LE FRONT INTELLECTUEL
Un tel essor dans tous les domaines de F activité sociale ne s'accomplit pas sans engen* drer un état d'esprit qui se traduit par une littérature, soutien et bientôt excitant de cette activité. Et cela est excellent. Les hommes les plus matériels aiment à ce qu'on leur donne des raisons morales et philosophiques, élevées enfin, de leurs appétits; à plus forte raison lorsque ces hommes sont des Latins qui, en Italie comme en France, cultivent avec prédilection les idées générales, et, en Italie plus qu'en France, ne négligent jamais l'occasion dé réaliser ces idées de concert avec leurs intérêts^ Nous avons besoin d'un idéal qui nous porte et nous justifie, d'un idéal dont la préoccupation seule suffit à l'introduire dans nos plus étroites actions qu'il ennoblit aussitôt. Les sceptiqueô peuvent en rire, il existe néanmoins et nous pousse ou nous retient.
Ui."*
L* Italie est riche en cette littérature nationale, nationaliste pour employer le mot courant d'aujourd'hui, qui, née de la prospérité et de l'expansion, les célèbre et les objurgue de s'accroître encore. Ainsi que toutes les littératures nationales ou nationalistes dans tous les pays, elle invoque chaque matin la gloire des ancêtres et leurs sacrifices, elle précise inlassablement l'intérêt général présent, le besoin des classes laborieuses dont la nation tire son renom et son bien-être, les aspirations et les buts. Vigilante, l'œil perçant, la vision étendue, elle songe à l'avenir menaçant d'une part, satisfaisant de l'autre — moins souvent toutefois — et toujours préoccupant. Elle nourrit une confiance sans limite envers les facultés de la patrie, et une intransigeance à peu près absolue sur ses droits. Quelquefois choquante pour les gens raisonnables, cette littérature peut faire observer que ce n'est pas à ceux-ci qu'elle s'adresse, mais aux ignorants, aux faibles, aux mous qu'il faut secouer, réveiller, inciter à l'action. Elle produit aussi le bon effet de tenir en haleine des gouvernements enclins au moindre effort, attentifs souvent aux jeux parlementaires plus qu'aux
nécessités générales. Elle agit enfin sur la masse électorale dont les sentiments éveillés ou réveillés passent aux députés qui en stimulent le gouvernement. Tous les pays vivant en régime d'opinion connaissent cette littérature et lui font sa part.
Elle offre, en revanche, Tinconvénient d'apparaître aux peuples étrangers, à qui elle ne s'adresse pas pourtant, toute autre qu'elle ne se présente en réalité. Criant très haut, elle est entendue par les voisins aux dépens des voix modérées qu'elle étouffe, par les voisins, souvent d'ailleurs provoqués ou asticotés, qui ne peuvent savoir ce qu'elle exprime strictement, l'esprit commun ou l'exceptionnel et l'excessif qu'il faut évaluer à leur juste mesure, et réduire à leur portée exacte de stimulants, ramener enfin à l'usage interne. C'est ce que je voudrais essayer de faire pour la littérature nationaliste italienne, auxiliatrice de la croissance nationale, propagatrice du mérite, infatigablement attentive à tout ce qui intéresse l'avenir de la patrie, et toujours prête à exiger épanouissement et couronnement.
La Utiérature nationalist ^ italienne opt donc née de 1 1 prospérité même que nous venom l«"i constater .Elle en est l'expression intellectuello; elle en tire inlassablement .haque jour la moralité. En voyant la rapide croissance de Tîtali ) nouvelle, de la jeune It?^lie, ceux qui réfléchissent et sont doués de Texpression littéraire se sont dit qu'une nation aussi vivacc possédait des droits égaux à ceux des autres nations de même capacité. Ces nations reconnaissaient-elles ces droits à l'Italie? Non. Les jugejnents des peuples sont lents à chaniçer, plus lents encore que ceux des hommes. Depuis tant de siècles l'Italie apparaissait cadavre à l'Europe! L' <; expression géographique » de Metternicli, les « morts ])assant de cercueil en cercueil » de Chateaubriand, le « ça pue le jnort » de Girardin, aggravés de la littérature romantique qui tirait de son « gothisme », en même temps que la condamnation de la Renaissance, le mépris d'un peuple fermé aux magnifioeiices artistiques et intellectuelles des peuples du nord, ces formules et ces erreurs restaient la charte de l'Europe qui, d'ailleurs, ne tenait guère, par égard pour ses intérêts à introduire dans son équilibré un façteui
nouveau. 11 était bien plus facile d'ignorer r Italie, de la négliger, de continuer à régler les affaires en dehors d'elle : elle était morte; pas plus que les hommes, elle ne ressusciterait.
Les nationalistes italiens se révoltèrent contre cette conception^ non sans raison puisque ks faits la démentaient. Ils entreprirent de prouver au monde que leur patrie était ressiiscitée.
Sur elle, inlassablement, ils appelèrent l'attention, insistant sur ses progrès, exaltant ses efforts, réclamant enfin ses droits. Un seul peuple, un seul gouvernement semblait cependant les entendre, le germanique. L'Allemagne, elle, s'apercevait que l'Italie méritait considération. Elle lui apportait son secours économique, elle travaillait avec elle et lui souriait avec complaisance. Par intérêt, bien entendu; et personne n'était dupe. On verrait plus tard à pi*ouver à l'Allemagne aussi la vitalité personnelle, indépendante du pays. En attendant le jour où l'on serait assez fort pour prononcer le « Bonsoir Messieurs! », il fallait profiter de l'aide pour s'affirmer. De même que Crispi était allé chercher l'Allemagne pour qu'elle remorquât l'Italie trop faible sur la voie d'expansion indus-
trielle, de même les nationalistes se servirent d'elle pour enseigner à l'Europe les facultés de leur patrie.
Et, à mesure que croissait la prospérité italienne, à partir de 1900 surtout, date de Tapogée, Tenthousiasme grandissait, et avec lui les clameurs, et avec eux le recours à l'Allemagne prévenante. Le nationalisme italien n'a été germanophile que dans ce sens-là, c'està-dire dans la mesure où l'Allemagne considérait l'Italie, lui permettait, par cette considération tout au moins, de s'affirmer. Il s'est servi de l'Allemagne comme d'un instrument propre à prouver la grandeur renée de la patrie. Son tort, sur ce point, et il est grave, a été de ne pas voir la pente où il glissait, et que 1914 et la sujétion industrielle et financière ont révélée. Mais, dans son essence, cet état d'esprit ne saurait être incriminé. Il était issu du sentiment juste des mérites nationaux, et il se servait du seul moyen mis à sa disposition pour attirer sur ces mérites les yeux de l'Europe. Or, parmi ces yeux-là, quels pouvaient être les premiers vers lesquels l'Italie se tournât si ce n'est ceux de la France, secourable autrefois et toujours pleine de prestige?
Outre que l'Allemagne, pour ses desseins
<-- et le nationalisme italien, dans son âpre désir patriotique, négligeait trop d'y réfléchir — outre que FAllemagne ne manquait pas de faire ressortir l'attitude de la France, de la montrer se tenant dans une réserve qu'elle affirmait du dédain, dans une indifférence qu'elle accusait d'hostilité, ou dans un oubli qu'elle transformait en mépris; outre que la politique de la France, politique méditerranéenne de par les lois géographiques, heurtait souvent l'Italie dans ses ambitions méditerranéennes aussi; outre la question romaine, nœud de l'unité, et que certains partis de France ne se résolvaient pas encore à considérer comme réglée pour jamais; outre tant d'autres raisons de frottement dont la moindre n'était pas notre obstination à ne pas voir le fait d'une Italie en croissance prodigieuse, il y avait une raison capitale à l'inquiétude de l'Italie, et c'était justejnent que nous étions la France et elle l'Italie, c'est-à-dire deux peuples issus des mêmes parents, deux sœurs enfin, pour me servir d'un mot qui a peut-être trop servi mais qui peut servir encore, qui le doit même, si on l'emploie dans son sens, non plus sentimental, mais pratique, concret.
Je ne cherche en ce moment à rien justifier;
je ne me propose que de comprendre, et tout à rheure je saurai condamner ce qu'il faudra réprouver. Or, à ce point de vue analytique, il est bien certain que la méconnaissance tenace çle r Italie par la France devait profondément blesser T Italie, tout autant, au moins, que ^* avaient réjouie les égards de l'Allemagne, si intéressés qu'ils fussent. Les Italiens sont gens pratiques; ils ne se fussent pas froissés si nous avions cherché à tirer parti de notre amitié déférente; ils eussent parfaitement compris les nécessités de la vie. Mais non. Nous avions allègrement rompu ou accepté la rupture, selon ce que l'histoire fixera du point : qui a commencé? Nous avions doniié à nos frères la sensation que nous ne tenions pas à eux, peut-être même que nous regrettions notre secours de 1859, en tout cas que nous les jugions incapables de profiter de notre générosité, encore plus que nous ne pouvions sérieusement songer à travailler, sans duperie, avec eux. En se disant cela, les Italiens poussaient trop loin le soupçon; Us n'exagéraient pas la susceptibilité. Car il est certain que nous nous refusions à prendre l'Italie tout à fait au sérieux, et cela était d'une profonde injustice. Il aurait suffi de regarder
pourtant! L'Italie restait pleine de tristesse de. nous constater si insouciants d'elle-même.
N'aurions-nous pas dû naieux voir, n'eût-ce.
été que pour acquérir la preuve de notre bienfait récompensé? Et ce bienfait lui-même, nous le reniions dans ses conséquences, en nous refusant à le déclarer accompli.
Savamment travaillée par l'Allemagne exploitant notre légèreté qu'elle affirmait jalousie et malveillance, l'Italie se tournait donc vers nous et était tout naturellement amenée à nous dire : « D'où venez-vous donc? » Et elle avait raison. On a souvent reproché à l'Italie de trop penser à Rome maternelle. La France est la seule qui n'ait pas le droit de joindre sa voix à cette récrimination. Les principes de civilisation que nous défendons aujourd'hui sur la Marne, la Somme et l'Aisne, nous les tenons directement des pères directs des Italiens nos frères d'armes d'aujourd'hui. Sans Rome, la France ne serait pas le champion du droit et de la justice qu'elle est devenue. Et il n'est pas jusqu'au christianisme, fondement de notre morale, mêiine la plus civique, que nous ne devions à Rome. Si César n'avait pas galvanisé la Gaule, ne lui avait pas donné les lois et
les mœurs romaines, César et ses successeurs, rinvasion franque de Clovis n'eût pas rencontré Tobstacle social qu'elle trouva. Civilisée par Rome, la Gaule, au lieu d'être absorbée par les Francs vainqueurs, les absorba elle-même.
Elle leur imposa ses lois romaines, ses usages romains, et le* génie latin put enfin, l'Italie défaillant ainsi que meurt, chez les abeilles, répoux de la reine, de sa fécondation, le génie latin put vivre et se perpétuer à travers les siècles.
L'Italie souffrait de nous sentir si dédaigneux des fils directs de cette Rome qui nous avait donné tout ce qui fait la joie et la noblesse de la vie. Sœur aînée enfin, elle était blessée de voir se détourner d'elle la sœur cadette arrivée au faite des honneurs et de la puissance* Et cela à l'heure même où cette aînée, après avoir pris la main tendue pour le sauvetage, voulait prouver à la cadette qu'elle entendait ne pas démériter de la famille.
L'Italie devait mieux nous connaître, oui.
