DÉGÉNÉRESCENCE
n connaît Touvrage de M. Max Nordau, intitulé : Dégénérescence, Parti d'une idée juste, Fauteur a donné à celle-ci une extension si ridiculement exagérée que son livre s'en est trouvé
[I dénué de toute valeur scientifique. Il parle assez volontiers
des snobs de Fart et de la littérature; seuls les snobs de la science, et il s'en trouve chez les médecins comme chez les autres hommes, peuvent s'en laisser imposer par le fatras pédantesque et le style autoritaire de M. Nordau. Le lecteur attentif ne tarde pas à reconnaître dans son livre une tendance constante à l'enflure, à l'exagération et à ce que l'on appelle dans le langage familier l'autogobisme, c'est-à-dire la foi profonde en sa propre infaillibilité. Le style de M. Nordau passe trop souvent du calme scientifique à la passion de l'agité. C'est un pédant qui fait l'important ; il brandit la férule qu'il a fabriquée, avec la solennité comique qu'on admire chez les médecins et les apothicaires que Molière armait d'une magistrale seringue. C'est le matassin moderne. Plus d'une de ses tirades sur la dégénérescence évoque le souvenir de la célèbre consultation du Médecin malgré lui. Au défaut d'esprit scientifique se joignent le défaut d'esprit esthétique et, ce qui est pis encore, une ignorance marquée de l'histoire des mœurs, des arts et des lettres. Cette ignorance a faussé les idées de l'auteur en l'amenant à considérer comme des phénomènes nouveaux et propres au temps présent et par conséquent comme des stigmates de la dégénérescence actuelle des faits qui se sont renouvelés périodiquement avec une grande intensité. 11 déclare caractéristiques de notre « fin de siècle » des symptômes qu'on retrouve, tout aussi nets et abondants, dans l'histoire littéraire de la France à plusieurs moments des siècles passés. Son esprit passionné et imprécis l'a plaisamment conduit à faire sortir la notion de la dégénérescence de ses bornes naturelles et à la transformer en une gigantesque conception encyclopédique dans laquelle il a introduit et enfermé, bon gré mal gré, toutes les manifestations artistiques du temps présent. Mais il n'a pu le faire qu'en déformant les ouvrages dont il parlait. 11 a, nous en sommes certain, agi de bonne foi. Mais ces erreurs, aussi candides qu'opiniâtres, apportent un argument de plus à ceux qui nient l'esprit scientifique de M. Nordau. Toutes ces critiques, à peine indiquées ici, nous les développerons et les justifierons dans un travail plus étendu, car c'est un devoir de démasquer des erreurs grossières, attentatoires à la gloire et à
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rhonneur de plusieurs artistes, écrivains et penseurs qui ont droit au respect sinon à Tadmiration de tous. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, M. Nordau est parti d'une idée juste. Il était intéressant d'étudier l'indéniable développement de la dégénérescence dans l'art et la littérature de ces dernières années, et si M. Nordau n'avait appliqué sa théorie qu'aux hommes et aux œuvres qui méritent cette application, son livre eût conquis les suffrages de tous les savants et de tous les hommes de bon sens. Et quel service n'eût-il pas rendu au public comme aux artistes s'il avait signalé avec exactitude de périlleux écueils là où ces écueils se trouvent réellement !
Ramené à de justes proportions, l'ouvrage de M. Nordau eût été un inappréciable bienfait. On est bien obligé d'en convenir, la maladie dont il s'occupe existe ; le mal est profond, sa force d'expansion est redoutable.
