‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 10 sur 215 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

Ces Jiers adolescents, ces douces jeunes filles

Couronnés de jasmins Qui joignent sous les fleurs tremblantes des charmilles

En guirlandes leurs mains,

O mattre de leurs jeux! aime-les pour toi-même^

Pour ton propre plaisir ; Contempler en son coeur est le bonheur suprême;

Garde^oi du désir.

Lmsse le s^tcrifict et r amour et ses flammes

Aux sublimes râleurs Qui font en léormorant des odes er des drames

SoMS les saules pleureurs,

t.K^t^ue Jams les jardins tu rois les jeunes rases

Dans .Vnr iiioM5:$)f s^ourrir.

\'c^-tm dctc pas heureux t Rêif^-tu d^auires choses,

Par^c^-tu de mourir:^

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Entre elles et ton cœur laisse une fraîche image

Toujours s* interposer ; Ami, respecte-la : celui-là seul est sage

Qui sait s'en amuser.

Aime donc ces enfants comme on aime la vie,

La joie et le soleil; Concentre les rayons de leur âme ravie

En ton miroir vermeil.

Admire sans vouloir. Leurs yeux pleins de rosée.

D'aurore et de ciel pur Sont des calices bleus où s'est cristallisée

La clarté de Va^ur,

Pour que leurs lèvres soient toujours des nids de mousse

Où chantent les baisers, Ménage tes plaisirs, car l'habitude émousse

Les cœurs bientôt blasés.

Mais vois! déjà l'automne a rougi la fougère,

Hâte-toi de jouir De la floraison d'or que la brise légère

A fait s'épanouir.

Valère Gille

Le Conte de la petite Vieille au Chien.

u veux donc entendre de nouveau Thistoire du chien Tromkè qui allait voir la petite vieille femme à THospice?.., Et tout au long?... Et il faudra faire : « Hou ! Hou ! » comme lui? Eh bien, dès labord, la petite vieille habitait une mansarde où venait finir un escalier qui traversait la maison en tournant, se raidissant, s'étirant de la manière la plus bizarre et la plus amusante — pour les locataires ayant de bonnes jambes encore; car pour Tancienne, elle n'osait plus s'y aventurer qu'à la dernière extrémité. Non, elle ne quittait plus guère sa chambrette; toute sa compagnie, c'était son chien.

Il s'appelait Tromkè. U avait un ventre parfaitement arrondi et la peau tendue autant que celle d'un tambour, ce que signifiait son nom, en

bruxellois. Son pelage clairsemé était d'un brun havane. La tache de son museau commençait de grisonner, mais ses yeux restaient les plus douces topazes qu'on eût jamais vues. Comme ses dents devenaient mauvaises, il mangeait du foie écrasé dans du pain et un grain de sel.

Tromkè était gâté de caresses et peu obéissant. Il ne craignait pas de faire fendêver sa maîtresse, obligée souvent, en pleine nuit, de se relever pour lui ouvrir la porte. Pourtant, tu sais, c'était ces jours-là qu'il avait, aux repas, sa plus grasse pâtée; et je soupçonne la vieille de l'avoir aimé comme un fils, c'est-à-dire le plus fort après qu'il avait été le plus mauvais sujet et le plus durement secoué son cœur. Tu le verras, le cœur des femmes, même des toutes petites vieilles femmes, ne se plaît pas dans la paix.

Après le dîner, quand Tromkè, de l'allure d'un ventripotent bourgeois à qui pèse la chère trop abondante, descendait rôder sur le trottoir, elle le suivait des yeux jusqu'au tournant prochain, en se penchant à la fenêtre.

C'était une belle fenêtre. Il ne faut point regretter qu'elle n'eût pas de garniture de rideaux, puisqu'on n'en voyait que plus pur le ciel par ses carreaux.