Mais il est une part de notre caractère qu'elle ignorait fatalement, la part gauloise, c'est-à-dire ce fond d'idéologie et de chevalerie qui est en nous, puis-je dire en opposition avec le réalisme
romain. Bien plus romaine que nous sur ce point, r Italie est restée foncièrement pratique. Nulle ne sait mieux qu'elle ramener aux intérêts les idées et les sentiments. Si Ton ajoute à cela notre génie spéculatif qui se suffit à lui-même, c'est-à-dire nous fait être satisfaits lorsque nous avons bien conduit un raisonnement, sans nous soucier beaucoup de sa pratique, génie que nous tenons des Grecs à travers Rome, mais aussi, directement, parla colonie de Phocée si prospère en Gaule et si étendue plus de cinq cents ans avant César, si Ton ajoute ce génie que r Italie réaliste ne comprenait pas plus que nous le sien, on saura alors pourquoi F Italie se méprenait. Et, de ce malentendu, elle partait pour nous juger; voulant se rendre compte, elle cherchait notre âme dans la sienne, elle nous prêtait ses propres sentiments. Réaliste, elle nous voyait comme elle inquiets, désireux de nous agrandir et habiles à tirer parti des plus honnêtes pensées. La souffrance se changea dès lors en rancune, ou plutôt à la douleur se mêla la rancœur. Mais le vieux sentiment familial subsistait néanmoins. On ne renonçait pasl Et on criait de plus en plus iort pour obliger les frères ingrats ou légers à
entendre. Un jour viendrait bien où ik uc l>ourraient plus boucher leurs oreilles, où ils ouvriraient, bon gré mal gré, les yeux.
N'oublions donc pas, lorsque nous nous efforçons de comprendre l'état d'esprit des Italiens, état d'esprit exprimé par sa littérature nationaliste, n'oublions pas que nous hvons devant nous un peuple à qui sa richesse matérielle et sa magnificence morale on| coûté la vie, un peuple qui a jailli de la tombe alors qu'on le croyait décomposé, et qui, lorsqu'il se tourne, au lendemain de cette résurrection, vers le principal facteur de celle-ci, pour lui demander « Es-tu content de nous? », le trouve indifférent, narquois et fermé. Orgueil légitime, dignité nationale et volonté de persévérance d'une part; reconnaissance subitement refroidie parce qu'elle croit deviner dans l'acte fraternel une simple fantaisie déjà passée et peutêtre regrettée d'autre part; opposition aussi d'intérêts, très sensible à un peuple foncièrement réaliste et capfijble d'expansion; en plus et accessoirement, mais très efficacement, travail savant de l'AUemagiie qui exploite habilement cette conscience, ce regret et ce conflit, voilà le fond même de l'attitude des natic-
nalisies italiens jusqu'à 1914. Et la mauvaise humeur et le dépit les jettent aux bras de notre ennemi, comme une femme, lasse dePabandon de son amant, aux bras du passant. Querelle d'amants, 1914 et 1915 Font bien prouvé.
A ces traits principaux s'en ajoutent alors d'autres qu'il faut distinguer toutefois, distinguer entre eux comme on fait entre deux frères de même structure, mais dont l'un est brun et l'autre blond. Car, ici, nous rencontrons deux expressions de ce nationalisme à base d'orgueil et d'amertume non pas tout à fait illégitimes. Deux attitudes nous sont offertes. Arrêtons-nous d'abord à la plus marquée qui n'est pas la plus répandue, tant s'en faut, mais celle dont l'étranger, les Français en particulier, se sont le plus ému.
A force de regarder vers l'Allemagne prévenante et caressante, sous le prestige allemand comme toute l'Europe et toute la terre, et prestige iaggravé ici de flatteries, admirant cette science et cette pédagogie organisées qui réalisaient de si hauts destins de prospérité, certains
nationalistes italiens, que j'appellerai les extrémistes, en arrivèrent à parler boche. Les revendications nationales étaient louables; quelquefois, et même, pour la plus importante de ces revendications, elles allaient à rencontre des principes germaniques, puisqu'elles ne tendaient à rien moins qu'à parler de Trente, de Trieste et de la Dalmatie comme nous parlons de TAlsace-Lorraine, à en parler et à réclamer ces provinces au même titre justifié que la France réclame les pays français; mais c'était à la manière allemande, c'est-à-dire sur le ton germanique que l'on protestait et revendiquait* Oh ! sans se niéprendre ! On est trop fin, trop latin en Italie pour se laisser piper aux mots. Mais l'exemple était là qui encourageait. L'attitude agressive de l'Allemagne ne réussissait-elle pas trop bien à celle-ci, pour qu'on n'y inclinât pas? Et nous entendîmes retentir les grands mots comminatoires, les prosopées presque menaçantes. Personne ne pouvait plus bouger dans le monde, sans que la presse outrancière d'Italie ne poussât des 'cris de réclamation — dont on souriait chez nous.
Nécessairement, ces cris augmentèrent d'in-
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tenslté. L* affaire du « Carthage » et du « Manouba » leur donna un certain crédit dont nous ne pouvions nous plaindre, malheureusement. Mais qui se douta, en France, du mal que nous fit, en Italie, cette affaire? Le jour de la déclaration de guerre à TAutriche, le 24 mai 1915, on m'en parlait encore. Il a fallu toute la noblesse de notre cause, toute la vieille affection séculaire, et tout l'instinct latin de la nation pour qu'on en rejetât, si ce n'est le souvenir, du moins le poids déterminant. L'ennemi gibelin d'abord, et les frères romains, et la France de 1859, celle de l'Alsace- Lorraine aussi, ouil Mais après? La vigilance s'imposerait toujours, et la suspicion. Les nationalistes trouvèrent dans l'incident du « Carthage » une justification de leurs susceptibilités et de leurs précautions, L'Italie devait penser à ses intérêts avant tout, et ne compter plus sur personne pour les défendre, si ce n'est pour les respecter, h'egoismo sacro fut inventé.
A son aide reparurent les souvenirs. Cette Italie nouvelle, si prodigieusement ressuscitée, arrivée, en cinquante ans, au niveau des premières puissances européennes, qui était-elle
donc? L'héritière directe de Rome. Ces terres qu'elle revendiquait avaient fait partie de r empire romain, avant d'être italiennes par Venise qui les posséda jusqu'en 1815. Et le prestige de Rome se mêla à l'éducation impérialiste moderne donnée par l'Allemagne. On put lire alors des hymnes de gloire à la Force, ce qui fit demander aux gens raisonnables : pourquoi changer de Boches? On entendit dire que Rome reprenait sa route, que l'anneau de la fatalité se fermait, que les nations latines devaient respecter la volonté de la Grande Mère, que Rome devait faire flotter à nouveau ses enseignes pour que le monde eût enfin la paix.
Et déjà les échauffés de se partager le monde. Trente, Trieste, laDalmatie ne peuvent se discuter. Et si la question n'était pas vidée aujourd'hui entre les Alliés, vidée et conclue à la satisfaction de l'Italie comme on m'en a donné à la Consulta l'assurance formelle, je pourrais en exposer la légitimité italienne. Que l'Italie doive posséder Trente et Trieste pour des raisons d'histoire et de sécurité, personne n'y contredit plus. On s'est incliné aussi pour la Dalmatie, et on a eu rai-
son. En plus de la nécessité adriatique, il y a la nécessité historique. Dès avant Tèré chrétienne, cette côte était romaine, et Venise rhérita. Si la population italienne y est inférieure à Tautre, c'est grâce aux mêmes procédés qui ont chassé les Alsaciens d'Alsace en faveur des Allemands. Y a-t-il un Français pour exciper des nouveaux occupants de r Alsace en faveur de F abandon de celle-ci par la France? La situation de la Dalmatie est pareille. Les droits des Slaves installés en Dalmatie étant sauvegardés par le débouché serbe à la côte, débouché accordé par l'Italie, personne ne peut dénier à celle-ci, héritière de Venise et riveraine de l'Adriatique, d'y revenir en maîtresse.
Mais la Dalmatie, est-ce suffisant, se demandet-on? Il y a l'Albanie, aussi, l'Albanie terre d'anarchie, et que l'Europe n'a pas intérêt à voir dans certaines mains plutôt que dans d'autres. Si le protectorat sur l'Albanie fut proclamé à une heure peu propice — puisque, à cette heure-là, les Alliés s'efforçaient de persuader les Russes de leur désintéressement, il était maladroit à l'un d'eux d'y contredire, — la France, pour sa part, ne s'émotionnait
guère; nous estimons, en effet, que la côte albanaise rentre dans le système italien de sécurité, et que la nationalité albanaise est trop vague ou trop turque pour qu'on s'en soucie. Et ce fut alors le tour de TÉpire qui dût, dans le système des nationalistes intégraux, entrer au giron italien. Et ici, Thistoire ne pouvant plus rien légitimer, on invoqua froidement le principe allemand du « besoin ». On ne discute plus, on ne pense même plus à donner des raisons. L'Italie a besoin deTÉpire, elle la prendra doncl Le gouvernement a eu la sagesse d'y renoncer.
Je n'ai pas à discuter ce point, m'en tenant à la psychologie de ceux que j'analyse et dont je voudrais faire comprendre le sentiment, et ce sentiment c'est le sentiment national sans doute, niais aussi impérialiste : une grande Italie englobant les pays ancestraux — et quels pays méditerranéens ne furent pas ancestraux? La nécessité sociale et unitaire, nationale, se transforme en ambition, en appétits que le passé surexcite. La griserie monte au cerveau. Et les nationalistes « extrémistes » de ne pas réfléchir que si un peuple peut rejoindre promptement ses frères, les rattraper en quelques
annéeB sur le chemin de la civilisation, les dépasser h^est pas aussi facile, ni surtout aussi rapide. Arrivé à un certain point, il faut piétiner un peu, tout au moins. Le bel essor de la nation unifiée cachait cette nécessité. Et le raisonnement à F allemande, là encore, de s'exercer : « Nous sommes un peuple en pleine prospérité, en miraculeuse prospérité, nou^ avons besoin de débouchés, on doit nous les donner ». Aussi, nulle aventure ne produisit plus de joie dans l'âme extrémiste que la grecque. Cette petite Grèce galvanisée par le roi Georges avait failli, protégée par ses mères de France, d'Angleterre et de Russie, opposer certains obstacles à l'expansion méditerranéenne de l'Italie. Sa défection permettait tous les espoirs. Constantin était regardé, par les nationalistes exaspérés, avec complaisance, et Vénizélos, le seul homme capable de sauver la Grèce, avec lès regards les plus chargés do haine. Le réveil de la Grèce vint mettre les choses au point.
Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin?
Un programme complet fut alors formulé :
rectification des frontières de la Lybie à Test et à l'ouest, c'est-à-dire aux dépens de TÉgypte
et de la Tunisie; cession des Somalis française et britannique à la colonie d'Érythrée, et annexion de l'Yémen, c'est-à-dire Tltalie maîtresse du débouché de la mer Rouge; attribution de la partie de la Turquie d'Asie dont les deux pôles sont Smyrne et Alexandrette, et éventuellement de toute TAnatolie, de toute la rive asiatique des Dardanelles et de la mer de Marmara jusqu'au Bosphore, c'est-à-dire l'Asie Mineure jusqu'à l'Euphrate, à peu près; divers accords enfin en Extrême-Orient, pour le cas où « il viendrait un jour l'idée » à l'Italie d'étendre son commerce en Chine, et en l'Hedjaz pour assurer 1 indépendance politique des Lieux Saints.
Est-ce tout? Pas encore. Et voici la dernière thèse :
L'impérialisme allemand, ainsi qu'on vient de le voir, a troublé certains esprits, oui; mais, comment justifier sa transposition en terre latine? En déplaçant sa théorie, sa philosophie, en démontrant que l'impérialisme italien est de qualité toute latine. L'impérialisme allemand, subtilisent les extrémistes, s'étend à toute la terre, y compris l'Europe. Il est anachronique et impuissant à se réaliser. L'italien
au contraire, est extraeuropéen, et il a pleine conscience des limites qu'il doit s'imposer.
