D'UN ALLEMAND INCONNU
« Domini Frederici magni, comitis de Solms et Z)"' in Mini^eberg, generoso D^ Joanni a Lingne lihero baroni in Barbanson, et D^ in Buissir, etc. in imperiali urbe Franco/urtoad-Mocnum, XXIII die Januari anno MDXLVII, amicitiœ ac memoriœ ergo datum », lelle est l'inscription qui se trouve au dos de deux énigmatiques tableaux du Musée de Madrid, et qu'on suppose avoir été des volets d orgue.
Le jour du présent, les noms et titres du donataire et du donateur, tout y est indiqué avec abondance; mais l'inscription prolixe est muette sur ce que nous aimerions tant savoir : que signifient-elles, ces deux œuvres étranges et de quel artiste, de quel grand artiste sont-elles?
Les critiques d'art se sont livrés à leur endroit au jeu futile et facile des hypothèses, sans grand succès. Les uns ont cité Cranach; d'autres, Hans Baldung Grien: d'autres, Mathieu Griinewald, Deutsch de Berne, Heemskerk et De Blés. Aucun de ces travaux n'a paru suffisant pour décider une attribution et le mystère reste impénétré et irritant la curiosité des artistes et des esthètes. •
Il est ainsi par le monde quelques œuvres supérieures qui déconcertent totalement les habitudes de notre esprit accoutumé à l'étiquetage, aux classifications indispensables pour le répertoire des souvenirs. Elles froissent le besoin de justice qui nous incite à croire que la gloire récompense toujours le talent et, dès lors, quand on se prend à les aimer, leur énigme devient un charme de plus, un motif de les chérir davantage : peut-être la Tête de cire du Musée Wicar à Lille, la Jeune Florentine du Musée Staedel à Francfort n'auraient-elles pas excité de si fervents enthousiasmes, si leur origine avait été moins obscure.
Quel que soit le maître à qui Ton attribue les panneaux de Madrid, il est certain qu'ils lui font un très considérable honneur et que ni Cranach, luimême, ni aucun peintre allemand du XVI® siècle n'a produit œuvre plus parfaite, plus inquiétante et plus exquise.
(i) Voyez la Jeune Belgique de 1894, numéros de janvier, mars, mai et juillet-août.
Ils sont de dimensions égales, tous deux, étroits et en hauteur. Dans le premier, que le catalogue appelle, en suivant Topinion d'un critique belge, M. Dognée, VHarmonie, nous voyons un groupe délicieux de trois jeunes femmes nues et d'une élégance charmante. Celle du milieu est bien telle qu'en fît parfois Cranach, pucelles où il y a de la princesse et de la courtisane, et dont la nudité parée a le piquant d'un déshabillé. Elle est coiffée avec un maniérisme précieux et porte dans les cheveux un diadème de perles fines; au cou, un large collier d'où pendent de lourdes perles, et sur la poitrine, suspendu par une mince chaîne double, un bijou florentin.
Une ceinture étroite de ton sombre entoure sa taille,complétani ce vêtement fastueux et sonmiaire, faisant valoir la blancheur laiteuse des chairs, la souplesse agile des formes. La figure sérieuse, chaste, mais ambiguë pourtant, est d'un type très singulier et belle, d'une beauté d'exception ; Tovale régulier mais rempli du visage, un peu plat, aux joues larges, l'apparente aux vierges de l'école de Cologne, telle qu en peignit maître Stéphan. Mais ici la vierge a perdu son expression séraphique ; elle s'est faite femme ; il y a, dans sa bouche menue, un très pervers sourire et dans le regard de côté de ses yeux, longuement fendus, quelque chose de félin, la possible traîtrise d'un glissement sous des lian.es. Ses deux compagnes sont d'une joliesse moins inédite : elles se rapprochent des silhouettes d'adorable et nerveuse grâce que nous apprirent Boticelli et Ghirlandajo quand ils drapaient de gazes légères des suivantes agiles aux blonds cheveux frisés.
Chacune lient en main un instrument de musique : luth ou mandoline; et sans doute sous l'ombrage des arbres, — un myrte et un laurier, — leurs pieds nus sur le tapis de gazon semé de fleurettes, elles se sont ainsi réunies pour un concert idéal où l'enchantement des yeux prélude aux fêtes d'harmonie.
Devant elles, à gauche, trois amours joufflus dont l'un assis,dans l'herbe, retient le long cou d'un cygne, s'avançant vers un cahier de musique posé sur ses genoux La lumière du tableau est bizarre et purement chimérique ; les chairs se détachent avec une blancheur d'apparition sur les feuillages noirs; et dans une éclaircie de ceux-ci, on aperçoit un coin de ciel d'un bleu sombre, nocturne; comme si c'était par quelque nuit de lune, qu'en cette clairière, les trois sveltes muses viennent îfccorder leurs chants frêles !
Qu'a voulu signifier l'artiste? Je ne sais. Probablement autre chose et plus qu'un groupement harmonieux de formes aimables, car ses intentions symboliques s'affirment davantage encore dans l'autre volet.
Celui-ci est sévère autant que le premier est séduisant. Si par certains côtés le premier rappelait les maîtres de Florence, celui-ci fait plutôt songer
à Durer par lallure grave de la composition et la puissance incisive du dessin. Trois figures : une jeune fille, une vieille femme, un squelette. Blanche et rose la première, jaune et ridée la seconde, bistre et décharné le troisième. Ce dernier donne le bras à la vieille femme et semble vouloir l'emmener Celle-ci regarde d'un air volontaire et dur la jeune fille et lui met la main sur Tépaule comme pour en prendre possession, tandis qu'elle écarte un voile dont Tenfant cherche à cacher ses charmes. Ainsi tous trois se tiennent et s'entraînent, disant la continuité de la vie et la tare inévitable du temps. Les yeux bleus et clairs deviennent des yeux fatigués et tout cerclés de rides, puis des trous noirs sans regards ; la jeune tête aux cheveux soigneusement et coquettement assemblés deviendra le chef aux mèches rares et grises, et le crâne affreux où les poils ne semblent plus qu'une moi- ^ sissure ; se fanera aussi la fleur des jolis seins blancs, qui seront plus tard
de pendantes mamelles flétries, et disparaîtront même de la carcasse où y saillent les cercles des côtes. La Mort, en une de ses mains, tient un sablier
^ qui rappelle la fuite rapide des heures ; et de l'autre, une lance cassée en
^ plusieurs endroits et dont la pointe repose sur le sol. Un tout petit enfant
qui dort y appuie inconsciemment la main, rattachant par cette ligne brisée u le commencement et la fin, disant donc encore le renouveau incessant des
y êtres. Ainsi se complète l'œuvre : je n'en sais point d'autre qui, tout en don-
^ nant satisfaction entière aux exigences esthétiques, soit plus suggestive de
méditations sur la fragilité humaine et sur la perpétuité infinie de l'humanité. Et pour un volet d'orgue, ne vous semble-t-il pas que voilà bien de la r philosophie !
L'artiste en a voulu plus encore : aux pieds de la jeune femme, il a mis l'oiseau de Minerve; et dans le ciel, au-dessus de la Mort, un crucifix dans une auréole, emblèmes assurément destinés à quelque signification, et à propos desquels les esprits ingénieux sont invités à rivaliser de commentaires élégants et subtils.
Jules Destrée