‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 97 sur 215 · LE COQ ROUGE · texte numérisé non relu

LE COQ ROUGE

Sur les anémones des bois Le printemps luit, la brise danse.

Les arbres comme de vieux rois Tremblent de Joie et d'espérance.

Là-bas au fond d'un cabaret Des gardeurs de dindons vont faire Chanter un coq rouge. Il paraît Que ce coq n'est pas ordinaire.

Il bat d'une aile, il tousse un peu Comme une poule étique, il vibre, Se hérisse et crie avec feu :

« Moi, Je me fiche du vers libre!

« Mais Je ne permettrai Jamais

« Que l'on m'impose la grammaire,

« Voire la syntaxe, et /admets

« Encor moins le dictionnaire.

« Je suis un oiseau du terroir

a Papou, papoue est ma harangue

a Et Je parie aussi le Pied-Noir

« Mais le français n'est pas ma langue.

« Je chante faux? Ça m'est égal.

« Les rossignols n'ont qu'à se taire.

(( Je chante mon fumier natal « Avec un sentiment sincère.

« Et /obtiens honorablement

« Les bravos des socialistes

« Et Targent du gouvernement

« Avec le mépris des artistes. »

MOURZOUCK

CHRONIQUE LITTÉRAIRE

Les Verslibristes,

a publication simultanée du Domaine de Fée de Gustave Kahn, à'AréthuseàtW. de Régnier, du Victorieux àt Ferdi- I nand Hérold et de En Symbole vers l'apostolat de Max Elskamp, nous fournit aujourd'hui Toccasion d'étudier le vers libre en lui-même, dans ses causes et dans ses effets.

En France, on admet à la fois l'ancienne prosodie et la prétendue nouvelle. C'est ainsi que nous voyons des écrivains, comme André Fontainas, H. de Régnier ou Moréas, sacrifier tour à tour à l'alexandrin et au vers polymorphe. Mais en Belgique, nous sommes plus avahcés. L*Art moderne annonce que le vers libre s'est imposé vainqueur à ses rédacteurs. Cette nouvelle n'étonnera personne. Depuis dix ans, nous sommes habitués à lire dans ce Moniteur de toutes les inventions de multiples et contradictoires professions de foi, qui, si elles étaient signées, n'en seraient pas moins anonymes. Il faut bien être à jla mode, et quand on pratique le dindisme littéraire, la dernière plume est toujours la plus belle. Croire à des vérités éternelles même en esthétique, le bon billet ! Et l'évolution, la fameuse loi de l'évolution, qu'en faites-vous? L'on viendrait m'affirmer demain que la somme des trois angles d'un triangle n'équivaut plus à deux droits, que je n'en serais pas plus étonné.

Le phénomène est très naturel : en fait de littérature, nous sommes ici en pays de parvenus. Quelques années nous ont suffi à amasser une richesse inattendue. Plusieurs de nos écrivains ont été éblouis. Ils ne voulaient pas se laisser croire arriérés, et pour cacher leur origine récente, s'empressaient d'afficher des modes les plus excentriques que la blague parisienne innovait dans quelque Chat noir. Ceux-là ne discutent pas ; ils font des métaphores, et des métaphores qui se suivent comme les jours et ne se ressemblent pas. Ils ont deux ou trois mots qu'ils gonflent en roulant des yeux de cannibales : évolution, progrès, nouveauté, originalité, etc. Tamboursmajors des lettres, ils gesticulent comme des moulins à vent en s'en allant à la parade. Ils ne savent pas où ils vont, mais ils vont en avant. De crainte de passer dans les chemins tracés, ils battent la campagne et ne s'arrêtent qu'aux maisons où une vessie se balance à la porte. Sur la dernière vessie est inscrit aujourd'hui : vers libre. Ce simple adjectif libre a transporté les cœurs. A une époque où l'on parle avec tant d'enthousiasme de liberté, d'amour libre, de groupement libre des individus, d'esthétique libre et d'orthographe libre, l'étiquette devait avoir du succès.

Nous ne sommes pas de ceux qui ménagent, en des phrases ondoyantes et fuyantes, leur habituelle prudence ou leur nuageuse hésitation. Notre conviction est celle-ci : Jamais une œuvre, faite dans la forme hybride du pré-

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tendu vers libre, n'a été ou ne sera une œuvre d'art. Nous pouvons la déclarer défectueuse à priori ; car d'un côté elle n'est que de mauvais vers, ou de l'autre, de mauvaise prose, des vers auxquels il manque l'harmonie du nombre, ou de la prose sans l'harmonie des périodes.

Mais la forme défectueuse semble, de nos jours, ne gêner que très médiocrement ceux qui se pâment d'admiration dès qu'ils rencontrent un bout d'idée sympathique,ou ceux qui ne recherchent que l'émotion violente. Con- !Î

fondre l'intérêt et l'émotion avec le beau, voilà les deux grandes hérésies du • , "i

moment. .^

II suffit aujourd'hui d'écrire, fût-ce même dans le plus flamboyant des •

macaques, un conte vaguement anarchiste ou collectiviste, pour que quel- i

ques critiques benoîts poussent des onomatopées admiratives ou pleurent >^

d'attendrissement sur la grande âme de l'auteur. Une grande âme peut |

avoir un très mauvais style. Que m'importe que vous me disiez les aspira- '|

tiens, les souffrances, les révoltes des miséreux, si votre nouvelle est écrite ^

en un langage de cabaret, si les proportions en sont mal gardées et si le '^

récit est conduit en dépit de la logique. Une œuvre n'est pas belle parce ^^

qu'elle raconte les iniquités des bourgeois; ce n'est pas le sujet en lui-même j

qui fait l'œuvre d'art, mais la façon dont il est traité, c'est-à-dire, la forme \

qu'on lui donne. Vous vous réclamez de l'art social. Mais qu'est-ce au fond \

que votre art social ? Tout simplement celui qui servirait d'une façon quel- ,-^

conque à renouveler la société selon vos idées à vous. C'est alors tomber ;]

dans le sujet obligatoire et en arriver à un despotisme plus terrible que le despotisme académique. A ce compte-là, la Carmagnole est plus belle que le Chant du Printemps de la Valkure, et la Vénus de Milo n'aurait quelque ■'.

valeur que si elle était coiffée du bonnet phrygien. Qu'un sujet social soit ^

intéressant pour le moment, j'en conviens ; mais au-dessus de cet intérêt passager, tiré des circonstances actuelles, il y a l'intérêt artistique qui, lui, n'est ]; pas soumis à des Jois transitoires. C'est celui-là que le Véritable artiste doit '^ avoir en vue. Que ces prétendus artisans de l'œuvre de rénovation se mon- ■] trent donc plus logiques et plus déterminés ; qu'ils se rappellent cette parole ^^ d'Ibsen : « Ce ne sont pas des rêves et des vers, et des phrases qui sont néces- <ii saires à la grande cause humaine, ce sont des actes » : et qu'ils aillent se f faire tuer sur une barricade. \^

La seconde hérésie, c'est la recherche de l'émotion avant tout. Elle a son -v

point de départ dans l'émotivité maladive de la plupart de nos contemporains dont le système nerveux délabré a besoin de secousses violentes. En ^ art, cela mène tout droit aux effets matériels ayant pour but la sensation i; pure et simple, et à la confusion de l'émotion brutale avec l'émotion esthétique. Cette nécessité de soulager son agitation nerveuse a fait le grand succès de la musique sensuelle moderne, et a engendré par confusion le vers libre. '

Dans l'esprit des novateurs, le vers libre devait rendre directement la mobilité ardente et changeante de la passion. Ils avaient besoin d'un rythme souple et variable à l'infini; mais ils se trompaient, en continuant à employer les vers, matériellement insuffisants, là où ils auraient dû se •'

servir de la musique ou de la prose.

