LECONTE DE LISLE
M. Henry Houssayb ayant été élu par rAcadémie française à la place vacante par la mort de M. Lecontb de Lislb, y est venu prendre séance le 12 décembre 189561 a prononcé le discours suivant :
Messieurs,
Mon respect pour l'Académie et ma reconnaissance envers elle ne sauraient m*empêcher de dire qu'en m*appelant parmi vous vous avez sauté une génération. Comme le Dormeur éveillé qui, dans le palais de Haroun-al- Raschid, faisait ce commandement à une dame du sérail : « Approchezvous, la belle, et mordez-moi le bout du doigt, que je sache si je dors ou si je veille », je doute si je rêve, et je me demande si votre dernier élu n'est point l'auteur du 41» Fauteuil. Il paraît que c'est l'auteur de « 181 5 •.Vous avez donc voulu. Messieurs, honorer le père en la personne du fils et donner à un même nom, deux fois porté dans les lettres, l'immortalité dont vous disposez.
La grande joie que j'éprouve aujourd'hui est troublée par un profond chagrin : celui de succéder à l'un des hommes que j'ai le plus aimés. En 1867, j'ai eu l'honneur d'être présenté à M. Leconte de Lisle, et, depuis cette époque, il ne s'est guère passé de mois, je dirais presque de semaine, sauf pendant l'année maudite qui met encore la France dans le deuil et l'Europe sous les armes, où je n'aie été le voir et l'écouter. M. Leconte de Lisle habitait alors boulevard des Invalides un petit appartement au cinquième étage, décoré de belles photographies d'après les maîtres italiens et de plâtres d'après l'antique auxquels la fumée de milliers de cigarettes avait donné la patine d'or des vieux ivoires. C'était le temps de ces réunions du samedi qui auront leur page dans l'histoire littéraire de notre siècle. 11 venait là très assidûment vingt-cinq ou trente jeunes gens unis par une sincère camaraderie intellectuelle. Chose digne de remarque, aucun des familiers de ce cénacle n'a failli à faire sa trouée dans cette âpre mêlée des lettres où la lutte pour la vie se complique et s'avive par la lutte pour le nom. Plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui de votre compagnie.
Quel attrait sévère et charmant avaient ces soirées du samedi ! On causait littérature, philosophie, sciences, histoire et surtout poésie avec le franc parler, l'enthousiasme, l'absolutisme des vingt ans. Par un mot ironique ou une réflexion juste et élevée, M. Leconte de Lisle nous rappelait de temps en temps à la raison, bien que le plus souvent 11 prît plaisir à laisser vaga-
bonder notre critique juvénile. Lui-même donnait parfois l'exemple de l'hyperbole en émettant gravement quelque proposition bouffonne ou quelque prodigieux paradoxe. Son regard prenait alors, sous le monocle, un éclat singulier, une expression véritablement satanique. Charles Baudelaire, qui fut, comme on sait, un grand mystificateur, a écrit : « 11 ne me déplairait pas, à moi qui suis tendre, raisonnable et croyant, de passer pour le pire des indifférents, des excentriques et des athées. » J*ai souvent pensé que M. Leconte de Lisle avait pris de son ami Baudelaire ce goût pour les professions de foi trompeuses et sarcastiques. Il trouvait des gens qui se laissaient mystifier et il s'amusait à la comédie qu'il se donnait à lui-même. Mais nous, qui le connaissions bien, nous n'étions pas dupes. Nous souriions, ses yeux bleus s'adoucissaient, une joie malicieuse se reflétait sur son visage, il riait à son tour; et, dans tout le salon, c'était une explosion de rires fous. Nous redevenions sérieux, pour écouter l'un de nos camarades lire quelque sonnet ou quelque court poème. Certains soirs nous obtenions, non sans peine, de M. Leconte de Lisle qu'il nous lût une de ses œuvres inédites. C'est ainsi que j'ai eu la bonne fortune d'entendre de sa voix mâle et vibrante, qui rythmait si merveilleusement les vers, Quaïn, les Siècles maudits, la Tête de Kenwhar'ch^ PHotocausie et, beaucoup plus tard, au temps d'une intimité plus étroite, les Pantoums malais dont la divine musique chantera toujours dans mon souvenir.
Les heures passaient, trop brèves à notre gré. Minuit avait sonné depuis longtemps quand nous nous décidions à prendre congé de notre grand ami et de la charmante femme qui avait apporté sa grâce simple et sa jeunesse au foyer du poète. Nous partions, et le silence nocturne du boulevard des Invalides était troublé pendant quelques minutes par les dialogues à hautes voix, les rires sonores et le refrain d'une certaine « Marche tartare » que je suis heureux de n'être pas seul à me rappeler ici.
En ces temps lointains, on avait encore le sentiment du respect, je l'avoue avec confusion. Les jeunes gens daignaient admirer des œuvres publiées avant l'apparition des leurs, et témoigner quelque déférence aux grands écrivains qui les avaient précédés. Ils ne s'imaginaient pas, comme le font les révolutionnaires d'à présent, que l'art d'écrire datait seulement du jour où ils avaient pris la plume, et ne pensaient point que tout homme de lettres ayant dépassé quarante ans était bon à envoyer aux Incurables. Nous parlions de Victor Hugo, de Théophile Gautier, de Leconte de Lisle, conmie les soldats parlaient des maréchaux de France. On conçoit donc combien nous étions fiers et touchés de la cordialité de camarade que nous témoignait M. Leconte de Lisle, avec quelle reconnaissance nous écoutions ses conseils, quel caractère de leçons prenaient pour nous ses paroles. Tantôt c'étaient des secrets de métier qu'il divulguait libéralement, tantôt des théories esthétiques et des principes généraux. Il disait : La science est le
moyen dont le but est Tart. Les cerveaux bien organisés résolvent la méditation en inspiration. Les dons naturels sont de peu de valeur s'ils ne sont fécondés par Tétude. On assure que le propre des poètes de génie est de chanter comme Toiseau soupire. C'est bien possible, mais ne sachant pas la langue des rossignols, des fauvettes et des serins, je dois m'en remettre à l'opinion de ces derniers. — Il s'insurgeait contre la distinction entre le fond et la forme. L'idée, s'écriait-il, n*est pas derrière la phrase conmie un objet derrière une vitre. Elle ne fait qu'un avec la pensée puisqu'il est impossible de concevoir une idée qui soit pensée sans l'aide des mots. Penser, c'est prononcer une phrase intérieure; et les qualités de la pensée sont les qualités de cette phrase intérieure; et écrire c'est tout simplement reproduire cette phrase. Donc qui écrit mal pense mal. — Il disait encore : Seules sont durables les oeuvres conçues sans aucune préoccupation des goûts du public et dans le complet détachement de toute vanité et de tout intérêt personnel. Celui qui poursuivra le succès le trouvera, mais pour un jour; il ne fera pas longtemps de dupes, et son châtiment sera à brève échéance le dédain public, puis un irrévocable oubli. Il est absolument inutile d'écrire si l'on ne se sent capable d'un travail patient et continu et si l'on n'a point le culte désintéressé de l'art, l'indifférence pour le succès et la sévérité à soimême. — M . Leçon te de Lisle prêchait d'exemple. Sa critique égalait ses dons créateurs et il l'exerçait sur lui-même, inflexiblement. C'est ainsi qu'il atteingnit souvent à la perfection. Mais son hypercritique nous a fait perdre de belles œuvres que l'impérieux poète n'avait point jugées dignes de lui. Peuton en douter quand on sait qu'il avait décidé de brûler le poème de Quain'i Pour sauver ce chef-d'œuvre, il fallut les prières de M™e Leconte de Lisle et les ardentes remontrances d'un ami, qui est au milieu de vous, Messieurs, et que je prends à témoin.
M. Charles-Marie-René Leconte de Lisle est né le 22 octobre 18 18 à Saint- Paul, commune de l'île de la Réunion. Sa famille paternelle descend directement de Michel Le Conte, sieur de Lisle et de Préval, mort à Pontorson le i5 octobre lySo. Son père, chirurgien militaire, quitta le service après Waterloo et émigra à l'île Bourbon ; il s'y maria en 1817 avec M"e Suzanne de Lanux, d'une ancienne famille languedocienne établie aux colonies vers 1720 en la personne du marquis François de Lanux. Le régent avait exilé Lanux à la suite de la conspiration de Cellamare. C'est du côté maternel que Leconte de Lisle était arrière-petit-neveu de Parny.
Leconte de Lisle vécut ses premières années dans cette féerique île Bourbon où une brise continue et la multitude des sources tempèrent l'ardeur de la zone torride. Ses yeux s'ouvrirent dans la lumière intense et au milieu de la flore souriante et magnifique des pays tropicaux. 11 vit les bois de palmistes et de.lataniers, les allées de pamplemousses, les magnolias géants, les fleurs éclatantes, les nappes d'or vert des champs de cannes, les ravines
ombreuses où volettent de bambous en bambous le cardinal et le colibri, les hautes montagnes que la neige couronne, et, à tous les points de Thorizon, au delà des récifs de corail, les flots couleur d'améthyste de l'océan Indien. Il eut la fortune de naître, comme un Grec, en pleine nature, au bord de la mer étincelante.
Son enfance fut studieuse. S'il faisait parfois l'école buissonnière, c'était pour aller lire à la bibliothèque de la ville Ivanhoë et Quentin Durward que le bénévole conservateur lui prêtait pendant les heures de classe. Il aurait pu faire de moins bonnes lectures, car, cinquante ans plus tard, il relisait encore Walter Scott, qu'il plaçait tout à fait au premier rang des romanciers et même des historiens. C'était, d'ailleurs, l'avis d'Augustin Thierry. Leconte de Lisle aimait beaucoup aussi les romans d'aventures de celui que l'on appellerait le grand Dumas si, dans ce cas unique, l'épithète n'impliquait confusion de personnes.
