LE VERS LIBRE
M. A. de Croze a entrepris dans le Figaro une enquête sur le vers libre, c'est-à-dire sur l'espèce de prose que les poètes oublieux ou ignorants de l'art des vers s'obstinent depuis dix ans à qualifier de poésie. Voilà quelque dix ans, en effet, que la littérature française est en proie à la plus étrange maladie. Sous l'influence des littératures étrangères, de jeunes écrivains, étrangers eux-mêmes, ont entrepris de bouleverser ou plutôt de détruire la versification française et d'y substituer une sorte de prose musicale, remplie d'assonances et d'allitérations et balancée sur des velléités de rythme ; ces mixtures, ces syllabes brouillées comme des œufs peuvent pai:fois plaire
(i) Cet article fut écrit pour le Journal de Bruxelles, qui le publia le 12 août
à Toreille et y faire naître de fugitives analogies avec la poésie véritable, mais elles ne sauraient prendre la place de celle-ci.
Tout manque de ce qui serait nécessaire pour obtenir ce résultat. La mode, la contagion, le snobisme de la jeunesse et surtout des vieuxjeunes qui espèrent faire oublier leur âge par la frénésie qu'ils mettent à prôner les sottises les plus récentes, tout cela peut faire illusion pendant quelques années, mais la réalité ne saurait manquer de l'emporter sur les fantômes, et la vraie poésie ne tardera pas à chasser de son temple la prose déguisée qu'y veulent introduire aujourd'hui M^^ Marie Kryzinska, M. Kahn, M. Verhaeren et M. Vielé-Griffin, avec la complicité souriante de M. Stéphane Mallarmé.
A l'heure présente la querelle est vive entre ces novateurs et les quelques poètes français qui ont le courage de protester contre l'outrage fait aux Muses de France. On sait qu'en Belgique la bataille n'est pas moins chaude et qu'on peut voir aux prises d'une part M M . Verhaeren, Maeterlinck et toute une séquelle de petits publicistes dont la prose ivre croit, parce quelle titube, qu'elle a bu l'ambroisie (cette armée a pour enseigne VArt moderne, le Coq rouge, la Société nouvelle, le Réveil de Gand et quelques feuilles aussi provinciales qu'agitées), et, d'autre part, les poètes qui, dans notre pays, défendent l'art contre les barbares et qui suivent le drapeau de la Jeune Belgique.
Essayons d'exposer brièvement à nos lecteurs l'état de la question. 11 faut commencer par écarter les équivoques. Vous rappelez-vous la fable Le Loup et fAgneau? rtn transcris les premiers vers :
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous râlions montrer tout à Vheure.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant dune onde pure.
Un loup survient, à jeun, qui cherchait aventure
Et que la faim en ces lieux attirait.
— Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
— Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu'elle considère Que je m'en vas désaltérant
Dans le courant Plus de vingt pas au-dessous d'elle Et que, par conséquent, en aucune façon Je ne puis troubler sa boisson.
Voilà ce que, jusqu'à nos jours, on n'a cessé d'appeler « vers libre b.
C'est un mélange irrégulier de vers réguliers. On en peut trouver les plus admirables modèles dans les fables de La Fontaine, dans Y Amphitryon de Molière et dans cette adorable Psyché que firent ensemble Molière, Corneille et Quinault. On avait, sans doute, oublié l'existence de cette poésie et de ces chefs-d'œuvre lorsqu'on s'avisa de disposer du terme vers libre pour l'appliquer à la prose culbutante de MM. Vielé-Griffin et consorts. Il est toujours fâcheux de confondre sous un même nom deux choses dissemblables. Or, rien ne ressemble moins au véritable vers libre de la poésie française que le soi-disant vers libre des novateurs exotiques. Qu'on en juge! Voici le début de Myrtis d'Anthédon^ second dialogue du volume que M. Vielé-Griffin a publié sous ce titre : Palai (ce qui, en grec, signifie à peu près : Vieilleries) :
Toutes ces voiles qu'on voit rose pâle^
Le long du golfe.