§i Le langage a pour mission, avant tout, de formuler la pensée. Qu'à rori-

^v gine il ait été purement émotionnel et imitatif et qu'il soit tel encore chez

^.• quelques sauvages et chez quelques dégénérés, actuellement il ne sert plus,

r chez les nations civilisées, qu'à traduire les idées. Les sentiments ne sont

I plus, par lui, rendus brutalement, dans leur agitation obscure, ils sont ana-

5 ' lysés dans leurs effets et dans leurs causes, et rentrent ainsi dans le domaine

r^ de la littérature. Leur libre extension est arrêtée par la réflexion, leur mou-

vement naturel est entravé et comme conséquence le rythme, qui les aurait |v traduits, devient secondaire. Le professeur Joseph De Smeth, dans une bro-

[ chure d'une remarquable clarté, a établi cette loi de l'humanité évoluant du

\ type émotionnel vers le type intellectuel, et pour y retourner, pourrait-on

; ajouter, aux époques de décadence. Au premier appartient la musique pri-

f! mitive et son succédané ridicule, le vers libre, au second la prose ordinaire

'f et la poésie.

Si la littérature a pour domaine la pensée, il faut, avant tout, étudier ce domaine, établir qu'il existe une pensée prosaïque et une pensée poétique et i en montrer les différences essentielles ; il sera alors tout naturel de conclure

qu'à chacune convient un instrument spécial. Le prosateur est surtout impressionné par les phénomènes ambiants et leur apparence matérielle; il les suit dans leurs relations, dans leurs successions, dans leurs transformations ; les analyse, les spécifie, les décrit. Il se servira tout naturellement de ^ la prose qui, par son infinie variété, rendra mieux une vision aux aspects

divers et changeants. De plus, par son rythme souple et varié, la prose s'adapte mieux à l'expression mouvementée des sentiments et les traduit plus librement. Le poète, au contraire, par une faculté spéciale, dépouille les choses de leur écorce phénoménale ; il ne se laisse pas entraîner par le mirage mobile des apparences, mais en extrait l'essence et embrasse l'idée. En cela il se rapproche davantage de la beauté. Son œuvre, élaguée des mille détails quila rendraient trop particulière, s'élève jusqu'à la généralité, et délaisse l'indi» vidu pour le type. Le poète placera ses sujets en dehors de toute relation de temps et d'espace, dans un monde contemplatif que ne troubleront pas les ondes passionnelles. Il n'aura donc pas besoin d'une forme aussi élastique; ce qu'il conçoit est plutôt immobile. Et même aux périodes d'action, comme au temps du romantisme de i83o, alors qu'une force irrésistible entraîne vers la vie les esprits tourmentés, n'avons-nous pas vu le vers prodigieux de Victor Hugo contenir dans son armature puissante l'effort formidable d'une race nouvelle, en donnant pourtant l'illusion de la lutte et du mouvement? Malheureusement les verslibristes, ces derniers romantiques, ne sont plus maîtres d'eux-mêmes; leurs pensées et leurs sentiments veulent se traduire immédiatement en action, et comme le vers était un obstacle à leur furie, il l'ont tout simplement brisé. Avec ses fragments ils ont tenté de reconstituer un nouvel instrument mi-poétique, mi-prosaïque, oubliant qu'il y a entre la pensée poétique et la pensée prosaïque de telles différences essentielles que toute alliance est impossible. Une forme nouvelle doit toujours correspondre à un esprit nouveau ; or, cet esprit nouveau où est-il ? Son existence est purement imaginaire. C'est pourquoi nous avons dit, en commençant, que

le vers libre n'était que de mauvais vers, ou de mauvaise prose. En somme la question du vers libre n'existe pas. Elle a été inventée par quelques étrangers auxquels Tesprit latin était inconnu. Pour donner quelque vraisemblance à leur prose hoquetante, ils ont imaginé de substituer au rythme l'accent oratoire. Mais cet accent oratoire, simple accessoire en littérature, ne peut être que vaguement deviné par le lecteur. En lisant quelque poème en vers libres, comment vous assurer que vous êtes dans « le ton » du compositeur? Vous n'avez, pour vous guider, que les artifices typographiques. Pour être logique, chaque auteur devrait noter l'accentuation qu'il veut donner à chaque mot... et alors cela s'appellerait de la musique.

Ce n'est pas un besoin nouveau qui pousse les verslibristes à se poser en réformateurs, c'est tout simplement la déchéance des facultés poétiques qui les ramène vers la prose. Leurs sentiments violents et actifs, non épurés, par le travail de la pensée, se donnent libre cours, brisent les formes harmonieuses et se répandent, en bouillonnant, dans le domaine de la vie réelle. Mais en place d'accepter la prose, plus souple, plus mobile, plus variée, en somme plus près de l'action que les vers, ces novateurs semblent rougir d'avoir prostitué leur muse et veulent encore se faire passer pour poètes. Voilà pourquoi ils ont inventé le vers libre. Mais le nom ne trompe personne : nous savons qu'ils ont perdu le don divin et qu'ils sont descendus au rang d'une race inférieure. Nous n'avons plus rien de conmiun avec les gens qui ne voient les choses que par leur côté matériel immédiat. Qu'ils se démènent, qu'ils vocifèrent sur leur butte ! les sommets dorés du Parnasse leur sont interdits : ils ne comprennent plus le sens de la poésie. Leur cœur n'est plus la lampe dont la flamme claire et radieuse échauffe l'esprit, c'est un brasier qui consume, un brasier dont l'acre fumée fait délirer. . Apollon a écorché Marsyas; s'il revenait sur la terre, il devrait s'adjoindre des aides.

Valère Gille

CHRONIQUE ARTISTIQUE

Deuxième Exposition de la Société des Beaux- Arts.

jn opposion directe à la Libre Esthétique la Société des Beaux- Arts s'est imposée le devoir d'être sage autant que possible ; sans doute a-t-elle dépassé quelque peu son but : il paraît aussi aisé d'être trop sage que trop fou. On la croirait presque disposée à supplanter le Salon triennal. Il règne par ces salles un air d'austérité et de bon ton qui est tout à fait reposant : plus de boudoirs surchargés d'applications plus ou moins artistiques, plus de chambre socialiste de Serrurier, plus l'éternel candélabre aux iris d'argent entré définitivement

dans le commerce courant des « garnitures de cheminée i. Mais il faut être juste, la Société des Beaux- Arts a sa particularité; elle consiste en un assemblage tellement complet qu'il en devient original pour ne par dire humoristique : c'est le coin de l'hospice des vieillards, dont certains mêmes sont aveugles, je crois, mais pour leurs œuvres seulement car l'un d'eux est en ce moment président du jury au concours de Rome.

