HÉRODIADE
Pour Julien Roman.
La Juive ^ au cœur muet y se regarde et s* admire
Dans le disque d'argent quune esclave soutient
Et, dans fair alangui, flotte un parfum de myrrhe.
Dans son méchant regard^ la haine du Chrétien Jette un éclair qui parle au miroir,,. Et les femmes N osent bouger, de peur de troubler r entretien.
« Dans ce crâne maudit qu'au matin nous coiffâmes.
Pensent-elles à part ^ dans ce cœur vicieux
Quel crime germe encore en quels projets infâmes? »
Mais la Reine a dardé le dédain de ses yeux
Sur ses gens : d'un seul mot, calme et dur, elle ordonne
Quon pare sa beauté de bijoux précieux.
Sa jeune esclave maure, au sourcil qui charbonne Un trait bien dessiné sur un teint de citron, Approche; Hérodiade, à ses mains, s'abandonne.
Les doigts, respectueux de crainte d'un affront,
Adornent de joyaux la cruelle maîtresse
Qui tend indolemment son oreille ou son front.
L'enfant vient de nouer à la dernière tresse
Le dernier des fils d'or; et la Juive, en bâillant.
Dans les satins froissés accoude sa paresse.
Par un trou du vélum, le soleil rutilant.
Pareil au trait que l'arc a jeté vers la cible. Lance le rouge éclair d'un rayon insolent.
Il frappe Hérodiade et la trouve impassible.
Elle a, dans le regard, un feu plus infernal : Tout un soleil de haine, un astre immarcescible !
Que lui fait le ciel pur en son manteau vernal; Que lui font le velours, la soie ou la batiste; Le nacarat pompeux ou le rose banal?
Que lui font, maintenant, le jade ou f améthyste; Que lui feraient les biens des Dieux dépossédés? Elle n'a qu'un désir : ta tête, ô Jean-Baptiste!...
Les assassins, entre eux, l'ont dû jouer aux dés! Salomé leur a dit à combien on la prise.
Mais la moitié, déjà, les aurait décidés!
Et, la Reine, de meurtre et de sang chaud éprise. D'un bond se redressant, arrache, au négrillon Qui la rafraîchissait, l'éventail quelle brise!
Car, dans le même instant, du fond du papillon. Hors du couloir obscur dont le rideau se tire. Avance un corps humain, musclé comme un lion.
Et, dans ses bras velus comme ceux d'un satyre. Il porte un plat d'émail où, du Saint exécré, Dans un liquide noir, dort la tête martyre!
Horreur! Avec des cris, sitôt qu'il est entré.
Éclaboussé du sang maculant sa tunique.
Les esclaves ont fui. Mais Vhomme s est carre!
Il s'arrête à deux pas de la Juive cynique,
Et, superbement fier, lui tend le plat fatal.,.
Et la Reine, au saint Jean, rit d'un air satanique!
Cest pour lui que, parant son galbe oriental, Flambe dans ses cheveux l'orgueil des pierreries, Sonnaillent à son cou les anneaux du métal!
Cest pour mieux Vinsulter! Et, sous les draperies Encadrant de leurs plis l'éclat de sa beauté, Ses gestes frémissants font chanter ses soieries.
Ses seins durs et neigeux, dérobant leur clarté Sous le voile, dont vit la blanche mousseline. Palpitent! comme aux nuits d'exquise volupté...
Son corps victorieux, en sa grâce féline.
Se cambre avec hauteur et superbe mépris!
Son corps ensanglanté du soleil qui décline.
Lentement, le visage éclairé d'un souris.
Ainsi qu'une panthère à la croupe mouvante Elle s'avance vers la tête mise à prix.
Quand, soudain, arrêtant sa démarche arrogante, La Reine, avec effroi, recule en blêmissant! ^
Et, sur le front du Saint, fixe un œil d'épouvante :
Ce front s'auréolait dans les vapeurs du sang
Charles Viane
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CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Aréthuse. par H. de Régnier. — En symbole vers l'Apostolat, par Max Elsk\hp. — Rêves blancs, par Ad. Boschot. — Horizons, par I^aul Vérola. — Les Egarées, par Charles Viane.
a qualité maîtresse de M. H. de Régnier est la noblesse. La
distinction correcte et réservée qui marqua, au XVI P siècle,
la littérature de cour, se retrouve en le poète d' Aréthuse. H a
le mot académique, la phrase pompeuse, la conception élevée,
.'exécution froide. Ni désordre, ni inspiration folle, ni mouvement, ni
cris. Il a le sens antique de la ligne harmonieuse et pure.
