CHARLES BAUDELAIRE
Rien n'outrepasse le vertigineux ravissement, la torpeur grisée dont se sent transporté et engourdi le méditatif et un peu mélancolique adolescent, prédestiné aux afires de Tart et de la poésie, à sa première rencontre avec Baudelaire.
Banville rapporte quelque part cette légendaire reconnaissance de Balzac et de Baudelaire qui, se croisant sur le même trottoir, devinèrent, à un rapide coup d*oeil mutuel, leur congénialité chimérique et se saluèrent d'un simultané et fraternel éclat de rire... Un rire analogue, égaré un peu et satisfait, nous saisit à l'initiale révélation des œuvres qui, tout à coup, érigent devant nous, dans la magnificence et élucident Tidéal diffus auquel notre audace juvénile aspirait : convulsion machinale qui masque la révolution profonde, le déchirant émoi, le regret enchanté d'avoir découvert le parrain inconnu de notre instinct intellectuel, le verbe initiateur, flam-
boyant et obscur, où s'exprimait d'avance Tardeur trouble, le vœu encore indistinct, le choix précoce de notre pensée. Une surprise nous déconcerte, similaire à celle dont Tinsidieux Socrate ébahissait ses jeunes auditeurs, en faisant, par le sortilège de sa maieutique, jaillir de leur esprit d'irréfutables syllogismes qu'ils ignoraient receler, leur dévoilant ainsi la possible capacité de leur conception, l'irrésistible puissance de la parole consciente, les voies du martyre et de la béatitude mentale.
Cet enseignement, nul poète ne l'enveloppa d'aussi efficaces prestiges que Baudelaire, ne l'énonça en plus spécifique langage, macéré de spiritualité et dont les mots fulgurent de signification concentrée : nefs, auréolées d'un halo orageux, scintillantes de feu Saint- Elme, qui prolongent dans la nuit de la mémoire leur remous et leur phosphorescent sillage...
Hugo aimait évoquer des nomenclatures illustres, édifier de grandioses panthéons qu'il peuplait de foudroyantes effigies, — conducteurs de peuples, princes de la Vie ou de la Foi ; — rangées selon l'antithèse parallèle de leur génie,.. Apothéoses où l'abréviation prodigieuse des âges, le raccourci terrible des héros fastiques font rêver à quelque chapelle Sixtine! Et le barde épique de la Légende des siècles, vraiment, s'apparie à ce peintre de geste, au sculpteur violent delà lumière, Michel- Ange! outrés, tous deux, bouillonnants d'imagination sombre et d'humanité tragique, voyants éperdus de la réalité sublime...
Et, à conjuguer les noms, ainsi, prononcer : Baudelaire ! n'est-ce point irrésistiblement entendre : Léonard?
Pourpensée, également, et volontaire, l'œuvre du poète ne réverbère non plus de ce monde, mais l'éclairé, darde sur lui le fixe rayon investigateur de sa propre lucidité... Visages fascinants d'ambiguë perplexité, et d'équivoque exaltation ; — lèvres que les questions suprêmes ont flétries, taciturnes désormais, souriantes de compassion amère et de dédain; — mornes regards éblouis, subtils yeux avides, imperturbables même affrontés à l'œil triste du Sphynx, et où le doute a mis sa rigueur ; — masques taillés dans la lave ! reliefs d'âmes en transe, affolées d'action démesurée ou de renoncement, et dont l'orgueil désabusé, le vœu extrême et téméraire se résignent en cette delectatio morosa célébrée par la voix savante et corrompue, la puérile voix funèbre
Où V enfance Rallie à la maturité,,.
Oui, ces lourds et perspicaces regards d'aplomb dont la sourde irradiation
filtre depuis des siècles pour Tivresse et la souffrance dés songeurs; ces têtes hallucinées de leur rêve démenti que Léonard pousse comme aU seuil de
L'empire familier des ténèbres futures
nous les revîmes parmi ces jardins calomniés, contemplant ou respiran'' les fleurs du mal,..
La diffamation, Baudelaire s'en rendit complice; par crainte des importuns et des profanes, se propagea le renom macabre d*un ogre et d'un magicien, distillateur d'épouvantables philtres, délicieux et toxiques : — « Quand j'aurai inspiré l'horreur et le dégoût universels, j'aurai conquis la solitude (i). » Mais cette malédiction de l'isolement et de l'étrangeté, aussi bien que Poe, cet autre dépaysé, il en portait les marques originelles,..
Souverain, en même temps, et esclave de sa cérébralité, l'homme qui pense quotidiennement contracte une attitude trop exorbitante et disparate pour éviter sa métamorphose en une espèce de monstre contre nature, l'hostilité unanime et la haine que^ sans provocation aucune, sa seule existence déchaîne; — davantage, l'artiste, alors, chez lequel l'incurable envoûtement et la préoccupation confinent la folie ! l'artiste excentrique à tout sens commun et capable, à l'exemple de Bernard Palissy, d'alimenter le brasier où cuisent ses émaux avec son mobilier et sa maison démantibulés, et d'y jeter sa famille, au besoin, et lui-même! — Cette époque aura vu quelques incarnations plus intègres, disait-on du poète, d'une perfection utopique et très incompréhensible pour elle, — créatures que leur unique fantaisie désintéressée guida parmi la fantasmagorie, à peine sensible, des contingences, insoucieuses d'elles-mêmes jusqu'à la démence, d'une simplicité approximant la sainteté !
Villiers, attablé en quelque crapuleuse brasserie, en face des soucoupes empilées, au milieu des fétides vapeurs de la bière et la fumée, parle avec des gestes fabuleux et sacerdotaux, — devant des compagnons incongrus dont l'éphémère aspect ne lui interprète point la vision empourprée et vierge qui extasie la pâle douceur délirante de ses yeux... Poe, indigent et superbe, de l'immortelle flamme, de la fastueuse et plongeante lueur de son regard illumine et intimide l'hétéroclite auditoire d'un bar sordide...
(i) Œuvres posthumes, p. 84.
Quelle déchirante commotion, sans doute, enfiévra Baudelaire lorsque de difformes traductions le confrontèrent à ce frère posthume, lui dénon« cèrent cette destinée, horoscope, presque, et fatidique arcane de la sienne! Outlaw spirituel, scandale des pufiistes rationnalistes, des politiciens parvenus et des vertueuses authoresses, l'éblouissant misérable, jeté à la voirie, avait reposé sa tête lasse, voilé ses nobles paupières pour jamais, — dans le ruisseau I... Les mains pieuses du poète ami Ty relevèrent pour le glorifier, en cette Europe, moins barbare, quand même, et moins âpre, d*un impérissable monument : car le chantre dUAnnabel Lee n*a pas encore fait fortune aux Etats-Unis et sa réputation, stigmatisée par le venimeux PeeksnifiF puritain, le révérend Griswold, s*y est à peine réhabilitée de ce dérisoire opprobre...
L'affinité exceptionnelle de Baudelaire pouvait, seule, naturaliser en français, avec sa magniloquence originale et sa couleur, l'œuvre de Poe, sa miroitante et mystérieuse splendeur, ses frissons, ses paroxysmes morbides, la musique occulte de ses assonances et la glaçante solennité de son sang-froid.
La même ambition indomptable qui fortifia la marche du poète américain, sur la voie ennemie, Baudelaire la sentit lui brûler la poitrine. — Plus immatériels et purs, certes, chez Poe,- cette nostalgie, cet élan hors d'un monde dont la particulière abjection, en sa patrie, lui devint comme un tremplin de dégoût et de colère d'où atteindre les dernières cimes; — mais les cahiers intimes de Baudelaire nous le montrent, parcourant les étapes du scrupule et de l'angoisse, endurant la crise avant-courrière d'une reviviscence ; et chrétien, catholique, de quel cantique poignant et triomphal n'eût-il point salué l'indicible quiétude à la fin descendue?...
