INTRODUCTION
S'ils sont trop polis pour le dire à un écrivain qui a consacré dix volumes, déjà, à la vieille Italie, à ses monuments et à sa mémoire, nombreux sont les Italiens qui ne voient pas sans impatience les voyageurs ne visiter jamais leur patrie et n'en écrire qu'au passé, n'y penser en un mot qu'archéologiquement.
On ne compte guère de revue ou de journal cisalpins qui n'aient exprimé un certain agacement à ce sujet. Et moi-même, en dépit du reproche que cette plainte pouvait paraître m' adresser, j'en ai recueilli maintes fois, aux heures d'abandon amical, l'écho atténué et précautionneux sans doute, plein de délicatesse et de reconnaissante amitié, mais enfin l'écho distinct et précis.
Objectivement le regret ne se justifie guère. Lorgque Fétranger descend en Italie, ce n*est point généralement pour y travailler, au contraire pour se délasser. De ses fatigues il veut se reposer; aux arts et aux paysages il demande la détente nécessaire, et aussi Fenrichissement de son esprit, le développement des facultés que les affaires Fobligent à négliger au cours de Tannée. Personne a-t-il jamais songé à prier les Italiens en route vers Paris de s'arrêter à Pantin ou à Grenelle, plutôt que de courir vers le Louvre ou la place de la Concorde?
Il n'en va pas de même subjectivement, c'est-à-dire au point de vue de l'Italie telle qu'elle se développe au xx® siècle, auprès de nous. Le futurisme de M, Marinetti ne sera jamais qu'une plaisanterie de rapîn sans esprit, oui, mais il ne présente que la déformation grotesque d'un sentiment assez général. Si l'Italie souhaite que le monde la considère en pçuple moderne, bien vivant, qui participe à la vie générale d'aujourd hui, et non plus exclusivement en musée de souvenirs et d'œuvres d*art, il va sans dire qu'elle ne partage pas l'opinion, si toutefois c'est une opinion,
dé M, Marinetti qui demande la dentrucjtion des monuments antérieurs au xix* siècle^ sans qu'il poussé cependant la logique jusqu'à applaudir à la bombe autrichienne qui défonça le plafond des Scalzi, mais la blague futuriste est née de ce souhait poussé à la charge, exploité par le besoin de publicité, de ce souhait des Italiens poussés par la crainte dé restei^ méconnus.
Or, lorsqu'un peuple, à peu près tout entier, éprouve une sensation qui lui est ainsi coUeo^ tive, non seulement il est rare que cette sen* sation soit illégitime, mais surtout il est nécessaire qu'on la considère. Un fait né se supprime pas. Tout au plus peut-on discuter là moralité à en tirer» Et le fait d'une Italie impatiente des amours romaines, médicéennes, vénitiennes ou napolitaines, rentre dans cette catégorie des faits dont on ne peut négliger de rechercher les causes ou le partiellement ' bien* fondé tout au moins, ne serait-ce que pour pouvoir, après examen, en démpntrer l'erreur ou la vanité.
— Nous sommes heureux, disent les Italiens, que vous aimiez le passé de notre terre, et nous sommes fiers de lui. Gertains d'entre nous
poi^eni même cette fierté un peu loin, puis* qu'ils voht, en son nom, jusqu'à rêver de l'empire romain ressuscité. Aussi déraisonnables que les futuristes — si toutefois on peut parler du futurisme en supposant autre chose que de la « fumisterie » — plus sérieux cependant si ce n'est plus équilibrés, ils ne font que pousser à la vanité et à l'outrecuidance le sentiment respectable de la masse sensée qui redoute la méconnaissance du présent, causée par trop de connaissance du passé. Nous nous rappelons, tout autant que vous vous en souvenez, notre grandeur sociale, politique, artistique, morale, intellectuelle, mais nous entendons qu'on se rende compte de ce que nous faisons pour répondre présentement à ses exigences passées. N'est-ce pas, d'ailleurs, rendre hommage particulièrement à la France que de nous être efforcés de prendre place auprès d'elle parmi les nations les plus civilisées, les plus modernes? La France se montrerait-elle satisfaite et flattée, si son effort de 1859 avait abouti exclusivement à l'installation d'un musée européen? La France a voulu nous aider à gagner le rang dont notre histoire nous supposait dignes. L'heure semble venue pour elle de s'aperce-
voir que nous avons atteint le but poursuivi en commun. Comprenez combien serait amère notre reconnaissance si vous nous refusiez cette justice! Ne nous écrasez plus sous Tite- Live, Machiavel et Guichardin, sous Inôcent III et LéonX, sous Dante, Boccace et la Venise de Candide! Si ce que vous nous avez aidé à faire nous r avons accompli, constatez-le et tâchez de vous en pénétrer. Regardez la vieille Italie; qu'elle ne vous cache pas du moins la jeune.
Et nous ne mettons pas à demander ceci une vanité étroite et puérile, mais bien un légitime orgueil national. Un demi-siècle est un délai normal pour la formation d'une nation. Aujourd'hui nous croyons que « c'est fait )>. Continuez à admirer le Palatin et le Grand Canal: rien ne nous plaît davantage. Mais il nous paraît juste aussi que, en passant, vous remarquiez les résultats tout modernes de nos efforts. L'Italie, en un mot, a réalisé, croyons-nous, ce qu'on attendait d'elle; elle voudrait bien qu'on s'en aperçût.