Le souvenir du vieux régime, où l'on ne songeait guère encore à la personnalité, mais à la beauté, l'a détourné de l'autobiographie lyrique. Il songe bien plus à de nobles fresques; et s'il parle de lui-même, il voilera le sens clair et brutal des aveux sous des symboles magnifiques. C'est à cette pudeur hautaine que l'on doit les décors fastueux et fleuris qui prolongent par delà les pages des Episodes des horizons merveilleux d'or et de pierreries.
C'est encore la noblesse qui oblige H. de Régnier à montrer de la déférence envers les écrivains en vue, réformateurs ou conservateurs, romantiques ou classiques, parnassiens ou verslibristes. Il se doit à la vieille politesse française et accueille tout le monde avec courtoisie. Aussi a-t-il déjoué les subtilités rares de Stéphane Mallarmé ; il sait, sous l'imagination riche et touffue de Villiers, retrouver l'idée hégélienne; J.-M. de Hérôdia lui apprit à chérir la Grèce et Rome.
Il n'a pas témoigné moins de courtoisie envers les étrangers en acceptant l'esthétique américaine de Walt Whitman que Vielé-Griffin lui apportait dans un papyrus classique.
Sa philosophie même est aristocratique. Les choses extérieures ne sont que des emblèmes. « On n'existe qu'autant qu'on s'imagine et c'est en nous que réside notre éternité », écrit-il dans le Bosquet de Psyché. C'est presque la fierté hautaine d'Axel, s'écriant : « Vivre? les serviteurs feront cela pour nous. »
Parmi tous les étrangers qui forment actuellement la jeunesse littéraire de Paris, H. de R^ier apparaît comme le seul vraiment Français. 11 a hérité de l'esprit pondéré et harmonieux de sa race et de ses qualités classiques. On pourrait, pourtant, lui reprocher d'avoir accueilli avec trop de complaisance ceux que Gaethte appelait les barbares. Leur influence, en effet, paraît lui avoir été défavorable en compromettant ses dons naturels.
Si un écrivain, désigné par les Muses, devait échapper à la prose saccadée qu'on a vainement dénommée vers libre, c'était bien H. de Régnier. Nous Retrouvons chez lui nulle trace de passion houleuse et débordante ; l'intelligence maîtrise le sentiment. Pourquoi voulut-il chercher des rythmes nouveaux, c'est-à-dire des traductions de mouvement, alors qu'il concevait le monde plus haut que la vie réelle ondoyante et rapide? 11 devait, en outre, savoir qu'une prosodie, basée exclusivement sur l'harmonie du nombre des syllabes, était impuissante à fournir des combinaisons indéfinies.
Qu un Américain comme Vielé-Griffin, qu'un Sémite comme Kahn, qu'un Grec comme Moréas, qu'un Niederdeutsch comme Verhaeren, qu'une Krysincka, qu'un de Souza détruisent l'instrument poétique de la nation qui les a accueillis, il n'y a là rien qui doive surprendre. Les Romains de la décadence virent de même leur littérature envahie et disloquée par les barbares. Mais lorsqu'un Français de race aide les étrangers à détruire sa propre langue, nous manifestons quelque étonnement.
A l'heure actuelle la France semble vraiment ignorer sa situation. Elle subit une invasion bien plus terrible qu'une invasion territoriale. C'est son esprit, l'essence même de sa vie qui est menacée. Trop faible pour s'assimiler les œuvres éti'angères et les transformer, elles les subit passivement. Elle n'a plus la force de dominer; son génie se meurt, sa personnalité disparaît. La France qui avait été choisie par le Destin comme la gardienne sacrée de la beauté antique, de la clarté et de l'harmonie n'a plus conscience de sa mission.
Le flambeau radieux qui brilla tour à tour à Athènes, à Rome, à Florence, à Paris, s'éteint peu à peu. Le courant transporte vers le nord la lyre divine d'Orphée. Déjà l'Angleterre, se substituant à la France, -f
s'efforce de recueillir le noble héritage classique ; et, chose bizarre, les plus i^
vives protestations en faveur de l'art pur, c'est ici, dans cette même Jeune ié
Belgique qu'elles se sont élevées. "^
Nous n'ignorons pas que l'histoire des lettres françaises a été plusieurs fois marquée par des crises d'exotisme ; mais ces crises étaient le plus souvent alors limitées à la cour. Aujourd'hui le mal est plus profond et plus ^. étendu. y^
Nous regrettons que M. H. de Régnier qui, par ses qualités naturelles, était tout désigné pour s'opposer à l'envahissement de l'étranger, se soit mis à la remorque des destructeurs de la langue française. Nous le regrettons d'autant plus que son talent a perdu, sous des influences néfastes, de sa force et de sa clarté. Jadis, la vision du poète des Episodes était nette et précise; actuellement, entraîné par le bavardage irraisonné du vers libre, il ne parvient plus à condenser sa pensée. Tandis qu'avec les fils d'or de ^
l'alexandrin il tissait de splendides tapisseries, avec 1 echeveau brisé et ^
çoaîm du vers polymorphe il ne parvient plus à tracer des lignes amples et |
harmonieuses, il ne sait plus fixer les contours exacts de ses images; elles r
sont informes et décolorées. v
Comparez la brillante description du Verger dans les Episodes avec ces fragments de V Homme et l0 Sirène dans Aréthuse :
Mais moU je sais la Mer /
Elle est douce, aujourd'hui sous les étoiles
Qui déclinent et les agrès geignant tout bas.