Que leurs toiles ne sont-elles à Paris aux Champs-Elysées où elles auraient encore l'honnête appréciation d'un public pipelet et ignorant s'il en fut! Ici nous nous contenterions de quelques maîtres tels que Macaulay Stevenson et Fritz Thaulow, de purs artistes ceux-là et dont le rêve poétique égale la parfaite exécution. Le premier a en quelque sorte synthétisé l'impression crépusculaire du paysage. Ses toiles sans aucun brillant, sans empâtement, s'immatérialisent en des variétés de tons merveilleusement harmonisés : de grands arbres sous un ciel précieux s'embrument auprès d'un étang que nul souffle ne ride, tandis que la lune fauve perce les masses de feuillage. L'impression évoque ces vers charmants :

Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que r astre irise...

CTest l'heure exquise.

Le Chasseur de Mauves de Thaulow et son Avant-port de Dieppe sont, dans un autre genre, plus clair de vision, presque aussi impressifs que les toiles de Stevenson. On sent le coloriste sans tâtonnement, sans vaine retouche; je l'ai vu travailler d'ailleurs, il peint comme on parle entre amis, avec une telle aisance qu'on s'étonne de l'intense poésie de ses tableaux.

A part la Liseuse, œuvre ancienne, très harmonieuse de gris, l'exposition de M. A. Stevens se perd en de petites mers limonadeuses. On se réconcilie de tout cœur avec Courtens devant sa Sortie du troupeau, une page de couleur comme je n'en ai vue de longtemps : le ciel et les arbres sont d'une richesse d'émail qui force l'admiration la plus restrictive.

Comme M. De Lalaing fait toujours ses portraits plus grands que nature, le spectateur même peu content est forcé de trouver que c'est grand. Ces deux-ci sont peints à l'encre... pas même à l'encre sympathique. J'aime mieux le portrait de Gandara, bien mis en page, élégant mais par trop superficiel pourtant. Roybet paraît définitivement (espérons-le!) débarrassé de ses soudards et plumeuses d'oies ; son portrait un peu trop parisien est une franche coulée de couleurs fortes où j'aime surtout une main, gantée de gris, qui retient le manteau sombre. J'eusse voulu voir s'attacher davantage J. Blanche à dégager une grande impression du portrait de Leconte de Lisle, très ressemblant, mais dont le regard devrait être fouillé par un Lenbach ; très fins les pastels dans le goût anglais de la Journée (Tune petite fille.

M. Bonnat réexpose son portrait de Dumas qui n'a pas changé et celui de M. de Rothschild qui se présente comme une veule apparition sur un fond de

cave. Un beau portrait de Motte par lui-même ; les mains surtout sont parfaitement exécutées; mais pourquoi : étude autopsychique?

Otto Scholderer rappelle un peu dans son portrait de M. O. Sickers la couleur de Mellery, avec plus de sagesse dans l'exécution. Il est joli le portrait de M. Béraud mais d'une « méditation » qui me paraît bien légère. Et voilà pour les portraits. Les Hollandais, pour un peu vieillis qu'ils soient, offrent pour la plupart de solides qualités de résistance à la mode. M. Bakkerkorf étale tout une série de tout petits tableaux qui datent de trente ans au moins et seraient traités aujourd'hui de peintures sur photographies. Un jeu de pénombre et de reflets de feu fort intéressant de M™e Grandmont et les toiles d'Israels dont j'attendais mieux et parmi lesquelles pourtant une femme de pêcheur richement modelée et attestant une robuste santé d'art.

Gilsoul ne s'est pas méfié de la fatale exagération dont il est victime : ses * effets de nuit ne sont plus que prétextes à lampions qui prennent tout l'intérêt au détriment de quelques coins de ciel largement traités.

Une curieuse peinture que Mein Haus d'Edward Romer, sèche et noire; elle est très suggestive des froides mélancolies hivernales alors qu'« un vieil orgue s'épanche » en des cours étouffées de neige. M. Van Doren pâtit d'un placement défavorable mais sa Belle Matinée d'automne est très lumineuse et ses ors évoquent quelque peu le maître Boulenger.

Il y a encore un large flot de ces petites aquarelles dont nous sommes si las! Combien MM. Staquet, Cassiers et de Beeckman doivent avoir de succès auprès des pensionnats d'Anglaises peintromanes !

Elle est bien triste la Meuse à Profondeville comme l'a vue M .Cluysenaer et j'apprends avec regret qu'une peinture décorative du même résistera à l'humidité, aux intempéries et de plus est applicable à l'extérieur des édifices! C'est à désespérer! Ne cherchez pas le sujet de l'œuvre de M. Hennebicq; c'est le prestigieux alignement de tous les modèles bruxellois, que va sans douté passer en revue quelque haut représentant de l'art académique.

M. Asselbergs a peint trois petits sangliers, sans doute avec trois petits anneaux. Marie Collart se révèle et César Dell'Aqua ne se rend pas. M. Ter linden a été à Profondeville avec M .Cluysenaer et il y a situé une Sapho avec une belle robe blanche.

Un mot encore des sculpteurs. Pourra-t-on nier la saine influence des préraphaélites dans la statuette d'ivoire Les Lys de Samuel? Non, aussi et pour cela sans doute en grande partie est-elle d'un style et d'une grâce rarement atteints par nos sculpteurs Du même, un masque très intéressant de recherche et quelque peu pervers.

Vander Stappen, l'Impérieuse Chimère, une fière et grande expression féminine et dans l'exécution de laquelle se retrouve toute la puissance synthétique de l'auteur de V Homme à Vépée.

C'est avec ivresse que M. Lambeaux continue à la représenter en bloc ou en parties. Du même un buste tant vanté qui nous a paru fort médiocre. Jules Lagae, patiemment, avec sûreté et conscience, modèle des bustes irréprochables de formes et d'un grand caractère de pensée. Une Méduse, pas-

sionnante tête de vice, moins en rapport direct pourtant avec le tempérament de Tartiste.

En somme, exposition sérieusement intéressante qui le sera plus encore Tannée prochaine, si quelques exposants se décident à prendre leurs invalides.

CHRONIQUE MUSICALE

LOr du Rhin au Conservatoire

'est un événement musical des plus importants et des plus intéressants que cette exécution qui, par trois fois, a attiré au Conservatoire une foule enthousiaste.

Important parce qu'il consacre d'une façon vraiment solennelle rentrée de Wagner au Conservatoire, où, jusqu'à présent, des fragments seuls de son œuvre avaient été exécutés ; important encore par la qualité de l'exécution qui a été, comme on devait s'y attendre, absolument remarquable. Intéressant comme expérience à tenter, de l'accueil que ferait le public à une exécution de cette nature, intéressant aussi à cause du caractère exceptionnel de l'ouvrage, grâce auquel caractère nous devons avoir peu d'espoir d'entendre jamais l'Or du Rhin au Théâtre de la Monnaie (le bien-nommé); intéressant enfin par le curieux problème esthétique que soulève cette exécution.