Personne ne peut contester la légitimité d'une telle aspiration ainsi présentée, et même sa noblesse. Des hommes qui vivent ont le droit de vouloir qu'on sache non seulement qu'ils
ne sont pas 'morts, mais encore qu'ils valent les autres vivants. Depuis plusieurs années, j'entendais l'expression de cette volonté. Mais m'y rendre ! Pris dans les liens si doux de cet agaçant passé, je me demandais pourquoi, sans nécessité qui commandât à mon esprit, j'abandonnerais mon chemin chaque jour plus facile et plus cher, pour un autre dont les étapes m' apparaissaient rébarbatives et pénibles. Quitter Michel-Ange et les Champs Phlégréens pour les banques et les usines ne me souriait guère. Et j'attendais l'occasion qui m'imposerait ces dernières, espérant bien d'ailleurs et au fond qu'elle ne se présenterait pas, selon toute vraisemblance. Et je me hâtais, pour apaiser davantage mes scrupules, de croire mes amis d'Italie sur parole.
Lorsque la guerre éclata, rien ne put me contraindre à voir dans la neutralité de l'Italie une manifestation de ce progrès social si obstinément affirmé. Que les soldats français trouvassent leurs camarades de Solferino alliés au vainqueur de Custozza, il y avait là une immoralité dont je savais l'Italie incapable; cette neutralité ne constituait pas un acte déjeune peuple, mais presque, au contraire,
une affirmation d'antique race. L'Italie, eii
1914, ne faisait que se rappeler. Les liens du souvenir la retenaient seuls. Et ce ne fut qu'en
1915, lors des journées de mai, que je me rendis compte, si ce n'est distinctement, en détail, du moins fortement et en gros, de la vérité tant de fois proclamée en des livres ou des articles dont l'ardeur m'impatientait quelquefois, parce qu'elle me troublait dans mon paisible bonheur, ou encore au cours de conversations aussi prudentes qu'attristées. J'étais à Rome lorsque j'acquis cette évidence. J'assistai à tous les mouvements populaires qui précédèrent la déclaration de guerre à l'Autriche. Et ils se résumèrent, pour ma préoccupation, dans le cri jeté par Gabriele D'Annunzio à une foule qui le reçut ivre de joie, y trouvant la formule même qu'elle attendait : v( Nous en avons assez d'être un pays de toiiristes et de voyages de noces ! »
Tout un peuple répéta cet anathème et courut aux armes pour l'accentuer. Rien de plus clair; l'Italie entendait se placer au rang des grandes nations, participer à la lutte que les premières d'entre ces nations avaient entamée, et se ranger du côté où son histoire l'appelait. Ainsi
la chaîne se fermait; la jeune Italie ne faisait qu'une avec la vieille, et la Rome du palatin s'unissait àcelle du Quirinal. D 'autres sentiments, certes, animaient le peuple italien; je ne les néglige pas, et j'y reviendrai tout à l'heure. En ce moment, celui-là comptait principalement.
L'Italie comprenait nettement que si elle restait en dehors de cette guerre, c'en était fait d'elle pour des siècles; condamnée au second rang éternel, au satellisme perpétuel ou, pis encore, au dédain général, elle retomberait musée. Désirant depuis longtemps que le monde la tînt pour une nation moderne, quelle occasion de prouver au monde qu'elle l'était devenue! Et dès ce jour mon parti fut pris.
A la lumière de l'orage chacun peut voir se dessiner sur l'écran de l'avenir la silhouette de l'Europe prochaine. Les arts dominent et domineront toujours. Mais comment leur donner aujourd'hui une audience de faveur?
L'une des calamités engendrées par la guerre est de nous faire rejeter de nos soucis tout ce qui embellit la vie, tandis que s'accrocher à celle-ci en fait perdre le sens esthétique. Il faut vivre, et surtout nos enfants veulent
vivre; nous devons avant tout leur en fournir les moyens, disposer du moins les êtres de façon à ce qu'ils puissent reprendre après nous le beau chemin. Importunes, dès lors, deviennent toutes les idées qui n'ont pas pour raison et pour but cette préparation. Ordonnons cette Europe de nos successeurs, aménageons-la surtout de notre mieux, pour qu'ils y prospèrent, non pas du tout selon notre conception à nous d'un âge révolu, mais selon leur conception à eux d'un âge tout neuf. On parle beaucoiïp du droit des parents, et cela s'entend généralement que les parents prétendent que leurs enfants leur ressemblent. Aujourd'hui, plus ^ue jamais, il vaudrait mieux parler de leur devoir qui consiste uniquement à offrir à la génération suivante un bon terrain, de bonne graine et de bons outils dont elle se servira à sa guise.
Cette tâche s'impose première à l'heure où l'Europe laboure son sol et forge l'acier de ses charrues futures, le forge à un feu alimenté de chair humaine. Or, s'il est, à cette heure, un fait évident, c'est que de ce sol arrosé de sang jaillira un groupement nouveau des peuples aux prises. Si l'intérêt le plus immé-
diat et, aussi, ce qu'on appelle vulgairement la peur des coups n'ont pu empêcher des petites nations comme le Portugal et la Roumanie, les plus grandes comme Fltalie de se jeter, par affinité, dans une lutte dont le plus fort des adversaires les conjurait de s'écarter, et de s'y jeter contre ce plus fort lui-même, comment ne pas voir que, les armes déposées, cette affinité si impérieuse ne fera que se développer et nécessitera, après la guerre commune, la vie commune? La première conséquence de la guerre sera de lier inexorablement entre eux tous les peuples dont les veines s'ouvrent au dessus du même sillon, l'engraissant pour longtemps au profit fraternel.
Le jour de la paix, la France et l'Italie se trouveront côte à côte sur le chemin du progrès. La guerre de l'Italie avec l'Allemagne n'a été que la rupture d'un état où l'Italie ne pouvait plus rester, sous peine de mort. La guerre a taillé, il faudra recoudre comme disait cette reine de France qui venait des rives de l'Arno. Les deux mains, la française et l'italienne, à la tâche ne feront qu'une. Du traité de paix signé en commun sortiront des accords économiques qui ne pourront pas ne
pas tendre à une action et à une défense collectives. L'union morale que tant de siècles ont scellée se reproduira dans la vie pratique.
Les arts seront rejoints par les affaires, mais celles-ci nous pressent d'autant plus qu'elles ne se trouvaient pas au niveau de ceux-là.