Pour ne parler que de plusieurs jeunes écrivains de France et dé Belgique, on ne peut, sans fermer les yeux à l'évidence, nier l'affaiblissement de leurs cerveaux et l'incohérence stupide de leurs ouvrages. Il règne une sorte de dyssenterie intellectuelle, une fuite des idées et des mots, une véritable logorrhée; la maladie est contagieuse et loin de rien faire pour arrêter la contagion, il semble que tout le monde s'entende pour la favoriser. Ici, les pouvoirs publics, au lieu d'améliorer et de renforcer les études d'humanités classiques, où l'on apprend à disposer dans le meilleur ordre logique les mots, les phrases, les idées et les groupes d'idées, donnent tous les jours à l'instruction de la jeunesse un caractère plus incohérent et une foule de pions maniaques les poussent dans cette voie dangereuse, les uns au nom des humanités modernes, d'autres au nom de l'idéal chrétien et du latin des pères de l'Église, d'autres enfin au nom des sciences naturelles et de l'enseignement dit « positif » . Là, les critiques qui tiennent la plume dans les journaux et les revues et qui auraient pour devoir strict de dénoncer la démence, de railler le ramollissement cérébral et de mettre en garde le public et les jeunes générations contre les modes abrutissantes et les succès pathologiques, se contentent de sourire et d'équivoquer quand ils ne se font pas eux-mêmes les propagateurs de la maladie (i). Enfin, plusieurs écrivains de renom, que leur conscience devrait bien obliger à reconnaître la vérité, s'abandonnent à des complaisances coupables qui ont pour cause, tantôt la camaraderie molle, tantôt l'indifférence égoïste, tantôt la peur, tantôt, il faut le dire, les calculs les moins avouables : tel ne serait pas fâché d'être
(i) II y a, cela va sans dire, d'honorables exceptions.
l'un des rares survivants d'un grand naufrage; tel autre, en louant les sottises des petits jeunes gens, espère que ceux-ci lui rendront sa politesse en le proclamant grand homme. Écrivain moi-même, je prévois aisément les criailleries que me vaudra ma franchise; toutes les oies belges vont essayer de sauver leur capitole.
Leur aimable vacarme n'empêchera pas les personnes raisonnables de regretter que l'ouvrage de M. Nordau, à cause de ses déplorables exagérations, n'ait pas été le livre salutaire que l'on attend. Il a pourtant failli l'être et Ton y peut trouver des pages aussi justes que vigoureuses, dont la lecture serait saine et vivifiante si elles n'étaient gâtées par le voisinage de véritables ' diffamations littéraires et artistiques, qui n'ont de scientifique que l'apparence. En lisant l'ouvrage de M. Nordau on est sans cesse balancé entre deux sentiments ; tantôt on s'irrite de voir des pages excellentes apporter une sorte de demi-justification à une thèse qui souvent est attentatoire au géoie artistique; tantôt on déplore que d'incroyables erreurs et de monstrueuses injustices viennent gâter un livre qui, sans elles, eût été l'un des plus remarquables et des plus utiles monuments de la critique du Xixc siècle.
Remettant à plus tard la critique approfondie de l'ouvrage de M. Nordau, nous nous bornerons ici à en reproduire quelques pages, qu'on ne saurait trop recommander aux méditations des jeunes gens et à l'attention
du public.
L'AMOUR DE LA RÊVERIE CREUSE (i). — Le dégénéré n'est pas capable de diriger longuement ou même un instant son attention sur un point, pas plus que de saisir nettement, d'ordonner, d'élaborer en aperceptions et jugements les impressions du monde extérieur que ses sens fonctionnant défectueusement portent à sa conscience distraite. Il lui est facile et plus commode de laisser produire à ses centres cérébraux des images demiclaires, nébuleusement fluides, des embryons de pensées à peine formés, de se plonger dans la perpétuelle ébriété de phantasmes à perte de vue, sans but ni rêve, et il n'a presque jamais la force d'inhiber les associations d'idées et les successions d'images capricieuses, en règle générale purement automatiques, ni d'introduire de la discipline dans le tumulte confus de ses aperceptions fuyantes. Au contraire. Il se réjouit de son imagination qu'il oppose au prosaïsme du philistin et se voue avec prédilection à toutes sortes
(i) Dégénérescence^ t» I, p. 39.