Esprits collatéraux, épris de songes dissemblables, par la latitude diflërente de leur exil, simplement ; consciences d'une égale et inflexible rectitude morale, sans une défaillance ; la dépréciation des médiocres associe leurs noms, mais la pensée, aussi, de ceux qui, feuilletant les Fleurs du Mal ou les Histoires extraordinaires entendirent vibrer, soudain, cette voix aux modulations énigmatiques et implorantes, cette voix de Vombre qui, « variant ses inflexions de syllabe en syllabe, imitait les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus... »
ARNOLD GOFFIN
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
La Faute de M^^ Charvet^ par Camille Lemonnier. Paris, Dentu. — Le Grand Trimard, par Zo d'Axa. Bruxelles, Kisiemaeckers. — Décors, par M. Charles Delche- VALERiE. Liège, Miot. — Charité, drame, par Charles Buet. Gand, SifiFer^— Le Sceptique loyal, par M. Léon Riotor. Paris, Bibliothèque artistique.
emonnier met, certes, quelque coquetterie à alterner la publication de ses œuvres de façon à apparaître, chaque fois, sous
un aspect inédit à ses fidèles admirateurs, car ses avatars, pour être moins vertigineux que ceux du Pasteur chevelu, Krishna, restent imprévus quand même, et étonnent.
Un jour ne pasticha-t-il point Hugo à s'y méprendre, mais en prose ? C'était dérober le tonnerre — sans la foudre ! Qui aurait pressenti le chantre violent de cette épopée sylvestre. Le Mâle^ dans l'auteur de bluettes artificielles à la façon de Droz et de Ludovic Halévy, dans l'inventeur de fables ingénieuses et naïves, destinées à ravir les enfants.
Après l'eau-forte véhémente du Mort, après Happe-Chair^ la Fin des Bourgeois, fresques énormes et sombres, les dessins géorgiques, les sgraf- Jiti à grands traits roides de Ceux de la Glèbe, il semble s'éprendre de la forme plus mobile et diversifiée du conte ou de la nouvelle : cadre entre les limites étroites duquel la magie de l'artiste fait surgir une minute inoubliable de vie, le saisissant raccourci du drame, de la comédie, de la farce, — toute la société !
Le style de Lemonnier, vraiment polymorphe, celui-là! se subordonne avec une souplesse inouïe à l'allure et au ton des imaginations les plus dissemblables et avec une égale virtuosité, cadence ses périodes aux accents de la flûte dérisoire, du débonnaire mirliton, de la buccine tragique — ou de l'orgue. La phrase parfois exorbitante du Possédé, lourde de néologismes, surchargée et comme emphatique d'intentions perverses, sans effort devient familière dans Y Arche, ou muse et trottine d'un pas alerte et sceptique à la suite de ce gamin du boulevard : Claudine Lamour.
Voici, aujourd'hui, des pages d'analyse ténue, la Faute de M^^ Charvet, où Lemonnier étudie le lent ravage, les affres démoralisantes provoquées en une âme probe par un tardif et accidentel adultère, l'atmosphère de subterfuges avilissants et de tromperie, la trame fragile et toujours renouée de mensonges que sa chute lui crée. Aux aguets, alarmée des gestes vagues et des indifférentes paroles de sa dupe, plus encore de sa sollicitude ou de sa tendresse, se poursuivant elle-même des fantômes séduisants ou hideux de son péché, sa propre dissimulation la dénonce, sa trépidante nervosité, et ces indéfinissables signes, témoignages terribles d'une influence étrangère et inconnue, indices trop évidents pour échapper à la clairvoyance d'un cœur épris.
Quoique la destination, seule, de cet itinéraire de Paris — de Mazas — à Jérusalem lui soit commune avec celle des pèlerinages, les croix et les tribulations n*ont pas manqué à son auteur, M. Zo d'Axa, écrivain anarchiste impliqué dans Tun des complots récents, fugitif, depuis, et traqué de ville en ville.
Il y a de la vaillance et une sorte rare d'alacrité dans ces notes de voyage, d'un tourisme naturellement un peu précipité, tracées d'une plume railleuse plutôt que sardonique. Du moins, la drôlerie et l'humour s'y associent-ils joliment au sarcasme et M. Zo d'Axa contente-t-il sa rancune en habillant d'épithètes pittoresques les magistrats et les chefis de police qui l'ont forlancé au travers l'Europe et l'Asie mineure; — cet extraordinaire consul français de Jérusalem, par exemple, qiti lui met la main au collet :
— Moi, consul, arrêter vous... Vous grand méchant!
*** M. Delchevalerie réunit, sous une couverture élégamment historiée par M. Aug. Donnay, quelques pages d'album, feuillets détachés d'un carnet de croquis littéraires, paysages de Meuse, séduisants toujours, et dont rémotion perspicace de l'artiste transpose le charme en le définissant.
Chez SifFer, à Gand, un drame de M. Charles Buet où, avec son habituelle audace généreuse, il nous montre un missionnaire victorieux d'un conflit surhumain entre les devoirs de son sacerdoce et les angoisses de son amour filial martyrisé.
Charité^ comme le Prêtre ^ se passe dans l'Inde britannique, ce qui a permis au dramaturge d'entourer son héros d'intéressantes figures de radjahs, — dont l'un « déchu au rang de paria »? — de brahmanes et, aussi, d'enfants égoïstes et superbes de la perfide Albion.
If
a L'intellectualité moderne comprend autrement que les époques religieuses, la composition fondamentale de l'ETRE, et elle a trouvé (??) ce grand arcane, omnipotent parce qu'il est indéniable, que le principe de la matière est UNIQUE et ABSOLU.
« Sépare donc ce que tu appelles rhomme des autres produits de la force chimique, créatrice des formes, et divise-le en sept parties élémentaires, etc. »
Ainsi dogmatise M. Léon Riotor, en son Sceptique loyal, exercices de philosophie approximativement expérimentale qu'on attribuerait volontiers à un sceptique aussi médiocre que crédule. Cela respire une espèce de fanatisme négatif, de superstition scientifique, tellement dénués d'enthousiasme, . d'ailleurs, et surtout de preuves efficaces, qu'ils sont sans danger.
Les pages de ce livre égayent leur aridité de culs-de-lampe et d'ornements fort Jolis.
ARNOLD GOFFIN
CHRONIQUE ARTISTIQUE
Le Salon de Gand.
[ ar le vague souvenir que Ton garde du dernier « bateau triennal », on serait tenté complaisamment de trouver qu'alors la critique fut peut-être un peu bien sévère, et Ton affirme en soi ce reproche par la chatoyante vision de quelques œuvres, sinon maîtresses du moins attirantes : les seules qui n'aient pas dû sombrer à nos yeux. Mais à peine a-t-on mis le pied dans la baraque (en planches ou en pierre), l'illusion tombe au premier coup d'œil, Técœurement vient et l'on est pris de la saine envie de « courir » les salles.
Pourtant ici encore il y a quelques réelles œuvres d'art et leurs auteurs font preuve de vaillance en subissant pour elles les voisinages les plus grotesques.
Il y a au moins mille numéros. Pourquoi tant? Pourquoi est-ce si mauvais? Parce que la matière écrase par la masse, parce que le « joli morceau » habile ou « bien attrapé » fait le bonheur des jurys en majorité imbéciles, parce que le peintre aime mieux ne pas se donner le mal de s'instruire généralement : « Peignez comme vous sentez tout simplement. » Et puis, ça va si bien comme cela, et le public est si content, on est si bien à sa portée et il se moque tant de ceux qui s'élèvent !
Je ne vous parlerai pas de cette « masse »; je vous citerai quelques titres qui vous feront deviner les toiles et approuver mon empressement à passer outre : Les Prunes, Crevettes, Mon Vélo, Enjôleuse, Indécise, Idylle fin de siècle, Étude d'âne. Temps de pluie à Saint- Vaast d'Equiqueville, A la Renommée : friture ; enfin, puisqu'ils le « sentent » comme cela !