Très jeune, il lut donc Walter Scott, mais il lut aussi Victor Hugo. Il a dit avec une suprême éloquence quelle révélation furent pour lui les Orientales : « Ce fut comme une immense et brusque clarté illuminant la mer, les montagnes, les bois, la nature de mon pays dont, jusqu'alors, je n'avais entrevu la beauté et le charme étrange que dans les sensations confuses et inconscientes de l'enfance. » Dès ce jour, Leconte de Lisle comprit la poésie, ses enchantements, sa vertu et son objet, son but. Il eut comme la divination de cette parole de Shelley : i La poésie nous force à sentir ce que nous percevons et à imaginer ce que nous connaissons. Elle crée à nouveau l'univers. •
M. Leconte de Lisle père ne voyait pas la nécessité que son fils créât à nouveau l'univers. En iSSg, le jeune homme tut envoyé à Rennes pour y faire son droit. Il y fonda une revue littéraire. Le titre n'avait rien de romantique, ni de poétique, ni de philosophique, ni de quoi que ce fût. C'était tout simplement la Variété. La Variété vécut un peu plus que les roses, du printemps de 1840 au printemps de 1841 . Dans chacune des douze livraisons j'ai lu des poésies, des études littéraires, des nouvelles de Leconte de Lisle. 11 n'en a rien réimprimé. Si j'osais, je dirais qu'il a eu raisou. On y trouve quelques vers d'une belle venue, et quelques idées tout à la fois justes et originales; mais la langue est encore sans fermeté, sans précision, sans couleur. La pensée décèle l'âme, mais non la personnalité d'un poète. En vain Leconte de Lisle a traversé les Océans et vécu sous le ciel des Tropiques, le sentiment de la nature n'apparaît point chez lui. En vain les Orientales l'ont enivré, il procède bien plus de Lamartine que de Victor Hugo, et chacun sait que seul Lamartine a pu faire de beaux vers lamartiniens. En vain il admire André Chénier, son inspiration demeure toute chrétienne. Lui qui écrira Hypatie et la Vénus de Milo^ il reproche véhémentement à l'auteur de V Aveugle d'avoir eu « les dieux antiques et les poètes grecs comme unique foyer de lyrisme intérieur i.
Encore que Rennes rie soit pas précisément une ville enchanteresse, Leconte de Lisle s*y plaisait grâce au milieu intellectuel où il vivait. Il aimait d'ailleurs la Bretagne pour son charme sévère et mélancolique; il parcourut à pied tout le littoral depuis le Mont-Saint-Michel jusques à Quiberon. Dans ce pays de landes, de roches, de forêts et de brumes, il ne regrettait pas Tîle natale à la lumière d*or. Il se souvenait que Bourbon n'était point un paradis terrestre pour tout le monde, notanmient pour les nègres. Le régime du fouet sous lequel vivaient les esclaves le révoltait dans sa dignité d'homme; les cris des suppliciés l'emplissaient de pitié et d'horreur. Il a conté en ce temps-là, dans une nouvelle de la Variété, comment son indignation contre ces coutumes barbares fut cause que le poétique roman de son premier amour eut le plus imprévu des dénouements. Il aimait jusqu'à l'adoration une ravissante créole. Il ne lui avait jamais parlé, il ne savait même pas son nom; mais il la voyait chaque dimanche sur le chemin de l'église, et, quand elle passait, il demeurait en extase. Un jour qu'il se promenait à cheval, rêvant à elle, il la rencontra au détour d'une route comme elle revenait de Saint-Denis dans un manchy porté par huit esclaves. Il s'arrêta pour la regarder, mais les lèvres corallines de la belle créole s'entr'ouvrirent et il l'entendit crier d'une voix aigre et perçante : a Louis, si le manchy n'est pas au quartier dans dix minutes, tu recevras vingt-cinq coups de rotin. » Le jeune homme [arrêta Jd'un geste les porteurs nègres, puis il descendit de cheval, s'approcha du manchy et prenant un ton grave et triste, il dit : « Madame, je ne vous aime plus! v Leconte de Lisle ayant dépeint cette irascible personne comme une fille du soleil au teint bistré et aux yeux de flamme, ce n'était pas sans doute la vierge blonde dont le souvenir lui a inspiré plus tard l'adorable pièce du Manchy. Il y avait à Bourbon beaucoup de manchys et beaucoup de belles créoles, et il y avait beaucoup de tendresee dans le cœur de Leconte de Lisle.
En 1843, Leconte de Lisle fut impérativement rappelé à Bourbon par son père. Il ne tarda pas à sentir la nostalgie de la France. La jeunesse dorée de la colonie, ^— « une ménagerie béotienne », disait-il, — ne parlait pas la même langue que lui. Intellectuellement, il était devenu un étranger dans son propre pays. C'était Ovide chez les Gètes :
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis!
A son ennui profond s'ajoutait le souci de discussions avec son père qui, le jugeant décidément incapable d'être avocat, voulait faire de lui un planteur. Leconte de Lisle, cela va sans dire, ne se voyait guère passant sa vie roi d'une plantation avec un rotin comme main de justice. Ses prières finirent par triompher de la volonté paternelle ; il se rembarqua pour la France. Au cours de cette dernière traversée, Leconte de Lisle relâcha à
Sainte-Hélène. Il m'a souvent exprimé l'impression d'horreur et de morne tristesse qu'il en avait ressentie, a C'est, disait-il, comme un immense cercueil fixé au milieu de l'Océan. » Cet immense cercueil était fait à la taille du grand empereur que l'on y avait enfermé vivant.
Leconte de Lisle fut amené à Paris en 1845 par son ami Paul de Flotte, le chevalier errant de la démocratie. Il y retrouva plusieurs créoles, entre autres le fouriériste Laverdan qui le présenta à Victor Considérant. Le jeune poète fut admis au nombre des rédacteurs ordinaires — et extraordinaires — des journaux phalanstériens. Il écrivit pour la Démocratie pacifique d'assez nombreux articles de critique et même de politique spéculative, nommément une page à la Montesquieu sur la Justice et le Droit. Il publia dans la Phalange ses premiers beaux poèmes : La Robe du Centaurey Hylas^ Niobé, ffypatie, la Vénus de Milo.
A l'approche de la trentième année, une transformation complète s'opère chez Leconte de Lisle. L'inspiration grecque, qu'il a méconnue d'abord, pénètre, emplit, illumine son esprit. Le génie hellénique lui révèle son propre génie II a la vision de son œuvre future; il ordonne ses idées jusqu'alors confuses, il maîtrise sa forme jusqu'alors rebelle. Dans la conception et dans l'expression, il marque sa personnalité souveraine et harmonique.
Les Grecs n'ont pas seulement créé les plus beaux monuments de l'art et de la pensée, Ylliadeet le Parthénon^ VOrestie etYŒdipe-Roi, ItPhédon et la Naissance d*Athèna; ils ont aussi créé cette chose inconnue avant eux et oubliée après eux pendant douze ou quinze siècles : la liberté. Leconte de Lisle était trop pénétré de l'esprit grec pour ne point avoir des sentiments démocratiques. Républicain de la veille, il était naturel qu'il saluât dans la révolution de Février le triomphe de ses propres idées. La réforme qui lui tenait le plus au cœur était l'abolition de l'esclavage dans les colonies. Dès 1846, il avait plaidé la cause des noirs à la Démocratie pacifique. Peu de jours après la révolution, il convoqua chez lui une vingtaine de créoles et leur tint à peu près ce langage : Il serait noble et généreux d'adresser au gouvernement une pétition en faveur des nègres. Je sais bien que cette réforme pourra causer la ruine de nos familles et, par conséquent, de nous-mêmes, mais ce sera une loi de justice et d'humanité.
Les créoles, qui trouvaient pour la plupart que les nègres avaient été esclaves assez longtemps pour s'être habitués à l'esclavage, hésitaient. Leconte de Lisle les détermina et, séance tenante, il écrivit la pétition, la signa, la fit signer à tous les assistants et l'expédia incontinent. Le gouvernement provisoire décréta bientôt l'abolition de l'esclavage. A cette époque, Leconte de Lisle était en Bretagne, délégué par le « Club des Clubs » pour préparer les élections dans le département des Côtes-du-Nord. Les paysans bretons sont têtus; il ne put les convertir aux idées du « Club des Clubs ». Il rentra très découragé à Paris où la prise d'armes et les sanglantes repré-
sailles de Juin achevèrent d'ébranler sa foi à Tharmonie et à la fraternité républicaines.
