‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 170 sur 215 · HT · texte numérisé non relu

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Au printemps de l'année i883 le jury chargé de décerner le prix de littérature « pour le meilleur ouvrage publié pendant la dernière période quin-

quennale », décida qu'il n'y avait pas lieu d'accorder ce prix. C'était une insulte officielle adressée à nos écrivains et tout particulièrement à Camille Lemonnier, qui, en ces cinq années, avait publié : Un coin de Village, les Charniers y Un Mâle, le Mort, Thérèse Monique, plus une Histoire des Beaux-Arts de i83o à 1880 et son étude sur la Belgique dans le Tour du Monde.

La Jeune Belgique avait conscience de l'importance de son rôle et savait qu'elle portait les destinées de notre renaissance littéraire ; elle s'indigna, cria de colère et demanda à tous ceux qui, chez nous, ont le respect et l'amour de l'art, de réparer par une manifestation éclatante l'outrage infligé à celui que nous nous plaisions à appeler « notre maréchal de lettres ». L'appel de la Jeune Belgique fut entendu. Deux cent douze souscripteurs : écrivains, artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, critiques d'art, — tous nos vrais intellectuels, — adhérèrent au banquet de protestation que la Jeune Belgique offrait à Camille Lemonnier. Le 27 mai i883 eut lieu ce « banquet de guerre » comme nous le qualifions alors, « qui dans l'histoire de notre littérature marquera le jour de sa renaissance et de notre triomphe » (i). Ces paroles prophétiques devaient avoir une réalisation immédiate en ceci, du moins, qu'à partir de ce jour nous n'eûmes plus guère à lutter contre les vieilles gardes qui avaient tenté de nous barrer la route. La Jeune Belgique avait mesuré publiquement ses forces ; elle avait interrogé les lettrés, les artistes et la jeunesse : tous lui avaient apporté le suffrage de leur sympathie et de leur confiance. C'était la victoire définitive, qui ne devait plus être suivie que de quelques coups de feu isolés.

Victorieuse de ce côté, la Jeune Belgique allait devoir aussitôt faire face à un nouvel ennemi, mille fois plus vivace et plus redoutable. C'est contre lui qu'elle lutte encore et qu'elle se prépare à livrer de nouvelles batailles. L'amorphisme de la routine académique, pionne et bourgeoise est abattu. Il reste à triompher de l'amorphisme des anarchistes de la littérature.

Depuis le banquet Lemonnier l'histoire des polémiques de la Jeune Belgique n'est qu'une série de combats livrés à VArt moderne de M. Edmond Picard, lequel s'est fait le champion de toutes les hérésies artistiques que nous avions juré d'abattre.

Il importe de rappeler ici quels sont les principes que nous avons professés

(1) Cf. Jeune Belgique, t. Il, 1883, pp. 24g et 299.

dès la première heure, qui ont guidé tous nos efforts jusqu'aujourd'hui, qui ont fait notre force et assuré, en dépit des ingrats qui l'oublient, l'admirable épanouissement de notre renaissance littéraire. Ces principes, nous les avons résumés en deux formules : t art pour fart et le culte de la forme,

La première de ces formules « signifiait que nous voulions être artistes, rien qu'artistes. Elle signifiait encore que dans ses travaux d'art l'artiste doit poursuivre avant tout et au-dessus de tout son idéal artistique. Elle écartait les prétentions funestes des stériles théoriciens qui veulent réduire l'art à n'être que l'humble valet d'une doctrine quelconque Notre formule, dont on peut ne point se préoccuper en d'autres pays, où elle est pratiquée sans conteste, était et est encore en Belgique d'une importance capitale (i) ».

La Belgique est, en effet, dévorée par la politique. Controverses sociales et préoccupations électorales, tel est, à peu près, tout l'horizon intellectuel de la plupart de nos hommes « intelligents ». Si dans notre pays rongé par ce chancre béotien, l'éclosion d'une littérature jeune, ardente et libre, devint tout d'un coup possible, il en faut chercher la raison dans le dégoût profond que toute la génération de 1880 ressentait pour t l'odieuse politique ».

« C'est superbe, écrivait au nom de tous ses amis M. G. Rodenbach, en « conviant le public au banquet Lemonnier! (J, fî., t. II, i883, p. 2o3.) « Toute une jeunesse travaille, veille, lutte et s'affirme. Écœurée despla- « titudes politiques^ elle a trouvé ce dérivatif à son activité et cette ambi- « tionàsavie, »

C'est de cette politique que nous nous affranchissions en proclamant Fart pour fart. Cette formule nous permit de grouper de jeunes écrivains qui, sans elle, se fussent éparpillés dans nos divers partis et eussent promptement vu leur talent étouffé dans leur atmosphère. Aussi, les politiciens de toute couleur ont-ils toujours combattu cette formule, tantôt au nom de la morale, tantôt au nom du progrès social, tantôt au nom d'une métaphysique frelatée et intéressée. Ils savent aussi bien que nous qu'en elle réside notre force et que c'est par elle que nous attisons dans l'élite de la jeunesse le dédain des « affaires » et le culte désintéressé de l'art.

