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Rome. L'Académie de Bruxelles, dont il fut rélève, et les autorités communales ont imaginé de iiaire au lauréat une entrée triomphale : cortège, chars, lampions, fanfares, discours, etc. UArt moderne s'est fâché tout rouge de rette inofifensive parade.
M. Delville a adressé à VArt moderne une lettre mordante dont nous extrayons le passage suivant :
Vous le voyez, loin d'appeler ce joyeux et naïf cortège un ce carnaval » vous eussiez fait mieux de le qualifier ; Le calvaire du Prix de Rome. En effet, et tous les gens un peu «lucides que le parti pris n'a pns fait loucher seront cle cet avis , que j'étais là bien plus en résigné qu'en triomphateur enivré de carillons, de fleurs et de fanfares. Ceux-là auront de suite compris que si je n'ai pas lancé à la face enthousiasmée de mes acclamateurs populaires ou officiels l'invisible rictus de masouffr ance intime, c'est que j'avais jugé qu'il valait mieux savoir souffrir tout cela^ le sourire aux lèvres, que de prendre, comme vous l'auriez souhaité, une ridicule attitude de matamore outrecuidant et d'opposer à cette explosion de touchante sympathie un orgueil aussi méchant qu'imbécile. J'ai préféré redevenir un moment le très humble élevé de l'Académie accédant, après de multiples refus, aux désirs enthousiastes de mes nouveaux et anciens condisciples Et c'est cela seul, Monsieur L. H., qui m'a ému, parce que, malgré tout, j'avais senti que dans leur acte de pure et admirative exaltation c'est le a hautain » et a Tin transigeant » qu'ils fêtaient et non le lauréat du concours de Rome. En me laissant faire, j'étais conscient, absolument, mon bon petit Monsieur, et si vous avez cru voir sur mon dos une affiche de l'hôtel de ville, c'est que vous avez regardé mon postérieur du haut de la tribune rouge de la rue de Bavière.
J'ai accompli un acte de volonté dont la secrète raison vous échappe. Mais vous saviez, comme beaucoup d'autres le savaient, qu'il faudrait être un enfant ou un gaga pour se laisser éblouir par quelques lampions et se laisser griser par quelques coups de battoirs et que mon devoir était de continuer cette martyrisante épreuve du concours de Rome jusqu'au boutl Au lieu de faire un silence intelligent et compréhensif sur cette popularité d'un soir, vous avez jugé nécessaire d'ajouter à cette « comédie » le cabotinage chicanier de votre réquisitoire malveillant. A vrai dire, vous avez été plus ébloui que moi de ces fleurs et de ces lumières, sinon vous n'y auriez jamais donné assez d'importance au point d'étaler dans ce journal la preuve de votre manque de tact et de votre conduite intem-
pestive. Mais, avant de finir, je veux relever votre méchante insinuation, but caché de votre diatribe : celle d'essayer de me donner la posture à double face d'un Janus.
J'aurais chanté sur tous les tons des cocoricos de coq rouge : dans « mes livres {sic), dans mes articles, dans mes conversations, dans mes œuvres (52c) » j'ai proclamé qu'à l'Académie « on étouffe, on déforme, on empoisonne» !!! Eh bien, ma petitea déesse irritée », vous mentez, ni plus ni moins!
Jamais et nulle part je n'ai dit ni écrit de pareilles sottises, car j'ai toujours affirmé que celui qui sort de l'Académie émasculé, c'est qu'il n'était pas un mâle. L'Académie, je l'ai répété souvent, aide au développement préliminaire des véritables vocations et j'ajoute ici : beaucoup de nos petites gloires à deux sous qui, sous prétexte d'esthétique libre, dissimulent mal leur impuis* sance et vomissent sur les Olympes, feraient bien de retourner de temps à autre rue du Midi. L'Académie, souvenez-vous-en. Monsieur L. H., est instituée avant tout pour les jeunes artistes pauvres. Vous connaissez aussi bien et mieux que moi des artistes à rentes et à pignon sur rue qui se rappellent avec gratitude l'hospitalité de l'Académie à leur indigence passée. L'Académie faciliie l'étude et le travail des commençants et, malgré ses inconvénients accidentels, je la défends contre des attaques puériles et irréfléchies. Maintenant il ne vous reste plus qu'à me qualifier de« vieille perruque » ou de « vieux- jeune » en attendant ma nomination de membre de l'Académie de Belgique, de France ou de Navarre et en attendant que je sois devenu Ministre des Beaux- Arts en Belgique , choses auxquelles j'aspire, je ne le cache pas, avec autant d'illusions que certains champions d'esthétique libre !