Je vous parlerai de l'Art idéaliste : il s'élève victorieusement malgré tout et s'il est écrasant ce n'est certes pas par la masse, mais par l'essence même des œuvres. Jean Delville, les Trésors de Satan : l'œuvre est complète, le rêve est puissant et l'exécution en est digne. C'est l'irradiation de richesses en fusion que mêlent des âmes aux formes radieuses, vers la glorification de Satan-dieu qui domine et contemple ses proies. Au fond des flots, les pierreries et les ors fabukux coulent parmi les corps jeunes et nimbent d'étincelances des fronts prostrés d'extase infinie et d'oubli ; ils se mêlent aux nacres des écailles et unissent leurs flamboiements aux couleurs des algues chevelues, des fleurs vivantes orangées et des poissons d'or et d'émeraude. Satan contemple avidement et son intense rictus et son regard d'aigle sous sa chevelure de feu, supputent les ivresses de ses trésors. Voilà en peu de mots l'œuvre que Jean Deville a grandement réalisée, et cela malgré tous les obstacles, malgré la basse critique et les grossières assertions du bon goût belge. Je ne vois parmi ses détracteurs et ses envieux aucun homme qui ait atteint cette élévation et cette maîtrise.
A côté d'une œuvre pareille YOphélie de M. A. Stevens ne donne que | Timpression d'une pâle blondeur anémiée et gentille qui s'essaye en vain à i justifier la citation : Mais votre regard me glace. j
Je citerai maintenant la grande page décorative de Ciamberlani conçue i dans les principes préraphaélites et d'une grande impression de beauté , supra-terrestre. Le repos des nobles formes et Timmatérielle caresse de la | couleur font l'âme charmée et rêveuse...
Grandement créée sous l'influence du maître décorateur du Panthéon, la | toile de M. Duhem, Sainte Geneviève de Paris, attire par la concentration d'un mysticisme large et puissant; tandis que M. H. Martin me paraîl s'être contenté d'une composition un peu sommaire dans sa Douleur.
Quel charme héroïque et mystérieux dans le Bois enchanté de Stott of Oldham! Parmi le velours des feuillages*énormes et le profond silence dont parlent les branches enlacées, voici s'avancer « le preux, le chevalier sans peur, au cœur fidèle, pour sauver enfin la belle... w; tel il m'évoque le merveilleux rêve fatal de Borodine.
Voici quelques beaux portraits : le premier signé Lavery ne dément pas | la valeur du superbe coloriste. Je lui préfère pourtant l'ordonnance sérieuse et poussée du Portrait de Sir Richard Burton par Leighton : la tête est ciselée en un large métal et l'on devine à l'expression d'ensemble un caractère énergique et volontaire. Je retrouve ce portrait de Scholderer dont j'ai parlé lors du Salon de la Société des Beaux- Arts. De Louis Cuvelier voici ce Portrait de M\^^ de C, exposé au Sillon il y a un an et placé ici en un véritable cabinet des horreurs. Le portrait d'Evenepoel, pour très intéressant qu'il est, n'atteint pas à mon avis la valeur que certains peintres, éblouis sans doute par le vermillon, lui accordent.
Je vous recommande la joie que pourront vous causer quelques personnages d'une haute gaieté : M. Montald, par exemple, l'aimable prix de Rome qui passe son temps, en imitation de Doudelet (devenu lui beaucoup plus intéressant), à placer tant bien que mal un Christ gâteux entouré d'anges aux expressions bénignes et à qui ne manque que la casquette à trois ponts. Ensuite M. Vanaise : Une Salomé d'un grotesque intraduisible qui a l'air d'une marchande d'oranges de la rue du Caire, offrant « gentiment » sa marchandise à un ânier réjoui; M. Wante, dans la toile duquel M. De Vriendt se promène en long et en large : Ce serait presque assez en dire, mais je vous signale la bonne tenue de ce « tableau vivant », sans doute interprété par des habitants de la rue au Poivre; M^^ Danethan continue à être d'une originalité artistique très intéressante; elle a décidément lâché A. Stevens pour Puvis; allons, vous montez en grade, Mademoiselle; M. Girardot : Le grand Socco à Tanger; Jour de grand marché... au linge sans doute car, sous prétexte d'Arabes, M. Girardot étale à nos yeux un dévalage gigantesque de paquets de linge où je m'ingénie en vain à retrouver une forme humaine.
Revu avec plaisir la Pipe de M. Vanseverdonck; ça marche, ça se... culotte.
Voici un très jeune, M. Riou, qui ne manque pas d'imagination et qui
possède en plus une fort belle couleur. Sa toile-esquisse représentant la Mort du Christ manque de rapport et de science technique, mais elle est fort intéressante; non loin une charmante harmonie, Un Sonnet^ de Garrido; je ne sais si c'est à Tlnstitut des Beaux- Arts d'Anvers que M. Rotthier doit à présent son manque d'originalité, mais le souci du Beau ne se retrouve guère en cette lamentable étude du Tombeau de saint Gobert d'Aspremont, ni en ce portrait de fillette vieillotte : on n'y sent même plus l'habile imitation de quelque peintre en vogue; M. Duyck ne cesse d'être cruellement banal et nous revoici devant des caricatures déjà trop vues de M. Laermans.
Du Paysage. — Claude Monet aligne quelques notations fines et influencées de japonisme, mais combien pourtant moins vibrantes et personnelles que la série de ses Meules à la Galerie Petit; M. Pissarro continue de dégoter Claude Lorrain et voici les déjections (toujours à peu près les mêmes) de M. Renoir; non, écoutez, nous sommes tout prêts à vous admirer, s'il y a lieu, mais envoyez-nous une œuvre qui nous montre d'abord que vous avez appris à dessiner une main et que vous vous êtes décrassé l'œil ; Baertsoen se relâche et Mesdag nous montre un crépuscule merveilleux sur la mer, sans doute une chose ancienne; une symphonie lunaire en gris de M eyers, 5wr l'Escaut, d'un grand sentiment; des ciels tourmentés de Marcette et une grande émotion silencieuse en VEau immO' bile de Fernand Khnopff; M. Coppens a pénétré l'âme gigantesque des mâtures et des voiles en ses Bassins d'Ostende, Nuit lunaire, la vision est émue et grande et évoque quelque légendaire appareillage de flotte ; par contre M. Claus et son élève M^i® Marcotte ont moins d'imagination et leurs recherches de plein air restent stables pour ne pas dire monotones; M. Haegemans s'essaye agréablement au papier peint et M. Den Duyts doit sans doute continuer, par ses petits sous-bois conventionnels et creux, d'enthousiasmer ceux qui ont fait sa vaine réputation.
Il y a aussi de la sculpture : Quelques beaux groupes déjà vus de G. Meimier et la Muse de Rousseau; ce bas-relief garde l'idéalisme d'idée et de forme qui caractérise l'œuvre du curieux artiste, mais il est atteint d'un léger maniérisme qui confond la synthèse générale de la composition ; M. Dubois, un Silence... qu'on serait tenté d'imiter à son propos, car voilà bien le type banal du nu français qui pullule chaque année aux champs parisiens.
Pour une première tentative, l'art appliqué est fort discrètement représenté. On sent que c'est sans doute un premier essai d'éducation pour la province, car nous y retrouvons une foule de bibelots déjà vus et au point de vue du meuble M. Octave Maus ne s'est pas mis en quête d'autre chose que de la courante production des petits magasins londonniens.
En terminant ces notes j'apprends que le jury du Concours de Rome a enfin (et « pour une fois » sans doute) deviné son devoir en décernant le prix à un réel artiste : Jean Delville. Félicitations au jury. G. M. S.