L'Italie d'aujourd'hui est un arbre à qui manque la terre pour ses racines, un fleuve qui se perd dans des marécages, — elle ressemble au Pôjet à l'Adige. Elle comprendra bientôt cent millions d'hommes qui s'étioleront sur son maigre sol. Cette situation vis-à-vis des autres puissances, ses alliées, lui donne des droits; elle lui donne aussi des avantages. De toutes les puissances coalisées, « l'Italie est celle qui jouit de la plus grande élasticité de mouvements. Elle peut manœuvrer, soit dans l'orbite de la Russie ou de l'Angleterre, soit plus tard, beaucoup plus tard, même si elle préfère, comme nous le croyons, repousser cette possibilité, dans l'orbite des vaincus de demain auprès desquels elle est moins compromise que les autres, les ayant moins que les autres menacés dans leurs points vitaux, Kiel et Dantzig, par exemple. Au contraire, la politique étrangère de la France demeurera, en certains points, inexorablement compromise. » Or, cette France est pourvue de colonies, et sa population diminue. Il est donc nécessaire de conclure entre la France et l'Italie l'union
latine, en y adjoignant l'Espagne, union qui satisferait aux besoins de chacun, leur permettant d'agir ouvertement dans leurs manœuvres politiques. Personne ne sera plus le satellite du voisin. « Un nouveau soleil, flamboyant de sa propre lumière, brillera parmi les autres soleils impériaux de la terre... La Fédération latine dépend en premier lieu des Français- » Ou cela ne veut rien dire, ou cela signifie : fédération franco-hispano-italienne sous la présidence de l'Italie.
Si l'on prenait ime par une de telles assertions, il serait facile de les réfuter» On pourrait, par exemple, répondre au sujet de la situation respective de la France et de l'Italie vis-à-vis de l'Allemagne, que celle-ci se trouvera dans l'état d'âme du braconnier qui n'en veut pas au garde-chasse, mais qui ne pardonne pas au pêcheur, qu'il a souvent aidé à relever ses filets, de prendre parti pour le gendarme. Mais à quoi bon répondre? Le plus frappant reste cette préoccupation de la France, qui s'aggrave de remarques pleines d'espoir basé sur la natalité décroissante en J opposition^ avec la population" croissante, sur la richesse en face de la pauvreté, quatre faits subtilement groupés,
Elle s'aggrave surtout de ces lignes jetées au début du chapitre, à Tallure de philosophie historique, sans lien apparent, mais que la suite vient appuyer et qu'elle rejoint manifestement :
« Le raisonnement n'était pas dépourvu de toute base, qui soutenait que l'Italie devait s'abstenir, pour le moment, de toute expansion coloniale, d'imiter l'Allemagne et l'Autriche, puisque grâce, non à la défaite de celles-ci, mais à une décadence éventuelle de l'Angleterre et de la France surtout, elle peut espérer d'acquérir les terres nécessaires à l'excès de ses forces. »...
Le processus qui aboutit à demander à la France l'union latine, après ces fantômes agités de la décadence, d'une seconde Triplice, et d'un riche domaine trop grand pour la population, le processus est rigoureux, même s'il s'enveloppe de réticences, ne conclut pas, laisse la France dans l'ignorance de ce qu'elle doit faire pour aboutir à l'union latine avec une Italie aux « forces excessives », mais brandit, entre ce rappel à la modestie et ce souvenir à la Triplice, des droits incontestables autour d'une Méditerranée dont les Italiens émigrés ont repeuplé et enrichi tous les bords*
Ffi^ut-il crier, cependant, à la démence? Do tels vertiges ne pourraient qu'indigner, s'ils ne les faisaient sourire, ceux qui ont gardé quelque sentiment de la mesure. Ceux-là sourient aussi en entendant ceux qui réclament si justement Trente et Trieste se servir du raisonnement qu'emploient les Allemands pour les garder, en entendant ces irrédentistes exiger l'annexion de la grecque Épire parce que l'Italie « en a besoin ». Que ne pourrionsnous répondre encore, si nous nous trouvions en face d'une nation et non pas d'un petit groupe sans action véritable?
Aussi, laissant de côté la formule de ces rêves, nous les traduirons en le langage raisonnable que leurs auteurs eux-mêmes seront les premiers à tenir lorsque la crise où l'Europe se débat sera passée; nous dépouillerons ces visions de leur rhétorique et nous trouverons ceci qui est plein de raison, de cette belle raison pratique toute latine qui ne périra jamais : l'Italie est devenue l'égale économiquement des grandes nations européennes; or, l'Italie ne possède aucune de ces grandes colonies que ces nations se sont attribuées pour y déverser le trop-plein de leur production; à l'heure où
la carte du monde va être remaniée, elle a le devoir et le droit de demander sa part, et cette part doit lui permettre d'obtenir une situation égale à celle de ses alliées; enfin la Méditerranée est la mer italienne par excellence d'où ritalie, cependant, était exclue; la France possédant le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, l'Angleterre l'Egypte, l'Italie doit posséder une part, correspondant à sa situation géographique et économique, des nouvelles terres qui tombent au jeu, et qui la feront l'égale delà France et de l'Angleterre en colonisation méditerranéenne, comme elles Test en prospérité continentale, matérielle et politique.
Ce langage-ci est celui des nationalistes italiens qui réfléchissent en tenant compte des réalités, et dont il faut connaître maintenant la pensée. On verra, par surcroît, qu'ils répudient hautement les enfants perdus du maximalisme. J'emprunte leur doctrine au petit livre, qui est une exposition philosophique précise et complète, La Battaglia per V lialianita^ de M. Paolo Savj-Lopez, professeur à l'Univer,-
site de Pavie, et directeur de l'Institut italien de Paris :
« Dans la nation italienne a pénétré et se répand de plus en plus une force qui semblait depuis longtemps perdue, la force de la foi.
L'accroissement du travail et de la richesse, la progressive expansion commerciale, l'élan qui présida à l'entreprise lybique, l'essor d'une conscience politique qui ne se limite plus aux basses compétitions électorales, mais est capable de regarder au-delà des frontières, l'attitude résolue de tout notre peuple plus vif et plus sain en face du gigantesque problème de la guerre qui se déroule en ce moment sont autant de signes de cette foi reparue. Et si au parti nationaliste appartient sans doute le mérite d'avoir contribué au réveil par ses chaleureuses incitations, il est indéniable, d'autre part, que le mouvement nationaliste est la conséquence de tout un ensemble d'énergies nouvelles jaillics spontanément du cœur vivant de l'Italie, énergies d'autant plus sincères et d'autant plus vastes qu'elle se développaient dans un milieu de pensées et d'action, parmi les hommes de tous les partis ou, mieux encore, en dehors de tout parti, en cette jeune Italie
toute d'énergie, de travail et de foi, et qui, délibéremment, voulait demeurer aussi loin des bas-fonds parlementaires que des agitations intérieures. Ceux-là qui nourrissaient une foi immense et passionnée envers l'Italie, ne pouvaient en avoir aucune en la vie politique italienne, et ils travaillaient, dès lors, en silence, à forger sur l'enclume, avec le marteau de leur volonté, les armes spirituelles et matérielles qui permettraient de réaliser le rêve de la plus grande patrie. Nos gouvernements successifs, depuis Crispi, furent généralement les organes d'un pouvoir parlementaire et bureaucratique, lequel non seulement ne se trouvait pas exprimer le pays renaissant, mais au contraire pesait sur lui à l'étouffer. Là où le pays créait, le gouvernement desséchait. Et quand les faits sont venus secouer la trouble et obscure succession des intrigues parlementaires, nous avons vu, tout à coup, se révéler le prodige d'un peuple dont toutes les classes, en dehors du pouvoir bureaucratique et des partis politiques, avaient couvé dans leur sein et conduit à terme les audaces d'une énergie éclatante. »
Le nationalisme italien, celui des personnages jouissant de quelque influence sur l'opinion
générale, est donc à base anti-parlementaire comme le nationalisme français. Mais combien plus pratique que le nôtre ! Et l'exemple est frappant qui permet de saisir toute la différence entre l'idéologie française et le réalisme italien :
« Il y a une nouvelle vie nationale italienne qui n'est pas et ne veut pas être le nationalisme orthodoxe et métaphysique, parce que, dans ce nationalisme, elle perçoit quelquefois comme un écho des sourdes déclamations littéraires qui Sont notre vice antique, tandis que, d'autre part, Bile voit, dans ses desseins, un excès qui répugne à nos plus anciennes vertus, au sens latin du droit, de l'équilibre, de la mesure. Ce nationalisme mystique, cet impérialisme théorique en arrivent à noyer notre vie nouvelle sous un amas d'abstractions doctrinales pareilles aux abstractions de l'humanitarisme démocratique. »
Répudiation nette des idées et des mots de ce nationalisme que j'analysais tout à l'heure, mais aussi répudiation des idées au nom desquelles s'est fait le Risorgimento d'humanité générale et de démocraties fraternelles, et que je vais retrouver dans un instant. Entre les deux, le
véritable nationalisme se tient, pratique et équilibré :
« De telles tendances ont été utiles par la chaleur morale qu'elles dégageaient plus que par leur force intrinsèque de persuasion. Elles eurent le mérite d'être le premier cri de foi, poussé au milieu d'un peuple où cette foi commençait à poindre, exprimant déjà, en silence, une sorte de ferveur renouvelée de travail et un plus puissant rythme de vie, au milieu d'un peuple qui, chaquejour, avec ténacité, recomposait, grâce à la vigueur de son sang, le trésor de vie que menaçaient d'étouffer les parasites agrippés après lui. Mise en mouvement grâce à des énergies visibles ou cachées, la foi circulait dans les veines de toute la nation, s'y renforçait, croissait de plus en plus vive, se tenait de plus en plus loin des partis et des assemblées politiques pour se réfugier dans les laboratoires et dans les ateliers - — et préparait ainsi dans l'ombre l'ardente révolution de mai, impérieuse veille de notre inespéré destin qui s'accomplit aujourd'hui.
« Le grand réveil national se produisait ainsi, indépendamment des partis politiques; et contre ces partis il se serait bientôt retourné
s'ils n'avaient rapidement compris ce qui se passait, prompts à se mettre d'accord avec la volonté| populaire; il se produisait également en dehors, et même en hostilité avec eux, des groupes qui se révélèrent incapables, par ignorance ou par servilité congénitale, de comprendre la nécessité matérielle et morale de la guerre. Le neutralisme italien, répandu dans la clientèle des parlementaires intéressés, parmi les bourgeois avides et tremblants, parmi une nombreuse aristocratie ignorante et « snob », exprimait en substance les mille faiblesses parasitaires que tout grand et libre mouvement de conscience trouve toujours devant soi aux heures décisives de l'histoire. Ainsi vîmes-nous les forces vives de la nation se débarrasser nettement — et ce fut un bienfait — du poids inerte qui les paralysait; ainsi la sincérité et la force du mouvement flamboyèrent plus purement sur le ciel purifié de la patrie — et la foi dans la victoire apparut dès ces premiers jours plus ferme, première victoire elle-même remportée, dans nos frontières, sur nous-mêmes. (( Le Risorgimento, d'où sortit l'unité nationale, avait été l'œuvre de quelques volontés ardentes qui entraînèrent à leur suite les mul-
titudes obscures. Mais quand Tunité fut réalisée, et déchaînée la lutte fervente, ces multitudes reprirent leur puissance. En face de la rapace tyrannie parlementaire, de la bassesse bourgeoise, des revendications hurlées par les prolétaires, des formules vides de la démagogie ignorante et déclamatoire, TÉtat apparut comme ayant perdu toute conscience de son idéal, étant devenu une simple expression administrative hésitant sous Tassant des appétits. Où il n'y a pas d'idéal, il n'y a pas d'État : il y a bureaucratie parasitaire et parlementarisme encombrant et corrompu. Quel idéal pourrait afficher un État privé de foi? Mais la foi vivait cachée dans l'ombre; elle s'alimentait silencieusement de réflexion, de travail, de production, d'épargne, de lente expansion intellectuelle ou commerciale, de volonté âpre et tenace. Et cette grande foi invisible s'est mise à flamber d'un élan impétueux lorsqu'une lumière s'est allumée dans la nuit, quand l'État a su exprimer d'un mot la force idéale de la nation, quand, au geste habituel d'abdication, d'aveugle renoncement à nous-mêmes, a succédé enfin, grâce à l'impérieuse volonté populaire, le geste de l'action. »
On voit toute la différence. Le premier nationalisme, qu'il soit italien ou français, ne conçoit et ne calcule jamais qu'en vue du prochain. Tout ce qu'ont les autres, il le désire; lorsqu'on gagne quelque chose, c'est un tort qu'on Importe. Tout ce qu'on dit, il le prend pour lui enfin, et, bien entendu, il s'en offense toujours, convaincu qu'on cherche à lui nuire. Une hypertrophie du moi qu'entretient la plus étroite des vues. Le nationalisme, au contraire, dont M. Savj-Lopez vient de définir le caractère et qui est celui de tous, en Italie, hormis quelques exaltés dont les cris attirent nécessairement l'attention de l'étranger qui les croit fournis, ce nationalisme estime que, avant de conquérir le monde et de le régénérer, et de le réformer, il convient d'accomplir la tâche de réforme et de régénération intimes et nationales. En rejoignant les nations européennes sur la voie de la civilisation, en leur empruntant leurs institutions et leurs mœurs les meilleures, l'Italie leur a pris aussi leurs vices et leurs embarras. Parlementarisme et administration centralisée — celle-ci si nécessaire aux commencements de l'unité — encombrent aujourd'hui son chemin de jeune et ardente nation,
comme des plus assagies et des plus vieilles. Avec Giolitti, F Italie a atteint, on peut le dire, la perfection du régime parlementaire, si l'idéal de ce régime est dans sa duperie. Et il n'y a qu'une clameur du haut en bas de l'échelle industrielle pour maudire les lenteurs, les indifférences et même les hostilités de l'administration pour toute initiative et toute entreprise. De là, paralysie partielle des organes de prospérité sociale qu'il faut affranchir de leurs liens. Le nationalisme italien voit avant tout, dans la guerre, une occasion de rendre à la nation sa liberté d'agir qui imposera l'affranchissement. Il y puise la foi, c'est-à-dire la confiance en soi-même, il en dégage la preuve de sa force et de sa puissance. Le sacrifice réclamé du pays par le pays lui-même dictera le respect de la volonté consciente du pays.
