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CHAPITRE XII

Les mineurs boliviens ne chôment qu'un saint par an : saint Carnaval. Les fêtes du carnaval, que le temps a discréditées dans la vieille Europe et même dans les grandes villes de l'Amérique du Sud, comme Santiago et Valparaiso, ont gardé leur caractère de saturnales au Pérou et sur les Hauts-Plateaux. Ni la guerre étrangère, ni la guerre civile n'empêchent les Péruviens et les Boliviens de s'en donner à cœur joie. Lorsque, au début de la guerre du Pacifique, les Chiliens, gens sérieux et pratiques, envahirent Antofogasta, le dictateur de Sucre en reçut la nouvelle comme il se travestissait pour un bal masqué. Le plaisir carnavalesque l'emporta sur ses soucis de gouvernant. Il ne voulut point priver son peuple ni se priver lui-même d'une ivresse favorite. Et, pendant que l'ennemi était aux portes, on délibéra gravement sur la longueur des faux nez et le clinquant des costumes. Ce ne fut que le Mercredi des Cendres qu'on se rappela l'invasion chilienne et qu'on songea à la défensive.

Il faut rendre cette justice aux Péruviens et aux Boliviens qu'ils savent s'amuser, et sans grands frais. Leur carnaval ne consiste pas uniquement dans le déguisement et la mascarade. Le meilleur de la fête se passe en luttes bouflfonnes : on se jette à la tête des flacons d'odeur, de la poudre de riz, delà farine, des dragées, des œufs, des haricots, et, dans le feu du combat, tout ce qui tombe sous la main des assaillants et des assaillis, seaux d'eau, bière, vins, Champagne, le contenu des assiettes. Un étranger qui, sans être prévenu, arriverait à Timproviste, se croirait dans un hôpital de fous, dont les gardiens seraient devenus fous euxmêmes.

Les maisons restent ouvertes : connus ou inconnus, vous y pouvez entrer. Dès l'antichambre, vous assistez à un ahurisi*a,nt spectacle : les caballeros les plus graves apparaissent barbouillés de farine, constellés de jaunes d'œufs, ruisselants d'audacieux mélanges; les senoras et les senoritas, qui semblent avoir dormi dans des fours à chaux, les pourchassent, une bouteille à la main. Le salon est mis au pillage : les tapis sont jonchés de débris, les rideaux maculés, les chaises renversées ; une odeur de parfumerie flotte sur ce champ de bataille. Les corps à corps se poursuivent dans les cours, devant les maisons, en pleine rue. Il n'y a plus ni maîtres ni domestiques, ni gouvernants ni gouvernés. Toute hiérarchie a disparu. Cette démence a tant d'attrait pour les fils du pays, qu'au Pérou, un prisonnier, claquemuré dans une cellule où parvenait la rumeur de la fête, n'y put tenir, se versa lui-même sa cruche d'eau sur la tête et se barbouilla la figure de son plat de haricots.

Le carnaval dure une semaine. Les mineurs s'y re-

vanchent du travail forcé de Tannée entière. Dans certaines mines, les prêtres en profitent pour masser, en ces huit jours, toutes les fêtes consacrées et les célèbrent à tour de rôle. Le dimanche gras, on fête Pâques, le lundi TAscension, le mardi l'Assomption, le mercredi la Toussaint, le jeudi Noël. C'est le carnaval au ciel comme sur la terre.

Lorsque j'arrivai à Pulacayo, on se préparait déjà au grand chômage. De petites baraques de bois et de toile étaient installées le long des ruelles tortueuses. On y vendait des corsages figaro brodés et pailletés, de fines chaussures ornées de nœuds roses, des guitares, des bijoux où l'article de Paris alternait avec l'article indien, des valises en peau de bœuf, des boîtes de poudre de riz, des flacons d'odeurs, contrefaçon de Pinaud, et des bonbons. Les Indiens avaient traîné au coin des rues leurs sacs de pommes de terre gelées et réduites en poussière, et ils étalaient sur des comptoirs improvisés le piment rouge, qu'on appelle l'o/ï, du maïs, des fèves et des plantes qui leur servent de médecines. L'Indien est un savant herboriste : il connaît des herbes qui vous enlèvent la plus forte fièvre en quelques heures, et d*autres qui vous la donnent. Il sait guérir les estomacs délabrés, panser les plaies ; et les biles invétérées ne résistent pas à ses tisanes.