Ses sentiments d'alors nous sont révélés dans une lettre à l'un de ses plus chers amis, M. Louis Ménard, qui, s'étant exilé à Londres, lui avait soumis des vers écrits pour un almanach de propagande démocratique : «... En vérité, n'es-tu pas souvent pris conmie moi d'une immense pitié en songeant à ce misérable fracas de pygmées, à ces ambitions malsaines d'êtres inférieurs ? Ne t'enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais respirer... Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les principes moraux que nous confessons tous deux et les iniquités sociales. Il y a bien des siècles que cette lutte est commencée et elle se perpétuera jusqu'au jour où le globe s'en ira en poussière dans l'espace. Mais il n'est pas qu'une seule façon d'y prendre part. Les efforts et les modes d'efforts varient en raison de la diversité et de la hiérarchie des esprits, et les œuvres d'art pèsent dans la balance d'un autre poids que loo millions d'almanachs démocratiques. J'aime à croire — puisse le rapprochement monstrueux m'être pardonné! — que l'œuvre d'Homère comptera un peu plus dans la somme des efforts moraux de l'humanité que celle de Blanqui... Donnons notre vie pour nos idées politiques et sociales, mais ne leur sacrifions pas notre intelligence, qui est d'un prix bien autre que la vie; car c'est grâce à elle que nous secouerons sur cette misérable terre la poussière de nos pieds pour monter à jamais dans les magnificences de la vie stellaire. »
Au moment où il écrivait cette lettre si belle et d'une raison si haute (septembre 1849), Leconte de Lisle luttait contre la misère. Le décret du gouvernement provisoire sur l'abolition de l'esclavage, ratifié par l'Assemblée nationale, avait eu pour conséq lence une révolution économique dans les colonies. Les planteurs de Bourbon étaient à peu près ruinés. Le frère de Leconte de Lisle, chargé de l'administration du domaine paternel, lui écrivit : « On m'a raconté je ne sais quelle histoire prétendant que tu t'es mis à la tête d'une manifestation de créoles en faveur de l'abolition de l'esclavage. Je t'estime incapable d'une pareille folie. » Leconte de Lisle répondit à son frère : « Toutes les fois que j'aurai à choisir entre des intérêts personnels et U justice, je choisirai la justice. »
A dater de ce jour, il cessa de recevoir la pension mensuelle que, depuis son arrivée en France, lui servait sa famille et qui lui assurait une existence modeste et indépendante. Leconte de Lisle n'en continua pas moins à vivre indépendant, mais durant de longues années il allait vivre pauvre. Il donna des répétitions de grec et de latin. Ses vers ne trouvant pas d'éditeur, il pensa à se procurer un peu d'argent avec une traduction de Y Iliade qu'il avait commencée en des temps plus heureux sans souci de la vie matérielle. Il termina les douze premiers chants et les porta à l'éditeur Marc Ducloux. Celui-ci, ayant égaré le précieux manuscrit, offrit à Leconte de Lisle, pour
toute indemnité, de publier gratuitement ses poésies. Les volumes restèrent en magasin, et, quand les leçons de grec manquaient, Leconte de Lisle, pour vivre, venait prendre à la librairie une dizaine d'exemplaires de son livre et allait les vendre quelques sous aux bouquinistes des quais.
Et ce livre, c'était les Poèmes antiques! C'était Hélène, le Chant alterné, Réveil (THélioSy les Études latines. Midi, Dies irœ! Tout de même, Leconte de Lisle pouvait trouver que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Après les Poèmes antiques, Leconte de Lisle publia les Poèmes et Poésies (i855), puis les Poèmes barbares (1862). Il ne puise plus aux seules sources grecques. Les Veddas, la Bible, le cycle runique, le Romancero, la sombre histoire du moyen-âge renouvellent son inspiration et diversifient son œuvre. Il fixe aussi dans ses deux recueils sa vision précise et vivante des pays du soleil, du désert embrasé, des animaux sauvages. Souvenirs lointains de l'île Bourbon, impressions rapides mais profondes d'un court voyage aux Indes, les Jungles, les Éléphants, le Désert, le Jaguar, Y Oasis, la Fontaine aux lianes, le Sommeil du condor, V Albatros, sont des œuvres uniques dans la poésie française.
Leconte de Lisle s'était courageusement remis à traduire Homère. Son admiration pour l'épopée grecque le poussait à en donner une version exacte où revivraient les premiers Hellènes dans leur caractère héroïque et rude. Cette Iliade nouvelle dut certainement être une révélation, parfois un peu troublante, pour tous ceux qui ne connaissaient les chants des vieux rhapsodes que par les autres traducteurs. Dans sa belle traduction d'Homère et dans celles qu'il publia ensuite d'Hésiode, de Théocrite et des Tragiques, Leconte de Lisle a voulu la littéralité absolue. Le premier, il a restitué, sans aucune exception, leurs vrais noms aux divinités helléniques, réforme qui a maintenant triomphé. Il a réussi à rendre, avec un art extrême, les expressions originales dans leur énergie ou leur grâce, les tournures particulières, presque le mot à mot du texte. Mais il n'a pu faire que le grec ne soit pas le grec et que le français ne soit pas le français, que l'un ne soit pas une langue synthétique et l'autre une langue analytique. Il n'a pu façonner le français, si ferme et si précis, à la souplesse du grec; et en raison même de la rigoureuse exactitude de sa transcription, la lecture en est parfois un peu laborieuse. Je me rappelle une épigramme qui courut le monde des lettres vers 1867 : « Pour comprendre les traductions de Leconte de Lisle, il faut un dictionnaire grec. » Certes, il n'en fallait pas un pour lire les Belles infidèles de M^^ Dacier et les pompeux pastiches deBitaubé!
Son œuvre d'helléniste terminée, Leconte de Lisle publia les Poèmes tragiques, où Ton retrouve la beauté des Poèmes antiques, le charme et l'originalité des Poèmes et Poésies, la grandeur des Poèmes barbares ; il y a
HiéronymuSy il y a V Illusion suprême, il y a les Erinnyes, Les Erinnyes avaient été représentées à TOdéon en 1873. A la première scène, on voulut s'égayer avec le dialogue des vieillards argiens, mais, dès Teatrée de Clytemnestre, la tragique beauté du drame imposa aux rieurs. On était dans l'émotion et dans la terreur comme naguères à Athènes quand on joua la trilogie d'Eschyle.
Le II février 1886, l'Académie élut Leconte de Lisle au fauteuil de Victor Hugo. Il était unanimement désigné pour cet héritage, bien qu'il n'y eut entre les deux grands poètes ni parité ni parenté. Non seulement leur forme est très différente, mais leur inspiration, leur conception, leur but contrastent d'une façon absolue. L'œuvre poétique de Victor Hugo, sublime, tumultueuse, immense, infinie, c'est l'Océan. L'œuvre de Leconte de Lisle, c'est un fleuve large et clair qui coule à travers l'histoire et où se reflètent les peuples, les pays, les mâles héros et les autels des Dieux morts. Victor Hugo est le plus grand des lyriques. Du lyrisme, il a la flamme, l'élan, l'impétuosité, l'hyperbole, la confusion, les développements' sans fin. Leconte de Lisle est plutôt un poète épique, en employant ce terme au sens d'historien des temps qui n'ont pas d'histoire. A côté de la Légende des Siècles, les poèmes de Leconte de Lisle semblent une Histoire des Siècles, — histoire des mythes, des croyances et des aventures sacrées de l'humanité, histoire faite presque toute de légendes, mais à laquelle, par sa vision précise de la vie, des sentiments et des pensées des races ancestrales, il a imprimé le caractère de la réalité.
Cette étude sincère, rigoureuse et pénétrante des temps antiques, cette résurrection du passé par les forces unies de la poésie et de la science, c'étaient la tâche et l'objet que Leconte de Lisle avait assignés à son génie dès qu'il s'était senti en pleine possession de sa forme lyrique. « Nous sommes une génération savante, écrivait-il en i852, dans la préface des Poèmes antiques. Manifeste non moins impérieux et peut-être plus personnel que la préface de CromwelLLos poètes ne sont plus écoutés parce qu'ils ne reproduisent qu'une somme d'idées insuffisantes ; l'époque ne les entend plus parce qu'ils l'ont importunée de leurs plaintes stériles. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l'attention. L'art et la science longtemps séparés par des efforts divergents de l'intelligence doivent donc tendre à s'unir étroitement, si ce n est à se confondre. L'art a perdu sa spontanéité intuitive ou plutôt l'a épuisée. C'est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées qu'il fera revivre dans les formes qui lui sont pfopres. »
En préconisant l'étude des races disparues et en proclamant la nécessité de retremper la poésie aux sources vives des premières impressions de l'humanité, Leconte de Lisle paraissait rompre avec l'esprit de son temps. Illusion! Ce contemporain des brahmes et des aèdes se trouvait être très
moderne. Il inaugurait la réaction contre le romantisme. Il formulait, le premier, les idées latentes de sa génération où se développait le double besoin d'une information précise et critique et de l'inspiration directe de la nature. Il concourait au grand mouvement scientifique et naturaliste qui, de Taine à Flaubert et de l'auteur du Demi-Monde et de la Visite de noces au poète des Trophées, a entraîné presque tous les écrivains.
Leconte de Lisle condamnait chez les romantiques l'excès de la subjectivité et l'inconsistance de la couleur locale. Ces deux critiques auraient pu se réduire à une seule, car la solidité et l'éclat de la couleur locale sont en raison directe de l'impersonnalité de l'écrivain. Relever les ruines, rapprocher les pays lointains, faire mouvoir les foules bariolées, cette géniale ou laborieuse reconstruction du décor n'est qu'un effort stérile si les personnages que l'on met en scène ont les façons d'être et les façons de dire de nos contemporains. Toute l'illusion se trouve détruite. Saint-Evremond disait de V Alexandre de Racine : Alexandre et Porus devaient garder leurs caractères tout entiers. C'était à nous à les regarder sur les bords de l'Hydaspe, tels qu'ils étaient, et non pas à eux à venir, sur les bords de la Seine, étudier notre naturel et prendre nos sentiments. » On pourrait appliquer ces paroles à bien des œuvres du romantisme. Victor Hugo lui-même a commis de pareils anacbronismes d'idées et de sentiments. Le grand poète fait souvent parler les Dieux et les Titans, les margraves et les bandits, au besoin même les étoiles et l'Océan, comme il aurait parlé, lui, Victor Hugo.