L'horreur des chaînes reste le sentiment le plus vif de l'Italie qui en a tant portées.
Il faut toujours réA'^enir au passé en effet, quand on veut comprendre l'âme d'un peuple, cette âme étant le produit de ce passé. Et, si nous remontons au-delà du passé d'esclavage, nous trouvons l'antiquité où l'État laissait à l'individu social la plus grande liberté, puisqu'il
était tenu fortement, d* autre part, par la soumission familiale. Et c'est le contraire de la France où l'autorité familiale était douce, et où, en revanche l'autorité politique était tyrannique. Le nationalisme italien marche instinctivement dans l'antique voie de l'indépendance sociale; il réclame plus de souplesse et delaisserfaire que n'en comporte généralement l'organisation centralisée moderne. Ira-t-il un jour jusqu'au fédéralisme? On peut le souhaiter et même le prévoir, mais pour des temps lointains encore. 11 ne saurait en être question de nos jours où l'unité n est pas encore achevée. Lorsque cette unité aura produit tous ses fruits, et que les pays redenti se seront intégrés complètement, on pourra peut-être, alors, songer à décentraliser.
Pour le moment, le nationalisme se tient à demander plus de jeu dans ses mouvements.
Et son réalisme domine encore ici, comme ailleurs, son réalisme qui a horreur des grands mots, et ne vise que l'effectif. Aussi nourrit-il deux aversions : le nationalisme criard et peutêtre encore plus ce que M. Savj-Lopez appelle l'humanitarisme démocratique, comme je le signalais tout à l'heure. C'est pourquoi ceux qui
ont rattaché le nationalisme italien, le seul qui compte bien entendu, au Risorgimento, me paraissent commettre une confusion. Il s'y rattache avec T Italie moderne qui en dérive, mais il en renie essentiellement la doctrine qu'il trouve plus internationale que nationale, philosophique que politique, générale qu'italienne. L'Italie, à son sens, ne peut encore se permettre les rêves généreux. Elle doit se garer comme du pire fléau des formules semblables, par exemple, à celles de la révolution russe et du tolstoïsme, et l'événement prouve qu'il n'a pas tort. La politique, en un mot, du Secolo et du Messagero lui est insupportable. Il n'admet pas que l'on parle d'amour et d'embrassade générale dans un pays si jeune, non encore « compiuto », selon le mot de Victor- Emmanuel. Longtemps encore, l'Italie sera guettée par ses anciens maîtres, et aura à lutter avec les autres nations, aux bords méditerranéens. Elle ne peut s'offrir le luxe d'un désintéressement qui, en présence de l'organisation et des installations séculaires des autres, serait de la jobarderie. Réalisme en opposition complète, on le voit, par son caractère précis et très nettement délimité, avec les chimères, si
nobles qu'elles soient, de fraternité démocratique, comme il Test, dans son fond, avec les inquiétudes jalouses de T autre fraction du parti.
En vertu de ces deux aversions, le vrai nationalisme répudie donc toute idée impérialiste. On ne l'entendra jamais entonner « l'hymne aux étendards de Rome ». 11 sait fort bien qu'il n'y a plus place en Europe pour une hégémonie. Fier du passé de l'Italie, il veut que l'Italie soit digne de ce passé, mais à la façon moderne, et dans les limites nationales, ethniques et géographiques. C'est dire que Trente, Trieste et laDalmatie font partie du programme de revendications du vrai nationalisme italien, ainsi que les colonies méditerranéennes légitimes. L'écrivain connu Pietro Silva, plrécisait dernièrement ce point de vue à propos de la propagande italienne à l'étranger :
« Et la vérité est que, soit en ce qui concerne les lignes directrices, soit en ce qui concerne le choix de la plupart des propagandistes, la propagande italienne à l'étranger est devenue le monopole des nationalistes enflammés. Or, nous ne voulons pas refuser aux nationalistes qui représentent une partie de l'opinion inter-
ventiste italienne, le droit de faire valoir leurs idées, mais nous ne voulons pas que l'on ne présente et ne fasse valoir que ces idées chez les Alliés et les Neutres, comme si elles dominaient entièrement T opinion publique italienne. C/est pourtant ce qui s*est passé, et, en France et en Angleterre par exemple,^ beaucoup de gens croient sérieusement que le programme italien est le programme impérialiste soutenu par Uldea Nazionale et ses partisans.
(( Un simple fait montre que ce n'est pas un bien : c'est le joyeux empressement avec lequel l'organe socialiste officiel, dans sa tenace campagne de guerre, se sert de la prose nationaliste pour y trouver matière à jeter le discrédit sur le caractère et le but de la guerre des Alliés. UAvanti du 20 juin, par exemple, rapporte un article de Francesco Coppola dans lequel est affirmé le caractère impérialiste de la guerre. L'article reproduit est suivi naturellement d'un commentaire ayant pour but de faire passer Coppola pour le véritable représentant de l'interventisme, et ses idées pour le véritable programme italien. Ces manifestations continuelles et affectées d'impérialisme, excitent de la défiance dans certains milieux
des pays alliés et provoquent, par réaction, des articles exagérés et choquants comme les articles récents du Correspondant et de VEcho de Paris. C'est inévitable, et c'est naturel. Dans certains milieux italiens, certaines sympathies anglaises et françaises pour T Autriche ou pour les prétentions exagérées des Yougo-Slaves ne provoquent-elles pas aussi de Tirritation et des soupçons? »
Et plus loin, rappelant le discours de M. Sonnino qui exclut toute ambition impérialiste :
« M. Sonnino réprouve Timpérialisme d'abord en faisant allusion à la nécessité de libérer la patrie de Battisti et de Sauro, puis dans ce passage lumineux qu'il est bon de citer ici pour confondre ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, parleront à tort et à travers d'impérialisme italien : « L'objectif qui inspire tous les actes de « notre politique et vers lequel elle tend, soit « dans les rapports de la guerre soit dans ceux de « la paix, n'est pas l'avidité de conquêtes et « d'impérialisme, mais le désir d'assurer au pays « un avenir durable et de libre concurrence dans (( le développement de la civilisation et de ses « ressources matérielles et morales. Et, pour ime
« paix durable, il faut à Tltalie la sécurité de ses « frontières nationales comme condition absolue « d'indépendance effective. Unité et indépen- (« xiance de notre peuple selon la libre volonté po- « pulaire tel est notre programme national, celui « de 1859 et de 1866; espérons que l'Italie pourra « être sûrement et de manière durable en Europe « un élément de paix et de civilisation; loin de « nous toute pensée, non seulement d'oppression, « d'asservissement, et d'avilissement d'aucune « race, d'aucun État voisin ou lointain, grand ou (( petit. Nous tendons avant tout à coopérer à la « constitution de cet équilibre de forces qui est (( la condition et la garantie du respect réci- « proque et des concessions mutuelles, éléments « essentiels de liberté et d'équité dans la vie des « individus et des peuples. » Un pays qui, par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, exprime ses aspirations d'une manière si mesurée et si sereine, qui porte à son actif la sainte révolte contre les Empires centraux au moment de leur plus grande puissance, un tenace et héroïque effort guerrier, un faisceau admirable d'énergies et de volontés tendues fermement vers le but suprême, ce pays a le droit d'être connu et apprécié à l'étranger
pour ce qu'il représente et ce qu'il vaut, non seulement en ce qui concerne les buts à atteindre, mais encore — et bien plus — en considération de la place qu'il devra occuper dans la libre Europe de demain. »
Être prospères entre Italiens, occuper dans le concert des nations un rang égal à celui des grandes puissances, obtenir les instruments modernes de cette prospérité en faveur de la nation dans ses limites naturelles, adjoigant à celles-ci, comme ont fait les autres nations, les terres lointaines nécessaires au développement général, tel est le programme de politique extérieure du nationalisme italien. Resté purement et foncièrement latin, ayant heureusement échappé à la séduction germanique, il se refuse à toute ambition impérialiste; il sait assez d'histoire pour se rappeler les malheurs que l'Italie dut à la puissance impériale.
L'empire romain mourut de son propre venin.
Ceux qui veulent le rétablir perdraient une seconde fois la patrie.
La légitimité et le bon sens de la conception ne font dès lors qu'augmenter la fermeté, l'irréductibilité des prétentions. Peut-être cependant cette rigueur se montre-t-elle, quelquefois, un
peu absolue?. A trop juger sur ses besoins, dn perd souvent le sentiment des droits du voisin. Il y a dans cette philosophie politique une certaine sécheresse qui choque souvent. L'idéalisme des fidèles aux idées du Risorgimento sera à ces jeunes hommes, leur est déjà d'un excellent contrepoids. Par exemple, dans la question de rÉpire, il leur fournira, il leur a déjà fourni d'excellentes raisons de modération. Le Risorgimento leur rappellera, il leur a déjà rappelé que la nation qui doit à ce Risorgimento un essor permettant tous les espoirs, ne peut pas faire fî du risorgimento des autres peuples; ceux qui revendiquent Trente et Trieste ne peuvent pas arracher l'Épire à la Grèce.
Si la France disait à l'Allemagne : Rendez-moi l'Alsace-Lorraine et laissez-moi prendre la Belgique, je vous livre la Pologne, que pense rait-on d'elle? Faisons confiance au réalisme italien qui préservera, qui a préservé l'Italie de ce côté-là comme des autres. Nous vivons dans un vertige où personne ne peut assurer qu'il jouit d'un parfait équilibre. La guerre finie, le réalisme italien sera le premier à xîomprendre tout à fait qu'en voulant annexer des contrées sans italianité, au contraire imprégnées d'une
civilisation autre, il créerait un irrédentisme qui lui serait aussi fatal que Test à F Autriche l'irrédentisme italien; une source de conflits prochains serait ouverte, et qui peut prévoir où la nouvelle nation slave en formation, coalisée avec la grécité en esclavage, précipiterait TEurope encore une fois? Il comprendra enfin qu'une Grèce forte, une Grèce à laquelle la civilisation latine doit tant de ses principes, ne sera pas inutile, peut-être, un jour, — une Roumanie forte aussi ne sera même pas de trop à côté — pour servir de barrière à des invasions orientales aussi puissantes que la germanique, et dont les événements de Russie ne montrent que trop le danger possible.