Sur la tablette de pierre, dans un vase de terre cuite, achevait de se faner un plant d'héliotrope dont chaque tige restait soigneusement ligotée au tuteur. Du côté de l'ombre, il y avait la bouteille à Thuile encolerettée de papier gras, et le petit pot de grès pansu pour le tabac (d'une carotte parfumée à la civette, finement râpée, et qui se conservait dans une moiteur molle très recherchée).

Et de là, jusqu'au loin, roulaient les vagues des toits bleus et rouges On distinguait les bacs de zinc moussus des gouttières ; les ponts minuscules des cheminées en poterie bâillant en mille attitudes; les cordes où séchaient les loques au vent ; dans le puits de quelque cour, un bout de treille où grimpait un sarment de verdure et la tache sanglante des briques usées et écurées. Tout près, le tuyau d'un atelier venait cracher sa vapeur avec un bruit brusque, rythmé comme une respiration.

Si amusante que fût la fenêtre de la petite vieille, elle se trouvait au surplus un très commode poste d'observation. Au matin des dimanches, il ne manquait jamais qu'un voisin ou bien l'autre ne vînt solliciter de pouvoir observer, d'ici, la rentrée de ses pigeons voyageurs partis en concours.

L'homme marchait sur ses bas ; il retenait son souffle quand un de ses oiseaux s^abattait sur le toit, secouait ses plumes, puis brusquement, faisant basculer le petit pont servant de clôture, plongeait dans le pigeonnier. L*homme, alors, s'encourait, en renversant tout sur son passage et

sans fermer la porte, ni remercier l'hôtesse de sa complaisance; car les gens, vois-tu, du moment qu'ils ont ce qu'ils voulaient, perdent leur douceur et vous bousculent : Et si tu as obligé quelqu'un, retire-toi sur le côté et laisse-le se sauver. Mais tu le sais déjà, puisque je t'ai souvent conté l'histoire !

Je n'ai, non plus, à te faire le détail du logis en question. Les agaçantes ménagères qui frottent leurs cuisines, du matin au soir, l'auraient, peutêtre, trouvé sale et désordonné. Ah ! ne les crois pas. Regarde plutôt la petite vieille souriante, accroupie sur sa chaise basse, et toutes les choses du ménage, vivant autour d'elle, sous sa main, comme de bonnes choses usées et polies entre des doigts familiers; leur couleur discrète te caressera à la façon d'un tableau de Chardin, le peintre qui montra l'âme des humbles objets qu'on croyait morts.

Voilà la table de bois que tous les écurages ont rendue rèche et où court le relief en ovales polies des fibres plus dures. Sur un angle, il va une jatte de faience côtelée à fleurs bleues, pleine de café au lait qui fait un rond brun-havane doucement harmonieux ; une tranche de pain couleur du soleil sur de la paille et bordée de sa croûte rissolée; au bout d'un couteau à manche de bois noir, une crotte de beurre éclatante, comme en or... Et bonne-maman avance une main tremblante ; la peau, piquetée de son, est tendue sur le creux du dos amaigri; l'épiderme, mince comme une pellicule d'oeuf, luit et laisse voir le lacis des veinules bleues.

N'est-ce pas, que ces objets aiment l'ancienne et se pressent à lui tresser un cadre de sourires et sont comme les rubans de ton bonnet écossais à chardons brodés qui venaient voleter sur tes pommettes fleuries quand tu étais encore plus petite, chère petite?

Tromkè, sa promenade terminée, grattait à la porte. Il entrait, Taisait quelques tours pour s'assurer que tout était resté en place et la bonnemaman disait :

— Tromkè, je vais faire le café du goûter.

