‹ La jeune ItalieChapitre 3 sur 10 · LE FRONT DE MER · texte numérisé non relu

LE FRONT DE MER

Avant la guerre, le grand port de guerre italien était Spezia, en Méditerranée, Tune des plus belles et sûres rades de FEurope.

Spezia se trouve, aujourd'hui, condamnée à un rôle à la fois plus large et plus restreint, la tâche des unités qu'elle abrite étant réduite au. point de vue étroitement combatif, et éten^ due au point de vue de la protection commerciale et des travaux navals. Spezia est un chantier et un arsenal; elle est aussi une base de navires d'escorte, de nettoyeurs de la mer où rôdent les sous-marins, où flottent les mines.

L'action militaire maritime est plus spécialement concentrée du côté de l'ennemi, au sud et à l'est, c'est-à-dire en mer Ionienne et en Adriatique : Tarente, Brindisi et Venise, chacune avec son rôle particulier, la première assurant les communications avec Salonique,

et effectuant les opérations militaires que ces communications imposent, la seconde, base du trafic entre l'Italie et Valona, en même temps surveillant la basse Adriatique, Venise enfin à l'affût de Trieste et de Pola vers les eaux desquelles la flotte des lagunes croise incessamment, et station d'hydravions toujours prêts à coopérer à la bataille terrestre, en liaison avec la flotte coopérante aussi.

La molle Tarente que je voyais, il y a dix ans, étirant ses longs bras pour retenir sur son sein la mer capricieuse, je la vois en 1917 redressée, défiante et couronnée de canons. Le pont tournant qui réunit l'acropole d'Archytas à la ville neuve du Risorgimento ne tourne plus que pour laisser passer les dreadnoughts. Le mare piccolo, mer intérieure au calme si doux, environnée d'un paysage achéen qui rappelle aussitôt à l'esprit les Spartiates fondateurs de la ville, le mare piccolo grouille de tous les monstres bardés de fer. Et là-bas, tout au fond du mare piccolo, le camp de Buffaluto, face à la station d'hydravions, dit clairement le rôle de Tarente dans cette guerre de transports et de pièges, à défaut de combats,

Buffaluto est le lieu o^ se concentrent et se reposent après dix jours environ de voyage, les troupes françaises dirigées sur Salonique. Qui dit troupes, dit matériel; Tarente est aussi un entrepôt aux barrages infranchissables par Fennemi, et qui s'étendent d'un bras à l'autre du golfe voluptueux. De Tarente partent donc le plus grand nombre des transports destinés à l'Orient. Lorsque la route de la côte adriatique à la Serbie sera complètement ouverte — route qui est l'œuvre des soldats italiens — Tarente restera encore le point de départ le plus convenable. Et c'est la marine italienne qui pourvoit à tout. Nombreux sont les bateaux français ou anglais, torpilleurs, drifters et autres dont j'ai vu les pavillons nationaux et les bandes jaunes ou bleues sur les cheminées, mais tous opèrent en accord avec la marine italienne ici dirigeante. En une année, 700 voyages ont été accomplis; le tonnage des vapeurs employés a monté à 691,609 tonnes. Le mouvement des troupes s'éleva à 200.000 hommes, et le matériel et les denrées transportées atteignent environ une tonne par homme, auxquels il faut ajouter des milliers de bêtes de somme, de voitures, et les pièces d'artil-

lerie. Gela, en dépit des sous-marins ou des mines,' par conséquent compliqué d'opérations de chasse, d'escorte, de défense et d'attaque, avec toutes les sortes de navires que ces actions comportent. Un important arsenal complète enfin l'œuvre accomplie en quelques mois par la marine italienne qui dut, comme les marines alliées, de combattante s'improviser marchande à peu près, convoyeuse et chasseresse.

De sa valeur, de sa ténacité, de son organisation et de son habileté, il n'y a pas de meilleure preuve que la manière dont elle s'acquitta de la mission la plus difficile, la plus pénible aussi pour des hommes qui savent rester des hommes à la guerre : le sauvetage de l'armée serbe arrivant à la côte adriatique. La flotte tarentine, il est juste de le dire, n'a pas été la seule italienne à accomplir cette tâche; les détails m'ont été fournis à Tarente; je les note de Tarente pour la seule facilité du procès-verbal, de même que je rédigerai de Brindisi ou de Venise des actions communes aussi.

Tandis que je visitais l'arsenal avec le lieutenant de vaisseau Bartolucci que l'amiral m'avait donné pour guide, j'arrivai devant

une cale sèche où un vapeur était en réparation : « Je vous présente mon bateau qui a recueilli les Serbes... On le nettoie; il en avait besoin... ». Je ne puis répéter les incidents abominables et déchirants de ces voyages d'une côte à Fautre de FAdriatiqué avec 'ces troupeaux d'hommes môrts-vivants, dans un dénûment, un épuisement sans nom, incidents que me raconta le commandant Bartolucci tout ému d'horreur encore au souvenir de cette retraite dont on appréciera l'épouvante par ce seul trait : lorsque les Serbes arrivaient au port où le salut les attendait, ils ne le voyaient pas! Marchant depuis tant de jours sans nourriture et sans sommeil, ils continuaient à marcher, et tombaient à l'eau les uns après les autres sans s'en rendre compte.

