UN TABLEAU DE MEMLÏNG
1 y a peu d'années, on découvrit dans une petite église espagnole un tableau gothique d'une merveilleuse beauté. Divisé en trois panneaux, il ornait l'orgue. 11 n'était pas moins remarquable par ses qualités esthétiques que par ses dimensions. Quelques critiques l'ont attribué à Memling; d'autres ont contesté cette attribution, mais ils n ont pu nier la splendeur du chef-d'œuvre.
Son dernier détenteur, M. G..., l'offrit en vente à l'État belge pour 240,000 francs. La somme était forte, mais s'il s'était agi d'un véritable Memling, on eût fait un bon marché en le payant 5oo,ooo ou 600,000 francs.
M. G... s'avisa de déposer ce tableau chez M^^® Euphrosine Beernaert, artiste bien connue et sœur de M. le président de la Chambre des députés. Cependant les négociations se poursuivaient entre M. G... et 1 État belge. Celui-ci faisait le mijaur é, trouvait le tableau superbe mais le prix excessif, tremblait d'avoir à proposer à la Chambre un crédit spécial qui eût excité l'indignation des socialistes et lanternait sans parvenir à prendre une résolution.
Sur ces entrefaites, M^^^ Beernaert offrit à l'État 26,000 francs et M. Beernaert, dit-on, y joignait i5,ooo francs; si bien que l'État n'avait plus à payer que 200,000 francs au lieu de 240,000 francs.
Des dons aussi généreux sont chose rare en notre pays et pour cette méritoire munificence M. et M^i^ Beernaert ont droit à la gratitude de tous ceux qui portent quelque intérêt à la richesse de nos musées. Cette générosité eût dû mettre fin aux hésitations de l'État. Ne convenait-il point de l'honorer, ne fût-ce qu'à titré d'exemple, et de témoigner quelque gratitude aux donateurs?
L'État méditait encore, lorsque Y Art moderne lui enjoignit brutalement de rejeter l'offre de M. G... et de repousser les dons de M. et de Mi^e Beernaert. Ce texte extraordinaire mérite d'être mis sous les yeux de nos lecteurs. Le voici :
Nous n^avons pas vu le morceau. On le dit méritoire.
Mais ce que nous avons vu c*est Textraordinaire procédé employé pour le faire valoir. M. Beernaert est membre de la Commission et voici que c est chez sa sœur que Tœuvre est exhibée. Et voici que par des invitations multipliées on a fait défiler dans ce milieu quasi officie], non le public, mais la cohue des mondains et des snobs qui gobent tout ce qu'on leur raconte comme les bornes-poste les lettres qu'on y jette. Pensez donc, une marchandise patronnée par la proche parente du président de la Chambre, chef du cabinet
puisqu'un conservateur malicieux a dit que M. Beernaert avait déposé M. de Burlet à sa place ainsi qu on met son gibus sur un siège pour le retenir. Que voulez-vous que fît la Commission après une manipulation, un pelotage et une trituration de cette envergure? C'est à la fois habile et bête et peut prendre rang parmi a les gaucheries » du même acabit auxquelles on nous a habitués.
Par ces temps de Suffrage universel prenant, ces manœuvres de coterie sont particulicment odieuses. Puisque Ton a jugé à propos d'envoyer le hichliffe dans un salon privé bafouiller ses admirations frivoles, ce serait bien le moins qu'on permit au public de formuler aussi ses impressions. Le Soir le réclame avec insistance, mais ajoute mélancoliquement :<c Le gouvernement se rendra-t-il à ces bonnes raisons? Tout porte à croire que non. Nous ne nous faisons aucune illusion à cet égard. La routine est trop enracinée pour que le ministre ose ne pas la respecter, cette fois comme toujours. Quoi qu'on dise et qu'on réclame, la proposition d'achat qui lui est faite sera approuvée, n'en doutez pas. »
Faut voir, pourtant, faut voiri M. de Burlet, précisément parce qu'on le discute et qu'on lui impute de n'être qu'un chef de cabinet d'occasion et purement intérimaire, en attendant la rentrée du grand ministre, pourrait se piquer au jeu dans une affaire où le grand ministre et sa parente tiennent la queue de la poêle. Vous nous direz que M. de Burlet avait solennellement promis à la Chambre d'ordonner une enquête pour faire l'histoire de la commission du Musée en ces derniers dix ans et que cette enquête a été, dans les oubliettes, rejoindre les enfants morts sans baptême. Nous en convenons, mais cette fois il est plus directement question de son amour-propre et de son initiative qu'on a l'air de vouloir forcer. Eh! ehl ça pourrait faire tourner le vent. Et tant mieux pour le bien public qui n'a d'ordinaire d'autre garantie que ces infiniment petits.
L'article de VArt moderne a-t-il produit un effet décisif ou le gouvernement a-t-il reculé devant les critiques de l'opposition ? Quoi qu'il en soit, l'offre de M. G... ne fut pas acceptée, non plus que les 40,000 francs de M. et de M"e Beernaert. Le tableau eût été perdu pour la Belgique si le Musée d'Anvers ne se fut empressé de l'acheter : il bénéficia d'ailleurs du don gracieux de M. Beernaert et de sa sœur.
Nous ne pouvons croire que le scandaleux article de ÏArt moderne ait influencé la décision du gouvernement et privé le Musée de Bruxelles d'un chef-d'œuvre admirable. Il n'y a là, sans doute, qu'une coïncidence malheureuse; mais elle est fort regrettable.
Si nos souvenirs sont exacts, Y Art moderne a naguère adressé d'émouvants appels à la générosité des particuliers, les suppliant d'offrir aux musées publics des tableaux achetés de leurs deniers. Le conseil était bon. Aussi Y Art moderne ne permet-il à personne de le suivre : les aménités qu'il décoche à M. Beernaert ne sauraient être prises pour un encouragement.
Quant à nous, cette malheureuse affaire nous inspire de vifs regrets.
IWAN GlLKIN