L'art n'est pas un instrument de persuasion au service d'une cause quelconque. On ne met pas le cheval ailé sous le joug ; on ne l'attelle à aucune charrue. Sa destinée n'est point de labourer la terre, mais de bondir dans les cieux étoiles.

(1) Jeune Belgique, t. X, 1891, p. 325.

Lart pour fart n'est pas une formule philosophique : c'est, au contraire, une formule pratique, qui laisse intacte toute conviction religieuse, philosophique, politique et même esthétique. On nous a parfois reproché de ne lui avoir point préféré fart pour le Beau, Mais qu'est-ce que le Beau? Sur ce point les philosophes ne sont pas près de s'entendre. Cette formule ouvre donc la porte aux controverses que nous avions précisément pour but d'éviter. Mais tout artiste sait assez ce que c'est que l'art, son art, l'art qu'il pratique et dans lequel il aspire à la maîtrise. Vart pour l'art signifiera pour lui qu'il doit placer son art au-dessus de tout, lui consacrer sa vie et ses forces, mettre en lui sa foi, son espérance et son amour, lui sacrifier tout, la fortune, les honneurs, la considération et même le succès. Ainsi seulement l'on devient un véritable artiste et l'on obtient sinon la gloire du moins le droit d'y prétendre et de l'espérer.

La deuxième formule était : le culte de la forme. Elle est la conséquence logique de la première. L'art vit, avant tout, de la beauté de la forme. Elle est le sine qua non de la véritable littérature. Ce n'est qu'entre les ouvrages écrits dans une forme suffisante qu'on peut établir une hiérarchie fondée sur la valeur de la pensée Nous n'avons fait, d'ailleurs, que suivre les sains préceptes d'un grand poète : Leconte de Lisle s'insurgeait contre la distinction entre le fond et la forme. L'idée, disait-il, n'est pas derrière la phrase comme un objet derrière une vitre. Elle ne fait qu'un avec la pensée, puisqu'il est impossible de concevoir une idée qui soit pensée sans l'aide des mots. Penser, c'est prononcer une phrase intérieure; et les qualités de la pensée sont les qualités de cette phrase intérieure; et écrire c'est tout simplement reproduire cette phrase. Donc, qui écrit mal pense mal. »

Mais encore, dira-t-on, quand vous proclamiez le culte de la forme, de quelle forme s'agissait-il ?

Je cède la parole au fondateur de la Jeune Belgique. Dès la première année de nos efforts, Max Waller, avec une lucidité étonnante chez ce jeune homme de vingt ans, écrivait ces lignes que je vais transcrire et qui me vengeront avec éclat des accusations de quelques transfuges, car on n'a pas craint de dire que mon « exclusivisme » et mon « despotisme » ont détourné Isi' Jeune Belgique des voies que lui avait tracées Max Waller et dénaturé les traditions de notre œuvre commune Lisez ! Vous verrez si Max Waller admettait l'anarchie dans l'art et s!il eût ouvert sa revue aux sottises qu'on me reproche de combattre I

Mais, au fint, l'art nous offre-t-il de ces principes essentiels et généraux? Nous croyons qu'il faut répondre affirmativement à cette question. Nous ne prétendons pas assurément que le beau soit siiictement attaché à l'observation de quelques règles immuables.

Notre siècle, — et c'est un de ses titres de gloire, — en brisant les moules trop étroits, en détruisant les préjugés, a élargi le domaine de l'art; il a montré que le Beau se plie sans effort à la diversité des races, des climats, des civilisations. Mais n'allons pas trop loin. Ce désordre apparent cache une permanente unité. Creusez un peu plus profondément, et, sous la variété des fispecis, vous trouverez quelques règles fondamentales, nées de la raison humaine, lentement élaborées par les générations et que les siècles nous ont transmises comme un dépôt sacré. Ces règles délicates et sévères, le grand artiste s'y soumet instinctivement, de même qu'instinctivement aussi Vartiste médiocre cherche à les éluder. La mission du critique est de maintenir ces règles intactes et dans leur plein jour. II n'a pas l'inspiration voulue pour donner à l'homme le feu sacré; il se borne à repousser les imprudents qui, sous prétexte d'alimenter la flamme, veulent introduire dans le foyer certaines matières qui ne pourraient que l'obscurcir ou Téteindre (i).

Au banquet Lemonnier apparaît déjà le germe du premier conflit. Au milieu d'un discours vibrant, que nous couvrîmes d'applaudissements enthousiastes, M. Edmond Picard glissa un petit paragraphe auquel, dans le moment, nul ne voulut prendre garde.

