‹ La Jérusalem délivréeChapitre 19 sur 19 · RENAUD DANS LA FORÊT ENCHANTÉE · texte numérisé non relu

RENAUD DANS LA FORÊT ENCHANTÉE

songes les images changent soudain d'aspect, Renaud voit les membres du fantôme grandir, et. les lvs et les roses s'effacer de son visage qui devient hideux. C'est un géant immense, un Briarée aux cent bras armés ! Ses mains brandissent cinquante épées ; et, d'un air menaçant et terrible, il fait résonner cinquante boucliers. Les nymphes, transformées en cyclopes affreux, agitent des armes. Mais le héros, sans s'effrayer, redouble ses efforts et frappe le tronc. La foudre éclate, le

sol tremble; les vents el les tempêtes luttent entre eux, et L'ouragan bat le visage du chevalier, dont l'ardeur el les coups ne se ralentisseul pas. Rien ne peut l'arrêter... L'arbre est renversé, et ce n'est plus qu'un myrte. Alors, le charme est rompu, les fantômes s'évanouissent, l'air s'apaise, le ciel recouvre sa sérénité, el la forêt reprend son aspect naturel. Ce n'est plus un lieu tour à tour rempli de délices el d'enchantements formidables. Elle est redevenue triste et sombre. Le héros, victorieux, s'assure par de nouveaux essais si rien ne s'opposera désormais à ce que les Chrétiens abattent les arbres. Puis, il sourit et se dit à lui-même : « Vains fantômes, insensé qui vous redoute !... »

Bientôt il se dirige vers le camp, et l'ermite s'écrie : « Déjà ces

-ni l.\ JÉRUSALEM DÉL1VRI l

charmes terribles sonl détruits! Déjà le vainqueur rcvienl parmi nous!... Le \<>i<i ! n Et, en effet, Renaud, d'un ;iir liei 1 1 majestueux, paraît dans le lointain. Aus rayons du soleil, l'armure blanche et l'ai |. d'argent resplendissent d'un air inaccoutumé. L'armée l'accueille avec respect et le salue par mille cris d'allégn s» . Bouillon lui témoigne >;i joie et -"ii admiration, sans que personne -<>it jaloux d< éloin seigneur, <lii le jeune chevalier, suivant tes ordres, j':ii

pénétre dans ce bois redoutable. J'ai vu les enchantements el j'en ;ii triomphé. Nos travailleurs peuvent maintenant s'y rendre en toute sécurité. »

I es Chrétiens vont aussitôt choisir les arbres le plus propres à leurs des» ins. Un ouvrier obscur avait construit sans art les premii chines, mais cette fois un ingénieur plus habile leur apprend à unir les poutres Bvec de l'osier. Cet ingénieur est Guillaume, rapitain< génois. Jadis, corsaire heureux, il régnait sur les mers; maintenant, force de se retirer et '!<■ laisser <<i empire à h puissante flotte des Sarrasins, il àvail amené au camp ses matelots et leurs armes familières. Nul homme n'ég le son génie et ses connaissances dans l'art de la mécanique. Cent ouvriers exécutent, sous sa direction, les i chines mi'il m inventées. Non content d'élever les balisles, !«•- béliers cl les catapultes destinés à chasser les es du rempart, il lui

commencer une tour énorme dont les lianes, formés de poutres de Bapin, sont recouvert!) <!<■ peaux qui défendront l'extérieur contre l> tentatives d'incendie. Cette machine se démonte el se reconstruit aisi ment. S;i partie inférieure est mu- poutre taillée mi forme de béli cl destinée à battre I - murailles. Au milieu est nu pont qu'en un moment on lance et on appuie sur les murs ennemis. De -mi sein, sort

s'élève <i s'abaisse i volonté mu tour plus petite. Cent roues

soutiennent celte i.iiii.miu. machine, qui, chargée d'armes et di combattants, roule aisément >m un terrain sans asitérites. L'armée

attentive contemple ave < i, ni l'activité el l'art inconnu des

ii availleurs.

On construit eh même temps deux "autres tours sur le même modèle.

Les Sarrasins, de leur côté, observent les travaux. Placées sui les

I1"1"'- les plus élevés, leurs sei iles voient U uni r vers le camp de

nombreui convois d'armes et de sapins. Il- aperçoivent les mai lm

mais sans en distinguer la forme el la structure. Ils construisent aussi des engins de guerre el fortifient avec soin leurs bastions et leurs remparts; ils élèvent, dans les endroits les [dus faibles, de si hautes murailles, que, déjà, elles semblent délier toutes les attaques, tsnien, pour ajouter à ces moyens de défense, invente des feux d'une nature nouvelle. Le perfide magicien l'orme un infect mélange avec le soufre el le bitume [misés dans le lac de Sodome, et peut-être au sein même de ce fleuve fameux qui fait neuf fois le tour des Enfers. Cette matière inflammable doit s'attacher au visage des guerriers ennemis, et il espère se venger par les horreurs de l'incendie des outrages faits à la forêt .

Tandis que les Chrétiens se disposent à donner ''assaut et que les assiégés réunissent tous leurs moyens de défense, une colombe tra-

verse les airs et plane au-dessus des troupes jJe Godefroi. Ses ailes son» étendues, elle s'avance avec rapidité ; et, déjà, messagère mystc-

rieuse, elle abaisse son vol vers Solime... Soudain, un [auoon au

bec tranchant, b la serre cruelle, B'élance entre le camp el la \ill«'

mais ;m moment où, précipitant -.1 course, il est près de saisir el <lr

déchirer la colombe, celle-ci \.i chercher un asile sur l< - genoux <lr

Bouillon.

Le héros la reçoit et la protège; puis, en l'examinant, il découvre au boul d'un lil attaché à son cou un billet caché sous son aile. Il le prend, I ouvre el lil ce peu de mots : « Le général du Soudan d'Egypte ni roi de la Palestine, salut ! Seigneur, ne laisse point abattre ton courage. Résiste encore pendant quatre ou cinq jours. Je viens délivrer tes murailles et te rendre témoin delà ruine de tes ennemis. 0 Ce billet, écrit en langue barbare, avait été, suivant l'usage <lr l'Orient, « nulle au messager ailé. Godeupi veut rendre la colombe à la liberté mais I oiseau, inGdèle malgré lui, semble craindre <l<- retourner ven le maître dont il a trahi les secrets.

Le chef des Chrétiens convoque aussitôl ses guerriers, leur montre

le bille! et leur adresse ces paroi Vous voyez «!•■ quelle ma rc

1 1 Providence 'I ligne nous révéler les projets « 1 « * nos ennemis. Il n'< -1 plus temps, je pense, de différer. Commençons donc une nouvelle u n lative; n'épargnons ni peines ni fatigues pour franchir les rochers du côté du midi. La difficulté de l'accès nous obligera .à de plus grands efforts, mais l'examen des lieux me prouve que le succès n'est point impossible. Défendu par la nature, ce côté ;i été fortifié avec moins d< soin, et il n'est g irdé que par un petit nombre de soldats. Raymond, in iras \ donner l'assaut avec l'aide de nos machines, tandis que, <l<; |iln\;iiii un grand appareil de forces, je m'avancerai contre !"■ mur du septentrion. L'ennemi abusé croira que je dirige l'attaque prini ipali . mais ma tour mobile livr< ra plus loin un assaut imprévu, roi, Camille, posté près de moi, tu feras en même temps manœuvrer la Iroisièmi tour. » lia parlé, el Raymond, qui est assis à ses côtés, l'écoute el répond après avoir réfléchi : v Je ne voi rien à ajouter, je ne vois rien à n Ii.iik liei aux plans de Godefroi. Cependant, il serait à désirer qu'un espion adroit se rendit au camp <l<» Égyptiens, afin de nous faire connaître leurs projets, n fancrède dit .\\<>\- . c Je m'empressi di vou offrir, pour celte mission, un de mes écuyers. Il est rusé, insinuant, prompt,' résolu, audacieux il parle plusieurs langues el cliangt à sou n- son maintien, • ioi

On appelle cet écuyer; il se présente, est instruit du désir de Godefroi et de Tancrède, accepte cette périlleuse mission, et répond d'un air joyeux . « Je pars sur-le-champ ; bientôt je serai près des tentes ennemies. Je veux, en plein jour, sans être reconnu, pénétrer au milieu d'elles. Je saurai le nombre des soldats et des coursiers. Je vous rendrai compte de la force, de l'état de cette armée et des desseins de son chef, car j'espère lire dans son âme et lui arracher ses plus intimes secrets. » Et Vafrin, s'apprêtant sans retard, change de vêtements. A son col nu il agrafe une robe longue et flottante, son front est ceint du turban. Il porte le carquois et l'arc d'un Syrien. Sa tournure est celle d'un Barbare. Tous ceux qui l'entendent varier avec tant de faci lité et ses accents et son langage sont frappés d'eionnement. On l'eut cru Égyptien à Memphis et Phénicien à Tyr. Son rapide coursier imprime à peine sur le sol la trace de ses pas.

Déjà, sans attendre la fin du troisième jour, les Chrétiens ont aplani le terrain. Les machines auxquelles on a travaillé sans reLàche, même durant la nuit, sont achevées, et rien ne pourra relarder leur effet destructeur.

La veille de l'assaut, le pieux Bouillon passe une grande partie de la journée en prière, et il ordonne que ses guerriers, après avoir confessé leurs fautes, reçoivent le pain céleste. Puis, il fait avancer l'armée et les machines vers le point sur lequel il ne compte pas porter ses véritables efforts. Les Sarrasins, trompés, se réjouissent en le voyant menacer les lieux les mieux défendus. Mais, à la faveur des ombres de la nuit, il fait revenir la plus formidable des tours vers l'endroit où les murailles, moins hérissées d'angles et de saillies, offrent une plus faible résistance. Bavmond fait rouler la sienne vers la colline qui domine la ville. Camille approche la troisième des remparts, entre le nord et le couchant. Aux premières lueurs de l'aurore, avant-courrière du jour qui la suit, les Infidèles voient avec épouvante que l'immense machine a changé de place, et que les deux autres tours, qu'ils n'avaient point encore aperçues, se mêlent à un nombre infini de catapultes, de balistes et de béliers. Ils se hâtent aussitôt de ramener leurs troupes et leurs instruments de guerre sur la partie des murs que vient attaquer Godefroi. Mais le héros, songeant a la prochaine arrivée des Égyptiens, veut se garantir d'une surprise. Il appelle Guelfe et les deux Robert : « Vous resterez, leur dit-il, à cheval et aimés tandis que

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j'attaquerai les remparts. Veillez pour nous mettre à l'abri des tenta

tivea soudaines de l'ennemi du dehoi

Il dit, et «It'j.'i de trois côtés trois intrépides divisions livrent un horrible assaut. Al-.liii conduit ses Boldats el les encourage à la résistance. Chancelant bous le faix des années, le deux roi a revêtu sa cotte de mailks : il .1 saisi les .hum- dont l'usage ne lui 1 -1 plus permis depuis longtemps el tienl tête aux troupes de Raymond. Soliman Eût Èao Godefroi, et le farouche Argent au valeureux Camille, qui ;» près de lui l'illustre neveu de Boëmond. C'est ainsi que la fatalité pousse le Circassiea vers le glaive qui doit l'immoler I

Les archers commencent à lancer des Sèches empoisonnées; un nuage épais de dards obscurcit les cieux. Les machines, placées soi les murs, vomissent d'énormes quartiers de marbre el des poutres armées de fer el de têtes d'acier. Ces projectiles sont les plus meurtriers. Prompts comme la foudre, il- broient les corps <i lesarmurt des guerriers qu'ils atteignent. Les uns perdent la \u\ quelques-uns conservent à peine an reste de figure humaine. Le trait <j u t j'enfonce M 'un côté n ssort de l'autre sans b'sj rêter dans les chairs, et la mort est inévitable! Mais, au sein même de leur acharnement, li - Sarrasins m m recours à tous les artifices; ils se servent de toiles el de corps élastiques pour amortir la violence des coups. Us lancent une grêle de traits su les rangs les plus pressés, sans pouvoir ralentir la triple attaque de! assaillants. Ceux-ci, protégés par leurs machines, voient les (lèches tomber inutilement autour d'eux. Il- approchent des murailles les tours que les assiégés s'efforcent de repousst r. Déjà les ponts peuvent s'abaisser, déjà la tête de fer du bélier heurte le rempart. Cependant Renaud s'arrête incertain. 1 1 - dangi 1- lui parais Bent au-dessous de sa valeur, >i il regard comme indigne de lui d< marcher à la gloire parles mêmes routes que les autres guerriers. Il promène irds aux alentours, el songe .1 tenter l'escalade ;"• l'on

droit même où les murailles, plus fortes el plus élevées, semblent inexpugnables. Uors, ><■ tournant vers les illustres héros que guidait jadis le généreux Dudon :« <> honte I dit-il? quoil ce mur, environné par tant de bataillons, ■ -1 tranquille el sans outrage I La vraie valeui ne connaît point d'obstacle, et toutes l< - routes Boni faciles au couragel Cesl là qu'il faut marcher I Allons, <|ii' nos boucliers unis forment l.i tortue impénétrable

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Tous, à ces mots, se groupent autour de lui ; tous lèvent au-dessus de leurs tètes leurs boucliers unis et serrés. Ils opposent à l'horrible tempête un toit de fer, puis ils avancent hardiment, à pas précipités, et franchissent tous les obstacles. La solide tortue soutient le poids des ruines que lancent les Infidèles.

Bientôt ils sont au pied du rempart. Renaud dresse une échelle immense, que son bras vigoureux soulève et dirige, comme au souffle des vents ploie un flexible roseau. Vainement on l'accable de poutres, de rocs, de colonnes entières. Il s'avance, et tous ces chocs terribles n'ébranlent pas celui qui soutiendrait, sans pâlir, l'Ossa et l'Olympe. Sa cuirasse est hérissée de traits; sur son bouclier s'accumule une montagne de débris. Tandis que d'une main il garantit sa tète, de l'autre il ébranle le mur. Son exemple et son audace excitent ses compagnons. Tous, comme lui, tendent l'escalade ; plusieurs appliquent de hautes échelles; mais, ainsi que leur valeur, leur destin est différent. Les uns sont tués, les autres sont précipités. Renaud reste debout et monte ! Il encourage ceux-ci, menace les autres. Déjà il est si haut que son bras étendu peut saisir le sommet des créneaux. Une foule d'ennemis accourt et essaye vainement de le renverser. 0 prodige ! un seul homme suspendu au milieu des airs lutte contre d'innombrables adversaires qui combattent de pied ferme. Il résiste à leurs efforts, s'élève encore, se raffermit, et, semblable au palmier qui se redresse et enlève le lourd fardeau qui courba sa tête, le vaillant Renaud puise dans la lutte une nouvelle énergie... Enfin, il triomphe, il brise les lances et les piques, saute sur le mur, s'y établit, et assure le passage de ceux qui le suivent ; il tend une main victorieuse et amie au plus jeune frère de Godefroi, qui, près de tomber, arrive, grâce à son secours, le second sur le rempart.