MEMENTO
L* Anarchie littéraire. — De M. L.
Ryckx, dans Pages d'Art et de Science, ces lignes qui décèlent les progrès de l'anarchie littéraire : « A quoi bon les règles? « Comme si nous faisions nos œuvres 1 « Mais c*est l'oeuvre qui se fait en nous, à <c notre insu, sans que nous en sachions ce ou y puissions rien. La vie, comme le dit ce Victor Hugo, en filtrant à travers les ce événements et les souffrances, la dépose <c lentement dans notre cœur. Il nous est ce impossible d'y changer un iota sans « détruire sa sincérité. Le poète n'écrit pas, ce il transcrit ce que lui dicte son âme. »
Dissipons les équivoques dangereuses.
Victor Hugo, de qui l'on invoque le témoignage, est le plus prodigieux versificateur du xix« siècle. Il a poussé la connaissance de son métier jusqu'au génie. Quand on connaît son art et qu'on en a approfondi les lois mieux que pas un homme, on a le droit de ne plus envisager les difficultés du métier et de ne plus songer qu'à l'inspiration créatrice et à l'idéal. Mais le jeune homme qui méprise le méiier et l'apprentissage ne sera jamais un artiste. Il vivra et mourra dans les limbes où végètent les larves qui ne parviennent pas à la vie.
La science du métier ne peut, certes, suppléer au génie. Mais le génie sans métier, que peut-il produire? Autant vaut demander à un aveugle de peindre comme Rembrandt, à un manchot de jouer du piano comme Rubinstein. Le génie ne leur rendra ni les yeux ni les mains. Nul ne serait assez fou pour conseiller à un musicien de jouer du violon sans violon, et cependant on demande aujourd'hui aux poètes de faire de la poésie sans vers.
En dépit de ce qu'affirme M. L. Ryckx, je conseille à ceux qui veulent produire ne fût-ce qu'un sonnet, de le composer euxmêmes sans attendre que la vie l'ait rimé et rythmé à leur insu. Je reste persuadé
que c'est l'écrivain qui écrit ses livres et qu'il lui sera très utile d'y mettre lui-même l'orthographe, la grammaire et la syntaxe, voire la versification. S'il abandonne ce soin à l'abstraction métaphysique que M. L.
Ryckx appelle ce la Vie », l'imprimeur pourra attendre longtemps son premier volume. Quand j'aurai vu W*^^ la Vie, assise à sa table, se servir de la plume et de l'encrier, je pourrai lui laisser le soin d'écrire mes poèmes. En attendant, j'aime mieux me servir moi-même et je ne le puis faire que si j'ai appris mon métier, — c'est-à-dire étudié les règles I Car si je me borne à ce transcrire ce que me dicte mon âme » et si mon âme ignore l'orthographe et la grammaire, la dictée sera infailliblement un charabia d'Auvergnat.
me^
L'Originalité belge. — Y a-i-il une ce originalité belge? » L'A rtmo^^m^ l'affirme et nous n'y contredirons point. Mais nous n'aimons guère les thèses vagues; précisons, s'il vous plaît et occupons-nous seulement de la littérature ce d'expression française y>.
Cette littérature, au point de vue de la langue, fait partie de la littérature française. Les auteurs qui écrivent leurs livres en français sont, en somme, des écrivains français. Ils habitent Bruxelles, Gand ou Liège au lieu d'habiter Paris, Lyon ou Bordeaux :
La Belgique, au point de vue littéraire, n'est qu'une province de la France et notre principal souci doit être de ne point écrire des livres qui sentent la province.
Exception faite, bien entendu, pour la littérature dite du terroir : Cladel a peint le Quercy, — Brizeux, la Bretagne, — Barbey d'Aurevilly, la Normandie, en donnant à leur style un coloris particulièrement local; il est légitime que nos Flamands et nos Wallons peignent, d'après la même mé-
thode, les mœurs et les paysages de la Wallonie et des Flandres.
Mais, hors de là, notre langue est le français. Dans les limites où la langue admet l'originalité du style, il y a place, chez nous comme en France, pour toutes les originalités individuelles.
Mais il ne saurait être question d*une originalité collective, d*un idiome belge, si ce n'est pour notre malheur.
VArt moderne prétend précisément le contraire :
LMnstinct de la conservation donnait aux grandes nations une cohésion qui jusqu'ici n'avait pas encore perdu toute raison d'être. Mais la cohésion impose des sacrifices. Elle noie les nuances individuelles dans une couleur moyenne et générale, elle discipline, elle enrégimente — on est Français, Allemand ou Anglais avant d'être soi-même, presque — et ce faisant, on ne peut guère sortir des règles, des syntaxes, des académies, de la tenue qu'une collectivité adopte pour se concentrer, quelques institutionsarbitres résument tant bien que mal l'idéal commun ; et l'instinct d'unité de la famille nationale, pour quelque obscure raison cachée dans les cauchemars du passé ou les craintes de l'avenir, domine celui des revendications isolées. Un Malherbe, un Boileau tyrannisent des générations et il faut être presque des {[éants pour leur résister.
La multiplicité de nos origines fait au contraire que nous, a gens de frontières », nous avons la sourde crainte de nous fragmenter à l'excès si nous essayions de réduire en une norme, en une forme quelque peu définitive les tendances si diverses qui nous mènent. Comment unir, sans les cnarcuter, ces codes d'art contradictoires en leur belle et nécessaire variété? La seule unité qui nous renferme c'est cette prudence taciturne qui nous a tenus dans un
SALUTAIRE ÉLOIGNEMENT DES GRAMMAIRES, deS
conventions, des manuels, qui eussent dû tailler dans toutes et chacune de nos particularités pour en faire un tout possible. La conservation de l'individu — ou du moins d'un petit groupe d'individus -- l'a emporté sur 1 instinct de cohésion ou de concentration du pays.
£n art nous sommes furieusement anarchistes ; quand nous nous servons correctement — cela nous arrive — de cette langue française que nous aimons, on reconnaît toujours cette maudite psychologie subversive du Belge, qui forge des mots, qui les emploie à sa guise, qui fait serpenter sa
{>ro8e à travers toutes les prairies ou tous es chemins, sans demander s'ils sont bien
les lits consacrés de ces ruisseaux capricants. Personne ne fait école, ou si ce malheur involontairement arrive, quelque cataclysme de susceptibilité dénoue prestement le faisceau des imitateurs.
La thèse de VArt moderne aboutit logiquement à prêcher le a salutaire éloignement des grammaires ».
C'est l'originalité dans le pataquès.
On s'en doutait un peu ; mais il est toujours agréable de voir le coupable entrer, comme on dit au Palais, dans la voie des aveux.
L'originalité belge ne se peut trouver que dans le sentiment. Notre manière de sentir diffère évidemment de la manière de sentir de la plupart des Français.
Que cela nous suffise I N'allons pas, sous un sot prétexte d'originalité, écorcher la langue française et écrire nos livres en patois. A ce jeu-là nous pourrions fonder la littérature des Marolles, mais les Français ne verraient en nous, avec raison, que de grotesques provinciaux.
De M. L. Baragnon, dans la Revue blanche, ces justes paroles a pour l'intégrité du parler de France » :
Et maintenant c'est la nuit, la nuit opaque où sous des lueurs clignotantes de lune norwégienne, à l'éclat soufré des aurores boréales, rampent et se cherchent vainement les tronçons de ce bel être jadis organisé qui fut le parler français. Ce n'est rien de nous imposer des conceptions venues du Nord. Toute conception, dans ce qu'elle contient d'être, est commune à tous bons esprits; mais tant que la pensée humaine aura besoin d'une langue pour s'exprimer, cette langue sera en droit d'évoluer suivant son propre génie. Voilà le seul privilège que nous réclamons ; voilà l'indispensable franchise qui, aujourd'hui, plus encore quau début du siècle, nous est déniée.
