LA SORCIÈRE DE PIÉTON
A Georges Eekhoud
je dimanche soir, les habitués du café de la Régence, fermiers en sarraux bleus marchant lourdement, citadins s^avançant d un air dégagé de manière à faire valoir leurs gilets blancs ornés de chaînes d'or, passaient dans les rues interrogeant tous ceux qu'ils voyaient, assis devant leur demeure, sur les trottoirs, prenant le frais :
« Avaient-ils vu revenir les joueurs de balle? »
Mais personne ne répondait affirmativement. On ne connaissait pas encore le résultat de la lutte qui s*était livrée ce jour-là à Leernes entre Thuin et Piéton. Il se faisait tard cependant, car le soleil n'incendiait déjà plus les vitres des maisons de la grandVue, qu'en face des ruelles donnant sur le rempart, d où Ton apercevait les bandes de pourpre du couchant au sommet de la colline verdoyante tachée de métairies blanches aux toits d ardoises violettes ou de tuiles rouges, mais les coqs du grand clocher, des églises de la paroisse et du couvent des sœurs, ainsi que la girouette héraldique du collège de l'Oratoire flambaient dans l'azur limpide du ciel.
Le groupe des vieux s'acheminait lentement, faisant des commentaires sur ce retard. De temps en temps l'un d'eux s'arrêtait pour pérorer en accrochant le pouce gauche à son gilet, à hauteur de l'épaule, puis se remettait à marcher après avoir fait son effet d'éloquence.
Au café de la Régence, la grande table était déjà entourée des notables de la ville, assis devant leurs pintes en porcelaine blanche à arabesques coloriées entourant leurs initiales marquées en or.
Mais là, pas plus qu*ailleurs, on ne connaissait Tissue de la joute qui passionnait si fort les fervents de la balle.
Les nouveaux arrivés enlevèrent leur pipe au râtelier où Ton voyait une collection des plus variées.
Des pipes en terre blanche de Nimy, depuis celles qu'on venait de commencer, jusqu'aux vieilles qui étaient culottées du fourneau à la cire rouge entourant le bout du tuyau. Des pipes à tête de polichinelle, à tête de vieillard à longue barbe, à tête de coq, peinturlurées de bleu, de jaune, de vert et surtout de rouge, les longues pipes de Hollande avec des noms marqués en relief, celles en écume de Vienne où se fondent, où se marient en d'extraordinaires et exquises harmonies le jaune, le fauve, le bistre, le brun et le roux, comme dans les feuillages des forêts en automne, et les pipes allemandes en porcelaine peinte, aux longs tuyaux flexibles garnis de cordons à floches. Victoire trônait dans le comptoir en chêne jaune Elle tira du grand dressoir dans lequel était enchâssée l'horloge, les chopes des arrivants et les emplit de bière mousseuse.
Après qu'ils eurent bu, ils rattrapèrent avec la lèvre inférieure l'écume blanche qui recouvrait leur moustache, tirèrent une énorme bouffée à leur pipe pour marquer leur bien-être et se mirent à la conversation.
— Pourquoi tardent-ils à revenir; n*a-t-on pas encore eu de leurs nouvelles?
— Qu'est-ce qui peut les retenir à Leernes aussi tard; la partie n'a pas pu durer longtemps; ceux de Piéton ne sont pas de la force des nôtres. Ils ne sont arrivés à se mesurer à eux que grâce à une incroyable chance et à la maladresse de leurs précédents adversaires.
— Il faut cependant reconnaître qu'ils ont beaucoup de discipline et que leur malice supplée à l'adresse qui leur manque.
— Ils s'entendent très bien pour cacher leurs points faibles, faire valoir leurs avantages et tirer parti des fautes de leurs antagonistes.
— Oui, mais toute leur malice ne pourra leur donner ce qu'il faudrait pour battre notre première partie que personne n'a vaincue depuis deux ans.
— Voulez -vous parier que nos amis sont en train de bambocher au « Marchau » à l'abbaye d'Aulne, où ils auront trouvé quelques camarades les attendant avec une friture pêchée l'après-midi. Dans ce cas, ils ne sont pas encore prêts à rentrer. Il est certain que le malheureux Théophile attrapera une doublure soignée de sa femme II paiera cher son amusement.