Le long des voiles;
Le vent est tombé et le navire est las
Et tous dorment et tout est calme
Et celui qui connaît le vent et la marée
A prédit la nuit belle à la nef ancrée
Et c'est en chantant qu'on a levé les rames ;
Car l'homme qui connaît la face des nuages
A fait signe en riant à qui barre à la proue.
Fou donc qui veille, et qui dort, sage?
Et moi seul je veille et j'écoute
Debout à la proue et moi seul
A travers mes songes fy vois cl air ^
Et moi seul
Je sais la mer.
Toute la mer.
Et qu'il y a des Sirènes sur la mer !
Tout est ainsi flou et indéterminé : aucune arrête vive, aucun tracé apparent. Les riches joyaux du poète ne sont plus que des pierres délavées. Admirablement sertis et mis en relief dans le vers régulier, les mots acquièrent une signification lumineuse; ils frappent bien plus vivement rimagination ; et, perdant la souillure causée par l'emploi journalier et trivial, ils revivent d'un éclat surnaturel en montrant dans toute leur pureté les idées qu'ils représentent. Mais dans cette prose hachée aucun détail ne se détache ; le flot rapide de la phrase entraîne trop vite les paillettes d'or qui auraient brillé dans un immobile bassin.
L* Homme et la Sirène qui forme la deuxième partie dUAréthuse est, à notre avis, une tentative malheureuse. M. H. de Régnier, que nous avons en haute estime, comprendra et excusera donc notre sévère sincérité. Revêtant toutes ses pensées de symboles fleuris, possédant surtout une admirable vision plastique, il semblait devoir échapper au délire passionnel qui préside à la confection des vers libres. Ce n'est guère un déclamateur, un émotionnel exaspéré qui ne se possède plus. Aussi surprend-il quand il se laisse aller au verbiage sans mesure et sans raison des prétendus innovateurs. Espérons que ce n'est là pourtant qu'une expérience. Mais, dans quelques années, — et la réaction s'annonce, — lorsque le vers-librisme aura eu le sort du pointillisme en peinture, M. H. de Régnier, considérant tout le labeur dépensé en pure perte, regrettera d'avoir suivi une mode passagère et, ce qui est plus grave, de s'être laissé entraîner à une impardonnable erreur esthétique.
Mais pourtant une influence, déjà ancienne, semble avoir été salutaire au poète des Episodes et porte encore ses fruits : Je veux parler de l'influence de J.-M. de Hérédia.
Cet écrivain, qui fut peut-être, avec Chénier et Banville, le plus pénétré de l'esprit gréco-latin, lui fit aimer cette beauté qu'aucune contraction
humaine ne vient troubler. Par la seule forme il parvenait, comme les prodigieux artistes du siècle de Périclès, à traduire Tessence même du beau, l'harmonie parfaite. H. de Régnier fut pénétré de cette flamme radieuse, et dans sa dernière œuvre elle jette encore un vif éclat.
Aréthuse se compose de petits poèmes antiques, transformés et souvent heureusement adaptés. Nous y retrouvons les anciennes qualités du poète, mais influencées par les formules nouvelles. C'est ainsi que Técrivain se sert très fréquemment de l'assonance. C'est là, croyons-nous, une erreur basée sur la confusion du langage parlé et du langage écrit.
Au moyen âge, on ne concevait le poème que récité à haute voix. Les acteurs des Mystères ou les trouvères psalmodiaient des vers, approximativement rimes et le rythme qu'ils faisaient valoir par l'accentuation suppléait à la rime. Mais lorsque le livre imprimé eut mis directement sous les yeux les productions poétiques, il se forma peu à peu une esthétique nouvelle. L'oreille ne fut plus seule juge ; la vue aussi eut sa part. C'est même ainsi que Ton tomba dans l'excès contraire et que l'on rima pour l'œil. Ces deux extrêmes sont évidemment des défauts ; l'oreille et l'œil, puisque nous nous contentons aujourd'hui de la lecture mentale, doivent être également charmés. M. H. de Régnier, qui écrivit de très beaux sonnets, doit s'être bien certainement rendu compte de la valeur esthétique de l'impression typographique.