A vous, les jeunes, s'écriait-il, de maintenir la liberté et la dignité reconquises. Ce qu'on voit dans vos travaux, c'est l'essor de l'art, et non son avilissement, comme on a osé le dire dans les régions académiques. Vos anciens ici présents devinent l'avenir qui vous est réservé. Ils démêlent de votre jeunesse exubérante tout ce qu'il y a de promesses. Ils ne blâment rien en vous, parce que la chose qui serait blâmable ce serait l'excès de votre a'rdeur et que celle-ci peut toujours être réprimée. D'un cœur passionné on fait tout, même un cœur sage. Laissez-vous aller librement à vos passions artistiques. Nous y applaudissons et nous plaignons ceux qui, en voyant leur libre et féconde expansion, se voilent la face et crient au scandale. Continuez, vous aurez toujours notre appui. Votre mission est de faire servir l'art à détruire les abus d'une société qui semble en décadence, mais où se prépare en réalité l'éclosion d'un monde nouveau. Au-dessous de ces classes bourgeoises, vieillies et corrompues, il en est d'autres éternellement saines et jeunes. C'est de là que doit sortir la renaissance. Dans vos œuvres, ne décrivez plus simplement vos sentiments personnels ou les épisodes charmants, mais restreints, de votre existence. Allez au delà, venez dans nos villes, observez ce qui s'y passe, frappez sur ce qu'elles ont de honteux, éveille:^ les grands sentiments populaires et prépare!^ ainsi la marée qui submergera tout ce qui se passe d'avilissant autour de nous.

C'était la proclamation de Tart « social » ou « révolutionnaire » ; c'était la négation de notre formule fart pour fart. M. Picard est d'ailleurs demeuré obstiné dans sa pensée comme nous demeurons fermes dans la nôtre.

La Jeune Belgique eut le bon goût de ne pas relever les paroles de M. Picard. Mais VArt moderne insista. Nous répondîmes, cette fois, — en

(i) Jeune Belgique, t. !•', 1881-82, p. 123. {Du rôle de la Critiquedans PArt.)

août i883, trois mois après le banquet Lemonnier, — en déclarant : u L'art doit être Tart, et rien de plus. » Le mois suivant, M. Albert Giraud attaquait de front la thèse de « Tart social ». Il montrait que Y Art moderne ne faisait autre chose, au fond, que ressasser avec timidité et gaucherie les célèbres paradoxes dé Proudhon. Celui ci définissait l'art : une représentation idéaliste de la nature et de nous mêmes en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce.

Voilà, dans toute sa franchise, la formule de Y art utile, dont Y art social n'est qu'une application particulière.

Proudhon savait bien que sa définition était démentie par les chefsd'œuvre de l'art; aussi s'écriait-il avec rage : Plidt à Dieu que Luther eût exterminé les Raphaël, les Michel-Ange et leurs émules, tous ces ornement ateur s de palais et d'églises!

Proudhon était logique. Quand on veut l'art utile à une politique, par exemple au socialisme, on souhaite la destruction de l'art qui illumine les gloires monarchiques et religieuses. M. Picard, qui prêche aujourd'hui comme en 1 883 l'art socialiste, n'a pas encore poussé le cri farouche de Proudhon. Il devra le pousser un jour, s'il veut être logique et s'il n'a pas peur de montrer aux artistes ce qui se cache derrière ses tirades révolutionnaires.

M. Giraud terminait son article par ce sage avertissement :

Nous espérons que le jeune mouvement littéraire n'adoptera point les théories de Vart social. Certes, nous ne doutons point de la conscience et du désintéressement de Ceux qui voudraient convertir les Jeunes Belgique à cette doctrine, mais nous considérons la théorie de l'enseignement comme pernicieuse. Si les nouveaux venus l'adoptaient, ils abdiqueraient insensiblement, et par la force lente des choses, — la littérature pour la politique, et la superbe révolte intellectuelle d'aujourd^hui s'anéantirait dans le plus piteux et le plus mérité des avortements.

Après l'art social, ce fut l'art national. Autre guitare! UArt moderne, ayant lu, en 1884, la Légende du Parnasse contemporain, découvrit avec émotion que nous ressemblions aux parnassiens français de 1866. Notre mouvement littéraire ne pouvait manquer de présenter des analogies avec le leur, car celui-ci était né comme le nôtre d'une réaction contre l'amorphisme littéraire produit par l'exagération des préoccupations morales, philantropiques, sociales, politiques, etc., etc. Toutes ces belles choses avaient, après 1848, donné le jour à une littérature déplorable. Nous réagissions en Belgique comme les parnassiens de 1 866 avaient réagi en France,

dans des circonstances semblables, d4ns le même esprit et par les mêmes moyens.

Consterné de ces analogies et désireux de nous arracher la direction du jeune mouvement littéraire, Y Art moderne s'avisa de décréter que Tart serait national, qu'il fallait penser en belge et écrire en belge. Il devenait nécessaire d'observer le milieu national et le décrire dans le langage du cru. Comme le français est le français, cette mirifique ordonnance ne voulait rien dire ou bien elle nous enjoignait de patoiser en marollien. Elle nous intimait l'ordre aussi de fixer nos regards suif notre sol et de ne plus lever les yeux vers les choses éternelles. En admettant que les romanciers pussent subir ce programme étroit, les poètes devaient le repousser avec colère et indignation.

Ils n'y faillirent point. La querelle fut si violente qu'elle se poursuivit jusque sur le pré. Le duel de l'avenue de Lorraine ne put d'ailleurs mettre fin à une guerre de principes. Il consacra plutôt l'existence, en Belgique, de deux partis littéraires irréconciliables, groupés l'un autour de la Jeune Belgique, l'autre autour de Y Art moderne, c'est-à-dire de M. Edmond Picard.