Et elle le faisait. C'était du café Jacqmotte d'un juste prix Son parfum coïncidait parfaitement à celui de l'âme de notre petite vieille. Elle le moulait lentement, et finement, en un moulin à trémie de cuivre bosselée, qu'elle tenait serré ferme entre ses genoux; la manique, je m'en souviens, était une bobine dévidée. Elle secouait soigneusement la caisse pour qu'il ne restât pas, attaché au bois, un grain de la précieuse denrée. Si de la poudre y collait, elle disait : « Le temps va changer », car c'est un signe de pluie. Puis, tout en brassant la liqueur (je te rapporterai, un autre jour, les propos de la cafetière brune) :

— Te voilà, Tromkè, murmurait la bonne femme. Le méchant garçon ! Il passe, dans la rue, sa journée tout entière et, de ce qu'il a vu, il ne veut rien conter à sa maîtresse! Pourtant, j'en suis sûre, au trottoir, il n'y en a que pour lui. Devant la première chienne venue, Tromkè prend ses plus belles manières. Mais pour la bonne-maman qui fait le goûter, non, jamais une parole ! Ah ! le brigand !

Ne va pas t'y tromper. Les mots ne disent pas tout; entre les miens n'y a-t-il pas, pour toi, les caresses et les baisers? Les propos de l'aïeule déguisaient mal son amitié pour le coureur à gros ventre, Tromkè le négligent ; le vieux cœur ne savait cacher qu'on aime qui vous dédaigne...

Le soir tombait. La vieille soupail de deux pommes de terre rôties dans le poêle, puis se mettait au lit. Tandis que le chien, couché en rond dans son panier, bougonnant, ronchonnant, se retournait, cinq minutes durant, avant de s'endormir. Certaines nuits, il marmottait entre ses dents, jusqu'à éveiller sa maîtresse

— Il rêve, disait celle-ci, à la chienne du papetier, qui a un paletot de drap bleu et un collier à grelots,

C'était vrai. Tromkè, souvent, poussait aussi de gros soupirs, tout en dormant et, d'autres fois, de petits rires. Les chiens sont heureux et se réjouissent en leurs rêves, ou y souffrent et se plaignent autant que des hommes. J'en sais même qui, dans la veille, comme nous aussi, se plaignent sans souffrir.

Telles, pour nos deux amis, les journées se recommençaient l'une l'autre délicieusement. Tu as bien vu que Tromkè était quasiment son fîeu, à la petite vieille; et tu as entendu qu'elle lui disait tout ce qui la touchait .. S'il avait consenti à parler un peu plus, ils auraient été comblés.

Car ces cœurs simples, vivaient de rien. Le sentiment de leur douce amitié était assez pour les nourrir. Ils étaient parfaitement heureux. Il est des âmes que n'ont point desséchées les fièvres, que n'ont point harassées le tumulte du monde: un souffle léger comme un murmure dans les bouleaux suffit à les rafraîchir. Ainsi, les enfants n'ont cure du vin; ils boivent, aux prés, avec leurs paumes pour écuelles, l'eau claire des rus ; et ils sont gais !

Voilà, avec tout cela, la félicité des compagnons ne devait cependant pas durer.

Un jour, la fille mariée de la petite vieille vint annoncer qu'après bien des sollicitations, allées et venues, à l'aide de nombreux « papiers » couverts des signatures de beaucoup de gros messieurs à chaînes d'or, elle avait obtenu que sa mère entrât à l'Hospice.

C'est un asile pour les grand'mères qui sont pauvres ou que leurs enfants

n'aiment plus. Elles y viennent mourir, quand leurs yeux sont usés et que leurs longues mains jaunes sont gourdes déjà.

Elles ne peuvent apporter, là, rien de chez elles. On les prend; on les case; et chacune a sa place où elle vit en suivant le règlement. C'est très vite arrangé.

Petite grand'maman fit ses adieux à Tromkè. L'ingrat ! Cest à peine s'il était assez tôt rentré pour recevoir ces caresses si tendres, ces baisers si affectueux. Elle s^était mise à genoux; il ne voulait pas se laisser toucher, et pour le rattraper, elle se traînait péniblement à terre, mais en vain, car elle ne voyait plus clair dans ses larmes. Il répondit seulement : « Hou! Hou! » et s*enfonça dans son panier Le mauvais garçon, en un si triste moment, ne pensait qu'à paraître fort, à faire croire qu'il était presque indifférent au départ de l'ancienne! Cependant, quand il entendit se refermer la porte sur elle, il ne put se retenir daboyer. Mais sa maîtresse ne l'entendit pas, et ce fut la punition de Tromkè ; car tu sais que le bon Dieu punit les chiens aussi.

