CHAPITRE Xlll
LA MINE. — LES HINERITOS. — UN PATS D AVENIR. ÉHIGRANT8 FRANÇAIS.
Le tendemaiti du mardi gras, la Compagnie commence à s'émouvoir. Elle a dépensé de vingt è. trente mille francs en distribution de vivres, de liqueurs et d'eau-de-vie. Ce n'est encore rien à c6té de la perte que lui fait éprouver chaque jour de chômage. En portant à cent mille francs le passif du carnaval, il est probable que je reste au-dessous de la vérité. Autrefois la fête se prolongeait jusqu'au premier dimanche de carême, mais, depuis quelques années, les administrateurs s'efforcent de l'écourter. Toute la difficulté consiste à ramener la Croix dans la chapelle du tunnel. Une fois que la mine est rentrée en possession de son Dieu, les mineurs n'ont plus aucune raison de n'y poïut descendre. Seulement la Croix esitôtue et se trouve bien au grand air. La Compagnie l'exhorte, la supplie, la conjure, la menace: il faut qu'elle obéisse. Bon gré mal gré, elle réintégre ses ténèbres. On l'y reconduit avec la
même pompe qu'on Ten avait tirée, mais le cortège est plus morne et les flûtistes essoufflés.
La Compagnie ne s'endort pas sur cette première victoire : elle secoue les agents de police qu'elle entretient, traque les ouvriers réfractaires et les pousse en troupeau vers la mine. Ils y retournent, les yeux lourds, la démarche encore chancelante et, peu à peu, la ville reprend sa taciturnité coutumière. Les cholas balaient sommairement leurs planchers et réparent tant bien que mal les dégâts de la folie carnavalesque ; les hommes s'enfoncent dans les galeries souterraines.
Je désirais descendre dans la mine et visiter ces galeries qui portent les beaux noms de Ramirez et de Monte-Cristo. Nous nous engageons sous le tunnel et notre véhicule s'arrête devant un obscur couloir, qui aboutit à une chambre assez vaste, éclairée à la lumière électrique. L'atmosphère en est terriblement chaude et il s'y mêle des odeurs d'huile rance et de sueur. C'est le vestiaire. Nous échangeons hqs vêtements contre des chemises de laine et des pantalons grossiers. Autour de nous circulent des bambins étiolés : je remarque la maigreur de leurs bras et de leurs jambes, et leurs pauvres yeux vides. Quel âge ont-ils ? Dix ou onze ans peut-être. Plusieurs en paraissent huit à peine. Pourquoi nous accompagnent-ils ? Hélas, cette petite escorte, que nous chargerons de nos châles, vit, travaille, gagne son pain dans les profondeurs de la mine. La Compagnie aime les enfants : elle les paie moins cher que les hommes. On les emploie à diverses besognes, qu'ils peuvent remplir et dont ils meurent. Vers huit ans, ils descendent à neuf cents pieds sous terre : ils en remon-
lent moribonds à quinze ans. Un des administrateurs de Pulacayo m^affirmait que les deux tiers n^atteignaient pas leur dix-huitième année, et le même, M. Barrau, esprit fin et cultivé, me disait, avec une ironique philosophie, en me montrant un minerito haut comme une botte : « Ne trouvez-vous pas que ce spectacle rend socialiste ? » Ces enfants qui nous entourent ont une impassibilité de vieillards. La nuit éternelle où ils grandissent a éteint leurs regards et donne à leur figure une rigidité sinistre. Leurs mouvements ont parfois une raideur d'automates. Quelques-uns gardent encore une physionomie ouverte : Tintelligence y jette de furtives lueurs. Le crime de Huanchaca n^est pas tout à fait consommé. D'autres sont usés, finis ; il ne reste plus qu^à leur prendre mesure pour leurs bières.
Lorsque nous fûmes prêts, on remît à chacun de nous une torchère suspendue par un fil de fer, et notre troupe s'achemina à travers les flaques d'eau, le long d'un sombre couloir. Au bout, la cage de Tascenseur nous attendait. On s'y entassa comme on put : une petite pluie glacée suintait sur nos têtes, et nous étions si pressés les uns contre les autres que les flammes rouges de nos lampes léchaient nos vêtements. Cornejo donna le signal et l'ascenseur commença de descendre. Nous eûmes l'impression d'une fuite vertigineuse. Nous ne descendions pas, nous nous abîmions. Je suivais sur ma montre laiguille des secondes. A la soixante-deuxième, nous stoppâmes. Je crus que nous faisions une halte à un premier étage, mais nous étions arrivés. En une minute. Tascenseur avait parcouru trois cent vingt six mètres.
L'endroit où il nous déposait était humide et presque
froid : un marécage souterrain. Au fond, à gauche, une entrée de grotte creusée dans la roche. Nous nous y engageâmes : la galerie, qui s'étendait devant nous, avait environ un kilomètre et demi de longueur. Des deux côtés, placées à intervalles rapprochés, d'énormes poutres, sur lesquelles reposaient des solives transversales, en soutenaient la voûte et les parois. Cette partie de la mine m'a semblé soigneusement boisée, mais je sais qu'il n'en est pas de même de toutes les autres. Certaines galeries menacent ruine, et l'on frémit en pensant aux existences humaines qui s'aventurent sous de vacillants échafaudages. Quelque temps après mon départ de Pulacayo, j'appris que six ouvriers y avaient été ensevelis. Leur mort a coûté soixante bouteilles d'eau-de-vie à la Compagnie. Si les actionnaires n'y veillent, ils se ruineront en alcool.
Je ne sais rien de plus impressionnant que cette promenade sous trois cents mètres de terre, dans une obscurité que les lampes rouges ensanglantent et le long de ces galeries muettes qui ont un air de catacombes. Là où nous passons, le filon courait jadis : des richesses pétrifiées ont sauté sous le pic et la dynamite du mineur. Elles circulent maintenant à travers le monde : ce sont ces pièces d'argent vers lesquelles s'aimantent toutes les convoitises. Et que d'hommes ont laissé leur vie dans cet étroit corridor I
A mesure que nous avançons, la chaleur devient plus intense. Nous marchons sur des rails, où roulent d'ordinaire les wagonnets chargés de gangues, et, quand notre pi)3d s'en écarte, nous nous enfonçons dans de la boue. La mine est en ce moment envahie
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par Teau, et de longs tuyaux de pompes à air comprimé rampent contre les poutres : le silence de ces mornes profondeurs n'est troublé que par le bruit de l'eau qui y est aspirée. Parfois, nous longeons une fondrière, où bouillonne un flot saumâtre. Gomme les pompes ne suffisent pas, on fait descendre dans ces lacs souterrains des sortes d'outrés de cuir, qui remontent en ruisselant le long de cheminées noires. Quelquefois aussi, la voie que nous suivons est coupée par une mare profonde de six ou sept mètres ; on a jeté dessus une planche, où nous nous hasardons et qui ploie sous nos pas. A un certain moment, la chaleur est si forte que nous nous laissons choir sur des blocs de pierre. Nos petits porteurs tiennent à la main des sacs pleins d'étoupes et nous en distribuent des paquets. Nous nous épongeons le front et la poitrine. Littéralement notre corps fond en sueur.
Tout est désert. Mais, de temps en temps, collé à la muraille, entre deux piliers de bois, un homme, nu jusqu'à la ceinture, nous apparaît. C'est moins un homme qu'une statue de bronze. Il nous a entendus approcher, et s'est rangé pour nous laisser le passage libre. Je distingue à peine, aux lueurs des torches, sa physionomie jeune encore et résignée. Ces gens observent le silence de la tombe. Quand ils se rencontrent, les plus bavards ne murmurent qu'une seule parole : Jésus. C'est le mot de ralliement de toutes les souffrances humaines.