Je crois inutile de vous dire combien ie désire la publication de ma présente justification dans le prochain numéro de VArt moderne.
Jean Delvili-e
Cette lettre, qui respire la colère d'un véritable artiste irrité contre l'arrogance avocassière de quelques intrus du monde artistique et littéraire, VArt moderne l'a reproduite, en la faisant précéder de la petite préface venimeuse que voici, toute débordante des sentiments d'un véritable Mécène :
Nous recevons du triomphateur du Prix de Rome la lettre qu'on va lire, d'une petite écriture agitée qui donnerait beaucoup à penser à un graphologue.
Décidément le cas de M.Jean Delville est plus grave qu'on le pouvait supposer. Ce
qu'il répond, et la façon dont il répond, aux obseevations que sa malheureuse faiblesse a fait surgir en des milliers d'âmes et qu'un de nos collaborateurs, Léon Hennebicq, a formulées si vaillamment, ouvre un horizon peu rassurant sur la psychologie de « l'homme au chapeau Rembrandt »
Nous eussions pu, d'après une règle qu'ont établie les devoirs de la courtoisie et qu'a consacrée la jurisprudence, refuser rinsertion de cette cahotante et souvent inconvenante épître qui semble se ressentir de la griserie du soir fameux où le jeune vainqueur fut promené aux flambeaux, cymbales retentissant, comme un bœuf gras de la peinture. Mieux vaut l'afficher au musée des Documents à conserver, parmi nos Curiosa,
Le Prix de Rome porte rarement bonheur à qui le décroche, on le savait de reste. En voici un nouvel exemple. D'ordinaire ce fut l'avenir qui se chargea de démontrer cette fâcheuse guigne. Il y a progrès : c'est maintenant le présent.
Mais Tun n'empêche pas l'autre. Nous surveillerons le bonhomme et l'attendrons j.î".®"^''^* futures pour diagnostiquer définitivement ce qu'il a dans la peau. Souhaitons qu'il ne fasse point banqueroute à 1 Art comme la plupart de ses prédécesseur»
qui eurent, du moins, le mérite de ne pas gonfler d'orgueil au point d'en péter comme la crenouille du Fabuliste.
Voici la pièce! Et dire, que son auteur, dans un discours (qu'on s'est accordé à trouver un peu longuet et margarineux) a fait la leçon à M. Gevaert en proclamant, contre la Musique, « qu'il n'y a que la ligne I » que le tout est a d'avoir de la ligne ! » Et ben, merci I T'as de la ligne, mon gentilhomme, comme les z'homards y-z-ont des poils aux pattes.
La Musique a l'Académie. ~ Le dimanche 3 novembre, M. Gevaert, l'éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles, président de l'Académie de Belgique pour l'année courante, a prononcé un discours sur la musique au xix« siècle. Rarement notre académie nationale a entendu d'aussi intéressantes paroles. Esprit d'une vaste compréhension et d'une érudition considérable, aussi accessible à toutes les nouveautés que prudent et judicieux dans le choix de ses opinions, M. Gevaert sait obtenir le respect et l'admiration aussi bien de ceux qui représentent dans les choses de l'art la
nuance la plus conservatrice que des novateurs les plus hardis.