Cependant au milieu d'autres périls, Bouillon éprouve, de son côté, des chances diverses. Là, ce ne sont point les hommes qui luttent entre eux; les machines de guerre semblent se combattre. Sur la muraille, les Sarrasins ont placé un tronc d'arbre qui fut jadis le màt d'un vaisseau. Au sommet de ce mât, est suspendue en travers une forte poutre, dont l'extrémité est garnie d'un fer acéré. Des câbles servent à la tirer en arrière, et elle se reporte en avant avec impétuosité. Telle on voit une tortue sortir la tête et la rentrer vivement sous son écaille. Cet énorme bélier frappe à coups redoublés sur la tour, dont

il ébranle et relâche à la fois loua les liens. Mais les Chrétiens lui opposent aussitôt deux faux gigantesques. Les cables sont coupés; et, tel « j i i'ii 1 1 vaste rocher que la main du temps on la colère de l'aquilon a arraché des flancs de la montagne, roule avec fracas, entraînant avec lui les arbres, les chaumières et les troupeaux; telle, dans sa chute profonde, la poutre culbute les créneaux, les arbres el les guerriers. 1 1 lour elle-même frémit et tremble; les murs sont ébranlés, et les collines mugissent. Profitant de ce succès, Bouillon redouble d'ardeur. Déjà M Be croil victorieux, quand, soudain, <lc> flammes ••! une fumée fétide l'enveloppent. Jamais les cavernes sulfureuses du mont Gibel ne vomirent lanl de feux; jamais au Bein des chaleurs de l'été, l'Indien ne \it le soleil darder des rayons aussi dévorants. De tontes parts, pleuvent des vases, des lances, des cercles embrasés. Partout bouillonne une lave ooire et sanglante. L'odeur en est infecte, on croit entendre I»- bruit du tonnerre, et la lumière du jour est voilée sous l'impur nuage. Le feu consume tout ce « ni* il atteint. Les peaux bumides <|ni enveloppent la tour la défendent vainement. Déjà elles transpirent el se tordent : et, pour peu que le Ciel tarde à la proti . les flammes \<>nt la détruire. Godefroi est au premiei rang. Il ne change pas de visage, il ne recule pas, et il excite le sèle de ceux qui versent de l'eau >ur les cuir* desséchés, afin de conjurer le désastre. Mais ce si cours \.i leur manquer, lorsque tout s coup le vent - éli ve, souffle à la rencontre fles flammes, les repousse en arrière sur l<^ toiles élevées par les Infidèles et reporte I incendie contre ceux qui l'avaient allumé. La matière liquide les saisit h les embrase. 0 glo rieux capitaine! ô mortel chéri d'un Dieu tutélairel c'est pour ii>i que combat le Ciel! Les vents, dociles à ta \"i\. accourent au son de les trompettes! Mais l'impie Ismen, qui voil ses propres armée tourner contre lui, tente de nouveau la puissance «lr son art trom peur; il espère soumettre Si ses l"i- la nature et les vint- ennemis. Exposé h tous les regards, il se montre sui le rempart. \ ses cotés, sonl deux magiciennes, ses dignes compagnes. En voyant ses yeux louches et sinistrés bs barbe épaisse et souillée, on dirait Caron ou !<• dieu des Enfers au milieu des Furi< -. Déj i on l'entend murmurei paroles qui font trembler le Coi yti 1 1 le Phlégéton, déjà l'aii se trouble et le soleil se couvre de nuages sombres... \l"i- un immense rocher, happant «!»• la plus grande tour, tombe sur le groupe hideux, qu'il

écrase, et dont il confond le sang et les débris. Ainsi les monstres sacrilèges sont broyés comme le grain sons la meule pesante. Leurs âmes impies quittent en gémissant le séjour de la lumière, et

vont rejoindre les esprits infernaux an milieu des ombres éternelles. Puisse cet exemple apprendre aux mortels à respecter le vrai Dieu !

Dans cet instant, la tour, sauvée de l'incendie, s'approche; déjà, le pont peut s'appuyer sur le rempart. Mais Soliman accourt et tente de briser l'étroite voie. Il frappe à coups redoublés... Peut-être ses efforts seront-ils heureux?... Soudain paraît et sort des flancs de la première une autre tour dont la masse surpasse les plus hauts édifices. A cette vue, les Sarrasins sont immobiles de stupeur ; la ville et les murs sont dominés par les assiégeants. Néanmoins, l'intrépide Soudan résiste sans quitter son poste aux traits qui l'accablent. Il ne désespère point de couper le pont, et encourage par ses cris les guerriers intimidés.

Alors l'archange Michel, invisible pour tous, apparaît à Godefroi. li est couvert de la céleste armure dont, l'éclat efface celui du soleil :

512 LA JÉRUSALEM DÉLIVR1 I

« Voici l'heure, dit-il, où Solime Bera délivrée «I une s< rvitude cruelle ' pje ferme poinl tes yeux éblouis h vois les secours que t'accorde le Tout-Puissant! Regarde la milice innombrable des immortels qui remplh !<•- plaines de l'air. Dès que j'aurai dissipé l«- nuage épais qui enveloppe tes sens, tu pourras, <l u moins pendanl quelques ni<>i,,,iï i - , contempler en lace ces purs esprits el soutenu les splendeurs ,1,. |,iii parure divine!... Reconnais ceux qui combattirent pour le Christ, ri dont les âmes habitent les Cieux. Ils B'armenl pour loi el viennent partager la gloire de ton illustre victoire. Ces tourbillons de poussière, ••clic épaisse Fumée, ces raines entassées !<• cachent Hugues, qui cherche ;'i saper 1rs fondements des murs ennemis. Voilà Dudon qui, le 1er et la flamme ;'i la main, attaque la 'porte ilu septentrion; il distribue des armes aux combattants, exhorte les un-, dirige les autres, plante des échelles ri les affermit. Celui que tu aperçois sur la colline, la couronne entête, revêtu de ses ornements pontificaux, est l<' bienheureux évêque Adhémar : il prie pour voua h vous bénit. Porte plu- haut encore tes regards et vois toute l'armée céleste réunie. Le béros di dors un nombre infini d'angi - i tssem

blés en escadrons épais, sur trois rangs, en ordre de bataille; il- for ment trois cercles, dont le centre est commun, et qui s'étendent el grandissent en s'éloignant. Les plus grands enveloppent les plus petits. Godefroi troublé baisse ses paupières, puis il les relève; mure spectacle auguste a disparu. Aiors, reportant ses regards sur son armée, il \«>it que de toutes parts la victoire se déclan en sa faveur. I ne multitude de héros se sont élancés sur les pas de Renaud, et déjà une foule de Sarrasins tombent immolés. La pieuse impatience «le Bouillon s'indigne d'un plus long retard. Il prend la redoutable bannière des mains de celui qui la porte, et B'avance le premier -m le poni. Soliman l'arrête au milieu de sa course el lui dispute le passai et bientôt sur cet étroit sentier, d'illustres guerriers se signalent par un petit nombre ilr coups. - Je veux me sacrifier pour votre salut, s'écrie le Soudan; amis, rompez, brisez ce pont derrière moi. Je i h i ii seul, mais je ne serai poinl une proie facile pour l'ennemi ' ■■ I pendant, à la me de Renaud qui accourt, chassant devant lui les Sai i;i-ui- épouvantés de son aspect terrible, il se 'lit Qui lerai-je? n quoi bon perdre i< i la vie sans utilité pour notre eau» » Et, volant i h défense d'un autre point, il livre le passage ;'t Godefroi, <pii le

suit d'un air menaçant et plante enfin sur les murailles le saint étendard de la Croix:. La bannière victorieuse se déploie fièrement, roule

et ondoie au souffle des vents qui semblent l'agiter avec respect. On dirait qu'elle réfléchit une plus vive lumière, et que les dards et les flèches s'écartent ou retournent en arrière. Jérusalem et les collines s inclinent et la saluent avec joie : l'armée chrétienne pousse un grand cri en signe de victoire ; les monts retentissent et répètent ces sons éclatants.

Tancrède, au même instant, triomphait de la résistance du Circassien. La tour avait à peine accroché son pont au rempart, que le héros s'y était rapidement élancé et avait arboré son étendard.

Mais, vers la partie des murs situés au midi, où Raymond combattait le roi de la Palestine, les Gascons n'avaient pu encore approcher leur tour de la muraille. Là se trouvait l'élite des troupes d'Aladin, et la défense y était obstinée. D'ailleurs, sur ce point plus faible, on avait

placé un plus grand nombre de machines de gui rre. Puis, les chemins étaienl difficiles, el la tour, malgré les plus habiles efforts, était retardée dans sa marche par la nature même et les accidents du terrain. Tout à coup, les cris des vainqueurs frappent .1 la fois les oreilles des assiégés el des Gascons. Uadin 1 1 le comte il<- Toulouse s'aperçoivent que la ville esl forcée «lu côté de la plaine, et Raymond s'adressanl

aux siens : « C pagnons, s'écrie-t-il, Jérusalem • -i prise et ces Infi-

dèles nous résistent encore! Serons-nous les seuls à n'avoir point pari j cette glorieuse victoire! » Mais AL. lin. désespéré, cède à -"ii tour et se retire dans la forteresse, <>ù il peut encore se défendre.

Alors toute l'armée victorieuse entre à la l"i-. el par les portes >t

pai les brèches. Tout ce qui résiste est ouvert, abattu, détruit, brûlé.

Le fer seconde la vengeance. Le carnage 1 1 l'horreur, compagnons

Bdèles de la mort, marchent avec elle. El l'on voit des ruisseaux de

. rouler des cadavres et des mourants

Tancrède triomphe du terrible Argant. — La citadelle

sert de refuge à Aladin. — Herminie charge Vafrin d'un important message. — Elle revient avec lui ; et, sur le chemin, ils trouvent Tancrède mourant. — Herininie panse les blessures de son amant. — Godefroi est instruit des embûches que les Infidèles préparent contre lui.

- - - JbJ? éjà la mort, la prudence ou l'effroi ont fait cesser la résistance des Infidèles. Argant, resté seul, défend avec opiniâtreté les remparts envahis. D'un air toujours intrépide et assuré il fait face aux ennemis qui l'environnent. Le trépas est pour lui moins à craindre que la fuite.

Tancrède, qui survient, le presse plus que tous les autres. Le Circas sien le reconnaît à ses coups et à ses armes dont il a fait l'épreuve. C'est bien cet adversaire qui s'est déjà mesuré avec lui et qui, après avoir juré de recommencer le combat le sixième jour, manqua à sa promesse. « Tancrède, lui crie-t-il, voilà comme tu tiens la parole ! Tu reviens enfin reprendre la lutte, mais tu reviens tardivement et

3|fi LA IÉR1 SALEM DÉLIVRÉE,

bien aecompagné. Soit, j"\ consens; je veux, poui la seconde f"i-, le faire connaître la force de mon bras! Cependant tu n'es plus, à mes yeux, qu'un \il fabricant de machines!... Vainement tu te feras un bouclier "!<• tes soldats!... En vain, pour te sauver, tu inventeras de nouvelles ruses 1 1 de nouvi !!<•- armes, raillant assassin de femn Tu n'éviteras pas la mort que cette main te destine! • 4 ce discours, Tancrède répond avec un dédaigneux Bourire: a Mon retour te parail tardif; bientôt peut-être tu trouveras «pul fui trop prompt!... Bientôt tu désireras que les. Alpes el la mer fussent entre nous I Tu apprendras que la faiblesse ou la crainte n'onl poinl causé mon absence... Viens donc à l'écart, terrible pourfendeur de géants el de héros; l'assassin des femmes te déflel » Et, se tournant vers les Biens, il arrête leurs coups, a Cessez, leur dit-il; cessez de le menacer!... Il est mon ennemi |plu- encore que le votre, el ]<■ <l<>i> dégager un ancien serment qui nous lie! — Allons, reprend le farouche Cir< iss b, viens seul ou compagne; choisis un lieu solitaire ou exposé aux regards, prends l'avantage <i laisse-moi les difficultés du terrain... Peu m'importe!.., Désormais je m'attache ;i tes pas '... »

Le défi ainsi porté et accepté, tous deux s'éloignent de concert pour terminer leur grande querelle. La haine même qui les anime, cette haine sans bornes, les i ngage à s< prêter une mutuelle protection. Tancrède brûle du généreux désir d'obtenir une nouvelle gloire en immolant le Sarrasin el son àme ne serait poinl satisfaite, si une seule -nulle de ce sang odieux était versée par une autre main. Il couvre Irgant de son bouclier; et crie de loin à ceux qui s'avancent • Ne le frappez pas! » Enfin, il l'arrache à la furie des vainqueurs. Us sortent de l'enceinte de Sion, laissent derrière eux les tentes <l>- Chrétiens, et, par un chemin tortueux, par des - ntiers obliques, il- se rendent dans une étroite et sombre vallée <]ut > des collines environnent. Li ils s'arrêtent. Ce lieu semble lait pour des chasses ou pour nn combat. Irgant se détourne et promène un regard triste sur Solime désolée, rancrède B'aper< "ii qu'il n'a point «I»' bouclier et jette le sien : « Quelles pensées t'agitent? lui ilii-il ensuite. Seraù-ce le pressentiment <|ii«' tu touches à ta dernière heure?.. • Si lu te laisses aller à cette faibli

il est trop tard! Je songe, ré] I irgant, au sort de cette \ill«'

antique, naguère reine superbe de la Judée, el qui maintenant est humiliée et détruite!... J'ai fait d'inutiles efforts pour empêcher sa ruine

fatale; et ta vie, que le Destin nie livre en ce moment, est un bien faible adoucissement à ma vengeance! » Il se tait; tous deux se rapprochent, mais avec prudence : car ils savent quelle est leur valeur ! Tancrède est svelte et agile, tous ses mouvements sont pleins d'adresse et de légèreté. Il se baisse, tourne autour de son ennemi, se ramasse et cherche à écarter le fer pour se faire jour. Le gigantesque Circassien se dresse de toute sa hauteur et le surpasse de toute la tète ; il montre une égale habileté, mais ses efforts ont un but différent. Sans cesse il étend les bras et cherche à joindre, non pas le for, mais le corps de son adversaire, qui redouble ses feintes. Sans cesse Argant dirige la pointe au visage. Il menace, et pourtant, toujours sur ses gardes, il se tient prêt à parer les coups furtifs et imprévus. Ainsi, dans un combat

naval, lorsque les vents ne troublent point la surface des mers, on voit deux vaisseaux d'inégale grandeur lutter avec un égal avantage. Si l'un surpasse l'autre en puissance, celui-ci se défend par la rapidité de ses évolutions ; il tourne et se retourne de la poupe à la proue : et, quand il s'approche, il semble devoir être écrasé par le seul poids du colosse immobile. Tandis que le chevalier essaye de s'ouvrir un passage en détournant le fer, le Circassien lève son épée et en porte la

518 l.\ li RUSALEM l>l I IVRI I

pointe aux \< ux : Tancrède veul parer, mais H n'i si pas assez prompt, el le glàivi . qui s'abaisse avec rapidité, le blesse au Banc. A cette tut Argant lui crii : « Le spadassin est vaincu par son art! » rancrède, excité par la honte el la colère, change aussitôt son attaque. Dans l'ardeur de vengeance qui l'anime, la victoire trop lente lui semble uni défaite. Ci i avec son épée qu'il répondra aux insultes du Barbare. H pousse droit à la visière ; Arganl m m rabattre le coup, el le Chrétien peul enfln lier le Ici-. Alors il avance vivement le pied gauche, saisit le bras droil de l'Infidèle, ri lui l'ait au côté une blessure mortelle. « Tiens, lui <lit il. voilà la réponse 'lu spadassin a son vainqueur! ■ Le Sai rasin frémissant se débat et B'agite >au> pouvoir retin r -<>u bru captif. Uors il abandonne son cimeterre, qu'une chaîne tient suspendu, ci -. précipite sur son intrépide ennemi. Tous deux se saisissent et si -iin ut de toutes leurs forces. Tour à tour il- se secouent et s'ébranlent. Telles furent les étreintiH d'Alcide, el ses efforts ne furent ni plus grands, ni plus terribles, lorsque, sur l'arène brûlante, il corn battait et pressait dans ses bras un immense géant... Les deux adversaires roulent ensemble sur la terre. Le Circassien, soit adressa hasard, a son bras droit libre, tandis qu'il lient sous lui le bras du héros. Celui-ci voit l<' péril, et parvient à Be dégager. Il es! debout, el -"ii ennemi, plus lent à se relever, reçoit u\\ coup affreux... Sem blable au pin superbe <|iu redri sse aussitôt sa tète un moment courbée par l'aquilon, le Sarrasin lève un front allier: et, près de succomber, -"ii courage n'en devient que plus sublime. Alors il continue, avci

ii i- d'art, un combat désormais plus horrible. Le sang du chevalii i

s'échappe aussi par plus d'une blessure, mais celui d'Arganl coule à grands Dots, et, telle qu'une flamme qui s'éteint faute d'aliments, sa lun ur s'épuise < n même temps < |i •• w I il que

le bras affaibli du Circassien ralentit ses coups, cl la colère expire en son cœur magnanime. Il re< ule en arrière et dit ivi c bonté : « C< victoire, vaillant guerru r, avoue ta défaite... lu es vaincu, sinon par moi, du moins par la destinée. Je \\f recherche point l'orgueil >tu triomphe, je n'ambitionne | •< • ■ 1 1 1 les dépouilles, el j'- ne me réservi aucun droit sur toi. »

Ci | les ont réveillé toute la furie de l'Infidèle. « Eh quoi ! s'écrii i-il, déjà tu oses !>• vantei de ta victoire el proposer une I chelé à Vxgant!... Use de la fortum . |i m tremble point encore, •! je u<

laisserai pas ta témérité sans châtiment. » II dit; et, comme le flambeau qui, près de finir, jette en mourant une plus vive lumière, il retrouve, dans sa colère, sa vigueur expirante et ses forces perdues; il veut, par une fin glorieuse, illustrer ses derniers moments. Il saisit son épée à deux mains et porte à Tancrède un coup que le héros ne peut parer. L'acier s'abat sur l'épaule, descend le long des eûtes et laisse sur son passage plus d'une trace sanglante. Si le chevalier n'est pas saisi d'effroi, c'est que son cœur intrépide est inaccessible à cette faiblesse. En vain le Sarrasin veut redoubler ce formidable coup, sa rage se consume en efforts inutiles. Tancrède est sur ses gardes; il se jette de côté et l'évite. Alors Argant, entraîné par sou propre poids, tombe la face contre terre sans pouvoir se relever. Tu succombes ainsi, brave guerrier ! trop heureux encore que ton adversaire n'ait pas à se glorifier de ta chute. Ce rude choc a ouvert ses plaies béantes ; le sang ruisselle, et pourtant, un genou en terre, appuyé sur sa main gauche, il se soulève et essaye toujours de se défendre. « Rends-toi, » lui dit le généreux Tancrède qui suspend ses coups. Mais Argant le blesse perfidement au talon, et ne cesse pas de le menacer. Alors le héros s'écrie plein de courroux : « C'est ainsi qu'un traître abuse de ma compassion ! » Et il lui plonge à plusieurs reprises son épée dans la visière et partout où la pointe trouve un passage. Le Circassien expire connue il a vécu, sans peur et toujours menaçant. L'orgueil, la haine et la férocité éclatent encore dans ses derniers mouvements et dans son dernier soupir.