Huit heures, puis neuf heures sonnèrent au grand clocher. On faisait remplir les verres, on nettoyait sa pipe, puis on la bourrait dans le grand pot de grès placé au milieu de la table, oh se racontait les nouvelles, on parlait des récoltes, on discutait des affaires communales; bref, on tuait le temps comme on pouvait, mais les amis n'arrivaient pas.
Ce qui intéressait beaucoup les habitués de la Régence, c*est que les gagnants de ce jour-là auraient à se mesurer, en dernier lieu, contre une autre partie de Thuin formée de tout jeunes gens que le hasard avait favorisés au point de les mettre en présence, pour la lutte finale, des plus forts joueurs du pays. On ne leur avait pas accordé grande attention jus^; le-là. On les considérait comme des farceurs, des gamins à qui le jeu de balle ne servait que de prétexte à des expéditions dans les villes et les villages voisins où ils pintaient et s*amusaient à ravir.
Cependant, ils commençaient à acquérir de la réputation et leurs admirateurs devenaient nombreux.
On allait donc les voir aux prises avec leurs aînés, les champions de la ville, ceux dont la gloire était allée jusqu'à Bruxelles où ils avaient joué, place du Grand Sablon, devant le Roi et gagné des montres en or.
Vers dix heures, un ardoisier de Lobbes entra. 11 venait de Landelies. Tous les visages se tournèrent vers lui, interrogateurs. Il avait entendu dire que Thuin était battu.
Des protestations, des cris d*indignation, un brouhaha générai furent soulevés par cette nouvelle que Téchevin qualifia solennellement de racontar mensonger, a Encore une méchanceté des baudets de Lobbes, s'écria-t-il ; on connaît leur vieille jalousie à notre égard. »
On fut sur le point de flanquer à la porte ce malotru. Les épithctes malsonnantes ne lui furent pas ménagées jusqu'au moment où il jugea prudent de déguerpir.
On attendit encore, avec anxiété cette fois, mais ce fut en vain; Theu» j de la retraite sonna et chacun regagna son logis, inquiet de cette nouvelle à laquelle on se refusait cependant de croire.
Le lendemain, on apprit dans la ville consternée que la victoire était acquise à ceux de Piéton.
Thuin avait été sur le point de l'emporter tandis que les autres n'avaient encore rien compté. Plusieurs joueurs de Piéton étaient « restés au tamis », n*étant pas de force à se mesurer contre leurs adversaires.
Mais au moment où Thuin allait gagner la partie, une poule noire, jetée sur la place, l'avait traversée en courant et en battant des ailes. A cette vue, tous les bouilleurs de Piéton s'étaient mis à crier : « C'est la sorcière de Piéton. » c
Les Thudiniens en avaient perdu la tête. Ils ne savaient plus chasser les balles, ils frappaient à côté, les voyant double ou ne les voyant plus.
Lorsque la maladresse des autres rétablissait la chance en leur faveur, la poule noire reparaissait et les cris recommençaient de plus belle : « C'est la sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton. »
Ceux de Thuin ne tardèrent pas à être complètement affolés. Ils faisaient des écoles qXii déterminaient de formidables huées dans l'assistance.
Enfin, des novices eussent eu raison d'eux avec la plus extrême facilité. Ils perdirent honteusement, poursuivis par les cris de : a C'est la sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton », prirent à peine le temps d'endosser leur blouse, s enfuirent et rentrèrent clandestinement à Thuin, accablés par cette défaite sans précédent dans les annales du jeu de balle.
On n'en vit pas un pendant toute la semaine. Ils s'esquivaient en rasant les murs du plus loin qu'ils apercevaient leurs camarades.
On ne leur aurait pas épargné les reproches.
L'humiliation était grande pour Thuin. Il n'y avait pas à se le dissimuler, c'était la faillite de la renommée que la ville possédait depuis longtemps, de 1 hégémonie qu'elle tenait opiniâtrement. Et ses fils, dont elle avait été si fière, n'avaient même pas rossé quelques-uns de leurs adversaires pour se venger, par acompte, de leur ruse infâme.