Un nouveau conflit éclata lorsqu'il prit fantaisie à M. Picard et à ses amis de publier une anthologie d'auteurs belges et de la faire subsidier par le gouvernement. Nous ne pouvions point permettre qu'on nous présentât au public de cette manière. La Jeune Belgique n'avait cessé de protester contre l'intrusion de l'État dans le domaine des lettres; sur ce point M. Picard, en i883, nous exhortait à l'intransigeance; s'il lui plaisait de se retourner en 1887, il ne pouvait nous convenir de l'imiter. Et comme Y Art moderne menaçait de nous publier malgré nous, nous déjouâmes ses projets en composant en toute hâte le Parnasse de la Jeune Belgique, Ce recueil fit connaître au pays et à l'étranger la valeur de nos travaux poétiques. Impuissants à rivaliser avec nous, les anthologistes subsidiés se contentèrent de publier un volume de prose et laissèrent les poètes tranquilles.

Le Parnasse de la Jeune Belgique, par toutes les pièces de vers qu'il contenait et par son titre même, attestait notre parenté artistique avec les parnassiens français.

Cependant, en France la jeunesse littéraire ébauchait un a mouvement poétique » qui, dirigé d'abord contre l'école naturaliste, ne devait pas tarder à se retourner contre la technique et l'esthétique des parnassiens.

Deux poètes du recueil publié par Lemerre s'étaient installés aux extrémités opposées de la poétique inaugurée par le romantisme et renouvelée par le parnasse ; ils étaient allés chacun aussi loin qu'on peut aller, et même au delà. Aussi dans le jargon de notre petit cénacle désignionsnous familièrement l'art de ces poètes sous ce nom : l'impasse Verlaine et l'impasse Mallarmé. Nous admirions beaucoup ces deux artistes mais nous considérions leur art comme un point d'arrivée et non comme un point de départ. Ce fut au contraire pour un point de départ qu'il fut pris par quelques jeunes poètes habitant Paris ou la province française. On vit alors se former d'innombrables groupes plus bizarres les uns que les autres. Symbolistes, décadents, déliquescents, magnificistes, occultistes, instrumentistes-évolutifs, que sais-je encore ! Plusieurs, avides de nouveauté et désespérant d'en trouver dans leur inspiration, s'avisèrent de demander l'originalité à un bouleversement de la technique du vers ; après la versification, on s'en prit à la syntaxe et à la grammaire et l'on organisa un vaste gâchis, d'où la poésie française n'a pu encore se dégager. L'opération était d'ailleurs conduite par un syndicat de jeunes étrangers, flamands, américains, allemands, Israélites, slaves, palicares et le reste : on y relève des noms d'outre-frontière tels que M^e Marie Kryzinska, M. Vielé- Griffin, M. Papadiamantopoulos (Moréas), M. Gustave Kahn, M. Verhaeren, M. Maeterlinck, M. Elskamp, et bien d'autres, qui sonnent mal le doux parler de France. L'atavisme inclinait sans doute leur instinct vers des musiques étrangères et des rythmes exotiques. La tradition française n'était point dans leur chair et dans leur sang. Quoi qu'il en lut, le soidisant vers libre qu'ils créèrent et qui n'est qu'une sorte de prose poétique mal typographiée, ne rencontra chez Max Waller, notre directeur, qu'une hostilité nettement déclarée. Le vers libre fut rigoureusement proscrit de la Jeune Belgique. Max Waller répugnait aux fluidités informes. Dans les modulations de M . Vielé-Griffîn il ne voyait que des « strophes enfantiles » et pour lui M. Verhaeren était « un égaré » (i).

En 1889 Max Waller mourut. Il s'éteignit dans son printemps, comme une douce fleur qui se fane. Nous portons encore son deuil dans nos cœurs. M. Maubel prit pour un an la direction de la Jeune Be-gique et maintint très exactement l'orientation que son fondateur lui avait donnée. Il devait évoluer plus tard et quitter notre revue au moment même où nous proclamions avec une énergie nouvelle les principes qui avaient présidé à sa naissance et à ses premières luttes.

(1) Jeune Belgique, t. VI, 1887, p. 181.