Pour les gens bien portants, d'énormes jattes de chicha fermentaient sous la surveillance de Canidies de bronze.

Le samedi, la fête commença vers deux heures. La foule affluait déjà dans les rues, mais personne ne s'endimanchait encore : les cholas gardaient leurs jupons sales et criards, et les cholos, qui sortaient

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k peine de la mine, leurs Télements de baTaîL Les cloches sonnèrent ; qnel^pies pétards- retentirent, dont récho se répercuta dans les montagnes, et nons limes déboucher du tunnel une étrange procession. Je ne me trouvais plus en présence d'une simple manifestation de gaités grotesques; j*assistais à une Téritable cérémonie religieuse. La fête qui se déroulait devant moi prenait tout à fait le caractère d*UDe solennité sainte, comme au temps du chariot de Thespis ou des pieuses extravagances du Moyen- Age.

Il existe, sous le tunnel de Pulacayo, une chapelle et, dans cette chapelle, une croix faite avec de l'argent extrait de la mine. Les mineurs attribuent à cette Croix une vertu spéciale : elle les protège contre le démon, qui r6de sans cesse dans les galeries souterraines et qui s'y embusque, pour écraser Thomme sous des éboulements de rocs. Jour et nuit, ces deux forces ennemies, la Croix et le Diable, se livrent un duel, dont la vie des mineurs est Tenjeu. La veille du Dimanche Gras, ceux-ci se rendent en grande pompe à la chapelle et en retirent la Croix, quUls transportent dans la pauvre église de la cité. Du moment que le Christ a quitté le tunnel, la mine appartient au Diable et les ouvriers refusent d^y descendre. Ainsi, tandis que le roi Carnaval entre dans nos villes du Midi monté sur une licorne ou sur un éléphant, ici la Croix parcourt les rues et annonce au peuple sa délivrance passagère. C'est le bon Jésus qui dit aux cholos et aux Indiens de s'amuser, de se marier et de boire à bouche que veux-tu. Des ténèbres do la mine il est remonté à la lumière du jour, et la chicha ruisselle en son honneur.

Le cortège s'avance au milieu d^une multitude en haillons bariolés, nu-tête et souvent nu-pieds. D'abord, des cholos, déguisés en Diables, avec des tignasses fauves, qui leur tombent jusqu'aux talons, et des cornes menaçantes, sautent, pirouettent, tirent des fusées. Us ont Tair de conduire la Croix, mais c'est la Croix qui les chasse devant elle, ou qui leur permet de s'ébattre sans crainte, car enfin Dieu n'ignore pas que dans le nombre des Diables il y en a de bons, ceux, par exemple, qui remplissent le verre des mineurs. Derrière ces Démons, une grosse caisse marche pesamment, entourée de cholos déguisés, dont les Qûtes de Pan joueront du matin au soir les trois mêmes mesures d'un air strident et triste. Ces cholos sont au nombre de quatorze et marchent deux par deux. A droite et à gauche, des Diables, rouges et verts, bondissent et font le grand écart. Puis des cholas et des Indiennes portent sur leurs épaules de petits brancards, où reposent des reliques sacrées, verroterie pétillante au soleil. Elles précèdent une douzaine de danseurs, qui brandissent des frondes, s'agitent en cadence et, à la fin de chaque mesure, tournent sur eux-mêmes. Ce sont les arriéras ou muletiers. Derrière cette troupe, quatre Indiens, les seuls du cortège qui n'aient point revêtu de costumes étincelants, s'avancent à reculons. Ils sont habillés d'une veste et d'une culotte à carreaux gris ; ils tiennent d'une main une flûte de pierre, et, de l'autre, frappent avec une baguette sur un tambour large et plat. Leurs chapeaux, hérissés de plumes grises, s'évasent en forme de cache-pots. Et, tout en jouant de la flûte et en battant du tambour, ils fixent leurs yeux sur la Croix, qui domine le bataillon des mi-