Le lendemain, on débarrassa la maosarde. Le chien passa dans le ménage de la fille où on l'acceptait parce qu'il était très vieux et ne pouvait guère tarder à mourir.

A son nouveau logis, on lui donnait sa pâtée; et qu'il s'encourût, après, à droite ou à gauche, personne ne s'en inquiétait. Ici, plus daffectueux tansements. Ici, on ne lui demandait pas s'il boudait. Et s'il grognait, on le battait. C'est alors qu'il pensait à la bonne maîtresse en allée!

Celle-ci était installée dans la grande demeure de la rue qui monté si fort, et est bordée, autant que de maisons, de murs couverts d'affiches bariolées. De-ci, de-là, au-dessus du faîte, un arbre des jardins passe la tête et secoue ses branches, comme pour faire signe bonjour.

La haute porte est close; les rideaux des fenêtres régulièrement tirés. Ainsi que les baies symétriques, l'intérieur de l'Hospice est parfaitement rangé. Le balancier y découpe la journée en tout menus morceaux et en suivant les lignes du cordeau.

Le changement de sa vie fut fort pénible à l'ancienne: elle resta, quelques jours, dépaysée tout à fait.

Dans son costume de pensionnaire, elle ne savait trouver, qu'en tâtonnant, la poche de son mouchoir et sa tabatière. La bride de son bonnet noir la grattait au menton.

Ici, elle n'avait plus rien à faire. Son café, on le lui donnait tout chaud. Elle pouvait tourner ses pouces, car ses compagnes, les autres vieilles, gardaient jalousement le bout d'occupation qu'elles avaient trouvé, et, égoïstement, se serraient dans leurs coins en répétant :

— Une telle, quelle paresseuse! Toujours les bras ballants!

Et, ainsi parlant, celle-ci frottait plus allègrement le soulier qu'elle tenait, et celle-là plissait le front tant elle s'appliquait à repriser un bas. Bref, notre petite bonne-maman commençait à se ronger quand mourut une pensionnaire; et elle obtint enfin, en la remplaçant, d'éplucher les herbes des cuisines.

Entre nous, c'était le plus agréable poste. Tous les matins, les légumes arrivaient du marché, mouillés encore de rosée. Tu comprends aussi qu'elle croquait parfois un bout de navet rosé et piquant, ou un cœur de laitue tendre et délicieusement amer. Surtout, elle pouvait dire avec satisfaction :

— Comme je suis occupée! Non, aujourd'hui, je n'aurai pas fini ma tâche... Ah! ne me parlez pas!

— Ploc!

C'étaient les morceaux qui tombaient dans leau du bassin, à ses côtés. Elle remontait vigoureusement son écours, solidement rassujettissait ses besicles. Elle ne pouvait pas perdre une minute !

La seule distraction qu'elle se^ permît était de lever un coin du rideau et de jeter, à la dérobée, un regard dans la rue.

— La voisine d'en face est une parfaite ménagère, disait-elle alors, comme, moi-même, j'étais jadis. Le trottoir et le pas de sa porte sont nets à toute heure du jour...

Tromkè, cependant, cherchait partout sa maîtresse. La liberté où on le laissait, à présent, touchait à l'abandon. Il le sentait amèrement. A part soi, il se représentait souvent le tort qu'il avait, jadis, de bouder à sa bonne maîtresse ; et, à ses tendres caresses, de ne répondre que par des grognements.