Ce problème se pose ainsi : Le drame lyrique de Wagner peut-il, sans préfudice pour r ouvrage, être exécuté en dehors du théâtre?

C'est une grosse question. On l'a, de tous côtés, posée et résolue avec désinvolture, et souvent d'une manière inattendue. Tel ce confrère qui, enthousiasmé par l'interprétation du Conservatoire et étonné d'avoir senti fondre son cœur raccorni d'antiwagnérien immuable et patenté, déclare carrément que, décidément, la musique de Wagner est si éloquente, si descriptive, que mieux vaut se passer de la scène et faire entendre la musique isolément, au concert, avec un Wotan et un Logue en habit noir et des ondines en toilette de soirée. L'effet produit n'en serait que plus puissant!

Sans discuter une idée aussi bouffonne, constatons une chose : C'est que l'étonnante diversité des opinions en cette matière tient en grande part à ce que l'art wagnérien possède virtuellement toutes les qualités requises pour nous émouvoir, même en dehors de la scène ; il est de telle nature qu'il supporte également les deux espèces d'exécution, que, même sans frapper nos yeux, il fait tressaillir notre âme par le seul secours des sons.

' La théorie même de Wagner sur la fusion des trois expressions d'art, musique, drame et plastique, au moyen de laquelle il prétendait ramener à sa véritable destination la scène lyrique, sophistiquée par l'opéra italien

et devenue, grâce à celui-ci, une estrade de concert, cette théorie même produit, en sens inverse, un effet semblable à celui de Topera italien. Celui-ci transforme le théâtre en saUe de concert; le drame lyrique de Wagner, par l'intensité de l'expression musicale, dresse devant l'auditeur un décor illusoire, au milieu duquel des héros et des dieux vont, et où les prodiges fabuleux de la légende s'accomplissent. La salle du concert, les habits noirs et les toilettes claires des interprètes, Torchestre gesticulant, le chef, on ne voit plus rien ; on regarde au-dedans de soi-même se dérouler l'épopée. Ce n'est plus le concert sur la scène lyrique, c'est la scène lyrique idéale transportée au concert.

De même que nous concevons l'âpre beauté des drames de Shakespeare se révélant aux auditeurs dans un décor imaginaire, sans la mise en scène compliquée et l'archaïsme minutieux de la Compagnie dramatique de Meiningen, de même nous ne devons point nous étonner qu'une musique systématiquement dramatique, évocatrice, suggestive, descriptive, puisse virtuellement se passer de la scène.

C'est précisément ce contraste dans la nature essentielle du drame wagnérien qui, à force de vouloir être uniquement théâtral, parvient à émouvoir, même en dehors de la scène, par son caractère doublement suggestif : objectif (plastique) et subjectif (sentiment), c'est justement ce contraste qui a provoqué les étranges théories formulées à l'occasion de l'exécution de l'Or du Rhin au Conservatoire.

Et, chose curieuse : que l'on suppose un instant le poème de Wagner mis en musique par un de ces musiciens italiens auxquels nous reprochons si véhémentement de n'avoir vu dans un livret d'opéra qu'un prétexte à airs, cavatines, duos, en un mot un concert sur la scène; supposez ensuite cet ouvrage exécuté dans la salle de concert : ce serait mortellement ennuyeux. Pourquoi? Parce que la portée dramatique de la musique ne nous permettrait pas de suppléer par la pensée au geste, à l'attitude, parce qu'aucun commentaire orchestral ne nous suggérerait la vision d'un jeu de scène essentiel, parce que l'orchestre, humilié au rôle d'accompagnateur, resterait morne, indifférent à l'action comme un esclave imbécile aux événements qui se passent autour de lui et aux actes dont il sert aveuglement la perpétration.

Que serait devenu le poème en de telles mains? Quel intérêt descriptif aurait bien pu présenter la scène au fond du Rhin, la descente dans Niebelheim, la rencontre d'Albéric et des deux Alfes, avec la scène des transformations, l'entrée des dieux au Walhall? Que serait devenu ce saisissant contraste des caractères, dont ici aucun jeu de scène, aucune mimique ne rend possible la manifestation extérieure ?

Avec Wagner, au contraire, tout, scène et caractères, subjectivités et objectivités, prend un relief saisissant, une puissance suggestive dont l'étendue se mesure encore mieux dans une audition pareille à celle du Conservatoire, où l'expression plastique est supprimée.

Malgré cela, quelle incomparable fluidité dans le premier tableau ; on sent le flot couler lentement ; ce n'est pas une vision extérieure, c'est la sen-

sation d*un milieu ambiant. Passons sur le ravissant trio des Filles du Rhin, les curieux effets descriptifs des efforts d*Albéric pour les saisir; toutes les autres parties descriptives de cette étonnante partition, ces épisodes extraordinaires du livret le plus audacieux que l'on écrivit jamais, ont cette même intensité d'expression : l'arrivée des géants, celle de Logue avec son thème pétulant et narquois, l'admirable récit descriptif de Logue suivant des yeux les géants qui emportent Freya la blonde, puis la descente des dieux dans l'abîme, les forges de Niebelheim, la scène des transformations d' Albéric, plus loin le combat des géants, l'incantation de Donner, et ce coup de foudre unique dans les annales de là musique descriptive, simulant l'éclair suivi du roulement du tonnerre par un effet aussi simple qu'ingénieux, enfin, les sonorités aériennes du thème de l'arc-en-ciel, s'élevant doucement sur le bruissement des harpes.

On dirait que Wagner, s'étant volontairement privé, par la nature de son sujet, de Y humanité qui, par ses passions, ses souffrances, ses espoirs, nous émotionne plus que ces brillantes allégories mythologiques qui nous paraîtraient glaciales, s'il ne les avait échauffées à la flamme de son génie, on dirait que Wagner a voulu se rattraper par le pittoresque qui atteint, dans la musique de Y Or du Rhin, une splendeur inouïe.

Les caractères, toutefois, ou plutôt les entités qui sont chacune comme la personnification d'une idée différente qui les actionne et les pousse imperturbablement droit devant eux, sont supérieurement dessinés. L'orgueilleuse insouciance, la mauvaise foi admirablement candide de Wotan, la sollicitude inquiète et acariâtre de l'amoureuse et jalouse Fricka, et surtout ces deuxcaractères superbement conçus de Logue et d'Albéric, celui-ci, incarnation de l'ambition et de la haine dans son intensité la plus atroce, celui-là, la ruse, l'ironie, la feinte humilité du faible qui sait la supériorité de son esprit et se joue à son gré d'une autorité illusoire. Il est impossible d'imaginer, sous ce rapport, quelque chose de plus intense, comme expression musicale, que le fameux récit de Logue au deuxième tableau, les menaces haineuses d'Albéric dans la scène de Niebelheim, et, surtout, l'effroyable malédiction de l'Anneau. Le geste, l'attitude, n'ajouteraient rien à cela, et on en rapporte l'impression que la réalisation scénique n'est qu'accessoire.