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neurs. Ces derniers marchent, couTerts d^oripeaax. Les uns sont trayestis en marquis dix-bnitième siècle, d^aulres en mousquetaires. On jurerait quMls ont mis au pillage un yestiaire fané d'histrions. La plupart n'ont imaginé d'autre déguisement que leur costume ordinaire, taillé dans une étoffe rouge, jaune on bleue : leur culotte s'arrête aux genoux et leur justaucorps laisse à découvert leurs bras et le haut de leur poitrine. Mais ils gardent tous les insignes de leur métier : le marteau, la barre de fer, le sac pour la coca, la pochette pour la poudre et la dynamite, et des genouillères en cuir. De temps en temps, le chef minier leur ordonne de travailler. Ils se précipitent alors sur les Diables qui voltigent autour d'eux, et gravement leur martèlent le dos. Cependant, Indiennes ou cholas, les femmes, bouche bée, à genoux dans la poussière ou la boue, lèvent vers la Croix leurs yeux vagues et murmurent des oraisons. Les unes jettent au Christ des bonbons, dont la grêle rebondit sur l'argent du crucifix ; les autres, nouvelles Madeleines, l'arrosent de flacons d'odeur. Quatre Diables, torche en main, se livrent aux plus étranges contorsions et ferment Je cortège.

La procession parcourt ainsi les ruelles de Pulacayo. Sur son passage, la foule compacte reste silencieuse et recueillie. Les grimaces diaboliques ne la dérident point. Sa gaîté ne se trahit ni par des cris, ni par des éclats de rire. Outre que sa nature ne la porte guère aux manifestations extérieures de la joie, le sentiment religieux de cette fête la tient en respect. La danse des arrier^os, le pas des mineurs, les flûtes indiennes et les gambades des Diables sont à ses yeux autant de rites sacrés.

Le ciel orageux jetait vers le couchant des fusées d'or par des trous de nuages gris-perle. L'air fraîchissait : nous entendions encore dans les premières ombres du soir les stridulations des flûtes de Pan. Sur le seuil de Téglise, le senor tata avait reçu des mains des mineurs la Croix du tunnel et Tavait dévotement posée entre les cierges de Tautel. Le cortège s'en revenait, toujours sautant, toujours Autant, imperturbable. Çà et là des pétards éclataient, rayant l'obscurité de leurs minces paraboles rouges. L'un d'eux, en retombant, incendia les jupons d'une chola. Elle se prit à rire, se secoua, sema autour d'elle des loques enflammées. De ses sept ou huit jupons, trois ou quatre brûlèrent. Le feu l'allégea, et elle en sortit fort présentable.

Quand la nuit couvrit les montagnes, les ruelles de Pulacayo se vidèrent. Le vent soufflait dur. L'intérieur des maisons s'alluma ; on entendit des bruits de danses, des sons de guitares, et, chez les administrateurs, des accords de pianos. Mais les flûtes de Pan continuaient de promener dans la nuit la détresse de leurs trois mesures. Leur accent suraigu dominait toutes les rumeurs de la fête. Elles rôdaient, insaisissables et monotones, comme une âme fêlée qui battrait des ailes * autour de sa demeure close. Durant plus de quatre jours, je les ai entendues du matin au soir, sous la pluie, dans Téclaircie ou dans la brume. Si les musiciens se relayaient, la musique ne variait point. Cet air, sans cesse inachevé, sans cesse renaissant, devenait insupportable; mais comme il exprimait bien la plainte de ce peuple sans conscience et sans initiative, sa plainte qui n'aboutit pas, et ses sentiments embryonnaires, dont toute la tristesse n'arrive à formuler qu'un balbutiement enfantin !

Parfois des couplets s'envolaient autour de moi sur un rythme léger. Parmi les chansons du pays, j'en sais de charmantes, comme celle qui se termine ainsi :

Tu seras ma petite femme Et moi ton grand mari.

J'en sais de tendres et d'ironiques ; écoutez les premiers vers de cette sérénade populaire :

Silba me, silba prcndita.

Silba me de tu boquita,

Prcnda quercdila !

