prison; une armure est à terre, bonne ou mauvaise il la revêt à la hâte; déjà il est au camp, et veut, par de nouveaux exploits, faire oublier sa récente erreur. Tel un coursier captif brise ses liens, conquiert sa liberté; il va se jouer parmi les troupeaux, dans les fleuves ou sur les prairies; sa crinière flotte au vent, sa noble tête se relève avec fierté, de ses pieds il frappe le sable, et ses hennissements sonores font retentir les airs. Tel paraît Argillan, l'aspect farouche, intrépide, le regard enflammé ; il s'élance rapide, la poussière garde à peine l'empreinte de ses pas; rien ne l'arrête. Arrivé au milieu des ennemis, il s'écrie d une voix
tonnante : « Vils rebuts des humains, Arabes voleurs et paresseux, d'où vous vient aujourd'hui tant d'audace? Vous ne pouvez supporter le poids d'un casque, d'une cuirasse; vous ne savez ni vous armer ni vous défendre; faibles et timides, vos coups se perdent dans l'espace, votre salut est dans la fuite, et si un moment vous triomphez, c'est dans l'obscurité des nuits. Maintenant les ténèbres se dissipent; montrez donc votre force, votre valeur!»
Il parle encore, et déjà sa cruelle épée renverse Algazel; la parole expire sur les lèvres du barbare, une subite horreur le prive de la clarté du jour, le froid de la mort glace ses veines; plein de rage, ses dents furieuses déchirent la terre qui reçoit son dernier souffle. Le vaillant Chrétien tue Saladin, Muleasse, Agricalte ; d'un seul coup il partage le corps d'Aldiazil, perce la poitrine d'Ariadin, le terrasse et l'insulte par de cruelles railleries. L'Infidèle entrouvre ses yeux mourants; d'une voix altérée il répoiul aux outrages du vainqueur : « Qui que tu sois, tu ne jouiras pas longtemps de tes triomphes; un sort pareil au mien t'attend, et le bras vigoureux de nos guerriers fera justice de ton orgueil ! — Laisse au ciel le soin de ma destinée, réplique Argillan avec un sourire amer; toi, meurs ici, sers de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie ! » Au même instant, il le presse du pied, lui arrache la vie.
Parmi la foule des archers se trouve un page du soudan; les premières fleurs de la jeunesse ornent encore son visage ; ses joues, trempées de sueur, ont l'éclat des perles, de la rosée ; la poussière couvre ses cheveux bouclés et paraît les embellir ; une fierté dédaigneuse donne de la noblesse à ses traits. Le tourbillon ou la flamme est moins rapide que ce page ; la neige au sommet des Apennins est moins blanche que son coursier; sa main agite un javelot ; une épée pend à son coté, elle repose dans une brillante enveloppe, travail barbare enrichi d'or. Avide de gloire,
l'impétueux enfant se jette avec délices sur les rangs ennemis, partout il porte le désordre. Argillan, attentif, épie le moment où il pourra le frapper ; bientôt il tue son cheval, attaque le cavalier avec furie; et sur sa figure suppliante, il dirige, le cruel, une arme inexorable ! Le fer semble plus humain que son maître, il se détourne ; mais le Chrétien le pousse de nouveau, et fait une large plaie à ce gracieux ouvrage de la nature.
Non loin de là, Soliman était aux prises avec le Capitaine; ù l'aspect des dangers de l'enfant, il abandonne la bataille, tourne la bride de son cheval et le presse ; il arrive trop tard pour secourir son cher Lesbin, assez tôt pour le venger. O douleur ! il l'aperçoit étendu mort, semblable à une belle plante tout récemment flétrie ; il regarde ses yeux languissants, sa tête penchée sur ses épaules. Sa mélancolique pâleur éveille la pitié; le cœur de marbre du Soudan s'amollit, des larmes s'échappent de ses yeux ! Tu pleures, Soliman ! et naguère, l'œil impassible, tu contemplais la destruction de ton empire ! Le sang de l'infortuné jeune homme fume sur le fer ennemi ; à cette vue, la colère du Sarrasin se rallume, ses larmes se tarissent; il se précipite sur Argillan, lève le bras; d'un seul coup, il lui fend le casque, la tète et le bouclier. Ce grand exploit était bien digne de Soliman ! Sa vengeance n'est pas éteinte; monté sur son coursier, il lutte contre un cadavre. Tel dans sa rage, un chien mord la pierre qui l'a blessé. Faible remède à l'immense douleur du Païen | sur ce corps inanimé, sa cruauté est impuissante. Pendant ce temps, Godefroi ne frappait pas en vain, sa colère n'était pas stérile.
La vieille milice de Soliman se compose de mille Turcs, couverts d'armures, guerriers indomptables à la fatigue, d'un courage audacieux, habilués à tous les périls; ils avaient accompagné leur chef aux déserts de l'Arabie, et dans la mauvaise fortune, toujours ils furent ses amis. Celte milice, d'une valeur égale à celle des Trancs, s'a-
vanœ par groupes épais. Godefroi, le fer en main, s'ëlance sur elle; il atteint le visage du fier Gorcutte, le flanc de Rostin , il abat la tête de Sélim, et coupe à Rossen les deux bras. Ges guerriers ne tombent pas seuls; d'autres blessés, d'autres morts les suivent. Godefroi décime les Sarrasins, soutient leurs attaques ; la fortune des Barbares ne flécbit pas, ils conservent encore l'espérance. Tout à coup s'élève un immense nuage de poussière ; il porte dans son sein les foudres des batailles ; des armures brillent, répandent au loin un éclat subit, et épouvantent les Infidèles. Cinquante cavaliers paraissent; ils déploient sur leur cuirasse d'argent la croix vermeille et triomphante. Non, eusse -je cent bouches, cent langues, une poitrine, une voix de fer, non, jamais je ne pourrais compter le nombre de Païens que renverse le premier choc de ce terrible escadron. L'Arabe succombe sans se défendre ; le Turc indompté résiste et périt en combattant.
Partout régnent l'horreur, la cruauté, la douleur et l'effroi ; un lac de sang inonde la plaine ; la mort victorieuse erre de tous côtés. Le roi égyptien, joyeux de sa récente fortune, s'éloigne de la ville avec une partie de ses gens; sur une hauteur il considère la bataille. Aladin voit son armée en désordre ; il fait sonner la retraite, envoie à Argant, à Glorinde, messages sur messages, les supplie de se retirer; ivres de sang, aveuglés par la rage, tous deux refusent d'obéir. Ils cèdent enfin, et dans leur fuite, ils tâchent de rallier les troupes. Qui peut donner des lois à la multitude, maîtriser la crainte et les lâchetés ? Les Sarrasins sont en déroute ; les uns abandonnent leur bouclier, les autres leur épée ; pour eux le fer n'est plus un appui, c'est un fardeau. Entre la cité et la plaine, de l'occident au midi, se trouve un vallon hériàsé de rochers ; les Barbares s'y précipitent, et un épais tourbillon de poussière enveloppe les remparts. Guelfe arrête sa troupe ; il ne veut pas l'exposer sur des chemins déserts, où le tyran aurait l'avantage. De son
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côté, Aladin, après cette affreuse mêlée, rassemble les siens dans la Tille.
Soliman a exécuté tout ce que peut un mortel; couvert de sang et de sueur, ses forces sont épuisées; une respiration lourde, pesante, oppresse sa poitrine; son bras plie sous le poids du bouclier ; sa main affaiblie se refuse à manier son fer; ce fer est émoussé, il meurtrit et ne coupe plus. Indécis, irrésolu, le farouche Soudan doit-il mourir de sa propre main ? enlèvera-t-il à d'autres une aussi grande gloire? ou bien, survivra-t-il à sa défaite, raettra-t-il ses jours en sûreté ? « Le Destin triomphe, s'écrie-t-il; mon exil sera le trophée de sa Tictoire; l'ennemi me verra fuir, il insultera de nouveau à mon malheur. Qu'importe, si je puis encore troubler sa paix et son trône mal affermi ? Je ne cède pas : le souvenir de mes affronts rend ma haine éternelle; toujours cruel, implacable, du sein même du sépulcre je surgirai pour le combat ! »
fB~^
(1) Les dogmes de la mythologie païenne dominent toujours le Tasse ; dans cette partie du poëme, on peut dire qu'il n'est Chrétien que par le sujet ; toutes ses images sont homériques ou virgiliennes. La théologie chrétienne n'admet pas l'action du Destin immuable; l'éternité de Dieu n'est pas le vieux Destin des anciens. Puis vient la Discorde que l'enfer théologique n'admet pas non plus; la démonologie telle que l'entend l'Eglise est empruntée aux idées orientales, à la Syrie et à la Perse. Toutefois la pensée première de l'épisode où l'archange Michel chasse, avec son glaive foudroyant, la légion infernale, aux formes horribles, appartient à l'idée religieuse : le Tasse s'en est inspiré dans les légendes, et devant le magniflque tableau bien connu de Raphaël.
(2) Les Turcs, nation descendue des Huns, et originaire de la grande Tartarie, se divisaient anciennement en neuf classes : 1° les Huns blancs qui vinrent de la Tartarie orientale s'établir sur les bords de la mer Caspienne; 2" les Turcs Zéna, qui se rendirent formidables vers l'an 552 de Jésus-Christ ; 3° les Turcs Hongrois, établis entre le Tanaïs et le Volga ; i" les Turcs Hoeikes, destructeurs de la puissance des Zéna, et dispersés eux-mêmes plus tard par Genghis-Khan; 5" les Tholonides, souverains de Syrie et d'Egypte jusqu'au m.ilieu du %" siècle; 6° les Ikschidites, qui gouvernèrent l'Egypte pendant plus de cent ans ; 7^ les Gaznevides, conquérants de presque toute laPerse vers la fin du x^ siècle; 8' les Kharismiens, chefs du Khouarcsme, entre le Jaxarte et rOxus; 9" enfin les Seljoucides. — Soliman, fondateur de la dynastie des sultans d'Iconium, était de la race des Turcs Seljoucides ; vers l'année 467 de l'hégire ( 1074 de Jésus-Christ), il pénétra dans l'Asie- Mineure et poussa ses conquêtes jusqu'à Nicée,où il établit sa résidence. C'est depuis cette époque que l'Asie-Mineurc est connue sous le nom de Turquie. Alors recommençaentre les Grecs et les Turcs cette longue et sanglante lutte qui dura près de quatre cents ans, et qui ne cessa qu'à la prise de Constantinoplc par Mahomet II en 1453. Soliman était brave de sa personne, il fut presque toujours victorieux dans les nombreuses guerres qu'il eut à soutenir. Une fois cependant la fortune l'abandonna ; l'émir d'Alcp voulait exiger de lui un tribut ; Soliman le refuse, entre sur les terres de l'émir et les ravage, puis il va faire le siège d'Alep. Toulousch, prince de Damas, vint au secours de cette ville, et après une rude bataille il dispersa les troupes du sultan de Nicée. Obligé de fuir, Soliman se donna la mort; quelques auteurs arabes disent qu'il périt dans le combat.
Soliman mourut en 1084, et lorsque les Croisés parurent dans la Palestine en 1096, cétait son filsIvilig-Arslan, ou VEpée du lion, qui commandait à >»iccc; il ne put résister aux premiers chocs des Francs, et ceux-ci le dépouillèrent de toutes ses possessions. Plus tard Kilig-Arslan eut sa revanche; au mois de juillet 1101, il détruisit successivement trois nouvelles armées de croisés qui traversaient l'Asie; l'une sous la conduite des comtes de Blois et de Toulouse; la seconde sous les ordres du duc d'Aquitaine et du comte de Vermandois, auxquels s'était joint Guelfe, duc de Bavière ; et la troisième commandée par le comte de Tsevers. Kilig-Arslan périt en 11C7 dans une bataille contre le gouverneur d'Edesse. Aboulfarage assure qu'abandonné des siens et poursuivi parles vainqueurs, il se noya dans la rivière de Chabul. Le Tasse, comme tous les chroniqueurs, a confondu Soliman avec Rilig-Arslan son fils. {Voy. la note 3, pag. 21.) Peut-être cette erreur estelle volontaire chez le poète; il aura voulu personnifier dans le fier Soudan de Nicée, cet autre Soliman, vainqueur de Belgrade et de Rhodes, l'effroi de la chrétienté, et dont la renommée puissante préoccupait tous les esprits au xti" siècle.
(3) L'apparition des Arabes du désert devant les tentes des Croisés français nous reporte aux époques modernes. Toutes les fois que nous avons touché le rivage de la Syrie ou de l'Egypte, nous avons eu en face les habitants du désert au long burnou blanc, race immense, formidable, qui s'étend depuis le Sahara jusqu'à la chaîne de TAllas. C'est surtout lors dts expéditions chrétiennes, sous saint Louis, que les Arabes jouèrent un grand rôle ; ils aidèrent les Mamelouks dans la défense du territoire.
(4) Tous ces noms d'Ariadin, de Muléassc, d'Algazel, etc., cités par le Tasse, sont moins pris dans les vocabulaires arabes ou syriaques que dans les souvenirs de la domination mauresque en Espagne, de ces riches colonies qui embellirent Cordoue, Grenade et Sèville. Il y avait aussi des noms stéréotypés pour les poètes et les romanciers des xv^ et xvi'' siècles; les Arabes devaient s'appeler Almanzor, Albazar, Algazel, comme les Chrétiens, Tristan, Amadis, Arthus, etc. Le Tasse n'a fait que reproduire des noms déjà employés par ses devanciers, Boïardo et l'Arioste.
(5) C'était une vieille fiction poétique, que de donner des cornes au fleuve du Pô; Virgile s'en est servi plusieurs fois dans ses Bucoliques:
Et gcmina auratus taurino cornua \-uliu Eridanus.
Les cornes, dans le système mythologique, étaient le symbole de l'abondance, comme le taureau était l'emblème du travail et de la fertilité du sol. Le Pô [PaduSj Eridanus), le plus considérable des fleuves
de l'Italie (il a un cours d'environ 150 lieues depuis sa source au mont Viso, dans les Alpes Cotliennes, jusqu'à son embouchure), se jette dans l'Adriatique par un grand nombre de bras ; les deux principaux sont le Pô di 3Iacstro et le Pô di Goro, le moins large, mais le plus fréquenté. Une distance de cinq lieues sépare ce delta, qui est entrecoupé de bras secondaires dérivés du Pô di Maestro : tels sont le Pô délie Toile et le Pô Donzella. Depuis Plaisance, où il reçoit la Trébia, ce fleuve est constamment renfermé dans des digues de trente pieds de hauteur dont l'origine est attribuée aux Etrusques.
(6) Le mélange de la théogonie païenne se fait ici avec la confusion la plus désordonnée. L'admirable unité de Dieu; la trinité, qui n'est que l'idée philosophique de la pensée, du sentiment et de l'action; la hiérarchie angélique des séraphins, sont remplacées par un caprice de poëte, qui leur substitue les divinités du paganisme : la Nature, telle que les anciens l'entendaient, et comme Lucrèce l'a définie, c'est-à-dire la Matière ; la Destinée brutale et aveugle ; le Mouvement dans le sens géométrique; le Temps, l'Espace et la Fortune, matérielle aussi. Le Tasse est un artiste de la renaissance; il est tout empreint du paganisme des arts, à Rome et à Florence.
(7) De la théogonie le poëte passe maintenant à l'astronomie, telle qu'elle était comprise dans le moyen âge, avant Galilée. Le Tasse est scientifiquement instruit; il reflète tout ce que son époque a de théories sur la philosophie, sur les sciences exactes et les arts d'imagination. Ce serait une étude curieuse à faire, que de considérer la Jérusalem délivrée comme un poétique inventaire de l'intelligence et des connaissances humaines à l'époque où elle fut écrite.
^i ^iîa^iciett Ci SoCimait.
(chant X.)
CnA]\'T X.
Soliman parlait encore, et soudain il aperçoit un coursier qui se dirige vers lui ; il le saisit par la bride, s'élance sur son dos. Le casque du Sarrasin, avili, n'est plus surmonté du cimier horrible, sa cotte de maille déchirée ne conserve aucun vestige de sa royale splendeur. Tel un loup, chassé d'une bergerie, va s'abriter dans les forêts; son large flanc regorge de victimes, et, toujours avide de carnage, sa langue s'agite dans sa gueule sanglante. Ainsi paraît Soliman après le massacre; sa soif cruelle n'est pas assouvie. Son heureux destin l'arrache sain et sauf aux nuées de flèches qui volent et sifflent autour de lui, aux lances, aux épées, à tous les instruments de mort. Il s'éloigne par des chemins déserts, inconnus; son esprit flotte incertain dans un abîme de pensées.
Le Soudan se décide enfin à rejoindre le roi d'Egypte et ses troupes puissantes; il veut unir ses armes aux siennes, éprouver la fortune dans un nouveau conflit. Cette
200 JERUSALEM DELmVEE.
résolution prise, rien ne l'arrête; seul et privé de guides, il se dirige vers les rivages sablonneux de l'antique Gaza. Les vives douleurs de ses blessures, la lassitude de ses membres, ne lui font pas quitter ses armes; il marche tout le jour sans se reposer un instant. L'obscurité des nuits couvre le monde, l'empreint de ses sombres couleurs; Soliman panse ses plaies, apaise sa faim avec le fruit d'un palmier; puis il appelle le sommeil, se jette à terre la tête appuyée sur son bouclier ; il cherche à calmer l'agitation de ses sens. Toujours ses blessures s'aigrissent; la douleur, le dépit, invisibles vautours, déchirent et rongent sa poitrine.
La nuit était profonde, l'univers silencieux. Sohman, vaincu par la fatigue, oublie dans le sommeil ses inquiétudes et ses chagrins; son âme est agitée, même au sein du repos ; une voix sévère retentit à ses oreilles : « Soliman, Soliman, réserve cette oisiveté pour des temps plus heureux; ta patrie, ton royaume esclaves, gémissent sous le joug des étrangers, et tu sommeilles sur ce sol! et tu ne le vois pas peuplé des ossements de tes guerriers sans sépulture ! et dans ces contrées, témoins de tes désastres, tu petix attendre en paix le retour du soleil ! » Le Soudan s'éveille, lève les yeux, aperçoit devant lui un -vieillard; un bâton noueux sert d'appui à son corps, dirige ses pas tremblants et affaiblis : « Qui es-tu, fantôme importim? s'écrie le Païen ; pourquoi viens-tu troubler le sommeil du voyageur ? que t'importe ma honte ou ma vengeance ?
— Tes nouveaux projets, répond le vieillard, me sont en partie connus; je viens auprès de toi avec l'intention de te servir. Mes vifs reproches ont un but : la honte aiguillonne le courage assoupi. Ecoute, et mes discours ranimeront ta brillante valeur. Tu vas diriffer ta course vers le grand roi d'Egypte, je le sais; ce sera pour toi un Toyage rude et inutile; l'armée sarrasine saura bien se rassembler sans ton aide. Ce n'est pas là où tu pourras montrer aux ennemis ton audace et ta force; si tu veux
me prendre pour guide, je promets de te conduire dans les murs que les Chrétiens environnent de toutes parts; je t'y introduirai au milieu du jour, sans périls, sans le secours de ton épée. Tu obtiendras de la gloire en luttant contre les obstacles, et tu défendras les remparts jus<ju'à ce que la gent d'Egypte vienne renouveler la bataille. »
Le fier Soliman étudie l'aspect du vieillard, le son de sa voix; bientôt son âme féroce dépouille son orgueil, sa colère : « O mon père !s ecrie-t-il, accompagne mes pas, je suis prêt à te suivre ; le meilleur conseil pour moi, est celui de braver la fatigue et les dangers. » Le vieillard applau* dit à ces nobles paroles, il verse sur les plaies du Soudan un baume qui en calm€ les douleurs devenues plus acerbes par la rosée nocturne; il étanche son sang, lui rend sa force et sa vigueur. Le soleil animait de ses rayons les fleurs à peine écloses au souffle de l'aurore : « Partons, dit l'inconnu, il en est temps ; le jour éclaire notre route, et rappelle les mortels au travail. » Non loin de là un char l'attendait; le vieillard s'y assied auprès du redoutable Turc; d'une main exercée , il presse, il anime les coursiers. Le char s'éloigne avec vitesse, glisse sur la poussière, et ne laisse aucune trace; les chevaux haletants, essoufflés, blanchissent le mors de leur écume. O merveille ! l'air se condense, forme un nuage autour du char. Les pierres, les machines de guerre ne pourraient entamer cette épaisse enceinte; et cependant, transparente pour les deux voyageurs, ils voient, de son sein, le ciel et tout ce qu'il recouvre (i).
De nombreuses rides plissent le front de Soliman ; ses cheveux se crispent ; le regard fixé sur cette nue, sur ce char, il admire leur marche rapide comme l'éclair. Le vieillard lit, sur son visage immobile, l'étonnement de son âme; il lui parle. Le Soudan agité, s'écrie : « O toi, qui que tu sois, assez puissant pour soumettre la nature à d'étranges et prodigieux effets, pour pénétrer, à ta volonté, dans les replis les plus cachés du cœur humain ; si tu coi^
202 JÉRUSALEM DELIYRÉE.
nais les événements de l'avenir, dis-moi quel sera le terme posé parle Ciel à ce grand mouvement de l'Asie ? Dis-moi d'abord ton nom? par quel moyen accomplis-tu tant de choses inusitées ? si tu ne chasses le trouble de mon esprit, comment pourrai-je t'écouter et te comprendre? »
Le vieillard sourit : « Il m'est facile, lui dit-il, de satisfaire une partie de tes désirs. Je me nomme Ismen; j'approfondis tout ce qui est secret, inconnu, et en Syrie on m'appelle magicien. Mais, te dévoiler l'avenir, déployer à tes yeux les éternelles annales du destin, c'est un vœu trop hardi, une prière trop téméraire; cela ne nous a pas été accordé, à nous, faibles mortels. Chacun de nous ici -bas s'avance à travers les malheurs et les désastres par le moyen de ses forces et de ses talents ; souvent le puissant et le sage sont les seuls artisans de leur bonheur. Ton bras invincible peut sans peine disperser la troupe des Francs, défendre et sauver une place assiégée par ce peuple barbare; prépare-toi à lutter contre le feu, contre le fer; ose, souffre, espère, j'augure bien de tes efforts. Cependant je puis te révéler ce que j'entrevois d'une manière confuse. Avant que la grande planète ait pendant plusieurs lustres parcouru sa carrière, je vois, ou je crois voir un guerrier qui sera l'orgueil de l'Asie par ses illustres exploits; il aura le gouvernement de la fertile Egypte. Je ne parle pas de ses travaux durant la paix, du perfectionnement des arts, de ses brillantes qualités ; il te suffit de savoir qu'il effacera toutes les victoires des Chrétiens. Dans un dernier combat il détruira leur injuste empire; les débris malheureux de leur armée seront rejetés dans une île étroite, défendue seulement par la mer. Ce guerrier sera de ton sang (2) ! v Le vieux magicien se tut. « Heureux l'homme réservé à tant de gloire ! » s'écrie Soliman; mais la joie qu'il éprouve est mêlée de jalousie.
« La fortune bonne ou mauvaise, selon les décrets d'en haut, ajoute-t-il, n'aura sur moi aucun pouvoir; jamais on ne me reverra, si ce n'est victorieux. La lune, les étoiles
changeront plutôt leur cours, avant que je détourne mes pas de la route où je me trouve! « En disant ces mots, le visage de Soliman étincelle ; le feu de l'audace éclate sur ses traits. Les deux voyageurs aperçoivent bientôt les tentes des Francs; spectacle affreux, cruel! sous combien de formes diverses la mort ne leur apparaît-elle pas! La vue du Soudan se trouble ; la douleur est dans ses yeux. Hélas! quelle n'est pas sa honte en présence de ses étendards, autrefois si redoutables, maintenant foulés aux pieds! Les Chrétiens triomphants et joyeux marchaient sur la poitrine des guerriers les plus chéris de Soliman; ils arrachaient avec orgueil les armes, les vêtements à tous ces malheureux privés de sépulture. Plusieurs d'entre eux rendaient les derniers devoirs à leurs amis avec toutes les pompes delà victoire; d'autres jetaient pêle-mêle Turcs et Arabes sur un bûcher ardent.
Le féroce Soliman soupire, tire son fer, s'élance du char; il veut se précipiter sur l'ennemi : l'enchanteur le retient, et dompte son impétueuse folie. Tous deux dirigent leur course vers une haute colline, et laissent derrière eux le camp des Chrétiens. Ils descendent; en un instant le char disparaît; toujours cachés au milieu du nuage, ils s'avancent dans une vallée; enfin ils arrivent sur la montagne de Sion, là où elle fait face au couchant. Le magicien s'arrête, examine ce mont élevé. Au sein d'un roc s'ouvre un profond souterrain creusé depuis longtemps; des ronces, des arbustes en masquent l'entrée. Ismen les écarte, se courbe afin de pénétrer dans cet étroit sentier; d'une main il sonde le passage, il présente l'autre à Soliman pour lui servir de guide.
« Où me conduis-tu? quel est ce chemin dérobé.^^ s'écrie le Soudan ; je pourrai, si tu le permets,m'en ouvrir un plus facile avec mon épée. — Ne dédaigne point, répond Ismen, de porter tes pas dans cette route solitaire; le grand Hérode y passa souvent, et tu connais toute la gloire de ce roi! Il fit creuser cette caverne, quand il voulut don-
ner un frein à ses sujets; de la tour appelée Antonia, nom d'un de ses plus chers favoris (3), il se rendait par cette voie au temple antique; il quittait la cité, la garnissait ou la dépeuplait de soldats. De tous les hommes vivants, seul je connais cette retraite obscure; elle nous conduira dans le palais où Aladin, trop épouvanté des menaces de la fortune, réunit ses plus sages conseillers et les plus puissants de son armée. Ta présence est nécessaire; écoute en silence, puis, quand il en sera temps, tu feras éclater ton audacieuse parole. >^
Tel est le discours dlsmen, et déjà Soliman remplit de sa taille gigantesque cet étroit souterrain; il suit presque en rampant son g-uide pas à pas; plus ils s'avancent, plus le chemin s'élargit ; bientôt ils atteignent le milieu de cet antre. Le magicien ouvre une petite porte; il fait monter avec lui Soliman par un escalier en ruine, sur lequel un soupirail jette une clarté faible et tremblante. Enfin ils parviennent dans une vaste salle, brillante de lumières. Là le sceptre en main, le diadème sur la tête, Aladin est assis; son visage attristé se reflète sur ceux qui l'entourent. Le fier Soudan, sans être aperçu, voyait tout, entendait tout. Du haut de son trône, le roi parlait ainsi : « O mes fidèles sujets! la journée d'hier a été funeste à notre empire; déchus de notre espoir, le secours d'Egypte seul nous reste. Dans un péril aussi pressant, cette espérance est trop lointaine. Je vous ai rassemblés, pour avoir votre avis et vos conseils. » A ces mots, un murmure sourd se répand dans la salle, semblable au bruit du vent à travers le feuillage; Argant se lève, et sa face joyeuse, pleine d ardeur, impose le silence.