Pour être logiques, les poètes qui se servent de l'assonance, ne devraient pas faire éditer leurs œuvres, mais bien s'en aller les réciter sur les places publiques comme les chanteurs de complaintes.
Il est bien entendu que M. Max Elskamp est le naïf mystique des Flandres.
Le Mysticisme est à la mode. Tolstoï, Huysmans, Maeterlinck, voire Richepin et Demolder sont des mystiques. Depuis Lourdes, Zola est sur son chemin de Damas. Dernièrement, au cours d'une joyeuse fumisterie publiée par un Sapec britannique dans le Daily Chrontcle, Em. Verhaeren était appelé mystique; ne désespérons donc pas de voir Armand Silvestre luimême bientôt béatifié et résignons-nous à cette nouvelle plaie : l'invasion des mystiques.
La formule du mysticisme moderne est des plus simples :
Soyez niais à faire bêler tous les moutons de Panurgc ; accomodez quelques refrains archaïques ; commencez vos couplets par « Il était une fois »; multipliez par trois ou par sept, et surtout — c'est essentiel — parlez nègre. Vous n'aurez dès lors plus rien à envier au bienheureux Junipère.
M. Max Elskamp qui, à ses débuts, intéressa la critique par ses qualités et par ses défauts, s'est appliqué surtout à développer ces derniers. Il est arrivé, sans contredit, à une certaine maîtrise. Dans son En symbole vers Papostolat qui fait suite aux Salutations^ dont d'angéliques, il balbutie
avec une béate et sénile onction des mots incompréhensibles qui s'enchaînent au petit bonheur de leur sonorité. Cela rappelle les jeux de l'enfance où le plus nigaud de la bande pleurniche des rondes comme celle-ci, tandis que tous les petits Bobs gambadent en rond :
Rott, ron, ron^
Petit patapon,
Les gendarmes sont sur le pont
Qui pèchent de gros poissons
Pour Madame de Salomon
Salomi, Saloma^
A cul plat.
Comme « louange à la vie selon l'amour... etc. » et pour mieux entrer dans le royaume des cieux, M. Max Elskamp s'est fait petit enfant. Il a rajeuni le gâtisme. On dirait qu'il a cinq ans et que Louis Delattre Ta gorgé d'une panade lénitive, en lui tapotant maternellement dans le dos ; et, la langue grosse, à moitié étouffé, il pousse des petits cris d'oison hilare :
Or^ c'est beau temps et sans adieu.
Automne et rie:ç les dents blanches.
Et mes paniers faites au mieux
Dans les greniers oit cest dimanche
De choses chères aux gens vieux
Qui s'en vont comme sous des branches.
Des Louises-bonneS'd'A vranches, A tous mes Bons-chrétiens pieux Prendre soin avec leurs mains blanches.
Comme on voit, un mystique â quelquefois de l'esprit. Avec une na*iveté déjeune pingouin il essaye quelques calembours pomologiques. Une poire qui s'appelle le Bon-Chrétien- William ! N'est-ce pas à vous faire fondre le cœur de béatitude 1 Vous ou moi eussiez préféré, peut-être, la Grosse-Cuisse- Madame ou la Joséphine de Malines. On voit bien là que vous n'êtes pas des mystiques. Un mystique doit avoir un grenier où c'est dimanche, rempli de cette espèce pieuse et déglutiner des vers comme ceux-ci :
Car voici qu enfin, tout est consommé
Dans ma pauvre vie allée en fumées
Au jour le jour des larmes et du rire.
Mais que je n'ai sue comme il fallait dire.
Nous avons déjà, dans une récente chronique, parlé d'Ad. Boschot, à propos de Fatinesses et Bacchantes et de Matin d'automne.
Nous devrions nous répéter à propos de son dernier livre. Rêves blattes.
Ad. Boschot est doué d'une âme rêveuse et langoureuse et veut souvent faire l'ange. Malheureusement chez lui, l'artiste n'est pas à la hauteur du poète. Son œuvre est remplie de scories comme celles-ci :
... tu souriras Et m* envelopperas d'un regard de madone.
Comme la Vierge fait à Jésus dans ses bras.
Ou bien
Puis^ très lente, sa voix triste m*a fait couler au cœur V enivrement d'une boisson amère.
D'autre part, quel sens pouvez-vous donner a une pareille strophe?
D'autres sont faits pour le mystère ; Ce sont les seins qu'on a rêvés, sur qui le rêve solitaire vient se bercer pour s'achever.
Nous terminerons cet article en signalant les débuts intéressants d'un jeune poète belge que nos lecteurs auront déjà apprécié : Charles Viane. Il se présente au public avec une charmante comédie en vers, Les Egarées, à laquelle nous souhaitons les succès qu'elle mérite. Et citons encore, avant de signer, les Horis[ons de Paul Vérola, dont nous extrayons :