‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 201 sur 215 · MANDARINES · texte numérisé non relu

MANDARINES

Je hume le parfum musqué des mandarines.

Dans la chambre où mon feu me fait aimer l'hiver. Il mêle au ciel frileux de nos saisons chagrines L'exotisme imprévu d'un été chaud et vert.

Il m'évoque le jeu lascif d'un corps hautain, Dont les yeux démentaient la promesse des lèvres Et dont Fart unissait aux fraîcheurs du matin L'énervante chaleur des nuits lourdes de fièvre.

Ta bouche, œillet de pourpre écrasé dans du vin, Savait faire^ en mon cœur, monter l'acre levain Des sauvages désirs et des fièvres brûlantes,

Tandis que ton regard, faux, humide et moqueur. Enfonçait dans ma chair des dagues nonchalantes Et torturait mes nerfs en me glaçant le cœur.

Francis de Croisset

LES PETITES CHAPELLES et leurs grands prêtres.

epuis quelque temps, un certain nombre de jeunes artistes cédant à un penchant éminemment belge, déjà observé par Baudelaire, ne se sentent plus assez forts pour penser seuls cr pour lutter individuellement; ils éprouvent le besoin de se grouper en fédérations, de former des ligues, espèces de corps spéciaux destinés aux gardes civiques volontaires de Tart et auxquels ils ne manque que la cocarde et le trombone pour pouvoir faire figure aux enterrements et aux kermesses.

Oui, beaucoup de nos rapins en sont là. A les voir, avec leurs longs cheveux et leurs costumes d'un négligé si plein de recherche, on se les figure dignes descendants des romantiques, amoureux d'indépendance, ennemis jurés de tout mot d'ordre, de toute discipline et de toute hiérarchie, chatouilleux du collier.

Eh bien non, ces bohèmes si pittoresques sont affiliés à une « chocheté », ont élu un bureau, un président et désormais ils vivent en bandes ; s'ils parlent, c'est par l'organe d'un délégué, s'ils agissent, c'est en exécution d'un vote préalable, comme dans les sociétés de vogelpick.

Ces « chochetés » se remuent beaucoup et font encore plus parler d'elles. Elles organisent des concours, elles distribuent aux vainqueurs des couverts d'argent et promènent les lauréats dans des chars, avec accompagnement de lanternes vénitiennes et de cantates. Des communiqués envoyés à tous les journaux relatent les réunions de leurs comités, leurs délibérations,

leurs résolutions, leurs acclamations, leurs réclamations, les faits et gestes de leur président, de leur vice-président, de leur secrétaire et de leur trésorier. Elles défendent toutes les causes, celle de l'Art Social et celle de l'Art pour l'Art, l'individualisme à outrance et le collectivisme sans restrictions. Elles émettent des vœux et formulent des protestations.

Voulez-vous demander l'appui du gouvernement? passez par leur intermédiaire. S'agit-il au contraire de combattre la bureaucratie, elles partent en guerre au cri de : Plus de beaux-arts officiel (sic).

Toutes les réformes sont de leur compétence ; tous les abus, même avant qu'ils soient constatés, soulèvent leur indignation toujours éveillée. En un mot, elles se sont donné pour programme de résumer, diriger, monopoliser toutes les manifestations de l'art.

Les meneurs de ce mouvement sont bien conformes au type du meneur si bien dépeint par Gustave Lebon dans son beau livre intitulé Psychologie des foules. D'une cérébralité moyenne, d'une culture artistique très médiocre, ils résument en eux les petites qualités et les petits défauts de la foule dont ils se sont faits les chefs. Ajoutez à cela le génie de l'intrigue, la souplesse, l'ambition à la fois démesurée et vulgaire, l'ignorance présomptueuse et un aplomb imperturbable, et vous aurez la physionomie d'un de ces chefs de file, dignes élèves de Barnum et de Jean-Marie Farina.

On se demandera peut-être comment des fonctions aussi absorbantes peuvent s'allier avec la pratique de l'art auquel nous devons penser que ces personnages presque officiels ont voué un culte exclusif? Quand on fait partie de tant de jurys et de comités, que l'on préside tant de réunions, que l'on rédige tant d'adresses et de programmes, que l'on assiste à tant de banquets et d'ouvertures, on doit trouver peu de loisirs pour peindre ou pour sculpter...

Mais ce sont là des questions indiscrètes. Chacun comprend Fart à sa façon. Les ouvriers qui se donnent pour mission de défendre leurs frères, en les faisant chômer, en provoquant des grèves, en organisant la résistance aux patrons, continuent à se considérer conmie des travailleurs, bien que tout le monde sache bien qu'ils ne travaillent plus. Pourquoi ne pourrait-on pas être artiste de la même manière? Après tout, l'art de se mettre à la tête de ses semblables est un art comme un autre et en s'y adonnant tout entiers, nos Présidents et Délégués ont peut-être enfin trouvé leur vraie vocation.

Quoi qu'il en soit, ces « chochetés » se donnent énormément de mal pour justifier leur raison d'être. Celle-ci, une coopérative, s'adresse aux gens de lettres et s'engage à leur fournir, en échange d'une modeste pièce de cent

sous, la pâture intellectuelle. L'inévitable comité, qui s'est formé tout seul, fixe le menu et chaque associé reçoit à jour dit sa pitance qu'il est invité à avaler endéans un délai déterminé. Cette autre a pour objectif Fart appliqué, qu'elle pense avoir inventé et dont elle rebat les oreilles à tout propos, fût-ce à propos de boutons de sonnettes, de cure-dents, de canules de seringues ou d'un nouveau modèle de cercueil.

En voici une troisième, qui tient boutique ailleurs que sur un coin. Sur son enseigne se lit cette devise : Nul naura de talent que nous et nos amis. Les produits qu'elle écoule et dont elle a seule le dépôt pour la Belgique, sont tous admirables, inimitables. Et en avant la musique!

Tout ce bruit et toute cette réclame, ces concours annoncés à son de trompe et à coups de grosse caisse, n'ont donné que des résultats assez minces ; il n'en est sorti aucune oeuvre d'art d'une réelle valeur.

Comment pourrait-il en être autrement ? L'art vit de spontanéité et ne se laisse pas mettre en régie. Et le véritable artiste résiste à qui veut l'embrigader ; s'il sort de son atelier, ce ne sera pas pour emboiter le pas derrière un cartel ou une bannière de confrérie ; s'il ambitionne une récompense, il la rêve plus haute qu'un diplôme de mérite délivré par quelques médiocrités prétentieuses constituées en jury.

Aussi les « chochetés » auront-elles beau redoubler de publicité, s'agiter sur leurs tréteaux, allécher les collaborateurs et les adhérents par l'appât de récompenses même pécuniaires, l'attention se détourne d'elles. Déjà même commencent à se manifester de-ci de-là des signes d'impatience. Des journaux d'art et des revues ont murmuré contre les essais de dictature boulangiste.

Ce bloc enfariné, bientôt on soufflera dessus, tout le fait prévoir. Il n'en restera rien et il faut espérer qu'on ne mettra rien à sa place. Les naïfs que l'éloquence des boniments et la splendeur des triomphes semi-officiels ont pu un instant hypnotiser, ouvriront les yeux et rentreront dans leur atelier, seul endroit qui convienne pour faire de bonne peinture et de bonne sculpture; quant aux malins, à ceux qui comptaient sur la camaraderie, les jurys, les comités, les distributions de diplômes, les manifestes, etc., pour se créer une place à part et prépondérante, il n'y a pas à s'inquiéter autrement des petites souffrances que pourra leur infliger leur ambition déçue.

DiCK

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