Le moi de Leconte de Lisle est plus discret. Dans ses poèmes, Hindous des bords du Gange, Hellènes de la mer Egée et des montagnes de l'Argolide, barbares de toutes les époques et de toutes les contrées, pensent, agissent, parlent comme des Hindous, comme des Hellènes, comme des barbares. Par un miracle d'objectivité, le poète s'incarne en eux. Il vit de leur vie, jouit de leurs joies naïves, souffre de leurs douleurs, s'emporte de leurs colères, s'apparente à leurs pensées, partage leurs croyances. Comme eux, il voit le cours éblouissant et mystérieux du soleil, la mer en furie, l'éclair qui luit, l'arc-en-ciel qui brille. Comme eux, il entend le mugissement des vents, la plainte des vagues, le murmure des sources, le bruissement fatidique des feuilles, le fracas du tonnerre, toutes les voix douces ou terribles de la Terre et du Ciel. Comme eux, il reconnaît dans les phénomènes de la nature l'action hostile ou bienveillante des Dieux.
Non seulement il se pénètre de l'intelligence des races primitives et prend leur imagination vive et simple, mais il descend dans l'être même des animaux sauvages et participe de leur instinct et de leurs sensations. Il exprime, comme s'il la ressentait lui-même, cette malefaim impérieuse et sacrée qui pousse l'aigle hors de son aire, fait sortir le tigre des jungles et torture dans la mer le requin vorace et jamais rassasié :
Cependant plein de faim dans sa peau flasque et rude. Le sinistre rôdeur des steppes de la mer Vient t vat tourne et, flairant au loin la solitude. Entrebâille d'ennui ses mâchoires de fer.
Il ne sent que la chair qu'on broie et qu'on dépèce. Et, toujours absorbé dans son rêve sanglant^ Au fond des masses d'eau, lourdes d'une ombre épaisse, Il laisse errer son œil, terne, impassible et lent,
Leconte de Lisle perçoit Tangoisse de Tinconnu dans le hurlement des chiens :
Devant la lune errante aux livides clartés.
Avec les éléphants qui cheminent pesamment sous le soleil, en sueur, la trompe aux dents et Toeil clos, il rêve du pays délaissé.
Des forêts de figuiers oit s'abrita leur race.
Avec le condor des Cordillières, il a l'ivresse des espaces infinis :
// râle de plaisir, il agite sa plume ^
Il érige son cou musculeux et pelé.
H s'enlève en fouettant Fâpre neige des A ndes.
Dans un cri rauque il monte oit n'atteint pas le vent
Et, loin du globe noir, loin de fastre vivant.
Il dort dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.
Aucun des poètes français, hormis peut-être Chénier, n'a su rester aussi impersonnel que Leconte de Lisle. Tour à tour peintre d'épopées, paysagiste, animalier, nul n'a mieux réalisé dans ses œuvres cette pensée de Fénelon : a Afin qu'un ouvrage soit vraiment beau, il faut que l'auteur s'y oublie et me permette de l'oublier. »
Alors que Leconte de Lisle ne faisait qu'obéir à cette esthétique, on a conclu, naturellement, qu'il manquait de sensibilité. Admirable raisonnement! Il taisait les battements de son cœur; donc ce cœur ne battait pas. Il s'abstenait de confidences ; donc il n'avait rien à dire. C'était un indifférent, un impassible. Cet impassible, je l'ai vu si ému à la réception d'une dépêche contenant des nouvelles de l'enfant malade d'un ami, que ses doigts crispés et tremblants avaient peine à ouvrir l'enveloppe. Et quelle que soit l'unité de son œuvre, si rigoureusement qu'il ait observé le principe de l'art impersonnel, il a cependant laissé échapper dans plus d'un poème le secret de son âme tendre et désespérée :
Celui qui va goûter le sommeil sans aurore Dont Vhomme ni le Dieu n'ont pu rompre le sceau^ Chair qui va disparaître, âme qui s'évapore.
S'emplit des visions qui hantaient son berceau.
Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse : La montagne natale et les vieux tamarins^ Les chers morts qui Faimaient au temps de sa jeunesse Et qui dorment là-bas dans les sables marins.
Et tu renais aussi, fantôme diaphane Qui fis battre son cœur pour la première fois. Et fleur cueillie avant que le soleil te fane. Ne parfumas qu'un jour Vombre calme des bois.
O chère vision, toi qui répands encore.
De la plage lointaine oii tu dors à jamais.
Comme un mélancolique et doux r^et d'aurore Au fond d'un cœur obscur et glacé désormais!
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté :
Il te revoit avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté!
Mais quand il s'en ira dans le muet mystère Oit tout ce qui vécut demeure enseveli.
Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, O doux rêve, promis à Vinfaillible oubli f
Et vous, joyeux soleil des naïves années, Vous, éclatantes tiuits de V infini béant.
Qui versies^ votre gloire aux mers illuminées. L'esprit qui vous songea vous entraîne au néant.
Ah! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée. Chants de la mers et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol VEspérance insensée.
Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas étemel f
Pour être plus rares dans l'œuvre de Leconte de Lisle, ces regrets des émotions perdues, ces angoisses, ces accents désolés n'en sont peut-être que plus poignants parce qu'ils semblent plus sincères. Quand il dit à la foule dans l'inoubliable sonnet des Montreurs :
Je ne te vendrai pas mon ivresse, mon mal, Je ne livrerai pas ma vie à tes huées.
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées,
ce cri de révolte, hautain et douloureux, nous fait tressaillir. Les blessures de son cœur qu'il veut nous cacher, nous les voyons saignantes, profondes, inguérissables.
En laissant peut-être entendre, il y a quelques instants, que les épreuves de la vie influèrent sur le poète qui avait écrit dans l'aurore de ses vingt ans :
Je me suis abreuvé dans Fâme universelle
D'un amour immense et pieux.
Car je suis cTun pays oit tout chante et ruisselle,
Flots des mers et rayons des deux,
je crains d'avoir fait preuve d*une psychologie un peu simple. La tristesse de Leconte de Lisle a un caractère trop général, trop élevé et trop mâle pour provenir des seules amertumes personnelles. Comme on l'a si bien dit, « Leconte de Lisle a transposé sa douleur sous la forme et dans Tordre de l'angoisse métaphysique... Il a été la voix de tous ceux qui aspirent au repos que la vie a troublé ». Oui, il a souffert, mais plus encore qu'il n'a souffert, il a eu la pitié, puis l'indignation du mal universel. Erudit, il a lu dans le livre sanglant de l'histoire le long supplice de l'hmiianité; philosophe, il a demandé aux poèmes sacrés la raison des choses. Partout, il a vu la misère, les larmes, la tyrannie, la permanence de la loi du plus fort, la pérennité de l'Age de fer, la décevante Maïa,
Le tourbillon sans fin des apparences vaines.
Son âme généreuse et sensible s'est faite farouche et sombre. L'élégiaque chrétien qui était en lui est devenu un révolté, un pyrrhonien implacable, le poète altier et tragique du pessimisme.
En l'automne de sa vie où il trouva enfin la renommée avec la quiétude du lendemain et qui lui semblait d'autant plus doux que les autres saisons lui avaient été plus rigoureuses, un certain apaisement se produisit chez Leconte de Lisle. Il paraissait naïvement heureux qu'on Tadmirât, qu'on lui fît fête, qu'on l'aimât. Peut-être est-ce sous l'influence inconsciente de ces sentiments qu'il abandonna l'épopée vengeresse des États du Diable^ dont on n'a retrouvé qu'un seul fragment. Mais cela est une hypothèse gratuite, car, si l'homme semblait un peu rasséréné, le penseur demeurait douloureux et irrité. Il conservait son amertume, ses indignations, ses révoltes. Les moindres choses l'exaspéraient, par exemple le débordement du bas naturalisme et les fantaisies passagères des décadents. « Sous ma sérénité apparente, écrivait-il à un ami, je suis plein de mépris et de colère, de sorte que mon impuissance à réfréner et à châtier ces inepties me rend absolument malheureux. » Il ne pouvait comprendre que Ion se plût entre le ruisseau et la sentine, lui qui avait aimé le parfum des fleurs tropicales, les embruns salubres de l'Océan, lair pur des plus hauts sonmiets. Il ne concevait point que pour être original il fallût bouleverser la prosodie, torturer la syntaxe et grossir le vocabulaire de barbarismes inintelligibles, lui qui, après Hugo, avait créé des rythmes et des mètres, s'était fait un vers absolument personnel, ample, nombreux, sculptural, et avait su exprimer tous les sentiments et toutes les idées de l'homme dans la langue la plus belle, la plus précise, la plus classique.
Leconte de Lisle est mort dans la gloire. Il avait hérité de Victor Hugo le sceptre d'or et le vert laurier. Sans être populaire, son nom était illustre. Son génie toujours fort et jeune lui inspirait à soixante-quinze ans les Parfums et V Enlèvement d'Europeia. 11 a triomphalement appliqué sa théorie de l'union de la science avec la poésie. Doué par miracle de ces deux qualités contraires, Tesprit créateur et Fesprit critique, il a donné dans ses poèmes l'impression du Beau absolue. Par son retour aux sources grecques, il a renoué la tradition classique. Par son exemple et ses conseils,-il a eu une influence puissante et heureuse sur plusieurs générations de poètes. Il leur a ouvert l'esprit aux idées générales et enseigné le respect de la règle, la probité professionnelle, la sévérité pour soi-même. Comme Ta dit un de de ses disciples préférés, il fut « leur conscience poétique ». L'œuvre de Leconte de Lisle aura la durée de l'éclatant et pur Paros dans lequel il semble qu'il l'ait taillée. Avec les plus grands poètes du XIX« siècle, il ira de renaissance en renaissance. Il survit dans le cœur de ses amis. Il avait écrit à une heure d'apaisement : « Les morts qu'on pleure sont plus heureux que les vivants qu'on oublie, car ceux-ci ne sont que cendre et poussière, tandis que ceux-là revivent dans les cœurs qui les regrettent. » Ces paroles, il faut les inscrire sur le tombeau de Leconte de Lisle.