Où la retrouver? Il allait, infatigable, par les petites rues de l'environ... Il entra chez la verdurière où la vieille, si longtemps, avait pris ses provisions. Elle n'y était pas. Non plus au cabaret du Cheval blanc où elle buvait parfois un demi-verre. Et la laitière le chassa du corridor de sa boutique où il s'était installé pour ses recherches. Aux carrefours, Tromkè désespéré, s'arrêtait de courir et jappait longuement et d'une manière plaintive en tournant de tous côtés la tête.

Tout à coup, la vieille qui pelurait les légumes à l'Hospice reconnut sa voix. En tremblant d'émotion, elle ouvrit la fenêtre et se pencha sur la rue.

— Tromkè ! Tromkè, mon amour ! cria-t-elle.

Le chien leva la tête et apercevant sa chère maîtresse, il se mit à courir en rond sans pouvoir articuler un cri. Puis, au milieu du pavé, il allongeait les pattes de devant, battait le sol de sa queue et bondissait. Enfin il se mit

à aboyer, tandis que petite bonne-maman claquait des mains, penchait la tête à droite, puis à gauche et répétait :

— Tromkè ! Tromkè, mon amour !

Ils restèrent longtemps dans cette posture. Elle s'enquérait de nouvelles, puis racontait ce qu'elle faisait. Il écoutait en murmurant doucement de joie, ou se mettait brusquement à tournoyer en gambadant. Après, ils se dévisageaient l'un l'autre encore, muets et attendris.

Puis Tromkè s*en vint contre le mur et Taieule se pencha pour le toucher. Quoiqu'elle fût au rez-de-chaussée et que Tromkè, d'ordinaire si balourd, se fût dressé sur ses pattes de derrière et tendît le cou, elle ne put Tatteindre. Il s'en fallait de peu ; elle essaya une seconde fois; mais enfin elle ne savait pas, et Tromkè se laissa retomber. Petite bonne-maman eut alors une bonne idée. Prenant son bâton, elle y attacha son mouchoir maculé de tabac et le passant par la fenêtre, voilà qu'elle put toucher Tromkè. Du bout de la loque rouge, elle se mit à le caresser longuement. Enfin elle lui dit de se lever, d'être raisonnable et de s'en retourner bien sagement à la maison. Et il partit et elle referma la fenêtre.

En se rasseyant, la bonne vieille frotta le brouillard qui obscurcissait ses lunettes, et s'appliqua à ses légumes sans pleurer une larme. Il est vrai qu'elle ne cessa d'agiter les lèvres minces de sa bouche édentée durant toute la journée où Tromkè Tétait venu voir, de si loin, et tout seul !

Chaque jour, désormais, Tromkè se remettait en route pour THospice. Au coin de la rue, près du mur fleuri d'affiches jaunes et- roses, il criait :

— a Heuw! Heuw! » Quelques pas plus loin : « Heuw! Heuwl » J'arrive, que cela voulait dire, tu comprends. Enfin, devant la fenêtre, il

s'asseyait et répétait :

— Heuw! Heuwl Heuw! Je suis ici, bonne maîtresse! Bonne maîtresse, Tromkè vient vous dire bonjour ; ouvrez I

La petite vieille ouvrait le carreau. Elle tenait dans une main son couteau de cuisine; dans l'autre, la pomme de terre d'où pendait le tire- bouchon de la pelure.

— Ah! Ah! disait-elle. Voilà donc Tromkè? Et elle continuait de causer avec lui.

Tromkè revint tous les jours, tous les jours.

— Tromkè, te souviens- tu du panier rond où tu couchais sous mon lit?

— Heuw!

— Et du liard de foie que j'achetais pour ton dimanche?

— Heuw!

— Et du soir que tu ne rentras pas et où je te cherchai bien tard,

par tout le quartier? Tu étais blotti dans Tallée des Trois Perdrix. Tu attendais le papetier qui buvait là son verre, accompagné de sa jolie chienne frisée... Ah! coquin! Je dus te prendre dans mes bras. Tu me mordais et te voulais sauver pour courir de nouveau à ton péché!

