‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 89 sur 215 · L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

L'ENFANT PRODIGUE

la fièvre bruyante de ce jour de fête inattendue, aux explosions

criardes de la joie volubile des serviteurs, la nuit soudaine et

le repos ont succédé, et le silence : — la cour et sa galerie

haute désertées par les convives mercenaires s'emplissent de

fraîcheur et du monotone murmure fluide des fontaines...

Le patriarche et sa famille, complète à cette heure, s'engourdissent de muette lassitude heureuse, songeant aux avenirs promis de bénédiction et de prospérité. Et tandis que les derniers-nés s'endorment, leurs yeux noirs ébahis fixés sur le grand frère inconnu, le vieillard, hochant sa tête ensommeillée, balbutie des oraisons de gratitude, sourit, parfois, à son allégresse ou entr'ouvre Tœil pour apercevoir, installé là, vraiment, en face de lui, l'héritier miraculeusement retrouvé.

Délivrée, à présent, du souci des nourritures, de l'ordonnance du festin, les servantes congédiées, la mère admire l'enfant perdu que la pitié du Très- Haut a reconduit au bercail, le premier fruit de sa fécondité, conçu au temps de sa jeunesse et de son insouciance... Elle cligne les paupières, lorsqu'elle croise l'indécis regard, fugitivement caressant, du jeune homme, assourdit l'éclat ravi de ses doux yeux de gazelle, humides de félicité ; car l'excès de son plaisir contristerait ce fils pleuré si longtemps, et lui serait comme un reproche...

Les bains aromatisés et les essences précieuses ont ravivé la nerveuse beauté mâle du voyageur basané par la dure expérience et la vie ; la large robe, dont la brune étoffe lumineuse et pourprée se borde de la bande vert sombre où se lisent le schéma et les insignes lévitiques, a remplacé ses haillons de la veille... De quelle majesté il resplendit, maintenant, le chef présomptif delà tribu, dans sa force adolescente et si fière!...

— Au delà du décor paisible de ce soir familier, cependant, derrière les parents qui l'entourent, quelque chose fascine et captive la pensée du vagabond réconcilié, offusquant jusqu'au tremblant amour exalté de cette mère très chérie, — quelque chose, impératif et tendre, à l'appel plus insidieux et persistant de quoi il secouera sa torpeur coupable, se lèvera tout à coup de cette maison étrangère, déchirera son somptueux costume et dépouillé et nu, se remettra en marche, sans un coup d'œil de regret, même, à la femme

éperdue dont la stupeur et l'angoisse viennent de Tenfanter pour la seconde fois...

Mais, avant qù^il ait â)auché un mouvement, il f'etombe sur son siège, la tête basse, les cils frangés de larmes incandescentes : — Pour avoir fléchi, une heure, et douté, il s*est abdiqué à jamais, voué à Fassoùpissante quiétude journalière, au veau gras éternel! Ses jours nomades sont révolus, désormais, Tâpre enivrement et l'orgueil désespéré de la famine volontaire et de la détresse... 11 n'errera plus, libre, parmi les roches calcinées, à la lisière brûlante des sables lybiques, au travers les solitudes herbues du Liban enchanté; pâtre émerveillé, dont le soleil élargi sur la pauvreté splendide de la terre, les astres multipliés de la nuit chaldéenne, attisaient l'extase et nourrissaient la douleur. . .

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