Nous empruntons à V Indépendance belge le résumé de ce beau discours :
(c La musique, l'art du xix^ siècle. » Cette déflnition superlative n'a-t-elle rien de paradoxal? N'est-elle pas trop flatteuse pour les musiciens? En se l'appropriant, 1 orateur paraît appréhender le reproche d'infatuation professionnelle. Mais non, le fait est là qui frappe tous les yeux : de tous les arts, la musique est celui qui occupe la plus large place dans la vie contemporaine. Elément obligé de distraction et de fête pour les masses, jouissance artistique pour une, élite de plus en plus nombreuse, la musique est passionnément aimée de nos populations urbaines ; au théâtre, au concert, dans la rue, partout elle attire la foule-, à la scène, le drame musical prend une place prépondérante, menaçant de reléguer dans l'ombre la tragédie et le drame parlé. Elle n'est pas seulement une jouissance passive :
des amateurs rivalisent.de talent avec les professionnels ; le chant fait partie de l'édu* cation, et tandis que des sociétés de chœur, d'harmonie ou de fanfares s'exercent et se distinguent dans les moindres villages, la bourgeoisie aristocratique des villes donne un développement inoui à l'étude du piano, l'organe universel de a l'art du xix« siècle », Les connaissances de la technique musicale sont entrées dans le domaine commun. Il est rare aujourd'hui de rencontrer des na»
tures étrangères à toute culture musicale.
Ce mouvement d'expansion parti de l'Aile* magne a çagné non seulement l'Europe entière, mais les pays d'outre-mer et mime en partie les vieux peuples de l'extrême Orient, bien au'ils aient une musique toute différente de la nôtre ; la notation moderne s'est introduite au Japon et dans l'Inde; plus heureuse aue l'alphabet, l'écriture musicale de Gui d Arezzo s'est généralisée.
Ce phénomène n'est pas absolument nouveau dans l'histoire de la civilisation. C'est que la musique n'est pas seulement un art, mais une faculté primordiale, un besoin inné de l'être humain. Pour s'adresser à ses semblables, l'homme se sert du langage articulé; pour se parler à lui-même, il emploie le langage modulé. A toutes les époques, sous toutes les latitudes, la mélodie exprime la joie de vivre, la terreur de Tinconnu, l'angoisse de l'inconnaissable. Les Hébreux et les Arabes ont pus se passer d'arts plastiques, mais il n'est pas de peuplade qui ne possède une musique rudtmentaire, caractérisée au moins par quelques rythmes de danse.
La musique est le seul art qui, depuis la fin de la période gréco-romaine, n'ait subi
aucun arrêt total... Ici un développement sur le rôle de la musique à l'époque de l'hellénisme classique> dans la Rome païenne et au moven âge.
Puis, l'orateur note ce phénomène, sans analogue dans le passé,qui caractérise Torientation musicale de notre temps : les prédilections vont aux formes qui exigent une initiation technique. On ne se contente plus, comme autrefois, d'un solo de chant ou d'instrument ; les auditeurs de concert se plaisent aux complexités de la polyphonie, aux curiosités des timbres, aux hardiesses de rharmonie chromatique. Et le directeur du Conservatoire de Bruxelles fait une allusion au Kheingold qui, sans entr'acte, et pendant deux heures et demie, attira, retint et à plusieurs reprises ramena un nombreux public. Il constate que le sentiment des multitudes s*est ouvert plus largement aux classiques du contrepoint : des maîtres inconnus d*hier figurent avec succès aux programmes des concerts ; toutes les manifestations géniales de l'art sont accueillies avec une sympathie enthousiaste.
Cette évolution du goût semble si incompréhensible qu'on en nie la valeur. On n'y voit que simulation, affectation, chic et snobisme, pour employer deux mots évités dans ce discours académique.
Explication superficielle et inadmissible.
La vraie explication doit être cherchée dans la psychologie des foules, éclairée d'une vive et peut-être inquiétante lumière par les récents et remarquables travaux de plusieurs philosophes et sociologues. Ces travaux nous apprennent qu'une agglomération d'individus est un être collecuf, dominé par l'Inconscient, où un même sentiment se communique à tous par une sorte de contagion, où l'individu cultivé devient lui-même un instinctif; et qu'une telle agglomération est impulsive, mobile, prompte à la suggestion et à l'exaltation.