— Heuw ! Heuw !

Les pensionnaires de THospice connurent bientôt la visite que leur compagne recevait. Elles voulurent voir Tromkè et chacune conservait pour lui un morceau de sucre candi. Quand il arrivait, tous ces vieux visages ridés, dans le cadre de la fenêtre, n'exprimaient qu'un sourire. Bientôt il sut les distinguer. Il jappait aux caresses que. Tune après l'autre, elles lui faisaient par Tintermédiaire du mouchoir noué à la crossette...

Si bien que je crois qu'on le chérit trop. Sans cesser d'aimer ses amies de l'Hospice, Tromkè, en cela déraisonnable comme un homme, peu à peu tint moins à ces caresses qu'il ne devait plus solliciter. Il oublia les tristes jours où il les mendiait. Pour peu qu on l'eût fait attendre à la fenêtre, il reprenait ses airs boudeurs et dédaigneux.

Un jour, il ne ramassa pas le morceau de sucre qu'on lui avait jeté. Un autre, il s'en alla, en pleine conversation, prétextant un rendez- vous, et laissant les vieilles, morfondues, le rappeler en vain en lui faisant des signes. Des trois après-midi se passaient entre ses civilités ; et il ne s'excusait pas ; il ne trouvait pas un mot de regret I

Pleine de tristesse, petite bonne-maman lui dit, une fois, d*un souffle de voix :

— Tromkè n'aime plus sa maîtresse ! Elle devient très vieille pourtant et elle est malade; elle va mourir bientôt Et Tromkè ne vient plus près d'elle qu'à contre-cœur. Que Tromkè pense bien qu'il ne la verra plus longtemps I

Ce chien n'était que léger, à la façon d'un enfant gâté, et non méchant. Les paroles de sa maîtresse l'avaient si vivement touché qu'il se promit de ne plus retarder d'un moment ses visites. Le lendemain, il quitta donc sa maison pour être, avant l'heure, à l'Hospice.

— Je veux montrer à ma maîtresse que je l'aime toujours, disait-il, en balançant la queue et se hâtant, dans le feu de ses bonnes résolutions.

Ah ! pourquoi trouva-t-il, au seuil du cabaret des Trois Perdrix^ la chienne frisée du papetier? Elle attendait dans l'allée son maître qui buvait du lambic.

Tromkè, il faut le dire, passait outre. C'est elle qui fit : « Hou ! Hou ! » Alors seulement, il tourna la tête; mais ce n'était que pour saluer.

— Hou! Hou ! répéta la joHe chienne. Eh bien, Tromkè? Est-ce de telle

façon qu'on témoigne, aujourd'hui, à la Frisée, cette tendresse qu'on se mit si souvent en peine de lui montrer?... Oui, oui I On voulait lui en faire accroire. Mais on n'est qu'un volage galant. Même, en ce moment, Dieu sait où Ton court !

Voilà, comment expliquer à une chienne en paletot de drap, qu'on est pressé, qu'on va voir, à l'Hospice, sa bonne-maman qui est vieille et malade?

— Avec un petit pot de beurre et un petit pot de galettes, n'est-ce pas, et une bouteille de vin, dis?

— Mais non! C'est dans une autre histoire, cela. Regarde, justement, voici le papetier. Il essuie sa bouche et fait : « Broum ! Broum î » Il tire sur sa pipe et siffle sa chienne.

Tromkè suivit la Frisée. Il voulait lui dire deux mots à l'oreille, puis s'en aller bien vite. La coquette le regardait approcher et à l'instant qu'il la touchait, elle sautait de l'autre côté de son maître. Celui-ci marchait toujours; Tromkè ne savait abandonner la méchante; et l'heure passait.

— A présent, se disait notre chien, je devrais être devant la fenêtre ; petite grand'maman y est déjà... A ce moment, disait-il après, il est trop tard Je ne suis pas à ma parole, au lendemain de mes promesses! Que pense-t-elle?