On fut bien près de répudier à tout jamais ceux que l'on avait acclamés et louanges tant de fois, mais la colère se détourna vers Piéton qui avait employé un stratagème aussi indigne pour maquignonner la victoire.
De deux bouchers du village ennemi que l'on trouva dans un cabaret de la ville basse, l'un eut la lèvre fendue et deux dents cassées d'un coup de poing, l'autre tomba assommé sur le carrelage rouge saupoudré de sable.
Un espoir restait de tirer une éclatante et complète vengeance de ces escarpes de Piéton et de les empêcher d'emporter les prix qu'ils tentaient d'escamoter avec une aussi extraordinaire impudence.
La partie des gamins, des amateurs comme on les avait appelés jusquelà par dérision, devait, dans la lutte finale, combattre les gagnants dudimanche néfaste. Ainsi donc, l'espoir de la ville reposait en ceux dont on s'était gaussé lorsqu'on les croyait devoir disputer à leurs glorieux aînés les couverts d'argent et la louche vermeille de la victoire. C'étaient ceux-là qui devaient relever l'honneur de la ville, perdu sans cela jusqu'à l'année suivante.
Étonnés de la défaite des anciens, n'y croyant pas d'abord, ils avaient beaucoup ri dé ces braves qu'une poule noire avait troublés au point de se laisser battre ignominieusement. Les espiègles se vengeaient des moqueries et des
quolibets avec lesquels on les avait accueillis, lorsqu'ils s'étaient mêlés d affronter des joueurs en renom, sur les places publiques. Aussi n'avaient-ils pas manqué de passer sous les fenêtres de leurs aînés et de leurs plus fervents partisans en chantant des couplets ou « poule noire » rimait avec « foire ».
Leurs chansons et leurs drôleries avaient fait avec eux le tour des cabarets de la ville et consolé un peu les Thudiniens de Téchec subi à Leernes par les leurs.
Avoir eu peur d une poule noire, fallait-il être benêts et chitards, disaient maintenant les esprits forts.
L'espoir s affirmait en voyant lentrain et la désinvolture des jeunes. On établissait leurs chances.
Ils avaient vaincu de fortes parties déjà, telles que Marchiennes et Gilly, autrement redoutables que Piéton.
Piéton, au contraire, ne l'avait emporté que sur de petits joueurs, à part bien entendu ceux de la première partie dont on ne devait guère tenir compte à cause du mauvais tour de la poule noire.
Puis, il fallait tout dire, c'étaient de rudes gaillards que ces galopins-là. Parmi eux se trouvaient deux des plus forts livreurs du pays. Le grand François envoyait sa balle sans se gêner dans la cour des capucins et Nenesse du Spirou avait souvent lancé la sienne au-dessus de l'enseigne du cabaret de Pierre sans Clitche qui se trouve au bout de la grand'rue.
Si Bâtisse du Marchaux n'en pouvait faire autant, n'était-ce pas un « petit mitant o qui ne laissait jamais passer une balle.
Et Legros et le marquis du Chant ne faisaient-ils pas excellente figure aux « passes ».
Il n'y en avait pas de plus gais qu'eux à quelques lieues à la ronde.
Deux d'entre eux, clercs du notaire Rondelet, avec qui ils avaient parcouru le pays quantes et quantes fois, étaient connus de tout le canton où ils traitaient les affaires de leur patron entre deux chansons, des chopes ou du bourgogne. Et qui n'avait pas entendu parler de Nenesse du Spirou pour son agilité, son adresse, son espièglerie, Nenesse qui aurait fait rire un mort, comme disaient les vieux.
Les Thudiniens se consolèrent en concluant que leur dernière partie était supérieure à celle de Piéton et que les lurons trouveraient bien dans leur sac une malice à opposer à celle des poules noires. D'ailleurs, ils seraient là et cela ne se passerait plus comme la première fois. Ils décidèrent d'aller en grand nombre à Leernès.