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Un critique belge : M. Eugène Gilbert.
a renaissance littéraire belge de 1880 eut ceci de remarquable qu'elle se manifesta à peu près sous toutes les formes. A côté des poètes et des prosateurs, des critiques se firent
connaître. M. Francis Nautet prit la première place dans
l'ordre chronologique. Esprit aimable et accueillant, il sympathisa sur le champ avec les œuvres naissantes, et. devina les talents nouveaux. Mais ce ne fut pas son seul mérite. Doué d'une imagination généreuse, il défendit, non sans succès, des thèses personnelles et se livra à ce que l'on peut appeler la critique lyrique. On lui reprochait son manque d'érudition, mais il la compensait par son habileté à tirer d'un détail pittoresque des théories subtiles et originales. Ses erreurs même étaient intéressantes. Dédaignant l'étude fragmentaire des faits, il savait embrasser d'un coup d'œil les grandes lignes d'un sujet, et se jouer dans l'atmosphère plus libre des hypothèses.
Tout autre est M. Emest Verlant, qui détient avec lui le fameux sceptre de la critique. A Tenthousiasme de M. Francis Nautet, il oppose un scepticisme prudent. L'auteur des Lettres au Roi se livre tout entier à Tœuvre qu'il analyse, la fait sienne et se l'assimile; lui se garde avec soin de toute chaleur, il l'observe et n'y participe pas. Il semble craindre d'avoir une conviction, et s'en tire par un mot d'esprit, toujours du meilleur. Là où le premier n'aurait eu que des idées générales, il sépare et il analyse. Il se garde de considérer les choses dans leur ensemble ; c'est ainsi qu'il hésiterait même, je crois, à parler globalement de Victor Hugo, car il sait trop bien que le Victor Hugo des Odes et Ballades n'est pas le même que celui de la Fin de Satan, ni le Victor Hugo d'Hernani le même que celui de la Forêt mouillée. Dire : Victor Hugo, c'est ne voir qu'un bloc ; un esprit studieux découvrira sous cette appellation, une succession de consciences bien distinctes.
Au nom de ces deux critiques il faut adjoindre celui de M. Eugène Gilbert.
Déjà connu par ses intéressantes chroniques de la Revue générale, Eugène Gilbert a tenté aujourd'hui de tracer l'historique du roman en France pendant le XIX^^ siècle (i).
Lorsque l'on songe à l'extraordinaire fortune du roman moderne depuis Atala, à l'indéfinie variété d'un genre, pour ainsi dire nouveau, passant de l'aventure à l'observation psychologique, de l'histoire à la science, tour à tour poétique, fantaisiste, réaliste, social, rustique ou symboliste, on se méfie presque instinctivement du critique assez téméraire pour oser s'attaquer à un sujet aussi considérable et aussi complexe.
Quand, avec la Révolution française, le libre développement de l'individu eut brisé le lien commun qui unissait la race française, un art nouveau apparaît, plus restreint, plus personnel, se développant selon les aspirations de chacun. Le roman, l'épopée bougeoise, a trouvé un terrain propice; il va se multiplier avec une rapidité inouïe et susciter l'engouement de l'univers entier. Avec Chateaubriand et Lamartine il raconte les vagues mélancolies des esprits inquiets d'infini, avec Stendhal il étudie le mécanisme secret de l'âme, avec Vigny il se sauve d'un monde banal, avec Dumas il satisfait les imaginations débridées, avec Gautier il s'éploie dans la fantaisie, avec Balzac il étudie la foule, reflétant partout, sous mille formes différentes, l'impossibilité de vivre et l'effrayant pessimisme qui, depuis plus d'un siècle, mine la société contemporaine. Voilà l'énorme matière que M. Eugène Gilbert allait devoir étudier
Ce n'est point faire la philosophie complète du roman qu'il a voulu, c'est en tracer l'histoire. Expliquer l'art d'une époque, c'est comprendre l'époque elle-même; cela n'est possible que lorsque la société est concentrée autour d'un noyau unique. 11 suffit alors de reconstituer une civilisation à laquelle préside une seule direction et un seul but. Mais s'il s'agit de la France morcelée d'aujourd'hui, projetant dans mille directions ses forces vives, un pareil travail devient impossible. 11 faudrait non seulement étudier chaque
(i) Le Roman en France pendant le xix« siècle, par Eugène Gilbert. Pion et Nourrit, éditeurs, Paris,
milieu, chaque famille qui produit un artiste, mais cet artiste lui-même comme individu. On ne demandait jadis au critique que d*être historien; désormais il devra être historien, sociologue et même physiologiste. Il est trop évident qu'actuellement certains cas littéraires sont du ressort de la pathologie. La matière du Horla du malheureux Guy de Maupassant, par exemple, n'appartient-elle pas à la psychiatrie? La critique artistique interviendra, elle, pour montrer comment l'écrivain a su la transformer en œuvre d'art.
M. Eugène Gilbert a vu cette difficulté insurmontable et s'est donc borné à rhistorique du roman au XIX^ siècle. Mais il n*a pas voulu se contenter d'une nomenclature rapide, ce qui eût abouti à une sorte de dictionnaire des romanciers: il a tenté de préciser, en brièves appréciations, le rôle joué par chaque écrivain. Examinons comment l'auteur s'y est pris pour mener à bonne fin ce livre où plus de cinquante noms sont cités. Il a, tout d'abord, cherché à établir des points de repaire au moyen des grands événements littéraires qui marquent l'évolution du roman : le romantisme avec Vigny, Hugo, Dumas et Gautier, le réalisme avec Balzac et Flaubert, le naturalisme avec Zola et son école ; ces larges charpentes bien fixées, il reprend, dans l'ordre chronologique, tous les romanciers indistinctement, depuis Chateaubriand jusqu'à Anatole France, en passant par tous les genres secondaires où prennent place Feuillet, Ohnet, M™» de Ségur, Jules Verne, etc., etc.
Pour éclairer les origines immédiates du roman français, M. Eugène Gilbert fait une large part à J.-J. Rousseau.
On s'est beaucoup occupé de ce laquais de génie depuis plusieurs années ; on a vu en lui le père de toute la littérature actuelle. Dernièrement encore M. Brunetière, dans son Évolution de la poésie lyrique^ lui attribuait la responsabilité du subjectivisme et du lyrisme dans l'art contemporain. C'est quelque peu exagérer son rôle. Jean-Jacques n'est que le beau-père du mouvement romantique. S'il a eu cette influence, la plus profonde et la plus universelle qui soit en littérature, c'est précisément parce que le terrain était préparé. L'âme qui s'incarna en Rousseau était déjà, en puissance, l'âme de presque toute la France.
On est encore trop tenté, malgré l'exemple salutaire de Taine, en observant une période littéraire, de considérer l'écrivain le plus marquant comme un phénomène spontané, comme un météore extraordinaire, alors qu'il faudrait le juger comme produit de causes antérieures, comme partie d'un système solaire. En art il n'y a pas de fait isolé, de comète, il y a des pléiades. Ce n'est pas l'astre principal qu'il faut étudier en premier lieu, mais le groupe entier, pour en déterminer l'origine et les causes.
Certes, dans l'histoire du roman, Jean-Jacques éblouit tout d'abord ; on ne voit que lui, on ne constate que son influence sur Chateaubriand, sur Mme de Staël, sur Sénancourt, sur tous les orateurs de la Révolution. Mais le petit horloger inquiet et rêveur de la Genève protestante, l'hôte sentimental et complaisant des Charmettes à des précurseurs. Il en est un surtout auquel on devrait s'arrêter longuement, c'est l'abbé Prévost. On ne lit plus
aujourd'hui, j'en conviens, le Doyen de Killerine ou Cléveland, mais ces œuvres et surtout Manon firent une profonde impression au XVI II« siècle. Rousseau la subit plus que tout autre, et il l'avoue en ces termes : « La lecture des malheurs imaginaires de Cléveland, faite avec fureur et souvent interrompue, m'a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens. »
La sensibilité maladive, la peinture de la vie sauvage, le sentiment de la nature, le style éloquent et lyrique, tout ce qui fit le succès de Rousseau, nous les retrouvons, à l'état embryonnaire, dans labbé Prévost. Déjà il introduit le moi dans la littérature, d'une façon détournée, il est vrai; mais sous le personnage de des Grieux, il est impossible de ne pas reconnaître le bénédictin tourmenté de Saint-Maur qui s'enfuit secrètement de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Si l'on rappelle, en outre, qu'il dota la France des traductions ou plutôt des adaptations de Paméla, de Clarisse et de Grandisson de Richardson, on se rendra compte facilement de toute l'influence qu'il eut dans la transformation du roman.
Nous aurions donc voulu voir M. Eugène Gilbert, puisqu'il s'occupait des origines, s'arrêter plus longuement à l'auteur de Manon Lescaut. Il est vrai que ce n'était à ses yeux qu'un chapitre préliminaire. C'est à partir de Chateaubriand qu'il entre complètement dans son sujet. Alors se déroule, comme un vaste panorama, l'histoire littéraire du XIX« siècle.