Tancrède remet son qtée et rend grâces au Seigneur de ce triomphe glorieux. Mais cette sanglante victoire a épuisé ses forces, et il craint de ne pouvoir supporter la fatigue du retour. Cependant il s'éloigne et se traîne péniblement dans le sentier qu'il a déjà suivi. Bientôt il ne peut plusse soutenir; ses efforts ne font que l'affaiblir. Il s'assied sur le sable et s'appuie sur sa main qui tremble comme un frêle roseau. Alors les objets semblent tourner autour de lui, et le jour parait s'obscurcir; enfin il s'évanouit, et, dans cet état, on ne peut distinguer le vainqueur du vaincu.

Pendant ce duel, que la haine des deux rivaux a rendu si furieux. la colère des vainqueurs remplit Solime et s'exerce sur un peuple criminel. Qui pourrait retracer le tableau douloureux de cette cité prise d'assaut! Quel récit pourrait redire ce spectacle atroce et lamentable !

Partout le sang et le carnage, partout des monceaux de cadavres! Ici, les blessés i ntass< s av< c les morts. I à, des mourants étouffés sous des corps sans sépulture. Phis loin, des mères échevelces <t en pleurs fuient tu pressanl leurs lil> contre leur -<in. tandis que des soldats, chargés de butin el il»- dépouilles, traînent des vierges par les cheveux...

Vcra l'occident, sui le chemin qui conduit •> la plus haute des col lines où est bâti le i< mple, h\ naud, tout dégouttant de sang emu n i court 'i culbute les Sarrasins. Son courroux ne frappe que les jm riers armés, mais il les égorge. I casques el les boucliers ne son qu'un faible secours, el les plus heureui »cnt ceux-là qui, nus et san défense, sont indignes de ses coups. $011 regard, sa voix forjnidablc mettent en mite ceux qui n'ont ni glaive m courage. 0 prodigieux : iploils ' < omme ce héros sème loui r lour la menace, le méprit el l< trépas! Peuple el combattants fuient devant lui, cl tous courent def

.'.in., i - ilillti . ni .

CHANT XIX. g21

Une troupe assez nombreuse de guerriers s'était retirée, avec une partie du peuple, dans ee temple brûlé, rebâti tant de fois, et qui porte encore le nom de Salomon, son premier fondateur. Jadis l'or, le cèdre et les marbres précieux ornaient ses murs. Moins riche maintenant, et couronné de fortes tours, il est fermé par des portes de fer. Renaud arrive près de ces hautes murailles, où se presse une foule immense. Les portes sont fermées, et Ton voit de grands préparatifs de délense.

Deux fois, d'un regard terrible, il mesure la hauteur des remparts: deux fois, pour chercher une étroite route, il en fait rapidement le tour. Tel que le loup ravisseur, qui, vers le déclin du jour, erre traîtreusement auprès d'une bergerie ; altéré de sang, la faim qui le dévore stimule sa fureur et ses instincts féroces : tel Renaud examine tous les abords pour découvrir un passage quel qu'il puisse èlre, facile ou escarpé. Enfin, il s'arrête sur la grande place; et les malheureux assiégés peuvent voir, du haut de leurs créneaux, les apprêts de l'attaque.

Près de là reste à l'abandon une poutre énorme destinée à quelque usage inconnu. Les antennes des plus grands navires de la Ligurie ne l'égalent point en force et en longueur. Renaud, d'un bras que nul poids ne saurait faire ployer, la brandit comme une lance, heurte la porte principale, et cherche à l'enfoncer par des coups redoublés. Le marbre et le 1er ne peuvent résister à ces chocs puissants et répétés. Les gonds retentissants sont arrachés, les chaînes sont rompues, et les portes s'écroulent enfin. Le bélier, le canon lui-même cpii foudroie et tue, ne produiraient point des effets plus désastreux. Par cette voie qui leur est ouverte, les Chrétiens se précipitent comme un torrent. Renaud les seconde. Ce superbe édifice, qui fut autrefois la maison du Seigneur, est le théâtre d'un affreux et funeste carnage. 0 céleste justice ! plus tu es lente à frapper, et plus tu te montres terrible pour les coupables ! Les décrets mystérieux de la Providence allumèrent dans des cœurs généreux la colère qui les rendit cruels, et c'est avec le sang des Infidèles qu'ils lavent les souillures du saint lieu si souvent profané.

Cependant Soliman se retire dans la tour principale, appelée la tour de David. Ce qui reste de guerriers y accourt, en ferme tous les accès et s'y barricade. Aladin s'y réfugie; et, à sa vue, le Soudan s'écrie:

522 LA H.lii SALEM DÉLIVRÉE.

\ .i.in.l roi, viens chercher on asile dans cette redoutable

torii i • sse. Ta \i<' el ton empire peuvent encore échapper aux coups di L'ennemi. — Hélas ' répond ÂJadin, la furie des Bai ban - ai rache • etle i ité «l«- ses fondements; ma puiss mce est anéantie ' J'ai vécu, j'ai régné I Je n'ai plus d'existence, el mon empire n'esl plus. Nous pouvons dire maintenant : Le dernier jour, le jour inévitable est enfin arrivé ! Nous Avons vécu !... A ces paroles qui !<■ remplissent de douleur, Soliman répond : « Qu'est devenu ton ancien courage?... Le Destin contraire I m ut nous enl< ver notre puissance : mais nous restons maîtres de notre bonneur! Notre honneur esl sauf '! Viens ici reposer tes membres que la fatigue accablé. » Il dit, el décide le vieux roi à se défendre «I ins la tour. Alors il saisit ;'i deux mains une masse d'armes garnie <l<- fer, suspend .1 son côté sa fidèle épée; puis, se plaçant courageusement i l'entrée de l'édifice, il s'oppose au passage des Chrétii ns. Il porte di - < • n 1 1 >- furi( ui el mortels, el culbute ceux qu'il ne Loi pas. I 1 \u<' <!•■ cette formidable massue écarte tous les guerriers. Eu ce moment, l'intrépide comte de Toulouse arrive suivi 1 l'une troupe d'élite : il s'avance au-devant du péril; ri. sans s'eflrayei de la pesanteur •!<■ tels coups, il attaque, mais en vain, !<• Soudan. Celui-ci, plus beureux, l'atteint au visage, 1 1, sous le poids de l'énorme masse, le vieillard palpitant, les bras ouverts, reste étendu mr la poussière. A cette vue, lesassi< bannissent leurs .il. hum- el sentenl renaître leur ardeur. Les Chrétiens sont repoussés ou périssent au pied des mur-. Soliman, qui \"it l!.'\iiiiiihI évanoui but un monceau de cadavres, crie à ses -* »1 « ht t - : 1 Emparez-vous de ee captif, el apporte2-le dans la tour! »

II- s'élancent pour exécute] ses ordres, mais nul des Chrétiens ne consent à laisser son chef au pouvoir de l'ennemi tous volent A N défense, 'i le combat s'engage, rurieux d'an coté, ardent de l'autre. Quel i'Iu- noble prix d'une grande lutte I... Les uns veulenl sauvei la M<' el la liberté de leur illustre chef, les autres espèrent les lui ravin L'acharnement du Sun. I. m aurait fini par triompher de la résis lance des Chrétiens. Déjà, pareille à la foudre, -.1 massue a brisé les boucliers !<•- plu- épais el leacasques les- mieux trempés, lorsqu'un

m- immense arrive soudain aux Fidèles. Des deux wHés oppi se précipitent au même instant Godefroi el Renaud. Quand le vent frémit, quand le tonnerre gronde m milieu »!<■ l'éclair flainboyant, le berger, inquiet à la vu< des nuages qui envahissent le ciel, quitte

les pâturages, ramène prudemment ses troupeaux et cherche un

pour les mettre à couvert; ses cris et sa houlette guident leurs pas, il les pousse en avant et presse les plus paresseux. Tel, à l'aspect de l'effroyable tempête qui le menace et au bruit strident du choc des armes, Soliman fait rentrer ses soldats dans L'intérieur de la forteresse. Il tient tète encore, ne s'éloigne que le dernier, et, lors même que la réllexion l'oblige à céder au péril, il conserve un air audacieux. La herse est à peine abattue, que, déjà renversant les obstacles et les retranchements, Renaud parait! Rien ne l'arrête; il brûle de vaincre un guerrier cjui jusqu'alors n'a point eu d'égal: il veut

abri

tenir le serment, qu'il n'a point oublié, de donner la mort au meurtrier du prince des Danois. Sans doute, en ce moment, son invincible bras eût emporté d'assaut des murs inexpugnables, et le Soudan n'eût point échappé à un terrible adversaire : mais déjà l'horizon se couvrait dévoiles obscurs; et Godefroi, faisant sonner la retraite, s'établissait dans la ville et se disposait à recommencer l'assoit au lever du soleil.

LA il l;l SA1 ! M DÉLIVRÉE.

Le front radieux, il dit à ses guerriers : « Le Tout-Puissanl a fovorisé nos armes; le plus difficile est accompli, et dous pouvons sans crainte achever notre ouvrage. Demain nous enlèverons cette forteresse faible e1 dernier espoir des Infidèles. Maintenant, la pitié nous commande ie prendre soin des blesséf el des mourants. Ailes dww el sauva ceui qui, au prix de leur Bang, viennent de conquérir pour nous cette noble patrie. Remplissez un pieui devoir, plus digne des soldats du Chrisl que le désir de la v< ng< ance el du pillage. Nos yeux, hélas! n'onl vu en ce jour que trop de massacres el trop d'avidité!

Mettez un terme à lanl de cruautés el de rapines! t)"<- la ti -

pette proclame ma défense! - Alors il se rend près du comte de Toulouse, qui avait repris Bes sens et faisait entendre quelques plaintes.

Soliman, comprimant sa douleur au fond de son àme, montre toujours l.i même ardeur i exhorte les siens, a C pagnons, - >■< ne-t-il,

tant qu'un reste d'espoir brille encore, ne vous laissez point accabler par les dédains du sort. La crainte vow abuse et vous présent le mal plus grand «|u*il ne l'est en réalité. L'ennemi, vainqueur d'une lâche populace, n'est maître que des brèches et des maisons. Cette forteresse esl à 1 1 « * * i — la Cité est tout entière dans vos cœurs et dans vos mains invincibles. Le monarque est sauvé, et ses plus bi sujets, échappés au trépas, Boni près <!<■ lui. Cette lour élevée nous offre de puissants moyens de défense! Que nous importe, si les Chré liens cueillent de \.iin> trophées dans cette ville que ndus leur abandonnons, pourvu que le résultat de la 1 1 ■ 1 1 « - leur soil fatal ' IU succomberont, j'en ;ii la certitude. Insolents dans le bucccs, il vont se livrer au meurtre, au pillage <\ à de honteuses débauches. Puis, surpris .m milieu des ruines, du i irnag( 'i du butin, ils seronl facilement égorgés par l'armée d'Egypte qui arrive el ne peul être loin J D'ici, nous dominons les principaux édifices nous pouvons avec nos ma chines, lancer des piern - el des dards sur nos ennemis el leur interdire l'accès <ln tombeau de ce Dieu qu'ils adorent, n Par ce discours, il cherche à rendre l'espérant guerriers el a relever letu cou-

i ige abattu.

tandis que ces événements s'accomplissent, Vafrin erre .m milieu des innombrables bataillons égyptiens. Choisi pour celte mission périlleu i , il était parti m cou» lier du -<>l< il 1 1, dans sa course noclurm .

il avait mystérieusement suivi des routes solitaires et écartées. L'Aurore matinale n'était point encore sortie des portes de l'Orient, que déjà il laissait derrière lui les murs d'Ascalon; et le soleil avait parcouru la moitié de sa carrière, quand il découvrit l'armée ennemie. Sur des tentes sans nombre s'agitent, au souffle des vents, des étendards rouges, bleus et verts. Il entend mille langages différents; un bruit immense de tambours, de cymbales et d'instruments barbares, se mêle aux cris des chameaux, des éléphants, et aux fiers hennissements des coursiers. On dirait que là sont rassemblées toutes les forces de l'Afrique et de l'Asie.

Vafrin examine d'abord la situation du camp, son étendue et les retranchements dont il est entouré. Puis, sans déguiser son arrivée, il s'avance par le chemin le plus direct, et entre par la porte principale. Toujours hardi et assuré, il questionne avec adresse et répond avec sang-froid. Il pénètre partout, compte les issues, les places, les tentes, les chevaux et les guerriers : il voit leurs armes et leurs exercices ; il sait leur manière de combattre ; il s'informe du nom des chefs. Bientôt, osant davantage, il espère connaître et découvrir une partie des desseins secrets des généraux. Enfin, à force de ruses et d'intrigues, il se ménage l'accès de la tente d'Emiren. La toile déchirée laisse à la voix et aux regards une ouverture qui est précisément en face de l'endroit le plus retiré. Là, se tient le chef suprême; et une oreille attentive peut aisément entendre du dehors tous ses discours. L'écuyer s'approche de la tente comme s'il eût été chargé de la réparer. Il aperçoit le lieutenant du Calife couvert d'une armure ; un manteau de pourpre flotte sur ses épaules, sa tète est nue : il s'appuie sur une javeline qu'il tient à la main. Ses yeux sont attachés sur un guerrier gigantesque dont l'aspect est cruel et farouche. Vafrin écoute, et son attention redouble quand il entend prononcer le nom de son général. « Tu es donc sûr de donner la mort à Godefroi? dit Émiren. — J'en ai la certitude, répond le Barbare, et je ne reviendrai que vainqueur. Mon liras sera plus prompt à le frapper que ceux des autres braves qui ont juré de seconder et de faire réussir mon dessein. La seule récompense que je te demande, c'est de pouvoir élever dans le Caire, avec les dépouilles du vaincu, un trophée sur lequel seront gravés ces mots : « Voici les armes du chef franc qui « ravagea l'Asie. Ormond les lui arracha en lui ôlant le jour, et il

LA il l;i SALEll l'I.LI\l;l i „ les a suspendues ici pour que le souvenir de m victoire passât ras . races futures. — Notre magnanime monarque, reprend Emiren, ne laissera peint sans honneur un à grand exploit. Ton »œo sers

rempli, el le Calife \ joindra encore <!•• justes récompenses. Hàte-toi donc d'aller préparer les armes simulées, car le jour du combal approche. — Ces armes sont déjà prêtes, « réplique Ormond.

