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QUELQUES PROPOS

I ction et réaction, c'est à peu près le mouvement de la jambe gauche et le mouvement de la jambe droite. Quand Tune s'est avancée, à l'autre d'en faire autant. La jambe droite est réactionnaire de la jambe gauche et réciproquement. Le balancier de l'horloge se meut de droite à gauche, puis de gauche à droite. Les âmes naïves peuvent le prendre pour un pauvre réactionnaire qui revient sans cesse sur le chemin qu'il vient de parcourir; l'homme intelligent regarde plus haut, il voit l'aiguille qui avance sur le cadran, il sait que dans le va-et-vient du balancier chacune de ses oscillations est un pas vers l'avenir.

Des deux mouvements du cœur, systole et diastole, l'un est la réaction de l'autre ; il serait un homme étonnamment progressif celui qui n'admettrait que l'un des deux mouvements et s'efforcerait d'empêcher l'autre par haine de la réaction !

Lorsqu'un mouvement touche à sa fin, rien n'est plus progressif que de passer à la réaction. Les attardés, les arriérés, les vraies « vieilles perruques » sont les hommes peu clairvoyants qui s'obstinent à pousser le balancier au delà de sa course naturelle, à faire un second pas de la même jambe, à aspirer de l'air lorsque les poumons sont déjà remplis.

En France, le mouvement romantique, c'est-à-dire la littérature subjective, individualiste et germanique touche à sa fin. Le romantisme réagissait contre deux siècles de littérature classique : il déchaîna une véritable tempête d'individualisme. Sous l'influence des idées de 1848 peu à peu une vague réaction se dessina et l'on vit s'ébaucher une littérature naturaliste, qui prétendait être objective. Elle ne fut objective et naturaliste qu'à demi et son bruyant pontife, M. Zola, dans ses meilleurs ouvrages est encore tout ruisselant de romantisme.

D'ailleurs, en face de l'école naturaliste se développaient les groupes mystiques, symbolistes, anarchistes, etc., où l'individualisme était poussé jusqu'aux plus invraisemblables excès. C'est le conmiencement de la fin. L'heure est venue de songer à la réaction.

Déjà au mois de janvier iSgS le directeur de la Jeune Belgique écrivait :

« Proclamer cette réaction ce n'est pas reculer dans le passé, c'est marcher vers l'avenir. »

Depuis lors des faits nombreux sont venus lui donner raison. M. Brunetière a publié son Evolution de la Poésie lyrique en France au XIX^ siècle ; dans cet ouvrage, peut-être dogmatique à l'excès, il établissait la presque identité de ces termes : romantisme, lyrisme, subjectivisme ou individualisme et il concluait à la réaction. M. de Wyzeva vient de réunir en un volume divers articles de critique. L'un de ces articles, inséré dans la Revue bleue du 24 novembre 1 894, commence ainsi :

« J'ai une heureuse nouvelle à vous annoncer. Je crains seulement qu'elle « ne vous paraisse pas aussi heureuse qu'à moi ni même aussi certaine.. .. « Mais voici : il me semble que nous allons bientôt voir se lever ce fâcheux « brouillard qui depuis dix ans s'est appesanti sur l'esprit français. Toute (( sorte de goûts et de besoins renaissent dans les âmes qu'on pouvait « croire à jamais disparues : le besoin de simplicité, le goût de l'ordre et de « la clarté. On se fatigue de l'abstrait et du compliqué, des symboles obs- « curs, des vagues théories, de cette indétermination qui sans cesse deve- « nait plus grande dans l'expression et dans la pensée. Je sais tels des mieux « doués des peintres et des poètes de ma génération qui s'occupent mainte- « tenant à réapprendre le dessin classique et l'ancien métier du vers. Et déjà « le public lui-même, par degrés, se reprend à aimer les tableaux bien des- « sinés, les poèmes bien rimes et la musique bien écrite. On a assez du « brouillard : les yeux si longtemps voilés se rouvrent enfin à la pleine « lumière.

« C'est du moins ce qui me semble. Et il me semble aussi que, du même « coup, l'attention se détourne du Nord où si longtemps elle s'était « attardée. La période Scandinave de la littérature française me paraît déci- « dément approcher de sa fin. Les nouveaux génies septentrionaux qu'on « nous exhibera désormais risquent fort de nous ennuyer : nous avons notre « compte des surhommes et des femmes de la mer; les fiords ne nous « disent plus rien ; et il n'y a pas jusqu'à notre anglomanie qui ne com- « mence à se refroidir. »

La joie que donne cette réaction à M. de Wyzeva le rend peut-être un peu injuste. Certes, il est temps que ce changement s'accomplisse; le moment est venu d'abandonner les surhommes et les femmes de la mer, mais il a été bon et utile de les recevoir; si cette utilité a cessé d'être, elle n'en a pas pas moins existé à son heure.

Mais c'est là, déjà, de Thistoire ancienne, et à n'envisager que le présent et l'avenir, M. de Wyzeva a mille fois raison et ses espérances sont aussi les nôtres.

LArt moderne disait dernièrement que l'art ne saurait être enfermé et immobilisé dans des formules immuables. Nous en tombons volontiers d'accord. L'art change sans cesse. Ainsi l'humanité s'incarne dans des millions d'individus différents, dans diverses races et diverses civilisations. Néanmoins, tous ces hommes sont des hommes et si fort qu'ils différent ils possèdent une nature commune. Toutes leurs divergences se meuvent autour.d'un point fixe qui leur est identique et immuable essence, laquelle est la loi de tous ces individus et de chacun d'entre eux (i).