« Magnanime roi! s'écrie le cavalier toujours indompté et féroce, pourquoi sonder notre courage.^ Notre situation est connue, il est inutile d'en reparler. Cependant, j'ose le dire, ayons confiance dans nos propres forces, faisons le sacrifice de notre vie. Rien ne résiste à la valeur, elle nous prêtera son appui. Sans doute je ne désespère pas du
secours d'Egypte : je ne pourrais sans crime douter de la sincérité de mon roi. Ce discours m'est inspiré par le désir de nous voir tous animés d'une ardeur invincible : préparé aux chances diverses de la fortune, chacun de nous doit se promettre la victoire et mépriser la mort. »
Argant n'en dit pas davantage ; il ne doute pas de l'effet de ses pai^oles. Après lui, Orcan se lève. Ce guerrier, d'un aspect majestueux, célèbre par sa haute noblesse, avait acquis quelque gloire dans les batailles; mais, uni à une jeune femme, joyeux de la naissance de plusieurs enfants, les liens de mari et de père ont amolli son courage. <c Seigneur, dit-il, je ne blâmerai pas les magnifiques paroles d' Argant : elles sont le résultat d'une bouillante ardeur qui ne peut et ne veut être contenue. Le fier Circassien, suivant son usage, s'exprime devant toi avec trop de hardiesse; cela lui est permis : l'audace de ses discours se reproduit dans ses actions. Il t'appartient, à toi, doué par les années et les événements, d'une haute prudence, il t'appartient d'employer l'autorité de tes conseils pour modérer ce zèle impétueux. Tu compareras l'espoir d'un secours lointain avec le péril actuel; tes anciennes murailles, tes nouveaux remparts, avec les forces de l'ennemi. Nous sommes dans une ville fortifiée par la nature et l'art; d'un autre côté, les Chrétiens préparent contre nous de grandes et terribles machines. Quel effet produiront- elles .^^ je l'ignore. J'espère et je crains tout à la fois ; je redoute les arrêts incertains de Mars; peut-être subirons-nous la famine si les assiégeants nous attaquent de plus près.
5> Les blés, les bestiaux, introduits hier dans nos murs, tandis que sous les tentes on ensanglantait le fer, ont été pour nous une heureuse fortune; mais si le siège se prolonge, ces faibles ressources suffiront-elles à finnuense population de la cité.^^ Ce siège durera jusqu'au jour où l'armée d'Egypte a promis de nous secourir: qu'arriveraitil si ce secours nous manquait.^ L'Egvptieu, dit-on, devancera notre espoir et ses promesses. Eh bien! je ne vois pas
encore la victoire, je ne vois pas encore la délivrance de Sion. N'aurons-nous pas à combattre ce même Godefroi, ces mêmes guerriers qui ont si souvent dispersé et détruit les Syriens, les Persans, les Turcs et les Arabes? Leur valeur, tu la connais, toi, valeureux Argant 5 plusieurs fois tu leur as cédé la bataille : la rapidité de ta fuite pouvait seule te mettre en sûreté. Clorinde, moi-même, nous la connaissons aussi cette valeur; nos désastres furent communs. Je n'accuse personne, chacun de nous a montré la puissance de son bras. Je dirai plus, et l'indignation d' Argant, et les menaces de mort imprimées dans ses yeux ne m'intimideront pas : un destin inévitable soutient notre fatal ennemi; nos troupes nombreuses, nos murs fortifiés, ne l'empêcheront pas de régner sur ces contrées. Mon zèle^ mon amour pour ma patrie et pour mon roi m'obligent à ces révélations : j'en prends le Ciel à témoin. O sage monarque de Tripoli, tu as su obtenir des Francs le maintien de la paix et de ton trône. L'inflexible Soliman aurait pu, comme toi, se sauver par des présents et des tributs; peutêtre en ce moment est-il frappé de mort ou accablé de lourdes chaînes; peut-être proscrit, fugitif, est-il destiné à de plus grandes misères! »
Orcan enveloppe ainsi sa pensée dans le vague de ce discours; il n'ose conseiller la paix, ni la soumission à un joug étranger. Le Soudan irrité ne peut se contenir. « Souffriras-tu longtemps encore un tel outrage? lui dit le magicien. — Si je suis ici dans les ténèbres, c'est bien contre mon gré, répond Soliman; je brûle de dépit et de colère. « A peine a-t-il parlé, et soudain le nuage qui l'environne se dissipe dans les airs; le Soudan, la fierté sur le visage, paraît tout brillant de clarté : « Le voilà, s'écrie. t-il, le voilà, Soliman, ni timide, ni fugitif ! Avec mon bras, j'offre de prouver à cet homme sa lâcheté et son mensonge. Moi, fugitif! N'ai-je pas répandu des torrents de sang, n'ai-je pas changé la plaine en montagnes de cadavres? Au milieu des ennemis n'ai-je pas perdu jusqu'au
dernier de mes compagnons : moi fugitif! Si ce perfide, ou tout autre semblable à lui, reniant sa patrie, sa croyance, parle encore d'un pacte vil et infâme, permets, grand roi, que ce fer en fasse justice. Les brebis et les loups habiteront dans une même bergerie, les colombes et les serpents dans un même nid, avant que sous un même ciel on voie jamais en paix le Turc et le Chrétien! »
L'attitude de Soliman est formidable, sa main droite agite une lourde épée. A ce discours, à cet horrible aspect, tous les Barbares épouvantés gardent le silence. Puis, avec des yeux moins farouches, moins cruels, le Soudan s'avance vers Aladin : « Aie confiance, puissant seigneur, lui ditil j Soliman est avec toi ! « Aladin s'était déjà levé pour aller à sa rencontre; il s'écrie : « Vaillant ami, combien je suis joyeux de te revoir! Ta présence me fait oublier la perte de mon armée, je ne crains plus les dangers. Si le Ciel nous favorise, bientôt tu relèveras ton trône et tu affermiras le mien. « Il le serre dans ses bras, le presse sur son cœur. Aladin cède son siège au grand roi de Nicée; lui-même se place à sa gauche; Ismen est à sa droite. Clorinde se présente la première, et vient offrir son hommage à Soliman; d'autres guerriers la suivent. Ormusse est de ce nombre; il était parvenu à sauver du carnage les Arabes placés sous ses ordres ; au moment le plus acharné de la bataille, Ormusse, profitant de l'obscurité et du silence, conduisit sa troupe, par des chemins déserts, dans l'enceinte de la ville; il avait amené de nombreux troupeaux aux habitants. Le fier Circassien seul se tient éloigné; ses traits respirent l'envie, le mépris : tel un lion, immobile, roule de terribles regards. Orcan, morne et pensif, n'ose regarder en face Soliman. Ainsi réunis, le roi des Turcs et le tyran de la Palestine se communiquaient leurs projets.
Le pieux Godefroi avait poursuivi la victoire et l'ennemi ; les chemins étaient libres. De nobles funérailles honorent les dépouilles de ses guerriers. Le capitaine fait tous les préparatifs pour donner l'assaut dès le lendemain,
208 JÉRUSALE3I DÉLmiÉE.
son visage majestueux et irrité menace les Barbares de leur perte prochaine. Le glorieux escadron, terreur de la gent Infidèle, se composait des plus braves guerriers chrétiens, de ceux-là même qui avaient suivi un guide trompeur; Tancrède, naguère prisonnier d' Armide,est avec eux. Bouillon les fait appeler ; en présence de l'ermite Pierre et des vaillants de l'armée, il leur dit : « Racontez-moi les détails de votre aventureux voyage et de vos courtes erreurs; comment avez -vous pu, dans un moment aussi décisif, nous secourir si promptement? « Tous baissent la tête ; ils éprouvent un vif repentir de leur faute. Enfin, le fils du roi des Bretons s'exprime ainsi :
« Il est bien vrai, seigneur, nous avons obéi à une beauté perfide! Le sort avait prononcéj nos noms n'étaient pas sortis de l'urne, et nous partîmes sans nous confier nos projets. L'amour nous fit errer dans des routes inconnues; divisés, jaloux les uns des autres, de doux regai'ds, de tendres discours nourrissaient nos haines et notre ardeur. Nous approchâmes de cette contrée où la colère du Ciel foudroya un peuple maudit; terre autrefois féconde, pays de délices. On n'y voit aujourd hui que des ea?ix bitumineuses, un lac stérile recouvert de noires vapeurs. Sur ces eaux pesantes, les corps les plus lourds surnagent : le fer, la pierre, comme le sapin ou l'orme léger (4). Au milieu du lac s'élève un château; un pont très-étroit en permet l'entrée aux voyageurs. Là, on nous accueillit; je ne sais quels charmes régnent en ces lieux : tout y plaît, tout y est riant. L'air y est toujours embaumé, le ciel pur, les ondes hmpides, les arbres et les prés toujours verts. Sous les myrtes touffus jaillit une fontaine, plus loin bouillonne un ruisseau ; le gazouillement des oiseaux et le murmure du feuillage semblent inviter au sommeil. Je me tais sur tous les ouATages d'or, de marbre, sur toutes les merveilles des arts.
') Al mide fait dresser une table splendide, ornée de vases précieux, sous l'ombrage le plus épais; on y voit les pro-
duits de toutes les saisons, les présents de la terre et des mers; cent jeunes filles en faisaient le service avec grâce. Le sourire, les discours de l'enchanteresse, versent sur notre âme un poison mortel; chacun de nous boit à la coupe de l'oubli. Soudain Armide se lève. « Je vais revenir, » nous dit-elle. Et en effet elle revient; mais ses traits sont froissés; elle agite une petite baguette, parcourt un livre à voix basse (5). Bientôt je sens changer ma volonté et mes pensées, ma vie et mon élément. O prodige ! de nouveaux désirs m'animent, je m'élance dans l'eau, je m'y baigne ; mes jambes se rapprochent, mes deux bras disparaissent; mon corps se raccourcit, se resserre; je suis transformé en poisson, et ma peau se revêt d'écaillés. Mes compagnons subissent la même métamorphose. Il ne me reste de cet état qu'un vague souvenir, semblable à un songe confus. Enfin, Armide nous rend à notre première forme; muets d'étonnement, frappés d'épouvante, son regard oblique nous menace encore.
« Ma puissance, nous dit-elle, vous est maintenant connue ; mon pouvoir sur vous est souverain ! Au gré de ma volonté, je puis, dans un éternel cachot, priver les uns de la clarté du ciel, changer les autres en bètes fauves, en reptiles, en oiseaux ou en planètes, vous durcir comme les rochers, vous rendre limpides comme l'eau de celte source. Toutefois vous échapperez à ma colère, si vous voulez servir d instruments à mes projets. Faites-vous païens; poiu" la défense de mon empire, saisissez l'épée contre l'impie Bouillon. « Tous refusent, repoussent avec horreur ce pacte indigne ; Raimbault seul est persuadé. Impuissants à nous défendre, elle nous jette enchaînés au fond d'un souterrain. Le hasard amène Tancrède auprès de ce même château ; lui aussi est fait prisonnier. La magicienne nous retint peu dans lés fers ; nous fiimes livrés à un envoyé du roi de Damas, et, entourés de cent hommes d'armes, on allait nous conduire vers le monarque égyptien.
w Nous étions en marche ; mais la haute providence du
210 JERUS.iLEM DELIVREE.
Ciel dirige et règle toute chose; elle permet que l'intrépide Renaud vienne à notre secours; sa gloire déjà illustre s'accroît de jour en jour par de nouveaux exploits. Renaud déploie sa valeur habituelle, attaque nos gardiens et les disperse; chacun de nous reprend ses armes dont les Barbares s'étaient emparés. Je l'ai vu, le vaillant Renaud; mes compagnons l'ont vu comme moi; nous avons pressé sa main, nous avons entendu sa voix puissante. Un faux bruit, une coupable nouvelle retentit dans ce camp : Renaud est plein de vie. C'est aujourd'hui le troisième jour qu'il s'est séparé j^de nous, abandonnant son armure sanglante et brisée ; guidé 'par un pèlerin, il s est acheminé vers Antioche. »
Il dit, et l'ermite Pierre lève les yeux au ciel; son visage change de couleur : quel éclat vénérable et sacré brille sur toute sa personne ! Animée dune pieuse ardeur, son âme se transporte au milieu des esprits angéliques; l'avenir se dévoile à ses regaids; sa pensée pénètre dans l'abîme éternel des siècles et des âges. Soudain sa langue se délie ; d'une voix éclatante Termite révèle les événements futurs (6). A cet aspect, à cette voix, les guerriers interdits écoutent en silence : <^ Renaud vit encore! s'écriet-il; une femme perfide avait abusé votre esprit. Il respire, le courageux enfant, et sa jeune existence prélude à de vieilles gloires. Ses exploits en Asie, où retentit sa renommée, ne sont que des présages. Les années s'écoulent; je le vois dompter un empereur impie; à l'ombre de son aigle d'argent, il protège Rome et l'Eglise, et les arrache à de cruelles mains. Ses grandes actions serviront de mémorable exemple aux fils de ses fils ; ils défendront la tiare, les temples sacrés, contre les rebelles et l'injustice des Césars. Abaisser les superbes, soutenir la faiblesse et l'innocence, punir l'impiété, tels seront leurs nobles travaux. L'aigle de la maison d'Esté élèvera son vol au-dessus du soleil; et il est bien juste que du sein de la lumière et de la vérité, cette aigle porte aux mortels les foudres de saint
Pierre; elle étendra ses ailes tiioinphaiites, invincibles, partout ou Ton combattra pour le Glirist*. Renaud doit être rappelé; digne soutien de notre entreprise, le Ciel le réserve à de hautes destinées ! >*
Par ce discours, le sage ermite dissipe les cramtes des Francs au sujet de Renaud. Dans la joie commune, le pieux Bouillon garde le silence. La nuit étend sur la terre son voile obscur ; les guerriers se séparent, et vont se livrer au repos : les grandes pensées du capitaine, seules, ne sommeillent jamais!
• Le Tasse donne plus tard la généalogie fabuleuse de la (chant xrii). Nous la ineMronç en regard de la vérité historique
alai^orl d'Esté
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(1) C'est SOUS toutes les formes qne le Tasse a placé la magie dans son poëme ; des femmes, de jeunes filles sont douées de l'art des séductions, des enchantements; maintenant apparaissent les vieux nécromanciens des romans de chevalerie, tradition bretonne de Merlin l'enchanteur dont le tombeau est si célèbre dans la chronique de Turpin. Le poète donne à son magicien Ismen les mêmes attributs que les romanciers du moyen âge assignent aux devins et sorciers ; ils lisent, sérieux et graves, dans un livre ouvert devant eux; ce livre est celui de la destinée ; ils sont assis sur un char traîné au milieu des nuages par de blanches licornes, et guérissent les plaies les plus graves en murmurant quelques paroles sacramentelles. Dans ces temps de batailles, il était bon de répandre l'opinion des guérisons merveilleuses: on allait plus fièrement aux combats.
(2) Le Tasse confond ici deux époques. Les révélations du vieux magicien à Soliman, sur « ce guerrier, l'orgueil de l'Asie, qui aura le gouvernement de la fertile Egypte, «désignent évidemment Saladin, le puissant vainqueur de Jérusalem et des Croisés : il mourut en 1193« Après le règne de Saladin, les Francs restèrent maîtres de plusieurs villes en Syrie et en Palestine; et lorsque le poëte parle « de la destruclion de leur empire et du refuge qu'ils iront chercher dans une île étroits et déserte,» il franchitun espace de cent années, car ce n'est qu'en 1291, près d'un siècle après la mort de Saladin, et sous le règne de Kalil, surnommé Melik al Ascraf {\e roi illustre', q,ue les Chrétiens furent entièrement expulsés de leur conquête et refoulés dans les îles de la Méditerranée, Chypre, Rhodes, et plus tard Malte. La vie du sultan Kalil est glorieuse pour les Musulmans, mais elle est loin d'égaler celle de Saladin ; il n'est pas étonnant que le Tasse ait retenu ces grands noms qui retentissaient dans tous les manoirs de chevalerie depuis la fin du XII' siècle.
(3) Le poëte commet une erreur historique en disant que la tour Antonia fut ainsi appelée du nom d'un favori d'Hérode; elle dut ce nom d'Antonia à la flatterie du prince des Juifs envers Antoine, qui, aux jours de sa puissance, l'avait fait nommer par le sénat, roi de Judée... Turris Antonia, in honoremM. Antonii ah Herode appellata^ dit Tacite, lib.V.(His(ortar.)yoyez aussi Joséphe, lib. XV,— Celte tour, bâtie
sur unroclier-, avait d'abord été construite par le grand-prêlre Hyrcan V% troisième fils de Simon Machabée ; Hérode l'embellit et la fortifia pour la garde du Temple qu'il faisait réédifier.— Lorsque la fortune de l'empire romain se jouait en Syrie et en Egypte, Antoine reçut dans son alliance tous les souverains d'Orient, et particulièrement les princes de Syrie qui avaient salué les aigles de Rome et leur payaient tribut; Hérode fut un des princes les plus délicatement flatteurs pour Rome, pour ses empereurs et pour ses dieux; il agrandit la cité de Samarie à laquelle il donna le nom de Sèhaste, mot grec qui a la même signification (\\x' Auguste ; et il fit élever, sur l'emplacement de la tour de Straton, une ville qu'il appela Césarée, en l'honneur du César victorieux.
(4) Le Tasse a voulu désigner le lac célèbre nommé mer Morte ou mer Salée dans les Livres saints, asphaltites lacus, ou lac de bitume dans les auteurs grecs et latins, et en arabe Bakr-el-Loud (mer de Loth}. Ce lac séparait la Judée du pays des Moabites. La description du Tasse est conforme aux renseignements donnés par Strabon, Josèphe et Tacite ; le premier de ces historiens rapporte que cette contrée était autrefois fertile et peuplée de plusieurs villes florissantes, lesquelles furent englouties par un tremblement de terre; parmi ces villes il cite Sodome et Gomorrhe, brûlées par le feu du Ciel, selon le témoignage de l'Ecriture. Les eaux de la mer Morte, chargées d acide sulfurique, sont plus pesantes que toutes celles connues jusqu'ici; d'épaisses vapeurs les recouvrent, le bitume de Judée flotte à leur surface. Suivant Josèphe, l'empereur Vespasien fit plusieurs fois jeter dans ce lac des hommes qui ne savaient pas nager, et dont les mains étaient liées derrière le dos : tous revenaient sur l'eau et ne pouvaient être noyés. Voici, du reste, comment s'exprime Tacite sur la mer Morte : « Ce lac, d'un circuit immense, ressemble à une mer, mais ses eaux ont une saveur corruptrice, l'odeur qu'il exhale est pestilentielle; jamais il n'est agité par les vents, il ne souffre dans ses eaux ni poissons, ni aucun oiseau aquatique. On doute même si c'est de l'eau; ce qu'on y jette surnage comme sur un corps solide ; sans savoir nager on s'y soutient avec la même facilité. Dans un certain temps de l'année il rejette du bitume. » Lacus immenso ambilu^ specie mariSj sapore corruptior^ gravUatc odoris accolis pestifer, neqae vento impellitur, neque pisces autsuetas aquisvolucres palitur. Jncertœundœ; superjucla, utsoUdo, ferunt; perili impcritique nandi perîndé attoUuniur. Certo annihi-
tumen egerit (Tatiti Historiar. lib. V.) Josèphe et Pline parlent à
peu près dans les mêmes termes de la mer Morte : Mliil in Asphallite Judœœ lacus qui bitumen gignit^ mergi poUsi. dit ce dernier, lib. V, cap. 16. En présencede ces grandes autorités des temps anciens, nous laisserons parler une grande autorité des temps modernes: « Les merveilles racontées de la mer Morte, dit M. de Chàleaubriant, ont disparu devantunexamen sévère. On sait aujourd'hui que les corps y plongeni ou y surnagent, suivant les lois de la pesanteur de ces corps et de la pesanteur des eaux du lac. Les vapeurs empestées qui devaient sortir
(le son sein, se réduisent à une forte odeur de marine et à des brouillards, à la vérité malsains comme tous les brouillards. » Au milieu de ces opinions contradictoires, nous sera-t-il permis de faire observer que les nombreuses révolutions du sol, les tremblements de terre, tous les phénomènes enfin qui se sont produits dans les contrées volcaniques de l'Asie, depuis les vieilles époques où Joséphe et Tacite écrivaient, auront sans doute assaini l'air, et modifié les singulières vertus attribuées aux eaux de la mer Morte par les historiens grecs et latins? — On peut aussi consulter sur ce lac le mémoire publié par D'Anville rn 1764.
;5) La baguette a toujours été l'attribut que les romans comme la vieille histoire ont mis dans les mains des magiciens; les invocations, les enchantements, tout s'est fait par la baguette, antique tradition orientale empruntée sans doute à Moïse dans le magnifique livre du Vieux Testament. Les premières peintures du xv" siècle nous reproduisent les magiciens avec leurs longs bonnets pointus, leurs robes fourrées, leurs grosses lunettes et une petite baguette en main.
6) De même que le Tasse confond perpétuellement les saintes traditions du christianisme avec la mythologie païenne, de même il met sans cesse en présence les magiciens et les prophètes dans une indicible confusion : Pierre l'Ermite fait des prédictions comme Ismen ; la preseience de Dieu et celle du démon sont en lutte continuelle. C'est là une vive empreinte du temps dans lequel le poëte écrivait; c'est là aussi l'expression d'une haute pensée philosophique, de la lutte éternelle entre le principe du bien elle principe du mal.
cfelormb^ î)ccoc5ant s>cè Uaih,
(chant XI.]
rnAmT xi«
Le capitaine des Chrétiens dirigeait ses pensées vers l'assaut, apprêtait les belliqueuses machines, lorsque Pierre le solitaire le tire à l'écart, et d'un ton sévère lui parle ainsi : « O capitaine! tu prépares les armes terrestres ; ce n'est pas là un digne commencement, le Ciel doit être ton premier appui; invoque par des prières publiques la milice des anges et des saints, elle seule peut te donner la victoire. Le clergé, revêtu de ses ornements, ouvrira la marche; il suppliera l'Eternel par la pieuse harmonie de ses chants; Texemple des chefs inspirera le respect à la nmltitude; toute l'armée accompagnera vos pas (i). «
Godefroi approuve ce sage avis de l'Ermite : « Serviteur chéri du Christ, lui dit-il, je me réjouis de suivre ton conseil. Je vais inviter les chefs à se rendre auprès de moi ; de ton c(ké, va trouver les deux pasteurs des peu • pies, Guillaume et Adhémar ; il vous appartient à tousles trois d'ordonner cette pompe auguste et sacrée. « Le len-
216 JÉRUSALEM DÉLIYRÉE.
demain, le vieillard réunit les évéques et d'autres gens d'église, dans un vallon, autour de l'autel où l'on célébrait le divin service. Là, les clercs se revêtent de robes blanches ; Guillaume et Adhémar la mitre en tête, se couvrent de manteaux dorés qui s'agTafent sur la poitrine et cachent de longfs habits de lin (2\
Pierre marche le premier ; il déploie dans les airs le vénérable étendard. Le clergé, partagé en deux lignes égales, le suit d'un pas grave et lent; humbles de visage et d'une voix suppliante, ils forment un double concert. Guillaume et Adhémar sont placés à côté l'un de l'autre; après eux Bouillon s'avance; les autres chefs, deux à deux, viennent derrière lui. Tout le camp, armé pour les défendre, les accompagne; le peuple se rassemble et sort des retranchements. On n'entend ni la trompette, ni les chants de la guerre, mais les seuls accents de la piété.
Ils vous invoquent, ils vous implorent, Père tout-puissant, Fils égal au Père, et toi. Esprit divin, lié à tous deux par un éternel amour. Soyez propices à leurs désirs,Yierge sainte, Mère de THomme-Dieu; vous, chefs des fulminants escadrons de la céleste milice; et toi qui dans l'onde sacrée ondoyas les mortels ! Ils sollicitent ton appui, inébranlable soutien de la maison de Dieu, où maintenant ton digne successeur ouvre les portes de la grâce et du pardon; et vous tous, messagers du glorieux royaume, prophètes delà mort victorieuse du Messie : pour attester ce miracle, vous avez prodigué votre sang, vous vous êtes livrés au martyre! Exaucez nos vœux, vous tous enfin dont les écrits et les discours ont enseigné la route pénible du ciel. Toi aussi, servante fidèle, chérie du Christ; tu sus choisir la plus noble vie! et vous, jeunes vierges, renfermées dans de chastes cellules, unies à Dieu par des liens sacrés ; et vous encore, magnanimes filles, qui, au milieu des tom^ments, méprisâtes les rois et leurs bourreaux (3) !
Tels étaient les chants des Fidèles; leurs rangs se
déployaient, tous s'avançaient lentement vers la sainte montagne couronnée d'oliviers, et célèbre dans l'univers; à l'orient, ce mont domine la cité, et n'est séparé de ses murs que par la vallée de Josaphat. Les Fidèles s'y dirigent; leurs chants retentissent sur les collines et dans les cavernes : mille échos leur répondent. Une harmonie cachée anime les bois et les rochers; tous répètent clairement et le grand nom du Christ et celui de IVIarie. Du haut des murailles, les Païens étonnés contemplent en silence ces pompes inusitées, ces cérémonies inconnues; bientôt revenus de la nouveauté de ce spectacle solennel, les profanes poussent des cris; leurs outrages, leurs blasphèmes font mugir le torrent, et la grande vallée, et la montagne *.