Le dimanche où devait se livrer la grande lutte, la cour de la paroisse
où se tenaient d'habitude ceux qui n'avaient pas trouvé une chaise pour s'asseoir à la messe, fut remplie de jeunes hommes, impatients de voir arriver le moment du départ.
Lorsque l'office fut terminé, on commença la tournée dans les cabarets, avec les héros de la journée. On trompait, comme on le pouvait, une attente énervante. Quelques amis des vaincus essayèrent bien de maintenir leurs droits à la plaisanterie, mais ils jugèrent bientôt prudent de se taire et de déguerpir, car il y avait des horions et des batailles en Tair. Dans les regards francs et ouverts, comme dans les regards fuyants et sournois de paysans cauteleux, il y avait parfois de brusques éclairs marquant une humeur belliqueuse chez tous ces robustes gaillards. Leur gaieté sentait Texaltation, une exaltation qui mettait le feu à une colère brutale et se soulagerait dans une bagarre où les coups pleuvraient drus et terribles.
La lutte qui devait se livrer passionnait toute la ville. Les femmes même
. et les jeunes filles, au lieu de faire la promenade dominicale au Chant des
oiseaux et aux drèves, rentrèrent chez elles pour hâter le dîner et mettre la
maison en ordre afin de pouvoir s'en aller avec les hommes l'après-midi.
Elles n'étaient pas les moins animées.
Au coup d'une heure et demie, les cœurs battirent plus fort. On vit les cinq champions descendre la grandrue en pantalons de toile grise et en sarraux bleus, coiffés de casquettes plates.
On les attendait. On les salua au passage et Ton se mit à leur suite. Ils furent rejoints à la Ville-Basse par un grand nombre de bateliers heureux de trouver une belle occasion de s amuser par ce temps de chômage où la Sambre était presque à sec.
La bande s'accrut encore du contingent que fournit le hameau desWaibes et Ton se dirigea vers Leernes à travers les bois.
La journée était resplendissante. Le soleil répandait ses fleuves d'or sur les arbres où la lumière coulait des feuilles dans les clairières à Therbe verte et fleurie et sur les chemins de roc rouge.
La verdure, les fleurs, les oiseaux chanteurs, le ciel bleu mettaient la joie au cœur de toute la troupe. Les cordonniers de la Ville-Basse, qui sont renommés pour leur belle voix, se mirent à chanter. Les autres répétaient en chœur les refrains.
Les jeunes filles, par groupe, cueillaient des fleurs le long de la route. Les hommes coupaient des branches de noisetiers ou de roseaux nécessaires pour occuper leurs mains. D'autres se munissaient de perches dont ils comptaient bien se servir à Leernes, mais ils refusaient de donner de plus amples explications.
La colonne s'était disséminée peu à peu sur un parcours de deux kilomètres. Les joueurs en tenaient la tête, pressés qu*ils étaient d*arriver à Theure fixée pour le commencement du tournoi.
A Torée du bois, on aperçut ceux de Piéton qui se dirigeaient vers le village. Quelques cris, quelques huées retentirent, D*aucuns ramassaient déjà des cailloux, mais un mot d'ordre circula aussitôt qui mit fin à toute démonstration et fit doubler le pas aux retardataires. Bientôt la troupe des Thudiniens dévala dans la plaine par le chemin entre les moissons jaunes mouchetées de bluets et de coquelicots, les champs de luzerne, de betteraves et de pommes de terre.
Les premières maisons de Leernes apparaissaient parmi les arbres des vergers et les haies, avec leurs toits violets, bleus et rouges, leurs murs blancs et leurs fenêtres incendiées par le soleil ; le gros du village, caché par un repli de la colline marquetée de jardins, de champs de blé et de prairies, ne montrait que le clocher de l'église surmonté de la croix et du coq étincelant.
La troupe, ayant franchi le petit ruisseau qui coule en murmurant sous les herbes et les saulaies, gravit le sentier et gagna le chemin de la Plagne bordé de buissons.
