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LES POÈTES

Le Bocage J'Ernest Raynaud et l'Ecole romane.

Il est des livres qui empruntent aux circonstances immédiates un intérêt momentané. Ils sollicitent la critique, non comme œuvre d'art, mais conmie manifestation d'une tendance nouvelle. Ils traduisent l'orientation récente des esprits, et comme tels appartiennent à l'histoire de la littérature.

Le Bocage d'Ernest Raynaud rentre dans cette catégorie. Si nous devions rester strictement sur le terrain de la critique artistique, nous aurions beaucoup à reprocher aux vers du poète. Ils sont loin de réaliser la perfection nécessaire à toute œuvre d'art. Trop souvent les pièces sont diffuses, l'idée s'échappe entre les mailles trop lâches ; en outre, la langue est précieuse et parfois ridicule. Des mots archaïques émaillent des inversions inutiles et vieillottes, des expressions empruntées au jargon de la Pléiade font du style de M. Raynaud une curieuse reconstitution, mais une reconstitution sans vie.

Il est inopportun de discuter en cette matière l'influence salutaire ou

néfaste de Malherbe. Il faut s'incliner devant le fait accompli. Tenter de remonter le courant et de renouer, par-dessus le XVI P siècle, la tradition de Ronsard ou celle de Rabelais, serait une tentative stérile. Le langage évolue naturellement selon les besoins de la société; le caprice de quelques-uns n'entravera jamais sa marche nécessaire.

Mais le Bocage, bien qu'envahi par les mauvaises herbes, n'en abrite pas moins les chantres de l'école romane. Parmi toutes les écoles, que la fantaisie, la mode ou le besoin de réclame ont créées en ces dernières années, cette dernière mérite quelque attention et même quelque sympathie. Dans sa charte étaient développées les idées que la Jeune Belgique n'a cessé de défendre et qu'elle défend aujourd'hui plus vaillamment que jamais.

Ecoutons M- Ernest Raynaud lui-même :

« La Renaissance romane, c'est-à-dire le retour dans la pensée comme « dans le style à l'équilibre et à l'harmonie, était déjà souhaitable aux plus a belles années du romantisme; on comprendra combien, après les mille « excès du décadisme et du symbolisme, elle était devenue aujourd'hui « nécessaire.

« Il fallait réagir contre cette barbarie du style, cet effondrement de la « pensée, ce pessimisme dissolvant et stérile, c'est là le triple but que nous « nous sommes proposés. C est là la triple raison d'être de l'école romane. »

Réagir contre la barbarie de style, contre l'obscurité et le vague de la pensée est parfait ; mais proscrire une théorie philosophique du domaine de l'art, nous semble bien outré. Et d'ailleurs, à moins que de faire des lectures publiques des contes de Louis Delattre ou des chansons ingénues de Maeterlinck, nous ne voyons pas le moyen efficace de s'opposer à ce « pessimisme dissolvant » .

Il faut ajouter aussi qu'une grande part de snobisme et de mystification nous rendait suspectes les intentions des innovateurs, et le nom de Moréas n'était pas pour nous rassurer.

On connaît son extrême agilité à sauter d'un bateau dans un autre. Au temps où Verlaine charmait le quartier latin, Moréas fut un disciple studieux et avancé, comme dirait VArt moderne. Ce que le poète de Jadis et Naguère avait brièvement esquissé, était repris et développé, non sans talent, par l'auteur des Cantilènes. Comme suite à quelque chanson ou à quelque pantoum négligé, M. Moréas remit à la mode les romances et les légendes populaires qui, à l'heure actuelle, font la joie de nos derniers troubadours. Sans s'en douter, il a montré la voie à MM. Maeterlinck, Mauclair, Gerardy, etc., qui pensent retrouver dans les revues de folklore ou dans les Jolies chansons du pays de France les plus purs joyaux de la poésie française.