Car on ne se contente plus des vocables tératolo^iques dont, après tout, le dictionnaire finissait par livrer le sens. La construction même de la phrase, cette construction nécessaire comme la logique, est attaquée Tout ce que nous comprenons de M. Mallarmé, causeur si limpide, c'est qu'il doit penser ses écrits en anglais. On voit bien de lui un vers sublime, mais on le restitue aussitôt à Ronsard. Plus clair, M. Stuart Merrill ne prend pas un meilleur
6oin de dissimuler ses origines yankees ; et sans doute, il aurait tort; mais que ne rime-t-il en son idiome I M. Gustave Kahn eût, à coup sûr, honoré les lettres allemandes. Maintes conceptions de Thadée Natanson gagneraient à s'exprimer en norvégien. Et, pour illustrer d*un dernier et saisissant exemple les méfaits de l'esthétique contemporaine, que peut- on de plus fort que montrer sur quels écueils elle a guidé la nef du pur poète Henri de Régnier?
L*homme qui a écrit de Taimée ce vers si beau :
Cest l'absence aujourd'hui qui l'a faite éteraelle.
Combien eût-il gagné à ne fréquenter que Racine et Chénier! Mais dévoyé par une pernicieuse institution poétique, dédaigneux de netteté, esprit confus, et qui se plaît aux flexueuses périodes invertébrées de la poésie allemande, le voilà condamné, suivant une iière remarque, à paraître d'autant plus germain que plus il chantera Aréthuse!
L'auteur conclut ainsi :
a Le parler français reviendra puiser aux sources de la tradition nationale ; il continuera à s'enrichir dp mots nouveaux formés, selon les règles de Tanalogie ou de la dérivation, par l'instinct populaire; il n'accueillera plus un vocable, encore moins une tournure exotique; s'il est dans les littératures du dehors tel détail dont il lui soit avantageux de s'orner, c'est en le digérant, si l'on ose dire, c'est en se l'assimilant qu'il se le rendra profitable, non plus en dénaturant, pour y insérer ce bloc de taille étrangère, la pure, rharmonieuse, la naturelle structure de sa phrase... »
Dans son numéro d'octobre, le Journal des Gens de Lettres reproduit, fondus en un seul, deux articles de notre directeur e^ les fait suivre des aimables lignes que voici, — signées : D' Emile Valentin :
Nous signalons à l'attention de nos lecteurs la remarquable étude publiée en tête de notre numéro de ce jour. Ils nous sauront gré de leur montrer ainsi comment la Jeune Belgique, dont nous nous sommes fait, il y a quinze ans, le héraut-précurseur, a tenu ses promesses, et répond aujourd'hui à nos espérances de la première heure. L'article d'Iwan Gilkin a paru, en effet, dans les numéros de juin et de juillet de la vaillante Rbvue aujourd'hui si jalousée pour
LE RÔLE U)flQUB ET GLORIEl^t QUI FUT ET RESTERA 1^ SIElf.
Notre ami M. Ernest Closson, qui pendant trois années a honoré la Jeune BeU gigue de ses excellentes chroniques musicales et de qui tous nos lecteurs ont pu apprécier la compétence et le talent, vient d'être nommé conservateur adjoint du Musée du Conservatoire. Cette charge lui donne un surcroît de labeur qui lui rend désormais impossible une collaboration régulière à notre revue. La chronique rousi- >cale sera rédigée dorénavant par M. Nelson Le Kimue, du Guide musical^ bien connu des artistes et du public dilettante par les remarquables articles qu'il a publiés dans cette excellente revue.
M. Ernest Closson ne nous quitte pas tout à fait; il reste collaborateur de la Jeune Belgique^ qui profite de la présente occasion pour lui témoigner publiquement sa cordiale, sympathie et sa reconnaissance.
Dans la Revue des Denx-Mondes du i«r octobre, M. Brunetière traite la question du Cosmopolitisme littéraire et de la littéra* ture nationale, et il se prononce en fiveur du cosmopolitisme.
D'abord, M. Brunetière a mal posé la question. Il ne fait point la distinction essentielle entre les deux manières dont ce cosmopolitisme peut se présenter : i» prendre connaissance des meilleures œuvres étrangères et en tirer profit; dans ce cas l'élément étranger est absorbé par la littérature nationale, il y a absorption, assimilation, nutrition ; 2^ subir l'influence étrangère et les altérations qu'elle apporte au goût national ; dans ce cas il y a intoxication, troubles organiques, désagrégation de l'élément national. L'affaire est de savoir si l'on fera une conquête ou si l'on sera conquis.
Mille symptômes démontrent qu'à l'heure présente la littérature française subit une invasion de l'esprit étranger et que l'esprit national recule devant elle.
Tel est le point de vue pratique auquel M. Brunetière aurait dû se placer. Il a pré-
féré faire une dissertation académique et démontrer que le cosmopolitisme est une belle chose tandis que Texclusivisme national est mesquin, — ce qui, entendu en principe, n*est douteux pour personne.
Cette dissertation renferme d*ailleurs maint argument surprenant.
M. Brunetière, interprétant à sa façon la « doctrine évolutive », estime que les caractères distinctife des races européennes tendent à 6*effacer. Il s*établit de jour en jour davantage une manière de penser commune et une manière de vivre identique, dit M. Bmnetière ; et il en conclut qu*it a en résulte une manière analogue de sentir qui, de génération en génération, efface en chacun de nous Tempreinte héréditaire ou première de la race ».
Cest un raisonnement mirifique, mais son auteur serait bien embarrassé de montrer comment la conclusion sort des prémisses. Ce raisonnement suppose que toujours et partout une modification dans la manière de penser produit une modification analogue dans la manière de sentir, •ce qui n'est aucunement démontré. Puis, y a-t-il modification dans la manière de penser, ou bien y a-t-il simplement, entre les peuples européens, échange d*un certain nombre de pensées, acquisitions de pensées nouvelles sans que, pour cela, chez aucun peuple, la faculté de penser subisse une modification? Il se forme un stock croissant d'idées communes, mais la même idée sîgnifie-t-elle la même chose pour tous ces peuples? On a dit cent fois que le Français n'entend pas le mot liberté dans le même sens que l'Anglais. L*idée de Tamour n'est pas le même non plus pour un Français et pour un Espagnol. C'est une question de savoir si le socialisme est entendu de la même manière en Angleterre et en Allemagne et si les divergences actuelles iront en diminuant ou en croissant. Voilà pour les idées.
Quant à la modification de l'âme des races, elle semble aisée à M. Brunetière.
Le savant docteur Gustave Lebon «stime au contraire que Tftme ou l'esprit d'une race ne peut disparaître, sans que cette race
périsse. C'est un argument grave contre le cosmopolitisme imprudent.
Enfin, M. Brunetière affirme qu'à l'heure présente les littératures du Nord sont objectives et que leur influence fera salutairemen t rentrer dans ses voies traditionnelles la littérature française, qui devrait être objective et que le malheur des temps et Touragan romantique ont précipitée dans un regrettable subjectivisme.
Cela fait rêver.
Où donc M. Brunetière a-t-il pris que les littératures du nord sont objectives? Il cite quelques noms : Tolstoï, Ibsen, George Elliot... Mais il passe prudemment sous silence Frédéric Nietzsche, Dostoïewsky, Swinburne, Walt Whitman et bien d'autres.
Puis, est-il si complètement objectif, Tolstoï ? Est-il aussi impersonnel que M. Brunetière le pense? N*a-t-il donc pas, lui aussi, écrit des mémoires et mis sa personne en scène dans ses romans? N'a-t-il pas écrit son premier ouvrage religieux sous une forme personnelle, dont témoigne le titre : Ma Religion? Et Ibsen, ne s'est-il pas souvent mis en scène, ne s'est-il pas consacré tout un drame : Solness le ConS' tructeurf Qu'a donc fait de plus lord Byront
L'objectivité des littératures du Nord nous paraît assez peu solide.