Aciones quitan passionnes, prendita 1

La traison esta de moda,

Prenda queredita I

« Siffle-moi, siffle, mignonne ; siffle-moi de ta petite « bouche, chère mignonne ! Les actions de mine « triomphent des passions. La trahison est de mode, « chère mignonne ! »

Ne croirait-on pas lire une des épigrammes de l'Intermezzo ?

Le lendemain, les cholas se parèrent de leurs plus beaux atours. On en vit qui, renonçant pour un jour à leurs trente-six jupons traditionnels, passèrent une jupe blanche. Elles emprisonnèrent leurs mollets dans des bas blancs et leurs pieds dans de fines chaussures. Ce n^était le long des rues que balancements de robes neuves, toutes éclatantes. Enfin des châles, déployés pour la première fois, flambaient sur leur tête et sur leurs épaules. La cuisinière de la maison où je dînais portait un châle bleu, qui tombait en pointe sur une robe blanche, parsemée de fleurs

roses ; et ses souliers étaient de satin blanc. C*est ainsi qu'elle se promenait dans sa cuisine.

Les batailles de poudre de riz commencèrent, et la Compagnie distribua à ses mineurs un nombre réglementaire de bouteilles d'eau-de-vie. La coutume était d'en briser quelques-unes à l'entrée même de la mine, en guise de libations, « Nous sommes généreux à ton égard ; vois, nous t'arrosons d'eau-de-vie : montre-toi libérale envers nous, bonne mine ! »> Mais depuis quelques années, le mineur triche avec son idole. Il boit d'abord la liqueur et remplit d'eau la bouteille du sacrifice. Les religions s'en vont.

Nous passâmes notre journée à courir d'une maison dans l'autre et à barbouiller leurs hôtes de poudre de riz, ainsi que les cholas qui, dès que nous apparaissions, tendaient leurs joues en riant.

Je pénétrai ainsi dans un certain nombre d'intérieurs d'ouvriers. On nous y recevait le verre à la main et aux sons de la guitare. Mes compagnons, dont plusieurs étaient d'enragés danseurs, mimaient des baïlecitos, et, pour leur laisser une place encore insuffisante, nous étions obligés de nous coucher sur les lits, que leurs propriétaires avaient tendus de peaux de lamas ou de vigognes. Nous rendîmes même visite à quelques senoras visiiadas, qui, si j'ose dire, tiennent le haut du pavé à Pulacayo. Elles m'ont paru tout aussi discrètes que les autres, et je ne les distinguais qu'aux soins plus délicats dont elles entourent leur personne.

Pendant les six jours qu'a duré cette noce du carnaval, je n'ai pas assisté à une seule scène vraiment orgiaque. L'ivresse était à peu près générale, mais, sauf quelques rixes sans fracas et sans conséquence, je n'ai rien

YU de comparable aux tableaux que nous offreut, à. leur déclin, nos bals de barrières. Il est vrai que, dans la promiscuité où ces gens vivent, Tivresse a de singuliers effets : les maris et leurs femmes ne parviennent pas toujours à retrouver le lit nuptial, et les quiproquos sont admis. On se couche au petit bonheur. Il s'en suit que, neuf mois après, une nouvelle génération vagit dans toute la contrée.

Le dimanche, la pluie se mit à tomber : les averses ne découragèrent pas les processions de masques qui défilaient, bannière en tête, précédées des impitoyables flûtistes. Le lundi matin, le cortège des mineurs travestis se rendit dans la cour de Tadministrateur général, M. Leiton, et là, groupés comme devant un appareil photographique, ils entonnèrent la complainte de leur corporation. Ils la chantaient avec la même gravité que des chantres d'église, et le contraste entre leurs figures sérieuses et leurs accoutrements bouffons donnait à leur parole une romanesque étrangeté. Je me rappelle leur chef et protagoniste : un haut gaillard, maigre et basané, aux grands yeux vagues, à la bouche douloureuse. C'était lui qui lançait le couplet, la tête levée vers les galeries, d'où nous Técoutions. Il étendait le bras au premier vers, et le laissait retomber au dernier, automatiquement.