Dans cette aversion agressive envers la Grèce se rencontre la seule revendication illégitime du nationalisme italien, celui qui vraiment compte et mérite considération. Et si la France avertit ses amis de ce qu'elle croit une erreur de calcul, il ne leur échappera pas que cet avertissement est tout idéal et désintéressé. Notre logique est froissée, et voilà tout. Aucun intérêt ne nous guide, puisque nous n'avons rien à récolter en des contrées qui, de toutes façons, ne nous reviendront pas. Peut-
être même notre industrie et notre commerce auraient-ils plus d'intérêt à la présence, en ces régions, de Tltalie riche et entreprenante que de la Grèce apathique et pauvre. Nous nous devons à nous-mêmes de dire à nos frères toute notre pensée dont ils feront Tusage qui leur conviendra. Nous faisons appel à leur conscience pour qu'ils raccordent* avec leurs intérêts, s'ils le peuvent et le veulent. Le reste les regarde exclusivement.
Aussi bien est-ce pour mes compatriotes, avant tout, que j'écris, pour leur apprendre ce qu'il leur était permis d'ignorer. Le patriotisme italien n'est pas plus exprimé par les énergumènes d'Italie que le patriotisme français par les nôtres. Ce patriotisme qui consiste à ne jamais regarder qu'au-delà des frontières pour jalouser et haïr, n'est pas plus véritable en Italie qu'ailleurs. Le nationalisme patriotique des Italiens est, comme tout véritable nationalisme, soucieux du perfectionnement intérieur qui conduit, d'ailleurs, au rayonnement extérieur. Il s'occupe de soi et non des autres, se guide d'après ses besoins moraux et matériels, et non d'après le soupçon qu'on nourrit du voisin.
Nerveux quelquefois, il a tôt fait de s'assagir.
Je n'en veux pour preuve que la conclusion du petit livre de M. Savj-Lopez que je citais tout à PheurC; et qui n'est qu'une objurgation à la réforme intérieure, véritable bréviaire intellectuel de la saine pensée de Tltalie moderne qui a trouvé dans la guerre le tremplin convenable à sa vigueur :
« Nous savions que T Italie' était faite depuis plus de cinquante ans, et nous attendions, répétant une phrase célèbre, que fussent faits aussi les Italiens.
(( Maintenant nous savons que les Italiens sont faits aussi.
(( Et nous les verrons lutter demain dans la* paix, ainsi qu'aujourd'hui ils luttent dans la guerre, pour la même cause immortelle.
« Combattre pour l'affirmation de soi-même, selon la mesure latine, selon une saine équité latine en présence des droits des autres peuples, mais avec une force et une persévérance également latines.
« La foi est ressuscitée. La volonté la suit. Et foi et volonté unies engendrent capacité. »
Il n'est pas un Latin qui refusera de souscrire à ces constatations et à ce programme.
Le principal interprète de ces sentiments a été Gabriele D'Annunzio. Aux temps gibelins il y eut Dante, puis Pétrarque lors de la dispersion* Lors de la résurrection Carducci; à rheurede Fachèvement Gabriele D'Annunzio.
Le rôle du poète des Laudi apparaîtra aux générations futures aussi grand que le rôle de ses trois ancêtres, — son art aussi, qui peut même se situer immédiatement après J^ celui de Dante. A d'heure où l'Italie que nous a définie M. Savj-Lopez grondait de toutes ses aspirations, à cette heure de mai 1915, Gabriele D'Annunzio eut la gloire et le mérite de formuler Fexpression attendue, de donner aux désirs qui s'agitaient, aussi informes que' violents, de leur donner un corps, de les rendre yivants. Il rassembla dans un verbe magique et précis à la fois tout ce sentiment obscur qui fermentait dans les âmes. Il exprima ce que tout le monde ressentait inais ne pouvait rendre.
Les discours de Quarto et de Rome resteront dans les fastes italiens la page décisive, celle qui enseigne aux enfants ce que les
pères voulaient faire et ce qu'ils ont commencé d'accomplir. D'Annunzio a été l'interprète de tout un peuple. Toute son œuvre antérieure est pleine de souci national, jusqu'à cette Nave qui sonna la première cloche du réveil public, l'angélus appelant à la moisson mûre. Le discours de Quarto donna le signal du premier coup de faux, les discours de Rome firent tomber les premières gerbes. Jamais on ne dira assez combien grand fut le rôle du poète. L'Italie lui doit une reconnaissance éternelle. Ce qu'ont été chez nous, de nos jours, Lamartine et Victor Hugo, à qui l'écrivain est égal aussi, Gabriele D'Annunzio l'a été à l'heure décisive où l'Italie allait décider de son destin. Plus les années passeront, plus son rôle grandira. Et il se grandira encore de l'action" et du martyre, puisque, une fois le peuple lancé et l'État résolu, Gabriele D'Annunzio se tut et partit se battre, donnant l'exemple et confirmant ses paroles, puis paya de ses souffrances le tribut qu'il réclamait de tous, de lui-môine au milieu de tous.
Je n'ai pas à m' occuper ici de la littérature italienne mpderne, pas plus que des Beaux- Arts. Ces pages sont purement militaires et
économiques. L'art ne peut y figurer qu'en tant qu'actif, que mêlé aux événements, comme celui de Gabriele D'Annunzio. Quelques autres écrivains ont pris part à la lutte. Mais ils se sont placés à un point de vue exclusivement philosophique, tirant utilement des événements la moralité féconde, soutenant les ardeurs et vivifiant les sentiments. Ils n'ont rien déterminé, s'ils ont hautement pensé et parlé justement. Ils n'ont rien écrit qui puisse se comparer à l'action du poète de VOde à Garibaldi.
Y a-t-il, cependant, en Italie, ce qu'on appelle au sens strict du mot, une littérature, y a-t-il une peinture, une sculpture? Il faut se le demander, si brièvement que ce soit, pour répondre à ceux qui recherchent dans les manifestations artistiques ou dans leur absence, la preuve de la maturité ou de l'adolescence d'un peuple et d'une nation.
La littérature italienne nous offre quelques écrivains de premier ordre. Le prosateur Gabriele D'Annunzio se place au même rang que le poète-citoyen. On peut aussi dire qu'il est de la famille dont la patrie est le monde. Né italien et d'un art tout latin, son génie est si haut et si vaste qu'il s'élève au-dessus de tout
horizon et F emplit. Tous les peuples le voient en même temps et Tentendent. Il est universel enfin. A côté de lui, Guglielmo Ferrero est, sans contredit, l'un des deux ou trois premiers historiens de notre temps. Ferrero a apporté dans rhistoire un procédé dont Renan, à la vérité, s'était servi, mais seulement en passant, et surtout pour l'utiliser en faveur de sa philosophie. Ferrero a été le premier, de nos jours du moins où les méthodes purement livresques de l'Allemagne entraînaient tout lé monde, à revendiquer pour l'histoire le droit de se préoccuper de la vie. Et cela veut dire qu'il a proclamé et démontré le devoir, pour l'historien, de considérer sa matière non pas comme une substance inerte, mais active. Parlant des hommes, il n'a pas cru qu'il pouvait traiter l'homme comme un gaz ou un métal. Au contraire, s'intéresser aux passions qui déterminent les actes, et dégager par l'analyse du cœur humain les mobiles et les réflexes de ces actes, qui ressortent des documents. Curieux de tout, passionné de la vie moderne et de ses problèmes, Ferrero a raconté le passé selon ce qu'il jugeait de l'humanité immuable à travers les siècles, l'humanité semblable
dans ses passions d'aujourd'hui a ce qu'elle était dans celles d'hier. Il écrit de l'histoire humaine. Il transpose, pour se rendre compte de la façon dont l'homme agissait. Il raconte comme raconterait un romancier les hauts faits de l'histoire. Balzac historien eût procédé ainsi. Tout autant qu'un autre, il professe le respect de la science et le scrupule des textes'f il possède en plus l'imagination. Il se livre davantage à la psychologie observatrice et déductive. Il a repris la chaîne de l'histoire où l'avait laissée notre grande école des Michelet et des Thierry. Depuis les jours néfastes de l'influence allemande, nos historiens semblaient avoir honte de vivre. Ce sera là grande gloire de Ferrero d'avoir osé une réaction salutaire, d'avoir été le précurseur d'une renaissance historique. Il est revenu à la tradition latine, si l'on admet, comme je le crois, que la grande originalité du génie latin consiste dans sa curiosité et son infatigable poursuite de la vie. Les articles et les livres que Ferrero a écrits sur la guerre prouveraient^ s'il était nécessaire, combien il nourrit cette passion-là. Collaborateur du Secolo et de nombreuses revues américaine^, il a pUj au grand
scandale des nationalistes, se placer un peu trop « au point de vue de T humanitarisme », afin de juger avec philosophie. On ne trouvera dans ces pages contemporaines aucune ligne qui ne soit inspirée du plus pur amour de la patrie. Et la lucidité des jugements comme leur acuité n'ont jamais fait dévier Tauteurde la rectitude et de la raison.
A côté de Gabriele D'Annunzio et de Guglielmo Ferrero, il faut placer Guiseppe De Lorenzo, auteur d'un admirable livre actuel : Italae çireSj l'un des plus purs écrivains de l'Italie moderne, poète et savant de premier ordre^ dont le talent supérieur, modeste comme tout talent véritable, ne peut manquer d'apparaître un jour au monde stupéfait de l'avoir si longtemps ignoré. Géologue éminent, De Lorenzo ne s'est pas contenté, lui non plus, de ses recherches qu'il a, au contraire, utilisées pour demander leur solution aux problèmes que se pose l'humanité. D'avoir scruté les abîmes de la terre l'a conduit à la destinée des hommes grouillant à la surface. Et il a rencontré dans le bouddhisme la philosophie convenable à celui qui assiste à l'éternelle formation, au perpétuel recommencement du monde* Ses plus exacteii
analyses des couches tertiaires, ses plus mîntK tieuses investigations du sol quaternaire, ses plus audacieuses recherches aur sein des volcans lui ont donné une vue générale du monde passé, présent et futur, qui embrasse la destinée tout entière. Né en Basilicate, sur le sol le plus instable et le plus ingrat qu'il y ait peut-être au monde, ayant vécu à Catane et à Naples, à Tombre de TEtna et du Vésuve, il a savouré' r amertume du passage des hommes sur la croûte terrestre, ellermême éphémère. Le monde se transforme incessamment. Folie des hommes qui voudraient se fixer sur Técorce fragile et chancelante l Renan, encore, eût aimé cette absorption dans Tunivers. Et De Lorenzo, qui sait qu'il ne sait rien, se répète avec la sage Sakya : « Le monde enveloppé d'ignorance se meut dans un cercle sans principe et sans fin. » La guerre Ta trouvé ainsi méditant sur les âges, poussière du temps infini, et il a su, esprit juste et sain, ramener aux douleurs présentes sa grande douleur universelle. Son livre : Italae vires vibre de la plus pure flamme patriotique qu'ennoblit la philosophie. Cette foi, cette confiance si sereines et lucides, malgré le désenchantement foncier, donnent à cette
çeuvre le plus juste accent. De Lorenzo ne s'autorise pas des cataclysme^! pour se dispenser de « cultiver son jardin ». Par là il se rattache à la grande lignée gréco-latine à laquelle il doit, par surcroît, un sens de Tharmonie et de Téquilibre qui font de lui un des écrivains, au sens strict du mot, les plus purs de notre temps. Il écrit une langue riche, souple, nombreuse et cadencée, aux périodes magnifiques. Sa phrase se déroule comme une phrase de Cicéron, mais combien plus riche et plus pleine de sens aussi 1 De Lorenzo est un écrivain supérieur nourrissant son don littéraire de sa science impeccable, et faisant valoir celle-ci de celui-là.