Tous deux se taisent Vafrin, interdit el troublé, cherche quels peuvent éln ces déguisements, quelles sont ces armes. Il se perd en vaine* conjectures et se retire. Durant la nuit, l<- sommeil ne fient

point calmer l'agitai le sa sens >\ lorsqu'au levei du jour, le

camp matinal déploie ses bannières, il suit l'armée, s'arrête ave< elk el parcourt les lentes pour obtenir quelques lumières. Il |u--«' non loin 'lu pavillon fastueux où Armidc est assise au milieu d'une < ■ >ni brillante de dames el '!>■ guerriers. Absorbée dans ses rêveries, « -I I « ■ semble soupirei et gémii sa tête repose dans -.1 main d'une blancheur éclatante ses yeux, pleins d'amour, sont abaissés vers la terre. '•m ne saurait dire si elle verse des pleurs mais ses humides pan-

pières sont chargées de perles liquides. Le fier Adraste est assis en lace (Telle. Immobile et sans voix, il fixe sur l'enchanteresse des regards avides et brûlants. Tissapherne, dévoré de désirs et de jalousie, les considère tour à tour ; son visage mobile se colore, tantôt de dépit et de rage, et tantôt d'amour. Altamore se tient à l'écart, au milieu d'un cercle de femmes. Il ne se laisse point aller aux transports passionnés, mais il dirige des regards étudiés, tantôt sur la main d'Armide, tantôt sur son beau visage. Parfois, épiant des charmes plus secrets, il contemple avidement cette gorge amoureuse que laisse entrevoir une gaze infidèle. Armide lève les yeux; une douce sérénité reparaît sur son front, et le sourire traverse comme l'éclair le nuage de sa douleur : « Seigneur, dit-elle à Adraste, en songeant quelle est votre vaillance, je sens que mon àme est soulagée du poids qui Taccable. Ma colère est moins vive dans l'attente d'une vengeance assu* rée, et qui ne peut tarder à s'accomplir. — Ah ! par le Ciel, reprend l'Indien, renais à l'espoir; bannis tes ennuis et ta tristesse! Bientôt à les pieds roulera la tète de l'impie; bientôt, si tu le préfères, mon bras le traînera dans le cachot que lu auras désigné... Je tiendrai mon serment. »

Tissapherne V écoute en silence, mais la rage est au fond de son coeur. Alors, Armide tourne vers lui un tendre et long regard. — « El toi, seigneur, lui dit-elle, que me promet ton zèle? — Moi, répond le guerrier avec ironie, je suivrai d'un pas timide et de loin ce héros si valeureux et si terrible! —En effet, reprend l'Indien d'un ton amer, tu hésiteras devant une pareille lutte, et tu ne me suivras que de loin! » Tissapherne secoue sa tète altière et s'écrie : « Que ne puis-je te montrer à l'instant ce que j'ose! Que ne puis-je ici même tirer l'épéel On verrait bientôt qui de nous deux est le plus prompt k braver le péril. Je ne crains ni ton courage, ni le vain bruit de tes exploits; je ne crains que le Ciel, et cet amour qui me consume: » 11 dit, et déjà Adraste s'élance pour le défier. Mais Armide, arrêtant cette querelle, leur adresse ces paroles : « Nobles héros, voulez-vous donc me priver de l'appui que vous m'avez tant de fois promis! N'ètes-vous pas mes chevaliers, et ce. titre seul ne doit-il pas maintenir la paix entre vous?... Vos offenses sont pour moi des offenses... Ah! sachez que je ressens et vos injures et vos affronts. » Elle dit; et les deux guerriers si superbes se courbent comme sous un joug de fer.

Vafrin prête une oreille attentive. Il cherchée découvrir \<- mystère Je i e complot «jii'- rien ne vient trahir. Parfois il interroge avec pei vérance, el les difficultés qu'il rencontre ne Fonl qu'accroître ><>n désir. Cependant, dût-il sacrifier si vie, il faut «jii'il sache quel esl ce secret impénétrable. Il emploie mille rusés, mille moyens sans réussir Mii;iiin les .ii-iii" - el l«'- plans des conjurés. Knlin, le hasard l'ail pour lui plus que l'adresse, el il obtient les détails "!«• la trame ourdie contre !<• pieux Godefroi.

Il rentre bous la tente d'Àrmide. Cette amante irritée \ esl encore .m milieu "!"• ses vengeurs. Il espère que ses recherches seront plus faciles dans un lieu où se trouvent réunies tant de |>< rsonnes » 1 « - nation- différentes, et, s'approchant d'une jeune femme, il lui parle comme -il l'eût depuis longtemps connue, el comme s'il eût existé entre eux nue ancienne amitié. « Moi aussi, lut dit-il en souriant, je voudrais être le chevalier d'une belle. Alors, mon épée trancherait la tête de Renaud ou celle de Bouillon. Demande-moi, si lu en as quelque envie, la tête de l'un 1 1 « - ces terribles barons! » Il commence ainsi et s'efforce de donner peu à peu a cet entretien un caractère plus rieux. Mais, en prononçant ces mots, il laisse échapper un geste qui lui esl particulier. Une autre dame survient, l'entend, le regarde, s'approche et lui <lii : « Je veux l'enlever à toute autre; je t<- choisis pour mon chevalier, el ton amour ne -ira point mal placé. Vient mon chevalier, je désire !«• parler à l'é< art. « Il la suit, el elle continue ainsi : a Je l'ai reconnu, Vafrin; tu «loi- aussi me reconnaître! » Mais l'astucieux écuyer pache son trouble el lui répond m liant . ■ Je ne me souviens pas de t'avoii vue cependant ta beauté esl digne d'être admirée. Ce que i'1 sais, c'est « |>i< ■ tu me donnes un nom qui n'est pas le mien. Je suis fils de Lesbin je m appelle Almansor, et les brûlantes plages de Rixerte m'ont vu naître. — Depuis longtemps |<- -ai- qui tu es, lui réplique vivement la dame; je ne veux pas contrarier les projets. Ne cherche poinl de subterfuge : car je te suis dévouée, et j'exposerais ma vie pour assurer Ion salut. Reconnais Herminie, cette princesse qui fut autrefois l'esclave du* -héros qui est mon maître et le tient... N*ai-jc pas, sous ta garde, passé deux mois dans une douce el heureuse captivité? Ne m'as-tu pas traitée ave< ïèli el courtoisie?... Regarde, c'esl bien i! c'est bien Herminie! » L'éruyei la

considère d'abord avec attention, puis il ne larde pas à reconnaître

son beau visage. « Sois donc sans inquiétude, ne crains rien de moi, ajoute-t-elle, je te le jure par les Cieux et par l'astre qui nous éclaire; je veux même te demander la faveur de "me reconduire dans ma chère prison. Amante infortunée, je passe de tristes nuits et de lugubres

jours au sein de cette liberté qui m'est odieuse! Si tu viens ici comme espion, la fortune ne put jamais se montrer pour toi plus propice : je te découvrirai les desseins des conjurés et mille [autres secrets qu'il te serait difficile de pénétrer sans mon secours. » Hermiuie parle, mais Vafrin la regarde attentivement et se tait. Il se rappelle Armide et ses artifices; il pense qu'une femme est indiscrète et trompeuse : il sait que sa volonté est capricieuse, et bien fou qui s'y fie. Telles sont ses pensées; enfin, il lui dit : « Si vous désirez me suivre, je serai voire guide; c'est cbose dès à présent arrêtée entre nous. Mais attendons un moment plus favorable pour parler de ce que vous devez m'apprendre. »

II- conviennent de montera cheval el de s'éloigni i sans r< i ird. L'écuyer sorl de la lente. Ilerminie retourne Be mêler an cercle des femmes, et feint de plaisanter sur son nouveau chevalier. Après quelques instants, elle se retire, arrive au rendez-vous, el tous deui suivenl le chemin de la plaine.

Déjà il- son! parvenus dans un lieu solitaire, déjà les tentes Mes Sarrasins onl disparu. Vafrin di1 alors : « De grâce, faites-moi connaître les embûches qui menacent la rie du pieux Bouillon! » Aussitôt elle lui raconte et lui explique tous les mystères de cette trame odieuse. « Huit guerriers, dit-elle, et, parmi eux, Ormond esl le phis fameux et le plus redoutable, ont, par haine ou par vengeanee, préparé la conspiration que voici : Le jour où, dans une grande lutte, sera décidé le sort de l'Asie, au momenl où les deux année- en viendront aux mains, Sarrasins, revêtus de tuniques blanches el or comme les gardes de Godefroi, porteront sur leur- armures, entièrement semblables à celles «le- I rancs, le -mue île h croix. Mais à li urs casques sera allachée une marque qui l< - signalera aux guéri i< rs de leur parti. Puis, h plus fort du combat, il- s'avanceront pt se mêleront tux ird( voués du héros; ils attendront traitreusçmenl l'occasion de le percei de coups, Irop sûrement mortels, avec des arme- empoisonnées. B rbares, sachant que \< conn is vos usages, vos armes el vos armurt s, 111*11111 forcée de décrire tous ces insignes trompeurs, et d'aider ainsi au succès de leur inivre maudite. Voilà les motifs qui m'engagent à miiiier le camp. Je fuis îles nuire- tyranniques j'ai horreui de me souiller d'un tel forfait... Ce motif, hélas! n'e-i |)asleseul qui m'en- Iraîne ! n I Ile -e tait el liaisse les veux. Une vive rougeur se répand

nim' ses j s. Elle n'a pu retenu ces derniers mots, qui expirent sur

ses leu,-. | éeuyei essaye de lui arrachei un aveu que la pudeui

I oblige a cachi r, et il lui dil : - Mi '. \ rquoi me laisseï ignorer vos

véritables raisons doutez-vous de ma fidélité'; lu profond soupii

happe de la poitrine d'Herminie; elle répond d'une voix sombi tremblante I <>m de moi, pudeur impuissante que je n'ai paa sa garder! .l'ai méconnu les lois.., Tes efforts sont inutiles, et cette ne* lenue esl vaine! Ces feux, dont la couvres mon visage, pourront-ils cacher ou éteindre les feux <|in brûlent mon mpui .' Naguère j'aurais dû écouter les inspirations ' \ quoi bon, maintenant que je suis errante et fugitive?» Puis elle ajoute : « Dans celte nui I fatale où s'accomplit

CHANT XIX. 55i

avec ma ruine celle de ma patrie, ma misère fut plus grande qu'elle ne le parut. L'anéantissement de mon rang et de mes richesses ne fut pas la cause de mes infortunes cpii commencèrent alors. Je n'aurais pas regretté mes États et mon trône, mais cette nuit terrible me ravit à la fois ma raison, mon cœur et mon repos, et je les perdis sans retour! Tu le sais, ô Yafrin, lorsque, éperdue à la vue de tant de ruines et de carnage, j'accourus vers ton maître, je le vis franchir, le premier, les armes à la main, le seuil de mon palais; je me jetai à ses pieds on m'écriant : « Invincible guerrier, je suis à ta merci, j'implore la pitié. « Ce n'est point la vie que je demande, mais respecte mon honneur « et ma vertu ! » Il m'interrompit ; et, me tendant la main, il me releva : « Belle princesse, me dit-il, votre espoir ne sera point trompé. « Je serai votre défenseur ! » Alors je sentis se glisser en moi je ne sais quoi de doux et de tendre, qui bientôt devint, pour mon âme égarée, un tourment et un feu dévorant. Mon vainqueur me visitait souvent, et le charme de ses consolantes paroles apaisait ma douleur; il mêlait ses larmes à mes larmes, et me disait : « Je vous rends votre liberté ; « je ne veux rien de vos dépouilles! » Hélas! que ce don. était peu en comparaison de ce qui m'était ravi : il me rendait ce que j'avais de moins cher et de moins précieux et s'emparait de mon cœur soumis à son empire, et il me ravissait à moi-même! Comment déguiser l'amour?... Souvent, tout émue, je venais t'entretenir de lui; tu voyais les indices de ma passion, et tu me disais : « Herminie, vous aimez. » Je niais ma faiblesse, mais l'ardeur de mes soupirs était le plus fidèle interprète de mes sentiments. Mes yeux, peut-être, trahissaient encore mieux que ma voix les feux dont j'étais embrasée. Malheureux silence! Ah ! du moins, que ne cherchai-je alors un remède à mon martyre, puisque je devais un jour rompre le frein que j'imposais à mes désirs, et le rompre sans fruit ! Je partis enfin, emportant cachée au fond de mon cœur une blessure que je croyais mortelle. Je voulais vivre, je cherchais un remède à mes maux, et l'amour brisa tous les liens de la pudeur. Alors, je résolus d'aller trouver mon vainqueur; seul, il pouvait guérir les blessures qu'il avait faites. Mais, arrêtée au milieu de ma course par une horde cruelle de soldats grossiers, je faillis devenir leur proie. Je parvins cependant à fuir jusqu'en un lieu écarté et solitaire où je vécus dans une cabane, au fond des bois. Devenue bergère, je gardai les troupeaux. Bientôt ce feu, un instant comprimé par la

532 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉI .

crainte, se ralluma : je voulus lentei de rem nir aux lit ux mêmes qu'habitail Tancrède La ratalité me poursuivit encore. Je n pusmi dérober aux atteintes d'une bande de maraudeurs qui me fit prisonnière. C'étaient (li - i fryn tiens. Il- me conduisirent à <ia/..i el me présenter! ni à Kmiren. Je lui contai mi - malheurs « | u i le louchèrent, 1 1 }>■ fus traitée as. c honneur • ■! respect p< ndant tout !•• temps que je n >tai près d'Arraide. Ainsi je tombai plusi< urs fois dans les \< rs, el toujours je bus m'en affranchir. Voilà mes tristes aventures ! Tant de fois captive el tant de ï<>i> rendue à la liberté, je -ui> encore sous l'empin du même amour. Ali î quel sérail mon malheur, si celui <|ui me fait porter ces chaînes <| 1 1 • • rien m1 pourra briser me disait: « Esclave vagabonde, la présence m'est imi portune ' ... Cherche un autre séjour. » Puisse-t-il, cédant à la pitié, m'accueillir avec bienveillance! Puisse-t-il me rendre mes premiers fers! ■

M est le récil d'flerminie. Cependant, nuit el jour, ils poursuivent -.m- relâche leur voyage. Vafrin évite les routes fréqi I choisit

lc> sentiers détournés qui lui paraissent les plus courts et les plut sûrs. \u moment où le soleil se plonge dans l'Océan el fait place aux ombi ils arrivent dans !<• voisinage de Solùne. Alors ils voient >m la terre des traces de sang. Puis, étendu sur la poussière, ils aperçoivent un guerrier gigantesque <luni le cadavre embarrasse !<■ chemin. Son vis est tourné vers !<• ciel; et, même après le trépas, il conserve un lir terrible el menaçant. Ses armes, ses vêtements sont ceux des Sarrasins. Vafrin continue sa route, et découvre un peu plus loin le corps il'ini autre guerrier: « Celui-ci est Chrétien, » «lit Vafrin en hii-méme. Néanmoins, la couleur sombre de l'armure lui laissant quelque incertitude, il s'élahce de son coursier et lève la visière iln casque : n Dieux ! s'écrie i il, c'est Tancrède, c'est mon 11 dire il est mort ,