Cette chanson est fort belle dans sa rude simplicité. On y sent passer comme un frisson avant-coureur d'orage. Le mineur reproche à ses maîtres leurs exigences et leur rapacité, mais il y exprime, en même temps que sa misère, son orgueil de vaincre la terre et d'arracher ses trésors à la roche mystérieuse. Assurément ce ne sont point les pauvres gens que nous

avions sous les yeux qui composèrent cette chanson ; elle leur vient de plus loin, à travers le temps ou Tespace. Ils n'y ont ajouté qu'un peu de l'amertume qui fermente obscurément dans leurs âmes.

Le chœur commence par invoquer Jésus et la Vierge conçue sans péché ; puis le protagoniste se détache et chante les strophes :

« Du fond de la mine, s'écrie-t-ii, tous, tant que « nous sommes, pungos, barreleros, apires^ nous « jetons la même clameur — todos por igual clama- « mos — I »

Singulière chanson de carnaval qui débute comme le Ik Profundis !

« A coups de dynamite, nous arrachons le pré- « cieux métal. C'est en suant du sang que nous en- « terrons la journée. Travail de la mine, sépulture « d'hommes vivants ! On n'y entend que des coups de « marteaux... »

Et le chœur s'écrie :

« Nos lèvres chanteront nuit et jour les louanges « du Seigneur. »

Le protagoniste reprend :

« Au nom de Dieu le Père, nous commençons le tra- « vail. Nous frappons avec nos marteaux : quels amers « soupirs nous poussons I Père Éternel, tu es le noble « mineur et tu nous aiguillonnes d'un noble aiguilc( Ion. Conduis-nous tout droit au front de taille « de la mine, et protège-nous des périls qui nous y « attendent »

A peine s'est-il tu, un second chœur se forme, celui des mineurs novices. Ils sont là, les pauvres minerxios\ le plus âgé a peut-être seize ans, le plus jeune n'en a certainement pas plus de sept I II est empê-

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tré dans un pantalon d'Arlequin trop long et trop large, et son tricorne bleu, chargé de grelots, lui tombe sur le nez.

« Va, va, petit mineur, chante le groupe : pique en « haut, pique en bas ! »

Et Tun d'eux attaque les strophes :

« Je suis le minerito. Seigneur, et je gagne mon « pain avec mon travail. J'ai des ampoules aux mains, « j'en ai sur la poitrine. Le maître est dur, et l'arec gent que nous tirons de la mine n'est jamais pour <c nous. Mais comme il est beau, le mineur, armé de (c sa barre de fer, quand il lutte contre le front de « taille ! Hélas ! si la roche est trop dure, son cœur « en est meurtri... »

Puis, tout d'un coup, les . plaintes s'arrêtent ; tous les mineurs, grands et petits, se prennent par la main, font une ronde et hurlent un refrain où les mots espagnols se mêlent aux mots quichuas :

« Allons à Potosi! Fandango! Zarandango I Zaran- <( dan go 1 »

Je ne sais pourquoi, cette chanson chantée par des masques bizarres, tout en haut des montagnes et sous un ciel pluvieux, m'a profondément ému. Je remarquai même que plusieurs d'entre mes compagnons éprouvaient un sentiment analogue au mien. Cette complainte, qui se termine brusquement par une ronde, n'exprime-t-elle pas d'une manière éloquente l'espèce de fatalité que ces malheureux subissent et dont ils ne peuvent s'affranchir? Un instant, leurs" âmes ont essayé de prendre conscience d'elles-mêmes dans l'orgueil du travail ou dans la constatation de l'iniquité sociale. Mais à quoi bon les plaintes? A quoi bon la fierté ? Dansons, buvons, enivrons-nous !

Jelons-nous, lôte baissée, dans le tourbillon de la ronde I Et ils étouffent leur conscience, comme les Aissaouas, en disloquant leur corps, perdent la notion de leur humanité.

On fit pleuvoir dans le tricorne du minerito des piè" ces de monnaie,et les domestiques de M. Leiton apportèrent aux mineurs des bouteilles de bière et de tafia- La journée se passa de la même façon que la veille.

