LITTERATURE RUSSE
POÉSIES DE TUTCHEW
h, ne me trouble pas par tes justes reproches : — Crois-moi, de nous deux, ton lot est le plus enviable : — tu aimes sincè' rement et ardemment, et moi — je ne fais que te contempler avec un jaloux ennui Thaumaturge pitoyable devant le monde magique — que j'ai créé moimême, — en face de lui je suis sans foi aucune — et, en rougissant, je reconnais en moi-même n'être — de ton âme vivante que l'idole inanimée.
Sur la Neva.
Et de nouveau 1 étoile plonge — dans le sein léger des ondes de la Neva, — et de nouveau l'amour lui confie sa nacelle mystérieuse.
Et, entre l'élément et l'étoile, — celle-ci glisse comme en songe, — et emporte avec elle deux visions — au loin sur les flots. Sont- ce des enfants de la paresse oisive — qui perdent ici leurs loisirs nocturnes — ou sont-ce deux ombres bienheureuses — qui quittent le monde de la terre ?
O toi, étendue comme la mer, — fleuve superbe et rapide — donne asile dans ton vaste domaine au mystère de cette humble nacelle!
Larmes humaines, — ô larmes humaines, — vous coulez le matin et le soir ! — Vous coulez invisibles, — inépuisables, infinies, — vous coulez comme coulent les averses — durant le sourd automne, — en la nuit sombre !
Ai'tu entendu dans lobscurité profonde — le son léger de la harpe éolienne — quand minuit agite soudain le sommeil de ses cordes endormies?
Les sons tantôt vibrent, — et tantôt ils s'éteignent — comme si le dernier murmure de la souffrance, se réveillant en elles se serait évanoui.
Chaque souffle du zéphyr — soulève la plainte dans les cordes... — tu dirais une lyre angélique — qui s'attriste dans la poussière, là-haut, aux cieux.
Ah, comme alors, quittant le cercle terrestre, — notre âme vole vers l'immortel ! Et, comme l'ombre d'un ami, nous voulons étreindre alors sur notre cœur le passé.
ma vague marine, — vague fantasque, en repos ou en mouvement,
— tu es pleine d'une vie merveilleuse !
Que tu ris au soleil, — reflétant la voûte des cieux, ou que tu t'agites et combattes — dans le gouffre rageur des eaux.
Ton susurrement m'est doux, — si plein de caresse et d'amour; — mais je comprends aussi tes cris tempétueux, — et tes gémissements sacrés.
Sois fidèle à l'élément turbulent — tantôt sombre, tantôt lumineux; — mais dans ta nuit azurée — garde ce que tu as pris.
Ce n'est ni un anneau ni un don secret — que j'ai laissé tomber dans ton abîme, — ni une pierre précieuse que j'ai ensevelie en toi.
Non, dans un moment fatidique, — attiré par un charme inconcevable,
— c'est une âme, une âme vivante — que j'ai cachée au fond de toi !
Le soleil luit, les eaux scintillent, — sur le tout un sourire, la vie dans le tout, — les arbres tressaillent joyeusement, — se baignant dans le ciel bleu.
Les arbres chantent, les eaux brillent, — l'air est saturé d amour, — et
le monde, le monde fleurissant de la nature est enivré de lexcès de la vie. Mais dans cet excès de Tenivrement — il n'existe pas d'enivrement plus fort qu'un seul sourire attendri de ton âme lassée !
Quand nous croyons avec une foi vive, — notre cœur devient joyeux et radieux ! — C'est comme si le ciel avait coulé dans nos veines — à l'instar d'une onde éthéréel
Mais hélas ! le Destin en a décidé autrement ; — nous nous lassons vite dans le ciel, — car il est défendu à la poussière éphémère de respirer le feu divin.
A peine par un effort momentané, — parvenons- nous à interrompre pour une heure le sommeil ensorcelé, — et, en nous levant, à parcourir l'horizon d'un regard inquiet et triste, —
Que déjà, la tête alourdie, — éblouis par un seul rayon de lumière, nous retombons non vers le repos, — mais vers des songes pleins de tourments.