Après avoir, de la sorte, exploité la veine verlainienne, l'auteur des Cantilènes fit volte-face et se proclama symboliste; on se rappelle encore son manifeste publié dans le Figaro, Peu après il sacrifiait au vers libre, pour fonder enfin — en attendant mieux — l'Ecole romane. Aidé de MM. Ch. Maurras, de Raymond de la Tailhède, d'Ernest Raynaud et de Maurice du Plessys, il partit en guerre contre le décadentisme et contre

le pessimisme. Il décréta, sans plus de façon, la Joie universelle, et publia Eriphyle,

Une certaine réaction était nécessaire, sans doute. La clarté française, c'est-à-dire l'harmonie dans la disposition et le développement logiques des idées, avait disparu sous les broussailles exotiques des Vielé-Griffin et autres de Souza. Il fallait sarcler vigoureusement. Le retour au foyer éternel de la pure beauté s'imposait. La moderne beauté d'expression avait dégénéré en contorsions grotesques et en cris sauvages. Le romantisme agonisait dans l'individualisme à outrance; chaque poète était un cas tellement particulier qu'il ne trouvait plus d'écho dans l'âme de l'humanité et se contentait d'être un objet de curiosité ou de sarcasme. L'esprit devait se retremper à la source primitive et réapprendre à aimer pour elle-même la beauté essentielle, à en discerner les lois pour les appliquer ensuite, avec plus de science, à l'expression moderne. La civilisation gréco-latine, par un concours de circonstances merveilleuses, avait pu, aux belles époques de sa gloire, se consacrer presque exclusivement au culte du beau. Elle avait engendré les œuvres les plus parfaites, sinon les plus émouvantes. Ces modèles éternels avaient servi d'enseignements à Pétrarque, à Dante, et préparé ainsi le radieux mouvement de la Renaissance qui allait, en quelques années, se propager à travers l'Europe jusqu'en Angleterre. C'était eux, qu'à notre époque troublée, il était nécessaire de reprendre, d'étudier, de faire revivre en participant à leur vie divine. Mais les mauvais disciples de Hugo, ligués avec les mauvais disciples de Wagner, achevaient de pousser le romantisme dans le délire sans mesure.

Enfin Moréas vint. Mais en place d'aller puiser dans Homère, Sophocle ou Théocrite la science du nombre, du poids et de la mesure, il s'arrêta à la Pléiade, l'acceptant tout entière, y compris son jargon.

L'antiquité hellénique était tout au plus bonne pour Goethe, Chénier, Vigny, Leconte de Lisle ou Hérédia; il fallait, pour attirer l'attention, trouver d'autres génies, et l'on découvrit, sous la poussière des bibliothèques, les Delitiœ italorum poetarum. Proclamer Sannazar, Bembo, Naugerius ou Pontanus les plus grands poètes du monde, était une nouvelle sensationnelle, capable, peut-être, de faire acheter quelques exemplaires d'Eriphyle ou de la Métamorphose des fontaines, mais non de faire prendre au sérieux l'Ecole romane.

Un Chant dans Vombre, par Fernand Severin. — L'Orient et les Tropiques.

par Victor Orban.

C'est avec le plus grand empressement que nous saisissons aujourd'hui l'occasion «d'affirmer hautement notre profonde admiration pour l'auteur du Lys, du Do?i d'enfance et d'Un Chant dans V ombre. ,

Seul, entre tous les artistes de la jeune génération, Fernand Severin a su réaliser merveilleusement l'étroite union entre le poète, au sens roman-

tique, et Tartiste, au sens parnassien. Les deux se sont pénétrés si intimement que le plus habile critique ne pourrait trouver aujourd'hui un défaut à cette harmonie parfaite du cœur et de l'intelligence. Doué d'une délicatesse et d'une sensibilité incomparables, le poète a pourtant, par une étude savante, trouvé la forme adéquate à ses sentiments.

Cette robe blanche aux longs plis, cette ceinture flottante, cette couronne de fleurs argentées, loin de gêner sa Muse, a rehaussé sa beauté faite d'un charme languissant et d'une noble mélancolie. La raison, qui préside seule à la confection de l'œuvre d'art, n'a pas desséché le cœur; le vers, d'une pureté admirable, jaillit, tout vibrant encore de l'émotion qui l'a engendré. Quel enseignement pour tous ceux qui, sous prétexte de naturelle expansion, font fi du métier et se livrent à des improvisations grotesques où les fautes de français font concurrence aux fautes de prosodie ! Qu'ils lisent attentivement ce mélodieux Chant dans fombre, et ils verront comme, chez un vrai poète, le travail réfléchi, loin d'entraver l'émotion, la contient, l'harmonise et la purifie. L'instinct n'entraîne avec lui que le désordre; l'intelligence seule, parce qu'elle discerne les rapports, comprend et réalise la beauté.