Durazzo et Valona constituaient les deux bases de concentration et d'embarquement»

Dès leur arrivée à Durazzo^ les Serbes recevaient les premiers soins; puis on les répartissait en deux sections. La première se coriiposait des malades et des épuisés,'qui étaient embarqués sur les navires-hôpitaux et sur de petits vapeurs qui les portaient à Valona.

La seconde comprenait les plus valides qui ga-

gnaient Valona à pied. A Valona, ceux qui étaient arrivés par mer étaient transbordés sur de grands vapeurs — parmi lesquels figure un paquebot allemand saisi : le Kôni g- Albert — qui les conduisaient à Corfou ou à Bizerte. Les autres étaient réunis au camp d*Arta, au nord de la ville, bien isolé, pourvu de baraquements, arrosé d'eau courante. C'est à Arta que, dans les derniers j ours de février 1916, arriva d'ElbassanF arrière-garde serbe, 12.000 hommes et autant de chevaux, 44 canons, plus les malades et les blessés : leur condition se devine.

En résumé, du 12 décembre 1915 au 22 février 1916, 11.651 civils furent embarqués et transportés à Brindisi, Lipari, Marseille et Bizerte, 190.841 soldats à Corfou, et 4.000 à Bizerte. A cette tâche, furent employés 5ia? grands transports italiens, deux croiseurs auxiliaires français, six navires-hôpitaux dont wn français, deux petits navires-ambulances italiens, trente-quatre vapeurs de tout tonnage (quinze français, quinze italiens, quatre anglais). On effectua deux cent seize voyages de San Giovanni di Medua, Durazzo et bouches de la Vojussa à Valona et à Corfou, quatre-nnst'Sept de Valona à Corfou, Brindisi,

Liparî, Marseille, Bizerte. Quant à la cavalerie serbe (13.068 hommes, 10.153 chevaux) elle fut transportée de Valona à Corfou en mars 1916 par sicti grands vapeurs qui accomplirent dix-sept voyages.

D'autres malheureux restaient à convoyer, les prisonniers autrichiens. Ils étaient partis de Nisch au nombre de 70.000. Ils arrivèrent 22:928 à la côte... On les transporta de Valona à Asinara sur quatorze vapeurs (onze italiens, deux français, un anglais). Pendant le voyage le choléra éclata à bord de deux bateaux italiens, le Re Vittorio et le Cordoça; cinq cents hommes moururent.

Quant à l'alimentation des camps de concentration sur les plages albanaises, elle fut assurée par çingt-quatre vapeurs (dix- sept italiens, cinq anglais, deux français) qui eiïec- InèTeni soixante- treizevoysLgeSj et débarquèrent à Medua, Durazzo, Valona et Corfou 22.000 tonnes de marchandises diverses. Cent soixantedix unités veillaient enfin à la sécurité de la mer. Le convoi des transports se composait ordinairement de quatre ou cinq vapeurs précédés d'une escadrille de chasse, escortés de torpilleurs^ et suivis de croiseurs ou contre-

torpilleurs. Grâce à ceâ pirêcautions ônn'etit à déplorer aucune perte du fait des sous-piarins qui, ayant attaqué dix-neuf foiâ, et leur première torpille ayant manqué lé but, se virent contraints, grâce à la chasse qui leur était faite aussitôt, dé renoncer à la récidive* Seul, un navire- hôpital, le Mdrechiaro^ sauta sur une mine. Pas un malade ne périt. Le capitaine Cacace et une partie de Téquipage furent engloutis avec leur navire.

Et comme je m'étonnais, plus tard, en présence d'autres unités, navales,^ de la relative petitesse des bateaux employés à cette besogne et au ravitaillement de la Serbie et du Monténégro avant et après Texode de Tarmée, ravitaillement dont la marine italienne fut seule à assurer le transport, si les denrées venaient de France et d'Angleterre, —r- cent mille quintaux de vivres furent transportés, en six semais nés, par soixante-dix navires italiens à destination du Monténégro, dont trois seulement furent coulés, — » on m'a répondu ;

'— ^ Non seulement nous nous heurtâmes sur la rive orientale de l'Adriatique à dOs conditions locales, difficiles, au mauvais état des voies de communication, à la nonchalance ou

à la mauvaise volonté des populations, aujè rafles des caravanes par les brigands albanais, mais encore nous vîmes notre action compli-^ quée par l'impossibilité où nous nous trouvâmes d'employer des vapeurs de grand et même de moyen tonnage, soit que les ports possédassent un faible tirant d'eau, soit que la rareté de la main-d'œuvre nous obligeât à un long séjour sur un littoral sans abri et où nos fortes unités eussent été torpillées ou prises par l'ennemi. Nous dûmes donc remplacer nos grands navires par de petits à voiles ou à vapeur. Il en résulta aussitôt un travail intense de protection par les torpilleurs, et des plus pénibles. Tant que les torpilleurs français purent nous aider, on s'en tira facilement... Mais ils durent nous abandonner un beau jour, pour se consacrer au convoiement des transports vers Salonique, et nous nous trouvâmes réduits à nos seules forces. Ajoutez enfin, à cela, Valona.