Unis par l'esprit, nous ne l'étions pas par l'intérêt. La paix nous mettra, Français et Italiens, devant la nécessité d'une équivalence générale.
Comment répondre^ d'abord, à cette fatalité, y obéir et s'en accommoder, si on ne se connaît pas? Les Amis latins que j'ai publiés dernièrement s'efforcent de présenter Italiens et Français les uns aux autres, présentation intellectuelle où les défauts et les qualités de chacun sont impartialement exposés, les aspirations définies et les querelles vidées. Comment y répondre, ensuite, si les possibilités contingentes ne sont pas évaluées? Il ne servirait à rien de vouloir travailler d'accord si, après quelques années, l'ouvrier de droite devait s'apercevoir que celui de gauche est incapable de l'aider, qu'il lui laisse tout à faire et profite de sa science et de sa force sans le seconder. Ce serait duperie et l'échafaud
s'écroulerait. Ce livre-ci n'est que la suite logique et nécessaire des Amis latins.
Je souhaite vivement que les Italiens viennent en France procéder à Tenquête préalable, savoir s'ils peuvent sans crainte se mettre au même établi que les Français, s'ils ne tireront pas seuls à la charrette. Mais la France a fait ses preuves, et personne ne doute de ses capacités. L'Italie, nation toute neuve, ne les a pas faites, au contraire, depuis assez longtemps pour qu'elles s'imposent avec évidence. Aucun Français ne craint l'investigation sur ses facultés, non plus aucun Italien sur les siennes; ce n'est pas, cependant, froisser cet Italien que de lui dire : tu es jeune, tout jeune, soixante ans au juste, je veux voir ce dont tu es capable avant de m' associer à toi pour les œuvres de la paix; le résultat de ce demi-siècle me renseignera précisément.
Cette enquête, je l'ai menée en 1917. Je l'ai menée sur le militaire et sur le civil. En 1915 l'Italie n'était pas plus avancée que nous, en 1914, dans la préparation à la guerre : si elle a fait comme nous, si elle se trouve, après deux ans, à notre niveau militaire, voilà déjà un fort indice de maturité sociale. Il ne resterait plus,
dès lors, qu*à savoir si cet effort n'est pas accidentel, le résultat d'une tension passagère, un miracle national sans lendemain, si, réellement, il correspond à une force foncière et générale de la nation majeure enfin. La France doit savoir ce que peut lui apporter l'Italie devenue sœur non plus seulement en théorie mais aussi en pratique constante.
Les événements, si lamentables qu'ils aient été, d'octobre et novembre 1917 ne saurment nous induire en méfiance. Un corps d'armée, empoisonné de défaitisme, a lâché pied et a entraîné toute une armée, livrant canons et territoire à l'ennemi. Ce qui a réussi totalement en Russie, et a manqué en France lors des séditions de juin, cela a réussi partiellement en Italie. Et aussi foudroyant fut le rétablissement exécuté par la nation. En quelques jours l'effort de deux années est perdu; en quelques jours l'Italie fait front au danger, ses armées, bien que démembrées, dépouillées, à peu près désarmées, arrêtent le flot qui semr blait au monde entier devoir la submerger.
Un tel rebondissement de Tâme nationale, un tel sursaut des soldats eussent-ils été possibles si la « tension » avait été « passagère », si l'effort
accompli par l'Italie en 1914-17 n'avait pas correspondu à « la force foncière et générale de la nation majeure enfin »? Quelle qu'ait été et soit encore la suite du désastre, elle rentrera dans les conditions ordinaires aux guerres; «lie ne saurait plus rien prouver contre la nation.
Le fléchissement du haut IsonEO ne fut qu'un incident désastreux et qui, développé sans arrêt, aurait tout perdu. Arrêté, il démontre au contraire la puissance du pays bien assis 'sur sa base cinquantenaire de travail et de volonté. Il ne peut rien contredire à ce que j'ai vu, constaté et raisonné. Il l'éprouve même au feu de l'adversité. Et il l'atteste exact. Uîie jeune Italie toute en façade, «n mirage devant nos yeux trompés, se fût engloutie dans le lit du Tagliamento et du Piave, se fût effondrée sous les rochers du Trentin. Tandis que résistant à la poussée formidable de la trahison et de la victoire, en dépit des vicissitudes subséquentes purement militaires, elle ne fait qu'affirmer, plus clairement et plus indubitablement, la réalité profonde de la renaissance, de la vigueur renouvelée.
J'ai donc, au printemps de 1917, visité des usines et compulsé des dossiers. Se promener
dans les ateliers Fiat, entre les fours chauffés à blanc d^Ansaldo, et plonger au gouffre des bilans, cela est sauB doute moii^s divertissant que de s'asseoir sous la voûte de la Si/tine ou d'errer au Pitti. M'était-il permis, en 1917, de me divertir? Je pourrais dire : personne n'a droit, au cours de cette guerre, de peiiser à rien qui ne soit pas elle, qui ne soit pas en fonction de la guerre, Il y a, dans cette façon de dire, une i^orte de contrainte de soi-même, très noble et très louable, mais une contrainte dont je n*eus pas le mérite. Je n'ai pas pu, voilà tout. Le présent s'est imposé en dépit de moi-même qui n'aurais pas mieux demandé que de le fuir au Palatin ou à Pompéi, Et j'ai dû obéir enfin aux voix qui me disaient depuis longtemps : assez de musées 1 regardez donc un peu la jeune, la nouvelle Italie, celle avec laquelle la France va vivre à partir de demain, regardez-la et enseignez-la à vos compatriotes qui ne la connaissent pas encore, le temps leur ayant manqué pour qu'ils l'apprissent, et nombre de vieux concepts et d'antiques formules s'étant opposés à ce qu'ils la pénétrassent dans son actuelle réalité l
C'est le résultat de cette inspection que je veux consigner ici. A défaut de compétence^
spéciales, j'offre toute ma bonne volonté, et surtout mon innocence. Des yeux tout neufs peuvent être étonnés, mais ils sont quelquefois plus perçants. Ce qui parait naturel et simple à un homme exercé, Test peut-être moins qu'il ne lui semble. Et le regard nouveau découvre des phénomènes jusqu'alors négligés. Au surplus, vingt années d'intimité m'ont fait connaître les Italiens, m'ont préparé à les voir agir, à démêler leur âme sous leurs travaux. Et cette visite guerrière et économique, je puis du moins Tétayer de la connaissance d'un état moral qui e&t à la fois la source et la conséquence du labeur. Une nation qui travaille le fait en vertu des facultés qui constituent un homme. Des œuvres nous ressentons les effets matériels, mais ces œuvres dépendent de F âme. Si la nation est mûre d'esprit, son labeur sera efficace. Si celui-ci est improductif, il y a des chances pour que la nation ait besoin de vieillir encore. Et se vérifiera tout naturellement la prétention dont on me persécutait.