Et l'article de M. Brunetière ne nous semble pas très probant.
ft^f*^
Exposition du Sillon. — Notre ami G. M. S., exposant lui-même au Sillon, a dû se récuser et nous priver de sa chronique. Pour le remplacer, nous nous sommes adressés à un infâme intérimaire, plus paresseux qu'un angora. Sa copie ne nous est pas encore parvenue. Force nous est donc d'emprunter au Journal de Bruxelles l'article de M. Verlan t. Le voici :
Un examen plus attentif du salonnet organisé par les jeunes artistes du ce Sillon i» confirme pleinement l'impression favorable que nous en avions rapportée le jour de i ouverture. Il y a deux ans, la plupart
débutaient assez timidement, et voici déjà que plusieurs d*entre eux sont en train de se créer une signature, sans avoir visé à une notoriété précoce par une recherche d'artificielle originalité. S'il était vrai qu'une génération nouvelle se levât dont le premier souci ne fût pas de conquérir l'attention publique en la frappant d'étonnement, personne, pas même elle, ne pourrait le regretter.
Le « Sillon » s'honore de la participation d'un artiste admirable, Burne Jones, Tun des plus nobles et des plus complets du siècle, et qui précisément se trouve avoir exprimé un rêve de poésie et de beauté nouveau dans l'art, proprement anglais et proprement moderne, bien qu'il se soit mis de propos délibéré, comme tout le groupe préraphaélite, à l'école des maîtres du xv« siècle italien. C'est que Tétude du passé chez lui s'est éclairée de l'étude de la nature, s'est échauffée à la flamme d'une émotion vivante, et qu'ainsi il n'a pu s'immobiliser dans Tarchaïsme, le pastiche ou une convention académique, comme le lui reproche parfois un préjugé né d'un examen superficiel. Chez Burne Jones on constate l'équilibre si rare entre la réalité créée et l'idée qui la recrée, entre la matière inerte ou indifférente et l'esprit qui la pénètre et l'anime. Naturellement ses compositions seules peuvent mettre ce point en pleine lumière, et les visiteurs du a Sillon » n'ont sous les yeux que des dessins préparatoires, dont ils admirent plus la délicatesse achevée et la grâce des lignes que la valeur dramatique et la beauté spirituelle.
Pourtant, celle de V Etude au crayon rouge, une tête de jeune femme aux yeux clos concentrée dans la contemplation, dirait-on, d'une destinée grave et douloureuse, n'impressionne pas seulement par la perfection du dessin et du modelé. Et des autres, comme de tout l'œuvre de Burne Jones, peut se dégager tout au moins cet enseignement pratique que l'art pictural, idéaliste et symboliste, pour s'exalter au delà de la nature, n'a pas besoin de la déformer et de la tronquer.
Comme nous l'avons dit, M. Gustave Stevens, à qui le « Sillon » est redevable, pensons-nous, de la coopération de Burne Jones, s'est rangé à la suite du peintre anglais, au moins dans son tableau principal, le Roi Harald Harfagar, dont le sujet, emprunté à un nocturne d'Henri Heine, rappelle les Profondeurs de la mer, qu'on vit à Anvers l'an passé. Il a particulièrement bien réussi ta figure de 1 ondine enchanteresse qui retient captif dans les délices d'un Vénusberg sous-marin le vieux guerrier aspirant à l'héroïsme comme Tannhâuser aspirait à la douleur. On trouve
encore dans l'exposition abondante et variée de M. Gustave Stevens d'autres gracieuses compositions, notamment de charmants portraits de fillettes, traités habilement en douces harmonies blondes, le Mûrier, d'un beau mouvement, et des études impressionnantes de charpentes colossales et fantastiques où vibre l'âme sonore des cloches.
M. René Janssens expose, entre autres morceaux, un portrait du sculpteur Weygers, très remarquable par sa tenue sévère, son style sobre et expressif; VEtude, qui semble un portrait de femme lisant, et un second portrait d'homme, qui participent, à un moindre degré, de ces mêmes qualités.
M. Janssens est un coloriste discret, qui affectionne les tons neutres et réussit mieux les intérieurs que le paysage, où l'air lui manque avec la sensation du recul des plans.
Quand M. Fernand Toussaint cherche l'éclat de la couleur, il lui arrive de tomber dans les effets criards et lourds. Mais il a un portrait de femme dans une gamme atténuée, où les accessoires n'empiètent pas sur l'intérêt de la figure.
Avec son A utomne, déjà vu, où une vieille dame, la tête renversée en arrière, recueillie, contemple le deuil d'un paysage nocturne, M. Gou weloosjexpose des pastels assez fins, mais dont l'un, tout au moins, n'est pas irréprochablement construit.
Les dessins de M. Cuvelier, tout au contraire, Orckidéa, Pour les anges, sont d'un style très pur et d'un caractère profond dans leur simplicité. De tous les. artistes du <c Sillon », M. Cuvelier est peut-être celui qui depuis ses débuts, peu lointains, a fiait les progrés les plus marquants.
Autres dessinateurs : M. De Vleeschouwer, avec un portrait précis et d'agréables petits paysages brouillés; M. Henri Meunier, qui rehausse de colorations infiniment délicates des visions de clair de lune, de vapeurs fluides, de lumière soyeuse où se noyent des horizons rêveurs; M. Bartholomé dont les dessins bretons sont fermes et experts, mais qui a dans ses tableaux des colorations dures, par exemple dans sa Grand: Place de Furnes, dont l'atmosphère manque de justesse.
En ses amples paysages gris, M. Verdussen exprime bien l'âme dolente des ciels, des marais et des sables campinois. Dans cette série vient s'interposer un tableau différent, Le Parc, où la végétation mouillée et rouillée d'un automne pluvieux est rendue avec finesse.
Autrement montée de ton est la gamme de M. Blieck, assez analogue à celle de M. Gilsoul et pareillement exposée à se sombrer outre mesure. Les cantons de la Flandre maritime, avec leurs rangées de
grands arbres sveltes, ont fourni à M. Blieck des motifs flu*il interprète très décorativenient.
M. Blieck s'est également attaqué au portrait, et ron ne peut dire qu'il y ait réussi du premier coup, non plus que M. Bernier, ^ui se spécialise d'ordinaire dans le paysage étoffé d animaux, à la manière de Verwée, dont il rappelle le coloris gras, chaud et plein. Plusieurs de ses tableaux sont très réussis, bien que çà et là la préoccupation de faire clair ait quelque peu faussé les valeurs.
Il y a de jolis coins dans la nombreuse série de paysages wallons de M. DelgoufTre et certaines impressions de nuit qui rappellent vaguement les larges évocations monochromes de M. Pointelin. Le grand paysage alpestre aux sommets roses de M. Delaperche fait de l'efFet. Mentionnons encore les banlieues frileuses de M. Denayer, et, dans Tune, un portrait bien buriné, comme le dessin, Ame céleste, qui l'avoisine.
La couleur chante ses plus stridentes fanfares dans les natures mortes massives et rougeoyantes de M. Mathieu, et certes ce n'est pas seulement leur voisinage qui affine ses paysages Harmonie grise et JSffèt de neige, M. Mathieu est un vrai peintre, très savoureux.
M. Coulon, élève de Rops, banalise un peu les sujets préférés de son maître, dont le dessin triomphant ne se retrouve guère dans ces esquisses et ses croquis généralement lâchés. Le Chahut y règne encore plus que Dahut, la magicienne, fille du roi d*Ys, reine de la Terre et de la Mer, à laquelle il consacre une sorte de vitrail double.