Le peuple de Jésus-Christ n'interrompt point sa douce et chaste mélodie; ces clameurs, semblables aubruit d'une nuée d'oiseaux criards, ne Tépouvantent pas ; les flèches de l'ennemi ne peuvent l'atteindre ni troubler les pieux accords de ses chants. Sur la cime de la montagne il orne l'autel où doit s'accomplir le grand sacrifice; des deux côtés brûle une lampe magnifique, brillante d'or et de clarté. Guillaume se pare de riches ornements; silencieux, il prie; tout à coup, d'une voix éclatante, il s'accuse lui-même, invoque Dieu et lui rend grâces. Les premiers de l'armée, à genoux, entourent le saint évèque; la foule, plus éloignée, a le regard fixé sur lui. Enfin, les su-
• e di bestemmie e d'onle,
Muggi il torrenle, e la gran valle, cH monte.
Noire respect scrupuleux à reproduire le mot à mol du texte italien, ce que n'avaient pas fait nos devanciers, nous oblige d'employer l'expression mugir dont se sert le poêle en parlant des montagnes, des vallées et des torrents. Celle figure pourra paraître exage'rée, mais non point ridicule, pas plus que les sublimes paroles du psalmiste : « Les montagnes sautèrent comme des » agneaux, et les collines comme des be'liers. » Du reste, l'emploi du mol mugir, applique' aux torrents, s'explique et se justifie : le Tasse, à l'imitation des anciens, a donné aox fleuves des cornes de taureau; en faisant mugir les torrents, il ne fait qu'amplifier celle poétique fiction.
blimes mystères sont termines : « Partez, » s'écrie Guillaume; et de sa main sacerdotale il bénit ce peuple de Chrétiens. Pleins de ferveur, chefs et soldats retournent dans le camp (4).
Les Fidèles se dissipent, Godefroi regagne sa tente ; des groupes nombreux, empressés, suivent ses pas. Le pieux Bouillon les congédie, retient les chefs, les invite à sa table, et fait placer en face de lui le vieux comte de Toulouse. Un frugal repas ranime les forces des guerriers, chasse leur soif importune : « Demain, leur dit le capitaine, avec la nouvelle aurore, tenez-vous prêts pour l'assaut; ce sera une journée de sueurs et de guerre; aujourd'hui vous et vos troupes reposez-vous. » Les guerriers se séparent ; ils consacrent une partie du jour au sommeil, l'autre au travail. Soudain les trompettes des hérauts annoncent les ordres de Godefroi; chaque Fidèle doit être en marche aux premières lueurs de l'aube naissante. La nuit, paisible amie du repos, faisait alors trêve aux fatigues.
L'aurore est encore obscure, le jour ne paraît point à l'orient; la charrue ne déchire pas la terre ; le berger ne parcourt pas encore la prairie; les oiseaux dorment sous le feuillage ; on n'entend dans les forêts ni le bruit du cor, ni les aboiements des chiens, et déjà résonne au loin la trompette matinale; le signal du combat retentit jusqu'au ciel. Aux armes, aux armes, tel est le cri général des nombreux escadrons. Godefroi se lève, et ne revêt point sa grande cuirasse habituelle ; il rejette tout pesant fardeau; l'armure légère d'un homme de pied suffit à sa défense. Le bon Raimond voit le capitaine sous ce frêle équipement, il devine son projet, et se dirige vers lui (5).
•< Seigneur, lui dit-il, où est ta lourde cuirasse, ton armure garnie de fer? Pourquoi es-tu en partie désarmé ? Je n'aime point à te voir exposé aux périls d'une gloire vulgaire. Quelle peut être ton ambition ? Serait-ce de monter le premier sur la muraille? Laisse à d'autres ces
exploits, laisse-leur sacrifier une vie moins cligne, moins utile que la tienne. Toi, seigneur, reprends tes armes ordinaires. Tu es l'âme du camp, le mobile de nos succès : pour Dieu, aie soin de tes jours ! » Il se tait. « Sache, répond Godefroi, que lorsque dans Clermont le grand Urbain me donna cette épée, et de sa main puissante me constitua défenseur de la foi, je ne fis pas seulement vœu de remplir les devoirs d'un capitaine, mais encore d'employer mes forces et mon bras comme un simple guerrier*. Quand j'aurai rangé tous les Fidèles contre l'ennemi, quand j'aurai satisfait à mes devoirs de chef de farmée, j'irai moi-même combattre sur les remparts, j'accomplirai mes promesses : le Ciel veillera sur moi. «
Bouillon parle ainsi ; ses deux frères et tous les chevaliers de France imitent son exemple. Les autres chefs revêtent comme eux une armure légère, et paraissent sous le costume des gens de pied. Cependant les Païens sont déjà groupés sur la partie faible de leurs murailles : c'est le côté du nord se prolongeant vers l'occident. Le tyran impie y rassemble son peuple, sa milice étrangère; les enfants, les vieillards viennent partager sa fortune, ses extrêmes fatigues ; ils fournissent à des bras plus robustes, la chaux, le soufre, les pieires, les traits et le bitume. Les autres points de la cité sont à l'abri de tout assaut. Le mur, au-dessus de la plaine, est couvert d'armes, de machines de guerre. Soliman, géant horrible, s'élève de la moitié du corps sur les redoutes. Argant, au milieu des créneaux, montre au loin sa face menaçante ; et de la tour angulaire, Clorinde semble planer sur eux tous. Un lourd carquois, des Hèches meurtrières sont suspendus aux épaules de la belle amazone; déjà l'arc est dans ses mains, le trait est sur la corde tendue ; impatiente de frapper, elle attend l'ennemi au passage. Telle, autrefois, on croyait
• Godefroi ile Bouilion n'assistait pas au concile de Clcrmonl, en Auvergne (novembre lOSS), où fut prcchëe la première croisade par le pape Urbain II. Le duc de Lorraine était alors en Flandre.
voir la déesse de Délos lancer ses traits du sein des nues.
Le vieux roi parcourt la ville à pied, va d'une porte à l'autre, visite les remparts, encourage et rassure les défenseurs. Ici, il double le nombre de ses gens; là, il leur donne une plus grande quantité d'armes ; ses soins s'étendent à tout. Les femmes attristées, éperdues, se rendent dans les temples pour invoquer leur dieu imposteur :«0 prophète, s'écrient-elles, brise, de ta main juste et forte, les lances des brigands chrétiens; renverse à nos portes formidables les blasphémateurs de ton grand nom. ^ Leurs prières ne furent point entendues dans l'éternel séjour des pleurs et de la mort. Ainsi, d'un coté, la ville se prépare à la défense ; de l'autre, le pieux Bouillon s'avance avec ses gens, et fait déployer leurs étendards.
La sage prévoyance du capitaine a tout prévu. Les hommes de pied ouvrent la marche ; il les distribue sur deux lignes obliques, en face des murs qu'il se propose d'attaquer ; au centre, se trouvent les terribles instruments de guerre, d'où, semblables à la foudre, s'élancent les pierres et les traits. Derrière les fantassins, Godefroi place les cavaliers, puis il donne le signal de la bataille. Les archers sont si nombreux, les flèches volent en si grande quantité, que déjà la foule des Païens est moins épaisse, les assiégés sont affaiblis ; ils périssent on prennent la fuite. Les Francs précipitent leurs pas; les uns, protégés par des machines, traversent sans danger des nuées de traits; d'autres unissent leurs boucliers et s'en couvrent la tête. Ils arrivent ainsi au fossé, et s'efforcent d'en remplir le vide pour le mettre de niveau avec la plaine. Ce fossé large et profond ne contient ni limon ni eaux croupissantes; bientôt on le comble à l'aide de fascines, de troncs d'arbres et de pierres. L'audacieux Adraste, le premier, pose une échelle et y nK)nte; les llèches et une pluie de bitume bouillant ne peuvent l'arrêter.
On le voyait, ce fier Helvétien, déjà parvenu au sommet des murailles; en butte à mille traits, aucun n'a pu
réprimer sa course hardie. Tout à coup un débris de rocher, d'un poids énorme, rapide comme la bombe,, l'atteint sur son casque et le renverse : ce coup formidable est un exploit du Circassien. Le Fidèle presse la terre sous son poids immobile, mais sa blessure n'est pas mortelle. D'une voix cruelle et puissante, Argant s'écrie : « Le premier est tombé 5 vienne un second prendie sa place. Lâches guerriers, montez à l'assaut sans vous cacher; regardez-moi, ne suis-je pas à découvert? Vous ne resterez pas longtemps à l'abri de vos étranges machines, vous périrez comme des bétes fauves dans leurs tanières. »
Il dit, et ses discours n'intimident pas les Chrétiens; réunis sous leurs larges boucliers, ils bravent les traits, les pierres les plus pesantes. Déjà le dur béHer, des poutres démesurées menacent les murailles, brisent les portes et les remparts. Cependant une innnense roche, poussée par cent bras vigoureux, disperse les groupes les plus épais: on dirait la chute d'une montagne. Les bouchers sont séparés, les casques mis en pièces; la terre est rougie de sang, jonchée d'armes et de cadavres. Les assaillants ne font plus usage de leurs machines; ils dédaignent les périls obscurs, ils les affrontent au grand jour. Les uns grimpent sur des échelles; les autres sapent les fortifications. Le mur croule, et ouvre au milieu des ruines une brèche à l'impétuosité des Francs. Les terribles secousses du bé- Her agrandissent le passage ; du haut des créneaux, la gent païenne le défend, elle emploie tous les stratagèmes usités dans les batailles; aux redoutables efforts des instruments de guerre, elle oppose des balles de laine; cette matière souple et molle reçoit les coups et les amortit.
Tandis que l'audacieuse troupe des Chrétiens montre une aussi grande valeur, Clorinde a déjà sept fois tendu son arc, sept fois ses traits sont partis; chaque flèche s'est trempée dans un sang noble et digne. L'altière amazone méprise la populace, tout triomphe vulgaire; elle atteint un premier guerrier, c'est le fils du roi des Anglais; à pein«
a22 JERUSALEM DELIVREE.
a-t-il levé son bouclier au-dessus de sa tête, un coup funeste lui perce la main droite : son gantelet d'acier ne peut la garantir; inhabile à manier les armes, il se retire frémissant de douleur et de colère. Le comte d'Amboise expire sur le bord du fossé, le Français Clotaire sur l'échelle; l'un blessé à la poitrine, l'autre à la ceinture. Le comte de Flandre soulevait le bélier, et au même instant il est frappé au bras gauche ; le fer demeure dans la plaie, on ne peut l'en détacher.
L'imprudent Adhémar contemplait ce cruel combat; soudain un trait fatal lui déchire le front. Le prélat y porte la main ; un second trait cloue cette main sur son visage; Adhémar tombe, et les flèches d'une Païenne nagent dans le sang du pieux évêque *. Le courageux Palamède, mé prisant tous lespérils, s'élance sur les remparts; la septième flèche de Clorinde lui enlève l'œil droit, traverse l'orbite, et ressort sanglante derrière la tête; le guerrier chancelle, et meurt au pied de la muraille.
Ainsi elle frappe !... Godefroi, par un nouvel assaut, accable les assiégés ; il conduit vers une des portes la plus grande de ses machines ; c'est une tour de bois chargée d armes et de troupes, roulant sur un essieu mobile; elle égale en hauteur les créneaux les plus élevés; masse mouvante, elle s'approche des redoutes, lance des javelots et tente de s'unir à la muraille opposée. Tel un navire, dans une lutte de mer, cherche à s'accrocher aux vaisseaux ennemis. Les défenseurs de la cité attaquent cette tour, la repoussent avec leurs piques, font pleuvoir des pierres sur son sommet et sur ses roues. Les flèches obscurcissent le ciel ; semblables à deux nues qui s'entrechoquent, souvent le trait est repoussé par un autre trait. Les Sarrasins tombent des remparts, comme les feuilles ou les
• Nous aTons dît déjà que IVvêque Adiiëmar était mort de maladie, après la prise d'Antioche, plus de huit mois avant le siège de Je'rusalem. (^o/. note 9 Aa chant i"*, pag. â5.)
fruits encore verts d'un arbre dévasté par la tempête et par la grêle.
Les Infidèles, moins bien armés que les Chrétiens, éprouvent de plus grands dangers; cette machine fulminante les effraye, la plupart prennent la fuite. L'ancien tyran de Nicée reste immobile, il retient près de lui un petit nombre d'intrépides guerriers. Le fier Argant, une poutre en main, court s'opposer à la redoutable tour; son bras puissant la tient éloignée de toute la longueur de son arme. Clorinde arrive bientôt pour partager le péril commun. Alors les Francs, à l'aide de faux tranchantes, coupent les cordes auxquelles les balles de laine sont suspendues; ces balles se détachent et laissent la muraille sans défense (6).
Battus par la tour, battus par le rude bélier, déjà les remparts présentent plusieurs ouvertures, et laissent voir dans l'intérieur de la cité les mouvements de l'ennemi. Le capitaine, couvert d'un immense bouclier ( il s'en servait rarement dans les batailles), s'avance auprès des murs, examine tout avec attention ; il voit Soliman descendre au milieu des ruines pour disputer le périlleux passage. Clorinde et le cavalier circassien, sur la hauteur, doivent défendre les créneaux. A cet aspect, une ardeur généreuse enflamme le cœur deGodefroi; il se retourne vers le bon Sigier qui porte mi bouclier et un arc : « O mon fidèle écuyer! lui dit-il, donne-moi ces armes légères; je veux essayer de franchir le premier, sur les décombres, ce chemin dangereux; il est temps de signaler mon courage par quelque noble exploit. » A peine a-t-il parlé, à peine a-t-il changé de bouclier, une flèche rapide lui traverse la jambe, déchire les nerfs et produit une douleur cruelle. Le coup partit de ta main, Clorinde ! la renommée le dit ainsi : toi seule en as l'honneur; et si dans cette journée les Païens évitèrent la mort ou la servitude, c'est à toi qu'ils le durent.
Cette blessure ne ralentit point la marche du magna-
224 JÉRUSALEM DÉLIYRÉE.
nime héros j debout sur les ruines, il appelle ses guerriers. Bientôt Bouillon s'aperçoit delà gravité de sa plaie; ses jambes fléchissent sous lui, et le forcent d'abandonner Tattaque. De la main, il fait signe à Guelfe : « Je m'en vais malgré moi, lui dit-il; tiens ma place de capitaine, supplée à mon éloignement. Dans une heure je serai de retour. Je pars et je reviens. « A ces mots, il monte un coursier agile, mais il ne peut entrer dans le camp sans être vu des siens et des ennemis. La fortune des Francs disparaît avec Godefroi. Le Païen sent accroître sa vigueur; son espoir se réveille, son courage se ranime. Les Fidèles ont perdu leur audace, leur impétuosité; leur fer est moins redoutable, le son même de leurs trompettes est languissant. La troupe fugitive des Païens, naguère chassée par la crainte, se montre de nouveau sur la muraille; à l'exemple de lintrépide guerrière, les femmes saisissent les armes ; on les voit, les cheveux épars, courir, lancer des traits; elles ne craignent pas de s'exposer pour la défense de leur ville chérie.
La terreur redouble parmi les Chrétiens : Guelfe, le puissant Guelfe, tombe renversé; le destin Ta choisi entre mille guerriers, et a dirigé contre lui une pierre lancée de loin. Au même instant, un coup pareil fi^appe le comte Raimond; le vaillant EusCache est atteint sur le bord du fossé. Les flèches de Tennemi, souvent mortelles, font toujours de larges blessures. Le succès enhardit le Circassien: « Ce n'est point ici Antioche! crie-t-il aux Fidèles d'une voix tonnante ; la nuit ne sera plus favorable à vos artifices. En face de vous se trouvent un soleil brillant, un peuple courageux, ime autre manière de combattre. L'amour des victoires, du pillage, est-il éteint dans vos cœurs ? ]S^êtes-vous plus que de faibles femmes épuisées au moindre assaut ! m
Ainsi s'exhale la fureur de l'audacieux cavalier.La grande cité qu'il défend ne lui paraît pas assez vaste pour ses exploits; il s'ouvre un passage, franchit k brèche ; le tyran
de Mcëe est à ses côces : « O Soliman, lui dit-il, l'heure est arrivée où nous devons montrer notre valeur. Qui t'arrête? que crains-tu? Si tu veux acquérir de la gloire, suismoi hors de ces murs ! « Aussitôt tous deux se précipitent ; l'un poussé par la rage, l'autre entraîné par l'honneur. Ils se jettent sur les Francs étonnés et surpris, en font un cruel massacre; ils brisent les casques, les boucliers, coupent les échelles; ces ruines, ces débris s'élèvent comme une montagne, et forment un nouveau rempart.
Leschrétiensrenoncentàescaladerlamuraille,ilsri'aspirentplusà entrer dans la ville; sans force pour se défendre, ils cèdent à la colère des deux guerriers, et délaissent leurs machines, désormais impuissantes, tant est grande la fureur qui les met en pièces. L'un et l'autre Païen s'abandonnent à tous les transports de leur rage ; ils appellent les flammes; armés de torches flamboyantes, ils s'avancent vers la tour. Ainsi les sœurs de Pluton, ministres impies de ses volontés, quittaient autrefois le Tartare pour bouleverser le monde, en agitant leurs serpents et leurs flambeaux.
L'invincible Tancrède encourageait les Latins à l'assaut; il voit ces flammes, ces deux torches ardentes ; soudam il cesse de pa: 1er et court arrêter les Sarrasins ; sa prodigieuse valeur les repousse et les met en fuite; en un instant la fortune change l'aspect de la bataille. Le capitaine, blessé, était alors sous sa tente; J3audouin et le bon Sigier sont auprès de lui, de nombreux amis affligés les entourent. Godefroi, impatient, essaie d'arracher le trait funeste; le bois se brise et le fer reste dans la plaie. Le pieux Bouillon veut qu'on emploie pour l'en retirer les moyens les plus violents, il veut que l'on sonde sa blessure : «Avant la fin du jour, s'écrie-t-il, rendez-moi aux combats. » 11 dit, et appuyé sur le bois d'une lance, il livre sa jambe à l'acier tranchant.
Hérotime, né sur les rives du Po, travaille à la guérison du capitaine. Les plantes et leurs vertus, les eaux et leur
fSb JERUSALEBI DELIVREE.
usage, tout lui est connu. Vieillarcl chéri des muses, il leur a préfère la gloire plus obscure d'un art utile; par ses chants il pouvait immortaliser le nom des guerriers, il aima mieux par ses soins arracher leurs membres fragiles au ti épas. Godefroi, le regard assuré, maîtrise sa douleur. Hérotime, les bras nus, et d'une main légère, tente d'extraire la flèche avec le secours des plantes ; puis, armé d'un fer, il croit la saisir : rien ne lui réussit; la fortune ne seconde pas son adresse, ne sourit pas à ses vœux ; il devient presque homicide, tant le martyre du héros redouble. Enfin, l'ange protecteur de Bouillon, touché de ses maux cruels, va sur le mont Ida cueillir le dictame, herbe salutaire et veloutée, éclatante comme la pourpre. La nature apprit aux chèvres sauvaoes à connaître les vertus secrètes de cette plante, elles s'en servent lorsque larme du chasseur a déchiré leurs entrailles. L'ange invisible l'apporte, en distille le suc dans des eaux préparées; il mêle l'onde sacrée delà fontaine de Lydie à la panacée odoriféi^ante. Le vieillard en verse sur la plaie : la flèche sort d'elle-même ; le sang s'arrête, ladouleur s'apaise, et la vigueur renaît (7) !
>c Ce n'est point mon art, s'écrie Hérotime, ce n'est point la science d'un mortel quia guéri ta blessure; un ange, j'en suis certain, est descendu sur la terre; sa main céleste l'a prêté secours. Reprends-tes armes et retourne aux combats. « Avide de batailles, le pieux Bouillon met sa chaussure; déjà le casque sur la tête, le bouclier au bras, il a saisi sa forte lance. JMille guerriers le suivent, sortent des retranchements, et marchent vers la Cité ; la terre tremble sous leurs pas, une nuée de poussière obscurcit le ciel. Les Infidèles voient de loin l'arrivée de ces troupes; la terreur s'empare d'eux, et les glace d'épouvante.
Trois fois le capitaine pousse un cri; les Chrétiens reconnaissent cette voix altière, signal des batailles; avec une impétueuse ardeur, ils vont encore à l'assaut. Les deux féroces Païens se sont ralliés sur les débris des murs; ils en défendent vaillamment le passage contre Tan-
crède et ses guerriers. Le capitaine des Francs, abrité sous ses armes, s'approche d'un air menaçant et dédaigneux ; bientôt il décoche au fier Circassien une flèche fuhninante : jamais aucune machine n'a frappé les remparts d'un plus terrible coup. Le trait fend l'espace ; l'inébranlable Argant lui oppose son bouclier.
Le bouclier cède, la dure cuirasse ne résiste pas ; le trait perce l'armure du Païen et l'inonde de son sang. Le Circassien n'éprouve aucune douleur, il arrache le fer de sa blessure, et le dirige sur Godefroi : « Tiens, s'écrie-t-il, je te renvoie ton arme! ^ L'instrument de vengeance vole et revole dans les airs : il n'atteint pas Godefroi. Le capitaine se courbe ; l'arme cruelle passe au-dessus de sa tête, renverse le fidèle Sigier, et lui fait au gosier une profonde plaie : ce guerrier, expirant pour son maître, quitte sans regret le séjour de la lumière. Une pierre lancée par le grand Nicéen blesse le chef des Normands ; il tourne sur lui-même et tombe avec fracas. Bouillon ne peut plus supporter tant d'injures; l'épée au poing, il gravit les ruines amoncelées, et va porter la guerre au milieu des ennemis. De merveilleux exploits signalent la valeur du Franc; la lutte devient meurtrière. Soudain la nuit paraît, elle couvre le monde de son obscur manteau ; ses ombres pacifiques calment le courroux des mortels. Godefroi cesse de combattre et se retire.
Avant d'abandonner le champ de bataille, le pieux Bouillon fait retirer les malades et les blessés; il sauve de la fureur des ennemis ses belliqueuses machines, et cette grande tour, terreur première de la gent Infidèle, encore redoutable, quoique brisée en plusieurs endroits. Echappée à de nombreux périls, elle allait être en sûreté; mais semblable à un navire, qui, après avoir bravé les vagues, la mer en furie, échoue sur le sable, et périt sur un écueil à la vue du port ; ou telle qu'un coursier, vainqueur des précipices, tombe à la porte de sa retraite : ainsi la tour chancelle; deux de ses roues se détachent, et la laissent
suspendue comme une immense ruine ; les troupes la soutiennent, bientôt des mains habiles auront relevé ses débris. Elle sera réparée avant le lever du soleil, Godefroi l'exige; il l'entoure de gardes, en place à toutes les avenues. De la Cité on entend le bruit des marteaux, les cris des travailleurs : on distingue leur ouvrage à la lueur de mille flambeaux resplendissants.
(1) Ce beau chant du Tasse débute par la procession des ('roisés; c'est un fait historique, et qui a sa grande poésie. Tous les chroniqueurs parlent avec enthousiasme de cette solennité religieuse; leur âme fervente s'exalte à la vue de l'armée des Chrétiens faisant sept fois le tour de la Cité sainte, parcourant pieds nus la montagne des Oliviers, où tant de pieux souvenirs devaient réveiller leur zèle. Le Tasse, nous le répétons, a étudié les chroniques ; il leur a emprunté la plupart des faits historiques de sa magnifique épopée, de même qu'il s'est empreint de la lecture d'IIomére, de Virgile pour la poésie, et des romans de chevalerie pour tous les épisodes romanesques, les combats a outrance, les enchantements et les magiciens. Guillaume de Tyr, Guibert de Nogent, Robert le Moine, Albert d' Aix, ont été compulsés par le poëte, mais c'est surtout dans le récit de Raoul de Caën qu'il s'est inspiré ; on croit même reconnaître une certaine ressemblance de style. Raoul de Caën est un écrivain spirituel, ingénieux, d'une imagination vive, vraie, quelquefois brillante ; son œuvre, composition moitié historique, moitié poétique, où les vers se mêlent à la prose, contient les plus curieux incidents de la Croisade, et les chevaleresques actions de tous ces héros épiques. Nous aurons occasion de le citer souvent. Raoul do Caën parle de la procession des Croisés ; mais tout préoccupé des merveilleux exploits de Tancrède, dont il retrace minutieusement la vie, il semble avoir négligé cette cérémonie imposante. Albert d'Aix entre dans plus de détails ; nous allons les faire connaître, car les processions chrétiennes étaient alors un dénombrement tel que les fait Homère. A toutes les époques, les peuples ont aimé ces solennités extérieures où la foi se manifeste hautement et à la face du soleil.
