SUR UN PORTRAIT DE LA JOCONDE
Un beau jeune homme, aux reins féconds, au cœur puissant.
Sait faire éclore au flanc de la femme qu'il aime
Un baiser plein de vie, un enfant, un poème
De chair blanche oii circule et bouillonne le sang.
Toiy sans espoir de fruit, fleur de beauté suprême ! Tu f es fanée aux bras du Vinci vieillissant; Quel désir fugitif, quel regret innocent Fit de ta lèvre obscure un palpitant problème ?
Dans les glaciers du rêve et leur stérilité
RêvaiS'tu des bonheurs de la maternité?
DedaignaiS'tu les sens et leur banal délire?
Qui sait?,,. Tu souriais au prince du pinceau;
Et cet instant dota Vunivers d'un sourire
Qui t'enorgueillira plus longtemps qu'un berceau.
Maurice Cartuyvels
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Histoires lunatiques, par M. Hubert Krains. Bruxelles, Lacomblez. — Passé le Détroit, par M. Gabriel Mourey. Paris, Ollendorf. — Du beau moral et du beau formel y ^9x M. Alphonse Germain. Paris, Girard.
ragiques, plutôt, ces récits, aventures de vie encolérée ou excc:ntrique, hors les bornes ou, au moins, aux confins de la société légale dont les héros déraisonnables et raisonneurs de M. Krains — braconniers, bohémiens, rebelles intellectuels ou sentimentaux — renient les principes traditionnels ou défient les exigences. Mais les sites au milieu desquels leurs jours inquiets, leur effervescence vitale aiment à se dépenser prêtent à ces lunatiques insurgés une allure grandiose; leur parole s'en inspire et quoique exaltée, parfois, elle s'empreint de la gravité, de la foncière résignation et de la patience des travailleurs de la terre.
Ces histoires développent, en effet, leurs péripéties dans les champs, les forêts, en des décors dont la contagieuse majesté se communique aux acteurs qui s'y meuvent et, aussi, élargit la portée immédiate du drame, lui confère de surérogatoires significations, la supériorité d'une synthèse suggestive. Elles semblent débitées en quelque veillée crépusculaire, un soir épuisé d'automne, d'une voix hésitante et assourdie, comme des réminiscences, personnelles à demi et imaginaires, dont la substance à la longue amplifiée, se serait, presque inconsciemment, modelée sur les idées et l'un peu amère philosophie du narrateur.
Epiménide parlait du passé d'un ton prophétique ; de même le mirage du souvenir réfléchi hausse, quelquefois, et acère l'accent des nouvelles de M. Krains, en souligne les incidents d'involontaires allusions incisives, de présages attristés, d'une façon de commentaire occulte. Qu'il suscite, sur l'écran de ses contes, cette espèce de Diane braconnière, passionnée et vengeresse, Madeleine; — le déclassé aux guenilles violentes qui intimide son auditoire paysan par l'évocation des caravanes hétéroclites, des hasards sanglants de son émigrante existence ; — le vieux manouvrier repoussé par la glèbe ingrate et les hommes égoïstes et dont le Christ récompense la prière irritée et la profanation, d'un trésor, l'auteur des Histoires lunatiques doue ces figures d'un surprenant relief. La sobriété imagée de son st)'le les caractérise si fortement que ces silhouettes dessinées à grands traits simplifiés, s'animent d'une vie allégorique^ en même temps, et réelle, paraissent représenter non d'épisodiques individus, mais les prototypes et comme les puissants emblèmes d'une catégorie de misérables...
Quelques croquis d'un trait sûr et concis où se retracent des aspects de
Londres, la complexité éternellement séduisante de ce royaume urbain, sa fièvre compassée de flegme, la corruption aiguisée de candeur de ses péripatéticiennes, servent de préambule au volume de M. Mourey : Passé le détroit, consacré en majeure partie aux Préraphaélites.