Des deux côtés de la galerie, s'ouvrent des grottes aux escaliers tournants, qui mènent à d'autres galeries, où ne parviennent pas les ascenseurs. La mine a une profondeur de plus de quatre cents mètres. Nous sommes descendus dans une de ces cavernes ; mais
celui qui n'y est point habitué ne tarde pas à ressentir d'étranges courbatures. Il y respire du feu et ses jambes faiblissent. La première fois que notre compatriote M. Vattier s'y aventura, il faillit y rester. Et lui- \ même, il me racontait ses impressions. Il était arrivé au planés de la mine, c'est-à-dire à son tréfonds. Les Indiens et les lampes qui Tentouraient absorbaient tout l'oxygène. Peu à peu sa t^te tourna ; les lumières grandirent autour de lui démesurément ; le mur scintillant lui fit l'effet d'une immense surface blanchâtre. Il éprouva comme la sensation d'avoir franchi les bornes de la vie. Le silence, ces visages sombres, ces lueurs éclatantes, cette muraille de feu, le poids de douze cents pieds de terre sur les épaules, le vague sentiment qu'il lui serait impossible de remonter jusqu'au jour désagrégeaient tout son être. Il ressentit une indicible volupté, une béatitude de délivrance, et s'abattit. Quand, plusieurs heures après, il revint à lui dans un « rancho », et qu'il vit rôder autour de sa couche un grand Indien, il crut qu'il se réveillait dans un autre monde ou qu'il devenait fou. Je ne désirais pas outre mesure partager ces funèbres impressions, et, bien qu'il ne m'en eût peutêtre rien coûté de les affronter, nous ne nous attardâmes pas dans ces escaliers apocalyptiques, et notre petite troupe regagna la galerie..
Nous en vîmes bientôt l'extrémité, le « front de taille », comme on l'appelle. C'est là que le mineur travaille. Il frappe de son marteau de fer sur une barre dû même métal, qu'il enfonce dans la pierre en lui imprimant un mouvement de rotation. Celui que nous avions sous les yeux était à genoux et procédait
^Tl
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avec lenteur. Il s'arrêtait souvent, comme un homme épuisé. Nous avions grimpé près de lui, car il était 'uché sur des espèces de démolitions, et quand il se tenait debout, sa tête touchait presque la voûte de cet antre. La roche scintillait à la clarté de nos lampes. On m'indiqua le filon, qui avait environ cinquante centimètres de largeur. Les mineurs étaient arrivés à un endroit où il se rétrécissait singulièrement. Toute la grotte brillait, comme si elle eût été incrustée de nickel et d'argent. Ce n'était pourtant que du mica qui étincelait ainsi. L'argent ne reluit pas dans les mines, à moins qu'on ne se trouve en présence de pépites. Il est caché dans la pierre : seule, la chimie l'y découvre et l'en arrache. D'ailleurs, la pépite est l'ennemie de tous les administrateurs ; les ouvriers la volent et leurs ruses déjouent les plus habiles précautions.
On me racontait le fait suivant : dans une mine d'où l'on extrayait souvent de Targent presque pur, la Compagnie avait essayé de tous les moyens pour empêcher la fraude. Les mineurs ne reculaient devant aucun système : les replis les plus secrets de leur corps leur servaient de réceptacles, et ils usaient fréquemment de la cachette que les chevaliers de Malte explo-" raient avec soin, si l'on en croit Voltaire, quand ils prenaient des Turcs ou des Turques. On ne se contenta pas de les contraindre à se déshabiller en sortant de la mine : on les obligea d'enjamber une planche et de crier en même temps Viva el Ckile ! Cependant les vols ne diminuaient pas, et la Compagnie était aux cent coups, lorsqu'un hasard lui révéla l'expédient dont les ouvriers s'étaient avisés. Les malins tuaient les rats qui infestaient les galeries, les vidaient, remplissaient leur peau de gangues riches.
la recousaient, et, au nez même des surveillants, la jetaient en dehors de la mine sur des remblais, où, le soir venu, ils allaient chercher leur butin.
D'ailleurs ce vol n'a, dans l'esprit des indigènes, aucune gravité. On en fait un commerce que, pour un peu, la loi reconnaîtrait. Personne n'ignore au Chili que le père d'un des hommes politiques les plus considérables de Theure présente a commencé sa prodigieuse fortune en achetant à Copiapo des minerais soustraits par les mineurs. Et tout dernièrement une personne de ma connaissance entendait sur un paquebot des côtes ce dialogue entre deux passagers:
— Comment va votre gendre ?
— Très bien, je vous remercie.
— Et que fait-il dans lé Nord ?
— Il s'occupe de questions de banque ; mais le plus clair de son bénéfice, ce sont encore ses achats de minerais volés. Il a organisé une agence...
Le mineur continuait sa tâche devant nous et le trou se creusait lentement. Ces trous sont mesurés par le surveillant et payés suivant leur profondeur. On y introduit alors la cartouche de dynamite ; le mineur allume la mèche, et, sans hâte, avec une témérité dont il fait une coquetterie, il s'abrite sous une excavation voisine, tandis que la roche éclate et que les éclats pleuvent à ses pieds. Nous nous étions assis à quelques pas de ce taciturne et indolent travailleur. La chaleur, toujours accablante, nous oppressait, et je remarquai qu'instinctivement nous parlions à voix basse. L'obscurité, le silence et le mystère nous inclinaient au chuchotement religieux des églises et des cimetières. Je ne sais quelle paresse de gestes et de pensées m'en-
gourdissait. Il me semblait que la lumière du ciel n'était pas si nécessaire à Thomme, et que je pourrais végéter dans cette solitude souterraine. Puis, tout d'un coup, le souvenir du jour me lancinait; j'aurais voulu courir, et d'un seul bond émerger à la clarté rose du matin.
Près de moi, Philippi, qui, depuis deux ans, redescendait pour la première fois dans une mine, sentait se réveiller en lui son ancien enthousiasme de mineur. En voilà un qui a su s'adapter vite et bien aux conditions d'existence des pionniers boliviens ! Ce jeune Corse est doué d'une âme infatigable, et si tous nos compatriotes qui viennent chercher fortune en Amérique avaient son énergie, sa patience et son esprit délié, ils n'y perdraient jamais leur peine. Mais ces qualités sont rares^ et je suis convaincu que ceux qui réussissent en Amérique réussiraient partout. C'est bien moins aux avantages du Nouveau Monde qu'ils doivent leurs succès qu'à leur mérite intrinsèque. Ils auraient peut-être mis plus de temps en Europe à se frayer leur chemin, mais ils y seraient toujours arrivés. Du soir au lendemain, Philippi, transporté dans le plus affreux désert, y passa dix-huit mois à construire un aqueduc, couchant sous la tente, entouré d'Indiens et de cholos dont il dirigeait les équipes, menacé de fièvre, assiégé d'insectes, risquant tous les soirs de trouver son lit occupé par un reptile. Ceux qui sont capables d'un tel effort peuvent cingler vers ces contrées vierges de TAmérique, mais leur intelligence et leur fermeté de caractère leur assurent, sans bouger d'Europe, un bel avenir. Et je suis d'autant plus autorisé à le penser, qu'il m'a été donné d'entendre, au cours de mon voyage, plusieurs de nos compatriotes qui, par-
LA MLNE. LES MLN'ERITOS, UX PAYS D*AVENÏR 313
venus à Tâge où les habitudes nous enracinent même en une terre étrangère, faisaient de mélancoliques retours sur eux-mêmes et regrettaient d'avoir payé de Texil Taisance et la prospérité, qu'une plus longue patience leur eût acquises dans leur propre patrie. Ils en avaient tant vu échouer, de leurs compagnons, qu'ils finissaient par se convaincre que l'Amérique ne rend pas habiles les maladroits, ni travailleurs les paresseux. Et ils s'avouaient tristement qu'avec la même dépense de courage ils se seraient taillé la même place au bon soleil de France. Je ne dis point cela pour Philippi, qui reviendra, jeune encore, parmi nous — du moins je l'espère — et qui n'aura pas plus à regretter d'avoir connu les Américains, que les Américains n'auront à se repentir de l'avoir bien accueilli. Sa vocation de mineur s'est épanouie au milieu d'eux. Un marin qui revoit la mer n'est pas plus heureux qu'il ne semblait l'être en m'initiant aux mystères de ces galeries.