« Les princes de l'armée, écrit Albert d'Aix, crurent devoir, daprés l'avis des évêques et des membres du clergé, consulter un homme de Dieu qui habitait solitaire dans une tour antique et d'une grande hauteur, située sur la montagne des Oliviers, et lui demander ce qu'ils avaient à faire, quel parti ils devaient prendre d'abord, en lui annonçant l'ardent désir qu'ils éprouvaient d'entrer dans la ville sainte et de Tisiter le sépulcre du Seigneur, après avoir entrepris un long voyage dans ce dessein et bravé des périls infinis. L'homme de Dieu, ayant appris leurs projets, leur donna le conseil de commencer en toute dévotion à se mortifier par des jeûnes, de continuer assidûment leurs prières, et d'aller ensuite avec plus de confiance, et, sous la protection de Dieu, livrer des assauts contre les murailles et les Sarrasins qui les défendaient. Par suite des conseils de l'homme de Dieu, les évêques et le
clergé ordonnèrent un jeûne de trois jours, et le sixième jour de la semaine tous les Ciiréliens marchèrent en procession autour de la ville; ils se rendirent de là sur la montagne des Oliviers, vers le lieu où le Seigneur Jésus monta aux cieux; et se portant sur une autre place, celle où il enseigna à ses disciples à prier, ils s'y arrêtèrent en toute dévotion et humilité. Sur ce même emplacement, Pierre l'Ermite et Arnould, clerc doué de beaucoup de science et d'éloquence, ayant parlé au peuple, apaisèrent les nombreuses querelles qui s'étaient élevées entre les pèlerins en diverses occasions. Leurs exhortations spirituelles parvinrent aussi à éteindre l'inimitié qui régnait depuis longtemps entre le comte Raimond et Tancrède, et qui provenait de l'injustice du comte Raimond, lequel refusait de payer à Tancrède la solde qu'il lui avait promise. Les deux princes furent touchés de componction et se réconcilièrent. Après eux beaucoup d'autres Chrétiens se réunirent également en bonne intelligence, et toute la procession des pèlerins descendit alors de la montagne des Oliviers et se rendit sur la montagne de Sion, dans l'église de la sainte Mère de Dieu; pendant le trajet, des clercs vêtus de blanc portaient avec respect des reliques de saints. » (Alb. Aquens. Chronic. Hierosoly., lib. vi.)
Le récit de l'abbé Guibert contient quelques nouveaux renseignements. « Avant d'entreprendre l'assaut, s'écrie-t-il, les pontifes et les prêtres ordonnèrent au peuple de chanter des litanies, de célébrer un jeûne, de se mettre en prière et de faire des aumônes. Se souvenant du sort de l'antique Jéricho, se rappelant que jadis les Israélites avaient fait sept fois le tour de la place au bruit des trompettes retentissantes, portant devant eux l'arche sainte avant de renverser les murailles de la cité perfide, les Chrétiens s'avancèrent en procession, humbles de corps et d'esprit, invoquant en pleurant tous les saints; ils parcoururent l'enceinte extérieure de Jérusalem, marchant pieds nus; les seigneurs et le peuple prirent part à cette cérémonie, implorant tous ensemble les secours du Ciel. Cette procession s'accomplit avec ferveur et dans la plus grande humilité. » (Guieeut de Noge.m, liv. yii.)
(2) Le Tasse décrit ici le costume grec des prêtres, qui est le vêtement sacerdotal constamment adopté par l'Eglise latine ; toutes les peintures des x" et xi' siècles, les fresques des basiliques de R me donnent cet habillement aux prêtres, aux apôtres et au Christ luimême. Le costume grec du clergé s'était transmis intact au moyen âge, et s'est perpétué jusqu'à nos jours. Quant aux ordres monastiques, le vêtement de bureau large capuchon, la corde noueuse qui ceint le corps du pauvre moine, tout cela est emprunté aux serfs de l'époque féodale.
(3) Cette invocation de la Trinité sacrée, de la Vierge Marie, des anges, des apôtres et des martyrs, est une véritable profession de foi catholique du Tasse ; on dirait vraiment qu'il en a besoin, tant il a mcW dans son poëmc le sacré au profane, la mythologie à la croyance chré-
tienne. îl ne faut pas oublier que l'Inquisition veillait alors sur les doctrines catholiques; le Tasse dut faire sa profession de foi pour éviter les poursuites du Saint-Office contre les libertés poétiques de son œuvre.
(4) La bénédiction de l'armée, cette confession générale, était dans les mœurs de la chevalerie; les Croisés, avant d'aller aux batailles, demandaient aux clercs d'Eglise l'absolution de leurs fautes, et on lisait la bulle d'indulgence du pontife à ceux qui se rendaient dans la Terre-Sainte. Toutes les prières pour la bénédiction de la croix, des armes, de l'épée et des drapeaux, ont été réunies en un volume par les ordres du pape Clément VIII, sous le titre de Pontifical romain; la première édition est de 1596. Urbain VIII en fit faire une seconde édition plus correcte, en 1634; elle a été plusieurs fois réimprimée. Rien n'est beau comme ces cérémonies religieuses; lorsqu'on bénissait les armes, un évéque debout et sans mitre haranguait les Fidèles qui prenaient la croix : « Dieu tout- puissant, s'écriait-il, dans la main duquel est la victoire, et qui avez accordé à David des forces admirables pour renverser le rebelle Goliath; nous prions humblement votre clémence de daigner bénir ces armes et d'accorder la grûce à vos serviteurs, qui désirent les porter et s'en servir librement et victorieusement pour la défense et la protection de la sainte Mère l'Eglise, des pupilles et des veuves, et contre les attaques des ennemis invisibles et visibles ! »
Il y avait ensuite la bénédiction des drapeaux. La multitude des Chrétiens entourait les pieux étendards, et le prélat, à genoux, les mains jointes, le regard fixé sur le ciel, priait ainsi: «Dieu toujours toutpuissant, qui êtes la bénédiction de tous et la force des triomphateurs, regardez favorablement les prières de noire humilité, et sanctifiez par votre bénédiction céleste cet étendard qui est préparé pour la guerre, afin qu'il soit formidable contre les nations rebelles, et qu'environné de vos forces, il soit terrible aux ennemis du peuple chrétien, l'appui de ceux qui ont confiance en vous, et le garant de la victoire ; car vous êtes le Dieu qui détruisez les armées et fortifiez du secours céleste ceux qui espèrent en vous. » L'évéquc faisait une aspersion sur les drapeaux, puis il s'asseyait et les remettait à ceux qui étaient placés devant lui : « Recevez ces drapeaux sanctifiés par la bénédiction céleste, leur disait-il; qu'ils soient terribles aux ennemis du peuple chrétien; que le Seigneur vous fasse la grâce de pénétrer sains et saufs nu milieu des bataillons ennemis pour son nom et pour sa gloire. » (Ponlifical romainj p. 359 et suiv.)
(5) Les barons du moyen Age avaient deux espèces d'armures; ou ils se revêtaient de l'épaisse cuirasse, du cuissard, du casque lourd, de !a forte épée; ou bien ils avaient une simple colle de mailles, un lé;? r gantcicl, une tunique serrée de taille et un petit bouclier. On rctrouvt
cette différence de costume dans les grandes figures de pierre couchées sur les tombeaux des vieilles cathédrales; on reconnaît par là si le noble chevalier est mort en paix ou en guerre. Lorsqu'il est mort paisible en son manoir, entouré de son chapelain, de ses pages et servants, lorsqu'il aobtenu la rémission de ses fautes, il est étendu avec une tunique, souvent un faucon au poing, le lévrier aux pieds et la toque féodale sur son chef. Quand le baron est mort en guerre, au milieu des rudes batailles, il est couvert de son armure toute blasonnée, et sa main droite, posée sur sa longue cpée, semble vous menacer encore.
(6) Les opérations militaires des Croisés, telles que les décrit le Tasse, sont d'une scrupuleuse vérité historique; seulement le poëte transporte à ce premier assaut contre les murs de la Cité sainte des détails qui ne devraient faire partie que de l'assaut général donné un mois plus tard. Rétablissons les faits. Les Chrétiens dressèrent leur camp en face de Jérusalem le 7 juin 1099 {voyez la note 5, p. 70). Trois jours après leur arrivée, le 10 au matin, d'après Robert le Moine, liv. ix, ils assaillirent les murailles. A cette époque ils étaient dépourvus de toute espèce de machines de guerre, et la forêt qui leur fournit plus tard les matériaux nécessaires pour la construction des tours, n'était pas encore découverte : les pieux guerriers n'avaient pour eux que leur enthousiasme; cela ne leur suflQt pas, en présence des formidables remparts et de la courageuse résistance des Sarrasins : l'armée chrétienne fut repoussée. Voici comment s'expriment à ce sujet les chroniqueurs. « Le troisième jour du siège, écrit Albert d'Aix, les Chrétiens se revêtirent de leurs cuirasses et de leurs casques, en vertu des ordres des princes, et, se couvrant de leurs boucliers, ils assaillirent les murailles et les remparts. Les Infidèles furent vigoureusement attaqués à coups de pierre, avec des frondes et des flèches qui volaient par-dessus les murailles, et l'on combattit durant une bonne partie de la journée : beaucoup de Fidèles furent b'essés et mis hors de combat; quelques. uns d'entre eux eurent les yeux percés par des flèches. Les Chrétiens, irrités des maux que souffrait le peuple, redoublaient d'ardeur et se battaient avec acharnement; ils attaquèrent fortement les murs extérieurs que l'on appelle Barhacane, et les endommagèrent sur quelques points avec des marteaux en fer; ce jour-là cependant ils ne purent pousser bien loin leur entreprise.» {Alb. Aquens. Chronic. Hierosoly., lib.vi.)
Raimond d'Agiles accuse les Croisés de faiblesse et d'indécision : « Un jour que les princes étaient venus visiter un ermite sur la montagne des Oliviers, celui-ci leur dit : « Si demain vous assiégez la ville jusqu'à la neuvième heure, le Seigneur vous la livrera. » Et comme ils lui répondirent : «Nous n'avons pas de machines pour attaquer les murailles, » l'ermite leur dit alors : « Dieu est tout-puissant, et, s'il le veut, il escaladera une muraille avec une échelle de jonc : le Seigneur est toujours pré; de ceux qui travaillent pour la vérité. » Ayant en conséquence préparé leur échelle, le lendemain ils attaquèrent la Tille
depuis le matin jusqu'à la troisième heure, avec une si grande vigueur, que les Sarrasins se virent forcés d'abandonner le mur intérieur, car les nôtres détruisirent les ouvrages avancés, et quelques-uns d'entre eux montèrent même jusque sur les murs intérieurs. La ville était donc au moment d'être prise, lorsque la crainte et la faiblesse se glissèrent dans le cœur des nôtres : ils renoncèrent à leur entreprise, et alors nous perdîmes un grand nombre d'hommes.» (Raimuxd. de Agiles, Historia Francorum^ etc.)
«J'ai entendu dire, j'en prends Dieu à témoin, s'écrie l'abbé Guibert, par des hommes très-véridiques qui faisaient partie de cette expédition du Seigneur, que, lorsque la milice chrétienne revint de cet assaut sans avoir pu obtenir aucun succès, on voyait les plus braves chevaliers se retirer loin des murailles, frappant des mains, poussant de déplorables lamentations, et se désolant, comme si Dieu les eût entièrement abandonnés.» (Guibert de Nogent, liv.vii. — Guillaume
DE TyR, liv. VIII.)
S'il faut en croire Raoul de Caën, ce fut Tancrèdc, le vaillant Tancrède qui monta le premier sur l'échelle, et non point l'IIclvélicn Adraste, personnage d'invention du Tasse. « Impatient de tout délai, s'écrie le poétique chroniqueur, déjà Tancrèdc s'avancjait sur les premiers échelons; déjà sa main droite, armée du glaive, menaçait semblable à la foudre. En lui se réunissaient la grandeur de la naissance, l'illustration du nom, la faveur des services passés, l'espoir des services futurs : aussi les Chrétiens s'opposèrent-ils à son dessein, et désarmèrent ce bras qui s'était déjà porté en avant. Un jeune homme se présente alors pour prendre sa place. Heureux sur tous les échelons, depuis le premier jusqu'au dernier, le malheur l'atteignit au terme même de son entreprise. Déjà, en effet, il avait saisi de la main gauche le sommet de la muraille, quand tout à coup un glaive ennemi tombe sur lui, de telle sorte, que celui qui venait de monter avec ses deux mains, et rapide comme la foudre, put à peine redescendre, privé de son arme, et presque entièrement de l'usage de sa main. Et afin que l'obscurité du silence ne laisse pas sans récompense l'audace d'un Si brave chevalier, je dirai qu'il avait nom Rembaud, originaire de la terre de France, surnommé Créton, né à Chartres, d'une noble race, rempli de force et de vaillance; mais, malgré cette force et celle vaillance, on le rapporta blessé. Nul ne prit sa place; chacun redoutait les glaives ennemis et un millier d'épées prêtes à tomber sur un seul homme qui monterait; car tous les combattants de la ville s'élaienl rassemblés sur ce point. Frustrés dans leurs espérances, voyant la fortune favoriser les défenseurs de la place et résister aux assiégeants, les Chrétiens enlevèrent alors leur échelle, qui non-seulement leur avait été inutile, mais de plus pernicieuse : tentative cependant bien excusable, si Ion considère à quel point elle était hardie cl singulière.» (Raoul de Caew, Gesta Tancrcdi, cap. 119.)
Tel fut le premier assaut, d'après l'hisloireel les chroniques; il précéda de plus d'un mois (10 juin — 14 juillet) l'attaque générale qui fut suivie de la reddition de la ville. Nous donnerons à sa véritable place, c'est-à-dire au chant xrin*, la description de celle attaque et des ma-
234 JÉRUSÀLE^I DÉLIVRÉE.
chines de guerre employées par les Croisés. — Les histoires arabes sont trcs-défcclueuses sur tous ces événements; elles s'en occupent à peine. Ibn-Giouzi, Mogir-Eddin, Ibn-Zouiak ne se réveillent que pour déplorer la prise de Jérusalem, et nous citerons plus tard des poésies arabes où la pompe du style oriental se déploie dans toute sa magnificcûce.
(7) Le Tasse suit encore les opinions des romanciers sur l'art de guérir les blessures et d'opérer les cures merveilleuses par les simples. Le Dictame ou Dictamne [originum Creticum) se trouve en France; quoique cette plante ne croisse pas naturellement, elle est cependant commune dans les jardins : ses feuilles et ses fleurs sont en usage pour diverses maladies. Il en est question dans Pline, lib. xxv, cap. 4; Dioscorides en parle llb. m, cap. 37, de son célèbre ouvrage grec sur la Matière médicale générale; Cicéron, livre i^*" de son traité de naturâ Deorum, et Virgile, lib. xii de VEnéide. Du reste, tout ce passage de la guérison de Godefroi est emprunté pour ainsi dire mot à mot à Virgile, depuis ce vers :
Dictamnum genitrix Cretœa carpit ab Idm,
jusqu'à ceux-ci :
Spargitqui salubreis
AmbrosicË succos, et odoriferam Panacceam.
Stifanc^ ic (èîonnbe.
(CHiNT XII.)
ciîa:¥t XII.
Il était nuit; l'armée chrétienne, fatiguée, ne se reposait point encore; elle veillait auprès de la tour, et protégeait les ouvriers. De leur côté, les Païens réparaient les murailles de la ville, relevaient ses remparts. Dans l'un et l'autre camp, on panse les plaies, on prend un égal soin des blessés. Déjà la plupart des travaux nocturnes touchent à leur fm; les épaisses ténèbres et le silence invitent au sommeil. L'intrépide Glorinde, avide d'honneurs et de gloire, reste toujours debout; le Circassien l'accompagne, et tous deux cherchent à réveiller le zèle assoupi des travailleurs. La guerrière se dit à ellemême : « Aujourd'hui, Argant et le roi de Nicée ont accompli des prodiges; seuls, ils ont pénétré au miUeu de la troupe des Chrétiens; seuls, ils ont détruit ses machines;, et moi, du haut d'une tour, j'ai combattu, mais de loin. Est-ce donc là tout ce qu'une fennne peut oser.^ Naguère, sur les montagnes, dans les forêts, je
poursuivais les bêtes fauves; maintenant, entourée de braves cavaliers, alors qu'il faudrait déployer une mâle valeur, je me montre faible et timide! Que ne vais-je reprendre les habits de mon sexe et me cacher dans la retraite? » Ainsi parle en secret la guerrière; sa pensée s'arrête à un grand projet.
Clorinde se tourne vers Argant : « Dès longtemps, seigneur, lui dit-elle, mon esprit inquiet roule une entreprise insolite, audacieuse ; ou c'est Dieu qui me l'inspire, ou bien les mortels se font un dieu de leur volonté. Regarde ces brillantes lumières hors du camp des ennemis; j'irai là ; armée du fer et de la flamme, je brûlerai leur tour. Ce résultat obtenu, le Ciel fera le reste ! Si le sort s'oppose à mon retour, je laisse à tes soins mes fidèles suivantes, et un homme qui eut pour moi l'amour d'un père; fais reconduire en Egypte ce vieillard débile et ces jeunes filles attristées. N'oublie pas ma prière : cet âge et ce sexe sont " dignes de ta pitié ! >»
Argant s'étonne ; une noble ardeur embrase sa poitrine : « Tu irais là, s'écrie-t-il, et tu me laisserais ici confondu parmi le vulgaire; et je pourrais contempler en sûreté la fumée et les flammes! Non, j'ai été associé à tes armes, je veux l'être à tes périls et à ta gloire. Mon cœur, semblable au tien, méprise la mort ; il est beau d'échanger sa vie contre son honneur. — Tu as donné une éternelle preuve de ta vaillance dans la dernière sortie, répond Clorinde. Je suis femme; ma perte ne tournerait pas au dommage de la cité, et toi, si tu tombes, (puisse le Ciel écarter ce présage ! ) qui restera pour défendre les remparts ? — Vainement tu veux opposer de trompeuses excuses à ma ferme résolution, réplique le Circassien. Je suivrai tes pas, si tu me conduis; je les devancerai, si tu me refuses. >•
Tous deux se rendent chez le roi. Aladin les accueille au milieu de ses plus sages conseillers, de ses guerriers les plus illustres : « Seigneur, lui dit Clorinde, daigne nous
écouter et agréer nos propositions. Argant promet de brûler la grande machine des Chrétiens : les promesses d' Argant ne sont pas vaines! Je l'accompagnerai. Nous attendons que la fatigue ait rendu plus profond le sommeil des ennemis. « Le roi lève au ciel ses deux mains ; des larmes de joie inondent ses joues ridées ; il s'écrie : « Louange à toi, assez bon pour abaisser tes regards sur tes serviteurs et sauver mon royaume ! Soutenu par des bras aussi formidables, ce roj^aume ne peut périr. Et quels dons, quels présents, quels honneurs pourront jamais égaler tes services, couple vaillant et honoré ! L'immortelle voix de la renommée publiera ta victoire; elle remplira le monde du bruit de tes exploits. La récompense de ton action est dans ton action même; la moitié de mon empire serait encore un faible prix*. »
En présence de Soliman, le vieux roi presse dans ses bras Clorinde et le Circassien. Le soudan ne peut cacher la jalousie de son cœur : « J'ai saisi l'épée, s'écrie-t-il, ce n'est pas en vain ! Je marcherai votre égal, ou du moins j'irai sur vos traces. — Ah! répond Clorinde, nous serons donc tous à cette entreprise ! et si tu viens, qui protégera la Cité? » Argant prépare un refus altier au terrible roi de Nicée; Aladin le prévient, s'approche de Sohman : « Magnanime guerrier, lui dit-il, ta valeur s'est toujours montrée avec éclat; jamais l'aspect du péril ne t'a étonné, jamais les guerres n'ont affaibli ton courage. En sortant de ces murs, tu feras des prodiges dignes de ta main, je le sais; mais n'est-il pas dangereux de vous éloigner tous à la fois, et de laisser la ville dépourvue de ses soutiens les plus célèbres? Je m'opposerais même au départ d' Argant
• Il y a sans doute peu de ressemblance entre Argant et f lorînde, Nisus et Euriale; cependant le projet, les discours, la démarche auprès d'Aladin, Je transport de joie et d'espérance dont le vieux roi est saisi, tout est conforme ici à la célèbre aventure des deux amis, telle qu'elle est racontée par Virgile; les expressions sont les mêmes, et la poe'sie italienne n'est que la traduction exacte lies beaux vers latins, lib. ix de VEnéide.
238 JÉRUSALEM DÉLH^ÊE.
et de Clorinde, si leur projet me paraissait moins utile, ou si d'autres bras pouvaient l'exécuter.
« Des gardiens vigilans entourent la machine hostile ; un petit groupe de mes gens ne suffirait pas pour les attaquer; il serait inopportun d'en faire sortir un grand nombre. Deux guerriers se chargent de l'entreprise; déjà ils ont couru de semblables dangers : laissons-les partir; eux seuls feront plus que mille soldats. Il est de l'honneur de ta couronne de demeurer sur les remparts. Lorsque Clorinde et Argant reviendront après avoir allumé l'incendie, et ils y réussiront, j'en suis certain, la troupe ennemie les poursuivra : alors tu iras les protéger et les défendre, ^j Aladin s'exprime ainsi; le Soudan cède à ses conseils, mais ses traits ont perdu leur gaieté.
« Ne sortez pas encore, ajoute Ismen, une plus grande obscurité est nécessaire; j'apprête un mélange de diverses matières qui s'attacheront à la tour et la brûleront en un instant (i) ; peut-être aussi, en différant, vous trouverez endormis la plupart des gardiens. « Cet avis est approuvé, et les deux Païens, sous leur tente, vont attendre le moment favorable à leurs desseins. Clorinde quitte ses habits tissus d argent, son magnifique cimier, son armure fulminante ; elle prend un casque sans plumes et sans dorures, une cuirasse noircie, triste présage de son malheur. Sous ce déguisement, elle espère marcher inconnue au milieu des ennemis. L'eunuque x\rsète est à ses côtés ; il l'avait soignée au berceau, il avait veillé sur elle dès l'enfance. Quoique courbé sous les années, Arsète accompagnait toujours la guerrière ; il la voit changer ses armes, et devine l'immense péril où elle va s'exposer. Il s'en afflige; il la supplie, par ses cheveux blanchis à son service, par le doux souvenir de ses soins, d'abandonner son projet. Clorinde lui résiste.
« Puisque ton esprit altier persiste dans sa résolution funeste, dit le vieillard ; puisque ni mon âge, ni mes larmes, ni mes prières ne peuvent te fléchir, je vais te dévoiler
l'obscur mystère de ta naissance ; tu choisiras ensuite pour guides, ou mes conseils, ou tes désirs. « Arsète poursuit, et Clorinde, l'œil immobile, l'écoute en silence.
« Sénape gouvernait autrefois ilieureux pays d'Ethiopie (2) ; peut-être y règne-t-il encore. 11 suivait la loi du Christ, et son peuple mulâtre la suivait comme lui. Esclave et païen, j'obéissais aux ordres de la reine, princesse au teint bruni ; mais le noir ne nuisait point à sa beauté. Sénape l'aimait avec passion ; sa jalousie égalait son ardeur, et prenait chaque jour un plus grand empire sur son cœur agité. Il éloignait sa femme des mortels ; il aurait voulu la cacher au Ciel même. La reine, sage et modeste, trouvait son bonheur dans le bonheur de son époux. De pieuses peintures ornaient sa chambre et représentaient une touchante histoire. Une jeune fille, blanche de figure, aux joues de vermillon, était serrée dans les griffes d'un dragon furieux; un cavalier, la lance au poing, frappait le monstre et lui arrachait la vie. Souvent la reine était devant ce tableau; là, elle adressait ses prières et faisait l'aveu de ses fautes.
» Bientôt elle devient mère, et met au jour une enfant d'une blancheur de neige; cette enfant, c'était toi!.... Ta couleur insolite l'étonné, la trouble; la jalousie du roi lui est connue; en voyant la nuance de ton visage, peut-être doutera-t-il de la fidélité de sa femme : elle se décide à te dérober à ses regards, et substitue à ta place une petite négresse née quelques jours auparavant. Les femmes de la reine, et moi, son fidèle esclave, pénétrions seuls dans la tour où elle était renfermée ; tu fus confiée à mes soins. On ne put te donner le baptême : l'usage de ces contrées ne le permettait pas. Ta mère m'ordonna, en pleurant, de te conduire dans un pays lointain et d'y veiller sur ton enfance; ses sanglots interrompaient ses plaintes. Qui pourrait exprimer sa douleur.'^ Qui pourrait dire le nombre de ses baisers, et combien de fois elle répéta ses derniers adieux.^
« O Seigneur, s'écriait-elle, les actions les plus secrètes te sont connues; tu peux sonder le fond de mon cœur, tu peux voir s'il fut toujours pur, si toujours ma pensée et mon corps conservèrent leur chasteté : je m'humilie en ta présence ! Aujourd'hui je t'implore, mais ce n'est pas pour moi : sauve cette petite innocente ; je suis contrainte de la repousser de mon sein, de lui refuser tout aliment ! Permets qu'elle vive, 6 mon Dieu, qu'elle ressemble à sa mère par l'honneur, et non par l'infortune ! Toi, guerrier céleste; toi, qui as arraché une jeune vierge à la dent cruelle de ce dragon, j'ai allumé de pieux flambeaux devant ton image, j'ai brûlé de l'encens, je t'ai offert de l'or; prends pitié de ma fdle, et dans les chances diverses de la fortune j'aurai recours à toi! » En disant ces paroles, sa poitrine était oppressée, une pâleur mortelle était empreinte sur ses traits.
^' Je te pris dans mes bras, je te dérobai à tous les regards; et, pour éviter les soupçons, je te plaçai au milieu d'une petite corbeille, cachée sous des feuilles et des fleurs. Le soir, je partis furtivement ; je me dirigeai vers une sombre et obscure forêt. Tout à coup une tigresse vient à moi ; son aspect féroce me glace d'épouvante ; je te pose à terre, je saute sur un arbre. La bête fauve roule ses yeux farouches. Soudain elle paraît plus calme ; elle s'approche lentement et te caresse avec sa langue; tu lui souris, ta main enfantine se porte avec confiance dans sa gueule béante. Enfin, elle se couche auprès de toi, elle t'offre ses mamelles, et tu les saisis avec avidité. Confondu, étonné, j'admire ce prodige. Bientôt l'animal s'éloigne, après t'avoir rassasiée de son lait (3).
» Je descends, je te reprends dans mes bras, et, poursuivant ma route, je m'arrête sur la fin du jour auprès d'une petite ville, où je te fis nourrir secrètement. Seize mois s'écoulèrent ; ta langue apprit à former les premiers sons , tes pieds hasardèrent les premiers pas. J'étais parvenu à un âge voisin de la vieillesse ; riche des trésors
CHANT XI î. 241
dont la reine m'avait comblé, ennuyé de cette existence errante, je sentais le besoin de visiter ma patrie, de revoir mes anciens amis, et de passer l'hiver de la vie dans mes propres foyers. Je pars pour l'Egypte, pays de ma naissance; je t'emmène avec moi. Arrivé sur les bords d'un torrent, je me trouve assailli, d'un côté par les ondes, de l'autre par des voleurs. Que devais-je faire? Me sauver, et ne point abandonner mon précieux fardeau. Je me jette à la nage ; ma main droite résiste au courant, ma main gauche
sert à te soutenir.