A Paris, la révolution poétique gagnait du terrain. En Belgique, plusieurs petites revues, filles ou nièces de lArt moderne, défendaient les mêmes idées. Que devait faire la Jeune Belgique? Les avis étaient partagés. Les uns demandaient qu'on restât fidèle a priori à la technique parnassienne et qu'on ne fît pas même aux nouveautés l'honneur de s'occuper d'elles. D'autres, et j'en étais, ne pouvaient se défendre d'une curiosité fort vive à leur endroit. Fallait-il les repousser sans examen? Et. comment les étudier sans les pratiquer ou tout au moins sans les mettre sous les yeux de nos amis et de nos lecteurs ? L'intransigeance devait d'ailleurs avoir pour conséquence inévitable l'isolement. Ne convenait-il pas, au contraire, de nouer des relations avec les jeunes français, quitte à rompre plus tard si nos convictions l'exigeaient? C'était prendre contact avec nos futurs adversaires. Autrement, nous risquions de manœuvrer dans le vide. Ces raisons l'emportèrent et décidèrent du choix du nouveau directeur : on élut M. Valère Gille, le plus jeune des poètes du Parnasse de la Jeune Belgique. Agé de 23 ans, entreprenant, actif, libre de tout engagement, il était parfaitement à même de jouer le rôle que ses amis attendaient de lui. Il se mit en rapport avec les jeunes novateurs français, déclara que la Jeune Belgique était ouverte à toutes les tentatives nouvelles et publia des vers plus ou moins libres de MM. Vielé-Griffin, H. de Régnier, Hérold, Verhaeren, etc. Nous étions dans le mouvement et nous obtînmes la considération de tous ceux qui consacraient leurs efforts à mettre en marmelade la langue française, la versification, les idées et les sentiments. Ce fut aussi pour notre revue une période de vie et d'expansion. J'aurais pu m'en féliciter, car, en poussant à ces rajeunissements, j'avais un peu mérité le nom de Hans Sachs que la Wallonie m'avait octroyé dans un moment de lyrisme; je devenais, au contraire, inquiet au fur et à mesure que je voyais se multiplier les productions informes des vers-libristes et nos poètes, y compris le jeune directeur de la Jeune Belgique, partageaient mes inquiétudes. Quant à M. Albert Giraud, il ne dérageait point, parfois même il menaçait de s'en aller. Sur ces entrefaites, au milieu de l'année 1891, M. Valère Gille, nommé à des fonctions officielles, abandonna la direction de la Jeune Belgique, et les propriétaires de la revue (i) me chargèrent de le remplacer.

Devenu directeur, je me bornai d'abord à laisser refroidir nos relations avec les vers-libristes et je me mis, par devoir, à lire toutes les revues.

(1) De six qu'ils étaient du vivant de Max Wallcr, les propriétaires n'étaient plus que cinq : MM. G Eekhoud, A. Giraud,- F Nautci, H. Maubel et I. Gilkin.

les revuettes, les livres et les brochures qui nous parvenaient et que jusqu'alors je m'étais contenté de feuilleter à l'occasion. Ces lectures m'effrayèrent. Elles me donnèrent la conviction que le mouvement littéraire belge, créé par nous, courait à sa perte en suivant dans ses erreurs la jeune génération française. La France est assez riche pour se soucier médiocrement d'une génération sacrifiée ; mais chez nous c'était toute notre renaissance littéraire qui menaçait" de sombrer dans les sottises informes dont elle s'était éprise, et Dieu sait quand on pourrait recommencer!... Il importait de pousser un cri d'alarme et de réagir sur l'heure II importait aussi de pouvoir prendre du champ, c'est-à-dire un nombre de numéros suffisants pour livrer bataille. Je ne confiai mes projets qu'à MM. Giraud et Valère Gille, afin de ne pas compromettre ma réélection, mais à peine nommé directeur pour l'année i8g3 je lançai, dans le numéro de janvier, le manifeste qui fut le point de départ de notre campagne.

Il fit un beau tapage, ameuta toutes les petites revues et provoqua parmi nous des scissions, fâcheuses assurément, mais inévitables et qui se préparaient depuis longtemps. Car nous mûrissions et les divergences de nos tendances artistiques ne pouvaient manquer d'éclater bientôt au grand jour. La plupart de nos prosateurs étaient en réalité restés les adeptes de l'école naturaliste; ils pratiquaient l'art national, l'observation directe dos couches les plus basses de la société et de leurs tares, ils y joignaient de vagues théories physiologiques et une hostilité systématique contre g les bourgeois », c'est-à-dire tout ce qui ne porte point la blouse, n'a pas les mains caleuses et ne parle pas le langage des vachers. C'était, à peu de chose près, le programme de M. Zola au beau temps des Rougon Macquart. On le corsa, depuis, d'un peu d'anarchie grammaticale, sentimentale et vaguement explosive. Ce n'est pas un reproche que je formule mais une simple constatation. De leur côté, les poètes de la Jeune Belgique se développaient dans un sens diamétralement opposé. Sous l'influence des Rythmes, ils s'éprenaient davantage, de jour en jour, de l'Ordre et de la Beauté. Au-dessus de tous les petits incidents et de toutes les querelles personnelles, ces raisons profondes devaient, de toute nécessité, nous séparer les uns des autres.

Mes « Déclarations » de 1893 précipitèrent la rupture. Dans ce manifeste je signalais les dangers qui menaçaient notre jeune littérature; le ramollissement de la forme, l'altération ridicule du langage, la niaiserie de la pensée érigées en dogme et le retour offensif de la politique qui à rart

pour fart substituait ces choses néfastes : l'art pour le socialisme, l'art pour Tanarchie ou Tart pour la morale et la religion; je conjurais les jeunes hommes de lettres de se rallier de nouveau autour de nos formules : fart pour l art et le culte de la forme ; je déclarais la Jeune Belgique fermée non pas aux échantillons des sottises nouvelles mais à leur panégyrique et à leur propagande ; sans mâcher les mots, j'annonçais la réaction contre les nouveautés ratées qui désolent encore la littérature française et j'écrivais : « Proclamer cette réaction ce n*est pas reculer dans le passé, c'est marcher vers l'avenir. » Enfin, je proposais à mes jeunes compatriotes de profiter des erreurs de la présente génération parisienne pour nous substituer à elle par la qualité de nos productions poétiques, pour prendre sa place dans la chaîne de la tradition française en « forgeant dans notre patrie l'anneau d'or qui doit relier l'avenir au passé » .