Si cette théorie est vraie, et elle paraît l'être, le problème est résolu. Si la musique est l'art des foules, c'est qu'elle lui rapporte la révélation esthétique de ce qui se dérobe au raisonnement. C'est ainsi qu'on voit parfois se révéler à une foule une œuvre demeurée incomprise du musicien compétent mais isolé. Il y a là une justification nouvelle du vieil adage : Vox populi, vox Dei.
Mais l'évanouissement du phénomène collectif est aussi rapide que sa création. A peine le contact a-t-il cessé que la mentalité ordinaire reprend ses droits.
S'il reconnaît aux foules une puissance d'intuition esthétique supérieures celle du mandarinisme individuel, l'orateur constate cependant que c'est l'action latente d'une minorité d'élite qui a fait monter le niveau des sensations collectives. Mais ce mouvement vers les sensations les plus hautes
s'est accompli avec une promptitude étonnante. Comparer les répertoires des auditions tant publiques que privées .- hier, quelques romances, ou des solos de virtuosité instrumentale aujourd'hui, les classiques et les archaïques aussi goûtés que les maîtres les plus récents. Il y a là une contradiction apparente qui inspire des doutes sur l'équilibre moral du public musical.
Toujours est-il que cette double tendance existe. La réhabilitation des anciens maîtres a coïncidé avec la popularité croissante de l'art wagnérien ; elle a frappé les adversaires les plus intransigeants du maître de Bayreuth.
La peinture et la littérature fournissent au président de l'Académie de nouvelles preuves de l'ascendant croissant de la musique à notre époque. La nomenclature technique des peintres modernes n'est-elle pas pleine de termes musicaux I II est vrai qu'en revanche le vocabulaire de la critique musicale abonde en expressions empruntées au lexique de la peinture ; le ce ton » est com mun aux deux arts ; on dit la « ligne » mélodique, r<( harmonie » d'un tableau ; et la « couleur » est pour le musicien synon^rme d'instrumentation. — Ferdinand Brunetière n'a-t-il pas dit que le baudelairisme et le préraphaélitisme avaient trouvé leur conciliation rationnelle dans la musique et spécialement dans l'ar tde Richard Wagner? On parle communément de poésie wagnérienne, de peinture wagnérienne. Déjà au temps du romantisme, les impressions poétiques et pittoresques se mêlaient aux impressions musicales, cela depuis Beethoven, Christophe Colomb d'un nouveau monde exploré par Wagner qui lui reconnaît une influence décisive sur son esthétique dramatique. Le chœur des instruments a accru la puissance expressive de la musique. La voix excelle à préciser les sentiments dont l'homme a conscience. Aux instruments le domaine de l'indéterminé et du rêve. Le peintre cherche à réaliser l'invisible, le poète tire des vocables une puissance évocatrice et suggestive, et le chant rivalise avec la polyphonie instrumentale. Ce vers d'un poète français s
De la musique avant toute chose 1
est devenu le cri de ralliement de l'école symboliste De là, dans les allures traditionnelles de la langue française, des modifications qui n'ont pas laissé de favoriser rinitiauon de la littérature française, foncièrement rationaliste, aux conceptions métaphysiques des littératures du Nord.
L'orateur n'entendpas juger ces tendances nouvelles de la littérature et de la peinture contemporaines ; il a voulu seulement indiquer la part qu'elles font à la musique.
Mais une question importante, plus haute, sollicite ses dernières réflexions et la voici :
Ce grand mouvement musical ezercera-t-il une influence efficace et bienfaisante sur les relations des diverses classes I La musique peut-elle être considérée comme une forée sociale?