Mais partir de cette impression irréfléchie pour conclure simplement à la suppression de la mise en scène, est absurde. Si une toile de Rubens, détachée de son cadre, ne perd rien de sa splendeur, ce n'est pas une raison pour désencadrer toutes les toiles du maître suspendues dans nos musées.

L'émotion intérieure produite par une œuvre de Wagner au concert est telle, par la vertu magique de l'art, qu'elle ne saurait être dépassée; mais, au théâtre, elle se complète de la sensation extérieure qui la corrobore, et on aboutit ainsi à cette sensation artistique absolument complète que souhaite Wagner, et pour l'obtention de laquelle il met à contribution toutes nos facultés aperceptives, psychiques et physiologiques, les premières par l'oreille, les secondes par les yeux.

Si celles-ci lui avaient paru négligeables, il n'eût pas profité avec tant de soin de toutes les ressources de la scène, il n'eût pas réglé avec tant de

minutie tous les détails matériels ; si celles-là lui avaient semblé peu de chose, il n*eût pas fouillé si profondément l'âme de ses personnages, ni cherché à donner à l'expression musicale de leurs sentiments le relief et rintensité qui nous étonnent.

L'exécution — faut-il le dire? — a été au-dessus de tout éloge, c'està-dire ce qu'elle devait être avec un chef tel que M. Gevaert et une phalange instrumentale comme celle du Conservatoire, qui donne le sentiment d'une perfection technique impossible à dépasser ; les cuivres, particulièrement, ont été merveilleux de précision et d'éclat, et le quatuor a eu son ensemble et son homogénéité habituelle. Quant à l'interprétation proprement dite, elle a été de la part de M. Gevaert absolument admirable; tout au plus eût-on pu souhaiter un peu plus de vie dans les mouvements rapides (i).

L'interprétation vocale a été, dans son ensemble, également remarquable. Elle nous a surtout révélé une nature exceptionnelle en M. Dufranne (Albéric). MM. Seghin (Wotan), Demest (Logue), M^^^s Merck (Voglinde et Freya), Flament (Flosshilde et Erda), tous excellents. M^^® Goulancourt, très satisfaisante dans les rôles de Fricka et Velgounde; on a dû lui préférer toutefois MUe Duthil, qui l'a remplacée à la dernière exécution, et a paru plus douée, sinon au point de vue de la voix, du moins à celui de l'interprétation. Les rôles de Froh, Mime, Donner, Fafher et Fasolt ont été bien tenus par MM. Dequesne (et Disy), Pieltain, Maas et De Clynsen. Mlle Schouten, remplaçant W^^ Merck à la dernière audition, a été fort médiocre, et M. Drouville, remplaçant M. Demest, s'est montré déplorablement plat.

Période musicale extraordinairement fournie. Trois concerts donnés à l'Alhambra par l'orchestre du « Concertgebouw » d'Amsterdam, sous la dii^ection de M. Kes; une phalange instrumentale de tout premier ordre, supérieure comme clarté et comme précision à ce fameux orchestre Lamoureux qu'on nous présente sans cesse comme le nec plus ultra de l'exactitude ; M. Kes, qui a une direction intelligente, d'une calme autorité, se devine un maître interprète et peut être placé parmi les meilleurs chefs d'orchestre actuellement en vie. M. L. Wallner continue, chez M^^e Desmet, la série de ses intéressantes causeries sur les écoles modernes de la musique au point de vue de la littérature du piano, et M. Kufferath a achevé à la Salle Ravenstein, avec beaucoup de succès, la série de ses instructives conférences sur l'histoire de la musique.

Puis, tout une série de concerts et d'auditions diversement intéressantes,

(i) M. Gevaert avait pratiqué quelques coupures dont la plus importante au commencement du quatrième tableau, — celle-ci assez regrettable, parce qu*elle détruit la belle gradation qui aboutit à la Malédiction de l'Anneau.

et dont la seule nomenclature absorberait une page de la revue. Une mention spéciale cependant aux deux séances du Quatuor Crickboom avec M^îe L. Merck, et au dernier Concert populaire dirigé par Hermann Lévy.

C'est avec un vif plaisir que Ton a revu les jeunes artistes du Quatuor Crickboom, qui nous sont revenus de Paris avec une célébrité naissante. Les deux auditions qu'ils ont consacrées, à la Salle Ravenstein, aux quatre derniers quatuors de Beethoven, n'ont fait que confirmer l'excellente impression qu'ils avaient produite à leur début ; ils plaisent par la spontanéité et la chaleuseuse émotion de leur interprétation, fermement assise sur une technique individuelle considérable et une conscience d'artistes aguerris et mûris par l'expérience. M"e Merck, dont j'ai eu si souvent l'occasion d'apprécier ici le talent si fin et si délicat, a joué, avec M. Angenot, la lo^ Sonate de violon de Beethoven, et, avec M. Gillet, la 5® Sonate de violoncelle.

Hermann Lévy est justement apprécié chez nous où il a dirigé à plusieurs reprises. Il est absolument remarquable par le fini minutieux de l'exécution, où tous les détails sont mis en lumière avec une surprenante netteté. Ce geste menu, microscopique, semble accomplir un travail d'orfèvrerie, une œuvre patiente de vieux petit juif accroupi derrière son établi, au fond d'une boutique obscure. Puis, cela s'éploie tout à coup dans un envol large de geste, pour retomber immédiatement à l'attitude penchée, où il y a en même temps, dirait-on, de l'humilité et de la ruse. Aussi, Lévy réussit-il spécialement dans les œuvres de détails, tels que la Symphonie n» 29 de Mozart, admirablement rendue, le Prélude et le Finale de Tristan et Yseuit^ l'Adagio de la Symphonie n9 7 de Bruckner, difficile à juger séparément.

Il est moins remarquable dans des œuvres larges et à grands efifets, tels que l'ouverture de Fidélio de Beethoven, où Lévy arrive néanmoins, par les pp réduits à leur minimum d'intensité^ à des effets de contraste saisissants.

Ernest Closson

MEMENTO

Le Coq rouge a paru. Son premier cocorico est facétieux. Il débute par un manifeste où on lit : « Nous voulons permettre à des écrivains de talents variés et d*orientation esthétique ou philosophique différente, mais qui éprouvent l'un pour l'autre une sincère et loyale estime, de se rencontrer sur un terrain commun et d'y faire œuvre dart et de beauté, chacun en toute indépendance, en toute spontanéité, sans préoccupation de forme, de canon et de dogme, sans souci des petites chapelles et des courtes échelles qui s'érigent et se dressent autour d'eux. »

Cela, n'est-ce pas, c'est une déclaration d'éclectisme.

Trois pages plus loin, dans le même manifeste, le comité directeur expose de quelle manière il entend appliquer ses principes éclectiques : « Le Coq rouge fera aussi bon marché des guitares romantiques que des incongruités naturalistes et il enverra les accessoires symbolistes et ésotériques, la ferblanterie astrale, rejoindre dans la fournaise sainement vandalienne la cavalcade des lieux communs classiques. »

Bigre 1 Voilà un éclectisme qui, avant même d'avoir fonctionné, condamne au feu le romantisme, le naturalisme, le symbolisme, résotérisme et le classicisme I...