Ressortira surtout pour nous la manière dont nous devons désormais considérer cette nation, si nous voulons ne pas nous heurter aux difficultés les plus grandes, ni aboutir à la faillite de la guerre dans son prolongement.
J'ai frappé aux portes, celles de Tesprit comme les autres. . Dire qu'on me les a ouvertes ne serait pas assez. L'empressement qu'on a mis à m'édifier, je dirai ses raisons telles que je les imagine. En ce moment il suffira d'en présenter mcm remerciement très ému et surtout de relever l'impression acces-^ soire et première que j'ai ressentie. Joie, d'abord, de voir un écrivain confiné jusqu'à ce jour dans une partie, rebelle même à l'autre, céder enfin aux objurgations dont on le pressait; avant tout confiance la plus grande en soi-même, non pas cette confiance ridicule et mesquine du prétentieux, mais d'un qui sait ce qu'il a accompli et ce qu'il fait, en est justement fier, et est heureux de le montrer à l'ami le plus cher. Nous connaissons mal l'Italie moderne, mais elle se connaît et elle n'aspire qu'à se faire connaître de nous. L'esprit latin est doué de sens critique, on le lui reproche assez. L'avantage réside dans l'exercice sur soi-même de cette faculté. L'Italien s'est regardé, il s'est vu, il s'est compris, et il ne craint pas l'examen. Il l'appelle même. Fin et perspicace comme il l'est depuis deux mille ans, aucune vanité ne le troublerait assez pour que la gêne ne le prît pas au moment délicat. S'il est si sûr de soi
qui a bon œil, même eu dedans, tout permet de croire qu'il a bien mérité. Et, d'ailleurs, Latins tout autant, nous ne tarderions pas à nous apercevoir qu'il nous bluffe : il le sait très bien, qu'on n'en doute pas. Ah! la belle joie et la belle confiance 1 Combien touchantes elles sonti L'émouvante allégresse d'un peuple qui estime avoir enfin réussi, et qui sent son ardeur renouvelée, pleine de promesses infinies 1 Une telle sécurité ne peut pas cacher le néant, ni même le chaos. Dans quelle mesure l'Italie est sortie de ce chaos, comment elle s'est ordonnée pour mériter la place à laquelle elle prétend dans le système du monde, c'est ce que je voudrais examiner. Un rapide coup d'œil sur les soixante années écoulées depuis l'unité accomplie en 1859, et sur la situation morale et matérielle où se trouvait la nation au milieu de l'Europe de 191î, nous conduira tout naturellement à l'examen de ce que l'Italie a fait pour prouver sa maturité et, ensuite, de ce dont elle est capable, la paix signée, pour le développement de ses facultés avec toutes leurs conséquences nationales et leurs répercussions en France.
L'Italie conquise et unifiée, en 1859, par le roi de Piémont à qui Garibaldi offrit bientôt le royaume de Naples qu'il venait de cueillir à peu près sans combat, l'Italie, en 1858, était morcelée en trois royaumes, plusieurs principautés et duchés, plus le Milanais et la Vénétie soumis à l'Autriche. Quel que fût le maître, le degré de civilisation était le même, c'est-à-dire à peu près nul au point de vue économique. Les idées gagnaient, et elles provoquèrent puis soutinrent la conquête; mais les intérêts matériels restaient en souffrance de par la volonté même des différents princes. Ce que l'Autriche a fait à Trente et à Trieste depuis cinquante ans pour tenir dans la soumission par la pauvreté ces terres aimantées vers le sud et 1 ouest, elle le faisait en Lombardie et en Venétie : et si nous voulons ,
inversement, comprendre l'irrédentisme, il n'est pas de meilleur moyen que de songer à la Milan de Cattaneo et à la Venise de Manin que nous connaissons du moins par l'histoire; il y a analogie, on peut même dire identité. Persécution politique, compression économique, développement exclusif des intérêts allemands, le pays ne devant jamais vivre pour lui-même, mais seulement dans la mesure où il peut servir à l'empire, et encore développement assez prudent pour que la prospérité, même secondaire, qu'on en tire, ne donne pas une forcé capable de suggérer des désirs d'éman- '(àpation.
A Rome et à Naples même persécution et npression. Le souverain était italien, s'il ne craignait pas comme l'autridiminution, il craignait pis : la sup- Le pape et le roi des Deux-Siciles t que la meilleure garantie de leur èsidait dans la faiblesse de la société.
Toscane jouissait d'une certaine prosiia on en a attribué avec trop d'exale mérite à son grand-duc. Celui-ci, suivait la même politique que ses La richesEc naturelle du sol toscan,
oh ! richesse relative ! produisait un ^ffet 4ônt la cause se trouvait déjà dans le programme suivi par les autres souverains également; la culture du sol en composait le seul article : retenir la masse sur ses champs, et, dans leâ cités, l'entretenir par Taumône et les viles besognes. La Toscane, à ce système, récolta plus que les autres États puisque son sol était plus fertile, mais son gouvernement ne fit rien de plus que T autrichien, pas beaucoup plus que le napolitain. Le procédé général rendait davantage, il restait semblable.