On peut donc aimer la mine ? Mais oui^ comme le Breton adore les flots, comme les « cateadors » se passionnent pour les arides montagnes, comme le minéralogiste s'exalte devant les silencieux déserts. Le désert est beau ; la montagne toute nue est belle ; la mine, qui prolonge ses artères de Léviathan, a, même pour celui qu'elle tue, un attrait irrésistible. Et le charme qu'exercent sur l'esprit des hommes et la mine, et le désert, et les flots, et, d'une manière générale, les plus âpres labeurs, nous relève et nous ennoblit, car, si on l'analyse, le dernier élément qu'on y trouve et le plus fort n'est que du pur désintéressement. La nature se charge de nous rendre supérieurs à notre besogne par l'obscur dévouement que nous y consa-
crons, même à notre insu. Si le premier mobile qui nous y entraine n'est qu'un intérêt matériel, il ne tarde pas à s'évanouir sous la beauté de rcffort humain. Et certes, ce n'est pas pour gagner de l'argent, que le marin court de lui-même au-devant des bourrasques, puisque l'argent ne saurait le retenir à. terre. Ce n'est pas par simple appétit d'un trésor, que le cateador hiverne dans l'escalier des Andes, puisqu'à peine cette fortune découverte, il la gaspille avec une méprisante prodigalité. Et cet humble mineur, qui s'agenouille devant le front de taille, souffrirait souvent d'être privé de son angoisse journalière. Le gain n'est pas notre fin suprême, et notre travail vaut mieux que la monnaie dont on croit le payer. Ceux-là seuls qui font de l'argent leur raison d'être et leur but me paraissent tristement inférieurs. Le dernier mineur de Huanchaca a connu dans sa misère des heures, des moments, des minutes où, aux prises avec la nature, il s'est senti plus fort qu'elle , et où, indépendamment de l'idée du salaire, il a joui de sa supériorité. Retirez-le de ces cavernes anémiantes ; rendez-le au soleil ; déroulez devant ses pas des tapis de verdure et de fraîches rivières. Il soupirera souvent après l'ombre lugubre dont vous l'aurez délivré. Son inutilité l'oppressera. Loin de son œuvre familière, il sera comme une aiguille aimantée, qui, sous le doigt d'un enfant, palpite, sursaute et tend vers le pôle. Quelles merveilles n'obtiendrait-on pas, si on savait utiliser noblement celte énergie humaine, notre invincible besoin d'agir ! Ce courant électrique qui traverse le monde moral, aussi mystérieux que celui qui serpente dans le monde physique, l'homme ne s'en sert qu'à seule fin d'exploiter l'homme. Les ploutocrates spéculent sur notre désintéressement inné, principe
de tout travail, et en touchent les rentes. Cette pensée ne m'avait jamais tant frappé qu'au milieu des épouvantables solitudes de la mine. Elle rehaussait à mes yeux le malheureux individu que je voyais ployé sur sa besogne et qui d'un rythme lent martelait sa barre de fer.. Et, autour de moi, Philippi frais et dispos rôdait, scrutait la roche, souriait aux ténèbres.
Nous reprîmes le chemin de l'ascenseur, mais par une autre galerie. Tout à coup, notre guide nous cria : « Couvrez-vous ! » En effet, à peine nos petits porteurs nous avaient tendu nos châles, qu'un air humide et glacé séchait brusquement notre sueur et nous rayait le dos de frissons. Les pauvres enfants n'avaient rien pour s'envelopper, et le suintement de la voûte plus basse coulait sur leurs épaules nues. Un de mes compagnons me dit :
— Voilà le grand danger de la mine. Ces alternatives de froid et de chaud tuent l'adolescent. Vous comprenez maintenant pourquoi ces gamins sont condamnés. Il faudrait qu'ils prissent des précautions minutieuses ou qu'ils fussent de marbre. Et ils ignorent les premières règles de l'hygiène.
Je pensai que la meilleure hygiène à leur faire suivre serait de ne pas les exposer à la mort. Je me souviendrai toujours de ces sinistres courants d'air, et de la noire humidité des parois, et de ces petites épaules d'enfants frissonnantes. Des enfants de dix et onze ans ! Mais enfin à quoi songent les administrateurs de Huanchaca? Je connais dans leur nombre d'excellents pères, des hommes obligeants et qu'un pareil spectacle indignerait, s'ils le voyaient ailleurs que chez eux. Ils ne sont pas, hélas ! entièrement res-
ponsables de ces iniquités. Les actionnaires les harcèlent et leur imposent leurs criminelles exigences. Si Ton remplaçait ces bambins par des hommes, les bénéfices diminueraient. Puis, du moment qu^on ne les tuerait plus, on devrait permettre aux parents de les nourrir, et augmenter les salaires.
L^habitude de ne point compter avec la vie des autres finit par imprimer à certains esprits d'étranges déviations. Quelques jours après ma visite de la mine, j'eus Toccasion de confier mon sentiment à un de ceux qui, s'ils le voulaient, modifieraient cet état de choses. Je lui représentai que, dans la plupart des centres miniers, on respectait les lois protectrices de Tenfance ; j'osai attirer son attention sur la funèbre tolérance de Pulacayo. Je ne doutais point que sa générosité ne s'en émût : si les parents étaient nécessiteux ou aveugles au point de se désintéresser de la vie de leurs enfants, il appartenait aux hommes qui les commandaient de leur rappeler leurs devoirs, ou de les mettre à même de les remplir. Il me répondit textuellement :
— Mais je vous assure que ces mioches ne sont pas malheureux ! On se porte fort bien dans la mine, et, sans le refroidissement inévitable de la sortie, on y ferait de vieux os.
L'observation ne manquait pas de justesse : si l'atmosphère de la mine était moins chaude et que celle du dehors fût moins fraîche, on goûterait dans ce délicieux pays le climat des bords de la Méditerranée. Mais, comme la Compagnie ne saurait empêcher la bise de souffler à quatre mille mètres d'altitude, ni les enfants qui remontent des galeries d'attraper des fluxions de poitrine, elle pourrait.
sinon leur en défendre l'accès, ce qui Tappauvrirait, du moins leur on prohiber la sortie. Elle les murerait sous terre, et, puisque la lumière du jour est néfaste à leurs poumons, il leur serait interdit de la revoir. On boucherait les croisements de galeries, de façon à ce que la température s'y maintînt, d'un bout à l'autre d'une vie hmaine, environ à cinquante degrés. Ce système aurait encore ceci d'excellent, que les « mioches », vivant tout nus, ne seraient point obligés de s'acheter des bardes.
Si ces quelques lignes tombaient sous les yeux des intéressés, ils me taxeraient assurément d'exagération romanesque. Ils diraient par exemple que la Compagnie de Huanchaca ne contraint pas les enfants au travail de la mine, et qu'elle a même bâti une école pour les lâches, qui préfèrent vivre dans l'oisiveté. — Sans doute, elle n'arrache pas les nourrissons aux bras de leurs mères, mais elle recrute avec tendresse tous les écoliers en rupture de ban. Elle ne craint pas de les amorcer avec l'appât de ses petits sous. — Ils ajouteraient que les tâches qui leur sont distribuées n'ont rien de pénible et qu'on rougirait d'en charger des jeunes gens. — Je serais curieux de savoir si les jeunes gens rougiraient de les accepter, et si le seul fait de rester enfermé dix heures par jour à trois cents mètres sous terre, en proie à lachaleuf et aux refroidissements, n'est pas pour un enfant de dix ans la plus horrible des besognes.
Au surplus, de quoi vais-je me mêler ? Qui songe à se plaindre de la situation des mineritosi Les administrateurs n'y voient rien d'anormal ; les parents ne protestent pas ; les gamins meurent silencieusement. Je ne dois d'en avoir souffert qu'aux idées de
justice sociale que nous respirons dans Tair européen. Je défie un honnête homme de descendre aujourd'hui dans une mine sans un soulèvement de cœur et sans un frisson de révolte. Si j'en crois quelques sages, on aurait tort de s'apitoyer sur la condition des mineurs. Il existe des ouvriers encore plus infortunés. Tant pis pour nous ! Et malheur à l'industrie, dont les progrès reculent chaque jour les limites de la misère et des tortures humaines !
Nous avions regagné l'ascenseur, et en un clin d'œil nous remontâmes au tunnel, avec la désagréable sensation, sur notre visage et notre cou, de l'eau imprégnée de cuivre, qui pleut dans cette cage. On nous conduisit immédiatement au vestiaire, où nous pûmes nous laver à grande eau et boire quelque cordial.