A part ça, on admet toutes les tendances, toutes les formes, tous les dogmes ..

Bonsoir, fumistes 1 1 1 P. 5. — Comme première application de ce pharamineux éclectisme, le Coq rouge reproduit le monstrueux article du Journal où M. Octave Mirbeau insulte Tun des plus parfiaits et des plus nobles artistes de ce temps, sir Edward Burne- Jones. C'est un beau début!

Le Coq rouge est exaspéré contre la Cour, qui tt se constitue en Mécène de harpistes ».

L'exaspération de Tanimal se comprend.

Si encore la Cour « se constituait » en Mécène de grosse caisse !

Relevons dans le manifeste du Coq rouge quelques proclamations à tout le moins étranges.

Le « Comité » qui signe ce manifeste attaque ce le journalisme opportuniste et vénal qui a la haine du livre comme le bâtard nourrit l'exécration de l'enfant légitime ».

Or, parmi les membres de ce « Comité »

figurent M. Georges Eekhoud, rédacteur à Y Étoile belge; M. Francis Nautet, présentement rédacteur au P'tit Bleu après avoir passé par les bureaux de VÉtoile belge, du Journal de Bruxelles et de V Indépendance; M. Emile Verhaeren, naguère rédacteur à la Nation.

Ces messieurs ont un joli toupet.

Détail piquant : Lorsque parut le dernier recueil devers de M. Iwan Gilkin, Ténèbres, M. G. Eekhoud, qui rédige la chronique des livres à VÉtoile belge, et qui reçut le volume, oublia d'en parler à ses lecteurs.

M. Eekhoud aurait-il «la haine du livre?» C'est difficile à croire.

Plusieurs jeunes écrivains belges gagnent leur vie dans le journalisme. La plus élémentaire décence devrait les empêcher de médire de la presse, dont, à tout prendre, ils n'ont pas tant à se plaindre.

Ces messieurs ne sont décidément pas aussi indifférents à la réclame qu'ils affecti;nt de le dire.

Un peu plus loin, le Coq rouge dénonce (( les iniquités, les crimes de lèse -littérature desgaillardschargés d'encourager et d'honorer les lettres dans ce fangeux et matériel royaume ».

Nom d'un petit bonhomme I II nous semble pourtant que M. Georges Eekhoud

a obtenu le dernier prix quinquennal {5,000 francs) et nous nous sommes laissé conter que les bureaux du ministère reçoivent de quelques jeunes écrivains des demandes de subsides qui ne sont pas toujours rejetées.

Coq rouge ^ mon ami, ne parlez pas trop de corde dans la maison de plusieurs pendus!

Nous avons vu tout à l'heure à quoi se réduit l'éclectisme de cette revue ; on voit ce que valent ses belles déclamations contre la presse, contre Tofficialisme, etc.

Nous recevons de M. Delattre, en guise de réponse à notre articulet du mois d'avril, e petit Croquis décoller (1) que voici :

A Monsieur le Directeur de la Jeune Belgique.

Mon cher Directeur,

Dans le mémento du dernier et si remarquable numéro de ta revue, tu m'appelles César, César avant ses victoires, et tu dénonces à tes lecteurs que, forçant ton magasin d'accessoires, j'aurais voulu t'enlever ta couronne, ton sceptre-martinet et le joli petit porte-voix avec lequel tu lances le cri d'alarme aux époques climatériques littéraires, à tes « jeunes compatriotes ». C'est parce que je n'aurais pas réussi dans cette téméraire entreprise que, cachant ma confusion, j'aurais emporté V Art jeune dans mon village pour y publier mes nouvelles, peut-être pour le violenter, certainement pour m'en faire caresser, et briller enfin inamovible jeune premier!

Cher directeur, quoique depuis quelque temps il semble que tu fasses tout par gageure, j'ai vu au sourire de mes amis qu'ils te croyaient. Us sont persuadés que je boude à la place pourtant si honorable que ta bienveillance m'avait assignée dans la grande classe de la section wallonne de ton institut. Mais en trouvant que j'ai un fichu caractère, ils rient de savoir un peu

de ce que tu cachais si jalousement, de connaître un c< des secrets des Dieux » comme tu appelles tes petites farces !

« Quoi, la Jeune Belgique n'est plus une Table-Ronde? C'est un Cercle des Propriétaires réunis? Allons donc! »

Tu vois que tu parles trop!

La vérité, et je compte sur ta partialité pour le leur apprendre, ma vérité est que les mauvais élèves, ceux qui nourrissent des vers libres dans leurs pupitres, avaient, un jour, comploté de t'attacher au dos des bonshommes en papier tandis que tu dormirais ton heure d'Horace dans ta chaire ; et j'avais découpé le mien, et tu m'accorderas avec plaisir qu'ij ne devait pas être plus drôle qu'un autre...

Voilà toute cette noire fusion tirée au clair. La belle affaire! Peux-tu m'en vouloir d'être resté avec le gamins pour rire du surveillant, toi qui avais tant de plaisir jadis avec nous ?

Non, non! Tu ne nous en voudras jamais, si grosse que tu fasses la voix. Nous le savons, et nous abuserons de toi ainsi qu'il sied à « des moutards ». Même, un jeudi que nous aurons mis des cols ronds comme tu les aimes et sucerons des sucres d'orge pour paraître plus innocents, tu feras César au milieu de la cour de l'Ecole du goût public. César après ses victoires, élu premier à vie — mais dans quelle Rome !

— Nous t'entourerons en criant : Hou ! hou!

— Et telle est ta longanimité que tu oublieras que nous venons de nos villages, que nous venons des petites revues, et que tu nous souriras encore. Parions?

Crois bien, cher directeur, à ma particulière attention.

Louis Delattre.

(x} Croquis eT écolier, par Louit Delattre, x vol. Mont, chez Manceaux, 1887.

Le comité de4*édaction du Coq rouge se compose de MM. Louis Delattre (Jeune Belgique), Eugène Demolder (Jeune Belgique), Georges Eekhoud (Jeune Belgique), Hubert Krains (Jeune Belgique), Maurice Maeterlinck (Jeune Belgique), Francis Nautet (Jeune Belgique) et Emile Verhaeren (Jeune Belgique).

Pas un nom nouveau. Dans le programme, pas un principe esthétique nouveau. On le voit, la revue qui vient de paraître ne répond à aucun besoin nouveau, à aucune poussée nouvelle : c'est une branche folle de la Jeune Belgique.

Dissentiments personnels, défaillances dans lattitude vis-à-vis du public et du monde officiel, appétits impatients de réclame« de gloriole et de prébendes, désir de mettre quelques défauts en liberté, telles sont, hormis pour MM. Krains et Maeterlinck, les raisons de la scission actuelle.

Celle-ci pouvant i|uire^j3eut-étre, au mouvement littéraire qtie-ta Jeune Belgique a inauguré dans notre pays et au but artistique qu elle n*a cessé de poursuivre, nous nous proposons de combattre les séparatistes comme nous avons jadis combattu les Hymans et les Potvin. On retrouvera chez nous les lutteurs d'aman.