Les fenmies s'arrêtèrent aux deux niches grillées au bord de la route et prièrent la petite Notre-Dame en robe bleue étoilée d'or, ainsi que saint Quirin, de préserver leurs concitoyens des sortilèges de la sorcière de Piéton et de leur accorder la victoire.
Les Thudiniens firent leur entrée dans Leernes.
La foule envahissait déjà les bancs disposés autour de la place et les perrons des maisons, des gamins étaient perchés sur le mur du cimetière qui entoure la vieille église de pierre fruste au porche gothique, d'autres apparaissaient dans les arbres feuillus qui tirent leur vigueur et leur sève de la terre où reposent les morts sous les humbles croix perdues dans Therbe haute. A toutes les fenêtres, à toutes les lucarnes surgissaient des têtes curieuses.
On entra dans les cabarets se rafraîchir de quelques chopes, puis on chercha des places convenables. Les joueurs s'apprêtaient. Ils avaient ôté leur veste ou leur blouse, serré la ceinture du pantalon et arrivaient sur le jeu en essayant leur plaque, crachant dedans pour la rendre plus lisse.
Ceux de Piéton furent désignés par le sort pour « livrer » les premiers.
Ils firent montre, au début, de jactance et de forfanterie, les Thudiniens ayant renvoyé les trois premières balles hors des limites. Après chacune d'elles, ils accouraient vers leurs adversaires en poussant des hurlements ;
ils allaient si vite que le vent de la course gonflait leur chemise bleue, arrondissant le dos et leur faisant des bras énormes.
— Vous n'êtes pas encore secs derrière les oreilles, criaient les uns.
— Vos braies sèchent encore sur les haies, clamaient les autres.
Mais les trois balles suivantes furent renvoyées avec vigueur contre les maisons du bout de la place. La quatrième balle n'arriva pas jusque dans le rectangle, de sorte que le premier jeu fut acquis aux Thudiniens.
Les autres avaient déjà rabattu leur caquet.
Après cela, les cadets renvoyèrent encore trois balles « ou tes », mais le grand mitant ayant manqué la quatrième, il y eut une chasse au « derrière ».
C'était au tour du grand François de « livrer n. Il commença par assujettir le tamis à sa guise, lui donna l'inclinaison nécessaire, serra les écrous de cuivre pour tendre la toile davantage. Il prit une balle dans le petit panier d'osier, la soupesa, en choisit une autre, la fit rebondir quelques fois, la frotta, la lissa entre ses mains, calcula encore son bond, puis recula pour prendre son élan.
C'était un joueur correct et classique, ses mouvements étaient élégants et gracieux, il était vigoureux et souple comme un athlète antique, pareil au discobole que nous légua la Grèce en un marbre immortel.
Le corps plié en équerre, il s'élança, jeta la balle sur le tamis et se redressant brusquement comme un ressort comprimé à qui l'on vient de rendre la liberté, après avoir fait tournoyer son bras, frappa la balle blanche qui, décrivant une parabole suivie par une multitude d'yeux attentifs et anxieux, alla cogner le châssis d'une fenêtre de la maison communale à l'extrême bout de la place. Le coup était extraordinaire. Les adversaires ahuris ne purent la reprendre pas plus au premier bond qu'à la volée. Thuin gagnait encore ce jeu-là
Ce fut un véritable délire. Les applaudissements éclatèrent et des cris frénétiques retentirent de toutes parts.
— Est-ce qu'il faut vous les mettre dans la main, criait-on à ceux de Piéton.
— Fermez la bouche. Piéton, ce n'est pas avec cela que l'on joue.
— Bravo, François, bravo, c'est bien commencer. Tout à l'heure, il faudra leur « fouttre » les balles dans la boutrouille.
Les cadets couraient autour de leurs adversaires, la chemise ballonnée.
— Où sont-ils les forts de Piéton, on les a bien certainement remplacés par des joueurs de pachis.
Nenesse du Spirou dansait, faisait des cumulets, pirouettait, traversait la place en tournant sur les pieds et les mains, comme si son corps eut été le moyeu, ses bras et ses jambes les rayons d'une roue décerclée.