Quand je me retrouvai en plein jour, sous un ciel pluvieux, je crus sortir d'un cauchemar. Mais les spectres de bronze entrevus le long des galeries souterraines, l'image des enfants sacrifiés, l'horreur du silence étouffant de lamine, me poursuivaient et m'assombrissaient l'immense panorama des montagnes. Je n'eus plus qu'un désir : celui de me sauver, de fuir loin de ce village dont l'épouvantable tristesse domine le monde. Son carnaval, sa vie journalière, où se détériorent les muscles de Touvrier et la conscience du maître, et tout près du ciel, son cimetière, dont les murs blafards sont la seule gaf té de ces monts chauves, m'emplissaient d'amertume. Je brusquai mon départ, et le lendemain matin, à cinq heures, je quittai Pulacayo, sans esprit de retour.
La nuit était brumeuse, et le train descendit avec une lenteur prudente jusqu'à Uyuni. Là, je me séparai
de Philippi qui avait tenu à m'accompagner. Au moment de lui dire adieu, la dernière personne que je vis sur le quai de la gare fut une femme de tournure et d'accoutrement bizarres. Je l'avais mainte fois croisée à Pulacayo, et elle m'avait toujours produit une singulière impression. Grande et maigre ; vêtue presque à Teuropéenne ; la tète recouverte d'un fichu rouge, d'où s'échappaient, comme deux couleuvres noires, ses cheveux tordus; la figure longue, osseuse et éclairée d'yeux sombres ; les mains tatouées de signes bleu-ciel, en forme de rameaux ; elle tranchait sur le type des cholas et des Indiennes. Son corsage et le bas de sa robe étaient bordés de galons d'or. Quelque temps qu'il fasse, elle voyage entre Pulacayo et Uyuni. Je l'avais vue, l'avant-veille, juchée sur un wagon de minerais, le buste droit, indifférente à l'averse qui la cinglait. On l'appelait : la Juive. J'en avais conclu qu'elle se livrait à toutes sortes de petits commerces. Son activité semblait déconcerter l'indolence bolivienne. Elle me parut démesurément grande dans le rayonnement du matin. Sa silhouette se profilait sur l'immensité de la pampa. Elle incarnait âmes yeux l'esprit d'industrie et de lucre qui peu à peu s'empare de ces hauteurs. Et tatouée comme une sauvage, habillée comme une femme d'Europe, elle représentait bien les contrastes comiques ou tristes, que j'ai cru distinguer dans les âmes de ces contrées.
Je ne parlerai point de mon retour à travers les merveilles qui m'avaient déjà fasciné. Il me suffira de dire que je les appréciai d'autant plus qu'elles sont encore vierges d'exploitation industrielle. Si mon voyage n'était pas achevé, du moins j'avais atteint le double but que je m'étais proposé.
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« Ma rapide excursion en Bolivie m^a laissé le regret de n'avoir point visité tout le Haut-Plateau. Ce n'est pas en un mois qu'on se forme une idée nette d'un peuple. Bien entendu, les Boliviens, que j'ai rencontrés et parmi lesquels j'ai vécu, m'ont paru charmants, et ils le sont. Cependant je les crois un peu lourds, trop méfiants et d'une activité médiocre. Leur ville de Sucre, où l'on adopte les modes de Paris, me produit l'impression d'une jolie sous-préfecture. On s'y donne de petits airs pimpants et vollairiens. C'est la cité talon rouge du Haut-Pérou. Quelques dames y tiennent bureau d'esprit, et la jeunesse dorée y fait gras le vendredi, pour témoigner de son audace. Sucre se prétend la capitale; mais Chuquisaca, La Paz etPotosi lui disputent cet honneur. Potosi s'enorgueillit de son passé, de ses mines taries et de son Université morte. La Paz est fière d'avoir poussé le premier cri d'indépendance. Sucre proteste et affirme que ce cri a jailli de ses murs. Je ne sais plus quelle gloire réclame Chuquisaca. Ces quatre villes se jalousent et potinent l'une contre l'autre. Le gouvernement, inquiet de leurs querelles, essaie de les mettre à la raison en leur distribuant ses faveurs. Il émigré de Sucre à La Paz, de La Paz à Oruro, d'Oruro à Chuquisaca. Les députés trouvent là de belles occasions de voyager, et l'armée déploie, non sans plaisir, ses régiments de colonels et de musiciens. Cela fait toujours passer un mois ou deux. Les gens de Sucre dédaignent ceux de La Paz : les Quichuas ne peuvent souffrir les Aïmaras. Les Boliviens s'en consolent en répétant que la Bolivie
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est un pays d'avenir. Cette pensée, leurs commérages et leurs guerres civiles suffisent à leur bonheur.
Aujourd'hui, la politique ne s'amuse plus à dresser des barricades de six pieds devant des montagnes de quatre mille mètres *. On se tue moins, mais on se proscrit davantage. Avant de quitter la présidence de la République, M. Arcey voulut se donner l'illusion d'une conjuration à réprimer. Il imagina un grand complot des députés libéraux contre le pouvoir et les exila en masse. Le train qui les emportait dérailla comme par hasard, et, tout à fait par hasard, il n'y eut ni morts ni blessés. Le chemin de fer est un instrument de progrès, même aux mains des imbéciles. Une fois que les libéraux mangèrent le pain de Texil, les conservateurs ou constitutionnels s'élurent, et le successeur de M. Arcey attribua ce touchant accord à Texcellence de son gouvernement. Quelques jeunes esprits, imbus des idées subversives de TEurope et particulièrement de la France, osèrent demander le mariage civil et soutinrent ce paradoxe, que jeter les gens à la porte n'est pas le meilleur moyen de les convaincre. On leur montra qu'ils se trompaient. L'un d'eux, le frère de Cornejo, se permit de trouver mauvais que M. Arcey portât la main sur ceux qui ne le saluaient pas : on lui défendit, sous peine de prison, le territoire bolivien, et il s'en fut à Lima songer au chapeau de Gessler. Les journalistes ont le droit de se taire sur toutes les questions intéressantes : c'est un droit que les lois leur reconnaissent expressément. Mais la Bolivie n'en est pas moins un pays d'avenir. Tout le monde me Ta dit et j'ai fini par le croire. Il se peut qu'on y multiplie les exploitations indus-
1. Je crois bon de rappeler que ces pages furent écrites en 1895.
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Irielles. L'invasion anglaise, refoulée au Chili par Tinvasion allemande, s'y repliera en bon ordre. On verra beaucoup d'Anglais sur les Hauts-Plateaux, et plus tard beaucoup d'Allemands. On y trouvera aussi plusieurs Boliviens, qui seront tous gens d'avenir.
J'aurais foi dans les destinées prochaines de la Bolivie, si son gouvernement s'orientait d'une manière fixe vers la tolérance religieuse et l'affranchissement des Indiens. Le jour oti il incorporerait ses admirables Quichuas et où les dictateurs de Sucre souffriraient l'opposition libérale, sans un ridicule emportement de Gérontes césariens, la Bolivie pourrait devenir une nation forte. Ses positions inexpugnables, ses richesses souterraines, ses gras pâturages feraient de ses habitants les plus pacifiques montagnards du globe. Ils sont en général fort honnêtes. Des convois de mules chargées de lingots ont circulé dans leurs montagnes, sous la conduite d'un ou deux surveillants, et l'on n'a point d'exemple qu'ils y furent attaqués. Mais je crains que leurs belles qualités ne restent socialement improductives. La paresse et l'éternelle temporisation les paralysent. Leur hospitalité, bien qu'elle soit abondante, n'exclut pas chez eux une défiance de l'étranger telle qu'ils semblent parfois plus près de l'Indien que de l'Espagnol. Cette sourde hostilité contre quiconque projette de s'établir sur leur territoire m'a été affirmée et prouvée par des colons de La Paz, de Sucre et de Potosi. L'étranger est à leurs yeux l'homme qui arrache leur pain blanc aux fils du pays. Enfin, ils m'ont paru d'une susceptibilité déconcertante. Si l'on reproche aux Chiliens de ne pas entendre la plaisanterie, que sera-ce des Boliviens ? Les Hispano-Américains n'admettent pas qu'un voya-
geur adresse à leur nation des critiques, même tempérées d'éloges. Sous prétexte qu'on Ta hébergé, on se croit des droits à d'éternelles actions de grâces. « Vous avez été notre hôte et vous nous jugez I » Eh ! pourrions-nous le faire, si nous ne l'avions été?