^) Les eaux sont rapides; au milieu du torrent, elles tournent et se replient sur elles-mêmes; déjà elles m'enveloppent, elles vont m'engloutir. Je te délaisse! mais les vagues te soulèvent et te portent, le vent les seconde, et te pose sans accident sur le sable : épuisé de fatigue, j'y arrive avec peine, La nuit suivante, au moment où le silence de l'univers est le plus profond, je vois en songe un guerrier. D'un air menaçant il m'appuie son épée nue sur le visage : « Je te commande d'exécuter les ordres cfue tu as reçus, me dit-il d'un ton impérieux ; baptise cette enfant chérie du Ciel : je la défends, je la protège. Pour elle, j'ai inspiré de la pitié à une bête féroce, j'ai donné des entrailles à un torrent. Malheur à toi si tu ne crois pas à mes paroles! » Je me réveille en sursaut, je continue mon voyage avec les premières lueurs du jour. Je ne m'occupai point de ton baptême : un simple rêve ne put dompter mes croyances, et, oubliant les prières de ta mère, je t'élevai dans la foi païenne. Tu croissais; courageuse et hardie, tu domptais la nature et la timidité de ton sexe : tu acquis de la gloire et un renom. Ta récente carrière, tu la connais; tu sais aussi qu'aux jours des batailles, je t'ai toujours accompagnée avec la tendresse d'un père et la fidélité d'un vieux serviteur.
» Hier, un profond sommeil avait fermé mes paupières, et le même guerrier m'apparut encore en songe; son regard était plus sinistre, sa voix plus terrible que la pre-
mière fois : « Félon, s'écriait-il; le moment approche où Clorinde doit échanger sa vie et son destin ,• quel que soit ton mauvais vouloir, elle m'appartiendra ; la douleur sera ton partage ! « Il dit, et d'un vol rapide il fend les airs. Ce songe, cette vision, présagent un événement funeste. N'en doute pas, objet cher à mon cœur, le Ciel te menace! Je ne sais : peut-être est -il indigné de voir mépriser sa religion, peut-être cette religion est-elle la seule véritable. Ah ! je t'en prie, quitte tes armes; réprime ton courage ! » Arsète sanglote et se tait. Clorinde semble troublée : une vision pareille à celle du vieillard avait agité son sommeil. Bientôt sa belle figure a repris toute sa sérénité : « Je suivrai la croyance que tu m'as inspirée au berceau, s'écrie la guerrière; aujourd'hui voudrais-tu m'en faire douter .^^ Je n'abandonnerai point par crainte mes armes ni mon entreprise : un cœur magnanime affronte tout ! J'irai en avant, dût la mort s'offrir à ma vue sous son aspect le plus hideux ! « Clorinde console le vieux Arsète ; l'heure n'est pas éloignée où elle doit unir les effets aux promesses; elle part, et va rejoindre Argant, le compagnon de ses périls. Ismen, auprès d'eux, excite, aiguillonne leur valeur déjà si puissante ; il leur donne du soufre, du bitume et du feu caché dans un vase d'airain.
Les deux guerriers sortent en silence; ils descendent la colline avec promptitude, et atteignent les lieux où sélève la machine ennemie. Leur courage s'exalte, leurs cœurs tressaillent, leur ardeur ne peut se contenir; ils saisissent vaillamment le fer. La garde effrayée pousse un cri, et leur demande le mot de ralliement. Les Païens s'avancent sans répondre : « Aux armes î aux armes ! » s'écrie la sentinelle d'une voix tonnante. Le couple audacieux ne se cache plus, il précipite ses pas. Semblable à la bombe ou au tonnerre, qui en un cHn d'œil éclate et brille, Clorinde elle Circassien arrivent à l'improviste; ils pénètrent au milieu des troupes, les dispersent, et s'ouvrent un large passage; à travers mille lances, mille coups, ils tentent
CHANT XII. 2i3
leur projet. Déjà le feu scintille sur les matières combustibles, déjà il s'attache à la tour. Les flammes s'étendent et s'accroissent : qui pourrait décrire leur action, et comment d'épais tourbillons de fumée dérobent aux étoiles leur brillante clarté?
Cette fumée, ces flammes s'élèvent dans les airs ; le vent souffle et augmente l'incendie en le concentrant sur un seul point. Les Francs prennent leurs armes; la vue de cette immense lumière les épouvante. Tout à coup la redoutable machine tombe ; quelques instants suffisent pour détruire le fruit de tant de travaux. Deux escadrons de Chrétiens accourent ; Argant les insulte : « J'éteindrai l'incendie dans votre sang! » leur crie-t-il, et il leur montre un front terrible. Bientôt le Circassien cède peu à peu et regagne le sommet de la colline; Clorinde le suit. La foule des Fidèles presse les Païens : on dirait un torrent après une longue pluie. La porte Dorée est ouverte (4); Aladin, environné de ses gens, s'y est rendu pour y recevoir ses guerriers : la fortune a secondé leur entreprise. L'amazone et le Circassien vont franchir le seuil; les Francs les poursuivent, les harcèlent. Soliman les repousse, ferme la porte : Clorinde est restée hors des murs !
Elle ne peut pénétrer dans la ville, la vaillante fille; Arimon l'a frappée de son fer, et elle s'élance sur lui avec impétuosité. Argant ne s'aperçoit pas de l'éloignement de sa compagne; la foule des combattants, l'obscurité profonde cachent à ses yeux tous les objets. Clorinde s'est vengée dans le sang de son agresseur; elle dirige de nouveau ses pas vers la porte, la trouve fermée et se résigne à mourir. Cependant un moyen de salut est possible ; elle se glisse au milieu des Chrétiens, aucun d'eux ne la reconnaît. Tel un loup surpris par des bergers se dérobe en silence à leur colère. Tancrède, seul, a suivi des yeux ce guerrier; il l'a vu foulant aux pieds Arimon; il lui parait digne d'éprouver sa valeur, et de mesurer ses armes avec les siennes. Clorinde continue sa marche sur la colline; le
bruit des armes retentit à ses oreilles; elle se retourne : « O toi, s'ëcrie-t-elle, dont la course est si rapide, que me veux-tu? que m'apportes-tu? — La guerre et la mort! répond une voix formidable. — La guerre et la mort ! eh bien, tu les auras, réplique Fama/one; je ne refuse pas de te les donner. » Elle dit, et l'attend de pied ferme. Tancrède abandonne son coursier et saute à terre. Les deux champions, enflammés d'orgueil et de rage, se précipitent l'un sur l'autre, semblables à deux taureaux irrités.
IMémorable lutte ! tu étais digne d'un plus vaste théâtre, et d'avoir pour témoin le soleil le plus brillant! De si prodigieux exploits furent pourtant ensevelis dans les ténèbres. O nuit ! permets-moi de soulever ton voile ; souffre que je transmette aux races futures ces beaux faits dans tout leur éclat; la gloire et la renommée des deux guerriers doivent être éternelles comme l'obscurité de tes ombres.
La ruse et l'adresse sont dédaignées; l'art est dompté par la fureur. Les adversaires ne savent ni reculer, ni se couvrir de leurs armes : leurs fers se heurtent avec fracas; leurs pieds sont toujours immobiles, leurs bras toujours en mouvement : jamais ils ne frappent en vain ! La honte provoque la vengeance, la vengeancfe renouvelle la honte : à chaque instant la bataille devient plus terrible. Les combattants se rapprochent ; dans leur aveuglement, ils luttent avec le pommeau de leurs épées; le sang inonde les armures; les casques, les boucliers s'entrechoquent. Trois fois la main robuste du cavalier a saisi la jeune fille; autant de fois elle lui échappe. Epuisés, haletants, tous deux s'éloignent et vont se reposer après une si longue fatigue.
Le soleil surgissait à l'orient; ses premiers rayons faisaient Diilir la dernière étoile. Tancrède, à peine blessé, voyait avec joie et orgueil le sang de son rival. O fol esprit humain ! le moindre souffle de la fortune le flatte et l'éblouit! 3Ialheureux, de quoi te réjouis-tu? hélas! bien triste et bien douloureux sera ton triomphe : chaque goutte
de ce sang te coûtera un torrent de pleurs! Les deux guerriers se regardent, ils ne profèrent aucune parole; enfin Tancrède s'écrie : « Notre valeur mériterait d'autres témoins que la nuit et le silence; mais puisque le destin renie notre gloire, dis-moi, je te prie (si toutefois les prières ont quelque force au milieu des batailles), dis-moi ton nom et ta naissance; vainqueur ou vaincu, je connaîtrai du moins celui qui honorera mon triomphe ou ma défaite. — Jamais je ne révèle mon nom, répond la fière Glorinde. Sache seulement que j'ai aidé à mettre le feu à la grande tour : cela doit suffire à ta curiosité. — Barbare, discourtois .'s'écrie Tancrède indigné; ton silence et ta réponse appellent une égale vengeance (5). »
La colère pénètre de nouveau dans leurs cœurs, le combat se ranime. Quel combat! le fer perce les cuirasses, déchire les chairs; oh! que les coups sont cruels! combien larges et profondes sont les blessures des champions ! la fureur seule retient encore la vie en eux. Tels l'ouragan et la tempête soulèvent les eaux de la mer Egée; l'orage cesse, et les vagues longtemps encore conservent leurs ondulations bruyantes. Ainsi les deux guerriers, sans vigueur, ont toujours leur impétuosité première, et accumulent dangers sur dangers.
L'heure fatale approche, où la vie de Glorinde va finir. Le cavalier dirige son fer sur le sein de la jeune fille, et le pousse avec force ; le sang jaillit, inonde ses vêtements tissus d'or. Déjà Glorinde se sent mourir ; ses jambes fléchissent. Tancrède, la menace à la bouche, veut achever sa victoire; il presse, il serre la vaillante amazone : elle tombe !... Sa voix éteinte prononce quelques mots : un esprit céleste les lui dicta. La foi, la charité, l'espérance l'illuminent soudain ; rebelle à Dieu pendant sa vie, Glorinde lui obéit à sa mort.
« Ami, tu as vaincu, dit-elle; je te pardonne; et toi, pardonne aussi, non à ce corps chétif, mais à mon àme. Baptise-moi, donne à mon cœur l'innocence des jeunes
années ! « Ces suaves et mélancoliques paroles retentissent au cœur du Chrétien, elles éteignent son courroux ; des pleurs involontaires s'échappent de ses yeux. Non loin de là, au pied de la montagne, coule un petit ruisseau ; Tancrède y plonge son casque, et, l'œil attristé, il revient accomplir sa pieuse mission *. D'une main tremblante il découvre; il voit! il reconnaît! funeste vue! funeste reconnaissance (6) !
Peut-être serait-il mort, si dans ce moment suprême il n'eut recueilli ses forces, s'il n'eût étouffé son désespoir. Tancrède se hâte de donner une vie immortelle à celle que son fer a privée de la vie des humains ; il prononce les paroles sacrées, et Clorinde paraît joyeuse, elle sourit! 1 expression de ses traits semblait dire : Le ciel s'ouvre, je m'en vais en paix. Une tendre pâleur empreint ses joues de roses, et sur ce blanc visage, on croit voir des violettes dans un parterre de lis. La jeune fille mourante tourne ses regards vers le ciel, et, soulevant sa main glacée, elle la présente à son vainqueur comme un gage de paix. Dans cette attitude, elle expire !
Tancrède perd sa vigueur factice ; sa volonté et sa raison cèdent à la violence de sa douleur. La mort est imprimée dans ses yeux languissants ; ses gestes, son silence, tout annonce qu'il ne peut survivre à son chagrin. Désormais de faibles liens le rattachent à la vie : il va les briser. Son àme suivra celle de la guerrière, et prendra son essor vers le ciel. Aussitôt le hasard amène dans ces lieux une troupe de Francs; ils voient la jeune fille et le cavalier. Le chef de cette troupe reconnaît le prince chrétien, il accourt; il reconnaît aussi Clorinde, étrange rencontre qui l'afflige. C'est une Païenne, il le sait; cependant il
• « Le lieu de la scène esl aise' à trouver, dit M. de Chateaubriand; Clorinde ne peut rentrer avec Argant par la porte Dore'e ; elle est donc sous le Temple, dans la vallée de Siloë. La source où Tancrède va puiser de l'eau, c'est la fontaine de Siloë, ou plutôt la source de Marie, qui jaillit du pied de la montagne de Sion. » {Itinéraire, part. V.)
CHANT XII. Ut
veut préserver sa dépouille de la dent vorace des loupsl il confie les deux corps aux gens de sa suite.
Le guerrier blessé se réveille à peine ; il gémit faiblement. La vie est encore en lui, mais sa compagne est immobile. On les porte l'un à côté de l'autre; arrivés au camp, on les sépare. Les écuyers de Tancrède l'entourent, lui prodiguent leurs soins ; déjà ses yeux se rouvrent à la lumière, il entend les discours de ses serviteurs; leurs prompts remèdes soulagent ses blessures. Interdit, étonné, sa vue s'égare ; enfin il recouvre ses sens, et d'une voix affaiblie il parle ainsi :
» Je vis! je respire! je revois encore l'odieuse clarté du jour, de ce jour qui me révèle mon forfait. Hélas! timide main, pourquoi n'oses-tu détruire aujourd'hui ma coupable existence ? Déchire ma poitrine, fais souffrir à mon cœur les tourments les plus cruels. Vaine prière : habituée à des actions impies, atroces, tu regarderais comme un acte de pitié de mettre fin à ma douleur. Triste et mémorable exemple d'un amour malheureux, je vivrai d'une vie indigne ; tel sera mon supplice. Errant, forcené, les ennuis, les remords agiteront mon âme. J'aurai en horreur les rayons du soleil, les ombres obscures de la nuit, éternels témoins de mon crime. Je me craindrai moi-r même, je me fuirai toujours, et toujours je me retrouverai.
» En quels lieux, sur quelle terre a-t-on placé le chaste corps de la victime .^^ Peut-être en ce moment les bêtes fauves viennent en aide à ma récente fureur ! Ah ! trop noble proie, trop chère et trop précieuse pâture! Les ténèbres ont irrité sur ton cadavre, noble fille, non -seulement mon bras, mais encore les animaux sauvages. Et si des dents cruelles t'ont dévorée, je veux subir le même sort, je veux avoir une môme tombe, tombe glorieuse où mes restes palpitants se confondront avec les tiens ! »
Le corps de Clorinde, objet des lamentations du cavalier, était à ses côtés; soudain ses yeux voilés s'éclaii'
cissent : ainsi l'éclair brille et perce les nues. Tancrède se soulève avec peine ; il traîne ses membres appesantis, et dirige ses pas vers la guerrière inanimée. Il s'approche ; il voit la marque de son fer, il voit ces traits décolorés, privés de leur éclat, semblables encore à un ciel pur dans une belle nuit d'été. Tancrède se sent défaillir; il serait tombé si ses écuyers fidèles ne leussent soutenu. « Divin visage, s'écrie-t-il, en te regardant la mort peut bien paraître douce, mais tu es impuissant pour adoucir mon sort. O belle main, tu me fus offerte comme un gage de paix et d'amitié : dans quel état jeté retrouve ! dans quel état suis-je moi-même! Les voilà donc ces traces funestes de mon coupable aveuglement, de ma rage, de ma fureur 1 ô mes yeux, aussi impitoyables que ma main : elle a fait les plaies, et vous les contemplez sans verser des larmes! Puisse tout mon sang se répandre, si mes pleurs refusent de couler ! » A ces mots, il arrache violemment l'appareil posé sur ses blessures ; le sang ruisselle. Tancrède, le fer en main, allait se frapper; il s'évanouit, et cette crise lui sauve la vie.
La renommée pubhe déjà les cruelles angoisses du guerrier; le pieux Godefroi se rend auprès de lui, des amis dévoués accourent : ni les paroles sévères, ni les sages conseils, ne peuvent atténuer la tristesse de son âme. Telle une plaie mortelle s'aigrit sous la main qui tente de la guérir; ainsi de douces consolations irritent une grande douleur. Le vénérable Pierre s'intéresse au prince chrétien, comme un pasteur vigilant à ime faible brebis; il lui reproche son égarement : « O Tancrède, Tancrède, s'écrie-t-il, quel changement s'opère en toi! qui t'accable ainsi? Quel épais nuage dérobe à tes yeux la vraie clarté ? Ton malheur est une leçon du Ciel ; sa voix te rappelle dans le chemin dont tu t'es écarté, il te le montre du doigt. Champion du Christ, ressaisis ta puissance, reviens à tes premiers exploits, à tes devoirs; tu as tout oublié pour la jeune fille rebelle à Dieu! une heureuse adversité punit ta faute, tu peux être l'instrument
de ton salut, et tu refuses! Tu rejettes, ingrat, les dons salutaires du Ciel! où vas-tu, malheureux? ta conduite désordonnée t'entraîne à ta perte; déjà tu es suspendu sur l'abîme sans fond, et tu ne le vois pas! Regarde-le, je t'en conjure; ta douleur te conduirait à une double mort : sache t'en rendre maître. »
La pensée d'un éternel châtiment affaiblit le désespoir de Tancrède; son âme attristée s'ouvre aux douces consolations. Cependant il gémit, sa langue exprime ses souffrances ; tantôt il se parle à lui-même, tantôt il s'adresse à la guerrière, qui sans doute dans le ciel lui prêtait une oreille attentive. Le soleil se lève-t-il à l'orient, Tancrède appelle Clorinde; le soir il l'appelle encore ; il l'invoque, il la prie. Ainsi la fauvette, par ses chants plaintifs, déplore la perte de ses petits qu'une main barbare lui enlève. Tancrède ferme ses paupières ; le sommeil s'y glisse à travers les larmes.
Tout à coup Clorinde lui apparut; elle était richement vêtue d'une robe parsemée d'étoiles, une éblouissante splendeur entourait son visage. Tancrède reconnaît son amie. « Admire ma beauté, lui dit-elle; je suis heureuse, cette nouvelle doit calmer tes regrets. Mon bonheur est ton ouvrage ; tu m'as privée de la vie des humains, mais ta piété m'a placée au séjour céleste. Là, je goûte d'ineffables délices; là aussi, je l'espère, tu viendras me rejoindre; nos âmes jouiront d'elles-mêmes, et du grand Dieu qui les créa. Dompte tes sens, ne te ferme pas la route du Ciel, n'abrège pas tes jours. Oui, sois-en certain : je t'aime autant qu'il m'est possible d'aimer un mortel. »> En parlant ainsi, son regard étincelle; puis elle disparaît au sein des nues, et laisse une indicible joie dans le cœur du guerrier.
Tancrède se réveille ; on bande ses plaies ; on donne, d'après ses ordres, une sépulture à ce corps naguère animé d'une noble vie. La tombe qui le recouvre est simple, modeste, dépourvue d'ornements. Des torches funèbres entourent le cercueil, un nombreux cortège l'accompagne,
et aux branches cl'iin sapin élevé on attache les armes delà guerrière (7). Le lendemain, Tancrède surmonte sa faiblesse; pénétré d'un pieux respect, il va visiter les dépouilles chéries. La vue de ce sépulcre le fait pâlir, glace ses sens, enchaîne sa langue. Enfin, l'œil immobile sur le marbre, il pousse un cri de douleur et de désespoir : « O tombe respectée, dit-il, je t'arrose de mes pleurs, toi qui renfermes l'objet de ma flamme; non, tu n'es point le séjour de la mort, mais d'une cendre vivante où l'amour repose ; auprès de toi, mon cœur s'embrase ! Reçois mes larmes, mes soupirs, etdomie-les à ces restes précieux que tu possèdes; donne-les à Clorinde; ta pitié et ma hardiesse n'offenseront pas sa belle âme : il n'y a ni colère ni haine dans le ciel. Pardonne à mon erreur, Clorinde; cet espoir seul me soutient. Je vis pour t' aimer, je mourrai en t'aimanl : heureux si je suis un jour étendu à tes côtés sous cette froide pierre, si nos âmes se réunissent, si mes cendres se mêlent avec les tiennes ! Glorieuse destinée ! puisse-t-elle s'accomplir ! »
Le bruit de la mort de Clorinde parcourait alors la Cité; la nouvelle vole de bouche en bouche; les cris, les gémissements retentissent. On eût dit que la ville venait d'être prise d'assaut, que le fer ennemi ravageait ses temples, bouleversait ses murailles et ses maisons. Tous les yeux se portent sur l'infortuné Arsète. Sa douleur n'éclate pas en sanglots; il souille ses cheveux blancs d'une poussière immonde, il se meurtrit la poitrine et le visage. A chaque instant, la foule des Païens s'accroît; Argant s'avance à pas précipités.
« Elle n'est plus, la redoutable fille ! s'écrie le Circassien ; que n'ai-je pas dit, que n'ai-je pas tenté pour éviter ce désastre? A peine eussé-je appris qu'elle était restée hors des murs, je voulus suivre ses traces, partager ses dangers. Je suppliai le roi de faire ou\Tir les portes; jamais il ne voulut y consentir, et je fus contraint de céder à sa volonté suprême. Hélas! peut-être aurais-je arraché la guer-
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rière à ses périls, ou du moins, sur cette terre rougie de son sang, un glorieux trépas eût terminé mes jours. Les dieux et les hommes en ont autrement ordonné : elle est mortel.... Je n'oublierai pas les devoirs nombreux que cette perte impose à ma valeur.
« Jérusalem, écoute les promesses d'Argant ; et toi. Ciel, sois-en témoin : si je les trahis, fais éclater sur ma tête tes foudres puissantes. Je jure de venger Glorinde : il appartient à mon bras de punir le Franc homicide. Je ne déposerai cette épée qu'après avoir déchiré les entrailles de Tancrède, et livré ses membres à la voracité des corbeaux (8) ! >»
Il jure ! les Païens applaudissent à ses dernières paroles : l'idée d'une éclatante vengeance sourit à leur courroux. Vains serments! bientôt les effets démentiront les espérances : Argant tombera vaincu par le Chrétien qu'il croit déjà fouler aux pieds.
(1) Le feu joue un grand rôle dans les moyens de guerre à l'époque des Croisades; les machines élaienl toutes en bois, et l'on voit, dans les miniatures des xii*" et xiii'= siècles, les assiégés se précipiter sur les tours pour les brûler. Aussi avait-on mis beaucoup de soin à la composition des feux, à la mixtion des diverses matières inflammables; le Tasse fait allusion au feu grégeois, qui ne fut connu des Sarrasins que plus tard. Le feu grégeois se composait, d'après la version commune, du naplhc que les chroniqueurs de la Croisade désignent sous le nom d'o/eum incendiarum. Jacques deVitry, le naïf naturaliste du moyen âge, le dit ainsi, liv. m. L'historien grec Cinnamus appelle le feu grégeois TTjp Mr.^/.ov ; Pline parle de ce feu vivace, et dans son irrésistible penchant pour les fables, il assure que ce fut de ce feu dont se servit Médée, d'où l'étymologie EXa-.cv Mr,à\a:, lib. ii.— Procope en fait mention, de Bell. Gothic, lib. iv. — Ducangc, cette mine féconde, inépuisable, de science et d'érudition, a donné de nombreux détails sur le feu grégeois. Glossar. Med. et Infim. Gracita.. p. 1275, Ilj; 6a.Aaccr'.;v u-yscv Glossar. Med. et Infim. Latinitat. Igms GR.ECus.La puissance du feu grégeois était inouïe; il brûlait dans l'eau avec toute sa vivacité; il s'attachait aux machines de guerre comme une huile brûlante, et les dévorait rapidement; on ne parvenait à l'éteindre qu'avec du sable et du vinaigre; les Croisés se servirent de ce moyen devant Damiette, en 1218, selon le témoignage de Jacques de Vitry, liv. m. Le feu grégeois consumait des flottes entières, et lors de la décadence du Bas- Empire, les Grecs l'employèrent avec, succès contre les progrès des Sarrasins.
(2) La première partie de l'histoire de Clorir.de, telle qu'elle est racontée par le Tasse, est imitée des Ethiopiques d'Héliodore, ou les Amours de Théagène et de Chariclée. Là, une reine d'Ethiopie, au teint noir, enfante la blanche Chariclée pour avoir regardé trop fixement un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre était ornée; et par la môme crainte, elle se sépare de son enfant : « Témoin me soit le soleil, dit cette reine elle-même dans un écrit adressé à sa fille, que c'a n'a point été pour vous méfaire ni pour vous perdre, que je vous ai jetée et exposée incontinent que vous avez été née. et que je n'ai pas souffert que votre père llydaspe vous ait vue; mais, néanmoins, me vcux-je purger envers vous et les hommes vivants, en décou-
vrant le moyen et la cause pour laquelle vous fiUes exposée; si, que vous ayant mise au monde blanche, qui est couleur estrange aux Ethiopiens, je connus bien que c'esloit pour avoir eu tout droit devant mes yeux la pourlraiture d'Andromède, qui fut la cause que vous fùlcs formée, à la malheure, toute semblable à elle. Je délibérai alors de me racheter de mort ignominieuse, étant assurée que votre blanche couleur me ferait soupçonner et mécroirc d'avoir forfait à mon honneur, et quant et quant je vous exposai à l'incertitude de la fortune. » {Ethiojaigtfes^ liv. IV, traduction d'Amyot.) Ce roman d'Héliodore est placé au premier rang parmi les ouvrages que les Grecs nous ont laissés en ce genre ; le style en est clair, naturel, et il est plein de détails sur l'état de l'Egypte au iv" siècle de l'ère chrétienne. La traduction des Ethiopiques, par Amyot, est antérieure de quelques années à l'apparition de \ix Jérusalem délivrée; elle eut un immense succès en France, alors que le Tasse faisait un voyage à Paris, et était présenté à la cour de Charles IX. Il n'y a donc rien d'étonnant dans cet emprunt du poète.