I. infortunée Herminie s'était ai rétée un moment | » i * — du Sarrasin ; m. n- le cri douloureux de l'écuyer lui perce le cœur comme un trait acéré. Au nom < I u héros ■ Ile accourt, elle voir éperdue el hors d'ellemême. A l'aspect seul de cette lete pale el décolorée, mais belle encore, elle e précipite. D'un torrent de larmes ell< baient n visage, el

di - -'n iss m- se mélenl à ses soupirs. « Dans quel affreux momenl

m'amène ici un funeste hasard '... Quel spectacle douloureux el lamentable! tpres une si longui séparation, lu m'apparais ù peine, fi Tancrcde, el je te revois <|n nul l< - \. ux ne peuvenl me reconnaître ; lu ne

vois pas, tes paupières sont fermées; je te trouve cl je le poids pour toujours!... Malheureuse! aurais-je pu penser que ta vue dût être un tourment pour moi !... Je voudrais être privée de la lumière pour ne point subir un tel spectacle!... Je n'ose te regarder!... Hélas ! où est cette flamme si douce et si cruelle.'... Où est la sérénité de ton front?... Mais, dans cet état déplorable, tu as encore des charmes pour moi!... Chère àme de ma vie!... si tu peux entendre mes plaintes, si ma voix

ÉpnÎKK

arrive jusqu'à toi, pardonne à la témérité de mes désirs ! Prends pitié de mon audace!... Je veux, sur tes lèvres éteintes et glacées, cueillir des baisers que j'eus l'espoir de rendre plus tendres ! Puissé-je te ranimer par mes embrassements et ravir à la mort une partie de sa proie!... Bouche chérie, qui tant de l'ois me consolas par de généreuses paroles!... permets qu'avant de m'éloigner un dernier baiser soit ma consolation!... Si jadis j'eusse été moins timide, tu me l'aurais sans doute accordé; maintenant, je vais te le ravir: laisse-moi te presser dans nies bras, et que sur tes lèvres s'exhale mon dernier soupir. Reçois mon àme fugitive, elle suivra la tienne au même séjour!... » Ainsi parle iïerminie gémissa&te. Son aine est prête à s'envoler, el ses

554 LA H.iil SALEM DÉL1> RÉE.

yeux semblent se fondre en larmes. Tancrède, baigné de ses pleura viviliantsjj reprend ses esprits; il entr'ouvre ses lèvres languissantes ses paupièn - -<»ni e re abaissées, el de sa bouche s'é< happe un soupir <|ni 8e confond avec ceux d'Henninie. Elle l'entend el conçoit quelque espéranœ. «Ouvre les yeux, ô Tancrède, s'écrie-t-elle ; vois mes tendres «i derniers soins, vois mon désespoir! Jette un regard vers celle i|ui veut te rejoindre au séjour de ta mort!... Attends, el je meurt ave< toi!... Ali ! regarde-moi donc, ne te hâte pas de fuir. C'est l.i dernière grâce que j'implore. » Il soulève ses paupières appesanties el les referme aussitôt. Kll<' continue de gémir. Vafrin lui «lit : ■ Il \it

encore, song - à !<■ secourir; phis tard nous pleurerons! p II lui ôte

son armure, el la princesse le seconde d'une main douce et tremblante. Elle examine, sonde les blessun a et, < omme elle possèdi la science de guérir, elle espère le Bauver. Déjà elle juge que la fatigue el l'épuite« i ■ m -i 1 1 causé par une trop gi nde 1 1 rte de san^ — • ^ ■ • t la principale eau» il. sa défaillance. Elle n'a que son voile pour lier les plaies : mais l'amour, dans ce lit u solitaire, indique à sa tendresse une nouvelle ressoud e. D( s< - chevi ux qu'elle arrache, elle étanclie le -.mu ; et, pai un art nouveau (généreux saerilice!), elle s'en sert pour former un lien el bander les blessures. Mais ce tissu léger ne lui suffît pas, il lui faudrait le safran, toutefois, elle connaît des mots mystérieux qui calment la douleur. Déjà le héros sort de ce sommeil mortel : déjà il peu! lever yeux mobiles et hagards; il voil son Bdèle écuyer penché vers lui, el une femme <l"ni le costume es! celui d'une étrangère, o Vafrin, demande-t-il, comment es-tu ici el depuis combien <!<■ temps? Et vous, beauté compatissante <t secourante, qui ètes-vous?... »

Partagée entre le doute ol l'espoir, Berminie soupire el l'incarnai de la poï i dIoi i -"H vi agi l u • m - loun, lui dil ll<

comme je \<n\ le guérir, je t'ordonm di garder le silence el de prendre 1 1 u repos. Je te promets la vie, accorde à mes soins cette douce récompense! Puis, elle pose avec précaution la lélc «lu bli -m Bon si m.

Tandis < 1 1 1 < Vafrin songe au moyen dc-trsnsporter son maître dans le camp avant • | n<- les ténèbres soient plus épaisses^ Une troupe de guerriers parait soudain. Il reconnaît en eux les soldats attachés .i 11 bannière do Tancrède ; il- l'avaient suivi au moment où il affrontait li Circassicn el le déGail au combat: mais* obéissant ù ses ordres, ils

Étaient restés en arrière. Puis, inquiets de ne point le voir de retour ils s'étaient mis à le chercher. D'autres guerriers les aidaient dans ce |>ieux soin, et ils avaient enfin le bonheur de le retrouver. De leurs bras téWus et entrelacés, ils forment une espèce de siège sur lequel ils le placent. « Eh quoi! dit alors Tancrède, le valeureux Argant lestera la proie des vautoursl Par le Ciel, je ne souffrirai pas qu'il

^ -X^r^âLi^o (^fcsT' .

soit privé de la sépulture et les honneurs que mérite son courage. Je n'ai pas de haine contre : des restes muets et sanglants. Il est tombé vaillamment: et, par cette raison, il a droit à 11?' nos respects, car c'est après le trépas la seule Pfî récompense qui reste au courage. » Et, en recevant les soins de ses compagnons, il exige qu'on porte derrière lui le corps de son ennemi. Vafrin se place à ses côtés comme un gardien Ddèle. « Je veux, ajoute le hères, que vous me conduisiez dans la cité sainte, et non sous ma tente. Si quel- (pie accident imprévu brise mon frêle corps, c'est là que je veux mourir. Peut-être que ces lieux, témoins de la mort d un Dieu but homme, me rendront plus facile le chemin du Ciel et ., aura, rempli le vœu que je formai en commençant mon samt pèlerinage. » U or

536 I. \ il RUSALEM DÊL1VR1 I .

doDtie, el on le dépose dans les mon de Solime sur un lil où il goûte bientôl un paisible sommeil. Vafrin trouve pour llerminje un asile secret et retire non loin «lu lieu <»ù repose son maître, puis il >c rend près de. Godcfroi. Il pénètre sans obstacle près du — - général, (|iii, occupe à méditer et à peser les chanci - de -.1 future enln prige, 1 -l alors assis au chevet du ht sur lequel r>i couché Raymond. Autour de Ini esl le < • rcle illustre des ch< fis l< 8 plus nobles « l I» s plus

Tandis que Vafrin l'ail » ;cit, tous gardent le silence : « Seigneur, dit-il, d'après tes ordres, je me suis rendu bu milieu des Infidèles, et j'ai pénétré dans leur camp. N'espère pas que je t'apprenne le nombre exact de leurs soldats. Mais je les ;ii mis, dans leur marche, couvrir les vallées, les plaines el l< - monts... Partout où ils B'arrétent, la terre est dépouillée, les fleuves el les Fontaines se dessèchent; les eau* de la Syrie ne peuvent suffire à leur soif, el ses moissons m sauraiènl les nourrir. Mais la plus grande partie de cette année n'est qu'un rama- de cavaliers et de fantassins, hordes inutiles, qui ns connaissent ni le frein, ni l> discipline; qui ne savent point manier le fer, el ne lancent des traits que de loin. Cependant, parmi eux a trouvent quelques troupes d'élite rangées sous l'étendard persan el les meilleures sont les gardes du roi, que l'on nomme les Immortels. On 1rs appelle ainsi, parce qtle leur nombre est toujours le même et toujours complet; lorsqu,'un soldat succombe, il est remplacé par un autre guerrier. Etniren, chef de l'armée, n'est surpassé par p< rsonne en prudence el en valeur. Le Calife lui a ordonné de vous provoquer par tous 1rs moyens à une bataille générale. Je suis certain que dans deux jours au plus tard vous le verrai paraître. Renaud, songe à te bien défendre, il- en veulent surtout .1 les jours. Les plus fameux el les plus intrépides ont aiguisé contre toi leurs armes el leur cola depuis qu'Armide a promis elle-même le don de sa main à relui qui lui présentera la tète. Parmi eux esl un noble el valeureux Persan, Utamore, roi de Samarcandc; puis le gigantesque Vdraste, dont les butta sont aux portes de l'Aurore. Ce guerrier barbare monte un éléphant au lieu de coursier. On v distingue an— 1 Tissapherne,

que la Renommée, d'une voix uni te, signale comme le plus redou

table. »

Ainsi parle Vafrin. Renaud s'enflamme, sesyeux lancent des éclaira;

déjà il voudrait être au milieu des ennemis, il ne peut plus contenir ses bouillants transports. Mais l'écuyer se tourne vers (îodefroi : « Seigneur, ajoute-t-il, ce que j'ai raconté jusqu'à présent est peu de chose en comparaison du secret affreux que je vais te révéler. Apprends qu'ils préparent contre toi les armes de la trahison. » Alors il dévoile toutes les circonstances du complot tramé contre le héros : les armures, le poison, les insignes trompeurs, la forfanterie des assassins, les récompenses et les prix destinés à leur crime. Il répond à toutes les questions qui lui sont adressées. Le silence succède: et Godefroi fixant ses regards sur Raymond : « Quel est maintenant ton avis? lui demande-t-il. — Je ne pense pas, réplique le comte, qu'il faille recommencer l'assaut au retour de l'aube, ainsi que nous Pavions décidé. Contentons-nous d'investir la tour et de fermer les issues aux assiégés.

Nous ferons ensuite reposer nos troupes et nous nous disposerons à une bataille générale. C'est à toi de décider si nous devons marcher à la rencontre des Égyptiens ou attendre leur choc. Je pense qu'il faut surtout veiller à tes jours. C'est de toi que dépendent la victoire et l'empire. Si nous te perdions, quel serait notre guide et notre appui? Pour mieux reconnaître les [perfides «pu en veulent a ta vie, change les insignes de tes gardes, h' crime se trahira de lui-même, ri les

LA JÉRUSALEM l'I.l.h 1,1. h

issassâns viendront se livrer sous nos coupe. — [e retrouve en toute occasion, réplique G^defroi, ta -■ sa el ton amitié. J'ordonnerai ce que ta prudence njose pas conseiller : nous irons au-devant <!<• i i nnerai. Les conquérants de l'Asie ne doivent j >< »i 1 1 1 se confier en la fora de ces remparts el se cacher derrière des retranchements, dans la plaine, ) la clarté du jour, que ces impies feront l'épreuve •!<■ notre valeur. Tremblants au souvenir de nos victoires, ils ne soutiendront pas l'aspect terrible du glaive de leurs vainqueurs. L'anéantissement de leur armée sera le fondement inébranlable de notre empire; puis, l,i éitadelle, privée de toute espérance, ne tardera point .1 se rendrei ou à succomber sous nos efforts. »

Le héros se tait; il se retire, et tous vont goûter !<■ repos auquel lr> in\it<' I approché de la nuit.

e une sanglante bataille aux l li! ''liens. — Le Soudan sort de la tour assiégée pour combattre dans la plaine. Aladin le suit , mais ils succombent sous d'illustres coups. — Renaud apaise le courroux d'Armide. Les soldats de Godefroi massacrent les Infidèles, célèbrent ensuite leur victoire dans le temple du Seigneur.

Déjà le soleil rappelle les mortels à leurs travaux ; déjà la dixième heure est écoulée, lorsque les guerriers postés sur le point le plus élevé de la citadelle découvrent, dans le lointain, une espèce de nuage sombre semblable aux vapeurs qui sur le soir enveloppent la terre. Bientôt ils reconnaissent l'armée alliée ; sous ses pas la poussière, qui vole en tourbillons, couvre les collines et la plaine. A cette vue, ils poussent des cris de joie. Telles aux rives de la Thrace, à l'approche «tes frimas, les grues s'agitent^ s'appellent, se réunissent en triangles épais et Tendent les nues pour aller chercher des cieux plus doux. Ainsi les Infidèles, rendus à l'espoir, lancent à

l'envi des flèches el redoublent leurs insultants défis. Les francs ne tardenl pas à comprendre la cause de ces transports furieux el menaçants. Des hauteurs « 1 1 1 ■ dominent la plaine ils découvrent une innombrable armée. Soudain une généreuse audace enflamme leurs cœurs intrépides, el tous demandent à grands cris !<• combat. La jeun impétueuse se presse frémissante autour de Godefroi : «0 chel invincible, B'écrie-tH Ile, donne-nous le signal. » M;ii> !<• sage Bouillon enchaîne leur vaillance cl ne veul pas commencer l'attaque avant le retour <!•■ l'Aurore. Il défend même <!•' provoquer l'ennemi par <l<'

légères eacàr iches, el «lit : «Après tant de fatigues, il esl né<

saire que ^ < m - preniez au moins un jour <lc repos. » Peut-être aussi désire-t-il entretenir la confiance imprudente de l'ennemi. Chacun M prépare; tous attendent impatiemment l'aube naissante. Cette mémorable journée commence i afin. La Déesse aux pieds d'or se levait i ou ronnée des rayons du soleil. Le ciel, plus pur el plu« beau, redoublai! splendeurs el dissipail ses voiles pour mieux contempler les merveilleux exploits <|ui allaient B'accomplir.

Aux premières lueurs <ln matin, Bouillon rail sortir son armée des retranchements el la range en bon ordre. Il i barge Raymond de gardi i les issues de la tour où s'esl renfermé le roi <!<• la Palestine, et lui lais»

l< - rsqui, des |u\^ voisins de la Syrie, s'étaient réunis à leurs

libérateurs . une partie <l<> Gascons doit s< conder leurs efforts.

Godefroi s'avance, 'i Son front radieux esl le présage certain de la victoire. La faveur céleste, qui \.i de nouveau lui sourire, brille en sa personne el ri hausse la grandi ur el la majesté de son aspect. La fleui delà jeunesse éclate sur son front rayonnant de gloire. Son regard et sa contenance ont quelque chose de surnaturel.

Cependant, à l'approche de l'armée enn mie, Bouillon fail occupei la colline qui esl à sa gauche et <|ui se prolonge derrière lui. Puis il déploie ses troupes sur un large front. L'infanterie est au centre, et la cavalerie aux deux aili s. \ la gauche, nui s'appuie a la colline dont il esl maître, -«>ni Irv deux Robert. Il donné à son frère le commande ment du centre et lui-même se tiendra à l%ilc di >ite, où la plaine esl plus découverte el \> danger plus ^raiul. C'esl pai là que l'Égyptien, profitanl de l'avantage du nombre, peul tenter de l'envelopper. Il \ poste les I orrains 1 1 es nu illi urs soldats, hintre h - in lu rs .1 i beval il distribui des fantassins habitué; .1 combattre au milieu des coursiers

Non loin, à l'aile droite et près des Lorrains, est un escadron d'Aventuriers et d'autres guerriers d'élite sous la conduite de Renaud. « C'est de toi, lui dit Bouillon, que dépend la victoire; c'est à toi de mettre fin à notre grande entreprise. Que ta troupe reste cachée derrière ces vastes ailes. Si je ne me trompe, l'ennemi essayera de nous tourner; mais tu l'attaqueras en flanc et anéantiras ses projets. »

Puis, monté sur un agile coursier, il parcourt les rangs : la visière de son casque est levée et son visage se montre à découvert ; ses yeux sont flamboyants et terribles. Il raffermit les courages ébranlés, confirme l'espoir des plus braves et rappelle à l'audacieux ses anciens exploits. Aux uns il promet des honneurs, aux autres des récompenses. Enfin il s'arrête devant les escadrons d'élite, et d'une place élevée il les harangue. Son éloquence exalte les esprits ; et de même que de la cime des Alpes les neiges fondues roulent en torrents, de même ces paroles retentissantes s'échappent de sa bouche avec force et véhémence : «Guerriers, vengeurs de l'Orient, fléaux des ennemis du Christ ! le terme de vos fatigues est enfin arrivé ! Voici donc le jour que vos vœux appellent depuis si longtemps ! Le Très-Haut n'a point voulu, sans de puissants motifs, réunir sur un seul point toutes ces nations infidèles! II les rassemble ici pour qu'un même coup termine tant de guerres!... Quelles ne seront pas les conséquences heureuses' de cette seule victoire que nous remporterons sans plus de périls et de travaux !... N'ayez, n'ayez aucun effroi à la vue de toutes ces légions divisées et sans discipline : le désordre doit naître de leur multitude même ! . . . Peu de guerriers prendront part au combat ; aux uns manquera le courage, aux autres l'espace pour se déployer. Ces soldats qu'on vous oppose sont sans vigueur, sans adresse, presque sans armes. La violence seule a pu les arracher à leurs serviles labeurs ou à leur oisiveté. Déjà je vois les glaives trembler en leurs mains, je vois les boucliers frémir et les étendards vaciller dans les airs. Je connais leurs clameurs confuses, leurs mouvements incertains, et des signes indubitables m'assurent qu'ils sont perdus.