Au moment où j'arrivais en Bolivie, les Français et surtout leur ancien consul, M. Wiener, y étaient conspués. Le journal bolivien le Telegrafo tirait à boulets rouges sur notre ex-représentant. Il Taccusait d'avoir indignement raillé la Bolivie dans une conférence faite, je crois, à Nancy. Je ne connais M. Wiener que par un livre, ou plutôt un dithyrambe en l'honneur du Chili, qui sert de prospectus à la légatioa chilienne de France. Elle le distribue à nos compatriotes désireux de cingler vers Valparaiso. Ils le lisent, rêvent d'un Eldorado, partent et, dès leur arrivée, se demandent comment un ancien chargé d'affaires de leur Républi^ que a pu s'abuser et les abuser ainsi. Les Chiliens euxmêmes trouvent l'éloge excessif. Aussi m'étonnai-je que M. Wiener, si bienveillant pour le Chili, se fût montré tout à coup féroce à l'égard des Boliviens. Je m'en étonnai d'autant plus que M. Wiener, diplomate apprécié sur les Hauts-Plateaux, avait jadis publié un livre, Bolivie et Pérou, dont on m'a dit que les gravures et même le texte flattaient encore l'amour-propre des Athéniens de Sucre. Je me procurai le compte rendu de cette malencontreuse conférence, tel que le publiait le journal de La Paz, et j'y vis que M. Wiener reprochait au peuple bolivien de négliger trop souvent les ablutions, aux habitants d'Uyuni d'avoir construit leurs maisons avec des traverses du chemin de fer, aux employés de la douane de dévaliser les voyageurs, et au gouvernement de se faire escorter d'une armée
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composée de six cent quarante hommes, dont cents musiciens et deux cents colonels. Tous ces proches sont parfaitement fondés. Rien de ce que disait M. Wiener ne m'était inconnu : des Boliviens avaient pris soin de me renseigner. Ajoutez que ces légères critiques étaient noyées dans une admiration débordante. Comment justifier ce déchaînement de colère contre Tancien consul français et contre la France ?
D'ailleurs les gens de Bolivie ne furent pas les seuls à partir en guerre. Nos compatriotes prirent aussi les armes. M. Wiener n'avait pas seulement égratigné Tépiderme des indigènes : il avait encore daubé les émigrants français et les avait déclarés inférieurs aux émigrants allemands. C'est une grave question, et, puisque je la rencontre sur mon chemin, je voudrais en dire quelques mots.
« L'émigrant français, écrivait M. Wiener, n'est qu'un ténor. Quand il n'a pas de voix, il organise des auditions de lectures ; Qt quand il ne lit pas, il ouvre un magasin. » M. Wiener sacrifie trop à l'esprit. Si les émigrants français ne réussissent ni aussi vite ni aussi bien que les Allemands, cette infériorité provient de notre absence presque complète de solidarité. Nous sommes si peu habitués à nous expatrier, que ceux-là, mêmes d'entre nous qui Tout fait ne comprennent pas que d'autres suivent leur exemple. A l'étranger, les Français gardent la même défiance envers leurs concitoyens qui vont les rejoindre, que nos provinciaux à l'égard de ceux qui reviennent des contrées lointaines. Le Français ne trouve en débarquant aucun encouragement, aucun appui. Si ses compatriotes soup-
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çonnent en lui un concurrent futur, ils le dissuaderont de s'attarder dans leurs parages. S'ils prévoient un appel à leur bourse, ils se claquemureront chez eux. C'est d'un individualisme inintelligent. L'Allemand, au contraire, est accueilli par les siens comme une nouvelle recrue, dont le concours leur servira à propager l'influence germanique et à consolider la coloiîie. On lui vient en aide ; on ouvre des débouchés à son activité. Il se sent en pays ami, presque en terre allemande. Les Allemands songent d'abord à l'intérêt supérieur de leur race. Les Français sont absorbés par le souci du bénéfice immédiat et personnel. Les uns se disent : Conquérons une nouvelle province ; les autres : Amas- ^ Sons de quoi retourner vite chez nous.
Si le Français a besoin de capitaux ou d'une avance de marchandises, les maisons françaises auxquelles il s'adresse restent sourdes. Mais, du soir au lendemain, l'Allemand qui a prouvé son courage et son intelligence obtient des fabriques de Berlin et de Hambourg le crédit qui lui est nécessaire. Il suffît d'avoir habité Valparaiso ou Santiago pour s'en rendre compte. La prospérité de la plupart des commerçants allemands n'a d'autre origine qu'un crédit parfois même audacieusement accordé à de pauvres gens pleins de bonne volonté. Au Chili ou en Bolivie, le Français devra plus espérer des Chiliens et des Boliviens que de ses compatriotes. Son isolement l'expose à tous les déboires, dont la solidarité allemande préserve son rival. Ajouterai-je que du côté même des Américains le Français aura moins à attendre que l'Allemand ou l'Anglais? Si les étrangers préfèrent nos modes et nos livres, nous avons une sorte d'esprit qui les indispose à notre égard. Pourquoi ne pas le dire ? Notre chauvi-
nisme est souvent indiscret. L'Anglais est assez porté au mépris de Tétranger, mais il le méprise silencieusement. L'Allemand, tenace, patient, obséquieux, flatte ses hôtes en s'adaptant à leurs coutumes et en s'assimilant leur manière de penser. Le Français, lui, éprouve le besoin de gouailler, de critiquer et de mener une petite Fronde. Le dernier émigrant se pose en réformateur.
M. Wiener se plaint que les émigrants français frappent trop souvent à la porte de leur légation ou de leur consulat : « Ils considèrent, s'écrie-t-il, leurs consuls et leurs ministres comme des dieux prolecteurs et sauveurs ! » En effet, le Français, né dans le respect de ses administrations, d'ailleurs reçu froidement par ses compatriotes, se tourne vers le représentant de son pays et attend de lui son salut. Mais là encore, quelle déception I Notre organisation consulaire est tout simplement déplorable. Le plus souvent nos consuls n'ont ni connaissances ni aptitudes commerciales. Les agents consulaires s'occupent de leur négoce et s'inquiètent peu des intérêts de leurs nationaux, dont la défense pourrait les brouiller avec leurs voisins et nuire à leur maison. Quant à nos ministres, ils s'enferment dans la tour d'ivoire delà diplomatie, et, s'ils mettent le nez à la fenêtre, c'est pOur guetter, aux jours des paquebots d'Europe, la nouvelle d'un congé ou d'un avancement. Ils passent pour ne rien entendre aux affaires, et la plupart sont incapables de fournir des renseignements précis sur l'état commercial du pays où ils exercent leurs nobles fonctions. Or, dans ces républiques hispano-américaines, les diplomates qui ne sont que des diplomates jouissent en paix de la douceur des sinécures. Une légation dans l'Amérique du
Sud équivaut à une abbaye sous Tan cien* régime. Le ministre préside quelques banquets et entretient des relations amicales avec les membres du gouvernement. De temps en temps il adresse à ces derniers une légère réclamation ou essaie de les amener à conclure un petit traité de commerce. Du reste, mal lui en prend de faire du zèle. Si par hasard ce traité de commerce favorise les fabricants de France aux dépens. des colons français, ceux-ci s'agitent, et le ministre ne sait plus où donner de la tête. A Santiago la contrefaçon règne en souveraine : notre ministre, dans l'intérêt de notre exportation, entreprit de faire adopter par le gouvernement chilien une loi contre les fausses marques. Mais ses efforts soulevèrent d'énergiques protestations chez plusieurs de nos compatriotes qui contrefont habilement les étiquettes des savons et des liqueurs. Onles allait ruiner. De leur côté, les Chiliens élevèrent la voix et se retranchèrent derrière l'exemple des Grecs et des Romains, pour adjurer le gouvernement de ne pas étrangler une « industrie nationale I) 1 On comprend que nos ministres, mal soutenus dans leurs tentatives, se découragent aisément et s'en tiennent, les uns par désir de tranquillité, les autres par ignorance, à leur far niente diplomatique. Quand un Français se présente èi la légation, on l'y reçoit quelquefois bien, mais il n'en sort presque jamais avec des conseils pratiques et l'indication d'une route à suivre. Voilà ce que ne dit pas M. Wiener. Je regrette qu'après avoir comparé les émigrants de Hambourg à ceux du Havre, il n'ait pas tracé un parallèle entre les consuls envoyés de Paris et les consuls nommés de Berlin. Nous y aurions appris comment ces derniers savent ménager à leurs nationaux la sym-
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pathic des républiques américaines, les poussent, les soutiennent, et concourent au triomphe du commerce allemand sur toute la côte du Pacifique.