Aujourd'hui encore ne disons-nous pas :
ritalie est un pays agricole? En effet, mais parce que on a tout fait, jusqu'à il y a cinquante ans, pour qu'elle le restât. L'industrie, l'exemple de l'Europe le prouvait, enfante toujours le réveil du peuple. Le centre ouvrier réclame l'instruction et le bien-être qui invitent à réfléchir, bientôt à se plaindre, enfin à exiger. Pour conserver leur trône, les souverains fermaient la porte au travail autre que le travail de la terre. Or, la terre italienne est pauvre en général, terre de montagnes, de marais ou de cailloux que seule l'industrie par ses mines, ses dragages et ses aqueducs doit
améliorer, avant de se développer elle-même sur ce sol rebelle. Tenir Thomme attaché à la terre telle que Dieu Ta faite, c'est le garder indigent, la charrue n'ayant jamais, toute seule, enrichi personne, même si elle laboure la plus fertile des plaines. Candide put vivre de son jardin au pays du paradis terrestre, mais non pas y refaire sa fortune. Et Candide indigent renonce à améliorer la société, prudent et résigné.
Victor-Emmanuel trouva un peuple résigné.
A r Europe -centrale et occidentale de la fin du XIX® siècle, en plein essor industriel et commercial, il adjoignit un État exclusivement agricole, en retard de cinquante années économiquement, de cent intellectuellement, à part une certaine élite. Porter ce peuple, cette nation nouvelle au niveau des sœurs européennes fut la tâche de la nouvelle monarchie. Créer l'industrie, développer l'agriculture par l'industrie, et d'abord instruire la masse pour lui permettre de travailler aux usines et aux champs. On n'instruit pas en un jour, pas plus qu'en huit on ne met en mouvement des fabriques* Le père se débat, fonde, lance, et les enfants exploitent. La génération qui
avait trente ans en 1870 entreprit; aujourd'hui les enfants ont trente ans à leur tour.
Car, là encore, il fallait créer, et cette fois des hommes. De par Tétat social végétant sous des princes effrayés de ce qu^ils voyaient en Europe, il n'existait guère en Italie d'autre bourgeoisie que celle des professions libérales ou des fonctionnaires; aucune classe laborieuse intermédiaire entre la noblesse et le peuple, entre l'aristocrate et le paysan. Les uns possédaient la terre qu'ils affermaient aux autres, et c'était tout. Du jour où intervinrent de nouveaux éléments de travail semblables à ceux des nations environnantes, on dut trouver le personnel nécessaire à la direction de ces facteurs récents. Les hommes de 1860-70, d'où viennentils?. Du peuple, agriculteurs ou petits ouvriers; quelquefois de la bourgeoisie, mais rarement. Naturellement intelligents et laborieux, ils sont pleins de bonne volonté et d'ardeur, mais la base manque. Leur labeur est fatalement empirique, nécessairement modeste. On dut former les enfants, les rendre aptes aux fonctions patronales dans toutes les branches de l'activité économique. Ces enfa^ts sont i^és entî'e 1870 et 1880; jusqu'en 1900 pn les a
instruits ; depuis 1900 ils ont pris le gouvernail. C'est en leur présence que nous nous trouvons aujourd'hui. La classe bourgeoise est faîte dans ses cadres. Elle a commencé sa fortune, et elle entend T accomplir.
Personne en Europe, cependant, ne trouvait d'inconvénient à ce que cette bourgeoisie nouvelle grandit doucement, tout doucement, personne, pas même en France où, la conscience latine satisfaite, le devoir fraternel accompli, on ne tenait pas plus qu'il ne fallait à voir les concurrents arriver trop vite sur la place. Et, d'ailleurs, la hâte n'y pouvait rien. Pour faire un chef, il faut des délais. Que l'Italie les prît à son aise! La France de 1859 récolta jusque vers 1885 le bénéfice de son intervention. Elle continua à envoyer en Italie ses produits manufacturés, comme autrefois. L'Italie restait un marché excellent. Et, avec notre généralisation habituelle, encouragée par nos désirs intéressés, nous continuions à dire : « L'Italie est un pays agricole », et à parler toujours des lazaroni et des brigands calabrais. L'Italie se préparait, nous la jugions immuable. Elle se formait, et nous ne le voyions pas.
Aux premiers signes d'émancipation et d'an^-
bîtion qu'elle donna, aux premiers murmures, non pas encore des ejofants mais des pères éveillés par le travail, nous nous impatientânies avec d'autant plus de facilité que la neutralité de ritàlie, en 1870, heurtait un peu notre logique et notre sentiment. Les procédés économiques sans aménité et très restrictifs suivirent les premiers sourires de et à TAllemagne, à la suite du congrès de Berlin, et la Tunisie les aggrava, sans parler de la question romaine qui acheva le malentendu.
L'Italie finalement, en 1888, se trouvait seule, alors qu'elle avait besoin d'aide encore. Son industrie et son commerce commençaient à se développer; ils ne pouvaient lui suffire à cette époque. Bismarck, qui savait bien ce qu'il faisait en nous indiquant la Tunisie à annexer, offrit alors ses bons offices. La Triplice fut conclue. L'Allemagne prit sur les marchés italiens la place de la France : c'est ce que voulait Bismarck pour commencer.