L'explicable prédilection de l'auteur va surtout à Dante-Gabriel Rossetti dont la rayonnante dualité intellectuelle recrute toujours de nouveaux admirateurs. Quelle persuasive influence devait subjuguer les amis, les disciples de l'adolescent inspiré qui, à Theure de son début, maîtrisait sa pensée en ces œuvres simultanées, tableau et poème, également merveilleuses : V Enfance de la Vierge, austérité innocente et suave, sainteté prédestinée qu'un ange veille et glorifie ; et ce cantique de transfiguration : le Sommeil de ma sœur, intime et solennel, d'une poignante simplicité radieuse.
La grâce d'aussi pures inspirations est réservée, sans doute, au noviciat du poète, alors que, désintéressé et libre, dénué de toute ambition commune, il se passionne pour le Beau, seulement, pour les créations de son génie, fébriles d'extase et de vision limpide.
Des œuvres correspondent à la maturité de Rossetti, autres et plus humaines : le mysticisme essentiel des premières est devenu pour ainsi dire formel, sensuel presque, et mélangé en de trop nombreux sonnets de la Maison de vie d'une sorte de préciosité métaphysique qui rappelle les madrigaux et les tensons alambiqués, délices, jadis, des cours d'amour provençales. Est-ce l'association d'idées provenue de l'impression posthume de ce recueil votif? mais, ce revenant, en vérité, semble avoir gardé, de son séjour au sépulcre, conmie le goût et l'odeur de la mort.
La trop célèbre anecdote de l'exhumation doublement sacrilège de ce manuscrit, rappelée succinctement par M. Mourey, provoque un mouvement de répulsion pénible à la mémoire de Rossetti. L'excusable faiblesse de l'artiste pour ses vers, ces enfants de son désir, atténue à peine semblable acte de vampirisme littéraire; car la vertu entière et le fier sacrifice d'un tel geste dédicatoire résidaient dans son irrévocabilité...
Cet épisode obscurcit d'une ombre la physionomie, la dignité morales du héros lyrique que fut Rossetti. Un vœu si noble prononcé, un Poe, un Baudelaire, un Villiers, un Barbey n'eussent point conçu la possibilité d'une rétractation, véritable et repréhensible dissonance... Dans leur droiture obstinée, ils furent sans cesse de plain-pied avec le destin choisi ; malgré l'amertume, l'outrage, la pauvreté ne faillirent à eux-mêmes, ni à la délégation royale qu'ils avaient reçue, jamais n'en abdiquèrent les devoirs ni les droits. Car, certes, les prérogatives du poète l'obligent, plutôt, et l'asservissent ; et son auréole le désigne à la dérision envieuse et à la haine bien mieux qu'à la gloire...
Au cours d'une nouvelle étude de philosophie esthétique sur le Beau moral et le beau formel, écrite avec la logique enthousiaste et judicieuse d'une haute conviction, M. Alphonse Germain cite précisément Ruskin,
Rossetti et les Préraphaélistes qu'il inculpe de « cette idée bien anglicane : faire vrai pour rayonner du moral » .
Les conclusions de M. Germain nous paraissent injustes, à cet égard : ■ Rossetti, en réalité, reconnut, partiellement exprimées chez Ruskin, la tendance instinctive et préconçue de sa pensée, son aspiration vers un art virtuellement idéaliste servi par une science et urte conscience parfaites. Très vite, d'ailleurs, il s'émancipa de la contrainte dogmatique des théories du critique; et sa première œuvre considérable : V Enfance de la Vierge^ manifeste bien l'imagination personnelle d'un maître. Ce tableau et cette autre page d'une si magnifique ardeur. Le Rêve du Dante, ne sauraient être appariées aux allégories compliquées et froides, trop souvent, de Hunt, non pas même aux meilleurs ouvrages du méticuleux et habile Millais...