M. Wiener, qui a passé une dizaine d^années dans TAraérique du Sud, s'est fait donner une nouvelle mission par le gouvernement français. Au moment où je quittais le Chili, il cinglait vers Yalparaiso et revenait y étudier les causes de notre décadence commerciale. Si dix ans ne lui ont pas suffi pour les connaître, je doute fort qu'un séjour de six mois les lui révèle. Cest un voyage d'agrément que lui oflFre la République. Je lui souhaite bon vent et bonne mer ; et, si rien ne Tenchaîne à Santiago, qu'il remonte le Pacifique ! Il y constatera une fois de plus ce que j'y ai constaté moi-même: la diminution de notre influence, Tenvahissement germanique, Tégoïsme des trafiquants anglais qui menace les destinées chiliennes, et l'ombrageuse susceptibilité du peuple bolivien.
Le lecteur trouvera dans cet appendice deux articles détachés de mes Lettres du Chili que le Temps a publiées : Tun sur les Romains de TAmérique du Sud, qui avait été reproduit par tous les journaux chiliens et auquel mon ministre Péruvien faisait allusion ; l'autre sur une Fête nationale à Santiago, où Ton pourra lire une description de la cueca et de certaines coutumes chiliennes.
Les Romains de V Amérique du Sud.
Taine, voyageant de Naples à Rome, s'écriait : « Nous ne comprendrons jamais la passion d'un ancien pour sa ville. Il faudrait avoir vécu en Californie où en Nouvelle- Zélande.., » Et il parle de montagnes c< presque nues, âpres, hérissées de petits rocs qui semblent les ruines d'un éboulement », « de triangles ébréchés comme un amas de scories » et « de pics qui dressent à l'horizon leur panache de neige ». Devant la ceinture des Cordillères, sur la terre chilienne, à Santiago, je me suis souvent rappelé cette page du Voyage en Italie ; et, par une illusion familière à l'homme qui confond volontiers l'éloignement des pays et le recul des âges, je me suis parfois imaginé que
j*étais transporté, plus de deax mille ans en arrière, aux jours où la République romaine commençait à affirmer sa suprématie sur les nations environnantes.
Certes, les différences sont grandes et s'accusent avec vigueur. La République chilienne ne s'est pas formée lentement comme la République romaine. 11 lai manque Thérédite des traditions originales et le mystère des livres sibyllins. Elle s'est improvisée en un jour de génie. Et ses Brutus furent obligés d'ouvrir leurs portes aux étrangers et de recevoir d'eux une civilisation toute faite. Quelque empressement qu'ils aient mis à s'affranchir, les peuples de l'Amérique du Sud sont venus trop' lard dans un monde trop vieux. Ils en ont tous gardé un caractère à la fois hâtif et arriéré de printemps artificiel. Leurs villes sont ouvertes, comme de grandes serres, à l'importation du luxe européen.
Mais, sans m'attacher à la rigueur d'un parallèle, je n'en serais pas moins tenté de considérer les Chiliens comme les Romains de l'Amérique du Sud. On retrouve chez ces deux nations, l'une morte, l'autre encore adolescente, une similitude frappante de goûts et d'humeur, la communauté des aptitudes, le même esprit tenace*êt fier. Et si un poète chilien, s'inspirant tout ensemble de son patriotisme et des vers de Virgile, s'écriait : « D'autres peuples, je le crois, sauront mieux animer l'airain, chanter l'amour, philosopher et décrire le cours des astres : toi, Chilien, souviens-toi de soumettre tout le Sud à ton empire et même un peu du Nord. Hœ tibi erunt arles », je ne le jugerais ni téméraire ni emphatique.
Les Chiliens ont une immense supériorité sur leurs voisins : leur nation est une, et celte unité a développé dans leurs âmes les vertus civiques. Voyez, au nord, le Pérou : c'est un peuple qui enveloppe sa misère dans un manteau d'Arlequin. A côté des descendants d'Espagnols, qui se sont épuisés en révolutions stériles, grouillent et pullulent des Chinois indolents, des nègres abêtis et des Indiens qui
vivent à J'état libre, ignorant jusqu'au nom de leurs maîtres. Pendant la guerre du Pacifique, ils ne savaient à quels fétiches se vouer et se jetaient par bandes dans les rangs des Chiliens, qu'ils prenaient pour un nouveau parti révolutionnaire I Quant aux Boliviens, qui n'ont même plus de port sur l'Océan, depuis queCobijaest passé aux mains du Chili, que peuvent-ils sur leurs Hauts-Plateaux, loin des influences européennes, au milieu de peuplades sauvages toujours en guerre, agglomération d'êtres lointains et presque inaccessibles ?
A l'ouest, la République Argentine jouit d'une situation merveilleuse, respire à l'aise le grand vent de l'AUanlique qui lui arrive chargé des odeurs de Paris, et invite dédaigneusenaent l'Europe à de perpétuelles émigrations. Les étrangers y débordent, mais leur invasion y étonffe l'esprit national. Les « lils du pays », comme s'inlitulent les Argentins avec un amusant orgueil, se tiennent à l'écart des affaires et vivent dans l'indolence. Ils forment moins un peuple qu'un immense capharnaûm d'âmes cosmopolites. Leurs villes les plus importantes sont des bazars où les vendeurs européens mêlent leur activité et se disputent la clientèle. Pendant que ceux-ci travaillent, les indigènes enchevêtrent leurs intrigues politiques, font de temps en temps le coup de feu dans les rues, soldent leurs victoires électorales avec l'argent du trésor et voient leur gouvernement osciller de l'anarchie à la dictature. C'est, en quelques mots, toute l'histoire de leur passé. Pays appelé cependant à un grand avenir lorsque les diverses races qui s'y sont établies se seront fondues et lorsqu'il se sera dégagé de cette foule une âme homogène.
Les Chiliens, eux, resserrés entre les montagnes et l'Océan, jadis presque oubliés de la métropole, dont ils étaient plus éloignés que leurs voisins, durent apprendre de bonne heure à se suffire à eux-mêmes. Une nature âpre et sauvage, qui isole sans exiler, est parfois
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pour un peuple une excelltnle éducalrice. Ajoutez à ces avantages topographiques Théroîsme des premiers habitants du sol, à qui les conquisladors durent arracher lambeau par lambeau le droit de vivre, de seoier la plaine et de bâtir des villes. Ce fut une lente conquête, qui, sur cette étroite bande de terre, tint en éveil, durant des siècles, Tactivité militante des nouveaux venus. Elle se termine à peine. Les Araucaniens furent admirables et le poète Ercilla n'a pas eu besoin de les embellir pour les chanter. Ils entraient de plain-pied dans Tépopée. Lears vainqueurs ont gardé de leur résistance de hauts exenaples de bravoure. Mais aujourd'hui ces Indiens sont bien déchus et ils consomment dans Talcool leur ruine déûnilive.