Nous ne saurions être toujours de l'avis de M. Eugène Gilbert dans certaines appréciations partielles Quand, reprenant l'expression d'un très superficiel critique, Paul Albert, il dit que Balzac ne voit dans la femme « qu'un être flottant qui n'appartient à aucune espèce », nous pourrions lui opposer certains romans où l'hérome, douée d'une volonté toute virile, gouverne l'action en jouant un rôle actif et conscient. Tel est le cas, entre beaucoup d'autres, de M"^ de Watteville dans Albert Savarus On pourrait de même s'étonner de ne pas rencontrer de Vigny à côté de Mérimée dans le chapitre consacré au conte et à la nouvelle. Servitude et Grandeur militaires, publié en i835, nous semble bien plus un récit, d'une beauté dramatique intense, qu'un roman.
Mais dans une œuvre aussi considérable, Le roman en France pendant le Xixe siècle, il serait oiseux de s'arrêter à des détails de minime importance au détriment de l'ensemble. Personne ne songera à réclamer à l'auteur ses preuves, lorsqu'en passant il attribue avec certitude les Quinî(e joies de mariage à Ant. de La Salle ; mais peut-être lui fera-t-on un reproche de n'avoir consacré aux écrivains français de nationalité belge qu'une note au bas d'une page, alors que les Suisses ont trouvé grâce à ses yeux. Charles Le GoflSc, dans ses Romanciers d'aujourd'hui^ a cru à bon droit devoir étudier nos écrivains ; en effet, nos conteurs et nos nouvellistes appartiennent à la littérature française au même titre que les Auvergnats. Les frontières politiques ne peuvent limiter l'expression littéraire.
Cette restriction faite, admirons dans toute son ampleur et sa science l'œuvre si bien documentée de M. Eugène Gilbert. Ses pages sur Stendhal, sur Flaubert, sur Balzac, sur Zola sont d'un critique à l'intelligence ouverte et sympathique, à l'expression nette et précise. Pouvoir comprendre et
apprécier avec justesse et mesure des œuvres aussi disparates que René et le Rouge et le Noir, Madame Bovary et Thaïs, Un prêtre marié et Monsieur de Camors, Pot-Bouille et En Route, dénote un esprit large et un sens critique supérieur.
Valère Gille
CHRONIQUE ARTISTIQUE
Exposition des aquarellistes, — Salon photographique.
ous étions, mon ami et moi, assis à la terrasse d'un café et nous nous entretenions (sujet ressassé!) de la toujours belle attitude du gouvernement vis-à-vis des arts en notre cher pays de Belgeoisie, lorsque par ce matin clair nous vîmes défiler devant nos yeux éblouis toute la reluisante somptuosité des carrosses royaux. Où pouVâient-ils aller si matin? A quelle cérémonie grandiose?
Nous eûmes la curiosité d'aller voir. Nous en sommes revenus. C'était l'ouverture de la « royale » exposition des aquarellistes.
Je m'y promenai rêveur dans l'étouffante gêne que vous causerait la douce badauderie de dix mille personnes se pressant pour contempler... une souris et ses petits.
Voici, j'imagine, comment s'organise une pareille exposition. Représentez-vous une usine, pas trop bien montée; tous les ans le comité d'administration distribue la besogne à ses employés en vue du dit étalage et prie M. Stacquet d'avoir a produire, pour la date d'ouverture, huit petites « plages à Katwyk », M. Cassiers huit petits « gracht hollandais » au choix, M. Uytterschaut, huit petites « barques échouées », etc., etc., sans oublier MM. Dell'Aqua, Vanseverdonck et autres. Il suffit de ce petit contingent bien placé, encadré, nettoyé, pour faire défiler dans les salles du musée des familles royales de tous pays, des officiers chamarrés et enfin tout Tofficialisme de notre bonne ville. Et tout le monde est ravi, même nous.
Tout de même, en regardant bien, il y a trois belles choses le long de ces cimaises; ce sont : une belle tête de vieille de C. Meunier, un peu molle de contours mais où se lit une grande et simple bonté; un portrait. Dans la bibliothèque, de M»*® Dora Hitz, et enfin de sombres et puissants sousbois de Walter Leistikow.
J'admettrais la belle couleur et la douce rêverie pastorale de M. Jacob Smits, n'étaient ses triviales formes à peine dégrossies.
Là Lys, à Oând, de Marcette, est d'un charmant chatoiement de rouges et de verts, et M. Haegemans a quelques (( clichés ». assez chauds. M. Tits
nous montre une intéressante fantaisie sur le Glas d'Iwan Gilkin, et M. Cassiers s*est mis à dessiner un peu pour son Dimanche de novembre en Zélande, M. Stacquet, oh prodige! s'est essayé à nous offrir quelques petits bateaux qui au lieu d'w aller sur Teau » vont tout simplement sur des nuages gris et malades. M. Devriendt paraît avoir beaucoup vu certains tableaux anglais un jour qu'il éprouvait un vif ressentiment du mal de mer. Il ne faut pas oublier M. Georges Hobé qui a trouvé des meubles que nous n'avions certainement plus vus depuis quinze jours et qui justifient le rang que nous lui avons vu donner dans quelque Art moderne sous la rubrique : « Des artistes tels que Meunier, Mellery... Hobé ». C'est parfait.
Et voilà ! N'est-ce pas que c'est intéressant?
Par compensation il s'est ouvert au Cercle artistique un $aIon d'art photographique dû à la plus heureuse initiative. Et je ne crains pas de le dire : la somme d'intérêt apportée par celui-ci est de beaucoup supérieure à celle apportée par la « Royale société ». Et là justement cette comparaison qui s'établira d'elle-même vient fort à l'appui d'une idée que j'avançais il y a quelques jours : que de pareils salons photographiques sont des plus précieux à l'art pictural, car ils supplantent facilement les faux artistes, les faiseurs pour arrière-boutique, et en somme tous les peintres non-artistes, parce que sans imagination, sans rêve, sans idéal, ce sont ceux-là naturellement qui par leur niveau s'attirent la faveur et les encouragements du public et des gouvernements.
Les vrais artistes seront heureux de cette manifestation : Le fréquent triomphe de la photographie sur la peinture des petits paysages^conventionnels, des natures mortes, des portraits seulement physiques, chiens, chats, etc., sera tellement éclatant que le public, si borné qu'il soit, sera bien forcé de tendre à s'élever, de viser plus haut pour arriver à apprécier l'art véritable. Personne ne regardera plus des « plages à Katwyck » et des « gracht hollandais » aquarellisés ; on sentira le rôle de l'art plus haut, à jamais indifférent que l'on sera au résultat d'une heure d'habileté.
J'entends d'ici des gens objecter : « 11 y aura toujours chez ces peintreslà le mérite du savoir faire, la connaissance adroite du métier? » Vraiment? Voulez-vous me dire quelle place vous donnerez en art à un ouvrier qui pendant quarante ans sculpte tous les jours un pommeau de canne en tête de boule-dogue?
Est-ce autre chose que la routine d'un ouvrier inintelligent que cette refabrication à chaque salon de peinture d'un tas de petits tableaux toujours les mêmes, toujours aussi vides et toujours précisément au diapason des « familles bourgeoises ».
Dans cet avenir que je souhaite proche, les amateurs qui voudront avoir chez eux une réelle œuvre d'art trouveront plus d'hommes à même de créer une page de rêve ou de pensée servie par un métier impeccable, alors que ceux-là désireux de posséder une intéressante reproduction de nature
s'adresseront à la photographie. Place aux vrais artistes, arrière les gâcheurs !
La première place du Salon photographique est disputée entre J. Craig Annan et Frederik Hollyer, le Braun des tableaux anglais, duquel par malheur une partie de Tenvoi se trouve égarée.
Voyez par J. Craig Annan ce splendide portrait de S.-R. Crockett; à le contempler Ton est vaguement désorienté ; on ne peut admettre en somme que la photographie puisse donner semblable impression de vie spirituelle ; le sujet y prêtait sans doute, car dans cette attitude et en ce regard doucement baigné d'ombre, se devine une âme mélancolique et rêveuse ; auprès de lui ce portrait de vieille dame, d'une suprême distinction, et puis cette Miss Maud Rowat évoquant par la facture, dirais-je, une des belles pages de Whistler.
De lui encore, cette note ambrée et vibrante de couleur, un Verwée en roux : Charrue en Lombardie^ et puis des effets dramatiques aux ciels de tourmente tels que les Montagnes noires.,. On songe avec tristesse à la trente-sixième royale exposition aquarelliste (car c'est la trente-sixième! qu'était donc la première?).
L'architecture mouvante des ciels crépusculaires et orageux a beaucoup sollicité les exposants : Les rayons et les ombres ^ d'Hector CoUart, une splendide déchirure de lumière en a pleine pâte » ; Robinson : un troupeau écrasé par un ciel sans fin aux remous gigantesques ombrés d'ocre où court une chevauchée grandiose de nues ; le Port de la mer du Nord et Prélude de nuit, de A. Horsley Hinton; la Fin de l'orage, de M. Alexandre, bien connu des artistes, et le Four o'clock, d'Alfred Géruzet, qui évoque d'une façon exquise la paix nostalgique des champs valonnés de Brabant.
Nous voici devant le splendide portrait de Walter Crâne dû au goût de Frederick Hollyer : par la pose intelligente de la tète, les yeux sont doucement ombrés et rendent d'une façon inouïe Texpression rêveuse du poèteillustrateur.
En un seul cas seulement, c'est mon avis, les photographes, si bien doués qu'ils soient, s'éloignent de leur tâche, c'est lorsque, par des moyens factices d'arrangements, de trompe l'œil et de jeux de lumières, ils cherchent à faire du tableau dramatique ou la scène à effet quelconque. L'impuissance qui sera toujours évidente apparaît d'emblée en ce cas; ainsi M. Le Bègue dont seulement le Paysage avec figure réunit quelques éléments d'intérêt sans doute par hasard et à cause de sa ressemblance à certains tableaux anciens.