« Ce général, si fier sous ses ornements de pourpre et d'or, a peutêtre autrefois soumis l'Arabe et le Maure, mais sa valeur ne saurait résister à la nôtre. Que lui servira son habileté pour arrêter le désordre et la confusion? Il est à peine connu de ses soldats qui lui sont inconnus ! 11 en est peu à qui il pourrait dire ; « Tu étais là, et j'y étais avec

»1 I.A IËHUSALEM DÉLl\ RÉI

« lui ' n Plus heur< ux, j»- guide des héros ave< lesquels j'ai longtemps combattu el triomphé; le les \i>iv obéir ;'i mes moindres ordres. Quel esl celui d'entre vous dont j ignore le nom el la patrie? Quelles bannières me -"ni étramjèn - ' De quel trail suspendu ou vol ni dans les airs ne puis-je dira: c'est le bras d'un Français on d'un Irlandais qui l";i lancé ? Je ne vons demande que vos exploits ordinaires ' Qu< chacun de vous paraisse iei tel que je l'ai déjà vu en d'autres occasions! Qu'il fasse éclater l«- même zèle, ni songeanl à sa gloire, à la mienne, à celle de Jésus-Chrjfct ! \ll</ donc, anéantissez ces impies, roulez aux pieds leurs membres sanglants, et affermissez ainsi votre sainte conquête ! Pourquoi vous retiendrais-je davantage? Déjà, je le li^ dans vos yeux, l.i victoire esl à nous ! »

Il dit, el une éclatante lumière semble descendre «lu Ciel el décrire uni' couronne autour de son front. C'esl ainsi qu'au milieu des chaleurs de l'été s'échappe du sein 1 1 « - la nuil l'étoile ou l'éclaii ... L soleil lui-même ;i\.iii lancé le plus pui de ses rayons. Peut-être (s'il esl permis .m\ regards curieux des mortels d'interroger les 3< i i i i- de l'I'.lriin 1 1, peut-être qu'en ce moment un ange favorable, descendu des «rli-i i - chœurs, couvrait Godefroi de ses ailes!... La, multitude \ \ii le présage de sa future royauté.

fandfs (|ii'il dispose et harangue ainsi ses guerriers, le général égyptien i inge el exhorte aussi ses soldats. A la vue des Chrétiens qui s'approchent, il lance si - i scadrons dans la plaine H l«-ui ordonne «le former un croissant. Anniilr r-t au centre avec l'infanterie sous les ordres de Muléassem. là cavalerie esl aux deux ailes. Émiren confie la gauche à Altamnrc : il garde le commandement * I < ■ la droite, et, avec lui, sont les Indiens guidés par leur roi l'issapherne, et les Immortels. M. n- ;'i l'aile gauche, où l'espace eai plus \. te <t où les mouvements

Be i plus libres, Ali. ■. le roi de IN rse 1 1 d'Afrique, cl les deux

souverains qui régnent sur les pays les plus hrùhuits de la terre, placent pour combattre av< c 1 1 frond< - 1 les flèches.

Tel est l'ordre de bataille des guerriers d*frlmiren. Ce chef, comme Godefroi, court de ran^i en ranu tanlôl il parie lui-même, tantôt il se Bcrt <l inli rprètes, n èlanl les louanges min reproi lie>, les menaces aux promesses : ■ Soldat, <lii -il à l'un, pourquoi ce visage consterné? Que crains-tu ... >• ul, que penl un homme cou Ire cent . Notre présence, nos cris de -in ne suffiront pour les mettre en fijile. • \ l'autre il dit

« Généreux guerrier, va maintenant d'un front intrépide reprendre la proie qu'on nous a ravie. » A ceux-ci il rappelle les scènes déchirantes, il retrace le tableau fidèle et palpitant de leur pays dévasté, de leurs Familles désolées et saisies d'épouvante : «Songez, ajoute-t-il, que votre patrie vous implore par ma voix. Défendez notre loi ! Ne souffrez pas qu'on profane les saintes mosquées en les inondant du sang des Croyants ! Arrachez à d'odieux outrages les vierges, les tombeaux et les cendres de vos aïeux! Des vieillards, chargés d'années, pleurent la gloire des temps passés et vous montrent leurs cheveux blancs; entendez vos épouses éplorées qui vous crient de défendre et leurs chastes attrait*, et leurs couches, et vos enfants ! » A ceux-là il dit : « L'Asie a remis en vos mains la défense de sa gloire. Elle espère que vous saurez tirer une vengeance terrible, mais juste, de cette poignée de brigands. » C'est ainsi qu'en variant ses discours avec adresse, il excite l'ardeur belliqueuse des diverses nations. Cependant les deux chefs ont cessé de parler, et les armées ne sont plus séparées que parmi faible intervalle. Quel grand et admirable spectacle que de les voir ainsi marcher l'une contre l'autre! Comme chaque bataillon s'ébranle pour l'attaque et se déploie en bon ordre ! Les bannières flottent dans les airs, les panaches ondoient sur les nobles cimiers; les armures, les vêtements, les devises, les couleurs, l'or et l'acier étincellent des feux du soleil, comme l'éclair avant- coureur de la foudre. A l'aspect de ces piques innombrables, on dirait une immense forêt d'arbres touffus. Les arcs se tendent, les lances sont en arrêt, les traits sifflent, les frondes résonnent. Le coursier, partageant l'ardeur et le courroux de son maître, s'apprête au combat : il bondit, frappe la terre ; il hennit et s'agite : ses naseaux brûlants exhalent le feu et la fumée. L'horreur même de ce spectacle n'est pas sans beauté, et du sein de l'effroi naît le plaisir. Le son éclatant et terrible des trompettes est encore agréable à l'oreille étonnée. Mais l'armée du Christ, quoique moins nombreuse, offre un aspect plus imposant. Ses accents de guerre sont plus sonores et plus belliqueux, ses armures plus brillantes.

Les trompettes des Francs donnent le premier signal, les autres leur répondent et acceptent la bataille. Les Chrétiens se prosternent et implorent l'Étemel, puis ils baisent la terre. Déjà l'espace resté libre entre les deux armées est presque franchi... Bientôt tous se pressent, se serrent, et aux deux ailes la mêlée est horrible. Alors

344 f.\ H l;l SALEM DELIVR1 I .

l'infanterie s1 Mais, parmi les Chrétiens, quel bras porte le

premier coup el reçoil les premières palmes? Ces! I< tien, ô Gildippe ! Ta lance atteint le graftd Hircan, • ju i régna dans Ormus! Le Ciel ré- «i rvail tant <l gloire .1 une fiftnme. Lé l'< r déchire le cœur de ce chef, et, dans sa chute, il peut entendre les bruyantes acclamations qui célèbrent c coup fatal. La guerrière jette les débris de sa lan© rompue, lire a6n épée el pousse son coursier au milieu des Persans. Elle ouvre et culbute les rangs les plus épais. Zopyre, frappé à la ceinlure, 1 -i pr< sque séparé en • I * ux. Elle coupe la gorge au cru< I AJarcon et lin tranche au même instant le double candi des aliments et '1<' b voix. D un coup de reveas elle fait rouler dans la poussière Irtaxen évanoui, el d'un coup de pointe elle lue Ai gée. Puis elle abat la main gauche d'Ismacl. Celle main, séparée des nerfs qui h rattachent an bras, lâche I' - n nés 1 1 tombe. Le bruit a retenti aux oreilles ilu coursier qui, se sentant libre du frein, fuit au milieu 1 -. où il porte le désordre. Ces guerriers et une foule d'autres dont les noms demeurent ensevelis dans h unit des siècles sont immolés. Uors les Persans se serrent 'i si précipitent tous ensemble sur la guerrièi dont ils se disputent les glorieuses dépouilles; mais \<- Gdèle Odoard vole à la défense de son épouse chérie. Tous deux réunis sentent redouhl* r leur force H leur courage. On \"ii ce couple génén ux combat tro avec mu' valeur sans égale. Chacun d'eux, oubliant sa propre défense, m- s'occupe que du salut de l'autre. L'intrépide guerrière parc les coups qui menacent son époux, Odoard oppose son bouclier aux armes dii igées contre (îildippe; s'il le fallait, il offrirait sa léte mie .iu\ coups meurliers. Tous deux veillent réciproquement a leur len- 1 à Lin salut. Odoard immole l'audacieux Artaban, roi 'lu

11. Alvanle a osé frapper sa chère Gildippe : il le renverse sans vie. Celle-ci tend la léte dWrimout, » jur vient d'atteindre Odoard. fandis qu'ils promènent le n parmi les Persans, le roi « 1 « -

Samarcande fait des Chrétiens un carnage plus affreux Pai loot

"n il p Hisse -nu ci ursii 1. parti ni où il porte le fer, il lue, il abat ca va lier ou fantassin. Heureux celui «pu mcurl sur-le-champ el u"a point

n n si n- le poids de son puissant destrii il resh .<u bli

quelque apparence de vie, le cheval le foule el li déchin S «ses coups expirent le vigoureux Uni m llmi < l le gignnh >que Anloiiin : I mi a le casque 1 t la tète fendus !■ - deux moitiés tombent -m les épauli

le second est percé dans l'endroit même où le rire naissant dilate et épanouit le cœur. 0 spectacle étrange et horrible! cette blessure force le rire, et le guerrier meurt en riant. Une foule d'autres succombent sous l'épée meurtrière. La mort impitoyable moissonne aussi Genton, Gaston, Guy, le généreux Rosemond. Qui pourrait dire tous ceux que renverse le glaive ou le coursier d'Altamore ! Qui pourrait raconter le nom des victimes, la forme variée des blessures et les trépas divers!... Personne n'ose l'affronter; nul ne le menace, même de loin : la seule Gildippe attaque sans effroi ce terrible adversaire. Jamais Amazone, aux bords du Thermodon, ne porta le bouclier et ne mania la hache avec autant d'audace : elle se précipite à la rencontre du formidable Persan, et d'un coup vigoureux elle brise et met en pièces la couronne d'or et d'émail qui brille sur son casque. Le superbe est contraint de courber la tête. A ce coup qui lui signale un ennemi redoutable, il pâlit de honte et de rage; mais il ne tarde pas à laver son injure, et la vengeance est aussi prompte que l'offense. Il atteint la guerrière au front et lui fait une large blessure qui lui ôte les forces et l'usage de ses sens. Elle chancelle... Le tendre Odoard accourt et la soutient. Soit hasard, soit générosité, ce coup suffit à Altamore et il n'en porte point un second. Ainsi le lion magnanime dédaigne son ennemi renversé, le regarde et s'éloigne. Cependant Ormond, dont les perfides mains doivent exécuter le criminel projet, Ormond, à la faveur de son déguisement, s'est déjà mêlé aux Chrétiens, et ses complices sont avec lui. Tels dans les ombres d'une nuit brumeuse, les loups, protégés par leur ressemblance avec les chiens, s'approchent doucement des bergeries, épiant le moment d'y entrer, et serrant contre leur ventre la queue qui les décèle. Les conjurés se glissent ainsi, et déjà le perfide Sarrasin est aux côtés du pieux Godefroi. Mais, à la vue de la cotte d'armes or et blanc, le héros s'écrie : « Voici le traître qui, couvert d'une armure d'emprunt, voudrait qu'on le prit pour un Chrétien ! Voilà ses complices, qui déjà s'élancent vers moi! » Il dit, et fond sur le perfide. Il le blesse mortellement. Le félon ne sait ni frapper, ni se défendre, ni fuir. Naguère si plein d'audace, il est maintenant immobile et glacé comme s'il avait devant lui les Gorgones. Toutes les épées, toutes les piques sont tournées contre les traîtres, toutes les flèches pleuvent sur eux. Bientôt ils sont mis en pièces et il ne reste de leurs corps (pie des lambeaux épars et sanglants.

LA JÉR1 SALEM DÉL1VRÉI

Couvert de leui sanà, Bouillon continue de c battre el se précipite

vers le chef persan qui ouvre el enfonce les escadrons les plus épais. Devant Tissaplierne le* Chrétiens fuient dispersés comme aux bords africains le sable vote an gré des vents. Godefroi marche droil ;'i lui: il rappelle et menace les fuyards, les forces s'arrêter et attaque leui vainqueur. Alors s'engage une lutte terrible el telle que n'en firent jamais le Xanthe el l'Ida.

An même Instant, les fantassins <l<- Baudouin chargent avec fureui l'infanterie ne Muléassem. An pied de la colline, ;'i l'extrémité de la plaine, le combat n'est pas moins vif entre la cavalerie des deux armé* -. I e généralissime des Infidèles s'i trouve en personne avec deux chefs puissants. Emiren et l'un des Robert s'attaquent avec impétuo site tous deux montrent une force égale : niais l'Indien Vdraste bris* le casque de l'autre Robert, déchire et uni en pièces son armure. Tissapherne n'a point encore trouvé d'adversaire <li i>' de lui : il court el se précipite au plus fort de la mêlée, semant sur ses pas le m< m tre cl le ramage. Ainsi la lutte est générale, el la victoire indécise balance les craintes el l'espoir. La plaine est jonchée de débris de lances, d'aï mures el de boucliers ; des épées restent à l'abandon sur le sable, d'autres sont encore dans les blessures. Partout des cadavres ceuxn i ont la lu p toui née vei - le ciel, c< ux-Ià mordent la poussière : le < oursiei est étendu près Je -on maître, l'ami près de son ami, l'ennemi près de son ennemi, parfois le vivant est enseveli sous le mort, et le vainqueur sous le vaincu. On entend un son rauque el tumultueux dea voix confuses, des cris m rage, les accents de la colère, les gémis» ments des blessés el les soupirs des mourants. Les armures, nagu -i belles à voir, n'offrent plus qu'un aspect triste et sombre l'aciei i perdu ses éclairs et l'or ses rayons. \>~ iches couleurs ont disparu, les panaches, les ornements des cimiers sont roulés aux piada, et la poussière ternit ce que le sans n'a pon^l encore s< uillé : tel est alors l'aspect des deux ai m<