La sculpture est représentée aucc Sillon », sans beaucoup d'éclat, par des médaillons de M. Weygers et d'élégantes statuettes de M. Crick; rarchitecture domestique par des croquis de ferronneries et un meuble de hall, dessinés avec un goût rationnel, par M. Hankar.
Au « Sillon ». — Conférence de M. GiU kin. — La première conférence organisée par le Sillon a eu lieu le samedi 13 octobre. Elle avait attiré dans la grande salle de l'exposition un public très nombreux, qui a suivi avec une attention soutenue le développement des idées de notre collaborateur M. Iwan Gîlkin sur la c( critique ».
Dans la confusion babélique qui règne
aujourd'hui et où s'efface tout principe commun, toute pensée directrice, on a vu surgir une école qui nie toute règle esthétique et qui croit naïvement que les lois profondes de l'art ne sont que des édits arbitrairement promulgués par des personnes grincheuses et autoritaires. Inconnue, mal connue ou méconnue, la loi n'en existe pas moins, et l'esprit humain peut en acquérir, en multipliant les expériences, la connaissance de plus en plus exacte.
En dehors de cette connaissance, la critique, qui est l'art de juger les ouvrages de l'esprit et, par conséquent, d'appliquer à un cas porticulier une règle générale, ne saurait exister. M. Gilkin n'a donc eu besoin que d'insister sur la définition même de la critique pour foire ressortir qu'elle comprend nécessairement un élément objectif et intellectuel. C'est une vérité qui avait le droit de passer pour claire avant que le pyrrhonisme eût tout envahi et, non content d'attaquer les abus du raisonnement, eût démoli jusqu'à la raison même, ne laissant debout que la sensibilité et l'instinct.
En dehors de cette doctrine, la critique se réduit, en effet, à la manifestation d'une sympathie ou d'une antipathie, et cela peut avoir, sans doute, une valeur artistique, mais il est intolérable que le cri d'une sensibilité prétende s'imposer à autrui comme le jugement de la raison.
Outre la connaissance réfléchie des lois générales de l'art et des lois particulières de Tart qu'il considère, outre la connaissance historique des faits et des œuvres, le critique doit posséder une émotivité spéciale, une souplesse protéenne, une plasticité intellectuelle que Taine appelait l'imagination sympathique, et qui est comme la contre-partie passive de la puissance créatrice. A ce propos, M. Gilkin s'est trouvé amené à faire en passant le procès de M. Nordau et de son livre Dégénérescence^ où l'insuffisance de ce tact nécessaire éclate manifestement et gâte les vues justes que l'auteur doit à sa science pathologique.
Objective ou subjective, c'est-à-dire bonne ou mauvaise, on doit encore distinguer la critique en critique d'observation, qui ne tend qu'à la constatation de la vérité,
et critique de combat, qui se préoccupe d*un but particulier à atteindre. Parlant des critiques de combat, M. GUkin, après avoir cité Ruskin, a esquissé un portrair» malheureusement écourté, de M. Brunetière. Mais nous ne pouvons suivre cette conférence dans tous ses épisodes, et nous devons nous contenter d*en avoir indiqué sommairement l*allure et la thèse principale. Tous ceux qui savent quel esprit ferme et lucide est M. Gilkin, quelle est l'abondance de son observation et la richesse organisée de sa pensée clairvoyante, quelle est sa faculté d'énonciation nette et juste, comprendront l'intérêt qui s'est attaché à sa conférence. Elle a été saluée d'unanimes applaudissements,
(Extrait du Journal de Bruxelles,)
Uinvasion des Barbares dans la littérature française, tel est le sujet de la conférence faite au Sillon, le 19 octobre, par M. Valére GiUe.
Après avoir indiqué à quels excès de raffinements en était arrivée la littérature dite décadente, le conférencier nous montre, comme réaction et comme conséquence, l'apparition d'œuvres primitives, sauvages et grossières. Etablissant un parallèle entre les productions de la basse latinité et certaines d'aujourd'hui, il retrouve les mêmes signes de la plus complète décrépitude :
Pour ce qui regarde la forme, d^abord une langue incorrecte et brutale, ensuite la destruction, dans la poésie, de la métrique.
Pour le fond, chez les uns, Toubli de Tart en faveur de la propagande, c'est-à-dire de la beauté en faveur de l'utilité; chez d'autres, la perte même des facultés d'écrire et le retour aux légendes naïves et aux chan • sons de Tenfance ; puis, le manque absolu de composition ; et enfin, ce besoin qu'ont les cerveaux incultes de tout allégoriser et de tout symboliser.
Comme exemple il cite MM. Verhaeren, Max Elskamp, Gérardy, Maeterlinck, pour lequel il cite, sans se prononcer, l'avis de
Mirbeau et celui de Max Nordau. Void U péroraison de cette conférence :
« Il s*est trouvé, dans l'histoire de l'humanité, une race qui, grftce aux destins bienveillants, a pu adorer la pure Beauté.
Qu'importe que le laid soit beau, le beau est encore plus beau, a dit Taine. C'est vers le peuple qui a pu appliquer cette maxime que nous devons nous tourner. Cest en l'aimant et en le comprenant que nous retrouverons les traditions oubliées.
Il ne demande pas de copier la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace, ou les Odes pindariques — ce qui ne serait déjà pas si mal — mais de puiser dans l'étude et la contemplation de ces œuvres sacrées le désir de l'idéal.
Au moment où Ton ne cherche à donner à la jeunesse qu'une éducation positive et utilitaire, il est du devoir de ceux qui ont conservé le culte de l'Harmonie d'élever la voix. Peut-être l'appel que la Jeune Belgique lance aujourd'hui restera sans écho. Nul pèlerin pieux n'ira plus, comme on le vit pendant quatre siècles, écouter, sur les marches du Parthénon, les chants divins de l'Apollon Cytharède.L'hor rible triomphe, et les sorcières de Macbeth brassent de plus belle leurs philtres immondes dans la bruyère <le Dunsinane.
Mais nous, amoureux de la beauté, de l'équilibre et de la clfrté, nous irons, avec Renan, dire notre prière au sommet de l'Acropole. Nous évoquerons ces temps bienheureux où les jeunes gens de Platon, vigoureux et beaux, s'entretenaient mélodieusement d'art et de philosophie sous le double portique du Lycée, où les abeilles de leur maître bourdonnaient dans le bois sacré, où les athlètes, dans les palestres, exerçaient leur souplesse et leur force.
Noua apprendrons par eux i aimer la santé et la vie.
Nous reverrons Sopholeà seize ans, choisi pour sa beauté, danser le pœan sur la plage de Salamine, et les bergers de Théocrite, sur les collines embaumées de la Sicile, reprendront pour nous leurs chanta alternés. 39
Un public d'élite assistait à cette tiès intéressante conférence» Il a fait au sympa-
ibique canférencier un accueil chaleureux, qui s*est traduit par des applaudissements prolongés.
A propos de Tincident Eekhoud, M. Albert Giraud a reçu, de la part de ses amis et des amis de notre revue, des témoignages de sympathie trop nombreux pour qu*il puisse y répondre personnellement. Il prie ceux qui lui ont écrit de recevoir ici Texpre^sion de sa profonde gratitude.
La réouverture de la Maison d'Art de la Toison d'or, dans laquelle on achève en ce moment d'importants travaux d'agrandissement» aura lieu vers le milieu de novembre. La première exposition sera exclusivement consacrée aux oeuvres d'Alfred Stevens. L'éminent artiste réunira, pour la première fois en Belgique, un ensemble de ses œuvres anciennes et récentes en un Salon de choix destiné à faire sensation.
La section des arts appliqués s'ouvrira, à la même époque, par une exposition des œuvres de MM. Daum frères, les verriers de Nancy qui ont remporté un si vif succès au dernier Salon de la Libre Esthétique, et des céramiques à reflets métalliques de M. Clément Massier, du Golfe Juan, qui débutera à 'Bruxelles par cette exhibition.