A peu près à la même époque, était également publié le travail si curieux de François Alvarez : Historiale description de l'Ethiopie, contenant vraie relation des terres et pays, assiette des royaumes et provinces ; leurs coutumes, lois et religion, avec les portraits de leurs temples et autres singularités, ci-devant non connues. Rien ne peut surpasser la véracité de ce voyageur, et son ouvrage sera toujours un livre classique sur le pays qu'il décrit. Le Tasse l'a évidemment consulté. Sous le nom d'Ethiopie, les anciens comprenaient tout le pays de l'intérieur de l'Afrique, dont les peuples étaient noirs, et plus particulièrement les contrées au-dessus de l'Egypte, qui composent de nos Jours la Nubie et l'Abyssinie : ces peuples formaient dans l'antiquité plusieurs nations puissantes que les Grecs désignaient sous le nom générique d'Ethiopiennes ; V\i ne en compte quarante-cinq. —Le Tasse est exact lorsqu'il dit que les rois d'Ethiopie professaient la religion chrétienne : « Or voici comment provint le commencement de la chrétienté en ces parties, écrit F. Alvarez; l'eunuque de la reine Candace était par les chemins pour aller visiter le temple de Jérusalem; lors saint Philippe lui apparut proche Gaza , et après avoir conversé longtemps ensemble, icelui apôtre donna le baptême audit eunuque, lequel suivit sa route, joyeux à merveille, jusqu'à tant qu'il parvînt à la maison de la dame Candace, reine d'Ethiopie, et la convertit et la baptisa avec toute sa famille, lui racontant ce qui lui était advenu ; par quoi elle fit baptiser tout le peuple de son domaine. » Les Actes des Apôtres, yiii, relatent cette conversion. — Dans les révélations de l'eunuque Arsète à Clorinde, le Tasse lui fait dire : « On ne put te donner le baptême en naissant; l'usage de ces contrées ne le permettait pas. » Le poète est toujours dans la stricte vérité de l'histoire : « En icelles contrées d'Ethiopie, continue Alvarez, ils baptisent les mâles à quarante jours et les femelles a soixante, auquel Age les enfants ne pouvant arriver meurent sans baptême. Ils font ce baptême en l'église comme nous, sinon qu'ils baptisent à la porte, et non sur les
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fonts, avec un pot plein d'eau qu'ils bénissent ; ils administrent toujours ce sacrement le samedi ou dimanche malin. » Damien de Goës a fait l'analyse du voyage d'Alvarez dans son Fides moresque .Flthiopum.
(3) Toutes ces fables déjeunes et beaux enfants nourris par des animaux féroces ont leur origine dans les écrivains de l'antiquité, Tite- Live, Pline et Virgile. Clorinde est allaitée par une tigresse, comme Rémus et RomuUis le furent par une louve. Du reste, cette circonstance se reproduit dans beaucoup de romans de chevalerie; c'est le symbole de la force protectrice de la faiblesse, du courage barbare attendri par l'innocence, belle fiction au temps de la violence féodale. Ces récits merveilleux adoucissaient le caractère farouf^he du vieux baron; il ne dépouillait pas la veuve, l'orphelin, lorsqu'il voyait les animaux des forets eux-mêmes se laisser toucher par les pleurs naïfs d'un enfant ou la seule beauté d'une femme.
(4) La porte Dorée, primitivement nommée porte des Tribus, faisait partie des huit portes que contenait l'enceinte de Jérusalem au temps des Croisades. La porte Dorée était probablement la plus ancienne, l'escarpement du terrain n'ayant jamais permis d'élever des machines pour battre le côté de la muraille où elle était située. Cette porte était double, suivant l'usage de la plus haute antiquité, et comme les portes Scées de Troie; l'une servait pour entrer dans la ville, l'autre pour en sortir. Sous les rois latins, cette porte ne s'ouvrait que pour la procession du dimanche des Rameaux; les :\Iusulmans la firent murer. La plupart des historiens ont confondu avec la porte Dorée, la porte d'Or, indiquée par Guillaume de Tyr et appelée par les Arabes Essaheré; l'Edrisi les dislingue formellemenl, désignant la première par le nom d'Alashat (porte des tribus), et l'autre par celui de Bah-Ârrahnié (porte de clémence).
Les autres portes de Jérusalem, d'après le dénombrement d'Esdras, étaient : l*' la porte de Cédar {Bab-Hcutla ou Eddasié). Les modernes l'appellent quelquefois porte de la vallée de Josaphat, mais plus souvent porte de la Sainte-Vierge ou porte de Sainl-Elienne, à cause des deux tombeaux de ce nom, qui sont presque vis-à-vis; 2' une autre porte Sainl-Elienne, détruite par Soliman en 1534. Ce nom de porte de Saint-Etienne, donné ;i deux portes presque voisines, a fait naître bien des erreurs pour ceux qui ont voulu décrire les opérations du siège de la Cité sainte; 3Ma porte d'Ephraim ou de Damas; 4" celle d'Hérode ou des Turcomans; 5" la porte de Jafa ou de Bethléem, nommée par les Arabes Bah-el-KhalU (porte d'IIébron ou d'Abraham); 6'' la porte de Sion ou de David {Jiab-Sehioun). Ainsi, à l'époque de la première croisade, Jérusalem avait huit portes. Enisol Djelil, historien arabe du XA" siècle, en cite une neuvième qui existait de son temps à l'occident de la cité. On n'en voit aucun vestige de nos jours, et il est constant qu'elle n'était pas encore bâtie lors du siège par l'armée de Go-
defroi, car se trouvant en face du quartier des Provençaux, les chroniqueurs n'auraient pas manqué d'en faire mention. Il en est de même de la porte des IMaugrabins ou Barbaresques (Bab-el-^Iegarabé) ; elle ne fut construite que sous les rois latins de Jérusalem. — Comparez pour tous ces détails, la Dissertation sur l'étendue de l'ancienne Jérusalem, par d'Anville; \GVoyage au Levant, de Deshayes ; VIstoria dello stato présente délia città di Gerusalemme, par 3Iarili ; V Itinéraire de M. de Chateaubriand, et VAnaltjse donnée t. 1^*^ du grand travail de M. Michaud.
(5) Il faut se rappeler que Clorinde n'avait ni armoiries, ni blason, en sortant de Jérusalem ; or, comme la race et l'origine du chevalier n'étaient connues que par ses armoiries, tout adversaire avait le droit de lui demander son nom pour savoir s'il était d'extraction noble et illustre ; s'il s'y refusait, c'était un félon et discourtois, de par les lois des carrousels, tournois et combats singuliers. (Favyx, Théâtre d'honneur et de chevalerie, in-4.)
(6) Le baptême à l'heure de la mort, in extremis, était une coutume des temps delà chevalerie: tous les romans des xiii*^ et xiv^ siècles en sont remplis ; les mécréants se faisaient ondoyer au moment du trépas, ce qui les absolvait de toutes leurs fautes. Il y a même dans le roman de Guérin de JMontglave un corieui épisode : le géant Roboastre ou Robastrc s'est fait moine; un Sarrasin se convertit; il le baptise, lui donne en sus l'absolution, puis il l'assomme d'un bon coup de poing, aûn qu'il ne retombe plus en ses impiétés. Telles étaient les singulières mœurs de cette génération.
(7) C'était encore une des habitudes de l'époque chevaleresque, de suspendre aux branches d'un arbre les armes d'un noble sire et le blason de sa race. Souvent le preux qui, par dévotion, se séparait de sa lourde armure pour faire pénitence, l'attachait aux rameaux d'un frêne ou d'un sapin; il fallait que tous la respectassent; si un chevalier discourtois s'en emparait, il s'ex{)osait à un combat à outrance. C'est ainsi que Roland, dans rOr/ando /"urjo^o^place ses armes au tronc d'un frêne quand son fol amour pour Angélique l'a conduit au désespoir. Cervantes n'a pas laissé échapper ce trait de caractère; don Quichotte suspend aussi ses armes aux branches d'un arbre dans la Sierra Morena quand il pleure sa Dulcinée ; mais les bergers ne respectent pas l'armure du pauvre chevalier, ni même son fameux armct de ^Membrin, et don Quichotte s'en console en disant que c'est là encore un tour des maudits nécromanciens et enchanteurs.
(8) Arganl fait ici ce qu'on appelait dans les lois de la chevalerie le vœu de vengeance ; cette parole, il fallait la tenir sous peine de déshonneur. C'était principalement au milieu des festins, quand le paon féodal aux mille couleurs paraissait sur la table, que les vœux commençaient ; on gobait et promettait de délivrer une noble dame enfermée dans une tour isolée, de pourfendre un énorme géant, ou de tuer cinquante Sarrasins. Ces vœux de venaeance devaient se tenir jusqu'à la mort; aussi le Tasse fail-il expirer Argant, le fer en main, accomplissant sa promesse.
La dernière partie de ce chant de la Jérusalem délivrée est, comme on le voit, une sorte de tableau des coutumes et des mœurs de la chevalerie en France ; le poëtc a donné aux Musulmans le même caractère des chevaliers du moyen âge, et c'est en quoi il s'éloigne de la vérité historique qu'il a toujours suivie. Mais, nous le répétons, le Tasse a moins étudié les mœurs orientales que les chroniques de France et les romans de l'époque chevaleresque. Ces réflexions s'appliquent surtout à l'épisode de Clorinde, mâle et gracieuse flgure, poétique création,dont nous nous séparons avec regret.
fSEiiâiliiiiijy'i»
^ncjtfntmifnfî ^'^smcn Hn$ U for^t.
(chant xiii.)
CHAMT XJII.
L'immense machine, terreur des murailles, était réduite en cendres, et Ismen songe à de nouveaux artifices pour protéger la Cité ; il veut enlever aux Francs les moyens de se procurer du bois, il veut les empêcher de reconstruire une autre tour contre Sion et ses remparts. Près du camp des Chrétiens, entre des vallées solitaires, s'élève une antique forêt; le feuillage touffu de ses arbres jette au loin une ombre funeste (i). Là, quand le soleil brille de sa clarté la plus éblouissante, ses rayons y pénètrent à peine et reflètent une pâle et mélancolique lumière. Ainsi, sous un ciel nébuleux, on ne sait si la nuit précède le jour ou si elle lui succède. Dès que le soleil disparaît, une obscurité profonde, d'épaisses ténèbres, une horreur infernale se répandent sur ces lieux ; l'œil attristé ne peut rien voir, le cœur est glacé d'épouvante. Jamais dans cette forêt le berger n'a conduit ses troupeaux; jamais le voyageur ne s'y arrête, il l'évite et la montre du doigt. Les sorcières s'y
assemblent, chacune accompagnée d'un dëmon, bouc difforme ou monstre effrayant ; tous arrivent sur des nuages. Conseil hideux, infâme, où l'on célèbre d'une manière immonde, des noces criminelles au milieu de profanes festins [2.] .
Nul habitant n'enleva jamais un rameau à ces arbres : les Francs osèrent couper le bois nécessaire à leurs machines. Le lendemain de l'assaut, à la faveur de la nuit et du silence, Ismen se rend dans ces lieux ; un pied nu, le corps dépourvu de ceinture magique, il décrit un large cercle, trace des caractères, murmure de puissantes paroles. Trois fois il porte son regard vers l'orient, trois fois il agite sa baguette, merveilleux talisman pour arracher les morts du tombeau, pour leur rendre le mouvement et la vie; trois fois il frappe la terre de son pied, et d'une voix terrible il prononce ces mots :
« Ecoutez, écoutez, vous qui fûtes autrefois chassés des régions célestes par la foudre tonnante; vous, habitants des airs, promoteurs des orages et des tempêtes; et vous, ministres des enfers, désespoir éternel des damnés; toi aussi, impitoyable souverain de ce royaume de feu ; écoutez tous : je vous invoque! Prenez sous votre protection les arbres de cette forêt : je les ai comptés, et je vous les confie; à chaque branche l'un de vous doit s unir, comme l'âme au corps des humains. Le Franc épouvanté s'échappera par la fuite, ou du moins, redoutant vos vengeances, il arrêtera ses coups. « Il parle ainsi, et ajoute à son discours d'horribles l3lasphèmes : aucune bouche, sans être impie, ne saurait les répéter *.
A sa voix, les étoiles, cette parure de la nuit, perdent leur éclat ; la lune s'efface, un nuage la recouvre, mais les démons ne paraissent point. « Esprits infernaux, s'écrie le
• On voit encore ici toute rattention du Tasse pour conserver à son poëine la pense'e religieuse, au milieu de celle sombre démonologie. Nous l'avons déjà dit, il craignait les poursuites du Saint-Office., et il voulait les éviter par ces sortes de professions de foi*
magicien irrité, où etes-vous? d'où vient ce retard? peutêtre attendez-vous des charmes plus efficaces, des accents plus mystérieux? Je n'ai pas oublié les formidables ressources de mon art; ma langue souillée de sang peut encore proférer ce grand nom, pour lequel l'enfer ne fut
jamais sourd ; Pluton même obéit et se soumet si... si...»
Il allait en dire davantage : soudain les enchantements s'accomplirent! autour de lui se groupent des masses innombrables d'esprits; les uns font partie de la troupe errante dans les airs, les autres sont sortis des profondeurs de l'abîme. Tous s'avancent lentement et comme frappés de terreur : un arrêt suprême leur a défendu de se mêler aux guerres! Il leur reste encore la liberté d'habiter la forêt, le tronc des arbres et leur feuillage.
Ismen, joyeux de la réussite de ses projets, se rend auprès d'Aladin : « Seigneur, lui dit-il, reprends ton courage, le calme de ton âme; désormais ton siège roval sera en sûreté : l'armée des Francs ne pourra plus renouveler ses grandes machines. « Ensuite, il lui raconte en détail l'heureux succès de son art magique. « A ce récit de mon entreprise, continue-t-il, j'ajouterai des nouvelles chères à mon cœur.Bientôt Mars et le soleil se joindront dans le signe du Lion ; ni les vents, ni la pluie, ni la rosée ne tempéreront leurs feux brûlants. Le ciel prédit de funestes chaleurs et la sécheresse la plus sinistre; jamais les noirs Nasamons, les Garamantes n'en auront ressenti de pareilles*. Cette aridité nous sera supportable, à nous, abrités sous les frais ombrages de la ville, à côté des fontaines et de leurs eaux limpides; mais elle moissonnera les Chrétiens
• Les Nasamuns, les Ga rama nie:, anliqiies peuplades d'Afrique. — Les Nafanions ëlaient tous pirates et liabilaieni sur le littoral de la Méditerranée, 3 l'exlrémilé du golfe de Sidra, h peu près aux mêmes lieux oii se trouve aujourd'hui Tripoli. Ce peuple était jadis puissant ; les Romains lui firent longlemps la guerre; on sait qu'après sa ruine, Domitien s'écria dans le sénat : - J'ai voulu que les Nasamons cessassent d'être, et ils ne sont plus. ■• — Les (iaïamanles rampaient au milieu des sables du désert, à Turient du Sahara.
dans la plaine; et déjà domptés par le Ciel, l'Egyptien les dispersera aisément. Tu les vaincras sans combattre, il ne te convient plus d'affronter la fortune. Et si le Circassien altier, impatient de tout repos, méprise tes conseils, t'importune, te presse, pose un frein a son ardeur. Le Ciel, propice à nos vœux, te donnera la paix; il portera guerre et ruine au milieu des ennemis. »
Ce discours rassure Aladin, il ne craint plus la puissance des Francs. Les murailles, si fortement frappées par le bélier, sont réparées à la hâte; le roi donne ses soins à la reconstruction des remparts. Les troupes, les habitants, les esclaves, tout travaille avec activité.
Mais le pieux Bouillon ne veut pas assaiUir inutilement la Cité sainte; avant toute chose, on doit rétablir la grande tour, élever de nouvelles machines. Il envoie ses gens dans la forêt pour se procurer des matériaux; ceuxci se mettent en marche aux premiers rayons du jour : ils aperçoivent les arbres touffus, l'horrible feuillage. A cet aspect, une terreur soudaine les arrête. Tel, un timide enfant n'ose tourner ses regards du côté où il croit découvrir des spectres, des fantômes étranges; dans les ténèbres, il redoute les prodiges. Ainsi tremblent les Chrétiens, sans connaître l'objet de leur crainte ; la peur offre à leur esprit des monstres effrayants, des sphinx et des chimères. Eperdus, alarmés, ils reviennent sur leurs pas, et dans un discours confus ils expliquent la cause de leur fuite ; on n'ajoute point foi à leurs récits. Le capitaine leur donne une escorte de vaillants guerriers, et leur prescrit de retourner dans la foret; Godefroi veut relever leur courage, et faire exécuter ses commandements.
Les Fidèles s'approchaient de la retraite des démons ; la vue des ombres ténébreuses les glace d'effroi. Cependant, d'un air audacieux qui dissimule leur frayeur, ils s'avancent vers les lieux enchantés. Tout à coup un bruit terrible retentit dans les airs, et déchire les entrailles de la terre : ainsi les vents et les vagues furieuses brisent
tous les écueils. On distingue le rugissement des lions, le sifflement des serpents, les hurlements des ours et des loups; le tonnerre gronde! ces cris divers, ces sons variés se réunissent et forment un seul et même accord. Les Chrétiens épouvantés ont la pâleur au front; la raison, le devoir, sont impuissants sur leur esprit; ils obéissent à un pouvoir inconnu, invisible : tous prennent la fidte. L\m d'eux accourt vers Bouillon, pour l'instruire et justifier leur conduite.
" Seigneur, dit-il, nous n'avons pu réussir à nous rendre maîtres de la forêt; une main formidable la défend; j'ea ai la conviction, et je le jurerais au besoin : Pluton y a transporté sa demeure. Qui la regarderait sans crainte aurait au cœur une triple enceinte de diamant; il faudrait être de marbre pour entendre sans frémir ces hurlements et ce tonnerre. » Il dit, et parmi les guerriers présents Alcaste avait écouté en silence; homme dune valeur farouche, Alcaste méprisait les mortels et la mort * ; les bêtes fauves les plus féroces, les monstres les plus hideux, ne l'intimidaient pas; la foudre, les agitations du globe, la violence des vents, rien ne domptait sa témérité aveugle.
Alcaste, la tête haute, et avec un sourire moqueur, s'écrie ; « J'irai où n'ose aller ce guerrier ; seul, je veux abattre ces arbres, asile des spectres et des chimères ; les affreux fantômes, le sombre murmure du feuillage, les cris lugubres des oiseaux, ne pourront m'en empêcher, dût même la route des abîmes s'offrir à ma vue dans ces épouvantables profondeurs. » Ainsi parle Alcaste, et, de l'aveu du capitaine, il s'éloigne. Bientôt il aperçoit la forêt, un sourd bruissement frappe ses oreilles. Le guerrier se porte en avant; déjà ses pieds allaient fouler le redo»table sol. Soudain un incendie immense arrête ses pas.
• Sprezzator dv m»rtali, e délia morte. Ce vers est répélc mot pour mot, en {variant de Riinedon, chanJ xvji.
Les liamnies s'accroissent; mêlées à des torrents de fumëe, elles s élèvent comme une haute muraille, entourent les arbres : aucun ne sera coupé. Le feu s'étend avec rapidité, et prend la forme de tours, de châteaux; des machines de guerre semblent défendre ce nouvel enfer.
Oh! combien de monstres armés paraissent à travers les créneaux! que leur ligure est hideuse! l'un jette sur le Chrétien ses yeux livides, l'autre le menace en agitant son fer. Alcaste fuit; sa démarche est lente, semblable à celle d'un lion poursuivi par des chasseurs. Alcaste n'avait pas encore connu la crainte; pour la première fois il doute de lui-même; son âme indignée s'en étonne, s'afilige; un amer repentir lui déchire le cœur. Rouge de colère et de honte, il marche en silence et à l'écart; son regard, naguère si fier, porte l'empreinte de la tristesse. Mandé par Godefroi, le guerrier s'excuse; il cherche à se dérober à tous les yeux; enfin il obéit et se présente devant le capitaine. A son attitude timide, au désordre de ses discours. Bouillon voit bien qu'il a eu peur. « £h bien ! s'écrie-t-il, qui peut ainsi vous effrayer ? Est-ce une ruse des humains, ou un prodige de la nature ? S il est parmi vous un guerrier enflammé d'une noble ardeur, qu'il aille dans ce lieu sauvage, qu'il en pénètre le mystère, et que du moins, à son retour, il nous en donne des nouvelles certaines. >' Il dit, et durant trois jours les plus vaillants de l'armée essayèrent de parcourir la forêt; tous reculèrent épouvantés.
Tancrède venait de rendre les honneurs suprêmes à Clorinde ; la pâleur de ses traits révèle son impuissance a soutenir le casque et la cuirasse; cependant il s'offre pour cette entreprise, et ne redoute ni la fatigue ni les dangers; lénergie de son âme se communique à ses membres, et accroît son courage. Il vole à des périls inconnus, le magnanime guerrier; rien ne l'arrête, ni Ihorril)le aspect de la forêt, ni les secousses de la terre, ni le bruit de la foudre. D un pas ferme, assuré, il s'avance;
bientôt surgit la muraille de feu. Tancrède, immobile, semble hésiter : « A quoi serviront ici mes armes? s'écriet-il. Irai -je me jeter dans la gueule de ces monstres, au milieu de ces flammes dévorantes? Sans doute, je ne dois pas épargner mon sang lorsque l'intérêt commun l'exige, mais l'honneur demande-t-il des sacrifices sans résultats? Cependant, que dira l'armée si je recule? Où trouverat-elle du bois, si cette forêt lui manque? Godefroi voudra s'en rendre maître à tout prix, et un autre guerrier exécuterait cet exploit ! Non 5 peut-être ces feux ne sont redoutables qu'en apparence! » Aces mots, il se précipite au sein des flammes. Mémorable témérité !
Tancrède ne ressent pas sous son armure la chaleur brûlante d'un violent incendie ; il ne peut distinguer si les flammes sont réelles ou fantastiques : ces flammes se dissipent dès qu'on va les toucher. Un brouillard épais leur succède, répand sur la terre la nuit et les froidures; cette humide obscurité disparaît à l'instant. Tancrède est étonné; mais, toujours intrépide, il parcourt la forêt profane, en sonde les profondeurs les plus secrètes. Aucun prodige, aucun fantôme, ne s'oppose à sa marche; l'épaisseur du bois, seule, est un obstacle à sa vue et à ses pas. Un vaste et aride terrain se déploie en forme d'amphithéâtre; au milieu s'élève, comme une pyramide, un immense cyprès. Tancrède s'approche, et voit sur le tronc de cet arbre différents caractères inconnus. Ainsi, dans l'antique Egypte, on écrivait avec des signes mystérieux. Le Chrétien découvre quelques mots tracés en langue syriaque, il lit : « Audacieux guerrier, tu oses pénétrer dans ce séjour de ténèbres! Si ta cruauté n'égale pas ta puissance, ne trouble point cet asile. Pardonne à des âmes privées de la lumièie céleste : les vivants ne peuvent être en guerre avec les morts ! »
Tancrède cherche à comprendre le sens de ces paroles; autour de lui le vent agite les plantes et le feuillage; un faible son parvient a ses oreilles : on dirait les soupirs» c-t
les gémissements d'un mortel. Ces accents confus mettent au cœur du guerrier la douleur, la pitié et l'effroi. Enfin il saisit son épée, et en frappe violemment le cyprès. O merveille ! le sang coule de l'écorce, et donne à la terre une teinte de vermillon. Tancrède frissonne; il redouble ses coups, et soudain une voix plaintive s'exhale du fond de ce nouveau sépulcre. « Hélas! Tancrède, ne m'as-tu pas assez poursuivie ? Maîtrise un instant ta fureur. Tu m'as privée de mon corps, douce demeure qui me devait la vie et le mouvement, et tu briserais encore l'arbre malheureux auquel m'unit un funeste destin? Voudrais-tu, cruel, outrager tes adversaires après leur mort, et même au sein de leur tombeau? Je fus Glorinde; d'autres esprits habitent avec moi cette écorce rude et grossière ; toutes les victimes des batailles, les Francs et les Païens tombés devant les murs de la Cité, sont ici renfermés par un charme magique. Ces branches, ces rameaux sont animés, et tu ne peux, sans être homicide, en abattre le moindre fragment (3). »
Tel un malade voit en songe des dragons et des chimères ; ces simulacres ne sont pas des figures réelles, il le sait, il en a la certitude, et pourtant il veut fuir : l'aspect des monstres l'épouvante. De même Tancrède ne croit pas à ces apparitions, mais la crainte s'empare de lui et le fait trembler. Mille pensées le rendent immobile ; son cœur se glace, le fer s'échappe de sa main affaiblie. Sous cette impression de terreur, il lui semble entendre pleurer et gémir la jeune fille; ces pleurs, ces gémissements limportunent, il ne peut supporter la vue du sang.
Ainsi, ce oiierrier dont le cœur invincible affrontait la mort, ce guemer jamais effrayé par les fantômes, faible seulement en amour, cède à une fausse image, à de vain(\s lamentations. Le Chrétien sort de la forêt; un vent impétueux en avait chassé son épée, mais sur sa route il la retrouve. Cependant il ne regarde pas derrière lui, il n'ose sonder la cause de ces prodiges. Arrivé auprès du capi-
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taine, Tancrède calme son agitation. « Seigneur, dit-il, j'ai à raconter d'incroyables événements. On a parlé de l'horrible spectacle et de l'épouvantable bruit de ce bois : tout est exact dans ces récits. Un immense incendie m'apparut d'abord; aucune matière inflammable ne l'alimentait; bientôt il s'étendit, et forma une vaste muraille défendue par des monstres armés. Je m'élance au milieu des flammes, je les traverse sans obstacles: ces feux disparaissent; la nuit et les froidures de 1 hiver leur succèdent. Bientôt le jour renaît dans tout son éclat. Le dirai-je P Ces arbres sont doués de la parole et du sentiment ; chaque coup de mon épée a fait jaillir du sang de leurs troncs, comme s'ils étaient formés de chair humaine; divers esprits les animent; j'en ai la preuve, et leurs accents plaintifs résonnent encore dans mon cœur. Je m'avoue vaincu ; non, jamais je ne pourrai arracher à ces arbres ni leur écorce ni leurs rameaux (4). «
11 dit; un abîme de pensées s'ouvre devant le capitaine: ira-t-il lui même lutter contre les enchantements, ou bien enverra-t-il chercher des matériaux dans une forêt plus éloignée, mais d'un accès moins difficile? Soudain l'ermite Pierre l'arrache à la profondeur de ses projets : « Abandonne tes desseins hardis! s'écrie-t-il ; il appartient à un autre bras de bouleverser ce lieu sauvage. Déjà un vaisseau fatal aux ennemis aborde sur des sables déserts, et plie ses voiles dorées ; déjà un redoutable guerrier brise d'indignes liens et s'éloigne du rivage. L'heure marquée pour la prise de Sion approche : l'armée païenne sera détruite *. « Le visagi^ de l'ermite est en feu ; sa voix, ses gestes, n'ont rien de mortel. Le pieux Godefroi ne veut pas rester inactif, il se livre à de nouveaux soins.