Dans ce genre M. Puyo a mieux réussi, bien que sa Vengeance soit banale mais heureusement compensée par ce tour de force : La Lampe file, tout à fait charmant et moins cherché.
Il y a encore des visions embrumées de la Tamise, des nus en plein air et des mers endormies ou scintillantes de lumière, des fleurs fragiles de MM. von Liebig, Alfieri, A. Cadby, Ralph.-W. Robinson, et une Étude de cygne, éclatante et décorative, de M. Gaston T'Serstevens.
Mais il faudrait citer tout le monde car les choses banales sont rares.
Allësi-y, Messieurs les photographes, les artistes vous tendent la main de tout cœur — et d'abord — en vous félicitant.
P.'S. — Parmi les artistes, ceux qui feuillettent encore parfois VArt moderne ont lu avec bienveillance les essais du jeune avocat L. H. sur leur camarade Jean Delville. Ils s'attendent à y lire bientôt les opinions esthétiques des surveillants de la a Maison d'Art ».
MEMENTO
Une petite revue de jeunes croque-morts a annoncé notre décès au moment même où 'paraissait notre numéro double de septembre-octobre.
Nous avons le plaisir de faire part à nos lecteurs, dans notre présent numéro, de l'agrandissement de notre revue et des nombreuses améliorations que nous comptons y apporter.
Nos ESTHÈTES. — Onlildans V Art moderne du 17 novembre :
En Belgique s'affirment André Ruyters, Henri Vende Putte, Arthur Toisoul et Georges Rency.
Vraiment l'art, en ce moment, brille en des mains vaillantes et Ton ne doit guère être inquiet de son avenir. Et les pauvres cris d'alarme que poussent certains écrivains taris ou desséchés et passé au petit journalisme ne doivent apparaître que comme encouragements à rebours. Cest réternelle histoire mesquine et désolante.
Les « écrivains taris ou desséchés et passés au petit journalisme »on sait qui VArt moderne entend désigner par là : ce sont les poètes de la Jeune Belgique et particulièrement M. Albert Giraud et M. Iwan Gilkin; seulement VArt moderne se garde de les nommer.
Il est évident que ces écrivains taris ou desséchés, etc , ne sont que fumée et poussière devant les maîtres qui s'appellent Toisoul, Rency, Ruytens et Vande Putte. Les trois rédacteurs de VArt moderne sont des connaisseurs infaillibles, qui, comme on le sait, n'ont d'autre souci que le culte de l'art et le respect des artistes. Or, les trois rédacteurs de VArt moderne ont publié l'opinion rapportée ci-dessus, donc on peut y croire.
Il est vrai que VArt moderne de ces messieurs n'en est pas aux premiers marmots qu'il oppose aux poètes de la Jeune Belgique, Jadis c'étaient les... comment s'ap-
pellent-ils? — les Toisoul et les Rency de la Wallonie, puis les Vande Putte et les Ruyters de Floréal, enfin les autres Toisoul et Vande Putte de quelques autres revuettes mortes et oubliées : ils étaient les premiers entre les premiers et les plus forts parmi les plus forts; tous, les uns après les autres, devaient tomber les susdits a écrivains taris ou desséchés » de la Jeune Belgique. Il paraît que ce n'est pas encore fait. On nous envoie une nouvelle bordée de moutards.
Sera-ce la bonne, cette fois, ou faudra-t-il, dans trois ou quatre ans, quand paraîtra un Art plus Jeune, recommencer ropérationî
On peut faire dès à présent une constatation suggestive. VArt moderne a prêché ceci, il a prêché cela, il a passé le temps à défaire ce qu'il avait fisiit, à dénigrer ce qu'il avait loué, à détruire ce qu'il avait essayé d'édifier. Les Pénéiopes qui le rdéigent sont incapables de défendre trois années durant le même art et les mêmes artistes, à part quelques amis personnels. Cela s'appelle travailler au développement de l'Art en Belgique. Leur critique est un cours d'avortement. Les jeunes gens qui suivent leurs conseils n'aboutissent qu'à la stérilité où à la démence ; après quelques années, nos montreurs de fœtus les 1 emplacent par des avortons plus frais, afin de pouvoir contmuer leurs exhibitions.
Le pis est qu'en prêchant l'extravagance systématique, la négligence de la forme et l'ignorance volontaire du métier, ils réussissent parfois à dévoyer pour la vie un esprit bien doué. Peut-être sera-ce le cas de l'un des jeunes gens qu'ils viennent de citer.
Un mot pour finir, au sujet du petit journalisme.
Depuis plusieurs mois M. Picard, sénateur socialiste, inonde le journal Le Peuple de petits articles politiques. M. Verhaeren n'a laissé échapper aucune occasion de pratiquer le petit journalisme dans le Progrès,
la Nation et quelques autres feuilles déplorablement dé^ntes. Ces messieurs parlent trop de corde dans la maison de plusieurs pendus.
Conférence de M. Albert Giraud au « Sillon ». — Le samedi 26 octobre a eu lieu la dernière des trois conférences organisées par le Sillon. M. Albert Giraud a parlé de Leconte de Lisie, dont il a dignement célébré l'œuvre, en un langage d*une beauté achevée, et à propos de Leconte de Lisle il s'est attaqué, avec une éloquence incisive et nerveuse» à certaines opinions qui sont très répandues dans le public, même lettré, et qui lui ont fourni l'occasion d'élucider diverses questions difficiles d'esthétique.
D'abord la question de la modernité dans l'art. M. Giraud n'a pas eu besoin d'insister beaucoup pour établir que le poète de Qafn ne peut être taxé d'archaïsme et d'artifice que par ceux qui s'arrêtent au décor, sans pénétrer jusqu'à l'idée à travers l'enveloppe extérieure.
Un second grief du public contre Leconte de Lisle se traduit par la fameuse accusation d'impassibilité. Elle part d'une confusion entre la sensibilité commune et la sensibilité artistique qui sont entre elles dans le même rapport que le monde réel et le monde idéal. La seconde suppose évidemment la première, mais la réciproque n'est pas vraie, et s'il n'y a pas d'artiste qui n'ait du cœur, chose à la fois indispensable et insuffisante, il y a beaucoup de gens qui ont beaucoup de cœur et qui ne sont pas artistes', quelque imagination qu'ils s'en fassent.
Au fond, dit M. Giraud, ce que l'on reproche à Leconte de Lisle, c'est de ne pas émouvoir à la façon de Musset, qu'il estime une déplorable façon. Depuis le romantisme, le mot de passion est spécialement affecté par la veulerie contempotaine à une seule et unique passion, l'amour, et Tamour dans ce qu'il a de plus personnel et de plus égoïste, l'amour qui confine au libertinage.
Le lecteur moderne veut qu'on lui jette son
morceau de passion tout cm, tout saignant; il exige sa part de relatif et de contingent. Et il trouve qu'il est frustré lorsqu'un poète vraiment digne de ce nom ce projette dans l'infini et dans l'éternel, selon les paroles de M. Pierre Quillard, ce qui fut auparavant le tressaillement momentané de l'individu ». A qui cherche la vérité des apparences fugitives, la vérité photographique, doit échapper la vérité essentielle, parce qu'elle est trop vraie. Et c'est celui-là qui accuse de manque de sincérité le poète qui ne lui jette pas, comme phonographié, le langage élémentaire de son émotion.
Certes, Leconte de Lisle eut la pudeur de réfréner ses sentiments trop individuels et les réduisit à certaines confidences lointaines et voilées où s'exalte le souvenir épuré d'un premier amour. 11 faut le louer de cette impersonnalité et d'avoir obéi au conseil du vers de Victor Hugo :
Ami, cache ta vie et répands ton esprit!
Il n'est pas l'esclave de sa sensibilité, il la domine. Ainsi son œuvre assume un caractère intellectuel et universel, par lequel elle durera, tandis que certaines productions de poètes, tels que M. Paul Verlaine, étant faites d'allusions à des circonstances individuelles, contiennent en elles-mêmes leur propre mort.
Telles sont, réduites à la sécheresse d'un résumé, les idées essentielles que M. Albert Giraud a développées brillamment et fait reluire sous tous leurs aspects dans cette conférence écoutée avec attention et applaudie avec chaleur par un public nombreux.
L'ANAacmE littéraire. — M. Albert du Chastain a publié dans le Soir le très intéressant article que voici :
Les conférences du Musée — cela ne vous a-t-il pas un joli parfum antique? — viennent d'être brillamment clôturées par leiude que M. Albert Giraud a consacrée à Le> conte de Lisle, et dont le Soir a rendu compte.
La Jeune Belgique, qui ne se contente p8S de prêcher d'exemple et qui ne perd aucune occasion de défendre les saines traditions littéraires, a livré là trois batailles, trois glorieuses, qui resteront célèbres dans ses fastes, sous le titre de batailles des trois
G : Gilkîn, Gille et Gîraud qui se sont fraternellement partagé la besogne et qui peuvent maintenant se partager Phonoeur de la victoire, si victoire il y a.
Le premier s^était réservé la tâche d*ezposer les règles qui doivent servir de base à toute critique sérieuse, et on a dit ici-méme de quelle raçon il s*en est acauîtté.
Le second nous a montre, par des citation, bien choisies et suffisamment probantes, à Quelles insanités on aboutit quand on veut s affranchir de ces principes salu* taires.