Le lendemain matin, les femmes, qui cassent et trient les gangues de minerais, ornèrent de bandelettes en papier, de guirlandes, de bannières et de fleurs artificielles le hangar où elles travaillent, un hangar en bois, recouvert de tôle. Quand elles eurent achevé leur décoration, elles s'assirent çà et là, rutilantes dans leurs robes et leurs châles brodés, et elles attendirent la distribution de liqueurs promise par la Compagnie. Mais soudain un roulement de tonnerre éclata, et nous crûmes que le hangar s'effondrait. Tous les gamins de la mine l'avaient escaladé et couraient sur les plaques de tôle, arrachant bannières et guirlandes. En un instant, il ne resta plus de ces ornements qu'une grêle dispersée de petits papiers roses ou bleus. Les femmes riaient silencieusement. La chose était prévue, réglée ; elles savaient que les enfants s'abattraient sur leur œuvre, à peine achevée. Mais cette perspective ne les empêche pas de décorer leur hangar avec tout Tart dont elles sont capables. Et pendant que leurs morveux de vainqueurs se disputaient les derniers lambeaux de leur ouvrage, elles débouchèrent des bouteilles, burent de franches lippées, puis, se tenant par les mains, déroulèrent le long des rues de longues ruedas ou rondes.

Nous les retrouvâmes tout raprës-midi dansant et chantant. Elles envahirent même radministration, se précipitèrent dans les escaliers, et, comme nous étions au salon, elles entrèrent en coup de vent. Chacune déciles choisit son cavalier parmi les caballeros présents et Tentraina dans la cour. S'il regimbait, elle s'accrochait à son hras, le retenait par ses basques. Il fallut s^exécuter, et, au milieu des flaques d'eau, enfarinés par les uns^ bousculés par les autres, nous dansâmes le chassé-croisé du batlecito. On entendait au loin les tristes flûtes qui prolongeaient leurs stridulations, mais, près de nous, les guitares allaient un train d'enfer : les musiciens obéissaient au dieu caché dans les bouteilles et se moquaient de la mesure. J^avais pour gardienne et danseuse une petite chola d'une quinzaine d'années,jolie,fanée,plus vive qu'une double croche. En vain je lui expliquais dans mon mauvais espagnol que je n'entendais rien au baïlecito; elle me poussait et me faisait virer avec un impayable entrain. A côté d'elle, sa mère, épaisse et plâtrée, levait des yeux langoureux sur un de mes compagnons ; et des bouts de dialogue m'arrivaient au milieu de la danse.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

— Non.

— Voyons, souvenez-vous, à Potosi, chez laDolorès, une nuit...

— ... Me souviens pas...

Il se souvenait parfaitement, le LovelaceJ Mais sa conquête de Potosi ne lui faisait plus honneur et son amour-propre lui conseillait l'oubli. La femme tenait bon,puis,voyant qu'il n'en voulait point démordre,elle se tut, dansa tout son soûl, et, quand les cholas nous rendirent notre liberté,je l'entendis qui disait à sa fille:

— Il est oublieux, le caballero ; il ne reconnaît pas ta mère !

La pluie tombait par grandes averses entrecoupées de pâles éclaircies. On se battait dans les rues ; on se battait dans les maisons. Les marchands de poudre de riz et de farine étaient mis au pillage. Nos vêtements maculés, crottés, graisseux, nous donnaient un pitoyable aspect, et, lorsque nous nous asseyions le soir autour de la table illuminée de M"*® Leiton, et que les glaces de la salle à manger nous renvoyaient nos images, il me semblait assister à un repas fantastique, dont on eût recruté les convives parmi les rôdeurs déguenillés des pires carrefours. Nous avions Tair de bandits installés dans un palais. Il eût été imprudent de changer de tenue pour se mettre à table, car souvent la lutte reprenait avant le dessert. Plus d'un plat fut assaisonné de poudre de riz, et je me souviens d'un gigot qu'une sérieuse escarmouche nous força de manger arrosé de Champagne.