Ces déclarations ne furent pas du goût de tout le monde. M. Eekhoud se retira du groupe des propriétaires de la Jeune Belgique; bientôt MM. Maubel et Nautet l'imitèrent. La scène fut assez plaisante. J'avais, dans le courant de l'été de 1893, convoqué chez moi les propriétaires de la Jeune Belgique, Nous bûmes fraternellement le thé de la guerre. Grâce à la démission de M. Eekhoud, qui me faisait la partie belle, nous n'étions plus que quatre : d'une part, MM. Maubel et Nautet, d'autre part, M. Giraud et moi. Les premiers me dirent avec franchise que s'ils avaient pu soupçonner mes desseins, jamais ils ne m'eussent élu directeur et qu'ils se proposaient de prendre leur revanche. Je répondis non moins franchement que je voulais les entretenir de ma succession, qui devait s'ouvrir à la fin de l'année; que je considérais comme un devoir impérieux envers notre jeune littérature de conserver à la Jeune Belgique l'orientation que je lui avais imprimée, que mon successeur devait donc être, à mon avis, M. Giraud, que je voterais pour lui et que j'avais obtenu de lui qu'il votât pour lui-même : les voix allaient inévitablement se partager par égalité; dans ces conjonctures, pas d'élection possible. Pour ma part, disais-je, je conserverai donc provisoirement la direction jusqu'à ce qu'on m'ait donné un successeur régulier, cela dût-il durer des années. MM.' Maubel et Nautet se retirèrent, un peu surpris, et le lendemain je reçus leur démission. J'eus regret de notre séparation, mais je me consolai, car cette retraite, loin d'affaiblir nos efforts, nous délivrait d'une opposition qui pouvait devenir gênante, et elle allait nous permettre d'attaquer l'ennemi avec plus de vigueur. La chance était pour nous. Sans la démission providentielle de M. Eekhoud, M. Giraud et moi nous étions battus à plate couture, la direction passait en des mains hostiles et la fin de l'année i8g3 eût vu la fin de notre campagne.

Depuis lors, au milieu de péripéties diverses, de raccommodements momentanés et de brouilles nouvelles, la petite guerre suivit son cours. Elle acheva de nous séparer en prosateurs et en poètes. Les poètes restèrent pour la plupart fidèles à la Jeune Belgique. Dans l'autre camp, il n*y a guère que des prosateurs ou de faux poètes, qui, comme M. Verhaeren, tiennent leur lyre à l'envers et n'écrivent en réalité qu*une prose burlesque, rythmée par on ne sait quels bobres madécasses. Tous ceux qui ont le cerveau brouillé et les idées en bouillie courent se faire affilier dans leurs officines. Ils y apprendront leur métier comme ils pourront. En attendant, Y Art moderne les encense et il admire d'avance les vers que ces messieurs feront plus tard. A leur place, je me méfierais : il n'a pas le don de seconde vue. Puis, il change si vite!...

Les dissidents de la Jeune Belgique fondèrent le Coq rouge. On m'a beaucoup reproché la violence avec laquelle je les attaquai. Ne fallait-il donc pas, dès le premier moment, les empêcher de se targuer de liens désormais brisés et leur arracher jusqu'au dernier lambeau le prestige inhérent à ce titre de Jeune Belgique qui n'appartient plus qu'à nous? Je connais peu la rancune. Si je lançai sur l'heure notre revue à l'attaque des transfuges et les forçai de démasquer leur pensée, c'est qu'une telle tactique s'imposait. Je n'éprouvai qu'un moment de colère : mais il ne convient pas d'en reparler.

Ce que deviendront le Coq rouge et les petites revues qui prennent pour mot d*ordre son cocorico, peu nous chaut. Qu'ils vivotent ou qu'ils meurent, l'avenir de nos déserteurs est fixé. En s'écartant de nous, ils se sont éloignés du foyer sacré qui leur communiquait sa flamme et sa vie. Quelques-uns d'entre eux le savent déjà. Quand ils s'interrogent avec franchise, ils sentent que le froid et la brume sont entrés dans leur âme. Pour nous, notre foi n'a point faibli : elle est plus ardente et plus lumineuse que jamais. Dans notre temple, les places abandonnées par les' fuyards ne sont pas restées vides : de nouveaux poètes préludent aux chants que bientôt ils mêleront aux chants de leurs aînés. Ils sont les enfants de Tordre et de l'harmonie. Ils savent que sans l'étude pieuse de la loi et le travail assidu l'inspiration demeure impuissante. Ailleurs on cultive pompeusement le chaos ; la culture est facile mais les fruits seront dignes de l'arbre. On le pourra bientôt voir.

Il est inutile de reparler des dernières luttes de la Jeune Belgique; elles sont encore présentes à la mémoire de tous nos lecteurs. Nous avons salué d'un grand éclat de rire l'idée de Y Art moderne qui voulait nous isoler de

la tradition française et nous faire travailler à la formation d'un charabia provincial!!! Le charme du patois n'a pu nous éblouir. Nous n*avon^ jamais cessé, au point de vue de la littérature, de nous considérer comme des Français. A cause du voisinage du flamand, notre parler est incorrect et nous avons grand'peine à l'épurer; cette épuration est pourtant un travail indispensable, qui réclame toute notre sollicitude. Hors de là point de salut.