Paysage.
Ah, comme le fracas des orages d'été est gai! — Quand un orage, soulevant la poussière volante, fond avec la nuée, trouble l'azur céleste — et, tout à coup assaille la forêt avec une rage véhémente ; — celle-ci commence à tressaillir, bruyante, en étendant ses feuilles! — Comme sous un pied invisible, — les géants enracinés plient; — leurs cimes murmurent, ayant l'air de se concerter entre elles ; — et à travers cette agitation soudaine — l'on entend le sifflement continu des oiseaux, — et, çà et là, la première feuille jaunie en tourbillonnant tombe sur la route.
Ces pauvres hameaux, — cette nature parcimonieuse... — Oh pays natal de la longue souffrance! — Toi, ô pays du peuple russe!
Ne comprendra ni appréciera — le regard hautain de Fétranger, — ce qui lui mystérieusement et transparaît — à travers ton humble nudité.
Ployant sous le faix crucial, — partout, chez toi, ô terre natale, sous l'aspect de l'esclave — a passé le roi céleste — en te bénissant.
Tr3 -
O mon âme pressentante, — 6 cœur plein de trouble, — ne bats-tu pas au seuil — d'une existence quasi double?...
Oui tu es l'habitation des deux mondes ; — ton jour — douloureux et passionné, — ton sommeil — prophétique — confus, — peut-être une révélation des esprits...
Et bien que la poitrine souffrante — soit agitée par des passions fatales,
— 1 ame, comme la vierge Marie, — est prête à se presser contre le pied de Jésus-Christ»
Le ciel nocturne si morose, — est couvert de tout côté : — Ce n'est ni une menace ni une rêverie... — mais bien un songe mou et sans joie ! Seules les exhalaisons de feu — flambent tour à tour, — et, semblables aux démons sourds-muets, — causent entre elles.
Comme à un signal donné, — une bande du ciel s'allume tout à coup, — et subitement surgissent des ténèbres — des champs et de lointaines forêts I
— Et voici que tout s'assombrit de nouveau, — tout se calme dans l'obscurité éveillée. — Ne dirait-on pas que là-haut va se décider — une affaire mystérieuse?...
{Traduction littérale de L. Wallner.)
Ballade du désir de M*"^ I. Will.
« Je déteste Sully-Prudhomme, ce douceâtre.
Je voudrais monter dessus. »
Mme I, WiLL (Revue- Journal).
Depuis des ans^ dans notre Landerneau,
Le jour, la nuit, de l'aube au crépuscule.
Du café Riche au café Sésino,
Sous son tartan, avec son ridicule.
Spectre aux bas bleus, madame L Will circule.
Que cherche-t-elle au cœur de la cité?
Un verslibriste ou bien un député ^f Comme Diogène, elle cherche un homme.
Et dit aux passants d'un air entêté :
— Moi je veux monter sur Sully-Prud homme.
Elle a des yeux couleur de vieux pruneau.
Des cheveux verts, un teint de renorrcule;
Co'mme Reyer devant un piano,
Arnold Goffin devant elle recule.
La reine Omphale a fait filer Hercule :
Au seul aspect de cette déité.
Sans être Hercule on file épouvanté.
Paris pour elle eût fait cuire la pomme.
Mais elle rêve et dit d'un ton flûte :
— Moi je veux monter sur Sulljr-Prudhomme l
Pour TArt moderne, où plus d'un Calino,
Moulin toqué, bat l'air et gesticule.
Elle émersonne au fond d'un grand tonneau
Et Maeterlinck s'attelle au véhicule.
Le chœur des snobs, esthète, esthèticule,
Robin des bois ou d'université,
Devant son char danse avec gravité.
Elle m'endort, mais à travers mon somme.
J'entends sa voix dire au peuple ameuté :
— Moi, je veux monter sur Sully-Prudhomme.