Et les conséquences de s'ensuivre. Vendre à l'Italie ne contentait pas l'Allemagne. Il importait aussi de lui faire rendre au profit de l'Allemagne, économiquement et politiquement, comme au beau temps du morcellement; d'attacher
aux flancs de la France un État prospère et puissant qui nous concurrençât et nous intimidât; d'exploiter les énergies naissantes de cet Ëtat pour le plus grand bien de son protecteur nouveau. Crispi fut Tagent italien de ce système, fatalement- adversaire de la France, mais sans autre intention, sans autre but que de servir son pays en lui donnant, pour çon développement, F appui dont il avait besoin. Crispi s'est trompé totalement au point de vue politique puisqu'il a forgé un outil qui se brisa le jour où il dût servir, en 1914. Et peut-être Crispi eût-il pu s'entendre avec là Fî^àricé s'il avait le moins du monde cherché à le faire. Mais il partageait l'ombrage général qui faisait craindre à ces Italiens nouveau-nés que la France les considérât toujours comme des petits garçons en tutelle, des voisins avec qui il n'y a pas à se gêner puisqu'ils vous doivent tout et, d'ailleurs, sont incapables de s'en tirer tout seuls. Quoi qu'il en soit, si Crispi se trompa totalement au point de vue politique, il ne se trompa qu'à moitié au point de vue économique.
L'Allemagne exploita le marché italien, et elle apprit à l'Italie à travailler pour
le propre profit de T Allemagne sans doute, mais enfin à travailler, et c'était l'essentiel pour r Italie encore tâtonnante, sans expérience, inhabile et souvent découragée par la concurrence étrangère. La Triplice obligea les Italiens à ne plus compter sur les autres, TAllemagne ayant l'habileté de fournir le seul nécessaire qui permit de subsister, et les obligeant à exploiter toutes les ressources dont elle comptait bien tirer avantage lors* qu'elles seraient arrivées à leur plein épanx)uissemerit. L'erreur économique partielle de Crispi vint seulement de sa méconnaissance de l'Allemagne, car il est peu probable qu'il possédât un génie assez vaste pour prévoir que l'Italie, après avoir introduit l'Allemagne chez elle, avec l'intention de s'en servir, s'émanciperait un beau jour, le jour des choses sérieuses; en un mot que, ayant fait son profit économique, l'Italie se refuserait à l'immoralité nationale et politique. Elle s'y est refusée bravement et légitimement, mais Crispi était-il de taille à combiner une aussi profonde entreprise?
Crispi et l'Allemagne prirent donc l'Italie en charge, en 1882 timidement, en 1887 avec
éclat, au moment où les hommes de la génération qui avait accompli le Risorgimento commençaient à se tirer d'affaires, et envoyaient leurs enfants aux écoles où l'on apprend ce qu'il faut savoir pour devenir patron et hausser la famille sur l'échelle sociale. Toute à la joie de sa prospérité naissante, sûre d'un avenir magnifique qu'elle devait à sa ténacité et à son audace, l'Italie ne vit pas le danger allemand que les intéressés, d'ailleurs, ne manquaient de lui montrer comme étant français. Ne lui reprochons pas de ne pas l'avoir vu, puisque, nous tous en Europe, nous avons été aussi aveugles qu'elle. Si la France, qui n'avait qu'à défendre des positions acquises, s'est laissée supplanter économiquement par l'Allemagne, peutelle s'étonner qu'un peuple nouveau ait été dominé par cette Allemagne qui lui fournissait le moyen de grandir, et lui apprenait à travailler? Ce que fut l'action de l'Allemagne en Italie, nous pouvons en juger par ce qui était en train de nous arriver, à nous et au monde entier, avec cette aggravation que chez nous il y avait à prendre une place occupée, en Italie seulement à s'installer. Les détails de ces opérations seraient étrangers à
mon sujet, et le livre de Preriosi : L'Allemagne à la conquête de l'Italie y que doit lire tout français qui veut comprendre ce qui s'est passé depuis trente ans, et aussi tout le mérite de ritalie en 1914, ce livre traduit en français les donnera beaucoup mieux que je ne saurais le faire, si Ton prend garde toutefois d'en négliger le côté polémique et personnel où il y a beaucoup à reprendre, pour n'en retenir que les données générales.
C'est une Italie économiquement entravée que la guerre de 1914 trouva stupéfaite. Au point de vue de l'intervention, selon la lettre du traité de la triple alliance, il ne se produisit aucune hésitation. Personne ne put concevoir que l'Italie se joindrait à l'Allemagne pour attaquer la France. Sur quelque échelon de l'échelle sociale qu'il se trouvât, aucim Italien n'eût accepté d'aider l'Autriche à nous écraser. La moralité la plus profondé, l'absolue, le défendait. Les Italiens, certaines ment, eussent fait une révolution, l'armée y aidant et même donnant le signal, si le gouvernement royal eût cru devoir entrer en lice contre nous. Ce gouvernement était aussi honnête que la nation, et le roi, arrivé
du Piémont à Rome, le 3 août, pour ranniversaire de la mort de son père, n'y resta que quelques heures, repartit le jour même vers sa villégiature. Cela était net : un roi qui doit entrer en guerre ne vient pas en courant dans sa capitale, pour repartir aussitôt reprendre ses divertissements estivaux.
L'Italie se déclarait neutre. Le resteraitelle? La masse était pacifique, bien entendu; elle Test toujours, dans tous les pays. Elle sait faire son devoir aussi bien que tout autre, mais, incapable de discerner où est ce devoir si elle en possède T obscur sentiment, elle n'ose y obéir, attendant de ses dirigeants qu'ils lui indiquent la voie. L'aristocratie était assez divisée; en majorité, cependant, elle était neutraliste. Ceux qui étaient restés en dehors du mouvement industriel craignaient pour leurs maigres ressources, et leur timidité nationale s'entendait avec leur timidité sociale, sans parler des bouderies catholiques, des préjugés politiques, de la peur de la démocratie, du regret des privilèges déchus avec les princes du pays morcelé, regret qui engendrait si ce n'est un espoir en -le retour de ces princes, du moins une certaine admi-
ration envers les gouvernements qui avaient conservé des rois absolus. Ceux, au contraire, qui étaient entrés dans les affaires, soit en les dirigeant, soit en y mettant des capitaux, ne voyaient que le risque immédiat de briser avec une Allemagne dont rentrée économique en Italie avait établi ou accru leur fortune. Aux affaires allemandes ils devaient leur prospérité, leur renaissance quelquefois. Leurs pères avaient été ruinés, souvent, par les différentes commotions et révolutions. Devaient-ils connaître 1 indigence à leur tour? Pourquoi ne pas attendre que T orage se dissipât, et profiter de ses eaux recueillies? Et pour les bouderies, les préjugés, la peur et le regret, ils ressemblaient à leurs congénères demeurés hors des affaires.