Derrière ces trois-là apparaissent de nombreux romanciers, historiens, critiques et savants, dont je n'ai pas à passer la revue pour le but que je poursuis. Des talents élégants, agréables, séduisants, des esprits aigus et d'une forte culture; rien qui puisse rivaliser avec l'originalité et la puissance de ces maîtres. Pe telle sorte qu'on peut conclure : D'Annunzio, Ferrero et De Lorenzo ne sont que des phénomènes; ils ne peuvent prétendre à constit\ier des soleils autour desquels graviteraient 4es planète^. Et l'on est frappé du manque
tolal de cohésion, àe génie littéraire natîo* iia> enfin; rien qni puisse indiquer ce qu'on appelle une école, fruit d'une civilisation personnelle et directe. D*où il semble résulter que, en Italie, la littérature est loin d'avoir atteint le niveau social général, qu'elle est en retard sur la nation unifiée. Serait-ce donc qu'il faille conclure à une illusion sur cette maturité? En aucune manière. Une littérature, en effet, ne se forme pas aussi rapidement qu'une économie. L'art n'est pas le produit d'un effort, mais un épanouissement naturel. Il lui faut lé sel de deux ou trois générations pour le faire fleurir. Ferrero l'a. dit excellemment dans Le Génie Latin : « Ce qu'il faut pour amener un art à son plein développement, c'est que des générations d'artistes apprennent à bien travailler, et des générations d'amateur à comprendre et à apprécier; il faut donc un esprit de tradition et de discipline esthétique, grâce auquel le public laisse aux artistes le temps nécessaire pour perfectionner leur art. » Lorsque le siècle de Louis XIV commença de paraître, il y avait cent ans déjà que Rabe^ lais avait donné le signal. Un lent . travail, celui de deux générations, et celle de Corneille
était la troisième, s'était accompli dans les âmes des Français. Notre floraison romantique était fille de la Révolution, elle-même fille de Voltaire et de Rousseau. L'Italie nouvelle n'a pas eu le temps encore de produire ses esprits. Elle n'a que cinquante ans. C'est à peinç si les enfants du Risorgimento commencent à être des hommes faits. Et, de plus, la nécessité s'imposait et s'impose à ceux-ci, pour rejoindre le niveau européen, de se livrer aux besognes matérielles avant de méditer et de Chanter.
L'art naît dans les Sociétés déjà développées, en prospérité, lorsque le labeur des uns permet aux autres de penser et rêver, lorsqu'une conscience, une âme collectives, se sont lentement formées, lorsqu'est née une philosophie générale qui demande ses formules, lorsque, enfin, cette conscience, cette âme, cette philosophie sont désirées par ceux-là mêmes qui les ont enfantées sans les connaître.
Au soir, après la tâche de la vie, le besoin apparaît tout à coup de résumer ce qu'on a accompli, de donner un sens idéal à ses actions. Carducci, D'Annunzio poète ont chanté les seules préoccupations possibles aux Italiens* 11 y a, en ce moment, dans les collèges et écoles d'Italie des enfants, fils des jeunes hommes
d'aujourd'hui, qui demain philosopheront, chanteront, raconteront. Il faut au romancier une société à peindre. La société moderne de ritalie nouvelle commence à peine à s'installer, à prendre mœurs et passions personnelles.
Il faut, en outre, au romancier du recul.
Laissons donc le temps accomplir son œuvre.
Les trois phénomènes dont j'ai parlé, D'Annunzio romancier, Ferrero historien. De Lorenzo le poète-géologue, auxquels il faut ajouter le phénomène le plus phénoménal, W^^ Matilde Serao, fleur du pavé napolitain, sortie des bassi comme Villon des cabarets, fleur sau\age aux racines profondes, ces quatre-là prouvent suffisamment que, dans l'âme de l'Italie, couve la flamme immortelle. Elle jaillira bientôt dans les conditions éternelles du développement humain, lorsque les générations successives auront créé des artistes et un public ayant loisir d'entendre.
La musique, la peinture, la sculpture ne peuvent que provoquer les mêmes réflexions.
Quelques phénomènes aussi, moins prestigieux Qt n>agistrau;x cependant. C'est que le don, ici,
lie suffit pas, comme en littérature. Il y a un côté professionnel, scientifique peut-on dire, qui crée plus d'obstacles encore. Et le goût public y demande encore plus d'apprentissage et de soins. L'éducation des artistes comme des amateurs est plus longue pour les arts plastiques que pour le littéraire. Les arts plastiques italiens seront en retard sur Fart poétique, de même que les arts plastiques français n'ont véritablement surgi qu'au xviii® siècle, Watteau donnant le signal, longtemps après Corneille. Ils seront en retard, mais ils exprimeront, leur temps révolu, une société d'abord économique, puis devenue littéraire, c'est-à-dire qui formulera les sentiments, les élèvera au rangd'idées, c'est-à-dire qui répondra au besoin de raffinement, d'embellissement général. Lorsque, à l'aurore, le laboureur pousse sa charrue dans la terre encore vierge, il ne s'attarde pas à épargner les fleurs qu'il ne voit que pour les maudire, mauvaises herbes du suc nourrissant. Mais le soir, lorsque son labeur s'achève, il les épargne de son soc, les ramasse pieusement dans le dernier sillon, et les rapporte en ses bras pour en décorer sa chaumière.
Pour peu que l'on suive les expositions de peinture, par exemple, à Venise, à Rome, à
Milan, on voit très nettement que Tart italien, et cela s'applique aussi au théâtre, à la musique, est bien celui d'une nation dont tous les créateurs ne sont pas encore descendus au tombeau : une compréhension très aiguë de ce qui existe ailleurs, et qui pèse sur la réalisation hésitante, préoccupée du voisin dont elle s'inspire; une sensibilité très vive et qui n'a pas encore rencontré son expression originale, nationale. La semence est jetée pourtant. Elle germera. Déjà elle sort de terre; il suffit de songer à l'art de l'affiche qui est magistral. Et cela est bien frappant. L'industrie, la grande œuvre de l'Italie moderne, a tout de suite créé son organe d'art. L'art, expression de la société toujours, a jailli de la société italienne de la fin du XIX® siècle et du commencement du xx® telle qu'elle est constituée, lui-même tel qu'il pouvait être. Cette société ne s'étant pas encore, absorbée qu'elle est par sa tâche économique, livrée aux spéculations et aux loisirs nécessaires, ne produit pas d'autre fleur que celle même de ses soucis. L'art italien de l'affiche exprime admirablement l'Italie moderne qui, développée et idéalisée, donnera son art tout court, personnel aussi. Cet art de l'affiche en est le gage premier et certain.
l'ave NIB DE LA JEUNE ITALIE
Lorsque l'Italie se joignit aux Alliés, en 1915, son armée représentait beaucoup plus qu'une force matérielle plus ou moins grande — selon l'optimisme ou le pessimisme du spectateur.
Allait-on, en effet, assister au simple jeu d'un instrument forgé avec soin, ou bien plutôt allaiton vérifier enfin l'unité accomplie de la nation? L'armée de l'Italie serait-elle seulement la réunion des hommes valides, ou mieux la nation armée? En un mot, Victor-Emmanuel pourraitil dire aujourd'hui : l'Italie est « compiuta »?
La question pouvait troubler les plus confiants. Cinquante années suffisent, à la rigueur, et nous venons de voir qu'elles suffisent pour dresser un peuple aux mœurs sociales générales du monde dans lequel il entre. Mais son âme?
S'il est certain que cette âme nationale se façonne aussi, il ne l'est pas moins qu'elle ne peut opérer avec rapidité; sa SQuplesse est
limitée. L'éducation d'une nation est le produit d'un travail non pas individuel, mais collectif, et même collectif à plusieurs générations successives. De plus pour unifier des cœurs disparates, il faut plus de temps que pour unifier des cerveaux choisis; si l'unité intellectuelle restait le fait d'une élite ayant réfléchi sur une nécessité pratique, l'unité morale faisait appel à tous, jusqu'aux plus humbles convoqués au combat.
Or, on pouvait distinguer trois principales races, et demeurées en séparation assez nette, se partageant l'Italie. Au nord, des Celtes, au centre des Latins, au sud des Grecs. Les gouvernements d'autrefois n'avaient jamais favorisé la pénétration réciproque; au contraire, ils cultivaient soigneusement les différences, garanties de la division et donc de leur pouvoir. 11 n'y a pas bien longtemps encore, le Milanais méprisait le Napolitain, et j'ai connu des méridionaux qui, pieux enfants de Parthénope ou d'Akragas, traitaient les Lombards de bar^ bares. Peu à peu, comme j'ai pu le constater, ces préventions s'effaçaient, mais, si proches encore, ne renaîtraient-elles pas au souffle des passions, des intérêts, de la crainte du danger?
On se souvenait bien des hordes germaniques dévastant la terre natale ! Pourquoi Tesprit de division ne reparait rait-il pas aussi? La question du tempérament s'ajoutait par surcroît, et celle de F accoutumance. Le nord touj^ours sur le qui-vive et même en batailles. Le centre depuis longtemps endormi. Le sud en esclavage, ayant donné on 1859 une preuve d'iinpartialité que Ton comprendra mieux, sans pour cela comparer ni serrer T analogie, si on songe à la façon dont le peuple d'Athènes regarda tour à tour avec intérêt, et les acclama, le roi Constantin et Vénizelos. .
Une armée composée d'hommes aussi dissemblables, façonnés par des siècles de vie aussi divergente, si ce n'est ennemis, cette armée se trouvait pour la première fois réunie. En 1859 et en 1870, seul à peu près le nord avait combattu; le sud, en 1860, avait préféré se ranger derrière Garibaldi, à son approche, et avait reçu du héros que Naples et Palerme réclamaient à grands cris quand il restait absent plus de trois jours, avait reçu néanmoins de la main du condottiere tout puissant le roi de PiérÈontpour le sien, et avait laissé partir pour Caprera c( le fils de sainte Rosalie », sans une protestation.
Aujourd'hui, le sud s'aligne avec le nord, et le sort de la patrie dépend de Tun comme de Tautre. Que Tun faiblisse, l'autre ne pourra suffire à la tâche. L'unité morale va s'éprouver.
Elle a triomphé. Un petit fait, il y a quelques années, m'avait donné, le pressentiment de son accomplissement. C'était à Terracina. Une bande d'enfants, sous couleur de me conduire, me suivait tandis que je montais aux ruines du temple de Vénus. Nous causions. Et comme j'interrogeais l'un d'eux sur la géographie, à ma question sur la capitale de la France, il répondit : « Madrid !..* Mais la capitale du Monténégro, c'est Settignié ! » Je pensais, sans doute que l'on donnait peut-être à ces enfants une idée exagérée du Monténégro, mais je pensais aussi qu'on leur inspirait, par cette pensée à la reine, un vif sentiment unitaire...
Ce sentiment a germé, grandi. 11 fleurit en ce juin de la nation. Aux rives du Piave comme aux pentes des Sette Comuni, après la défection passagère dont on connaîtra mieux plus tard les causes, un seul cœur bat dans les poitrines. Les enfants de la Basilicate et de la Calabre valent ceux de la Vénétie et des Marches turbulentes, ces Marches toujours
prêtes à la révolte fruit de Toppression par le gouvernement pontifical. On est très fier, à Naples, et justement, des citations à l'ordre du jour des bataillons de Cosenza et de Bénévent. La légende propagée par Ferdinand qui prêtait à. son peuple sa propre lâcheté, la légende du soldat napolitain qui « habillé en jaune ou en vert f... toujours le camp » est démentie. On Ta habillé en gris — et il s'est senti italien* Aux batailles du Carso enfin, ce sont les unités de Toscane et d'Emilie qui ont eu la gloire de la mention spéciale.
L'Italie vient de se donner à elle-même, et jusque dans les revers, la preuve matérielle qu'elle était devenue une nation. Un sentiment national s'est épanoui, formé. L'école, d'abord, comme je l'avais vu à Terracina, puis la caserne, enfin les bienfaits répandus à peu près uniformément par l'État centralisé, et même certaines égalités, comme, par exemple, l'impôt uniforme et qui est, en réalité, une injustice envers le midi deshérité et qui supporte une charge sans rapport avec son rôle social, même ces égalités injustes n'ont pu que renforcer la sensation d'unité. La guerre a scellé des liens qui pouvaient, au début, apparaître quelque
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peu factices, tout au moins difficiles à nouer. L'épée d'un Alexandre — ce qufr n'est pas Guillaume de Prusse — s'y briserait.