VéX.\ç\uQX\,Q préraphaélite signifiait non point que Rossetti et ses adeptes réprouvassent l'art postérieur au XV^ siècle mais que, pour régénérer la peinture anglaise, asservie, hormis quelques portraitistes et l'exceptionnel et émouvant Turner, au poncif définitif, à toutes les rubriques d'atelier, ils se réclamaient des enseignements et des exemples incomparables des artisans créateurs, des inventeurs de la plus splendide beauté picturale connue; — qu'ils voulaient se retremper, reprendre vigueur et jeunesse dans cette source de lumière ingénue, le réalisme sublimé du quattrocento.
Raphaël, il semble, innova surtout dans l'agencement, la mise en scène du tableau ; il s'efforça de doter ses compositions d'intérêt dramatique, de mobilité et d'équilibre ; mais l'artifice s'y introduisit aussi, au détriment de la profondeur de l'expression nerveuse et virile.
De nombreux portraits somptueux et subtils, le très beau Sposalii^io de Milan, témoignent de l'ampleur et des qualités originelles de son art et que, quelquefois, l'étonnante richesse du monde s'est révélée sous des apparences inattendues à son regard inassouvi ; la précoce virtuosité, la promptitude professionnelle nées de son succès et nécessitées par une production constante, l'éloîgnèrent de Télaboration lente et de la réflexion. Doué d'une facilité féconde, d'un prodigieux sens de l'ordonnance perspective, il vulgarise, interprète en une traduction ornée, élégante et affaiblie les mômes croyances dont ses prédécesseurs formulèrent avec intensité la joie véhémente ou la sombre angoisse ardue. La brève et laborieuse carrière de ce génial jeune homme fascina les contemporains, dédaigneux, désormais, de l'expressive et délicieuse gaucherie des primitifs, de ce que certains avaient conservé de la minutie, de la précision passionnée de la miniature. Ils l'applaudirent d'avoir libéré la peinture de coutumes et d'arcanes surannés; et à vrai dire, son langage disert, aisé, au niveau moyen des intelligences, sans les excès sublimes d'un Michel-Ange, l'intimidante majesté d'un Vinci, l'a consacré d'emblée aux suffrages du public. La plupart de ses œuvres ne sont point de celles visées par le conseil de Schopenhauer, devant lesquelles il faille se découvrir et attendre en silence : — elles parlent d'elles-mêmes.
Raphaël pourrait être considéré comme le premier peintre de genre ; son nom date une décadence ; mais est-il responsable du goût falsifié de ses
successeurs? Pas davantage que les éblouissants architectes de la Renaissance italienne des édifices bâtards, de la pompeuse laideur des monuments érigés en France, les trois derniers siècles.
Dans un précédent opuscule de saine propagande, Notre art de France^ M. Germain éveillait l'attention du lecteur sur l'architecture et la plastique romanes dont la rationnelle évolution organique fut brusquement interrompue par la Renaissance ; les Préraphaélites, également, voulurent ressaisir leur art dans sa génuinité, et en l'absence d'antécédents anglais, ils recoururent à une période apogée de la peinture, à ces travaux inégalés qui marient tous les genres de perfection.
Car, pour animer la légende sacrée sous des traits merveilleux, le prestige intrinsèque de la forme préjudicie rarement, chez les peintres toscans et ombriens, à l'inspiration vraiment religieuse.
La lourde encolure, les têtes massives, les épais visages des personnages de Memling ou des Van Eyck, spiritualisés par la foi extatique et l'ascèse, irradient plus immédiatement, présumerait-on, du seul privilège mystique qui les enveloppe de grandeur surnaturelle et d'onction. Mais, à l'égal des mystagogues flamands de la couleur, le savant Mantegna, l'allègre et doux Gozzoli, l'Angelico et cet exigeant Botticelli firent vibrer et chanter sur leur toile de surprenants cantiques de louange ou d'amour; — les uns comme les autres peignaient avec humilité et ravissement ce qui les entourait, et soucieux seulement de l'actualité éternelle de l'Evangile, la symbolisaient, d'instinct, en situant les scènes de l'histoire chrétienne parmi la cité ou les campagnes familières de leur patrie.
ARNOLD GOFFIN