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(inoccupations libres qui permettent à son esprit le vagabondage illimité, tandis qu'il ne peut pas se tenir dans des fonctions bourgeoises réglées qui exigent de l'attention et un égard constant pour la réalité.
Incohérence dans la pensée et le langage (i). — I. L'activité cérébrale des dégénérés et des hystériques, non surveillée ni guidée par l'attention, est capricieuse, dépourvue de plan et de but. Les représentations sont appelées à la conscience par le jeu d'association d'idées illimitées et peuvent s'y donner libre carrière. Elles s'allument et s'éteignent automatiquement et la volonté n'intervient pas pour les renforcer ou les supprimer. Côte à côte apparaissent des représentations qui sont étrangères les unes aux autres ou s'excluent mutuellement. Comme elles sont contenues dans la conscience simultanément et à peu près avec la même intensité, la conscience, conformément à la loi de son activité, les réunit en une idée qui nécessairement est absurde et ne peut exprimer les rapports réels des phénomènes.
II. A la pensée nébuleuse du mystique répond sa façon indécise de s'exprimer. Le mot, même le plus abstrait, correspond à une représentation concrète ou à une notion formée des qualités communes à différentes représentations semblables, qui continue à trahir son origine concrète. Pour ce que l'on croit voir comme à travers de la fumée, sans forme reconnaissable, nulle langue n'a de mot. Mais le mystique, lui, a dans sa conscience de semblables représentations spectrales sans contour et sans autres qualités et il emploie, pour les exprimer, ou des mots connus auxquels il donne un* sens tout différent du sens familier à tous, ou il ressent l'insuffisance du vocabulaire créé par les gens sains et se forge des mots nouveaux, particuliers, entièrement incompréhensibles pour tout autre, et dont lui seul connaît le sens nuageusement chaotique; ou enfin il incorpore les différentes représentations qu'il donne à ses représentations informes dans autant de mots et produit alors ces juxtapositions stupéfiantes d'expressions s'excluant les unes les autres, qui ne peuvent raisonnablement être unies en aucune façon et qui sont si caractéristiques pour le mystique.
Les prétendus symbolistes (2). — Les symbolistes, en tant que dégénérés et imbéciles sincères, ne peuvent penser que d'une manière mystique, c'est-à-dire vague. L'inconscient est en eux plus fort que le conscient, l'activité des nerfs organiques prédomine sur celle de l'écorce cérébrale grise, leurs émotions sont maîtresses de leurs aperceptions. Quand les gens de
(1) Dégénérescence y X. I, pp. 102 et 105.
(2) Ibid , t. 1, p. 210.
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cette espèce ont l'instinct poétique et artistique, ils veulent naturellement exprimer leur propre état d'esprit. Ils ne peuvent employer de mots précis à signification claire, car ils ne trouvent pas dans leur propre conscience d'aperceptions nettement dessinées et univoques qui puissent être comprises dans de tels mots. Ils choisissent en conséquence des mots vagues, interprétables à plaisir, parce qu'ils répondent le mieux à leurs aperceptions qui sont de même nature. Plus indécis et plus obscur est un mot, mieux il se prête aux besoins de rimbécile, et cela, on le sait, va si loin chez l'aliéné qu'il trouve pour son aperception devenue absolument informe des mots nouveaux qui ne sont plus seulement obscurs mais dépourvus de tout sens. Nous avons déjà vu que pour le dégénéré typique le réel n'a aucune signification... Le langage clair sert à la communication du réel, il n'a par conséquent aucune valeur pour le dégénéré. Celui-ci n estime que le langage qui ne le force pas à suivre attentivement la pensée de celui qui parlé, mais lui permet de s'abandonner librement au vagabondage de sa propre rêvasserie, de même que son propre langage n'a pas pour but de communiquer une pensée déterminée, mais doit simplement être le pâle reflet de son crépuscule intellectuel. C'est ce que veut dire M. Stéphane Mallarmé quand il s'exprime ainsi : « Nommer un objet c'est supprimer les trois quarts de la jouissance... Le suggérer, voilà le rêve. »