Regarde :
Elles entrent.
Une à une.
Dans Vombre projetée du promontoire.
Sous ce soleil oblique
De fin dcté...
Le lecteur le moins expérimenté voit du premir coup d'oeil que ces petits alinéas n'ont rien de commun avec les vers. On va à la ligne quand il y a une virgule, mais c'est une simple fantaisie typographique ; un imprimeur connaissant son métier et le défendant contre les innovations ineptes aurait montré cette phrase sous son aspect naturel : « Toutes ces voiles qu'on voit rose pâle le long du golfe, regarde : elles entrent, une à une, dans l'ombre projetée du promontoire, sous ce soleil oblique de fin d'été. »
11 est aisé de voir que dans le pseudo-vers de M. Vielé-Griffin il n'y a pas de vers ; le rythme manque, la rime aussi, et les préceptes selon lesquels on règle l'intérieur des vers sont violés. De tout ce qui constitue le vers français il ne reste rien. Ces prétendus vers ne sont donc pas libres, ils sont simplement nuls et inexistants. C'est la liberté dans le néant.
Ce pseudo vers libre viole toutes les lois de la versification française. Mais, dit-on, que valent ces lois? d'où viennent-elles? qui les a faites? Sur qui sont-elles fondées et de quel droit nous les impose-t-on ?
Un amusant préjugé voltige comme un hanneton dans la plupart des cervelles de quinze ans : les bons petits jeunes gens s'imaginent qu'en telle ou telle année de gros messieurs, très tyranniques, se sont installés sur le Parnasse, ont inventé quelques chinoiseries et les ont audacieusement imposées à leurs compatriotes en leur disant : « Voici les lois que vous observerez,
parce que tel est notre bon plaisir. » A lire les articles de polémique publiés dans les petites revues, — depuis VArt moderne de M. Picard jusqu'aux Ecrits pour l'art de M . René Ghil, — on se convainct que tel est le postulat que suppose le système des vers-libristes.
Ces messieurs s'imaginent que les lois de la versification sont arbitraires et qu'elles ne reposent que sur le caprice des « législateurs » .
Est-il besoin de dire que rien n'est moins exact? La versification, dans chaque langue, repose sur des lois naturelles, parfaitement objectives. Les législateurs du Parnasse n'inventent pas ces lois au hasard; ils les découvrent, comme les physiciens et les chimistes découvrent les lois de la physique et de la chimie. Les législateurs se trompent parfois; dans ce cas, leurs formules sont fausses et ne durent guère ; le temps en fait justice et il rejette les règles inexactement formulées, comme il a rejeté les erreurs qu'on prenait jadis pour des vérités dans le domaine des sciences naturelles.
Ensuite, il faut distinguer, dans la « législation » du Parnasse français, les lois fondamentales et les règlements temporaires : ceux-ci changent avec les mœurs et l'état des esprits, d'étape en étape, mais les premières sont liées aux principes constitutifs de la langue française et dureront autant qu'elle.
Nous touchons ici au nœud central de la question, et c'est pour l'avoir perdu de vue que Ton a conmiis tant d'erreurs.
La langue française est née de la langue latine, par corruption. La versification française est née parallèlement de la versification latine, par la même corruption. Nul philologue sérieux ne contestera ce principe, qui doit servir de base à toute étude de la versification française.
En latin on distinguait la quantité et Yaccent tonique. Au point de vue de la quantité, toute syllabe était longue ou brève : ainsi dans Tinfinitif abjicere la syllabe ab était longue, les trois autres étaient brèves. Mais l'accent tonique était indépendant de la quantité; il marquait la syllabe forte, celle sur laquelle on appuyait non pas le plus longuement, mais le plus fortement : dans le mot abjicere il tombait sur la syllabe jï.