Enfin les arabes, les Ethiopiens el les Maures, qui sont plai l'extrémité de l'aile gauche, se déploient et s'élancent pour tourna et prendre en Banc les Chrétiens. Déjà les archers et les frondeurt attaquent de loin, quand paraissent Renaud il -> - chevaliers... la terre tremble el l'on croit entendre le tonnerre.:.. Vssimir de Méroé, le plus brave des Ethiopiens, tst atteint à la paissance du cou par le

glaive du (ils de Berthold et tombe mort. Ce spectacle excite dans l'àme du vainqueur l'amour de la gloire et la soif du sang; il accomplit des exploits incroyables et inouïs : chacun de ses coups immole plus d'une victime, et ses coups sont rapides comme la foudre. Les Infidèles épouvantés croient voir briller dans sa main une triple épée : tel, à nos yeux fascinés par la célérité des mouvements de sa langue, le serpent paraît armé d'un triple dard. Renaud renverse les tyrans de la Libye et les rois de l'Ethiopie, qui mêlent leur sang et leurs derniers soupirs. Ses redoutables compagnons, que son exemple enflamme d'une égale ardeur, se précipitent sur les hordes ennemies, qui meurent sans se défendre. Ce n'est plus un combat, mais un massacre. Les uns tuent avec le fer, les autres hurlent et expirent. Mais les Barbares ne fout pas longtemps face à d'honorables blessures. Saisis de terreur, ils se débandent, prennent la fuite et se dispersent. Le vainqueur les poursuit sans relâche et achève leur défaite. A la vue des fuyards, son courroux se ralentit et il retourne sur ses pas. Ainsi le vent impétueux qu'arrête une colline ou une foret redouble de violence; mais, libre ensuite, il exhale dans les campagnes une haleine plus douce et plus modérée. Telles encore les vagues se heurtent écumantes contre les écueils et roulent ensuite plus tranquilles en pleine mer. Tel est Renaud : sa colère s'apaise alors qu'il trouve moins de résistance. Dédaignant d'épuiser ses nobles efforts contre des soldats fugitifs, il se dirige vers l'infanterie dont les Arabes et les Africains couvraient les ailes : la fuite ou la mort i\v^ cavaliers la prive alors d'un appui nécessaire. Renaud la charge en liane et se jette sur elle avec son impétueux escadron. Il rompt les piques et détruit les obstacles. D'un choc puissant il enfonce, culbute et disperse les bataillons. Moins prompt est l'ouragan qui abat les flexibles épis! La terre est jonchée d'armes brisées, de cadavres déchirés et palpitants, et les vainqueurs, foulant cette arène sanglante, volent à de nouveaux exploits. Renaud arrive près du ihar doré où Armide se tient armée et prête à combattre. A ses côtés veille pour la défendre la foule de ses chevaliers et de ses vengeurs... Elle reconnaît son amant à mille signes et arrête sur lui des regards brillants de colère et de passion. Le visage du héros trahit son émotion. Elle, d'abord froide et glacée, s'embrase soudain... Mais il évite sa rencontre et passe comme s'il eût été préoccupé d'autres desseins. Cependant la troupe des adorateurs conjurés ne veut pas qu'il

r.i8 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

s'éloigne sans combat : les uns l'attaquent Pépée haute, les autres mettent la lance en arrêt. Déjà la llèche d'Armide repose sur son arc; un courroux cruel conduit sa main. Mais l'Amour I .unir, cl suspend le coup fatal. L'amour lutte contre la colère et décèle la violence des feux qu'elle cherche à cacher. Trois fois elle tend ><>n arc et trois l<>i-

bs main frémissante retient la eorde. Rnfin la haine l'emporte... Le trait s'échappe... Il vole, et le repentir \<>lr avec lui. Elle voudrait qu'il revint en arrière, dût-il frapper son propre cœur. Tel est encore l'empire d'un amour malheureux! Que sei ùt-ce s'il était vainqueur?... Bientôt elle regrette -.1 faiblesse, et -.1 fureur grandit avec son trouble. Ainsi, tantôt elle craint, et tantôt elle brûle de Ifepper son infidèle a m;» ni ! . .. Son œil suit !<• trait qui s'envole !... Ce trait ne se perd pas dans les airs ; il atteint la cuirasse impénétrable aux faibles ■ • «u j 1- d'une femme H »'\ émousse sans l'effleurer. Renaud s'éloigne... Klle se croit dédaignée; la rage la transporte elle tend de nouveau son arc, et lui lance,

niais en vain, d'autres traits. Tandis qu'elle cherche à frapper, l'Amour lui l'ait de nouvelles blessures. « 11 est donc invulnérable, se dit-elle, puisqu'il méprise ainsi mes coups! Son corps serait-il, comme son cœur, du marbre le plus dur? Mes armes et mes regards sont également impuissants ! De quelle trempe est donc le bouclier qui le couvre? Sans armes je suis vaincue, les armes à la main je le suis encore : amante ou ennemie je subis les mêmes dédains. Maintenant, à quel nouvel artifice, à quelle métamorphose puis je recourir?... Malheureuse, ne dois-je plus rien espérer de mes vengeurs?... Ah! j'en ai la triste preuve! contre le bras de Renaud, tous les efforts, toutes les armes ne peuvent rien. »

En effet, autour d'elle ses défenseurs vaincus gisent renversés ou sans vie. Seule, sans appui, que lui servira la résistance?... Déjà elle se croit esclave et prisonnière... Sa lance est près de son arc : mais saura-t-elle tirer un plus utile secours de l'arme de Minerve que des traits de Diane?... Lorsque le cygne timide se voit menacé par la serre cruelle de l'aigle qui fond sur lui du haut des airs, il replie ses ailes et s'abaisse vers la terre. Telle est l'attitude d'Armide en proie à l'épouvante. Altamore, qui jusqu'alors a pu arrêter la fuite des Persans ébranlés, Altamore, oublieux de sa gloire et du salut de ses guerriers, vole aux côtés de celle qu'il adore et dont il voit le danger. Pour sauver Armide il laisserait périr l'univers... 11 escorte le char privé de ses défenseurs, et lui ouvre avec son épée un large passage. Aussitôt Godefroi et Renaud mettent en déroute et égorgent les Persans. L'infortuné prince voit ce désastre; mais, plus amant que général, il se hâte d'arracher au péril la beauté qui lui est chère et revient porter à ses troupes un secours trop tardif. De ce côté, l'armée païenne est entièrement rompue et dispersée. Mais, à l'autre aile, les Chrétiens tournent le dos à l'ennemi et abandonnent le champ de bataille. L'un des Robert, blessé au visage et à la poitrine, a peine à éviter la mort; l'autre est prisonnier d'Adraste. Ainsi se partagent également les succès et les revers.

Godefroi, saisissant un moment favorable, rallie ses chevaliers et se porte avec eux au fort de la mêlée. Alors les deux ailes victorieuses viennent se heurter. Toutes deux sont teintes du sang de l'ennemi et sont hères d'un premier succès : toutes deux ont pour elles l'Honneur et la \ ictoire ; Mars et la Fortune sont indécis.

•~:.u LA il.lil SALEM Hl.l.h I; I l .

fondis que Chrétiens cl Infidèles s'attaquent avec un acharnement sans égal, l«' lier Soudan est nu. nie sur If liant de I.i tour. Appuyé sur l'un des créneaux, il contemple de loin cette n > ae cruelle comme s'il • ut assiste aux félça Bu cirque ou du théâtre; il voit les luttes "li\. i-< -

la morl avec ses horreurs, el les jeux redoutables «l«- la fortune el du hasard.

\ cel aspect, il demeure ouclque temps interdit <i immobile : mais bientôt son cœur s'enflamme ; il veut aller dans la plaine cherchei le péril et la gloire son impatience ne »oulTrc pa- de retard. Déjà il est tout armé il se hâte « I « - prendre son rasque : a Allons, s'écrie-i-il, a partons sans diflërei en ce jour il ami vaincre ou mourir! » La di« \iiic Providence, qui voulait anéantir le itlerniei appui des Infidèles, lui inspira peut-être cette furieuse ardeur. Peut-être qu'aux approche* du trépas un secret instinct !<• poussait à, si perle. Il ouvre la porte avec impétuosité el ■<■ j< tte à l'impro\i>lc sur les (ihrélicns. Il n'a liais i urine essayé d'cnlrainci -<■- compagnons pai nés discours : il est sorti seul, el Beul il délie mille ennemis ' Déjà il s'esa .nul, h iousi menl préi ipité au milieu des Francs.

CHANT XX. 55 i

Alors tous les Barbares et Aladin lui-même le suivent comme emportés par sa fougue et sa furie. Nul ne tremble : le désespoir plutôt que l'espérance anime le lâche et le timide. Ceux que le cruel Soudan rencontre les premiers tombent surpris par ses terribles coups, et la mort est si prompte en sa main qu'on ne voit ses victimes qu'après leur chute. De bouche en bouche la terreur vole jusqu'aux derniers rangs et les cris de douleur se répètent.

Déjà les Chrétiens delà Syrie se débandent et sont presque en fuite, mais les Gascons conservent leur poste et leurs rangs. Quoique plus exposés au péril et surpris par cette attaque, ils ne se laissent point aller comme leurs frères au désordre et à la terreur. Pourtant jamais les serres de l'oiseau de proie ou les grilles de la bélr féroce ne furent plus souillées de sang que le fer du Barbare. Altéré de carnage, il semble s'enivrer de sang et se repaître de lambeaux de chair. Attachés à ses pas, Aladin et ses guerriers pressent et massacrent les Chrétiens. Mais le brave Raymond accourt au secours de ses soldats ébranlés et déjà en désordre. 11 s'élance, bien qu'il ait reconnu la main cruelle qui frappe de si terribles coups ! Il ose de nouveau l'affronter et mord la poussière comme la première fois. Son grand âge, ses forces affaiblies ont rendu sa résistance vaine. Au môme instant, cent boucliers s'élèvent pour le protéger et cent bras pour l'immoler. Mais Soliman s'éloigne, soit qu'il le croie mort, soit qu'il le regarde comme une victime trop facile. Il fait tomber le poids de son courroux sur une foule d'autres guerriers ; il frappe, il tue, et cet étroit champ de bataille le voit accomplir de merveilleux exploits. Enfin, s'abandonnant à la fureur qui le guide, il va chercher ailleurs d'autres victimes. Ainsi, le mortel pressé d'assouvir sa faim quitte une table frugale et court à celle où s'étalent des mets plus nombreux : tel Soliman, altéré de sang, cherche les escadrons les plus épais pour y satisfaire sa furie. Bientôt il a franchi les ruines; il est dans la plaine, où le combat est plus animé, Mais il laisse ses guerriers, toujours brûlants de la même rage, répandre l'effroi parmi les Francs, qui tiennent encore faiblement et semblent près de fuir.

Déjà les Gascons plient et reculent... Déjà les Chrétiens de la Syrie, fuyant en tumulte, se rapprochent de la tente où repose l'intrépide Tancrède; leurs clameurs arrivent jusqu'à lui. Il se lève malgré son épuisement, monte au faite de sa demeure et promène autour de lui

LA .ll.l'.l SALEM DÉLIVRÉE.

! il-. Il voit le conile cl<- roulouse étendu sur la poussière et uni partie de ses troupes <|in cède le terrain, tandis que l'autre i -t en déroute. Le courage n'abandonne jamais une grande âme, alors même que le corps esl faible el languissant, el 1«- courage ranime ses fo éteintes. Il oublie sa blessure el la perte <l<' son rang, D'une main il saisil son lourd bouclier, donl l'énorme poids ne l'accable pas encon de l'autre il prend son épée : cette aime lui suffit, c'en esl asw / pom un béros! Il descend et s'écrie : « <>ù Fuyez-vous? laisserex-vous votn

général .1 la merci de l'ennemi?... Ses armes iront-elles ornei « comme un trophée les impures mosquées de ces impies?... Soit, n -

« tournez dans votre patrie, el vous direz au lil- de votre c te que

■ son père esl morl abandonné par vous! » Il <lit, el de son corps blessé el sans armure il protège mille guerriers vigoureux et bien armés. Sun- l'immense bouclier que recouvre sept fois un cuir épais

el nu ilni acier, il tient ftaym I à l'abri des lances, des fléchi ■

des "i" • son glaive il écarte l'ennemi, el sous son ombre li

comte repose en sûreté... Puis le vieillard reprend ses sens il se relève : en -"ii cœur esl le feu '!•' la colère et sur soi fronl le rouge d< la lion te. x gards étincelants cherchenl le fier ennemi qui l'a terrassé; il ne l'aperçoil pas, il frémit el veut faire retomber sur les autres -.1 vengeance el sa 1,1.

Les Gascons marchent sur les pas de leur chef, qui brùje de laver son affront. Les Sarrasins tremblants perdent l'audace dont naguère ils étaient animés. Les cœurs que glaça l'épouvante reprennent leur intrépidité. Ceux qui poursuivaient reculent, les fuyards attaquent el la face du combat change eu un instant. Alors Raymond assouvit sa colère, et cent victimes immolées par son bras expient son outl

Pendant qu'il frappe ainsi les plus nobles têtes, le tyran di v lime, <|iii combat au premier rang, s'offre ;'i sa vue. Il court vers lui, l'atteint au visage cl redouble sans relâche ses coups au même endroit.

Enfin, !<• vieux monarque tombe, pousse un l> ble gémissi ment, 1 1

mord en expirant la terre où il a régné. Privés de leurs chef*, donl l'un ;i succombé tandis que l'autre combattu loin, les Sarrasins sont 1 ntrainés .1 des résolutions diverses : les uns, poussés pai le désespoir, « jettent Bur le \<\ comme des animaux furii 112 les autres, éjwui ti s, 1 bi K lu ni 1 n gagnei la forteresse d'où ils sont sortis. Mais vainque m- 'I raini n- \ ' n 1 1 < ni ensemble el le Iriofliphe • 1 • - Chrétiens

complet. La citadelle est prise; les fuyards trouvent la mort sur le seuil ou sur les degrés. Raymond vole au sommet de la tour et y arbore le saint étendard. Ce signe de victoire flotte au souffle des vents à la vue des deux armées. Le fier Soliman ignore encore ce désastre, car, déjà loin des remparts, il foule la plaine brûlante et ensanglantée. Partout des ruisseaux de sang qui grossissent d'instant en instant ! Partout la Mort, souveraine et triompbante, étale ses horreurs ! Le Soudan, qui voit un coursier sans maître errer hors des rangs, en saisit les rênes abandonnées et s'élance sur son dos. Il le presse et le dirige vers le lieu du combat. Sa présence est pour les Sarrasins effrayés et accablés de fatigue un grand mais inutile secours. Telle la foudre brille, éclate, tombe et s'éloigne en laissant sur les rochers l'éternelle empreinte de son rapide passage. Soliman donne le trépas à plus de cent Chrétiens : mais, parmi ses victimes, il en est deux dont le souvenir doit vivre au delà des âges. Gildippeet Odoard, s'il est permis à un poëtede l'Italie de célébrer vos cruelles et funestes destinées, je chanterai vos exploits et vos malheurs dans une langue qui n'est point celle de votre patrie. Dans les siècles futurs en parlera de votre amour et de vos vertus, et les amants tidèles, touchés de mes accents, verseront des pleurs au récit de votre trépas ! . . ,

La guerrière intrépide lance son coursier dans l'endroit où le cruel Soudan sème le carnage. Du tranchant de son glaive elle lui porte deux coups violents : l'un dans le flanc et l'autre sur son bouclier qu'elle traverse. Le Barbare l'a reconnue à son armure ; il lui cric : « Voilà donc cette aventurière impudique et son digne amant! Mieux eût valu que tu ne quittasses jamais ton aiguille et tes fuseaux ! ils t'eussent protégée mieux que ce galant et ton épée. » A ces mots, transporté d'une nouvelle rage, il lui assène un coup terrible qui rompt l'armure et déchire ce sein que devaient seuls blesser les traits de l'Amour. Aussitôt elle abandonne les rênes ; sa langueur, sa faiblesse, tout annonce que la blessure est mortelle. Odoard la voit! l'infortuné! il arrive trop tard pour la sauver. Que fera-t-il en ce moment affreux?. . . La colère, la pitié se disputent son âme; il veut soutenir son épouse défaillante ; il brûle de la venger! Il cède à l'amour qui lui inspire de satisfaire à la fois et sa haine et sa tendresse. Son bras gauche enlace et protège Gildippe; sa main droite servira son courroux. Mais ses desirs et ses efforts ainsi divisés sont trop faibles contre un ennemi aussi

redoutable. Il ne peut empêcher la chule (\r celle qu'il adore, et il ne

la vengera pas; le fer impitoyable tranche le bras sur lnjiiel repose

Gildippej Odoard tombe avec elle ri la presse encore contre son cœur. I 'I . sous les coups de la cognée ou sous l'haleine impétueuse de l'Aquilon, l'ormean tombe avec la vigne qui l'embrasse; -mi poids é< rase les verts rameaux et les grappes chéries, el il semble gémir du sort Se -;i compagne plu- encore que de son propre destinl Tel péril Odoard. Indifférent i -!•- propres douleurs, il ne plainl que l'épouse qui lui lui unir pour toujours il- voudraienl -<• parler, mais les mots expirent sur leurs lèvres mourantes ri ils n'exhalenl que des soupirs. Leurs regards se cherchent, ri tandis qu'ils le peuvent encore il- se pressent tendrement. Enfin, leurs yeux se ferment ru même temps et leurs âmes pieuses s'envolent au céleste séjour.