Nenesse s'attirait ainsi partout où il allait la sympathie des spectateurs dont il faisait la joie et reposait Tesprit de lattention soutenue qu'ils prêtaient au jeu.
Le calme se rétablit peu à peu. Les Piétonnais manœuvrèrent avec une extrême prudence, laissant de côté leurs allures de matamores du début. Ils voyaient bien qu'il fallait réunir tous leurs efforts pour gagner les couverts qui étincelaient au soleil sur le mur jaune, accrochés au rebord de l'enseigne du cabaret.
Par contre les autres, jugeant sans doute leurs adversaires indignes d'eux, s'occupèrent un peu trop de jolies filles qui leur faisaient de doux yeux et perdirent deux jeux par leur distraction.
Ce fut au tour de Legros de livrer. Il portait bien son nom; un bedon naissant disait opérer un mouvement de descente à son pantalon qu'il était obligé de remettre en place à chaque instant.
Ses balles rasaient presque la terre, mais les « passes » de Piéton les attendaient, accroupis et les renvoyaient au-dessus du rang des spectateurs qui fermaient la place.
Il essaya d'envoyer les autres entre « le grand mitant et le derrière », mais il les mit hors des limites, de sorte qu'il perdit son jeu.
De nouveau, des hurlements retentirent.
Un des joueurs adversaires vint tirer Legros par la chemise.
Un autre lui sauta sur le dos. Legros, énervé, perdit patience, enfonça ses doigts dans la cuisse du malotru qu'il fit crier de douleur, puis, d'un coup de reins, l'envoya rouler dans la cendrée.
On pensa en venir aux mains, mais les experts s'étant interposés, donnèrent tort au Piétonnais de s'être permis une aussi grande familiarité. La dispute s'apaisa.
Les Thudiniens étaient mécontents, on les vit se concerter, discuter brièvement, puis se disperser aussitôt pour reprendre leurs places, Nenesse vint choisir une balle. Il y mit du temps, serra les écrous du tamis, essaya sa balle. Il était d'une agilité de singe, avançant par bonds et gambades, faisant des grimaces et des contorsions aux moments les plus solennels. Il agaçait ses adversaires qui le provoquaient en disant qu'ils avaient perdu deux jeux pour ne pas décourager ses camarades. Il bondit soudain et leur lança la balle; ils la renvoyèrent, mais le marquis du Chant Tarrêta.
Une seconde fois, Nenesse assujettit le tamis, fit un pied de nez aux autres en tenant la balle qu'il venait de choisir en équilibre sur le bout de son petit doigt. Il fit semblant de se préparer à un grand effort, respira longuement, se plia, puis envoya très doucement la balle à un endroit mal
gardé par les Piétonnais. Elle passa entre eux cinq. Il ne purent l'arrêter, ce qui les humilia fort.
Le marqueur de chasses alla gravement déposer un morceau de bois à Tendroit ou la balle s'était arrêtée, et les Thudiniens rentrèrent rassérénés dans le rectangle. Plus de distractions maintenant, ils restèrent à leur place, attentifs.
De quelques côtés que les tâtaient leurs adversaires, ils étaient gardés et frappaient comme des sourds sur les balles qui filaient par-dessus les toits des maisons.
L'enthousiasme de leurs amis s'échauffait, d'immenses acclamations retentissaient à chaque coup, tandis que les bouilleurs de Piéton, après avoir essayé de dénigrer ces prouesses, avaient fini par se tenir cois; et les uns et les autres oubliaient presque de manger les noix et les amandes que de petites filles, circulant avec de grands paniers d'osier, vendaient au verre.
L'affaire commençait à se gâter pour Piéton. Prévoyant une défaite, ils cherchèrent une dispute aux Thudiniens. Mais ceux-ci, confiants dans leur force, restèrent calmes, grâce à leur chef qui modéra l'ardeur de Nenesse et de Legros.
Piéton, maintenant, ne parvenait même plus à gagner un quinze
Ses partisans étaient consternés. Tout à coup, comme le dernier jeu commençait, une poule noire fut lancée qui traversa le jeu en battant des ailes. « La sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton », clama-t on de toutes parts.