Car, non seulement la guerre a assuré le nœud, mais cnooie elle l'a galvanisé. De par sa propre vertu, bien entendu : idéals et sacrifices communs, bénéfices d'avenir généraux Avant tout, par le danger qu'elle a révélé, et dans lo sursaut qu'elle a provoqué. L'Italie entière a compris où l'Allemagne l'entraînait, à un gibelinisme économique exactement isemblable, sous sa forme nouvelle, au politique d'autrefois. La démocratie moderne, si favorable au vieux guelfisme toujours latent, s'est montrée digne de celui-ci, et ceux du midi qui avaient le moins supporté les conséquences de ces partis, ont très bien senti que le développement social moderne où ils étaient engagés serait arrêté à leurs dépens, aussi bien qu'aux dépens de leurs frères, par le triomphe du Tedesco. La mainmise industrielle et commerciale de l'Allemagne sur l'Italie était aussi dangereuse que l'autre, et mon petit garçon de Terracina entend rester indépendant, puisqu'on lui a appris la dignité et l'avantage de l'indépendance. Il faut donc lutter les armes à la main, et lutter
encore mieux dans les œuvres de. la paix aussi.
A quoi servirait^ en effet, de prouver que r Italie est forte, si sa force ne se prouve pas aussi les armes déposées?
La bataille est un incident, Tétat normal est le travail. Et donc nécessité de se montrer capable de garder la liberté industrielle et commerciale. Faire la guerre pour racheter les frères exilés, pour prendre rang parmi les peuples premiers, oui; mais veiller à ne*pas descendre maintenant du haut au bas bout de la table.
En deux ans T Italie a accompli cette seconde étape de st»n voyage sentimental; elle entend aujourd'hui plus que jamais se suffire à ellemême dans tous les domaines, aujourd'hui que l'abîme où elle courait lui a été révélé. Nous pouvons sourire, et même quelquefois les condamner, de ces nationalistes exaspérés, à qui l'on pourrait rendre le nom florentin d'autrefois d' « arrabiati >\ Prenons garde qu'ils expriment, en criant trop fort, et poussés par un appétit excessif puisqu'il ne respecte pas chez
les autres une faim légitime et pareille, qu'ils expriment ce besoin né de la guerre de n'avoir besoin de personne pour se suffire. Bien des choses manquent à Tltalie, et elle n'est pas î^ssez folle pour ne pas se sentir disposée aux échanges loyaux, mais elle entend le faire dans les conditions où le font les autres peuples restés indépendants. Elle a frisé un second esclavage germanique; elle en frémit et en frémira longtemps encore. Aussi tout son esprit d'entreprise est-il aujourd'hui tourné vers cette dernière délivrance. C'est à la crainte qu'elle doit de voir, en pleine guerre, des industries se créer pour produire ce qui lui manquait.
Avant 1882-1887, elle le prenait, trop jeune encore, en France. De 1887 à 1914, elle le demandait à l'Allemagne. Maintenant, elle veut ne le tenir que d'elle-même. Et lorsqu'elle se heurte à l'impossibilité géologique du charbon absent de son sol, on la voit alors courir à ses montagnes et développer les entreprises de houille blanche qui vont prendre bientôt un essor dont l'Europe s'étonnera.
Le fer, les mines d'Elbe devant bientôt s'épuiser, nous avons vu Ansaldo s'emparer des mines du val d'Aoste, et en commencer en
grand Texploitation. Les machines que les usiniers demandaient à F Amérique, à la France, à la Belgique, à l'Allemagne, les Italiens se sont mis à les fabriquer pour leur propre usage.
Une sorte de fièvre a pris chacun de prouver à soi-même et au monde que l'Italie peut se passer du voisin, que, en bonne latine, elle sait « se débrouiller ». Et sa fierté est grande de se dire que si elle a reçu et reçoit encore, au cours de la guerre, des armes venant de France et d'Angleterre, elle donne en retour certaines armes aussi et divers engins utiles, les camions de Fiat par exemple.
Sa fierté est grande, mais, tout de suite, elle en tire une leçon pratique. Car, il ne faut l'oublier jamais quand on songe à nos amis, l'Italien ne réclame pas en vain pour père, père intellectuel, tout au moins, l'antique Romain que nous connaissons, et qui compte parmi nos ancêtres aussi. Il est resté romain plus purement que nous — le contraire serait surprenant — et, de cette Rome maternelle, il a conservé un réalisme très puissant. Nous voyons Rome poétiquement; mais, rappelonsnous, combien de fois certaines duretés de sa politique ne nous ont-elles pas choqués?
Quel enfant au collège n'a pas pris p^artr pour les Étrusques ou pour les Carthaginois? Rome était réaliste, les Italiens le sont restés. Et le sentiment national qui a accompli l'unité, déclaré la guerre et frémi aux révélations de Preziosi, s'est aussitôt posé la question : comment faire pour ne pas recommencer? Le réalisme a répondu : en travaillant. Et l'Italie aussitôt a canalisé, c'est-à-dire appliqué aux œuvres de la vie quotidienne sa révolte suprême. Le sentiment national s'est concrétisé immédiatement. Je l'ai très vivement perçu au cours de toutes mes causeries avec les chefs d'industries que je visitais. Leur plus grande joie n'était pas de me montrer les résultats de leur travail habituel, si remarquables qu'ils fussent, mais de me dire : nous achetions cela à l'Allemagne, nous le fabriquons maintenant; voyezle!
Un autre problème se pose alors, celui de la main-d'œuvre. L'unité de sentiment engendre la bonne volonté, et même la volonté tout court; elle ne peut pas créer de toutes pièces la capacité. Ce peuple d'agriculteurs pourra-t-il brusquement se prêter à l'extension industrielle et commerciale que l'Italie désire? Avec le
temps, évidemment, mais, après la guerre, aura-t-on le temps, comme Tont eu tous ceux qui, les Anglais par exemple, ont passé depuis longtemps du champ à T usine? Il faudra courir si Ton ne veut pas trouver toutes les places prises au marché.
Je ne crois pas que l'Italie rencontre de grandes difficultés de ce côté-là. Il y a longtemps que ses enfants ont déjà fait preuve des facultés de travail industriel. Les Amériques sont là pour l'attester, qui reçoivent chaque année des milliers d'émigrés dont le labeur est le plus apprécié. La France elle-même le sait.
Nos usines de TEst regorgeaient d'Italiens que la guerre a surpris, et qu'on a dû évacuer vers leur patrie. La principale qualité de l'esprit latin consiste dans la rapidité de l'adaptation. Il s'exercera au plein de cette faculté; il a résolu des problèmes plus compliqués.
Quant au nombre, c'est le moins inquiétant.
L'Italie regorge. Elle produit plus d'enfants que son sol n'en peut nourrir. Sa population augmente chaque année. Plus petite, elle est aussi peuplée que la France. Et ce peuple trop nombreux émigré chaque année, près de 400.000 en 1912, Assurément, et cela ne ferait d'ailleurs
pas souhaitable, tous ceux-là ne resteront pas en Italie; si active qu'elle soit, Tindustrie ne pourrait les absorber. Il y aurait pléthore.
Et, sans parler de la guerre qui fera sentir ses effets sur le nombre, il faut tabler sur une diminution des émigrants, ceux qui s'en allaient en Europe centrale. Si Ton compte 500.000 Italiens établis en France, 100.000 en Tunisie, 50.000 en Algérie, on en comptait avant la guerre 180.000 en Allemagne, 20.000 en Turquie, etc.
Les établissements étrangers ne seront donc plus alimentés, ou du moins ils le seront dans des proportions beaucoup moindres. Surtout le jour où des ateliers nouveaux seront ouverts, et dont les territoires annexés au sud des Alpes et le long de l'Adriatique rendront la mise en marche nécessaire. Il faudra travailler pourTrente, Trieste, la Dalmatie, TAsie-Mineure aussi! Les industriels y sont résolus; la main-d'œuvre ne leur manquera pas. Lorsque Naples, par exemple, deviendra la grande ville industrielle qu'elle commence à former, elle ne verra plus s'embarquer, chaque jour de mars, mille de ses enfants; la Vénétie ne verra plus ses paysans passer
TAdriatique ou le Brenner. Et peut-être entendrons-nous les pays d'immigration faire appel, ce jour- là, aux bras habituels qui poseront alors leurs conditions dont le gouvernement italien réclame en vain, depuis longtemps, Texamen, leurs conditions de « statut des émigrants d, aux lieu et place du traitement actuellement en vigueur de troupeau transhumant. En tout cas, les ateliers s'ouvrant, l'exode diminuera. Certains bienfaits disparaîtront sans doute, Crpmme l'épargne d'outre-mer venant aider peu à peu à la reconstitution de la propriété rurale, et permettre à l'Ëtat les grands travaux d'utilité générale qu'il peut accomplir grâce aux versementa dai^ les caisses de prévoyance. La source changea seulement de l'argent qm ne disparaîtra pas, cependant. L'essor industriel produira ses effets à l'intérieur des frontières, et peu à peu l'émigration cessera d'inquiéter, par son excès, ceux-là mêmes qui y voyaient, avec raison, un certain avantage pour l'Italie en formation. L'Italie résolut, en son temps, le problème du trop de main-d'œuvre; ce sera le tour de l'industrie de suffire aux enfants de la patrie.
Nous venons de voir que les capitaux sont abondants. La jeune bourgeoisie et le peuple
sont économes. Les dépôts dans les banques, les dépôts aux caisses de prévoyance viennent de l'attester. Est- il téméraire de supposer, dé plus, que les émigrés d'autrefois qui envoyaient leurs économies, soit pour acheter de la terre, soit pour les déposer dans les caisses de TÉtat, les confieront plus volontiers aux industries dont ils seront les ouvriers? On peut aussi prévoir que le besoin de main-d'œuvre dans les pays étrangers, main-d'œuvre que l'Italie pourra fournir, sera compensée en faveur de l'Italie par certaines participations financières, une collaboration assez étroite entre les établissements financiers d'Italie d'une part, de France et d'Angleterre de l'autre.
Reste la direction de cette industrie développée, non pas seulement la majeure, mais la mineure, chefs d'ateliers, contremaîtres^ etc. Je lisais dernièrement, sous la signature dé M. Adolphe Landry, député :« LMtalîe ne pos^ sède pas encore un assez grand nombre d'ouvriers qualifiés, d'hommes préparés à réimplir dans les industries les emplois exigeant Une forte cultui*e technique... Elle trouvera sans doute au dehors ce personnel technique dont elle a besoin. » Je crois, pour ma )part, que l'on commet-
trait une très grave erreur si Tou comptait, parmi les valeurs d'échauge avec l'Italie, (^ persomiel*là.
Uu économiste français très au fait de Vin* dustrie italienne écrivait au contraire : « L'unie versité Bocconi, de Milan, les écoles supérieures de Venise, de Turin, de Gênes forment une nouvelle génération qui descend dans l'arène solidement armée pour le combat économique.
Après une période de tâtonnements inévitables, les programmes de ces institutions, fort fréquentées, se sont modelés sur ceux des meilleures écoles de France et d'Allemagne, »
J'ai vu moi-même, et je viens de les montrer, toutes ces usines en travail intensif pour la guerre. Aucune ne manquait du personnel instruil^ nécessaire, les résultats le prouvent. De plus, qu'on se rappelle toutes ces écoles d'apprentissage ouvertes pour la guerre^ non {seulement par l'Ëtat mais par les industriels eux-mêmes. Les ouvriers détachés du front qui y travaillent, et surtout les adolescents trop jeunes pour se battre qui y font leur éducation, formeront ce personnel d'élite seconr daire.
Et d'ailleurs le personnel majeur aurait
vite f^t de le former. C'est son mtérêt, çt il est fiu^ez jeune lui aussi ppur se donner h cette tâche de toute son ardeur^ On se rappelle ■ — et c'est de là même que soïjit p^tiejs mes réflexions — que le fait dont je fus le plii$ frappé au cours de mes premières visite?, ça été Textrême jeunesse de tous ces chefs. A Gênes, MM. Perrone m'invitèrent à déjeuner avec tous leurs chefs de service, le directeur des canons, celui des sous-marins, etc. En entrant, j'eus rimpression d'être reçu par le personnel des secrétaires — qu'ils m'en excusent... Lors de ma tournée aux ateljers, je retrouvais tous ces jeunes gens qui m'en faisaient les honneurs; et, j'appris alors qu'ils étaient chefs. Chez Fiat, à Turin, j'ai pa^sé entre les mains de trois ou quatre directeurs d'ateliers, tous âgés d'une tretitaine d'années.