L'abondance des matières nous astreint à remettre au prochain numéro l'étude consacrée par M. Arnold Goffin à la nouvelle Gcuvre de J.-K. Huysmans : En Route.

Nos chaleureux remerciements au Journal des Gens de Lettres^ pour l'appui qu'il nous prête. Il y a là un certain revenant qui ne fait pas le mort, vertuchou !

Revue des revues. — Aux nouveaux poussins de la littérature qui croient sérieusement que, pour affirmer son émotion en art, il faut, sous prétexte de spontanéité, vociférer comme un démoniaque, avaler ses pieds, ou s'enfoncer la plume dans le nez, le tout accompagné de fautes de prosodie et de syntaxe, nous recommandons les notes intéressantes de Jean Dornis, sur Leconte de Lisle intime, parues dans le numéro du 1 5 mai de la Revue des Deux-Mondes.

Nous y trouvons quelques vers inédits du plus parfait poète que la France ait produit et quelques brefs extraits et jugements sur les écrivains de son époque :

« Lamartine : Imagination abondante,

a intelligence douée de mille désirs ambi- « tieux et nobles plutôt que d'aptitudes « réelles. Nature d'élite ; artiste incomplet; « grand poète de hasard. A laissé derrière « lui, comme une expiation, une multitude « d'esprits avortés, cervelles liquéfiées et « cœurs de pierre, misérable famille d'un c< père illustre

« Al/, de Musset: Poète médiocre, artiste « nul, prosateur fort spirituel.

« Al/, de Vigny : Un grand et noble « artiste, malgré de fréquentes défaillances a d'expressions, ayant toujours vécu dans « la retraite, pauvre et digne, fidèle jusqu'à « la fin à l'unique religion du Beau.

« Béranger : Ses chansons de circons- « tance et son Dieu de cabaret philanthro- « pique, tout cela a été à la mode, et, comme « tout ce qui a été à la mode, tout cela est ce en poussière aujourd'hui et à jamais. »

— j. Levallois continue à publier dans la Revue Bleue ses souvenirs littéraires.

Dans le numéro du ii mai, il nous apprend qu'à un dîner auquel il assistait, Victor Hugo engloutit une belle quantité de macaroni. Il constata, par la même occasion que, contrairement à ce qu'en avait dit Gautier, le grand poète ne se servait pas de la mûme assiette pour tous les mets.

Dans la même revue, la traduction d'une préfece de Tolstoï aux Evangiles, sous ce titre : Le Sens véritable des Evangiles.

— La Revue blanche : Auguste Strindberg. la Psycho-physiologie de la \prière ; S. Mallarmé : Sauvegarde; Paul Adam :

l'Assaut malicieux, et de M. H. de Régnier, un beau conte sans titre.

— La Revue générale : Ch. Woeste, Ketteler et Manning; Ch. Buet, Partant pour Vexil; A. de Ridder, A la cour de Napoléon IIL

Le Réveil de Gand nous apprend qu'il étudie la philosophie chinoise sous la direction de l'illustre Ye-Men-Fou. L'élève, dit-on, fait des progrès rapides et professera bientôt lui-même sous le nom approprié de Ye-Swi-Fou-Tu.

Dans son numéro d'avril, le Réveil de Gand, victime d*un dessinateur facétieux, arbore une plume de paon sur son derrière et présente en frontispice un groupe d'oies nageant de conserve. On ne voit toujours pas le Capitole.

La pousse des feuilles nous a doté de quelques nouvelles revues.

V Enclos; arts; dits et faits, pour le mieux.

Voici un couplet de L. Riotor à titre d'échantillon sans valeur :

LES SOLDATS LABOUREURS Un continent tout entier fut occupé i>ar ce chantier, bouleversant maintes forêts profondes, aplanissant le sol difforme; ... les tigres étaient percés de coups par les fusils, les arcs, les frondes, et les serpents de taille énorme ' écrasés ainsi que des poux...

Ensuite V Épreuve littéraire^ supplément français de Pan, Au sommaire du premier numéro Kahn, Verlaine, de Gourmont et Nietzsche (naturellement}.

La Revue littéraire indépendante^ cosmopolite et accueillante.

Puis : la Coupe^ qui promet de nous abreuver d'ambroisie.

Signalons pour terminer la résurrection de la Révolte^ le journal de propagande anarchiste, sous le nouveau titre Les Temps nouveaux. Ne dites donc pas que cela n'intéresse pas la littérature. Il y a un supplément littéraire (?) qui vaut un conte de Delattre. Adolphe Retté y a déposé des vers à côté d'un extrait de K. Baedecker.

Lisez-moi ça :

INVOCATION La terre est toute lasse et dort sous le ciel sombre — Le Riche barbouillé du sang frais des vaincus Rit du Pauvre inquiet qui s'agite dans l'ombre Et chante indolemment la chanson des écus.

Voici venir, vantant une Église marâtre.

Le Prêti« et son enfer aux peines éternelles; Son âme est une cage ovi l'on voit se débattre Des oiseaux effarés dont il coupa les ailes.

Blessés, boiteux, rêvant de suprêmes batailles, l>s Tout-Nus vont hagards et maudissent la terre; T^s dogues de la faim leur rongent les entrailles Et Vouragan des nuits leur souffle sa colère.

Dans la liste des collaborateurs, à côté des noms de Kropotkine, Reclus, etc., nous trouvons celui de Georges Elekhoud. Sans vouloir demander au Coq rouge comment il parvient à concilier l'anarchie avec le collectivisme de la Maison du Peuple etlea subsides du gouvernement, souhaitons à celui qui fut un écrivain de marque de ne pas tomber, sous prétexte de propagande ou de littérature, dans cet art social qui, au dire de Maeterlinck, ferait pleurer les pierres.

Et qu'il aille en paix.

Le numéro de mai du Mercure de France est à lire jusqu'aux annonces.

M Vielé-Griffin y prouve supérieurement que, s'il s'est adonné à la prose poétique, c'est parce qu'il ne savait faire que de mauvais alexandrins.

Exemples:

Ils s'en furent, la nuit, à la mort des flambeaux. Rythmant leur chant de marche au son de leun sabots. Je les ai vus, depuis, à la fontaine au bois : L'un trempait ses sabots et faisait peur aux filles ; L'autre, attentif à l'hjrmne unique aux mille voix Et couché de son long dans un Ut de jonquilles. Un à un, lentement, de Teffort de deux doigts, Brisait les roseaux verts de sa syrinx agile...

Nous lui préférons Coppée, dans ce cas.

A signaler dans ce même numéro une pflge très littéraire de M. de Régnier et une critique ondoyante de Mockel sur Verhaeren, qui se termine ainsi : « Les livres de Verhaeren, je ne les aime pas toujours; mais l'éclat, l'énergie, la douleur tragique de ces vers m'imposent Tadmiration. Ils donnent avec soudaineté un grandiose et brutal aspect de la vie; avec leur énorme défaut et l'élan d*héroTsme qui Tefface, ils sont des bétes sauvages, magnifiques de force, ou semblent des blocs frustes mais inébranlables, pareils à ces lourds mots qu'ils dressent en monolithes. »

Nous voulons bien que les livres de M. Verhaeren soient des bétes sauvages ou des blocs frustes et inébranlables, mais nous préférerions les voir des œuvres d*art.