La foule envahit la place, et ce fut pendant quelques minutes un brouhaha indescriptible de vociférations, de clameurs, de gloussements et d'injures.
L'ordre se rétablit pourtant, grâce à l'intervention du président qui fit sonner de la cloche par le garde champêtre, et déclara que si la partie ne continuait pas les Thudiniens seraient proclamés vainqueurs.
— « Votre truc a réussi une fois, » s'écria le grand François en mettant le poing sous le nez du chef ennemi, o mais aujourd'hui, il ne servira plus. Tas de chitards, de carottiers, de filous, nous allons vous arranger vous et vos poules noires. »
A ce moment, on vit paraître quelques poules noires embrochées au bout des perches que les Thudiniens avaient cueillies dans le bois, en venant. .
— Voilà ce que nous faisons de vos sorcières, cria-t-on aux Piétonnais, demain on les mettra au bouillon; en attendant on va vous arranger votre affaire.
Voyant que leur ruse avtit échoué, ceux* ci furent encore plus maladroits et se laissèrent vaincre sans plus de résistance. La dernière balle sous laquelle Nenesse, aussi agile qu'un écureuil, vint se placer et qu'il frappa de toute la force de son bras, fila, monta et alla se perdre par-delà les toits opposés, dans les jardins.
Après quoi l'espiègle, poussant des rugissements de triomphe, se mit à gambader sur les mains et les pieds jusqu'aux vaincus que ses camarades et lui apostrophèrent rudement.
Les spectateurs tumultueux envahirent la place. On brandissait les perches avec les poules noires au bout, on les faisait servir de plumeaux en en frottant le visage des Piétonnais exaspérés.
L'un d'eux fit tournoyer sa plaque en cuir durci cerclé de fer dont les joueurs se servent pour chasser les balles. Le marquis du Chant la reçut sur l'épaule. L'autre fut immédiatement culbuté. Les horions alors se mirent à pleuvoir de tous les côtés. Nenesse jouait des pieds et des poings, distribuant des coups avec une rapidité merveilleuse, lorsqu'un grand gaillard l'empoigna, mais aussi subtil qu'une couleuvre il lui glissa entre les mains, fit une volte, s'accrocha par derrière à sa tignasse rousse, puis l'ayant incliné suffisamment, lui fit un collier de son bras, l'attira sur son épaule et son dos, le fit basculer et l'envoya s'abattre la face contre terre.
Rossés d'importance, abandonnés par les Fontenois qui les acclamaient quelques semaines auparavant et ne se sentant pas de force à affronter plus longtemps la colère des Thudiniens, des bateliers surtout, ces terribles bateliers dont la force est proverbiale depuis Charleroi jusque Landrecies, les Piétonnais s'esquivèrent pour aller faire soigner à Beaulieusart leurs yeux pochés, leurs bras luxés et les éraflures qui leur tuméfiaient le visage.
Les cadets furent portés en triomphe de cabarets en cabarets, de libations en libations jusqu'à Testaminet où se trouvaient les prix. Nenesse les décro* cha, perché sur les épaules d'un camarade. Cinq tonneaux de bière furent vidés dans ce seul endroit. Les pintes succédaient aux pintes, transformant lallégresse en délire. Les filles embrassaient, folles de joie, les héros de la journée, se les disputaient, se les arrachaient, les enguirlandaient de fleurs.
On égorgea toutes les poules noires que Ton trouva dans les basses-cours du village; on les mit au bout des perches.
Le cortège se forma derrière ces trophées, escorté par quelques musiciens recrutés sur place et l'on quitta Leernes aux acclamations des assistants.
On rentra processionnellement à Thuin sous les yeux de la population qui, avertie de la victoire par les pigeons envoyés de Leernes, était accourue sur les remparts pour voir le retour de ses joueurs triomphant^.
On fit le tour des rues de la ville, accrochant des poules noires aux volets des vaincus.
Sur la place du Chapitre où l*on s'arrêta, le vin d'honneur fut offert aux héros, tandis que Ton clouait aux murs du beffroi séculaire les poules noires sorcières de Piéton.
Maurice des Ombiaux