Une exposition de certaines œuvres de Jean Portaels ainsi que de celles des élèves de l'ancien atelier Portaels, organisée en vue d'honorer la mémoire du maître, succédera à ces expositions particulières. Le concours de tous les anciens élèves de Portaels est dès à présent assuré, ce qui promet une exposition 'd'un puissant intérêt.
Un comité vient d'être constitué pour choisir les œuvres et s'occuper de leur placement à la Maison d*Art Ce comité est composé de MM. A. Hennebicq, président, Léon Frédéric, Is. Verheyden, A. Meurice et William Picard. {Communiqué,).
CT
Le correspondant bruxellois de la Revue
britannique s'occupe de nos débats littéraires.
« Dans une correspondance précédente, dit-il, j'ai parlé des luttes littéraires qui se sont engagées, en Belgique, entre les jeunes écrivains; j'y reviens aujourd'hui afin de mieux préciser ce débat auquel la France est intéressée, puisqu'il s'agit de sa langue et de sa poésie.
MM. Giraud et Gilkin n'ont cessé de combattre le vers libre, ou du moins ce qu'on appelle aujourd'hui ainsi, et qui n'est que de la prose, souvent détestable, plus ou moins alignée. Il y a quelques semaines, M. Gilkin a longuement justifié, dans le Journal de Bruxelles^ les raisons fondamentales, les principes absolus qui lui font défendre le vers correct, c'est-à-dire soumis à ces deux lois constitutives : la rime et le nombre. »
Il dit excellemment :
« La versification-, dans chaque langue, repose sur des lois naturelles, parfaitement objectives. Les législateurs du Parnasse n'inventent pas ces lois au hasard ; ils les découvrent, comme les physiciens et les chimistes découvrent les lois de la physique et de la chimie. »
Puis encore, à propos de la rime et du nombre homosyllabique :
ce Cela, c'est la loi inviolable. Ce double principe, c'est la versification française ellemême; y porter atteinte et chercher à fonder la versification française sur autre chose, c'est vouloir substituer à celle-ci une versification étrangère. ï0
Tout cela est exact, et marqué au coin de ce parfoit bon sens dont on a pris l'habitude de rire comme d'une chose très bourgeoise; et sans lequel il est cependant impossible de vivre. Et c'est pourquoi, ainsi que je l'ai dit déjà, dans la lutte entreprise entre les partisans du vers libre et du vers classique, ce n'est pas au Coq rouge, la revue des novateurs, que la victoire restera, mais à la Jeune Belgique, Seulement, en attendant, beaucoup de talent se perd, et l'art littéraire recule de plus en plus vers une sorte de barbarie. Il est évident que les obscurités, les étrangetés de plusieurs poètes comme MM. Verhaeren et Maeterlinck, quelles que soient trop souvent les puérilités du second et les insoutenables écarts du premier, trouvent un appui indulgent dans certains penchants de l'âme belge. L'homme de M. Verhaeren, couché dans un cercueil, au coin d'un bois, et qui tient son œil en sa main droite, ne laisse pas d'émouvoir un bon nombre d'imaginations. Mais contre cela il faut lutter, parce que cela» c'est la déraison, et que la déraison ne peut produire que le néant.
Dans une lettre particulière, M. Gilkin a expliqué de quelle façon il entend rattacher le mouvement littéraire belge à la tradition latine : ce II faut, dit-il, que nous ayons la forme française. Certes, nous ne serons pas tout à fait pareils aux Méridionaux; mais est-ce que les Latins furent tout à fait pareils aux Grecs? Ils prirent de l'héritage hellénique tout ce qu'ils en pouvaient prendre, mais ils gardèrent fatalement les qualités et les défauts caractéristiques de leur race. Cest de la même manière que nous devons recueillir l'héritage classique, à travers les transformations que lui a déjà imposées la France. Et plus la part fatale et inconsciente de notre sentimentalité est grande, plus nous devons veiller à l'exprimer dans une langue vraiment française, afin de ne pas nous exclure nous-mêmes de la littérature de la France, n
Il me parait visible que M. Gilkin se résigne à la sentimentalité de sa race beaucoup plus qu'il n'y consent. Je crois bien que, de tous les poètes belges, il est celui qui s'est le mieux rendu maître de cette sentimentalité. Lui, malgré un fond obsédant de tristesse, plus encore que Latin, il est Grec. Il aime la clarté âplendide, les pampres verts, les raisins c]ui mûrissent au soleil et, selon qu'il l'a écrit :
Les dieux qui dansent dans la brise.
. Il faut donc aue la forme littéraire soit française, et d autant plus scrupuleusement, que la tendance au vague des idées et au mystère est plus grande. Oui, cela est juste. Mais quand on a dit cela, il convient d'ajouter que l'âme et le sentiment doivent rester belges, sous peine, pour la Belgique, de n'être jamais qu'une province littéraire de la France. Or, cela ne peut pas être. La Belgique, qui possède l'une des plus splendides écoles de peinture qui soient, et dont les mœurs, les habitudes, les aspects de paysages et de villes sont spéciaux, a en elle assez de force jeune et originale pour édifier une littérature nationale. Ni De Coster, ni MM. Lemonnier, Eekhoud, Rodenbach, Maeterlinck, ne sont des écrivains français. La langue est un outil ; à celui qui le forge de lui donner une forme aussitôt reconnaissable, et cela se peut sans recourir à des innovations hasardées, à des bouleversements catholiques. L'important est de garder à la race toute son âme; le reste vient par surcroît.
Nos sincères remerciements au correspondant de la Revue britannique. Quant à la question dç « la Belgique, province littéraire de la France », nous avons exprimé notre pensée sur ce point dans le présent mémento, en critiquant' l'article de VArt
moderne qui a pour titre <€ L'Originalité belge ».
Au prochain numéro, le compte rendu de la conférence donnée au Sillon par M. Albert Giraud.
Le Soir a publié un excellent article, signé Corinne, sur Vanarchie littéraire.
Tous nos remerciements à M. du Chastain ainsi qu'à M. Lucien Solvay, de qui la sympathie littéraire nous touche d'autant plus qu'elle a suscité de basses colères et de baveuses rancunes.
Revue des Revues :
Correspondant au 25 octobre. — Sommaire : E. Lecanuet, La jeunesse de Montaient bert; A. Kannengieser, Le père de Fantisémitisme autrichien; Ed. Biré, Balzac au théâtre; G. Piat, Un revenant étemel :
^Idéalisme.
Revue britannique d'octobre. — Dans la correspondance de Belgique une étude sur le dernier livre de Femand Severin.
La Nouvelle Revue, 15 octobre. — Vict.
de Bled, L'Académie française ; Léon Daudet, Le voyage de Shakespeare; Ed. Julia, Essai sur Vart japonais
La Revue blanche, 15 octobre. — Léon Tolstoï, Pré/ace à Drojjine; Paul Adam, Critique des mœurs ; Gustave Kahn, Bruges clair.
La Revue générale, — Un chapitre de Ruskin, traduit par O.-G. Gesirée; Arm.
Thiery, Em, Hello.
La Revue de Paris,\^ octobre.— Gréard, Meissonier d'après ses entretiens; Gast Paris, Sully Prudhomme; Henri Potez, Le jardin de r Angleterre,
La Plume consacre son dernier numéro à l'affiche internationale illustrée. Nous y trouvons, entre autres, les œuvres de nos compatriotes Léon Dardenne, Henri Ottevaere, E. Duyck, A. Crespin, A. Rasseafosse, G. Montald, etc.
Durandal, octobre. — Pol Demade, Coucher de soleil sur la mer; Ed. Bernaert, Le cheval, etc.
A lire : Pages d'art et de science, le Journal des Gens de lettres, la Fédération artistique et VArt moderne pour les lecteurs qui ont le spleen.