Pour lui, cela n'est pas douteux. Sans remonter aux mythes antiques qui attestent rinfluence sociale de la musique dans le paR?é, il emprunte à deux penseurs contemporains des appréciations toutes en faveur du développement de cette influence dans Tavenir : en Angleterre, Herbert Spencer classant la musique à la tête des beaux-arts comme étant celui qui fait le plus pour le bonheur de l'humanité ; en France, Emile Montégut qui lui attribue plus qu'à tout autre le pouvoir d'exercer une influence bienfaisante sur la démocratie moderne.
Cette opinion quMI partage, M. Gevaert la motive : Les arts de la forme n'ont pas d'action instantanée sur les foules ; mais la musique rappelle au sentiment de la solidarité ceux qu*a désunis la lutte pour l'existence. Ce n'est pas sans raison que toutes les religions ont utilisé le chant, qui aujourd'hui encore ramène dans les temples les sceptiques en rupture de ritualité religieuse.
Quelques philosophes, il est vrai, reprochent à la musique de détendre les ressorts de la volonté. Réponse dans le passé :
Sparte, la république militaire par excellence, fut rinitiatrice du chant choral; aujourd'hui : l'Allemagne, initiatrice de la symphonie moderne^ est en tête des nations armées pour la lutte.
Il importe donc d'éveiller che2 le peuple une aspiration vers une vie morale supérieure par des jouissances esthétiques plus élevées. Il ne goûtera pas les productions d'une facture raffinée, mais il n'est pas une oeuvre génia'e qu'un public ne puisse goûter d'instinct. Kt déjà M. Gevaert entrevoit la réalisation de ce beau rêve : la Neuvième Symphonie « pour le peuple ».
Est-ce autre chose qu'un rêve? La culture musicale n'est-clle pas mise en péril par la démocratie moderne, tournée vers le bien-être? Le danser vient des moyens d'tfxécution. Il ne s agit plus seulement de cultiver l'humble fleur des champs de la mélodie populaire. La polyphonie moderne eitge un outillage dispendieux et une armée permanente d'exécutants. Or, il est impossible de satisfaire à ces exigences sans des écoles spéciales subsidiécs par les pouvoirs publics. Supposons la musique et son enseignement abandonnés purcrnent et simplement à l'initiative privée : le déclin ne serait pas immédiat; on continuerait à chanter, à jouer du piano et de l'harmonium; il y aurait toujours des orphéons et des fanfares pour les réjouissances populaires. Mais les nombreux instruments de 1-orchestre, où ht technique en serait-elle
enseignée? II est probable qu'après Xtois générations ils ne compteraient plus qu*â titre decuriositéshistoriques.U ne déchéance analogue a suivi la période gréco-romaine, et l'on peut se demander ce qu'il subsisterait de notre grand répertoire musical deux siècles après que le dernier orchestre se serait tu.
Mais ne nous arrêtons pas à des hypothèses aussi désolantes, d'autant qu'il nous reste de puissants motifs d'espoir. Notre dix-neuxième siècle aura touché aux deux pôles opposés, portant d'une part les sciences physiques et chimiques aux merveilleuses découvertes qui ont transformé le monde économique; portant de l'autre, et pour la première fois, à son complet épanouissement l'art idéal par excellence, celui qui rapproche les cœurs et les âmes. Quoi qu'il arrive, combien nous serons dignes d'envie» nous qui avons joui de tant de merveilles I
Le remarquable discours de M. Gevaert a été écouté avec une religieuse attention et un vif intérêt par le nombreux auditoire qui, longtemps avant l'heure, avait envahi la grande salle du Palais académique. II s'est terminé sur une triple salve d'applaudissements.
Nous nous permettrons de faire (une remarque qui concerne particulièrement l'art que nous pratiquons.
L'école dite symbolique ne 8*est pas bornée à faire profiter la poésie française de certaines ressources que pouvait lui offi'if rétude de la musique. Elle û appliqué à la lettre, dans la poésie, le cri de Verlaine :
De la muêiqw cmant touie éhote*
Et de cette manière elle d voulu fkire de la musique. L'erreur est aussi grosse que celle des musiciens qui s'efforceraient de faire de la peinture sans peinture, à l'aide de la seule musique, ou de la sculpture sans sculpture.