Restait la bourgeoisie, la classe moyenne et dominante d'aujourd'hui, toute neuve et pleine d'une légitime ambition. Celle-là n'hésita pas. Tout de suite, elle fut interventionniste. D'instinct d'abord, par raison bientôt. Cette jeunesse travailleuse, arrivée à l'heure où elle allait exercer ses facultés, porter le pays au niveau dont elle l'estimait digne, s'apercevait tout à coup quel antique esclavage dont ses pères l'avaient libérée la menaçait
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encore une fois. Le mouvement unitaire n'avait été, avec les corrections obligatoires des siècles qui s'écoulent, n'avait été, au fond, qu'un guelfisme adapté. Et les Gibelins étaient revenus, l'Allemagne reprenait son éternel chemin de maîtrise cisalpine, sous la forme financière de la société moderne, mais le même chemin. Le guelfisme démocratique reparut donc, aussitôt, dans la démocratie italienne. Le sentiment national qui avait poussé les Italiens d'autrefois à résister à la conquête étrangère renaissait aussi fort et plus puissant, cette fois. Oui, la Triplice avait été utile à l'Italie. Elle lui avait appris à travailler, à se suffire. Mais accepter la conséquence gibeline de cette leçon, jamais! A quoi bon avoir changé de servitude 1 Les jeunes bourgeois d'Italie voulaient vivre pour eux-mêmes, par euxmêmes. Si leurs pères avaient fait le Risorgimento, c'était en vue d'une Italie libre et non soumise, sous quelque forme que ce fût. Or, ils se sentaient assez instruits, réfléchis et énergiques pour cette liberté totale. Pas plus d'Allemagne en 1914 que de France en 1885. L'Italie avait le droit d'exister sans tutelle : elle n'avait pas, au cours de ces cin-
quante dernières aûnées, boudé la France à cause même de cette crainte de la tutelle, pour se remettre sous le joug, le joug gibelin surtout. Crispi n'avait fait accepter l'alliance allemande aux Italiens qu'en jouant de ce péril français de sujétion; les Italiens étaient bien sûrs que Crispi lui-même n'aurait pas supporté la situation qui se révélait.
Mais comment faire? Un très grand nombre de ces entreprises, où cette jeune bourgeoisie commençait sa fortune, se trouvaient aux mains de l'Allemagne qui les détenait par tous les liens possibles, différents, variés, plus ou moins lâches, mais enfin les détenait. Et le dilemme se posait : ou marcher contre l'Allemagne et risquer la ruine, ou rester chez soi et accepter la déchéance gibeline. Car ces jeunes hommes se rendaient parfaitement compte que c'en était fait d'une grande Italie, si l'Italie demeurait en dehors de la lutté. Le Risorgimento échouait définitivement, ne fût-ce que par cette conséquence fatale de la neutralité : reprise de la production et du marché italiens par l'Allemagne victorieuse ou vaincue, puisqu'elle aurait conservé ses positions dans l'industrie créée grftce à son appui.
L'orgueil national, la volonté d'accomplir ritalie du a fara da se » remportèrent. La bourgeoisie préféra la ruine possible à la honte morale, elle refusa d'aider ceux de Custozza contre ceux de Solferino, ce qui eût abouti, d'ailleurs,, à la faillite finale du Risorgimento accompli grâce à ce Solferino. On recommencerait, voilà tout! Cette jeunesse ardente se sentait la tête et les muscles assez solides pour ne rien craindre. Leurs pères en avaient connu d'autres, et ils étaient encore là pour dire qu'ils venaient de pluô loin, étant partis sans autre aide que la volonté, tandis que, eux, les jeunes, ils avaient en plus l'instruction et de bons outils.
Un dernier sentiment enfin intervint, résumé des autres : l'Italie exclue de la guerre et par conséquent des traités serait définitivement éliminée des partages futurs. Suisse, Hollande, Suède, Espagne, leur sort l'attendait. Et cela au moment même où elle venait de déclarer au monde que, majeure maintenant, elle entendait occuper dans les régions qui s'ouvraient à la colonisation la place due à un peuple producteur et naturellement trop pauvre pour nourrir sur le sol natal tous ses enfants. A quoi bon les ^acrificç^
accomplis à Tripoli, à quoi bon réclamer une part d'Asie Mineure, à quoi bon s'insurger contre les Grecs et les Slaves sur TAdriatique, et à quoi bon pleurer toujours sur les provinces de Trente et de Trieste, cette Alsace-Lorraine, et sur la Dalmatie, si Ton devait renoncer à s'asseoir à la table sur laquelle ces régions seraient servies? L'Italie toujours neutre non seulement retombait sous le joug germanique, mais aussi reniait toutes ses revendications passées. La politique des « mains nettes »
du congrès de Berlin avait abouti à la Tunisie française. L'empire ottoman allait se partager, et encore une fois l'Italie regarderait ses mains nettes — et vides. Et cela à l'heure précise où l'Italie possédait. la jeunesse éclairée capable d'accomplir enfin ce pourquoi elle avait été instruite et élevée! La jeune Italie ne pouvait devenir la grande Italie qu'en participant à la lutte pour le partage méditerranéen, lutte qui serait en même temps une libération. Elle « se ferait », elle s'achèverait aussi. Ultalia è futta, non è compiuta^ avait dit Victor-Emmanuel.