Ainsi, d'un côté, la nature empêchait les Chiliens de compter trop sur les secours de TEurope ; d'antre part, la valeur des Indiens les obligeait à rester unis. EnGn, un climat tempéré, qui ressemble beaucoup à celui de notre Provence, plus tiède encore et plus égal, devait équilibrer leurs âmes et y établir entre toutes les facultés une sorte d'harmonie heureuse. Ils aimèrent cette patrie pour laquelle ils avaient souiïert ; ils aimèrent ces montagnes qui, si elles bornaient leurs désirs de conquérants, leur assuraient à jamais une sécurité hospitalière, et, sous ce ciel dont les hivers n'engourdissent pas, dont les chaleurs ne sont point faites pour amollir, un patriotisme reconnaissant et travailleur naquit, se fortida, s'épanouit nalucellement. « Ce qui distingue notre pays dans l'Amérique du Sud, médisait un Chilien fort connu, c'est que tous, du haut en bas de la société, n*bus nous sentons des citoyens. Le jour venu, il n'en est pas un, parmi les plus obscurs et les plus misérables d'entre nous, qui ne sache pour quelle idée il faut combattre et mourir. Nos péons, nos rotoSf que vous voyez passer dans les rues, sales et déguenillés, gardent sous leurs haillons le sentiment de leur liberté civique. Si on les frappe, on frappe en eux
des citoyens chiliens. » Et il accentuait ces derniers mois comme les anciens devaient prononcer leur fameux Sum civis romamts I
Le Romain était né soldat. De l'opinion unanime, Tarmée chilienne est remarquable par sa discipline, la décision de ses chefs, l'intrépidité de ses hommes. Dans la guerre du Pacifique, les soldats chiliens se sont terriblement battus. La gloire militaire exerce un incroyable prestige sur Tâme de cette nation jeune. J'ai visité le parc d'artillerie de Santiago, en compagnie d'un jeune officier, et j'ai été frappé de la fierté et de l'enthousiasme religieux avec lequel il m'énumérait les noms, l'origine et les vertus de chaque engin. Ils venaient tous des meilleures manufactures de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Allemagne surtout. En temps de paix, cependant, une grande partie de l'armée est licenciée. On voit très peu d'uniformes dans les rues. Les élégants traîneurs de sabre ne font point sonner les pavés au bruit de leurs éperons. Ici, le goût du panache ne surmonte pas celui des armes. Et, si les Chiliens empruntent à l'Allemagne leurs canons, voire leurs instructeurs, ils lui laissent son déploiement de militarisme. Santiago n'a rien moins que l'aspect d'une caserne. Un de nos compatriotes, M. H. Coppin, qui a visité le Chili, écrivait en 1890 que les Chiliens aspiraient à l'honneur d'être appelés les Prussiens de l'Amérique du Sud. Je ne le pense pas ; mais en admettant qu'ils eussent cette étrange ambition, ils auraient beau faire, ils ne parviendraient pas à la réaliser.
Ah ! qu'ils ressemblent bien plutôt à ces vieux Quirites, qui, une fois la guerre achevée, retournaient les uns à leurs champs, les autres au Forum I Peuple d'agriculteurs et de jurisconsultes ! Ils ont la passion de la terre, de cette terre qui leur est si clémente. Quand elle leur résiste, ils mettent à la vaincre l'opiniâtreté d'un Cincinnatus ^ui eût labouré des champs de cailloux. On me citait l'exemple d^'un Chilien qui avait dépensé sa fortune et quarante ans
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de sa vie dans une lutte toute romaine. Il lui fallait percer une montagne et forcer les eaux d'une rivière à venir arroser ses champs stériles. 11 entreprit cette œuvre et la poursuivit à travers tous les obstacles, sans trêve, sans découragement. Il étudia le sol, combina des plans, se tint au courant de toutes les inventions, voyagea en Europe, en ramena des ingénieurs, fatigua de sa persévérance la révolte de la nature. Aujourd'hui, il est vieux, cassé ; mais ses champs ne souffrent plus de la soif, sa terre est riche, et ses enfants récolteront les intérêts décuplés du capital qu'il y a enfoui. La vie des Chiliens abonde en pareils exemples. Faut- il attribuer cette ténacité de leur caractère à leurs hérédités basques ? On sait que les Basques furent nombreux parmi les premiers colons.
Ces esprits obstinés, quand ils s'adonnent à Tétude, s'attachent de préférence au droit. Us se penchent sur le texte des Pandectes, trop avidement peut-être, et commencent de bonne heure à interpréter leur Constitution. J'ai là, sur ma table, Touvrage d'un Chilien, Manuel Carasco Albano, mort en pleine jeunesse. Ce sont des commentaires sur la Constitution politique de 1833. U les écrivit à vingt et un ans. On y retrouve l'influence des idées françaises. Noire révolution de 1848 a eu un retentissement prodigieux dans les âmes du Nouveau Monde. Mais on sent surtout à travers ces pages précoces circuler l'esprit d'un jeune peuple qui a trouvé sa voie naturelle et qui s'y précipite avec une belle impatience.
S'il ne naît pas orateur, le Chilien devient avocat, comme le Romain. Aussi adore-t-il, la politique qui lui permet de parler, de discuter, d'argumenter sur les lois. L'étude des lois développe chez lui de merveilleuses aptitudes d'homme d'affaires. Caton était plus roué qu'un Normand ; le Chilien est plus malin que Caton. Il ne s'avance qu'à bon escient ; il marche avec des précautions lentes dans les hautes herbes du négoce ; il sait remettre au lendemain les décisions les plus pressantes. C'est un grand tem-
porisateur. Toujours poli, d'une exquise politesse, il écoute son adversaire, je veux dire le vendeur ou Tacheteur, et rien ne bronche dans Timpassibilité de sa figure. L'Européen voudrait souvent brûler les étapes, mais son interlocuteur l'arrête, le modère, le maîtrise et reprend victorieusement la tactique de Fabius. Je serais fort étonné que les Chiliens à l'étranger ne fussent pas d'excellents diplomates.
Malheureusement pour mon parallèle, le sol de l'Italie n'était riche ni en cuivre, ni en argent, ni en or. L'exploitation des mines, facile au début, la découverte de ces trésors presque à fleur de terre, ont enivré les populations du Nord et ont répandu dans tput le Chili un désir furieux de s'enrichir, qui a rapidement dégénéré en agiotage. Avec quelques-unes des vertus qui firent la grandeur des premiers Romains, les Chiliens ressemblent parfois à la société des derniers siècles de l'Empire, qui n'était déjà plus la société romaine et où, à côté d'une éternelle misère, le même jour faisait et défaisait des fortunes colossales. Ils n'ont pas eu besoin d'aller piller une Asie : ils n'ont eu qu'à entailler leurs montagnes. Ils sont parvenus trop vile et trop aisément au luxe. Et la vue de leur nature ne leur a pas toujours donné des leçons d'épargne.
Je ne parle pas seulement du monde des mineurs, qui dépense en quelques heures le résultat de six mois d'efforts, monde de bohèmes obstinés, vivant au jour le jour d'une vie fantastique. Mais le peuple des villes ne travaille que pour se nourrir, et il se nourrit mal. L'économie est inconnue. « Du pain et de l'eau-de-vie, » voilà sa devise, si bien que la République chilienne ignore encore les luttes des plébéiens contre les patriciens. Elle n'a pas eu ses Gracques. Personne n'y a rêvé de lois agraires. Elle demeure, comme à l'origine, une puissante oligarchie. Tous y sont citoyens, c'est vrai : mais parmi ces citoyens, les uns détiennent^ le sol et se passent la richesse de main en main ; les autres forment la plèbe, une plèbe soumise,
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inlelligente mais sans iaitiative, dure à la fatigue mais souvent paresseuse, et qui, dans les pics des Ck>rdillères, n'a pas encore élu son mont Sacré.
Les Chiliens ont, à un très haut point, la faculté de Tassimilation. Imitateurs de premier ordre, ils ne sont pas plus artistes que les Romains
Une fête nationale à Santiago.
Le Chili célèbre tous les ans la fête de son Indépendance. Cette fête a ceci de particulier qu'elle dure une semaine. Pendant sept jours, le travail chôme, les Chiliens sont en liesse et Santiago réalise à peu près Tidéal de la Cocagne. Elle m'a semblé curieuse, cette fête nationale, et, si son programme ofûciel {Te Deum, courses, revue militaire et feu d'artiûce) ressemble à celui de tous les 14 juillet ou de tous les 15 août du monde, l'initiative des rotos, leurs façons de s'amuser, en dehors des attractions réglées par rÉtat, lui donnent le savoureux caractère d'une réjouissance essentiellement démocratique.
Du reste, le gouvernement ne se met pas en frais d'inventions. H ne prodigue ni les lanternes vénitiennes, ni les fusées, ni l'imprévu des décors. Son Te Deum est vite expédié ; les illuminations de l'Alaméda, c'est-à-dire des grands boulevards et des Champs-Elysées de Santiago, consistent en une douzaine de globes électriques et intermittents. Les Bretons de la Cornouaille jugeraient son feu d'artifice très ordinaire. Et quant au pavoisement de la ville, beaucoup de maisons arborent un drapeau, presque aucune n'en déploie deux. Cette année cependant, les organisateurs de la fête eurent comme le désir de frapper les imaginations : trois chars allégoriques ont descendu l'Alaméda sur les rails du tramway. L'un représentait les Arts et l'Industrie, l'Industrie surtout ; l'autre, l'apothéose de Manuel Rodriguez, et la jeune Gloire, drapée de blanc, que
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traînaient quatre bons chevaux, faisait honneur à Testhétique chilienne ; le troisième enfin, hérissé de piques et de soldats farouches, symbolisait TArmée. Cette innovation a obtenu un succès considérable. Mais ce n'est point là, Dieu merci, qu'est Toriginalité de la fête, ni dans les tribunes des courses où se réunit l'élite de la société, ni dans le défilé des voitures qui ressemble à un petit retour de Longchamps. Si vous désirez de la couleur locale et si vous êtes épris de pittoresque, tournez le dos au grand monde et pénétrez dans le parc Gousino.