Il faut se souvenir du précepte de Wagner : « Chaque art tend à Une extension in- (( définie de sa puissance; cette tendance le (( conduit fatalement à sa limite et cette li- « mite il ne saurait la franchir sans courir a le risque de se perdre dans l'incompré- « hensible, le bizarre et l'absurde. Arrivé c( là, il me semble voir clairement que « chaque art demande, dès qu'il est aux lice mites de sa puiasance^ à donner la matfi et à l'art voisin. »
Or les poètes symbolistes ne se se sont pas adressés à la musique qui est vraiment là musique.
Ils ont voulu faire de la musique au moyen de la poésie seule.
lis ont ainsi conduit leur art au delà de ses limites, a dans rincompréhensible, le bizarre et l'absurde ».
Tel est le tort des symbolistes, vers-libristeS) etc.
Les Criminels Dans l art. — M. Enrico Ferrî, professeur à TUniversité de Rome, a donné à Bruxelles, le 28 novembre dernier, une conférence sur les criminels dans l'art.
M. Ferri a obtenu un succès très vif, dû à la fois à son exotisme et à son talent de conférencier. Le sujet qu'il a traité n'est pas précisément très neuf. La partie la plus originale consistait à appliquer aux criminels de l'art les divisions que Técole lombrosienne a admises, dans la classification des criminels : les criminels-nés, les criminelsaliénés et les criminels par passion; et M. Ferri a indiqué dans Shakespeare trois types Correspondant à ces trois catégories :
Macbeth, criminel-né; Hamlet, criminelaliéiié; Othello, criminel par passion.
Macbeth, criminel-né? hum ! hum ! Macbeth ne tue pas pour tUer; c'est un brave et fidèle dapitâirte; mais il est ambitieux et faible aux suggestions de sa passion, qui lu^ parle par la bouche de sa femme et par la voix des trois sorcières. Il tue pour devenir roi. L*ambition est une passion, tout comme la jalousie.
Passons. Dans le monde où Ton n'a rien lu, les thèses de M. Ferri ont provoqué des épilepsies d'enthousiasme. Une foule d'esthèbes découvraient Macbeth, Hamlet et Othello. Ils avaient, sans doute, mal lu Shakespeare et ignoraient certaines études qui, pour n'être point lombrosiennes, n'en sont pas moins fort intéressantes. L'Hamlet de M. Emile Montégut est de ce nombre.
Où allons-nous? Tandis que, devant la conférence de M. Enrico Ferri, M Picard crie d'admiration dans le Peuple^ VArt mo-
derne, sous la plume de M. Ch. Gheude, pousse, à propos de la même conférence^ des gémissements douloureux. Ecoutez :
Ferri, dit M. Gheude, attaqua les écoles nouvelles — en peinture — et il eut pour les symboliques, les impressionnistes et autres néophiles des paroles dures et ridiculisantes; disons plus : la critique piones^ue et la schlague prétentieuse du bourgeoisisme impuissant et blagueur.
Chose étonnante, disons-nous, cqr n'est-il pas étrange de voir celui qui, en science, accorda ioute prédominance à Texamen cervical et à l'abstraite pensée, déblatérer ceux qui, épris du mystérieux des choses, s'efforcent vers le pourquoi et le sens de tout, et, ayant la passion de la vue, veulent percer Tatmosphère englobant de son énigme l'universalité du mouvement?
Ah ! le bon Fridolin et le méchant Ferri I
Les collaborateurs de The Evergreen ont publié les deux premiers volumes de leur luxueuse édition : Printemps et automne
Le premier volume contient d'intéressantes proses et plusieurs pièces lyriques d'une grande perfection. M. W.-G. Brom- Murdoch développe, dans ses Jours qui allongent, l'influence des efHuves printani ers sur le jeune peintre Mark et sa femme qui vont revivre les impressions d'avant le renouveau en un pays encore glacé où finit par éclore toute fraîche l'œuvre tant littéraire que pictural du jeune artiste. Ensuite voici de délicieux vers de Hugo Laubach, un Chant de jeunesse où il dit : *
Venez couronner le printemps
De lanrieni Comme les poètes et les cheralten
Aux lèvres de corail
Décrétant la joie.