On a souvent écrit que Fernand Severin était, vis-à-vis de la poésie contemporaine, une exception. Au premier abord, certes, il paraît étranger à notre époque. L'artificialité que Baudelaire mit à la mode, et qui avait sa raison dans une lassitude navrante, dans l'impossibilité à jouir encore de la nature, nous avait doté de virtuoses rares ou baroques, produits des capitales par trop civilisées. Quan^ à la poésie sentimentale, elle avait sombré dans les niaiseries mélancoliques avec les Coppée de sous-préfecture.

Mais voici que tout à coup, dans la paix solennelle d'un soir, s'élève un chant limpide et doux, plainte sublime d'un cœur ingénu qui s'est isolé de la vie.

Fernand Severin est né, pourrait-on dire, avec des souvenirs. Il n'a point puisé dans l'action l'élément d'un pessimisme amer ou révolté. Il a rêvé. Frère de René ou de Raphaël, il a senti, dès son enfance, l'impossible, et repliant sur son front ses pensées comme des ailes lumineuses, il s'est couché dans les fleurs, laissant en lui même se dérouler son existence comme un songe. Jamais il n'y eut contact avec le monde extérieur. Nulle étincelle ne réveilla la volonté endormie comme en un beau palais dormant. Les désirs trop faibles du poète restèrent à l'état de rêves, et c'est en lui-même qu'il se vécut. Son enfance s'isola et ne connut point les hommes. Dans les pavs merveilleux que son imagination, seule vive encore, évoquait, à Tabri de toute amertume, il conserva son ingénuité charmante et sa première douceur. Mais cette impossibilité même de communier avec ces richesses fabuleuses que l'on disait resplendir dans des contrées magiques, remplirent son âme d'une vague mélancolie II connut cette tristesse résignée des faibles et des convalescents, devinant des plaisirs paisibles à dépenser harmonieusement sa force. Et dans son bonheur négatif, il songea parfois à ces glorieux soldats qui, le glaive au poing, partaient pour d'héroïques croisades :

Car mon bonheur envie Ceux-là qui sont partis en un rêve orgueilleux Parmi la dangereuse épreuve de la vie.

C'est en cela même que consiste le drame, l'action du livre que nous analysons ici. Mais que faible est le désir ! A peine un trouble d'un instant, un geste orgueilleux. Le doux cygne, dont l'aile s'est hérissée, se calme et. bercé par les brises, vogue à nouveau sur l'étang azuré où se reflète le ciel rose et le paysage neigeux du matin, où

La nature elle-même est belle comme un songe.

Jamais, en vers aussi mélodieux et aussi purs, Fernand Severin n'avait chanté ce bonheur mélancolique de rêver loin de l'éclat triomphal du soleil.

Dormir est doux... Rêver console un peu de vivre.

Heureux qui, déjouant V énigme du destin^ Du songe ou de la vie a préféré le songe.

Remarquez surtout, avec quel sens de l'harmonie, Fernand Severin a composé son décor, le monde intérieur où des ombres légères se promènent lentement. Pas une tonalité violente, pas une plainte trop vive, ni un geste trop brusque. Le paysage, l'atmosphère, les personnages correspondent entre eux. Le poète a donné à son livre une unité merveilleuse. Aucun détail qui n'appartienne à l'ensemble, aucune figure qui ne complète la vision. Un brouillard d'argent rose baigne ces sites élyséens que Corot eût rêvés.

Et ces soirs violets et ces matins nacrés.

Pleins de rayons tremblants et d'ombres incertaines^ Dérobent à demi, sous leurs voiles sacrés^ D'harmonieux vallons oii chantent les fontaines.

La lune, cette nuit^ verse confusément

Son jour, mystérieux comme un enchantement :

Les clairières des bois en sont toutes neigeuses.

Parmi ces herbes frêles

Qu'emperle de clarté le doux matin naissant.

Devant une œuvre aussi parfaite, la critique n'a que faire. A quoi bon expliquer Fernand Severin par Racine ou par Lamartine ? Admirez humblement ces vers comme je le fais moi-même. Laissez le charme de cette poésie profonde vous pénétrer lentement et vous aimerez peut-être alors 4e poète, comme il veut et comme il doit être aimé.

Nous présenterons à nos lecteurs, pour terminer, un artiste qu'ils ignorent peut-être mais qu'ils auront plaisir à connaître, croyons-nous : Victor Orban. Ce qui distingue ce jeune poète de tous les épileptiques de lettres

d'aujourd'hui, c'est un souci constant de la forme impeccable. Il a peu produit; il s'est appliqué à ciseler avec un soin jaloux des coupes parfaites. Que l'on juge du labeur et du mérite de l'ouvrier par ce sonnet :

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