Le Mercredi des Cendres, les nuages se dissipèrent ; un froid soleil d'hiver jaunit la crête des monts. Le carnaval continuait, mais les forces humaines ont des bornes, et les ivrognes, qui, depuisle samedi soir,n'avaient point lâché la bouteille, commençaient à flageoler désespérément. Ils échouaient au tournant des rues ; nous dûmes plus d'une fois en relever qui s'obstinaient à fouiller de leur nez des mares bourbeuses. Quelquesuns restaient immobilisés,pétrifiés, et formaient comme des tableaux vivants. Je revois encore un vieil Indien pieds nus, en culotte grise, couvert de haillons où couraient des flls d'or, le chapeau gras aux bords rabattus, des cheveux de saule pleureur. Il s'était calé

'Mtt Li JEl'XE AMÉRliK E

à l'angle d*iu mur, hébété, les yeux candides, et regardait deux cholas, dont Tune retournait une cuiUer dans sa marmite et dont 1 antre souillait sur le feu.

Dans laprès-midi, les hauteurs euTironnantes se peuplèrent de danses. Ce jour-là, Tusage veut <{a*on aille danser des balleciios et des rondes autour de Pulacayo ; et Ton voyait sur les crêtes^ des cholas, dont les jupes bariolées s^enflaient conune des ballons, se remuer en cadence et agiter leurs mouchoirs. Indiens et cholos avaient émigré de la ville et leurs sauteries se découpaient dans un horizon d'opale. De loin ils paraissaient se mouvoir sur une lame de rasoir, tant les crêtes sont affilées, et ils dominaient le ravin, où bouillonnaient les ruisseaux jaunâtres échappés de la mine. Au-dessus de quelques cabanes isolées, flottait le drapeau bolivien : signe que tout le monde pouvait entrer, danser et boire.

Mais, indifférents au plaisir de la danse, quelques groupes de joueurs impassibles, qui depuis quatre jours poursuivaient la même partie, s'amusaient à Tosselet. Ils jettent à dix pas devant eux un os de bœuf, dont une extrémité est bombée et Tautre plate, et gagnent, si cet os retombe et se maintient sur sa partie ronde. Monnaie blanche et piastres s'empilaient dans la boue. Parfois un cortège de cholos passait et traînait vers les hauteurs une sorte de harpe, qui ressemblait à une petite barque. Le roulis que lui imprimaient ses porteurs achevait la ressemblance.

À la tombée du soir, les danseurs dévalèrent des rampes des monts, mais plusieurs couchèrent en route ; et j'eus le navrant spectacle d'une ville entière épuisée par quatre jours d'ivresse. Les flûtes sonnaient en-

core, plus faiblement, avec des intermittences éloquentes. Pas de charivari ; un vaste abrutissement, et des corps de femmes étendus çà et là, dans Tombre, comme des paquets de bardes égarés. Vers minuit, en regagnant mon logis, j'entendis des chutes et des hoquets. Jamais la nuit ne m'avait paru plus triste.

Quand, de nos villes et de nos plaines, notre imagination évoque les cimes des montagnes, nous les nimbons de la magie des étoiles, et nous ne sommes pas éloignés de prêter à leurs habitants un peu de cette poésie. L'idée de hauteur physique s'associe invinciblement à celle d'élévation morale. Ah ! les sublimes montagnards!... N'allez pas les voir en Bolivie. Je ne pense pas qu'il y ait au monde de cité plus proche du ciel que Pulacayo : jamais la bête humaine ne s'est logée aussi près des astres.

Représentez-vous un habitant d'une autre planète franchissant l'océan de l'éther et se posant tout d'abord sur ces pics, pour y contempler un premier échantillon de notre espèce et comme l'avant-garde de l'humanité terrestre. Plût aux dieux qu'il n'y abordât point en carnaval!... Somme toute, cela vaudrait peut-être mieux encore. Il se dirait que nous avons des façons bizarres de nous amuser, mais il n'en conclurait pas que nous sommes de méchantes gens, tandis qu'en temps ordinaire il y verrait des spectacles qui l'inclineraient à nous prendre, non en pitié, mais en horreur. Et s'il ne remontait pas immédiatement vers son astre natal, ce serait donc que les autres mondes habités ne sont pas meilleurs que lé nôtre, et, pour l'honneur du ciel, je ne le crois pas.

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