Et la chienne du papetier ne voulait toujours pas écouter.

— Hou ! Hou ! faisait-elle. Quel air penaud vous avez aujourd'hui, monsieur Tromkè! A vos oreilles basses, on croirait que vous ne nous suivez qu'à regret... Quoi, vilain, c'est pour fuir que vous guignez les rues latérales?... Allez- vous-en donc!... Allez-vous-en; rien ici ne doit vous retenir; car, en vérité, la moindre faveur, je ne l'accorderais pas à un malotru qui ne me rend ses respects que d'un air contraint et de si mauvais cœur!

Malgré ses reproches, Tromkè ne laissait pas la chienne frisée. L'heure du rendez- vous à l'Hospice, depuis longtemps, était passée — et elle, elle ne le regardait même plus!

Au retour, la course faite, il s'arrêta. Il s'assit sur la bordure du trottoir, prêt à bondir, cependant, au moindre signe de l'impitoyable. Mais elle ne l'appela pas.

— Coquette ! Demoiselle ! aboya-t-il alors avec colère.

Il était désespéré. Homme, il se fût, ce soir-là, enivré d'alcool.

Il avait tout manqué, n'avait eu son désir, ni tenu sa promesse. Et le cœur des chiens est tendre. Celui de Tromkè pleurait.

C'était déjà presque la nuit. Il voulut cependant passer devant l'Hospice. S'asseyant devant la fenêtre il fit : « Heuw ! Heuw ! » doucement, comme

en riant ; oui, comme en se riant d'une farce innocente qu'il aurait, par amitié, jouée à sa bonne vieille.

Hé! hél un petit tour. Heuw! Heuw! Mais il se gardait bien de le laisser durer.

Elle ne venait pas. Par la fenêtre, des ténèbres s'épaississant, on voyait seulement sortir, peu à peu, une lumière qui semblait dormir tout au fond de la chambre.

Tromkè ne s'impatientait pas. Il recommençait d'appeler. Il attendait, plein de soumission, que sa bonne maîtresse vînt tirer le carreau.

Il fermait aussi les yeux, ou les détournait, Tespace de quelques secondes; puis fixait brusquement la lueur pour voir si elle n'avait pas bougé un peu, dans Tentre-temps. Notre pauvre Tromkè, ainsi, se redonnait, lui-même, de Tespoir un instant.

La lumière resta immobile, impitoyable, toute la nuit; et le rideau tiré. A la pointe du jour, Tromkè s'en retourna

Il revint, dans l'après-midi, et le jour suivant, puis après, et puis après. Posé sur son derrière, il aboyait si tristement à la fenêtre fermée !

Une vieille y parut, un jour Quand le rideau tressaillit, Tromkè allongea ses pattes pour bondir en avant. Hélas, ce ne fut pas celle de sa maîtresse, ce fut une voix étrangère qui dit, dans la chambre :

— Eh! Venez donc voir! C'est le chien de Caroline qui aboie dans la rue! .. Tromkè, tu ne sais donc pas que ta maîtresse est morte. Elle t'a longtemps attendu, l'autre jour. Tu n'es pas venu. Elle est morte...

Tromkè avait fini. Peu après, il alla rejoindre son ancienne. En considération du chagrin qu'il ressentit, pour sûr, elle lui aura pardonné sa faute.

Tu sais, au paradis, les bons chiens dorment sous les sièges de leurs maîtres, dans la pose où, sur les tombeaux, aux pieds des effigies de pierre, veillent les lévriers. Et c'est saint Roch qui a le plus beau chien.

Répète donc la fin, amiette.

— Eh bien, Tromkè est allé au paradis près de sa petite bonne-maman, et il joue toute la journée avec saint Roch.

— Ah! tiote, n'oublie jamais qu'il faut sourire à ceux qui nous caressent.

Louis Delattre

VERS

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