L'accent tonique était en réalité plus important que la quantité. Lorsque la langue latine perdit sa pureté au contact des barbares et tout particulièrement des Gaulois, puis des tribus germaines qui s'établirent dans les Gaules, la quantité se perdit peu à peu, tandis que l'accent tonique subsista. Telle fut la loi de formation du langage français. Dans cette langue, la plupart des syllabes n'ont qu'une quantité incertaine et neutre, mais chaque mot a un accent tonique, toujours placé sur la dernière syllabe (ou sur l'avant-dernière lorsque la dernière est un e muet).
La poésie classique des Latins est basée sur la quantité. Mais celle-ci ^
s'est peu à peu altérée et perdue. Il était donc impossible de conserver une k
versification fondée sur des combinaisons de syllabes brèves et de syllabes Ji
longues. Que faire? On lit la seule chose qui fût pratique : puisqu'on ne distinguait plus nettement les longues des brèves, on admit toutes les syllabes comme égales entre elles. Mais alors, comment différencier les vers de ^ la prose? Où commençait le vers et où finissait- il? On s'avisa d'un moyen aussi simple qu'ingénieux : on marqua la fin des vers par des sons particuliers, qui se répondaient de vers en vers ou de deux vers en deux vers : ce . fut la rime.
Le christianisme aida puissamment au succès du système nouveau. La religion de Jésus se développait surtout dans le bas peuple et chez les esclaves, c'est-à-dire parmi des ignorants ou des hommes de race barbare, étrangers les uns et les autres aux délicatesses du langage classique. Quand la poésie chrétienne naquit, elle se conforma au goût des fidèles. On la vit favoriser la versification homosyllabique et rimée. Voici une strophe d'Hilaire de Poitiers :
Jésus refulsit omnium
Pius redemptor gentium :
Totumgenus fîdelium
Laudes celebret dramatum.
Vgici un fragment d'une hymne de saint Ambroise :
Tristes errant apostoli De nece sui Domini Quem paena mortis crudeli Servi damnarunt impii.
On trouve dans ces vers le double fondement sur lequel s'édifiera toute la poésie française : le nombre syllabique et la rime.
Toutes les autres « lois » de la poésie française sont dérivées de celles-là et ne servent qu'à en déterminer l'application, — un peu comme les arrêtés royaux ou ministériels règlent l'application des lois votées par les Chambres. Et moins le point d'application qu'elles règlent est important, moindre aussi est leur valeur, moins grave est leur inobservation.
Mais on peut par ce rapide aperçu juger de l'importance du double principe fondamental que nous avons mis en lumière : la rime et le nombre homosyllabique. Cela, c'est la loi inviolable. Ce double principe, c'est la versification française elle-même ; y porter atteinte et chercher à fonder la versification française sur autre chose, c'est vouloir substituer à celle-ci une versification étrangère, c'est couper la racine d'un rosier et enter celui-ci sur une carotte ou un navet.
Les critiques allemands et anglais qui ont écrit des remarques savantes sur la valeur de la rime Font jugé au point de vue de leurs versifications nationales ; celles-ci sont fondées sur la quantité, c'est-à-dire sur les groupements divers des longues et des brèves et par conséquent la rime n'y joue qu'un rôle secondaire. Mais dans la versification française la rime, riche ou pauvre, réduite, si Ton veut, à la simple assonance, c'est l'âme même du vers. Les poètes français les plus savants l'ont démontré : j'en appelle au merveilleux Petit Traité de Théodore de Banville. C'est la rime qui fait le vers en fixant son extrémité finale. « Elle est le métronome du vers », dit excellemment M. Guy au.
Toutes les évolutions fécondes de l'art des vers ont tenu compte de l'absolue nécessité de la rime et du nombre syllabique.