A citer aussi Germinal, Floréal, Prairial d'Arthur Thomson; Un soir de juin, de Gabriel Setoun, c'est le roman d'une fillette souffrante qui meurt dans le rêve d*un amour ignoré; le Printemps au Languedoc, de Dorothy Herbertson ; la Vie et sa science) de Patrick Geddes, etc.
L'édition si évocaiive d'anciennes publications sur parchemin est ornée de fort jolies lithographies sur bois et de divers
dessins : la Natura Naturans, de Robert Burns est très décorative mais un peu trop japonisante et la figure nue comme thème principal est d'une esthétique trop libre; Apollos" school day et OuUfaring, de John Duncay, Cubs, de Wals, et When the girls corne out to play^ de Charles-H. Mackie nous paraissent être les plus intéressants.
Nous recevons à l'instant le second volume : Automne. Nous le signalerons dans notre prochain numéro.
L'éditeur Chamuel annonce, pour paraître le 15 janvier, les Petites Proses, de Georges Oudinot. Ce volume sera présenté par une préface de Louis-Pilate de Brinn' Gaubast.
En janvier sera mise en vente la traduction-édition critique des Maîtres-Chanteurs de Nûmberg. Comme celle de la Tétralogie elle est due à Louis-Pilate de Brinn' Gaubast; comme elle, publiée chez Dentu; comme elle, accompagnée d'un Avantpropos et d*une Annotation philologique du traducteur ; comme elle, enrichie d'une étude et d'un commentaire musicogaphique signés d'Edmond Barthélémy.
Une amusante prière de M. Jules Lemaltre dans le Journal des Débats :
c< Seigneur, préserve2-moi de la lourde manie d'assigner des rangs, à tout propos, et de distribuer des prix d'un air assuré et péremptoire; faites que je sente toujours la risible suffisance qu'il y a à dire : « Ceci est la pièce de ces dix dernières années », ou :
«Un seulhomme possède /e style du théâtre», ou : « Ce drame anglais de la un du xvii« siècle surpasse et efface Shakespeare, et il s'y trouve une scène qui est la plus extraordinaire et la plus puissante de tout le théâtre ancien et moderne. » Comme si nous pou-
vions savoir ces choses-là, et comme sî nous pouvions éire sûrs d autre chose que de l'impression que telle œuvre a faite sur nous à tel moment I Montrez-moi bien. Seigneur, la vanité de pareils jugements et laissez-moi goûter rinnocent plaisir de voir ces arrêts rendus précisément par des gens aux yeux de qui tout professeur est un cuistre »
VArt de parler ^ par Emile Sigogne, chargé du cours d'éloquence à l'Université de Liège. Bruxelles, Paul Lacomblez.
Bien des ouvrages spéciaux traitent de Tart de la parole; mais chacun se limitant à une des parties de cet art, reste incomplet. M. Sigogne a réuni dans cet ouvrage tout ce qui est essentiel à la culture de l'art de parier : émission de la voix, diction, articulation, lecture et déclamation, respiration, physiologie et hygiène de la voix et de l'appareil vocal, etc. Il passe ensuite à l'éducation oratoire proprement dite, et après avoir développé les règles de l'improvisation et de la composition du discours, il aborde, comme complément indispensable, l'analyse de l'éloquence dans ses genres divers.
Ce livre, bien fait, sera le bienvenu en ce temps où chacun s'occupe chaque jour davantage des affaires publiques. Outre les professionnels, il intéresse tous ceux qui ambitionnent la mission de nous instruire, de nous diriger, de débattre à un titre quelconque nos intérêts divers.
(Communiqué,)
tt
Arte, revue internationale d'art et de littérature; directeurs, MM. E. de Castro et M. da Silva Moreno. Coimbra (Portugal).
Augusto d'Oliveira, éditeur.