La pensée d'un cerveau sain a, de plus, un décours réglé par les lois de la logique et le contrôle de l'attention. Elle prend pour contenu un objet déterminé» le façonne et l'épuisé. L'homme sain peut raconter ce qu'il pense et son récit a un commencement et une fin. L'imbécile mystique, au contraire, pense uniquement d'après les lois mécaniques de l'association des idées, sans attention à un fil conducteur. Il a une fuite d'idées. Il ne peut jamais indiquer exactement à quoi il pense, il ne peut que désigner l'émotion qui domine momentanément sa conscience. Il ne peut que dire en général : « Je suis triste », « je suis gai », « je suis tendre », « j'ai peur ». Sa pensée est emplie d'aperceptions nuageuses, fuyantes et flottantes qui reçoivent leur coloris de l'émotion régnante, de même que la fumée, au-dessus d'un cratère, revêt la rutilance de la flamme qui bouillonne au fond de l'abîme volcanique. S'il compose une poésie, il ne décrira donc jamais une suite logique d'idées, mais cherchera à représenter par des niots obscurs, d'un coloris émotionnel déterminé, une émotion, une « disposition d'esprit ». Aussi ce qu'il apprécie dans les œuvres poétiques ce n'est pas un esprit clair, Texposé d'une idée déterminée, mais seulement le reflet d'une disposition d'esprit qui en éveille aussi en lui une autre, pas nécessairement la même. Les dégénérés sentent très bien cette différence entre une œuvre qui exprime
un travail vigoureux de la pensée et une autre où flotte simplement une fuite d'idées à teinte émotionnelle, et ils cherchent instinctivement une expression distinctive pour le genre de poésie dont seuls ils ont la compréhension. En France, ils ont trouvé pour lui le mot symbolisme.
Snobisme (i). — Si un bel air devient insupportable joué sur les orgues, c'est que les orgues jouent d'une façon fausse, criarde et dénuée d'expression, c'est-à-dire modifient l'essence même de l'air et l'abaissent à la vulgarité; mais l'admiration du plus grand nigaud lui-même ne change absolument rien à l'œuvre d'art, et ceux qui l'ont aimée pour ses qualités retrouveront toutes ces qualités complètes et intactes, même quand des millions de regards de Philistins insensibles auraient rampé sur elle. La vérité est que le décadent crevant de sotte vanité trahit ici involontairement son fond le plus intense. Ce garçon-là n'a, en fait, pas la moindre compréhension de lart et est complètement inaccessible au beau, comme à toutes les impressions extérieures ; pour savoir si une œuvre d'art lui plaît ou non, il ne regarde pas f œuvre d'art, oh non! il lui tourne le dos, mais étudie anxieusement les mines des gens qui se tiennent devant elle; sont-ils enthousiasmés, le décadent méprise l'œuvre; restent-ils indiflerents ou paraissent-ils même se fâcher, il l'admire avec conviction. L'homme banal cherche toujours à penser, à sentir, à faire la même chose que la foule; le décadent, lui, cherche exactement le contraire. Tous deux tirent donc leur manière de voir et leurs sentiments non de leur intérieur, mais se les laissent dicter par la foule. Tous deux manquent de personnalité et ils doivent avoir constamment les yeux fixés sur la foule pour trouver leur route. Le décadent est donc simplement un homme banal avec le signe minus, qui, absolument conrnie l'autre, seulement en sens contraire, se dirige d'après la foule, mais se rend toutefois les choses bien plus difficiles que l'homme banal et se fait continuellement du mauvais sang, tandis que celui-ci reste joyeux. On peut résumer ceci dans une proposition : Le snob décadent est un Philistin atteint de la manie de contradiction et antisocial, sans le moindre sentiment pour l'œuvre d'art elle-même.
Max Nordau
(i) Dégénérescence, X, II, p. 114. — Recommandé spécialement aux méditations de plusieurs petites revues où Ton élève le snob au biberon.