La fameuse révolution romantique se réduit, au fond, à un léger changement : dans le vers classique la rime pouvait être faible, parce qu'il était défendu au poète de pratiquer l'enjambement d'un vers sur l'autre, ce qui revient à dire qu'au b.out du vers le sens de la phrase devait toujours être plus ou moins suspendu ; ainsi l'extrémité du vers était sensible à l'oreille. Les romantiques ont permis l'enjambement, mais, par compensation, ils ont renforcé la sonorité de la rime, afin que celle-ci restât suffisamment sensible. Toute la révolution romantique de Hugo et de ses amis se résume en ce point, et cette réforme a été suffisante pour renouveler la poésie française. Au contraire, toutes les rébellions qui ne respectaient point la riment le nombre syllabique ont échoué, depuis les tentatives rythmiques de Baït jusqu'aux nombreux essais de vers « blancs » ou non rimes qui ont toujours eu pour auteurs de piètres poètes, incapables de tendre les cordes d'une vraie lyre.
Or, qu'ont fait les vers-libristes ? Ils ont précisément renoncé, théoriquement du moins, à la rime et au nombre syllabique ; ils ont essayé de fonder un système de versification sur des groupements arbitraires de syllabes, terminant leurs prétendus vers aux virgules et aux subdivisions de la phrase et tâchant de trouver un élément harmonique dans l'allitération. Ils ont pu écrire quelques jolis morceaux, ils n'ont pas su créer une versification nouvelle. Je sais bien que tel n'est pas leur avis, mais deux ou trois cents personnes auraient beau affirmer avec enthousiasme qu'un chameau est une pivoine, cela ne changerait rien à la réalité des choses. Ces messieurs se sont hypnotisés eux-mêmes et ils ont hypnotisé quelques douzaines de snobs qui mordent avec délice dans des pommes de terre crues en s'imaginant qu'elles sont des pêches succulentes.
Jusqu'où ne va pas ce genre d'illusion ? M . Stéphane Mallarméest bien, dans
sa versification, le plus féroce parnassien qui soit. Egaré par une fée fantasque, il s'est mis à patronner le vers libre et comme il est prodigieusement subtil, il a inventé à cet effet un raisonnement jovial et spécieux. Le vers régulier, dit-il, c'est un instrument de musique grave et quasiment religieux ; ce sont les grandes orgues de la poésie, et il les faut réserver pour les occasions solennelles, pour le grand art, pour les hautes inspirations. L employer dans les petites improvisations sentimentales, pittoresques ou badines, c'est le profaner. La rêverie vague ne lui convient pas davantage. A tous ces genres, plutôt subjectifs, s'adapte le vers libre, irrégulier et personnel, n'obéissant qu'au seul caprice du chantre
Ce disant, M. Mallarmé, qui est le plus aimable poète de France, a, sans doute, voulu obliger les jeunes hommes qui font des vers en prose, mais sa Muse, qui est une vraie Muse, n'entend pas de cette oreille-là et, que l'occasion soit solennelle ou non, elle boucle ses vers avec la régularité la plus intransigeante. Le Figaro du 3 août nous en offre un exemple tout frais. Après avoir prophétisé, patronné ou excusé le soi-disant vers libre (on ne sait au juste), M. Mallarmé a crayonné, par jeu, quelques vers pour M. Austin de Croze. C'était l'instant de laisser dormir les grandes orgues et de jouer une ariette sur la petite flûte du vers libre. Mais M. Mallarmé est un vrai poète; il est donc incapable de faire des vers qui ne soient pas des vers...
Et quod tentabam dtcere, versus erat.
Si petite que fût l'occasion, il a joué' des grandes orgues. Et si le sens de la pièce est un peu obscur, — M. de Croze assure que M. Mallarmé a voulu y rendre « le flou du flou », — la versification est d'une rigidité régulière devant laquelle MM. Verhaeren et Vielé-Griffin doivent se trouver mal. Il leur faudra chercher un patron un peu plus souple et plus accessible aux (( petites occasions » .
IWAN GlI,KIN
VERS