C'est étonnant ce que M. Verhaeren reçoit, pour le moment, de pavés moins illu-

soiresque ses villages. Ainsi, dans le dernier numéro de. f Ermitage, nous trouvons cette phrase, d*ailleurs fort juste, de M. Ed.

Pilon :

a Je dirai seulement, à ceux qui lurent les Campagnes hallucinées, que c'est là le pendant admirable que ce Barbare a voulu aux farouches chansons de fous qu'il nous donna, voici deux ans. »

Nous sommes parfaitement d'accord.

A.-Ferd. Hérold vient de faire la découverte d'une œuvre absolument remarquable qui est appelée à révolutionner le monde des lettres. Il a traduit Paphnutius de Hrotsvitha, et du latin, s'il vous plaît; il nous l'annonce lui-même. Vous me répondrez :

a De quoi voulez- vous qu'il le tradusît, du sabir ou du botocudos ? »

Non, mais de la traduction française qu'en a donnée Magnin il y a quelque quarante ou cinquante ans pour la plus grande joie des Villemain et des Chasles. Et vive le moyen-âge !

Nous recevons à l'instant le très beau numéro d'avril du Réveil de Gand. 11 contient, entre autres, des vers de H. de Régnier, de Ferd. Severin et de A. -F. Hérold. Mais, 6 surprise! M. E. Verhaeren s'y révèle ethnologîste et érudit à enfoncer plusieurs académies. Ecoutons le : ce Aujourd'hui une théorie soudaine et inédite sur l'origine des mondes a été établie. On a fixé l'histoire de la terre et de certains astres. Le premier homme on le recherche, non plus en des paradis, mais en de lointains horizons cachés derrière des millions d'années, non plus là-bas dans un jardin, mais en des cavernes etc. »

Cette théorie soudaine et inédite n'est qu'un prétexte à quelques bien beaux enseignements sur l'art. M. Verhaeren s'en prend aux artistes qui choisissent leurs sujets dans l'antiquité; il veut des œuvres annonç&nt l'avenir. Mais pour quelqu'un qui est atteint d'éclectisme aigu, ce despotisme nous étonne. Et quoi ! vous voulez forcer les artistes à choisir tel ou tel sujet plutôt que tel autre. Tous ceux qui ne chanteront pas l'avenir, la société future, seront àe.& cuistres! Mais nous, que l'on veut représenter comme des arriérés et des tyrans.

nous disons : u Vous êtes absolument libres, prenez la matière de vos œuvres selon vos goûts, dans n'importe quel domaine ; pourvu que vous la revêtiez d'une belle forme, que vous ayez comme préoccupation première de feire œuvre d'art et de célébrer la beauté, le reste nous est indifférent.

M, Reynaud, dans le Mercure de France^ écrit ce qui suit :

Si la renaissance romane, c'est-à-dire le retour, dans la pensée comme dans le style, à l'équilibre et à l'harmonie, était déjà souhaitable aux plus vertes années du romantisme, on comprendra combien, après les mille excès du décadisme et du symbolisme, elle était aujourd'hui devenue nécessaire. N'avions-nous pas vu le Parnasse français livré au pire désordre et à l'anarchie? L'idéal s'était réduit à la notation des émotions charnelles, des seuls instincts; la langue était devenue une sorte de patois, d'incompréhensible jargon. On osait proclamer qu'il était indispensable d'ignorer la grammaire et la prosodie pour faire œuvre de poète. Il fallait s'en tenir à sa veine naturelle et l'exploiter d'instint, de peur qu'elle ne fût troublée d'un afflux étranger. On disait : « L'art de penser et d'écrire n'existe pas. Existerait-il qu'il ne nous serait d'aucun secours. L'artiste n'a que faire des traités et des manuels. Il lui suffira de céder aux impulsions de son démon. C'est une lyre dressée dans l'espace, et qui n'a qu'à subir le vent pour rendre une douce harmonie »; et ainsi on inclinait l'artiste à la paresse et au désordre. Ces théories blâmables avaient donné leur juste fruit. Jamais plus d'efforts n'avaient abouti à un tel néant, et pourtant, parmi ces symbolistes, la plupart étaient de bonne foi, ouelquesuns étaient parfaitement doués. Aucun n'a pu produire une œuvre vivante, pour n'avoir pas songé que ce Qu'ils appelaient^ à la suite de Verlaine, « le reste », c'està-dire la littérature, était précisément ce le tout ».

Combien ont à se repentir d'avoir pris à la lettre cette boutade de Verlaine. Ils auraient pu réfléchir c)ue Verlaine, armé comme pas un pour la joute littéraire, avait subi la discipline des Parnassiens et qu'il avait de la littérature autant et mieux que personne. Quant à ceux qui, influencés par les nuageuses littératures du Nord, cherchaient l'abscons et cultivaient le mystère, le rêve, l'au-delà, la phrase orchestrée, l'audition peinte, que sais-je encore? mieux vaut n'en rien dire; sans compter que de

lout ce fatnis de barbarismes et i\c paroles de grimoires se dégageait une impression unique de douloureuse tristesse et de profonde désolation.

La Jeune Belgique a dit les mêmes choses, et presque dans les mêmes termes.

Quand la Jeune Belgique prend une pareille liberté, le Mercure nous reproche notre « provincialisme ».

Nous n'insistons pas.

De M. Mockel sur M. Verhaeren :

Si j'écrivais ici tout ce cjue prête à écrire Tœuvre de ce poète, j'aurais à divulguer ses idées en sociologie, j'affirmerais son rôle de critique en citant les larges et belles paroles dont il accueille, en VArt moderne^ les livres de vers les plus ennemis de son propre idéal.

Si M. Mockel n'est pas perfide, il a le compliment malheureux.

C'est ddLTïsV Art moderne que M. Verhaeren n'a cessé, depuis plusieurs années, de merter le deuil des poètes parnassiens. C'est lui qui écrivit sur Leconte de Lisle un article mortuaire d'une inintelligence et d'une hargne contre lesquelles nous nous sommes cabrés.

Âh ! elle est jolie, la légende des larges et belles paroles I

Il est vrai que M. Mockel nest pas obligé de lire VArt moderne / ..

N oublions pas de signaler les derniers numéros de deux excellentes revues portugaises, O Instituto et Revista d'Hoje ; remarqué dans cette dernière un brillant sonnet de Fr.-Augustinho da Cruz.

Lire, dans \t Bulletin du Séminaire d'histoire des littératures de V Université de

Bruxelles^ les études de MM. Wollgraflf, Franz Wiener, Robert Sand, etc.

L'abondance des matières, qui nous a fait ajouter au présent numéro six pages supplémentaires, nous force, à notre grand regret, de remettre au prochain numéro plusieurs articles, entre autres une critique des derniers ouvrages de l'excellent poète portugais M. Eugenio de Castro.

Bulletin bibliographique :

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