La nation italienne est jeune. Son personael aussi. D'une jeunesse ardente, ambitieuse et vaillante, prête à tous les labeurs, ne se marr <îhandant jamais, ni elle, ni sa peine, Oa vesr pire daa^ les bureaux comn^ autour de^ ma- «hines lum air jaouveaw et allègre que ^ei^e la jwné^se peut déga|;er autour d'elle. Après ce que J 'ai vu au f ro»t de mer, au front de terre et à
tous les autres, je crois fermement à la prospérité future de l'Italie industrielle, prospérité dont Tun des moindres éléments ne sera pas la jeunesse des dirigeants et de leurs premiers collaborateurs.
La France de demain va donc se trouver en face de cette jeune Italie. Que peut^Ue en at^ tendre? Tout, si elle sait la comprendre.
Notre premier devoir est de nous dire, d'abord, que l'Italie est mûre maintenant pour les plus difficiles travaux. Elle est devenue une grande personne; elle est l'égale des autres nations sur le terrain économique. Personne n'a plus rien à lui apprendre. La nécessité s'impose absolument, si on ne veut pas courir aux pires déboires, que l'on s'en persuade. Que nos industriels et commerçants se le disent : l'Italie de 1917 ne ressemble en rien à celle qu'ils quittèrent en 1887. Si l'on croyait n'avoir qu'à reparaître au-delà des Alpes, afin d'y reprendre la placé d'autrefois, celle que l'Allemagne nous avait soufflée, on commettrait la plus fatale des erreurs. Ce n'est pas en vain que l'Italie a
appris à travailler. Elle le sait faire aujourd'hui. Elle le saura encore mieux demain, grâce à la guerre qui lui a ouvert les yeux, et qui lui enseigne, par rindustrie qu'elle nécessite, ce qu'elle ignorait encore. Nous ne trouverons donc pas en Italie, après la guerre, un terrain vierge où nous installer, mais au contraire un terrain occupé et fort bien tenu. Ceux-là qui le détiennent possèdent même une susceptibilité assez vive, bien compréhensible : le nationalisme est né de cette hyperesthésie-là. Ils voient qu'on les ignore encore. Ils n'en sont que plus disposés à asséner les preuves sur la tête des récalcitrants.
Et donc, si nous descendions en Italie dans la fâcheuse disposition d'esprit des personnes mûres, expérimentées qui prennent volontiers les jeunes gens sous leur protection, ce serait fait de nous, en dépit de toutes les bonnes volontés. Vanité? Non pas, réalité. L'esprit latin est critique; on le lui a assez reproché. Cette critique s'exerce aussi sur soi-même. Le jeune Italien n'y a pas manqué, et, ayant vu qu'il vaut les autres, il entend être traité sur le même pied que les autres.
Une nouvelle génération est née qui vaut
la même génération des autres nations. Ce sont des égaux qu'on trouvera, et même souvent des ègàiii possédant la supériorité de la jeunesse, et* aussi celle de la fortune à faire, tandis que, (jhez nous, cette fortune n'est qu'à maintenir. Il est rare qu'on lutte aussi ardemment pour conserver que pour créer.
Cértaiiis de chez nous, d'ailleurs, ont compris cette situation nouvelle. Des conférences ont eu lieu qui ont abouti à un accord « réglant d'une manière conforme aux intérêts des deux nations alliées le régime réciproque des importations». Cela, c'est l'action officielle. Mais s'est produit, à côté, et combien plus importante, l'action privée. Au moment môme où je terminais mon enquête, était fondée à Rome une Union industrielle italo-française dont le but est d'établir une plus intime et plus active action économique entre les deux pays. Cette Union doit étudier, développer, et y participer, « toutes leà opérations financières, commerciales, industrielles qui utiliseront rationnellement les ressôUi'bes nationales de l'Italie et de la France, selon les besoins des marchés respectifs et de l'exportation dans les autres pays ». Le capital de cette société s'élèVe à dix milliotis, avec fa-
culte de le porter à vingt. Le <]lonseil est mi* partie français, mi-partie italien. Actuellement composé de dix-huit membres, il prévoit deux membres supplémentaires pour le cas où d'autres industries que celles déjà participantes voudraient s'affilier à V Union.
Cette Union n'est pas seule, d'ailleurs, à se former. Sous les auspices des plus grands noms de l'industrie, du commerce et de la finance, est organisée à Paris VAssociation italo-française d'expansion économique qui se consacre plus spécialement aux études et conseils juridiques, aux rapports personnels des membres entre eux. Bureaux consultants, bibliothèque spéciale de droit commercial, * congrès, réunions, conférences, tout l'appareil de la pénétration intellectuelle, prémices de la matérielle, y sera employé et développé. Le siège de VAssociation italo'française deviendra le centre intellectuel de fréquentation entre hommes qui se valent et veulent se rapprocher.
L'avenir est là, et là seulement, sur ce jpied d'égalité. Le jour où nous serons persuadés que l'Italie, notre sœur aînée dont le malheur des temps avait retardé la croissance tandis que nous grandissions, nous a aujourd'hui
^attrapés, ce jour-là nous pourrons tout espérer. Mais il faut absolument nous convaincre de cette maturité et agir en conséquence, c'està-(iire nous adresser à l'Italie comme des asso^. ciés, et non pas comme des aînés pleins d'expérience. Avec, ensemble, associés, sont les trois mots qu'il faut avoir incessamment devant les yeux, parce qu'ils sont vrais, parce qu'ils traduisent une réalité, et parce que la plus simple prudence le commande.
M. Julien Luchaire écrivait dernièrement dans la Revue des Nations latines :
« Les articles fondamentaux du programme d'entente doivent être complétés ainsi :
1^ abaissement des tarifs douaniers définitif et orienté vers h suppression complète; 2® entente pour'la production, non pas seulement par échange de capitaux ou de maind'œuvre, mais par division du travail minutieusement organisée-, 3^ entente pour l'exportation dans le sens précis d'une association commerciale, organisée pour la commune con^ quête des marchés.
(( Bien entendu, deux pays ne peuvent se lier ainsi économiquement que s'ils sont sûrs l'un de l'autre politiquement, et. en çffet, seul
un pacte poKtiqtie exceptionnellement étroit et solide rendra légitime et possibk^ cet esprit nouveau, que nous ayons déjà invoqué, et sans lequel les sacrifices d'intérêts particuliers, nécessaires pour la réalisation de cette entente économique, ne seroat jamais consentis. Inversèment d'ailleurs, un des fondements essentiels de ce pacte politique devra être la claire perception, la sûre promesse des immenses avantages généraux que F entente procurera.
« Ne craignez-vous pas, nous dira-t-on, que Ton ne tourne ainsi dans un cercle, et que les difficultés d'ordre économique n'empêchent d'aborder en plein le problème politique, et vice- versa? Hélas, nous le craignons, et c'est pourquoi nous ne cesserons de clamer que les deux problèmes doivent être abordés à la fois et en plein, avec V inébranlable volonté de les résoudre,
« D'autres nous diront (et plus encore le penseront sans oser le dire) : est-il prudent, même entre amis, de se lier à ce point?
« S'il est en effet « imprudent » de se lier à ce point, M. Einaudi nous explique pourquoi il est encore, pour l'Italie et la France, bien plus imprudent de ne pas le faire» Et il donne
de la nécessité de cette volonté de nous lier, les mêmes raisons que j'ai déjà exposées plus d'une fais. Mais avec quel plaisir je lui cède la patroîe :
« La théorie du front unique, désormais (t acceptée dans leS questions militaires et les « questions économiques et financières connexes « à la guerre, est une théorie qui est bonne aussi « pour la paix. Dans les luttes commerciales, « les États isolés et relativement petits^ sont im- « puissants en face des grandes coalitions ou « groupes d'États comme sont déjà, comme le « seront plus encore dans l'avenir TEmpirci « britannique, les États-Unis, comme veulent le « deivenir les Empires centraux. La France et « l'Italie possèdent toutes les conditions pour « devenir une des plus grandes, une des plus « puissantes unilés économiques du monde.
« Voudrons-nous donc rester économiquement « hostiles, par suite faibles, et par suite relative- « toent pauvres, tout cote pour des oppositions « d'intérêts secondaires, non essentiels, alors « que la vision du monde d'après la guerre « nous montre de colossales unités économiques, (< concurrentes et dominatrices? »
i< Est-ce que nous né devrions pas cotnmencer
à ôonsidérer comme un égaremen* d'edpl?ît en comme un signe d'égoïeme criminel, le tetm de considérer sous cet aspect le problème de F entente économique franco-italienne? »
Le jour où nous aurons résolu d'agii» selon ces principes, ce jour^lànous obtiendrons de F Italie
plus que quiconque au monde. Je disais, en contmençant, que je n'avais pas trouvé grand changement dans Tétat d'esprit de T Italie, de 1915 à 1917. Si, il y en a un, et qui est considérable au point de vue personnel français. L'Italie^ eiï 1917, exulte de joie, joie de s'affirmer auprès des grandes nations européennes, mais joie aussi d'être débarrassée des Allemands^ joie surtout, indicible joie de retrouver la France enfin! Quand on ne me l'exprimait pas de vive voix, les yeux me le disaient : a Nous voilà dono enfin réunis ! On va pouvoir travailler ensemble ! Plus personne pour nous sépat*er, nous exciter l'un contre l'autre ! » Et on m'entraînait fiévreusement vers les ateliers pour que je reconnusse que la France ne ferait pas le mauvais marché.
L'amour profond, indélébile, de l'Italie pour la France se révèle aujourd'hui dans «à fleur renouvelée. L'Italie sait, elle qui tient tant à
ses souvenirs, elle sait que si rÂlIemagnc Ta éduquée de 1887 à 1914, c'est la France qui Ta aidée, en 1859, à renaître. Et je ne jurerais pas que la façon dont la France renonça si vite, en 1887, n'ait pas, au fond, touché la corde sensible, plus que toute autre combinaison économico-politique; notre réserve prouvait du moins notre désintéressement... Nous voilà libres et rapprochés. Un grand cri de soulagement est poussé aujourd'hui par toute l'Italie qui travaille. Les Italiens nous aiment comme on aimé, sans autre raison que cet amour même. Comme nous les aimons aussi, avec cette différence que, plus simples que nous, je veux dire moins compliqués de sentiment, d'expression de sentiment surtout, ils nous le disent franchement, le montrent avec la plus touchante candeur. Cela se voit même à l'émoi de certains si attentifs qu'ils ne peuvent s'empêcher, lorsque ce que nous faisons leur plaît, de croire que nous avons l'intention de leur être agréables, ou de les brimer lorsque nos actes leur déplaisent. Ils pensent beaucoup à nous, ils tiennent à nous comme on tient aux membres de sa famille en dépit de toutes les querelles.
Ils ont la parfaite conscience que si l'Italie 6t
la France forment deux nations, elles ne font qu'une seul peuple.
Nous obtiendrons beaucoup des Italiens considérés également, en associés. Au cours des échanges nécessaires, nous trouverons chez eux la plus grande bonne volonté, le plus vif désir de tout if aire pour nous contenter. A la condition que nous les traitions sur le pied d*égalité, que nous ayions pour eux la considération qu'ils méritent et qu'ils savent qu'ils méritent, nous les trouverons toujours empressés et même capables de sacrifice. La France industrielle et commerciale tient son sort italien entre ses propres mains. Fraternelle, équitable et clairvoyante elle trouvera l'accueil le plus affec tueux et le plus loyal. Supérieure, détachée, hautaine, elle froissera irrémédiablement cette jeune nation qui a mis cinquante ans à rejoindre le niveau général, mais qui, parvenue à ce niveau, entend énergiquement y rester.