Ce parc est une des plus belles promenades de Santiago. Son immense pelouse, qui mérite de garder le nom de pampa et sur laquelle une armée entière pourrait aisément manœuvrer, se déroule devant le rideau des Cordillères. Elle est entourée d'un côté par de hauts taillis, de l'autre par des jardins en fleurs, avec petit lac, cascades, îlots et bosquets. C'est là que le Président de la République passe la revue des troupes, et c'est dans les taillis et sous les allées d'arbres que se donnent rendez-vous tous les rotos de la ville. Ils y camperont trois ou quatre jours, l'âme en joie ; et ces coins de forêt prendront un air de kermesse bizarre, de bivouac bohémien et, moins les difformités et les cris, de Cour des Miracles, qui s'ébattrait sous l'azur du ciel.
Çà et là, ou dresse des tentes, quatre piquets fichés en terre et reliés par des bandes de toile : le va-comme-je-tepousse d'une installation hâtive et rudimentaire. L'ombre des arbres n'est-elle pas suffisante? Mais partout surgissent des tables, bancs boiteux, chaises bancales ; et on empile sur ces tables des cruches, des bouteilles, des damesjeannes et des monceaux de comestibles. La boisson, jaune et trouble, qui déborde dans des hanaps en verre, des hanaps grandioses, où se désaltérerait toute une famille de plantureux Téniers, cette boisson nationale, une des gloires du Chili, c'est la bonne chicha. Il n'y a pas de vin plus rafraîchissant ni plus traître. On la fabrique avec du jus
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de raisin cuit, et le cidre de Normandie, qui casse les bouteilles, ne monte pas aussi vite à la tête. Bien entendu, la chicha que boivent les rotos ne vaut pas celle que les Chiliens riches servent sur leur table. Mais elle leur met tout de même le cœur en fête, et, pour ses beaux yeux d'ambre brouillé, ils engagent sans hésitation leurs bardes au mont-de-piété. Ils en arrosent des volailles froides, des tranches de jambon et surtout leurs empanadaSy chaussons de pâte où s'enroulent plus d'oignons hachés que de viande. Les uns attablés, les autres assis dans Therbe, ils déjeunent, goûtent, dînent et mangent encore.
Derrière chaque comptoir, une femme en cheveux et le plus souvent velue de couleurs criardes pince de la guitare ou racle delà harpe ; une autre, étendue à ses pieds, frappe du poing sur le bois de Tinstrument; et autour d'elles hommes et femmes claquent des mains en cadence et glapissent une mélopée nasillarde, d'où s'élancent parfois des notes aiguës, et qui tantôt se ralentit avec la tristesse des stridulations prolongées, tantôt se précipite comme un galop de chats dans les gouttières. C'est la musique aux sons de laquelle on danse la cueca, et, par tout le Chili, la cueca est aussi célèbre que la chicha. L'une me semble même le complément naturel de l'autre. Toutes les Chiliennes connaissent la cueca, et si dans les grands bals on feint de l'ignorer ou de lui préférer la mazurka, la valse et le boston, en revanche, quand on se trouve en petit comité et devant que les lumières soient éteintes, entre minuit et demi et deux heures du matin, les dames de la société tirent leur mouchoir, leurs cavaliers en font autant, et la cueca commence. Je n'hésite pas à dire que les gens dumonde y mettent beaucoup plus d'entrain que les rotos, qu^ils la rendent plus vivante et plus compréhensible. Dans le peuple, elle devient grave et comme sacerdotale.
La danseuse, d'une main tient son mouchoir qu'elle agite, de l'autre relève légèrement sa jupe et fuit devant les appels du danseur. Celui-ci, la main gauche sur la hanche, fait tour-
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noyer son mouchoir au-dessus de sa tête , et, d'un pas rythmé, voltige autour de celle dont il veut captiver l'attention. Mais, le regard obstinément baissé, la danseuse se dérobe. Il a beau la presser, Tassiéger, lui couper la retraite : elle s'esquive. Il s'impatiente, déploie toutes ses grâces, redouble de désinvolture, se pavane, ondoie, frappe du pied. Mais l'insensible considère toujours le bout de ses bottines, et glisse comme un songe. La musique, les chants, les claquements de mains excitent son poursuivant, dont l'espérance se réveille aux signes de lassitude que manifeste l'éternelle fugitive. Enfin celle-ci relève les yeux, et la rencontre de leurs deux regards décide de leur double victoire ou de leur double défaite. Moralité : il n'y a qu'à se regarder dans les prunelles pour bien s'entendre.
Il va sans dire que les rotos simplifient beaucoup cette danse. Ils lui enlèvent tout ce qu'elle a de capricieux, de fantaisiste et de... comment m'exprimerai-je ? Mais vous me comprenez. La cueca des salons diffère autant de celle de la pampa, qu'un marbre gracieux d'un granit hiératique. Avez-vous vu, aux sons des binious, les longues et silencieuses dérobées des Bretons ? Les rotos chiliens ressemblent aux fils d'Arvor. On jurerait qu'ils se remuent en cadence sur la tombe de leurs ancêtres. Ils ont moins l'air de danser que d'officier. Ils momifient la ciieca. Et je ne sais rien de plus étrange, au milieu des groupes de mangeurs et de buveurs, que ces personnages falots qui s'agitent mélancoliquement l'un devant l'autre. Le danseur ne s'épuise pas en vaines provocations, il saute et tourne sans enthousiasme, par devoir, et la danseuse paraît moins préoccupée de lui échapper que de chasser les mouches. Quand ils s'arrêtent, les yeux dans les yeux, on leur ajpporte un vase de chicha. Chacun à son tour y boit l'oubli des fatigues, et le verre monumental circule à la ronde. Puis un nouveau couple s'aligne et l'aigre psalmodie repart.
En face d'eux, le soleil darde sur la neige éblouissante
340 LA JEUXE AMÉRIOIE
de la Cordillère et y découpe de grandes ombres bleues. Dans les larges allées qui contournent la pelouse, défilent des voitures, vieux landaus, fiacres, tapissières, breaks, chars-à-bancs, et tous les campagnards soulèvent, au trot de leurs montures, des nuages de poussière. Ils sont coiffés d'immenses chapeaux de paille et couverts de leurs punchos multicolores. Le puncho est une sorte d'étole en drap, ou mieux : représentez-vous une petite descente de lit, au milieu de laquelle on aurait fait une fente, pour y passer la tête. Les Indiens de Bolivie en tissent, avec la laine des vigognes, qui sont fort beaux et inusables. Tous ces punchos, rayés de couleurs éclatantes, rouges, bleus, jaunes, verts, flottaient au-dessus de la foule dans les rayons du soleil. La belle cavalerie rustique que ces paysans chiliens, maigres, vigoureux, le teint basané, les yeux noirs, montant leurs infatigables chevaux ! Us s'encaissent dans leurs selles dont la palette et le pommeau sont plus élevés que chez nous. Leurs étriers en bois sculpté ont la forme de sabots à bout carré dont on aurait coupé le talon. Leurs éperons sont énormes, avec leurs branches bombées, leur collet qui se recourbe et leurs étoiles démesurément longues. Et tandis que derrière eux le brave peuple danse ses cuecas muettes, se goberge et vide des tonneaux de chicha, tous, en ligne, contemplent Tarmée chilienne évoluant sur la pelouse. Les agriculteurs se dressent, comme un pacifique symbole, devant les gardiens de la terre et des moissons.
Aucune tribune n'a été construite; les meilleures places appartiennent aux premiers occupants. Les privilégiés sont ceux qui sont venus avant les autres. Le président, accompagné de ses ministres, arrive dans sa calèche. Il passe la revue et s'en retourne. Pas une acclamation, pas une bousculade. Et, parmi ces milliers de gens qui s'amusent à leur manière, vous ne verrez pas la silhouette d'un seul agent de police.