SOPHIA
Quelles épines vous poignardent, dites-le moi, seigneur... Déjà vos yeux qui sont deux mers, deux mers illuminées par des navires en flammes, vos yeux, vos pauvres yeux sont las d'avoir pleuré...
(1) F. França Amado, éditeur ; Coimbra, 1895. — <cSous une forme le plus souvent dramatisée en vers chatoyants et splendides, Sagramor est l'histoire d'une Ame, développée au moyen de sept grands épisodes ou symboles, de nature lyrique, où nous sommes introduits par un Prologue en prose. Chacun de ces symboles, subdivisé lui-même, représente le cycle complet des phases de Tune des illusions qui successivement trompent cette Ame à la recherche du Bonheur : jouissances de TAmour, puissance de la Richesse, efficacité du Voyage pour tuer TEnnui renaissant, mirage d'impérissable Gloire dominatrice, et Tespoir en la Science, et Tespoir en la Foi, et l'espoir en la compassion de la Nature, elle-même trop malheureuse pour consoler personne, et l'espoir en la Mort qui ne voudra pas de lui, Sagramor a tout éprouvé, tout l'a déçu, et maintenant le voici qui pleure, décourage, cependant que devant ses yeux passent, criant leur satiété, leur inassouvis-
Sagramor
Je pleure, vieille Sophia, l'ambition de la Gloire.. Mon cœur devenu veuf meurt de famine, de froid... Ah! combien j'en aurai vu fuir, des ambitions! celle du Voyage, celle de T Amour, celle de l'Or.... et enfin la Gloire !
Sophia
Ecoutez-moi ! Pour vous distraire, je vais raconter une ancienne histoire
En un jardin, où les marbres païens, tremblaient, blancs, dans les lacs, et où les amants, les mains enlacées, passaient joyeux, échangeant des caresses, une herbe aux lamentables feuilles, tristes comme une ombre de fossoyeur, était née parmi les jasmins, les tulipes et les roses, les oeillets d'une plate-bande.
Herbe plus triste que les soirs d'un lieu d'exil, parmi la multitude éclatante de ces fleurs, elle rappelait, la pauvre! un glas d'enterrement, par un dimanche de procession...
Et les amants, semant comme des sequins leurs rires, s'en venaient, en
sable feitn d'ils ne savent quoi, les fantômes de Sardanapale, de Beikiss et de Salomon, Cléopâtre, Caligula et Giles de Rais. Frère Gil de Santarem, Louis II et Baudelaire... Sagramor aussi crie sa peine, et je ne sais si jamais poète a rencontré, pour la crier, des accents d*une plus douloureuse et pénétrante sincérité, scandés de plus sublimes sanglots 1 C'est en vain qu'il se réfugie instinctivement, une suprême fois, dans le souvenir pur et sacré de Celle qu'il aima la première; c'est en vain qu'à la suite de cette évocation le sollicitent, une suprême fois, les mômes illusions que jadis, en lesquelles le vouloir-devivre, essence universelle des êtres et des choses, avait induit son ignorance : à chacune des sept Voix câlines et fallacieuses, Sagramor ne répond que par de brèves paroles, expressions simples et profondes de ses refus, de son indifférence, ou de son désespoir. Aimer? n'a t-il donc pas aimé? « Les baisers : vertige et folie! D'amers poisons! Sur la bouche, des roses qui s'effeuillent; mais, au cœur, des blessures qui s'ouvrent... » — La Richesse? « De l'or?... pour quoi faire? Le Bonheur, nul n'en vend nulle part... » — Voyager? « La terre est petite .. » — Quant à la Gloire : « On dit que le monde doit finir... » — Et déjà sonne la cinquième Voiz: « Tu seras un Sage ! » (hélas, plût au destin qu'il n'eût jamais rien su !.. ); puis la sixième, celle de la Mort, puis la septième, celle de la Vie : (c Moi, c'est moi qui suis la Mort conquérante, la mère du mystère, la mère du secret... — Oh! ne me prends pas! Oh! va-t'en, va-t'en! Toi, j'ai peur de toi! — Moi, c'est moi la Vie! Mourir t'épouvante ?... lu vivras mille ans! — C'est assez souffert!... »; puis des voix encore, d'autres voix, d'innombrables voix anonymes : « Demande! tous les plaisirs! les plus doux! les plus rares!... Est-ce roi que tu veux être?... étoile?... Allons, réponds-nous! dis-le, ce que tu veux? — Je ne sais... je ne sais pas .. »
LoUIS-PlLATE DE BrINN* GaUBAST
(Revue blanche, 15 août 1895.)
passant le long de la plate-bande, y cueillir des tulipes, des roses et des jasmins, des œillets qui étaient des bouches, des bouches de femmes. Mais rherbe disgraciée du sort, triste même lorsque le soleil la vêtait d*or, Therbe déshéritée, personne qui la cueillit.
Il passa tant d'amants, pourtant, que la plate-bande resta sans fleurs... Une joie si grande, auparavant! et, maintenant, de si grandes douleurs... Et les amoureux, jamais plus, ne passèrent par là, roucouleurs... Et Therbe alors chanta, voici comme elle chanta :
« Quel joli clair de lune se.lève! que personne ne me plaigne ..
« J'ai été méprisée, bien méprisée, mais, ah! quel doux poids me fut ce « mépris ! Mes sœurs, les malheureuses ! étaient plus belles que moi .. Mais « aussi les a-t-on coupées; de moi, nul ne s'est occupé...
« Elles, que les amoureux donnaient à leurs amantes, les amantes les « ont mises dans leurs cheveux si blonds. . Et les pauvres fleurs de chanter, « riantes, en leurs châteaux dorés... Mais (quelle triste mort pour de si « fraîches vies!) mais le lendemain, hélas! dans la boue des venelles, elles « se sont réveillées, méprisées et flétries...
« Tuées par leur beauté, par la beauté maudite, qui finit par mourir aux « mains qu'elle a séduites... Ah! combien il est doux d'avoir le visage laid, (( lorsque l'âme est jolie...
« Méprisée, dédaignée de tous, c'est au mépris de tous que j'ai dû mon « salut; au lieu de m'en aller rouler parmi les fanges, j'ai appris à goûter V les biens de la solitude... Au lieu de m'en aller rampante, foulée aux « pieds, flétrie et souillée, dans la boue, je vis ici sereine, en paix, contem- « plant les nuages, les astres, et la douceur du clair de lune, et l'éclat du « soleil au couchant, tout en flammes ! Et, pour comble au bonheur fidèle « que mon âme retient attaché, je conserve en moi-même, ainsi qu'en un « tombeau, le secret de ma propre beauté qu'on ignore... »
Quand le soleil, l'été fini, s'en devint plus pâle et plus blond, l'herbe qu'on dédaignait mourut... et l'on put voir que ses racines, — étaient des racines d'or...
EUGENïo DE Castro
{Traduction par Louis- Pilate de Brinn' Gaubast et Philéas Lebesgue.)
VERS