C'est en nous plaçant à ce point de vue, en nous considérant comme des écrivains français habitant Bruxelles, Gand ou Liège au lieu de Paris, Lyon ou Marseille, que nous avons regardé les intérêts de l'art français comme les nôtres et combattu les influences que nous croyons funestes pour lui. L'invasion des littératures du Nord, qui entraient dans les lettres françaises non pas en amies bienfaisantes mais en conquérantes dévastatrices, a trouvé chez nous une résistance vigoureuse. Les entreprises dirigées contre les principes essentiels de la versification française ont aussi rencontré en nous des adversaires résolus : le pseudo vers libre, fondé sur l'ignorance de la formation historique de la langue et du vers et sur la méconnaissance de leur constitution organique, était d'avance condamné à la stérilité, en dépit du nombre de jeunes hommes qu'il a séduits. Presque seuls nous avons lutté contre cette folie. Car, il faut le constater à regret, les meilleurs critiques de la France l'ont laissée se développer sans prendre la peine d'étudier la question à fond; les uns ont ébauché quelques phrases ironiques, les autres ont montré une complaisance regrettable pour ces dangereuses erreurs ; bien peu ont eu le courage de détromper les égarés et de défendre la lyre française contre les mains sacrilèges qui tentaient de la briser. Faut-il rappeler les jolis mais imprudents sourires de M. Anatole France, les tristes concessions de M. Mallarmé, les hésitations de M. Brunetière? Heureusement, on leur peut opposer les excellentes Réflexions sur Fart des vers de M . Sully-Prudhomme, et les articles vraiment français de style et de pensée que M. Doumic, le jeune et savant critique de la Revue bleue et de la Revue des Deux-Mondes, a réunis en volume sous ce titre : Les Jeunes. Quant à la Jeune Belgique, elle a attaqué ces erreurs dangereuses avec la plus vive ardeur. Elle a pu, dans son dernier numéro, crier victoire en enregistrant la reculade de M. Vielé-Griffin, le théoricien en chef du vers libre. M. Vielé-Griffin rejette désormais la question de la forme du vers au second rang de son programme, et replace au premier l'esthétique du symbolisme. On renonce à défendre les positions qui ne sont plus défendables. C'est le commencement de la débâcle.

Nous avons eu à combattre enfin l'individualisme illimité, qui a engendré ' l'anarchie littéraire. Cet individualisme est le principe profond de la plupart

des hérésies artistiques contre lesquelles nous avons eu et aurons encore à batailler. Il se retrouve au fond de la théorie du pseudo vers libre, car il substitue à une versification régulière, fondée sur des lois objectives, une a musique intérieure » que chacun module à sa fantaisie. Comme il ne m'est pas possible de deviner quelle est la musique intérieure de chacun de mes voisins, je ne saurais apprécier leur versification, faute d'en connaître le principe générateur. Une même anarchie règne dans les idées et a rompu non seulement toute communauté d'homme à homme dans une même société, mais de pensée à pensée dans une même tête. La cervelle de la plupart de nos écrivains est devenue une belle image du chaos. Dans la plupart de leurs ouvrages il faut renoncer à découvrir la moindre logique. Il est difficile ne pas reconnaître là une maladie mentale. Cependant ceux qui en sont atteints en tirent vanité; ils se glorifient du désordre de leurs idées, accablent de leur dédain les autres hommes et, ne pouvant marquer ceux<i au fer rouge, ils se contentent de les qualifier de « bourgeois » .

Depuis les temps héroï-comiques du romantisme, ce terme « bourgeois », équivalent assez heureux du « philistin » allemand, a servi à désigner l'homme confiné dans les préoccupations étroites, mercantiles ou politiques, qui caractérisent les petits boutiquiers et les concierges aussi bien que les négociants ou les banquiers exclusivement soucieux de la hausse du pétrole ou du krach des mines de la Patagonie. Bourgeois, le gentleman fi-aqué de noir et cravaté de blanc qui, le monocle vissé à l'arcade sourcilière, s'enquiert de la dot de sa danseuse et aligne dans une revue que personne ne lit des études d'économie politique qui consistent en l'éloge périodique d'un ministre; bourgeois, le gros industriel qui, fatigué de son usine, va lorgner à l'Opéra le corps de ballet et se soucie de la musique dramatique comme un brochet d'une montgolfière ; bourgeois, le père de famille qui recommande à sa progéniture de faire son chemin en se méfiant des séductions des artistes plus encore que du sourire des belles dames qui ont des notes à payer chez leur couturière; bourgeois enfin quiconque confond dans une même réprobation les étudiants, les rapins et les grands honmies.