Le soleil entrait alors dans le signe du Cancer, et ré-
• Pierre PEniiile continue de faire Toffice de prophète près l'armée des Croises, sorte d'opposition aux enchantements, aux sorcières et aux magiciens qui viennent agiter le camp des Fidèles. Tout le poëme du Tasse roule sur IVterr.elle lutte entre le principe du bien et le principe du mal.
pandait au loin une chaleur inusitée, ennemie des projets du capitaine et des travaux de ses soldats. Toute bienfaisante clarté est bannie du ciel, les étoiles sinistres y dominent, et communiquent à la terre leur funeste influence. Des feux mortels s'accroissent à chaque instant. A une journée brûlante succède une affreuse nuit : un jour higubre les remplace. Le soleil se lève environné de vapeurs sanglantes, sombre présage de malheurs; il se couche empreint de taches rougeâtres, menaces de destruction à son retour. Les dangers du moment semblent s'accroître par la certitude des dangers futurs.
L'astre jette ses rayons ardents sur les immenses plaines, et l'œil des humains voit la fleur se dessécher, le feuillage pâlir; l'herbe des champs languit altérée, la terre se fend, les sources sont taries. Tout éprouve la colère céleste; et les nues stériles, éparses dans les airs, se montrent comme autant de flammes. Le ciel présente l'aspect d'une noire fournaise ; rien ne paraît pour reposer la vue ; le zéphir se tait; si un vent souffle avec violence, c'est celui du rivage maure, vent nuisible, étouffant, et dont l'haleine épaisse frappe les joues et la poitrine des guerriers.
Les ombres, aussi funestes, sont embrasées de la chaleur du soleil; des comètes, des trombes de feu parsèment le voile de la nuit. O terre malheureuse ! l'aurore même te refuse sa rosée, et les plantes et les fleurs appellent en vain leur aliment! Le sommeil a fui ces nuits de tristesse, les mortels implorent ses douceurs et ne peuvent les obtenir. De tous les maux supportés par les Francs, la soif est le plus cruel; l'inique dominateur de la Judée a troublé les citernes en y mêlant des poisons destructeurs : moins infecte était l'onde infernale du Styx ou de l'Achéron. La petite fontaine de Siloë, seule, demeure toujours pure, el offre aux Fidèles ses trésors appauvris; ses eaux glissent sur le sable et l'humectent à peine. Frêle ressource! Le Pô dans ses plus grandes crues, dans ses plus vastes profondeurs, et le Gange et le Nil débordé sur
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l'Egypte, n auraient pu satisfaire les Chrétiens. Si l un d eux a vu, entre des rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une onde tranquille; ou des eaux vives se précipiter du sommet des Alpes, et couler sur une plaine fleurie, son désir lui en retrace l'image, accroît son tourment; cette image froide et humide le dessèche, le bride, et bouillonne dans sa pensée*.
Regardez-les, ces guerriers; leurs membres robustes avaient résisté aux fatigues des âpres chemins, jamais ils ne plièrent sous leur armure d acier, jamais le fer ennemi et l'aspect de la mort ne les domptèrent; maintenant, accablés par la chaleur, ils gisent étendus ; le poids même de leur corps leur est à charge ; un feu secret circule dans leurs veines, et les consimie lentement. Le coursier, naguère si fougueux, languit auprès de l'herbe aride et la prend en dégoût; ses jambes débiles chancellent, sa superbe crinière flotte en désordre ; l'amour d'une noble gloire cesse de l'animer; les riches ornements dont il est revêtu et les dépouilles du vainqueur sont pour lui un vil fardeau. Le chien fidèle languit aussi ; oubliant sa retraite et son maître, toujours haletant, il cherche en vain la fraîcheur matinale; la nature lui a donné une manière distincte de respirer; il n'en reçoit aucun soulagement, et l'épaisseur de l'air pèse sur ses poumons (5).
Ainsi souffraient la terre et ses infortunés habitants. Les Fidèles, délaissés par la victoire, redoutaient de plus grands maux; partout retentissaient d'unanimes lamentations ; «Où Godefroi place-t-il son espoir? Attend-il la ruine entière de son camp? Avec quelles forces croit-il renverser les hauts remparts des ennemis? Qui lui fournira des ma-
* Chfi l iininagine lor gclida e iiwllr V asciuga e scalda, e nel pcnsier ribnUe.
Tous les Iradurteurs, nos devanciers, n'onl pas osé rester fidèles dans ce passage comme dans beaucoup d'autres ; ils ont cru devoir adoucir les couleur», el ils ont effacé la peinture, dit avec raison M. Gingticné.
chines? A tant de signes visibles ne reconnaît-il pas la colère du Ciel? La fortune nous est contraire; tout en fait foi, et les monstres, et les prodiges, et ce soleil brûlant auprès duquel pâlissent les feux de l'Inde et de l'Ethiopie (6). Sommes-nous donc une troupe vile et dédaignée, des âmes méprisables et indignes? Godefroi voudrait-il nous faire souffrir une mort cruelle pour perpétuer son sceptre et son empire ? Où sont les bienfaits de son règne pour en désirer le maintien au détriment de l'armée ? Le voilà, cet homme surnommé le pieux, la providence, l'appui du faible; en repoussant le salut des siens, espère-t-il conserver un dangereux honneur ? Pour nous, les fontaines, les ruisseaux sont taris; pour lui on apporte 1 eau du Jourdain, et dans de joyeux banquets, entouré d'un petit nombre d'amis, il la mêle avec le vin de Crète. »
Tels sont les murmures des Francs. Le chef des Grecs est ennuyé de suivre leurs bannières : « Pourquoi mourir ici ? s'écrie-t-il. Dois-je me laisser périr, et ma troupe avec moi? Si Godefroi, persistant dans sa folie, marche aveuglément à sa ruine et à celle de son peuple, que m'importe!» Soudain, sans prendre congé, lui et ses gens s'é loignent en silence au milieu de la nuit*. Le jour révèle cette fuite : d autres guerriers veulent l'imiter. Ceux qui ont suivi Clotaire, Adhémar, et les chefs réduits en poussière, se disposent à partir; ils se croient dégagés de tous serments par la mort de leurs capitaines, et déjà plusieurs d'entre eux s'échappent furtivement.
Godefroi voit tout, entend tout; il pourrait employer les moyens violents ; il les abhorre. Le capitaine prie avec zèle; sa ferveur arrêterait le cours des fleuves, déplacerait les montagnes. Les yeux tournés vers le ciel et les mains jointes, il supplie le Roi du monde d'ouvrir les sources de sa grâce : « O mon Père, o mon Dieu! tu ré-
* Nous avons déjà parlé tlii chef des Grecs, Tatin ; il s'e'lait se'pare des Francs après la prise d'Anlioche- f^oy. la note 10, paseâS.
puiidis autrefois dans le désert une douce rosée sur ton peuple j tu permis à la main d'un mortel de briser les rochers et d'en faire jaillir des ruisseaux. Renouvelle aujourd'hui ce miracle en faveur de tes guerriers; viens-leur en aide, et verse sur eux tes trésors ! »
Cette humble prière, émanée d'un pieux sentiment, s'élève au ciel avec la rapidité de la flèche, et se présente devant Dieu. L'Eternel l'accueille ; il jette sur l'armée des Fidèles un regard de pitié; il voit ses dangers, ses fatigues, et prononce des paroles amies : '<■ Ce camp chéri, jouet de l'adversité, a éprouvé de rudes périls; l'enfer et le monde contre lui ont employé et la force et la ruse. Les choses vont changer : toujours la prospérité et le bonheur l'accompagneront ! Vienne la pluie ! Vienne aussi l'invincible guerrier et toutes les troupes égyptiennes pour augmenter sa gloire ! »
A ces mots, l'Eternel agite sa tête puissante. Les cieux tremblent; les planètes fixes et errantes se détachent; les vastes plaines de l'air et de l'Océan, les montagnes, les abîmes frémissent de respect. Les éclairs étincellent, le tonnerre gronde, et les Chrétiens joyeux saluent la foudre et sa clarté. Des nuages s'amoncellent; ils ne sont point formés de vapeurs terrestres, mais ils descendent du ciel même. Une nuit soudaine enveloppe le jour; à ces ténèbres succède ime violente pluie, et les ruisseaux débordent de leurs lits.
Tels, sur des rives desséchées par les ardeurs de l'été, on entend les oiseaux criards et leur voix rauque appeler l'orage; les ailes éployées ils se baignent dans l'onde, s'y plongent à plusieurs reprises, cherchent à étancher leur soif. Tels les Chrétiens accueillent avec transport les torrents que verse sur eux la main du Créateur; leurs cheveux, leurs vêtements en sont inondés. Les uns boivent cette eau bienfaisante dans des coupes, dans des casques, d'autres en humectent leur visage et leurs bras noircis; d'autres, enfin, plus prévoyants, en remplissent
des vases et la conservent pour un meilleur usage.
Non-seulement les humains se livrent à l'allégresse, et ne songent plus à leurs dangers, mais la terre aride reçoit la pluie dans son sein entr ouvert, et la distribue à ses veines brillantes 5 bientôt elle rend la vigueur aux plantes et à leur tige. Ainsi, une jeune fille maladive demande un adoucissement à ses souffrances; de doux breuvages font renaître sa fraîcheur, chassent la cause de ses maux; soudain elle les oublie ; on la voit reprendre ses guirlandes de roses et ses habits de fêtes.
La pluie cesse, le soleil brille ; ses rayons sont tempérés comme aux beaux jours d avril et au commencement de mai. Noble foi chrétienne! tu peux préserver l'air de toute influence mortelle, tu peux changer Tordre des saisons, tu peux vaincre le destin et la fureur des éléments !
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(1) La découverte d'une forêt par les Chrétiens au siège de Jérusalem est historique; tous les chroniqueurs en parlent. Cette forêt était à une distance de dix lieues de la Cité sainte; de nos jours elle existe encore, on la nomme forêt de Saron. Son aspect n'offrait rien de redoutable ; il n'y avait ni monstres, ni spectres, ni fantômes horribles Il ne faut pas oublier que l'époque où écrivait le Tasse était contemporaine des grands voyages en Amérique; on faisait d'étranges récits sur les forêts vierges qui couvraient ce nouveau sol, sur les innombrables animaux qui habitaient ces impénétrables retraites; on parlait des rugissements effroyables des lions, du bruissement des feuilles, du sifflement des vents, des ouragans furieux, des épouvantables orages; tout cela frappait vivement l'imagination, et aura sans doute donné au Tasse l'idée de sa forêt enchantée. Dans le xvi^ siècle, période toute de magie et d'enchantements, on voyait du ftmtastique, là où il n'y avait que le sublime spectacle de la nature Alors la croyance était répandue que lorsqu'une conjuration ou un sort avait été jeté sur des hommes ou sur des choses, ils étaient au pouvoir des esprits infernaux. Ceci explique comment les évocations d'Ismen peuplent la forêt d'âmes maudites et réprouvées
11 existe un mémoire sur la forêt de Saron, rédigé par M Paultre en 1799, durant la campagne de Syrie ; en voici l'analyse.
Le limars 1799, l'armée française, partie de JatTa pour marcher sur Saint-Jean-d'Acre, arriva sur les bords d'un torrent qui se jetait à la mer ; ce torrent était l'ancienne limite des tribus de Dan et de Benjamin avec celle d'Ephraïm. En face se déployait une vaste plaine; elle se prolongeait à deux ou trois lieues, et se perdait dans une forêt, au pied des montagnes de Naplouse, désignées par les Hébreux sous le nom de Mont-Garizim. L'armée devait traverser cette forêt : il eût été dangereux de l'approcher sans l'avoir fait reconnaître, car les troupes syriennes étaient peu éloignées; on craignait qu'elles eussent profité (!e l'avantage que leur offraient des lieux couverts et difficiles Un détachement de cavalerie dut s'assurer si les chemins étaient praticables ; bientôt il annonça que la route était libre et que l'on pouvait s'avancer on toute sûreté. Après une heure de marche, on parvint à l'entrée de la forêt. Des sables, des rochers, des buissons, des ravins en défendaient l'approche; des branches d'arbres, des troncs tout entiers, renversés de vieillesse ou par accident, arrêtaient les pas des soldats. Cependant l'armée surmonta toutes les difficultés et pénétra dans la forêt.
Cette forêt s'étend sur un vaste coteau de la chaîne qui sépare la vallée du Jourdain des plaines de la Palestine, et qui est elle-même un prolongement du mont Liban. Le coteau peut avoir huit à neuf lieues de longueur, depuis le Mont-Garizim jusqu'au rivage de la mer; sa largeur est de deux à trois lieues; sa hauteur est progressive de Naplouse aux rives de la Méditerranée, où il se termine par des collines et des rochers ; il est bordé au nord par le torrent d'Arsouf, au midi par celui de Lidda ; ces deux torrents coulent parallèlement l'un à l'autre ; la distance entre leur lit est de cinq lieues, qui était la largeur de l'ancienne tribu d'Ephraim, au centre de laquelle s'étendait le mont Saron. Les pentes du mont Saron sont plus escarpées du côté du nord que du côté du midi: sa base est une roche calcaire, qui, dans plusieurs endroits delà forêt, s'élève à nu au-dessus du terrain par blocs isolés ou entassés les uns sur les autres. En général, on ne peutmieux comparer les sites de cette partie de la Palestine, qu'à ceux des environsdeFontainebleau.
« La forêt couvre le coteau, dit M Paultre, elle est uniquement composée de chênes, de l'espèce désignée parles anciens sous le nom de Quercus cerris ; ses feuilles sont plus lisses et moins dentelées que celles de nos chênes communs. Ces chênes ne me parurent pas susceptibles d'atteindre une grosseur considérable; la plupart, quoique annonçant un âge très-reculé, pouvaient être embrassés à leur ironc par un seul homme ; leur tige était noueuse et d'une venue peu droite, aucune ne dépassait vingt-cinq à trente pieds de hauteur. La venue de ces arbres était à peu près celle des bois de gravier de nos côtes sèches et élevées de la basse Bourgogne, et je crois que la même cause, savoir, les défauts de profondeur de terre végétale et d'humidité, pouvait produire cette ressemblance, quoique sous des climats différents. Du reste, je présume que le bois est de bonne qualité; mais étant noueux, contourné et de peu de grosseur, il ne pouvait être d'une grande utilité pour la charpente ; aussi Salomon voulant bâtir le Temple, fut-il obligé de tirer ses bois du Liban, tandis que la forêt de Saron était bien plus rapprochée de Jérusalem. Les Croisés, forcés d"y prendre leur bois pour la construction des machines et des tours daltaque, se plaignirent que cette forêt ne pouvait leur fournir que des pièces de petite dimension, ce qui rendit leurs travaux longs et difficiles. Depuis cette époque, la forêt n'a pas été exploitée, elle ne sert aujourd'hui qu'aux usages des habitants. Le gouvernement ne lient pas à une propriété qui ne peut lui être d'aucun produit, vu les difficultés de transport dans un pays où tout se porte à dos de chameaux. C'est dans la forêt de Saron, je le répète, où les Croisés allèrent couper les bois pour le siège; Raoul de Caen le prouve d'une manière irrécusable, car il la place au bas des montagnes de Naplouse, ainsi quelle existe effectivement. »
(2) Dans la description des enchantements d'Ismen, le poêle fait intervenir un nouvel ordre d'esprits ; c'est la sorcière, nature inlerieure à la fée et au magicien, d'après la hiérarchie diabolique. La fée pou-
vait être bienfaisante, douce, protectrice ; la sorcière était malfaisante, immonde. La fée est une création brillante et chevaleresque du moyen âge, vivant en bonne harmonie avec les poétiques figures de cette époque; la sorcière appartient plus spécialement aux temps de sabbat, d'empoisonnements, de mixtions de simples et d'herbes vénéneuses (du Xïii' au xvi^ siècle). La sorcière est évidemment le produit de l'alchimie.
(3) C'est un des épisodes les plus fréquents, dans les grandes aventures de chevalerie, que l'apijarition, au milieu des forêts ou sur les bords des fleuves, d'inscriptions qui indiquaient une vaste entreprise à accomplir; tantôt c'était une femme qui sollicitait un libérateur, tantôt un orphelin privé de sa royauté, qui appelait un brave chevalier à son aide. La langue syriaque était l'idiome cabalistique. — L'identification de Clorinde avec le cyprès revient à la doctrine mythologique des Dryades. Clorinde vit dans le cyprès, elle lui donne son existence : c'est la métempsycose modifiée, le système des âmes qui s'étendent dans les airs pour passer ensuite dans des corps distincts. La métempsycose n'était que le matérialisme poétisé.
(4) Raoul de Caen assure que Tancrède découvrit dans la forêt quatre pièces de bois disposées pour un assaut; c'était avec ces machines, ajoute-t-il, que les califes étaient parvenus à s'emparer de Jérusalem : « A peine les a-t-il découvertes, que n'osant, dans l'excès de sa joie, se confier ni à lui-même, ni à ses propres yeux, Tancrède se lève, s'avance, touche et examine de plus près : « 0 mes compagnons, s'écrie-t-il. Dieu nous accorde plus que nous ne demandons; nous cherchons du bois informe et nous le trouvons tout travaillé. » Ses compagnons répondent aussitôt à la voix qui les appelle; ils avaient gémi, ils se réjouissent, et Tancrède se hàle d'envoyer un exprès à l'armée désolée pour lui apporter des consolations. Cette joyeuse nouvelle s'étant répandue dans tout le peuple, on la reçoit en poussant des cris de joie; les tentes des Francs retentissent d'allégresse, et tous se portent en avant et en procession, chantant les litanies. Ce que je viens (le raconter tient du miracle, et toi, qui que tu sois, qui le liras avec attention, lu no saurais nier l'intervention du Ciel. » {Gesta Tancredi, cap. cxx.) — Uaoul de Caen, seul, rapporte cette circonstance; il faut un peu se méfier de ses merveilleux récils en ce qui touche Tancrède, dont il est le panégyriste.
(5) La description de la sécheresse supportée par les Chrétiens est une des belles pages de la Jérusalem délivrée; rien n'égale la magnificence de style du Tasse, la solennité de sa poésie. Les chroniqueurs entrentdans beaucoup de détails sur celte sécheresse, sur les privations que les Croisés endurèrent; cependant ils ne parlent pas de l'empoisonnement des fontaines; c'est là un de ces faits empruntés au siège de Jérusalem par les Romains, tel que le décrit Josèphe : «Notre ar-
mée était livrée à Ihorrible tourment de la soif, dit Guibert de logent, et ion fut obligé de coudre des cuirs de bœuf et de bufilc pour aller chercher de l'eau; mais l'eau, transportée dans de telles outres, était infectée par le suintement des peaux encore toutes fraîches ; on l'employait cependant pour l'usage de l'armée et pour la fabrication du pain d'orge, et, malgré cette ressource, quelques hommes, parmi les Chrétiens, ne cessaient d éprouver tous les maux de la disette. Combien Tàpreté de ce pain grossier raclait désagréablement le gosier de tant d'hommes dune grande noblesse I Croit-on que leurs estomacs délicats n'étaient pas souvent éprouvés par l'âcreié de cette boisson puante ? 0 Dieu de bonté .' quelles souffrances ne durent pas ressentir ces hommes, qui, se souvenant sans doute du haut rang qu'ils avaient jadis occupé dans leur patrie, et du délicieux repos qu'ils y avaient goûté, ne trouvaient pas même, au milieu de leurs maux, la consolation de quelques avantages extérieurs, et étaient en outre exposés tous les jours à la cruelle fatigue d'une chaleur dévorante! Aussi je pense que l'on ne vit jamais dans aucun siècle des princes aussi grands livrer leurs corps à tant de supplices, par le seul espoir d'obtenir des récompenses spirituelles. Les Sarrasins, de leur côté, avaient soin de se placer constamment en embuscade auprès des fontaines et des courants d'eau, toujours empressés de massacrer les nôtres en tous lieux et de leur enlever ce quils pouvaient.» (Guibert de Xogent, liv. 7.) « La chaleur brûlante du soleil, le défaut absolu d'eau, une sécheresse intolérable, ajoute Albert d'Aix, ne cessèrent de désoler le peuple chrétien pendant la durée du siège. Ceux des pèlerins qu'on envoyait de tous côtés à la recherche des sources, rapportaient dans des sacs de peau de chèvre une eau trouble, puante, bourbeuse, et remplie en outre de sangsues. On faisait payer deux pièces de monnaie à chacun de ceux qui portaient les lèvres à l'embouchure de ces sacs pour prendre une gorgée d'eau; beaucoup avalaient les sangsues et mouraient subitement. » (Alb. Aquens., lib. 6.) — « L'armt-e était non-seulement tourmentée par la disette de grains et par le défaut d'eau, écrit Raoul de Caen, mais encore menacée de nouveaux combats, car les Egyptiens et les habitants de la Palestine affluaient de tous côiés et se répandaient avec fureur; les co'lines des environs portaient de l'acier et du fer, seuls fruits qu'on y eût semés, en sorte qu'il n'était plus possible de soulager la détresse des assiégeants; et il était vrai de dire que le peuple qui avait d'abord assiégé était maintenant assiégé luimême. Aussi entcndail-on répéter une seule et même complainte; elle volait de bouche en bouche : « En vain aurons-nous vaincu dans les combats en Romanie, en vain aurons-nous supporté la famine à Antioche, et tant d'autres fatigues encore, si, après avoir traversé la mer, le sable du rivage auquel nous touchons devient pour nous une occasion de naufrage.» Celait en eflet une triste pensée, et cependant vous eussiez vu les Chrétiens chercher de pieuses consolations à leurs maux; ils s'élançaient avec ardeur sur les murailles de la ville sainte, disant : a Que j'embrasse du moins, avant que je meure, cette Jérusalem objet de mes désirs! » (Raoul de Caex, chap. cxxiii.) — «La soif était telle, continue Robert le moine, que les Fidèles creusaient la
terre et y appliquaient leur bouche pour en sucer Ihumldité. Un petit ruisseau extrêmement faible, nommé Siloë, ne pouvait, certes, suffire à leurs besoins. » (Rob. Monach., lib. 9.)
La fontaine de Silor, célèbre par la guérison de l'aveugle de l'Evangile, jaillissait du pied de la montagne de Sion, au point où se réunissent les deux vallées de Siloë et de Gehcnnon. Cette fontaine ne fournissait qu'une très-petite quantité d'eau; elle était intermittente, et ne coulait que de trois en trois jours, s'il faut en croire Guillaume de Tyr. — Il est curieux de comparer les épouvantables effets de la soif, d'après les chroniques du xv siècle, avec les souvenirs de quelques vieux militaires français de l'expédition d'Egypte, lorsqu'ils traversèrent le désert à la fin du xviii'' siècle; plusieurs soldats moururent de soif; ils tombaient comme frappés par la foudre.
(6) Tandis que les malheureux Croisés souffraient toutes les ardeurs d'une soif dévorante, quelle ne devait pas être leur douleur en voyant les Sarrasins maudits, pourvus de toutes les ressources, ayant de l'eau en abondance! Indépendamment de Teau des pluies qu'ils avaient conservée dans des citernes, ils en faisaient arriver du dehors par des conduits et des aqueducs, et ces eaux se jetaient dans deux vastes piscines situées auprès de l'enceinte du Temple. L'une de ces piscines existe encore; c'est la piscine probatiqur , ainsi nommée parce qu'on y purifiait les victimes destinées aux sacrifices; elle est près de la porte Saint-Etienne, où se trouvait autrefois le tombeau de Pilate. Ce fut sur ses bords que Jésus-Christ dit au paralytique : « Levez-vous, et emportez votre lit. » La piscine probatique est tout ce qui reste de l'architecture primitivo des .Tnifs à Jérusalem.
'^çmni |>n$onniff iV'\-i,rmi^^
(chant XIV.)
La nuit, environnée de nuages d'une précieuse rosée, et du souffle léger des vents, couvrait de son obscurité la terre rafraîchie; elle secouait les bords humides de son voile sur la verdine et sur les fleura. Les mortels, dans un doux sommeil, oubliaient leurs pensées, et du battement de ses ailes, le zéphir caressait leur repos. Mais le roi dn monde, toujours vigilant, siège au milieu de réternelle clarté; il tourne sur le capitaine des Fiancs un regard favorable, et, dans un songe paisible, il lui révèle ses liauls décrets.
A l'orient, non loin des brillantes portes du soleil, se trouve une porte de cristal ouverte avant les premières lueurs du joui-. Dieu envoie, par ce passage, les songes aux esprits cluistes, aux âmes piues; celui destiné au pieux P)()uillon descendit siu' des ailes d'or. Jamais aiuune vision iiOtfrit des images si belles, si riantes; les secrets du ci-A et des planètes sont dévoilés à (iodefroi; il voit, conimt*
dans un miroir, les astres et leurs mouvements ; il croit être transporté au sein de l'immensité lumineuse et resplendissante.
Le capitaine admire l'étendue, la lumière de ce lieu élevé, l'harmonie de son ensemble. Tout à coup un cavalier, entouré de brillants rayons, se présente à sa vue, et sa douce voix lui parle ainsi (i) : «Godefroi, ne reconnais-tu pas Hugues, ton fidèle ami? Refuserais-tu de l'accueillir*?