Il ne restait donc plus, pour que la démonstration fût complète, qu'à opposer à ces extravagantes élucubrations, d*incontes> tables chefis-d^œuvre conformes aux lois de la prosodie française. C'est ce qu'a fait M. Giraud en lisant des vers de son poète préféré et en les comparant avec infiniment de verve à ceux de ses adversaires.
Il n'a pas toujours été très tendre pour ceux-ci. Il ne leur a pas ménagé les coups, et j'entendais dire, autour de moi, que c'était bien de la passion pour un pareil sujet. Ah I voilà ce dont je ne me plains pas, par exemple ! Dieu soit loué s'il reste encore des jeunes gens épris d'idéal et capables de se passionner pour autre chose que pour la robe d*un cheval ou pour la jupe d'une danseuse,
La lutte c'est la vie. Tout vaut mieux que cette glaciale indifférence de sceptiques et de blasés dont on pouvait croire la jeunesse contemporaine mortellement atteinte.
Assurémentrje ne partage pas toutes les haines de M. Giraud. Je le trouve singulièrement exclusif et en l'écoutant, l'autre jour, je lui demandais grâce, in petto^ pour Musset, si adorable parfois, malgré son dandysme, et surtout pour Verlaine, si naïf et si touchant, et auquel on peut pardonner beaucoup de galimatias et d'enfantillages, en faveur de quelques vers d'une perfection sans égale.
Mais à.la guerre, les emportements même les plus exagérés sont excusables. On n'a pas le temps de bien distinguer amis et ennemis ; on frappe au hasard, dans le tas, et que Dieu reconnaisse les siens !
Or, c'est bien la guerre, avec toutes ses fureurs, fureurs que je comprends, que je partage même, quelquefois, quand je vois prendre au sérieux certains fumistes qut s'intitulent poètes parce qu'ils ne saveni pas écrire en prose et qui se croient du génie ^arce qu'ils n'ont pas d'orthographe.
Tant qu'ils n'ont fait que pontifier dans quelques petits cénacles d'imbéciles ou d'illuminés, le mal n'était pas grand. Mais leur folie gagne de proche de proche, elle pervertit le goût et devient un véritable péril public. L'avenir de la poésie est menacé; et pour ceux qui ont la conviction profonde
que la poésie est aussi indispensable à l'homme que le pain, il y a bien là son quoi s'émouvoir, de quoi perdre un peu de sangfroid. Mais ne devait-on pas s'y attendre?
Toute autorité est battue en brèche, en religion, en politique, en morale. L'anarchie est partout, dans les idées et dans les faits; comment la littérature ferait-elle seule exception?
Eh quoi, la prosodie serait la seule Bible respectée, le seul code qu'on ne chercherait pas à détruire!
Une réaction d'ailleurs était inévitable.
Les régents du Parnasse avaient, convenons-en, abusé de leur pouvoir, en confondant trop souvent la versification et la poésie, en donnant une importance exagérée à la rime qui n'est qu'un des éléments du vers, et en faisant de la consonne d'appui un véritable instrument de torture. N'ontils pas eu le tort de décréter une infailli' bilité nouvelle et de lancer tant d'ana* thèmes ?
11 est arrivé ce qui arrive toujours en pareil cas : (^uand on ne sait ou quand on ne veut pas faire une part légitime à la liberté» on rend les révolutions nécessaires.
Quelques-unsdeceuxquise sont insurgés contre les cerbères de la prosodie étaient indubitablement sincères et leurs tentatives ne manquaient pas toutes d'in térêt. Certaines de leurs revendications étaient justes et on devra les mettre à profit pour renouveler les rythmes, pour donner aux vers plus de vigueur, de naturel et de souplesse. Mais en poussant leur système à ses dernières conséquences, ils sont arrivés à ce résultat qu'au nom même de leurs principes, tout le monde pouvait se dire poète. Cela n'a pat manque. Nous en avons vu alors de toutes les couleurs. On mêlait des mots, au hasard, les plus baroques du dictionnaire; on ponctuait à tort et à travers pour que cela eût encore moins de sens, et l'on publiait ce petit travail en se disant de l'école de Gustave Kahn, de Vielé-Griffin ou de René Ghil. Et le fait est que lorsque l'on comparaît ces imitations aux modèles, les plus forts se trouvaient très embarrassés d'expliquer la différence.
Et le public, toujours bon gogo, troublé d'ailleurs par le tapage des réclames indépendantes et les coups de grosse caisse qu'on battait furieusement aux portes des petites chapelles littéraires, ne sut bientôt plus que penser. Naturellement porté par sa naïveté et son ignorance à admirer ce qu'il ne comprend pas, et à s'écrier comme le personnage de Molière : u Ah! que c'est beau, on n'y voit goutte t » il finit par prendre pour des merveilles les plus plates mepties.
Ce que j'ai entendu applaudir d'absurdités dans les salons qui se piquent d'intellectualité %x d'esthéticisme, c'est à n'y pas croire !
Un de mes meilleurs amis auquel on demandait, un soir, dans un cercle ultraélégant, de dire de ces vers amorphes et élastiques que certaines revues avancées ont mis à la mode, eut Tidée d'improviser une pièce idiote qu'il attribua effrontément au chef d'une des principales écoles décadentes et qu'il intitula : Le Soir violet. Ce « soir violet » eut beaucoup de succès, jusqu'au jour où l'auteur crut devoir confesser sa supercherie. S'il ne Tavoua pas plus tôt, c'est qu'il voulait répéter l'expérience pour se faire une opinion sur la compétence du public en matière de poésie. L'expérience fiit, hélas! concluante, car s'il y eut des -protestations au nom du bon goût et du bon sens, elles furent rares. L'auteur s'amusait lui-même à critiquer sa pièce : « Vous trouvez cela beau, disait -il, mais c'est absurde ! » — ce C'est que, lui répondaiton, vous n'en sentez pas, comme nous, la finesse. » O Molière 1
Un vers, surtout, était fort aJmiré ;
L'arbre souffle, le vent s'efFeuille i
On se pâmait à ce vent qui s'effeuille, et on le redemandait, comme le « quoi qu'on die » de Trissotin.
Le public se laisse donc très facilement duper. Féroce dès qu'il voit qu'on se moque de lui, il met du temps à s'en apercevoir, surtout quand il s'agit de choses qui demandent, comme la poésie, une initiation spéciale. Il a besoin qu'on fasse son éducation et qu'on le guide.
On lui a tellement répété qu on avait renversé toutes les anciennes règles, qu'en art on ne devait plus s'occuper ^ue du symbole, et que plus une œuvre était obscure, plus elle était symbolique, qu'il s'est cru obligé d'admirer tout ce qui était contraire aux anciennes formules et tout ce qui était inintelligible.
Cette aberration ne durera pas toujours.
Il commence à soupçonner qu'on le berne, et il ne peut plus tarder à en être convaincu.
Aussi les malins se ravisent. Ils ne soutiennent plus que le manque de clarté tient lieu de tout mérite. L'un d'eux reprochait même, récemment, à l'un de ses confrères, d'avoir écrit un volume de deux mille vers trop énigmatiques. « Ne craignez rien, lui répondit l'autre, vous comprendrez, mais prenez patience. Ce volume est le premier d'une série de trente qui formeront un toial d'au moins cinquante mille vers, et mon idée n'apparaîtra qu'à la fin. »
C'est déjà quelque chose, et il y a évidemment là une concession. Mais ce n'est pas seulement sur le fond qu'on juge nécessaire d'en faire quelques unes, c'est aussi, chose plus grave, sur la forme elle-même
Et qui donc oserait se montrer irrécon-
ciliable, quand M. Mallarmé reconnaît que « la métrique naît des siècles, et que relativement à la qualité du français, aucune invention privée ne surpassera le legs prosodique commun ».
Il est vrai qu'il réclame ensuite pour Taède moderne le droit de a s'égarer à son gré dans l'infinité des fleurettes et partout où sa voix rencontre une notation, de la cueillir ».
Mais la première déclaration est bonne à retenir et suffit pour condamner « ce jeu autour de la prosodie, avec des fragments de l'ancien vers », qui en serait l'infirmation.
Qui défendra le legs prosodique commun, si les poètes s'égarent dans l'infinité des fleurettes, à la recherche de notations nouvelles à cueillir? Kt puis^ qui sera juge de ces notations, de leur opportunité et de leur valeur?
Le public? Mais nous venons de voir que c'est impossible.
Le poète? Mais nous retomberions aussitôt dans l'anarchie.
Pour le moment, nous y sommes en plein, et c'est un état si pitoyable, que tout le monde, dans le fond, voudrait en sortir; nous en avons pour preuve le demi-aveu de M. Mallarmé.
Seulement, pour mettre fin à cette situation, il faudrait une autorité capable d'imposer les règles traditionnelles et de consacrer les innovations. Où est cette autorité?
J'en connais bien une; mais je craindrais, en nommant l'Académie française, de feire sourire ceux-là mêmes dont elle représente officiellement les idées.
Et cependant, quelle autre aristocratie peut servir d'arbitre dans les disputes littéraires?
Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre, et de quel salon aujourd'hui pourrait-on en dire autant?
Renan avait décidément raison. C'est surtout dans la république des lettres qu'une aristocratie forte et respectée est nécessaire. Maison ne veut pas le comprendre; et il n'y a qu'à laisser aller les choses, et qu'à compter sur les excès de l'anarchie, pour nous en dégoûter et nous en guérir.
Corinne
V a Art moderne » et les artistes. — Il est presqu'impossible qu'un jeune artiste de talent ne rencontre point sur son chemin VArt moderne qui lui aboie aux chausses.
M. Jean Del ville vient, à son tour, d'en faire l'expérience.
M. Jean Del ville a obtenu le prix de