Le mérite du gouvernement de M, Salandta a consisté, et il est grand, à comprendre ce
sentiment de la jeune bourgeoisie italienne, et à tout mettre en œuvre pour lui donner satisfaction. Si Ton songe aux fils de fer barbelés dont l'Allemagne avait entouré l'Italie qu'elle avait économiquement occupée, on devine aussitôt l'immensité de la tâche entreprise par M. Salandra. Et je ne parle pas de la situation militaire, de l'armée à peu près complètement désorganisée et surtout démunie par la guerre libyque. Partir en guerre en 1914, l'Italie ne le pouvait ni moralement ni matériellement.
Ni moralement, parce qu'il lui fallait prendre le temps de réfléchir, de coniprendre, et de rai- . sonner ses intérêts. Ni matériellement, parce que financièrement et militairement elle n'en avait pas les' moyens. En un an, le gouvernement dénoua les liens financiers, assura le commerce et l'industrie italiens coritre tout étranglement, enleva à la bourgeoisie italienne sa dernière hésitation toute naturelle, la crainte de la ruine : on pourrait au moins se défendre, on était sûr de ne pas être jugulé.
Rassurée, se sentant appuyée par le gouvernement la jeunesse bourgeoise alors s'élança, et les journées de mai 1915 signifièrent sa volonté. Si l'on veut comprendre ces journées de
Mai par un rapprochement historique, on ne peut mieux les comparer qu'à nos journées de Juillet 1830. Révolution purement bourgeoise, mais, en Italie, le roi céda. Il ne demandait que cela, d'ailleurs. Il attendait même que ses sujets manifestassent leur volonté pour suivre son propre sentiment clairvoyant, roi très intelligent, parfaitement renseigné sur Tétat social de son royaume, partageant les idées de la classe moyenne, — quelquefois même plus « avancé » qu'elle, — et trop bon petit-fils du roi du Risorgimento, au surplus, poiu* ne pas désirer d'achever l'œuvre de son grand-père.
Ceux qui n'ont pas vu, comme je les ai vues, ces journées de mai, peuvent cependant constater leur caractère en se reportant aux journaux illustrés qui ont publié les photographies prises de la foule. C'est en vain que sur ces clichés on chercherait un bourgeron et une casquette. On ne peut y voir que fauxcols et canotiers. A Naples, j'ai assisté à un défilé : seuls les élèves de l'Université le composaient. Et l'on se rappelle la manifestation des employés des ministères acclamant leurs ministres dans les escaliers, lorsqu'ils revin-
rent à leur cabinet, démission retirée. Gabriele D'Annunzio prendra dans F histoire politique et sociale de Fltalie une place aussi éminente^ que dans son histoire littéraire. Il fut F organe poétique et réaliste à la fois de cette classe moyenne qui voulut la guerre pour ne pas mourir à la fleur de ses ans, pour ne pas faillir aux promesses qu'elle s'était faites de placer la patrie au rang des grandes nations, pour ne pas démériter de ses pères, pour créer une famille prospère enfin. Tout grand mouvement national ou social possède son prophète qui exprime la conscience générale et formule les aspirations. Ce prophète parle quelquefois avant, quelquefois après.. • Au pays de Dante et de Pétrarque, Gabriele D'Annunzio a parlé pendant, et, comme ces poètes, il a agi avec ses frères dont il interprétait la volonté. Logique, il se bat avec eux aussi.
Voilà ce dont il faut se bien persuader si l'on veut comprendre ce qui s'est passé en Italie en 1914-15 et, surtout, nous le verrons, ce qui s'y passera les armes déposées. La guerre a été l'œuvre exclusivement de la classe moyenne, de la classe bourgeoisie, des fils des hommes du Risorgimento, et qui n'ont pas voulu
manquer à la tâche pour laquelle on les avait dressés.
Nul étonnement dès lors si, lorsqu'on visite ritalie en 1916 et eix 1917, on ne trouve dans les esprits aucun changement autre que celui de la masse qui a entendu ce qu'on lui demandait en 1915, alors que la guerre l'effrayait légitimement : aujourd'hui la masse, comme toutes les masses de toutes les nations, voudrait voir la guerre finir, mais non pas à tout prix, au contraire dans la gloire nationale et le juste profit; elle veut continuer jusqu'au bout. Les bourgeois restent fermes en leur attitude, et même s'y assurent davantage par les énergies nouvelles qu'ils se sont découvertes. L'orgueil national s'est en eux décuplé, et ils sont en train de se prouver à eux-mêmes et au monde qui le verra bientôt, que la seule surprise et l'ignorance de l'Allemagne — ignorance partagée par le monde entier - — leur avaient donné l'apparence de l'impuissance à vivre par eux-mêmes. Quant aux neutralistes, pourquoi changeraient-ils? La peur, la rancune, les relations, les habitudes dépendent des mœurs et non des idées, du cœur et non du cerveau. On ne change pas le tempérament des
hommes. Après la victoire les neutralistes regretteront toujours les belles années profitables et d'avantageuse mondanité, ils redouteront toujours le triomphe démocratique. Chacun, dans les deux classes supérieures, reste sur ses positions. Il n*est pas téméraire de prévoir que la classe agissante aura le dernier mot politique et social. C'est donc en présence de cette classe jeune, laborieuse, ambitielise, exaltée par le succès, trempée dans les revers et forte de son sacrifice que l'Europe remaniée se trouvera demain.
En ayant esquissé rapidement ainsi l'histoire et la psychologie, voyons maintenant de quel effort militaire cette classe soutient cette conception de son rôle, de ses devoirs et de ses droits, de quel effort économique elle Tétaye, et même se prépare à la couronner. Nous pourrons, alors, au point de vue spécial de la France, tirer de cette analyse et de cet examen une utile moralité.