De même, sous les changements de l'art se trouvent des éléments stables. Quand on dit que l'art n'a pas de loi on se trompe aussi profondément que lorsqu'on le proclame immobile et immuable.

La versification est un art et cet art a ses lois : lois universelles, vraies dans tous les temps et dans tous les lieux (cela se résume en ces deux points : harmonie des sons et logique) ; — lois inhérentes à la race ; — lois particulières à l'époque, — enfin, lois personnelles à tel groupe ou à tel individu.

Ce sont là, dirait-on, des couches de lois superposées, d'autant plus variables qu'elles sont plus superficielles, d'autant plus immuables qu'elles sont plus profondes. Contre les lois universelles, rien à faire jamais. Contre les lois de la race, rien à faire aussi longtemps que la race est vivante et florissante. Contre les lois inhérentes au lieu ou au moment on peut se permettre la révolte à tout moment et en tout lieu. Les règles particulières à une personne ou à une école peuvent être utilement niées par une autre école ou une autre personne. D'habitude, les chefs-d'œuvre portent l'empreinte également du cachet personnel de leur auteur, du sceau de leur temps et de leur race, et du signe profond de l'art éternel.

La versification française, syllabique et rimée, est née au moyen âge avec la langue française, de la même source latine; elle s'est perfectionnée ou transformée avec la langue, au XVI«, au XYII^, au XIX^ siècles. C'est un produit organique et historique, conforme au génie de la race. Abolir la

(i) Même en admettant la transformation des espèces, on peut, au point de vue qui nous occupe JSt à. raisQn 4e H'Cxtrém^. lenteur de la .transformation, considérer Tespèce humaine comme fixe et immuable dans ses caractères essentiels.

rime et le rytlime syllabique, c'est violer la versification française dans son essence nationale, c'est faire œuvre vaine et stérile aussi longtemps que la race française subsistera. Voilà pourquoi je combats le vers libre, qui est une aberration d'importation étrangère. Je lui fais la guerre non point parce que c'est une nouveauté, mais parce que c'est un dévoiement. Puisqu'il faudra, tôt ou tard, sortir de la mauvaise voie, mieux vaut ne s'y pas engager davantage.

Et s'il est vrai qu'une réaction vraiment française se prépare contre les influences exotiques, romantiques et individualistes, on peut penser si le moment est bien choisi pour abandonner le vers traditionnel de la poésie française en faveur de cette mélopée sans loi objective, qui n'a d'autre règle que le caprice de chacun et qui répugne au génie national !

Mais, me dira-t-on, qu'est-ce que cela vous fait et de quoi vous mèlezvous ?

Il serait plus sage que je me contentasse de faire des vers à ma guise sans prêcher personne. J'en conviens sans difficulté. Si j'étais Français et si je vivais à Paris, je m'inquiéterais fort peu, je crois, de ces inventions et de ces controverses, sachant que le temps sépare le bon grain de l'ivraie et les bons vers des méchantes pantalonnades. Je m'efforcerais de pratiquer mon art du mieux que je pourrais, sans m'occuper de haranguer les passants.

Mais tel n'est pas mon cas. J'habite un petit pays, qui parle le français, mais qui ne pratiquait guère la poésie avant ces vingt dernières années. Mes amis et moi nous avons tenté d'instaurer chez nous l'art de la poésie française; voilà pourquoi nous ne pourrions rester indifférents à ce qui peut favoriser nos efforts ou les contrarier.

Quand nous débutâmes, nous dûmes lutter avec violence contre les vieilles routines, les lourdes indifférences et les volontés hostiles. Le sol stérile et dur que nous voulions ensemencer, il fallait d'abord le briser et y faire passer la charrue. Nous l'avons fait. Et le sillon à peine creusé, nous y jetâmes à pleines mains les premières semences poétiques. Beaucoup de plantes ont poussé et fleuri ; il en doit pousser et fleurir beaucoup d'autres encore. Mais il se trouve parmi nous des laboureurs insensés et des jardiniers déments qui ne veulent point abandonner la bêche et la charrue, bien que le temps du labour soit passé, et qui s'obstinent à retourner le sol sans relâche. C'est contre eux désormais que nous avons à défendre notre œuvre et nos espérances.

Puisque les sciences occultes sont à la mode, je veux leur emprunter un

symbole. L'androgyne magique porte inscrit sur Tun de ses bras le mot solve, et sur Tautre coagula. Dissoudre et coaguler, ou, selon, le langage des alchimistes, volatiliser et fixer, c'est la formule des réalisations. Abats les obstacles et accomplis ton œuvre. Ainsi avons-nous fait. Il nous a fallu d'abord déblayer le terrain. Nous avons abattu les vieilles ruines qui l'encombraient, employant avec un juvénile entrain la pioche et la mine. Le sol aplani, la terre creusée, les premiers fondements établis, nous nous sommes mis à élever de notre mieux les premiers étages du monument poétique que nous rêvions de construire à la gloire de notre patrie et de consacrer à la Muse française. Que viennent donc faire ici les ignorants retardataires qui ne cessent de parler de pic, de marteau, de levier, de poudre et de dynamite? Leur heure est passée. Il s'agit de bâtir. La place appartient à l'équerre et à la truelle ! Mais il faut éloigner de nos travaux les fous dangereux. Nous imiterons donc les légendaires constructeurs du temple, qui, armés à la fois de la truelle et de l'épée, étaient toujours prêts à défendre leur œuvre sacrée contre les assauts de l'ennemi.

IWAN GlLKIN

VERS

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