Mais il est d'autres bourgeois et le mot a un tout autre sens lorsqu'il désigne les hommes du tiers État, comme on disait au siècle dernier. En réalité la bourgeoisie constitue à présent le deuxième ordre social. Le clergé et la noblesse n'existant plus comme classes particulières, on peut diviser la société en trois compartiments dont le premier est occupé pair V aristocratie du sang, de l'argent et des fonctions publiques (clergé, armée, diplomatie, haute banque, etc.), le second par la bourgeoisie (négociants, rentiers, industriels, employés), le troisième par \q prolétariat.

Dans cette hiérarchie à trois degrés, la bourgeoisie est véritablement la classe moyenne. En Belgique, cette classe est la plus forte, la plus indépendante et la plus intelligente. Elle forme la base de l'État. C'est sur elle que s'appuient tous les pouvoirs publics, car c'est elle qui constitue l'opinion publique. Quand elle parle on peut dire que la nation a parlé. Sa volonté fait la loi. C'est elle qui peuple le Sénat, la Chambre, les tribunaux, l'armée, les universités et les écoles, les académies et les conservatoires, non seulement d'une foule de médiocres, mais aussi de quelques hommes supérieurs La plupart des savants et des artistes sortent de son sein. Ainsi M. Picard est un bourgeois, M. Verhaeren et M. Eekhoud sont des bourgeois, Richard Wagner fut un grand bourgeois.

Mais certaines personnes intéressées à mêler les choses de l'art avec les choses de la politique, ont joué impudemment sur les mots et ont tenu à peu près ce raisonnement : « Nous autres, anarchistes ou socialistes, nous haïssons le bourgeois; vous, artistes, esthètes et personnes sensibles, vous détestez le bourgeois : unissons-nous donc contre « l'ennemi commun. »

Halte-là ! Il n'y a pas d'ennemi commun, Messeigneurs, et notre bourgeois n'est pas le vôtre ! Quittons ces équivoques et marchons, s'il vous plaît, chacun à nos destinées, vous à la politique, qui commence par les discours incendiaires et finit par les sièges parlementaires de la Chambre et . du Sénat, nous au labeur artistique, où, même sans lauriers et sans tapage, nous savons trouver de suffisants bonheurs.

Cette juste distinction entre le bourgeois du démagogue et le bourgeois de l'artiste, l'un des nôtres, M. Ernest Verlant, l'établit avec précision dans le Journal de Bruxelles au lendemain de la création de la a Section d'Art » de la Maison du Peuple de Bruxelles. La Jeune Belgique fit sien cet article, qui répondait à ses principes. Mais il ne s'en suit point que nou^ ayons conçu la moindre hostilité contre la propagande artistique en quelque milieu qu'on la fasse. Si quelques esprits généreux s'efforcent d'initier les ouvriers intelligents des grandes villes aux sensations d'art raffinées, s'ils y réussissent, et si, ce faisant, ils ne craignent point de débiliter les énergies des travailleurs en développant outre mesure leur sensibilité par des excitstfions disproportionnées avec leur vie, ce n'est pas à nous à les blâmer (i).

(i) Les faits n'ont pas exactement répondu aux intentions et aux promesses des fondateurs de la dite « Section d'Art » : Ainsi, un beau soir, quelques écrivains venus là pour assister à une conférence littéraire, virent tout à coup le public se transformer en foule agitée par la passion politique et durent subir quelques Marseillaises non prévues par le programme.

On dit qu'on a pu amener rapidement plusieurs ouvriers à goûter la musique des maîtres et la poésie d^Homère et de Shakespeare; on a dit la même chose, parfois, aux environs de 1848. Après tout, c'est bien possible et la tentative est, à coup sûr, intéressante. Je crois cependant qu'on fait fausse route et que l'éducation artistique du peuple, assurément possible et souhaitable, en Belgique mille fois plus encore que dans les nations voisines, doit être demandée aux arts décoratifs, qui, par leur nature même, s'adressent aux masses et peuvent souvent être pratiqués par les ouvriers. Mais cela demanderait de longs développements, et il est temps de conclure.

A l'heure présente les yeux clairvoyants voient poindre l'aurore d'une réaction contre les excès de l'exotisme, de l'individualisme, de la déliquescence générale de la pensée et des formes. L'âme française sommeille comme la Belle-au-Bois-dormant, et son palais, au milieu de la forêt touffue, est envahi par les ronces, les lianes, les herbes de toute espèce ainsi que par des myriades d'insectes et d'oiseaux qui y ont fait leurs nids. Certes, quelques-unes de ces ronces portent de belles roses, quelques-uns de ces oiseaux chantent de jolies chansons. Mais chanteurs ailés et plantes fleuries seraient mieux à leur place dans le parc que dans ces appartements, qu'après tout ils souillent et dégradent. La princesse va-t-elle enfin s'éveiller? Ses gens, qui gisent de<i, de-là, couverts de mousses vertes et de bêtes à bon Dieu, vont-ils renaître à la vie, nettoyer leurs habits brodés et leurs épéesi Va-t-on rendre à la forêt ce qui appartient à la forêt et aux hommes ce qui appartient aux hommes? La royale enfant a entrouvert les yeux; ses lèvres ont frémi ; sur les blanches dentelles son bras charmant a bougé. Fasse le ciel qu'elle se redresse sans tarder sur sa couche et que sa voix argentine tire tous les dormeurs de leur trop long sommeil !

IWAN GlLKIN

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