La Renommée, déployant -■ - ailes, vi gemer le bruit de leur trépas. I ne vague rumeur parvient jusqu'à llcnaud : puis nu messager lui conlirme cette nouvelle. Le devoir el la colère,, l'affection el la douleur le poussent à une éclatante vengeance. Mais le lier vdrasle se jette sur son passage et I- défie sous les \. ux même «lu Soudan, m I e voilà donc enfin, B'écrie le féroce Indien le voilà, cet ennemi que j'ai tant cher chél Je le reconnais i ses armes! Il n'est point •!<■ bouclier que mes

regards n'aient interrogé; je t'ai vainement appelé cent fois par ton nom ! Maintenant, je pourrai porter ta tète aux pieds de ma divinité et acquitter mon serment. Ennemi d'Armide, viens faire assaut de courage et de fureur avec son chevalier! » Il prononce ce défi et décharge un horrible coup sur la tempe, puis sur le cou de Renaud. Le casque, présent des Cieux, est impénétrable et résiste. Le guerrier a chancelé, mais il riposte et fait au flanc de l'Infidèle une blessure que tout l'art d'Apollon serait impuissant à guérir. Ce géant, ce roi invincible, roule sur la poussière; un seul coup a suffi pour le renverser. L'horreur, répouvante et l'effroi glacent tous les cœurs, et Soliman luimême se trouble et pâlit. Il prévoit que sa perte est assurée et prochaine. Sa grande âme, d'ordinaire si prompte à se décider, est irrésolue. Eh! qui peut ici-bas se soustraire aux immuables décrets du Ciel? Le Soudan voudrait combattre et se précipiter contre Renaud, mais il ne retrouve plus son audace accoutumée; il s'étonne de sentir que ses forces l'abandonnent. Ainsi le malade, en proie au délire, cherche à fuir les fantômes qui troublent son sommeil ; il fait de vains efforts; ses mains, ses pieds sont immobiles; sa langue même et sa voix se refusent à sa frayeur. De même la terreur secrète qui l'accable paralyse sa valeur. Diverses pensées l'agitent, mais il ne songe point à reculer ou -à fuir. Renaud met fin à ses irrésolutions en l'attaquant. Son impétuosité, sa furie, sa force, ont quelque chose de surnaturel qui étonne Soliman lui-même. Il résiste à peine, mais il conserve en mourant son magnanime courage ; il ne tente point d'éviter les coups, il ne lui échappe pas une plainte; tout en lui respire encore la grandeur et la fierté. Enfin, ce nouvel Antée, qui souvent dans le cours de cette longue guerre se releva plus redoutable après sa chute, succombe et git pour toujours; la terre tremble sous son poids, et la Fortune, jusqu'alors incertaine, ne tient plus la victoire indécise : elle se déclare pour les Chrétiens et combat avec eux. Le corps des Immortels, la force et l'espoir de l'Orient, fuit à son tour; et, indigne de son nom superbe, il succombe lâchement. Émiren arrête le guerrier qui porte l'étendard du calife et lui adresse de durs reproches. « N'est-ce pas toi, lui dit-il, que j'avais choisi parmi tant d'autres pour porter l'enseigne de mon maître?... Rimédon, je ne te l'ai pas confiée pour qu'elle recule! Lâche! tu vois ton général au milieu des ennemis, et tu l'abandonnes!... Que veux-tu? Vivre! -Reviens, la route que tu suis te conduit à la mort!

LA •H.lil SALEM DÉL1VRÉI .

Tu n'as d'autre i hancc de salul que dam la résistant c ! le chemin de l'honneur csl maintenant celui de la vie!

Brûlant de rage, Rinjédon retourne au combat. Émiren gourmande plus sévèrement encore les autres fuyards. Il menace, il frappe ceux qui lui résistent, et la crainte de la mort qu'il leur présente leur bit affronter le trépas. C'est ainsi qu'il rallie une partie de l'aile droite ; et, à la vue de Tissariherne qui n'a pas cédé !«• terrain, il reprend quelque espoir. Tissapjjprne, en ce jour, a accompli de mi rveilleux exploits. H a détruit les Neustriens et fait un affreux massât redes Flamands. Il i immolé (iarnref, [loger >i Gérard. Sûr d'avoir rendu son nom à jamais immortel, il dédaigne la vie et se précipite où le péril est le plus grand. Il aperçoit Renaud et le reconnaît à ses armes, bien que l'azur en soil

dé -"ii- le -.m- qui rougit aussi le I ec et les serres de l'aigle blanche. « Voici, se dit-il, le danger le plus terrible . daigne le Ciel seconde) mon courage I Irmide, tourne vers hum t< - regarda cette vengeance que tu as tant désiré omplir! 0 Mahomet! -i tu m'accordes

la victoire, je Buspendrai dans i.i mosquée les dépouilles de l'impii Tels sont ses vœux et n - prii re . mais l< sourd Mahomet n< les enU nd

. Pareil au lion qui secoue -i 1 1 inière et -<■ bat les Dancs pour ranimer sa férocité, Tissapherne réveille son courroux et l'allume aux lambeaux de l'Amour. Il rassemble toutes ses forces, presse son coursiei et se couvre de ses armes pour attaquer. Renaud, qui le voit, s'élance à -.1 rencontre. Aussitôl Chrétiens etlnfldèles reculent et leur laissent une libic carrière tous contemplent cet affreux combat. A la tue d< chocs effroyables et variés, tous, saisis de stupeur, ont presque oublie

leur colère, leurs querelles et leurs ressenti ni-, rissapherne ne Lui

que li ipp< i Renaud, plus vigoureux cl mieux .unie, frappe et eut. une. Le sang de rintidèle coule, sou i | isé, son bouclier ne le pro

plu-.

Annule voit -on vengeur inondé de sang et mutilé, tandis que ses .mile- défenseurs, saisii d'effroi, sont prêts : briser la Lubie chaim qui les r< ii- ni encore. Peu d'instants auparavant, nulle guerriers l'entouraient coi • un rempart : maintenant rlle p i -, ule, abandonnée.

Di spéranl de la vii loin et «I la \< iigeuce, < Ile liait la vie, < u i Ile redoute l'esclavage. I ntn la fureur et la ei\iinte, elle descend

«le -ou char, s'élance sui un de -• - fantastiques coursiers, et fuit emportant sa haine et son amour attachés à sile comme les lévrier*

aux pas de leur maître. Telle autrefois on vit la reine égyptienne prendre la fuite et laisser Antoine au milieu des hasards d'une bataille eruelle où il luttait contre Octave et la Fortune : indigne de lui-même, mais fidèle à l'amour, le triumvir suivit la galère fugitive. Tissaphernc veut aussi voler sur les pas de son amante, mais Renaud s'y oppose. En voyant partir Armide, dont les regards animaient son courage, le païen a perdu la clarté du jour et il se jette avec la rage du désespoir sur le rival qui veut l'arrêter ; il lui porte sur son casque un si rude coup que Renaud courbe la tête jusque sur sa poitrine. Moins lourd est le choc du marteau de Brontès lorsqu'il forge la foudre du maître des Dieux ! Mais le héros relevant aussitôt un front superbe, dirige son glaive contre la cuirasse de son adversaire ; il la brise : l'acier pénètre au milieu du cœur, traverse le corps et sort tout sanglant entre les épaules. L'âme de Tissapherne s'envole par cette large et double issue.

Alors Renaud s'arrête ; il promène autour de lui ses regards et cherche où il doit diriger ses attaques et ses secours. Tous les rangs ennemis sont rompus ; leurs étendards sont couchés dans la poussière : aussitôt il cesse de frapper, et l'ardent courroux qui l'embrasait s'apaise. Plus calme et plus tranquille, il songe à Armide qui fuit seule et éplorée. La pitié, la courtoisie lui ordonnent de la protéger. Il se souvient qu'en se séparant d'elle il lui jura d'être encore son chevalier. 11 vole sur ses pas et suit les traces de son coursier.

Elle s'est réfugiée dans un lieu sombre et solitaire favorable aux sinistres desseins qu'elle médite contre sa propre vie. Elle rend grâce au hasard qui a conduit sa course errante dans ce désert. Elle descend de son coursier, jette son armure, son arc et son carquois. « Malheureuses et impuissantes armes, dit-elle, qui ave/ si mal seconde ma vengeance, je vous abandonne; restez ici ensevelies avec ma honte! Ah ! parmi tant de flèches, n'en est-il point une seule qui puisse se baigner dans son sang ! Si le cœur du perfide émousse vos pointes, osez percer le sein d'une femme! Voici le mien, nu, sans défense; qu'il expie votre faiblesse et votre honte!... Hélas! ce cœur n'est que trop tendre ! L'Amour le sait, puisqu'aucun de ses traits ne le frappa vainement. Fercez-le sans pitié, et je vous pardonnerai d'avoir si mal servi ma haine!... Infortunée Armide, quel sort est le tien! ces fie ches sont ta seule espérance; tout autre remède est pour toi sans

vertu, et tu ne peux omettre lin à tes tourmente que par de nouvelles blessures I Puissent du moins tes projets homicides fermer les plaies que lit l'Amour, el la mort sera un bienfait ! Trop heureuse encore, -i, en mourant, je n emporte poinl dans les Enfers i ■■ - Ceux qui me dévorent. Demeure i«i, fatale passion, laisse-moi seule avec ma fureur,

et qu'elle soit désormais fidèle ;'i mon ombre! \ 1 1 * puissé-je, revenant des sinistres bords, poursuivre encore l< cruel qui m'a dédaignée! Puissé-je, dans l'horreur des nuits, troubler ->>u sommeil H le remplir de terreur et d'effroi ' »

Elle se i.iii ; déterminée à mourir, esa choisit le trait l<- plus fort <'t le plus acéré. Déjà elle l'approche «le* .sou sein... Déjà la pâleui de la mort se répand sur ses traits. .. Soudain Renaud accourt ' \ la rue de Bon désespoir, il B'élance, la saisit et arrête le bras prêt .1 enfoncer le fer mortel. Armide se retourne, le voit, pousse un cri, et ses regards dédaigneux évitent l'amant qu'elle adore. Kllc penche -.1 tète,

s'évanouit et tombe comme une fleur à demi coupée. D'une main Renaud la soutient, de l'autre il écarte ses vêtements ; ses larmes baignent le visage et le sein de l'infortunée. Alors, pareille à la rose flétrie qui reprend ses couleurs sous les pleurs de l'Aurore, Armide revient à elle et soulève ses paupières humides des pleurs de Renaud. Trois fois ses yeux s'ouvrent et trois fois ils se referment pour ne pas voir cet objet de haine et de tendresse. Sa faible main essaye de repousser le bras vigoureux qui l'enlace. Vains efforts qui ne font que resserrer les liens qui lui furent si chers, et que peut-être elle aime encore! Elle verse un torrent de larmes; et toujours résolue à ne pas lever les yeux vers l'infidèle, elle prononce ces mots : « Oui t'amène, ô toi dont la fuite et le retour me prouvent une é^ûe barbarie ! . . . Tu causes mon trépas, et tu veux m'empêcher d'en finir avec la vie ! . . . Tu viens me sauver ! A quels affronts, à quels tourments Armide est-elle donc destinée? Que me sert cet art ignoré du perfide, si toute ma puissance ne peut m'aider à mourir ! . . . Tu crois sans doute que ta gloire serait ternie si l'on ne voyait pas enchaînée à ton char cette femme que tu as trahie et que ta force accable ! Sera-ce le plus noble et le plus beau de tes exploits?... Naguère je te demandais la paix et la vie, aujourd'hui la mort seule peut adoucir mes tourments!... Va! je n'implore point tes coups, le trépas me serait odieux s'il fallait le recevoir de ta main ! J'espère bien trouver en moi seule la force de me soustraire à ta cruauté ; et si dans tes fers, le poison, les armes, les précipices et le lacet fatal manquent à mon désespoir, il me restera, pour secouer ton joug odieux, des secrets que tu ne peux m'arracher, et j'en rends grâces au Ciel!... Garde tes trompeuses caresses!... Le barbare! comme il se joue de mes illusions et de ma crédulité ! ... »

Telles sont ses plaintes. Renaud mêle des larmes de pitié aux pleurs que l'amour et le dépit font couler des yeux d'Armide. Puis il lui répond d'une voix touchante : « Calme ton cœur agité ; ce ne sont point des dédains, c'est le sceptre que je te réserve! Moi, ton ennemi! Mais je suis ton chevalier et ton esclave! Lis dans mes yeux, si tu n'ajoutes point foi à mes paroles : tu y voiras la sincérité de mes promesses. Je jure de te replacer sur le trône de tes aïeux! Ah! si le Tout-Puissant daignait éclairer ton âme de ses divins rayons, s'il la délivrait des ténèbres de l'erreur, il ne serait point dans tout l'Orient de destinée

-:,n LA IKI'.I SALEM DÉLIVRÉE.

< t «le i oiiidiiin <■ les à la tienne! Il accompagne ses - I ses

prières de quelques larmes it rie tendres soupirs. Et, de même que ! neige se fond >i\ rayons du soleil et ;m soutfle des zéphyrs, ainsi s'éteint la colèn dont Armide él il i mbr sée. I.n son mur il ne i que les feux de l'amour. « Voilà ton esclave, lui dit-elle, dispos d'elle à ton gré, les ordres seront sa loi. »

Cependant Érajren voit l'étendard royal couché sur la poussière. Le bras invincible 'de Godefroi renversé le courageux Rimédon; il disperse tous ceux que la mori n'atleinl pas. Le général do calife tu montre pas de faiblesse ■ n cet instant suprême; il va chercher et il ne tarde pis à recevoir un trépas glorieux d'une main qui doit illustn r sa chute : il pousse son coursji r à la rencontre « 1 * ■ Bouillon, qui lui ble l'advi rsaire le plus digne; partout, sur son passagi • il laisse des rques dernières de son désespoir 1 1 de sa vaillance. Avant dejoindn le héros, il lui crie . o Je viens mourir sous l< - coups, mais je tà< ! de l'entraîner avec moi aans la tombe! » Il dit, et au même instant tous deux se précipitent l'un sur l'autre. Le Franc a son boucliei

■• et il est l>l( - é u bi - gauche. Le Sarrasin est atteint à I joue. I tourdi, il chancelle; au moment où il veut se redresser, Bouillon lui pion us le corps et le i sans vie.

I' ci lie immensi armée, il ne reste plus que de faibles débris.

Le pieux général poursuit les vaincus, puis il s'arrête à la vue d'Aïtamorc à pied, tout couvert de sang, qui se défend avec ses.armes rompues ( l fraci nuemis le pressent et le frappi ni à la fois ArréUz, soldats! s'écrie Bouillon. Prince, rends-moi ' s, je suis Godefroi ! » Ce grand courage, <|ni n'avait jamaia fléchi, cède à la puis- ■ du nom dont l'écla iopie aux deux pôles u Je me soumets, lui dit il, ta vaillanci . \ l'ii

stant où il lui présente son épée, il ajout' La défaite d'Altaï «•

accroîtra les richesses en augmentant t.i gloire. Une tendre épouse l'offrira pour ma rançon toutes ses pii ut l'or de mes États.

Le Ciel', lui répond le pieux capitaine, in nie lit point un eœui avar< . Con» rv< li tré» i d< l'Inde et de In je ne mets point

1111 prix .1 la vie de m< s ennemis. Je suis venu pour fa in la gu< rre et non pour trafiquer des dépouilles de l'Asie. •> Il dit. confie son prison mei des et continu* -I. poursuivre les Infidèles qui cherchent,

mais i u vain, un refuge dans leurs retranchements. Il- u\ sont point

CU A -NT xx. r.oi

à l'abri de la mort; les Chrétiens y pénètrent et le carnage avec eux ; le saifg ruisselle d'une lente à l'autre. Partout règne le pillage, et de toutes parts on voit les pompeux ornements de ces Barbares nager dans une nier de sang.

Ainsi Godefroi est vainqueur, et, aux clartés du jour qui luit encore, il guide ses soldats dans la cité sainte, dont il a brisé les fers. Les mains encore rongies du sang des Infidèles, il entre dans le temple avec ses guerriers, il y suspend ses armes, et, prosterné aux pieds du divin Sépulcre, il acquitte son vœu en adressant des actions de grâces à l'Éternel.

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