— Ton nouvel aspect, semblable au soleil dans son éclat, répond le capitaine, a troublé mes sens; je n'ai pu me rappeler tes traits. « Soudain il lui tend les bras ; trois fois il veut le presser sur son cœur; trois fois cette ombre légère lui échappe et se dissipe comme la fumée ou comme un songe **.
Hugues sourit : « Je ne suis plus revêtu d'un corps terrestre, lui dit-il ; je suis un esprit, un habitant de la cité céleste, du temple de Dieu, séjour de ses guerriers : un jour tu y auras place. — Ce jour est-il éloigné? répond Godefroi. Puissent mes liens mortels se briser à l'instant s'ils doivent retarder mon bonheur !
— Bientôt, réplique Hugues, tu seras glorieux et triomphant ; prodigue encore dans cette guerre, et ton sang et tes sueurs. Il appartient à ton bras d'arracher aux Païens l'empire de la Terre-Sainte. Tu étabhras dans ces contrées un royaume chrétien, et ton frère, après toi, en portera le sceptre (2). Mais, pour ranimer ton amour et tes désirs, écoute les chants divins, le son des lyres angéliques ; contemple ces éblouissantes demeures, ces vives flammes : la main éternelle les dirio^e et les fait mouvoir.
' Le Tasse veut designer Hugues le Grand, comte de Vermandois el frère du roi de France Philippe I*"". /'oy. la noie 8, pag. 2i.
** Ceci esi imifc pres<]tie mot à mol de Virgile. lorsque Creuse aiiparail a Enée :
Trr conatus ibi collo dare brachia circhtn ; Ter frustra lomprensa manus rf]ugit imago, Par fefibiis trnfis, \olucrique similliina somno.
(jEneid., lib. II.)
Abaisse tes regards sur ce petit globe, ajoute-t-il en lui montrant la terre; tout y est vil, même la récompense de vos peines, de vos travaux ! Combien sont étroits le cercle où vous vous agitez, la solitude où vous étalez votre faste ! Là, comme si vous étiez dans une île, la mer vous environne; cette mer, vous l'appelez Océan, vaste abîme, noms orgueilleux donnés à un étang, à un simple nKu-ais. »
Bouillon regarde, et prend à pitié ce qu'il voit; la terre, les fleuves et la mer paraissaient comme un point. La folie de l'humanité l'étonné. Faibles mortels, nous nous attachons à des ombres, à de la fumée ; nous cherchons de serviies grandeurs, une renommée obscure, et nous oublions le ciel qui nous invite et nous appelle ! « Puisque Dieu ne veut pas me délivrer de cette prison, s'écrie le pieux Godefroi, supplie-le de me montrer la route la plus sûre au milieu des erreurs de ce monde. — Tu es dans le vrai chemin, ne t'en détourne pas. Je te recommande une seule chose : rappelle le fils de Berlhold de son exil lointain. La Providence t'a choisi pour capitaine suprême d'une haute entreprise; elle a nommé Renaud ministre de tes projets. Tu occupes la première place, la seconde est à lui ; tu es la tête du camp, il en est le bras : nul autre ne peut lui être opposé. Ce guerrier, seul, triomphera des enchantements de la forêt; il donneraune vigueur nouvelle à tes troupes errantes, indécises; il détruira les formidables murs de la Cité et les armées de l'Orient.
— Oh ! combien le retour du vaillant cavalier me serait agréable! répond Bouillon. Tu sais si je l'aime, tu pénètres dans les pensées les plus secrètes, tu connais ma sincérité. Dis-moi, en quel lieu faut-il lui envoyer un messager.»* quelle proposition lui ferai-je ? dois-je employer la prière ou le commandement? Une telle démarche concilierat-elle la justice et l'honneur? — Le roi éternel te comble de ses grâces, veille sur ton pouvoir, répond Hugues; par sa volonté, tous les Fidèles te révèrent et t'obéissent. Tu ne solliciteras pas : l'aulorité souveraine ne peut sans s'a-
Tilir descendre à la prière; mais laisse-toi fléchir, cède aux premières supplications. Guelfe, animé de l'esprit de Dieu, te conjurera d'absoudre l'intrépide enfant, de lui pardonner ses erreurs, tristes résultats de sa colère. Renaud mène aujourd hui loin du camp une vie oisive et de plaisirs ; à ta voix il reviendra te prêter sa main puissante. Pierre, initié dans les mystères célestes, guidera les pas de tes envoyés; ceux-ci auront bientôt des nouvelles certaines du héros, ils connaîtront les moyens de le délivrer et de le conduire auprès de toi. Ainsi, Dieu réunira sous tes saintes bannières tes compagnons dispersés. Je terminerai ce discours par une prédiction chère à ton cœur : ton sang se mêlera au sang de Renaud; il en sortira une illustre et glorieuse lignée *. )> Hugues se tait, et se dissipe connue la fumée au souffle des vents, comme la nue en face du soleil. Godefroi se réveille: ce sonae laisse dans son àme une impression confuse de joie et d'étonnement. Déjà le jour éclairait lunivers ; le pieux Bouillon abandonne tout repos, et se couvre de sa lourde armure. Les chefs se réunissent en conseil sous sa tente ; ils délibèrent : d'autres guerriers exécuteront leurs ordres. Guelfe, l'esprit agité par diverses pensées, s'exprime le premier: « Prince, dit-il, je viens implorer ta clémence en faveur d'une récente faute. Je demande la grâce du vaillant Renaud; cette demande de Guelfe au pieux Godefroi ne peut être ni indiscrète, ni prématurée, et j'espère obtenir un pardon profita- ])ie à tout le camp. Autorise le retour du cavalier; il versera son sang en expiation de ses erreuis. Est-il parmi nous un bras plus formidable pour couper les arbres de Ihorrible forêt ? est-il une poitrine plus opiniâtre k braver les périls et la mort? Tu le verras, l'indomptable jeune homme, renverser les murailles, briser les portes, s'élancer seul sur les
* François de Lorraine, duc de Guise, issu de la rare de Godefroi de Bouillon, s'unit le 19 janvier iSiS avec Anne d'Esle, sreiir d'Alphonse II, duc de Ferrare, descendant de Renaud, d'après la jjonéalogie d'invention duTas-e.
créneaux. Pœnds à ton armée cet appui, objet de ses vœux et de ses espérances ; rends à Guelfe un neveu intrépide, et à toi-même un serviteur dévoué. Ne le laisse pas languir dans un vil repos; permets-lui de suivre tes étendards victorieux, témoins de ta valeur : sous un tel chef, sous un tel maître, il fera des exploits dignes de lui (3) ! »
Ainsi parle Guelfe; tous les guerriers, par un murmure favorable, secondent sa prière. Godefroi, comme s'il cé- <lait à une demande imprévue, s'écrie : « Je ne puis me reiiîscr à vos désirs ; aujourd'hui la rigueur se tait : la loi et la raison fléchissent devant l'assentiment général. Que Renaud revienne; plus modéré désormais, il devra réprimer sa colère, et répondre à votre espoir par de nobles actions. Guelfe, il t'appartient de le rappeler : son retour, je l'espère, sera immédiat. Choisis un cavalier, et dirige ses pas vers la contrée où s'est réfugié le fougueux enfant. >'
L'écuyer danois se lève : « J'aspire à l'honneur de ce message, dit-il à Guelfe. Pour remettre à Renaud l'épée de mon maître, je parcourrai les chemins les plus péni- !)les, les routes les plus lointaines. » Guelfe accepte avec joie l'offre de cet homme courageux; il lui donne pour compagnon le sage et prévoyant T^balde. Dès ses jeunes années, Ubalde étudiait les mœurs diverses des peuples; il avait voyagé dans les froides régions du globe, sur les sables brûlants de l'Ethiopie ; il connaissait la langue et les coutumes des nations. Plus tard. Guelfe 1 admit au nombre de ses intimes, et il lui témoigna toujours une vive amitié.
A ces deux guerriers fut confiée l'honorable mission de reconduire au camp le fier champion du Christ; Guelfe leur enjointde se rendre à Antioche,oii régnait Boémond; on croyait Renaud dans cette cité : la voix commune le disait ainsi. Pierre le Solitaire ne partage pas cette erreur ; il s'approche : « L'opinion du vulgaire est un guide infidèle, dit-il aux cavaliers; si vous l'écoutez, elle vous iU'lournera du vrai chemin. Allez près des rives d Asciilon ;
à l'embouchure d'un fleuve, vous rencontrerez un vieillard de nos amis; ayez confiance en lui, ajoutez foi à ses paroles. Ce vieillard a beaucoup vu par lui-même; je l'ai instruit de votre départ : vous apprécierez sa courtoisie et sa prudence. »
Les deux voyageurs obéissent avec respect aux ordres de l'ermite, organe du divin esprit. Ils prennent congé, et marchent en toute hâte vers Ascalon. La mer se brise contre les murs de cette ville ; Lbalde et le Danois n'entendaient pas encore le frémissement des vagues et des rochers, quand ils découvrirent un fleuve grossi par les eaux des pluies; ses ondes débordées roulaient, impétueuses et rapides comme la flèche dans les airs*. Ils s'arrêtent étonnés ; soudain un vieillard vénéi^able leur apparaît ; une longue robe de lin le recouvre, sa main agite une baguette, une couronne rustique orne son front; il remonte le fleuve, et foule d'un pied sec les flots tumultueux. Tels, lorsque les froidures ont durci les rivières, les peuples voisins du pôle se précipitent dans des traîneaux, et glissent avec confiance sur la glace immobile. Ainsi s'avance le vieillard sur ce sol liquide et agité. Les deux guerriers le regardent fixement: il les aborde.
<c Amis, leur dit-il, vous entreprenez une rude et pénible recherche; vous avez besoin surtout d'être guides. Celui que vous demandez habite une terre lointaine, inhospitalière et déserte. Oh 1 combien de travaux vous restent à faire ! quel immense espace de mers et de rivages n'aurez-vous pas à parcourir î Votre voyage s'étendra au delà même des limites de notre monde ! Entrez dans ces obscures cavernes où j'établis ma demeure ; je vous révélerai des secrets importants pour la réussite de vos projets. » Il dit, et commande aux flots de leur donner libre
* •. Ce ileiive. erril M. .le Cliàteniibriand, e>t le torrent d'Ascalon, ou un autre forrer.l plus au nord, qui n^a éle' connu qu'au temps des Croisades, selon le le'moignage de D'Anville. » (Itinéraire, part, v.)
CHANÏ XIV. 283
passage : les tlots obéissent. A droite, à gauche, les ondes se retirent, et s'élèvent comme deux montagnes.
Le vieillard prend les cavaliers par la main, les conduit sous le fleuve, au milieu des plus sombres profondeurs ; à l'aide d'une lumière faible, incertaine, semblable aux lueurs de la lune à travers le feuillage, ils voient d'immenses réservoirs; toutes les eaux de l'univers en découlent, et s'éparpillent en fontaines jaillissantes, en rivières et en lacs paisibles. Ils peuvent distinguer l'Eridan à sa naissance, le Gange, le Tanaïs, le Danube et l'Euplirate ; le Nil même ne leur cache pas ses sources inconnues. Plus bas, un ruisseau de soufre et d'argent vif se condense aux feux du soleil : le. liquide se transforme en métaux, en masses d'or. Les rives du fleuve sont semées de pierres précieuses; elles brillent comme des flambeaux ardents, et triomphent de l'obscurité de ce lieu. Là, le saphir étale son céleste azur; le diamant, la topaze, l'escarboucleétinceUent, et la belle émeraude déploie ses vertes couleurs (4).
Les guerriers s'avancent en silence ; ces merveilles préoccupent leur esprit. Enfin Ubalde élève la voix : « O mon père ! s'écrie-t-il, où sommes-nous ? Révèle-nous qui tu es, en quels lieux tu nous mènes ? Dans mon étonnement et ma surprise, je ne puis en croire mes yeux; pour moi, tout est songe et fantôme. — Vous vous trouvez, répond le vieillard, au sein de l'immense terre, féconde et productive ; jamais on ne pénètre dans cet abîme sans y être guidé par ma main. Je vous conduis à mon palais; vous apercevrez bientôt son éblouissante clarté.
« Je naquis païen, mais la bonté divine m'a régénéré dans les saintes eaux. Les maudits esprits n'ont aucun pouvoir sur mon àme ; loin de moi les charmes, les enchantements, pour évoquer le Phlégéton ou le Cocyte ! Je cherche à connaître les vertus des plantes, les secrets de la nature; je contemple et j'admire le cours des planètes. Je ne suis pas toujours au milieu de ces obscures
cavernes; souvent j'établis ma demeure au sommet du mont Carmel ou sur la cime du Liban. Là, Mars, Vénus et les autres étoiles m'apparaissent dans tout leur éclat; j étudie leur lenteur, leur vitesse, Vinfluence favorable ou sinistre de leurs mouvements. Sous mes pieds, les nuages s'amoncèlent ou se dissipent, versent la pluie ou la rosée; je suis la marche des vents, je vois la foudre et ses sillons tortueux se précipiter sur la terre; je touche les comètes et leurs globes de feux.
" Plein d'orgueil, satisfait de moi-même, je me croyais autrefois infaillible; je croyais égaler en savoir, en puissance, le maître suprême de l'univers. L'ermite Pierre m'ondoya sur les bords du fleuve sacré, il effaça les souillures de mon âme, dessilla mes yeux, et je connus alors la faiblesse de notre nature; jusqu'à ce moment solennel j'avais erré au milieu des ténèbres. L'esprit humain est à l'éternelle vérité, ce que l'œil des oiseaux de nuit est aux rayons du soleiP. Je me pris à rire de moi, de ma folie. Cependant, d'après les conseils du religieux, je poursuis ma primitive carrière de sciences et de recherches. Je ne suis plus le même homme : ma vie, mes pensées et ma volonté dépendent de l'ermite. Je me repose sur lui; il me commande et me dirige : souvent même il m'emploie à de grandes actions. Il m'a chargé de rappeler de son exil linvincible héros ; dès longtemps il m'avait annoncé votre arrivée, et je vous attendais de jour en jour. >'
Les deux guerriers s'approchent de la demeure du
* îsous avons dit que Lebrun avait non-seulement ne'glige' de reproduire l'expression, mais encore il a souvent défigure' la pensée même du poëte.En voici un exemple. Ces beaux vers du Tasse :
Conubbi allor ch' augel notturno al Soir JJ nostra mente ai rai deî primo t'ero ;
ces beaux vers, disons-r.ons, qui expriment une belle pensée, ont tic ai.TS» rendus par Lebrun : >■. Je connus alors que nos yeux, toujours faibles et i h^rio- ' criLi, ne pouvaient fixer la ^ érilé sur son Irone éternel. "
vieillard. C'est une espèce de grotte contenant de vastes chambres, d'immenses salles, ornées de toutes les richesses de la terre, des objets les plus rares, les plus précieux : on eût dit une création des arts, et non un chef-d'œuvre de la nature. Les deux voyageurs prennent leur repas sur une table somptueuse, servie par deux cents esclaves ; ils se désaltèrent dans des coupes d'argent, dans des vases d'or et de cristal : « Il est temps de satisfaire l'impatience de vos désirs, s'écrie le sage magicien. Vous savez en partie les ruses et les fraudes de l'impie Armide, comment elle parvint sous vos tentes, par quels moyens elle en arracha plusieurs guerriers, comment l'Infidèle les fit accabler de chaînes, et vous n'ignorez pas leur délivrance siu' la route de Gaza, où on les conduisait entourés de nombreux gardiens.
» Les suites de cet événement vous sont inconnues : en voici le récit fidèle. A peine l'enchanteresse se vit-elle enlever sa proie, fruit de tant d'artifices, elle se déchira les mains dans des transports de fureur. « Laisserai-je \c coupable se vanter de m' avoir ravi tant d'illustres captifs? disait-elle. Non ; il supportera lui-même les douleurs de la servitude ; il endurera tous les maux destinés à ses compagnons; et pour assouvir ma vengeance, il périra. Sa mort causera l'entière ruine des Chrétiens. » Elle dit, et sa pensée s'arrête à une odieuse machination. La perfide se dirige vers les lieux où Renaud dispersa les gardiens; l'intrépide enfant avait abandonné sa glorieuse armure, et s'était revêtu de la cuirasse d'un ennemi, pour marcher inconnu sous ce costume obscur. Avec l'équipement de l'illustre cavalier, la magicienne habille un corps sans tête, et l'expose sur les rives d'un lleuve. Des troupes de Francs devaient s'y rendre, elle en avait la certitude ; elle consultait les esprits infernaux ; ses mille espions rôdaient autour de votre camp, ils lui révélaient vos pertes et vos succès.
» A côté du cadavre, Armide place un homme intelli-
gent déguisé en berger; elle lui prescrit ses ordres, règle ses actions et ses discours. Fidèle à sa mission, le Païen parle à vos cavaliers, il les rend méfiants et soupçonneux. Leurs soupçons, leurs méfiances s'accrurent, excitèrent la sédition et les discordes : la guerre civile fut sur le point d'éclater. Bouillon, disait-on de toutes parts, avait fait tuer Renaud : on le croyait ! Des avis plus certains démentirent cette invraisemblable nouvelle. Tels furent les premiers artifices d' Armide. Ecoutez maintenant les suites de ses ruses.
') Renaud arrive sur les bords de l'Oronte, dans un endroit où ses flots divisés forment une île de peu d'étendue. Armide l'attendait au passage. Le guerrier aperçoit une colonne de marbre blanc auprès d un petit bateau ; il s'approche, et lit ces mots tracés en lettres d'or : « O pèlerin, qui que tu sois, conduit par le hasard ou par ta volonté; sache que dans cette île on trouve cachées les plus grandes merveilles ; de l'orient à l'occident, rien ne pourrait leur être comparé : traverse le fleuve si tu veux les voir. « Renaud se laisse séduire, abandonne ses écuyers, et seul, il franchit l'onde dans l'étroite nacelle. Déjà il touche la rive opposée ; son œil avide parcourt cette terre riche en fleurs, en verdure, en eaux limpides et en ombrages; cependant rien n'attire ses regards : 1 île est riante, le guerrier s'y arrête, il détache son casque, et le souffle des vents caresse son repos.
» Le bouillonnement des vagues se fait entendre; soudain Renaud dirige ses pas vers le fleuve. Une jeune fille, à la blonde chevelure, surgit du sein des eaux : ainsi se montre sur la scène d'un théâtre nocturne, une nymphe ou une déesse. Cette jeune fille est un fantôme, elle ressemble pourtant aux antiques sirènes des plages et des mers de l'Etrurie. Le ciel admirait sa belle figure, la douceur de ses accents; elle chantait :
« Joyeux enfants, vous que le printemps recouvre de son manteau fleuri, ne vous laissez point éblouir par un
rayon trompeur de vertu ou de gloire. Suivre la loi de ses désirs est la seule sagesse ; recueillir les fruits de cha que saison de la vie, est le seul cri de la nature : votre âme serait-elle sourde à sa voix ? mépriseriez-vous ses dons précieux et passagers ? La valeur, les triomphes, sont des mots dépourvus de sens, de vaines idoles pour le vulgaire; la renommée, grande illusion des orgueilleux mortels, est un écho, un songe, l'ombre même d'un songe que le moindre souffle dissipe. Vivez heureux d'une existence de délices; obéissez à vos penchants, oubliez vos chagrins, ne devancez jamais par la pensée les maux de l'avenir. Si le Ciel vous menace, s'il lance ses traits enflammés, ses foudres puissantes, restez indifférents. Telle est la sagesse, tel est le bonheur, d'après les enseignements et les conseils de la nature (5). »
>' Ainsi chantait l'impie ! Sa voix harmonieuse endort le jeune guerrier; un sommeil irrésistible ferme ses paupières: le tonnerre même ne saurait l'arracher à ce profond repos, image de la mort. Armide saisit cet instant pour assouvir sa vengeance; elle sort de sa retraite, se précipite sur Renaud, le regarde fixement; elle voit son attitude cahne, son doux sourire; immobile, elle s'arrête; sa colère fléchit, et penchée sur le front du héros, on dirait Narcisse au bord de la fontaine. Elle reçoit sur son voile l'abondante sueur du cavalier, elle tâche de rafraîchir l'air qu'il respire : ainsi est désarmé ce cœur de glace, ce cœur dur comme le diamant. Avec des roses et des lis, Armide forme de tendres, mais d'indissolubles liens ; elle les place autour du cou de Renaud, à ses mains, à ses pieds ; puis elle le pose sur son char, et l'enlève au-dessus des nues. Elle ne prend ni la route de Damas, ni celle du château entouré par les ondes; elle va cacher sa jalousie et sa faiblesse au sein de l'innnense océan, loin de tout rivage connu, où n'aborda jamais aucun vaisseau; elle choisit pour demeure une de ces îles désertes, nommées îles de la Fortune.
. Armide monte sur la cime d'un mont obscurci par les ombres ; ses enchantements mettent de la neige au bas de cette montagne, de la verdure et des fleurs à son sommet. Soudain un palais splendide surgit auprès d'un lac ; un printemps perpétuel y règne, et la magicienne dans ce lieu passe sa vie avec Renaud. Il faudra l'arracher, le courageux enfant, à cette prison reculée ; il faudra vaincre ses gardiens. Une main amie, en vous donnant des armes, dirigera aussi vos pas.
» A peine éloignés de ce fleuve, vous rencontrerez une femme d'un âge avancé, mais jeune encore de visage; vous la reconnaîtrez à ses longs cheveux bouclés, aux mille couleurs de sa robe flottante. Ce guide fidèle vous conduira sur la grande mer, avec la rapidité de Taigle et de la foudre. Arrivés au pied de la montagne, vous entendrez siffler des serpents, vous verrez des ours, des lions, des sangliers ouvrir leur effroyable gueule : en agitant cette baguette, ils fuiront épouvantés.
» Sur le haut du rocher, des périls plus menaçants vous attendent. Une fontaine y coule limpide, et invite à se désaltérer : son froid cristal recèle de funestes poisons. Quelques gouttes de cette eau rendent lame joyeuse, provoquent le rire, et ce rire précède la mort. Détournez vos lèvres de ces ondes homicides ! Craignez les perfidies des jeunes filles; fu3'ez leur voix suppliante, leur aspect séduisant; méprisez leurs regards, leurs discours, et d'un pas ferme, entrez dans le palais d' Armide. D'innombrables murailles protègent ce séjour, et forment mille détours confus; j'en ai tracé le plan sur cette carte ; avec son aide vous éviterez toute erreur. Au milieu du labyrinthe, se trouve un jardin, où le feuillage même des arbres semble respirer le bonheur ; là, sur la verdure, sont étendus Armide et le cavalier.
)) Dès que la magicienne aura quitté son amant chéri, montrez-vous à sa vue ; placez devant ses yeux ce bouclier de diamant confié à vos mains. Renaud y verra re-
lléter son image, ses vêtements efféminés : la honte et le dépit chasseront de son cœur un indigne amour. Je n'ajouterai rien à mes paroles. Allez sans crainte, pénétrez dans cette demeure impie, parcourez-en les profondeurs ; aucune puissance magique n'arrêtera vos pas, ne retardera votre course : Armide elle-même ne pourra prévoir votre arrivée, ni s'opposer à votre retour. Mais l'heure du sommeil avance, et demain, le jour doit vous trouver debout. » Il parle ainsi, et désigne aux deux voyageurs une chambre de repos; joyeux et pensifs, les cavaliers s'y rendent, et se séparent du bon vieillard.
(1) La première partie de ce chant offre un mélange de la poétique mythologie grecque sur les songes, et de la théorie chrétienne sur les révélations soudaines et spirituelles. Les apparitions de guerriers morts en combattant les Infidèles sont très-fréquentes dans les chroniques; c'était un noble encouragement pour les Croisés; plus le séjour terrestre présentait de tourments et de désolations, plus la pensée chrétienne rehaussait les magnificences du séjour céleste où l'on dépouillait l'impur vêtement de la chair; ces pieux récits ranimaient les dévouements incertains, les courages chancelants. Les vers du Tasse ont ici une pompe philosophique remarquable ; il s'élève à la hauteur de la morale chrétienne si grande, si solennelle.
On trouve dans Raimond d'Agiles un fait à peu prés semblable à celui de l'apparition de Hugues à Godefroi. «Après le siège d'Archas, écrit le chroniqueur, Anselme de Ribourgemont partit glorieusement pour une autre vie. S'étant levé le matin, il appela les prêtres auprès de lui, se confessa de ses péchés, et demanda miséricorde à Dieu et aux prêtres, annonçant à ceux-ci que la fin de sa vie était proche. Et comme les prêtres s'étonnaient de ses paroles, parce qu'ils le voyaient sain et bien portant, il leur dit : « Ne vous étonnez pas, mais écoutez-moi plutôt. Cette nuit j'ai vu le seigneur Engelram de Saint-Paul, qui a été tué à Marrah, et je l'ai vu, non point en songe, mais étant éveillé. Et je lui ai dit : Qu'est-ce donc, vous étiez mort, et maintenant vous vivez. Et il m'a répondu : Certes, ils ne meurent point ceux qui ont terminé leur vie au service du Christ. Et comme je lui demandais de nouveau d'où lui était venue son excessive beauté, il me répondit : Tu ne dois point t'étonner de ma beauté, parce qufi j'habite une très-belle maison. Et aussitôt il me montra dans le ciel une maison tellement belle, que je ne crois pas qu'il y ait rien de plus beau. Et comme je demeurais frappé de stupeur en voyant l'éclat de cette maison, il me dit encore : On t'en prépare une beaucoup plus belle d'ici à demain. A ces mots, il disparut. » Raimond d'Agiles est, de tous les chroniqueurs, celui qui nous a transmis le tableau le plus vrai, le plus exact, des mœurs des Croisés et de leurs naïves croyances ; on ne peut dire le grand nombre de visions, de songes, de pressentiments et de miracles dont il nous a conservé le souvenir. {Vid. Raimundi de Agiles, Historia Francorum. etc.. .)
(2) Le royaume chrétien de Jérusalem, fondé en 1099 par Godefroi de Bouillon, compte treize rois dans ses annales :