Valona, en effet, — et ceci regarde plus spécialement Brindisi où je suis allé en quit-

tant Tarénte, — Valona de simple base d*oocupation avait passé au rang de base militaire de première importance, et qui devait former la seconde branche de la tenaille où serait prise l'armée germano-bulgare d'invasion en Serbie, la première branche étant Farmée du général Sarrail. On dut donc constituer Valona en puissante base navale de guerre avec réseau de filets maritimes, artillerie, mines, projecteurs, pontons, barques, dépôts de ravitaillement, de combustible, de munitions, bref tout ce qui est nécessaire dans un pays sans ressource.

Tout dut être apporté de l'autre rive de l'Adriatique; on n'eut aucune perte à déplorer.

Brindisi, depuis la guerre, voit se renouveler dans sa rade, on pourrait presque dire dans son lac, tellement la rade est fermée, l'activité militaire qu'elle possédait au temps où Horace y accompagnait Mécène désireux, dans son innocence, de réconcilier Antoine et Octave — aujourd'hui il irait à Stockholm, — le temps où les soldats de César s'embarquaient pour Pharsale, le temps où Brundisium constituait la grande « tête de pont » de la latinité partie à la conquête de l'hellénisme. Et n'est-ce pas encore, dans les conséquences du moins,

pour cette conquête, plus facile cette fois, grâce à la passagère mais trop longue défaillance grecque, que Brindisi aurait pu redevenir Brundisium? Certains d'Italie y pensent, ils ne pensent même qu'à cela. Pour le moment, je parcours en vedette amirale les eaux chargées de croiseurs, de torpilleurs et de sous-marins que je visite. On me propose de me mener en trois ou quatre heures à Valona. La traversée est accomplie chaque jour par des unités de cette flotte o;ù compte un majestueux . cuirassé français, de vieux modèle, caserne de nos détachements. Beau voyage, mais sans démonstration que de chance ou d'exploit..

Je préfère causer des actions de guerre. Et de ce qu'on m'a dit, il ressort clairement ceci :

La flotte italienne avait été dressée pour les combats classiques d'escadres d'abord, pour de hardis coups de mains ensuite, comme celui, à jamais mémorable, du forcement des Dardanelles lors de la guerre de Tripoli. Elle dut changer de méthode — tout comme les armées de terre qui se plièrent aux tranchées. Et l'on partage cette évolution en trois phases distinctes.

La première ne fait qu'appliquer les ensei-

gnements reçus. L'Autriche ayant, dès la déclaration de guerre, bombardé Rimini, Ter^ moli, Barletta, Bari, villes ouvertes d'ailleurs, on entreprend de pourvoir à la défense des côtes par T attaque de l'ennemi que l'on provoque au combat jusque dans ses eaux. Des raids et des croisières sont entrepris. Les vais- Idéaux s'offrent inutilement le long de la côte et jusque sous l'I strie aux canons de la flotte autrichienne cachée dans les ports ou derrière les îles de l'archipel dalmate; en vain les grosses imités fouillent-elles la haute mer qui reste vide.

Lfi^ seconde phase commence alors. Puisque l'ennemi demeure tapi derrière ses îles et ses forts, on ira le débusquer. Il faudra bien que les cuirassés et les dreadnoughts accourent à la rescousse. Les petites unités se lancent avec audace au milieu de l'archipel. Elles en yisitent toutes les criques, les anses, les refuges. Elles bombardent les phares, sémaphores, quais, casernes, coupent les fils et câbles télégraphiques. Elles canonnent quatre fois Durazzo, entrent dans le port de Pirano où elles font prisonnier un gendarme, se présentent devant les bouches de Cattaro, visitent Parenzo

chef-lieu de Vistrie, vont jeter des proclamations irrédentistes sur la plage de Trieste et forcent enfin, j'abrège, le port de Pola en dépit des filets qui retiennent, cependant, un sous-marin, L'Autriche répond à ces provocations par le a gran rifiuto » habituel de sa tactique.

Au cours d'un de ces raids, cependant, le Garibaldi a sauté, YAmalfi et la Regina Margherita ont été coulés. Pertes sans çompeur sation militaire. Il faut dès lors changer encore une fois de méthode, d'autant plus que l'Autriche vient de former une nouvelle unité tactique à laquelle on doit parer : le trinôme composé d'un torpilleur, d'un sous-marin et d'un aéroplane, éléments admirablement choisis pour se mouvoir parmi les îles de la côte adriatique orientale; d'autant plus aussi que l'expédition deSalonique a commencé. Et c'est la troisième phase dont on vient de m' expliquer le fonctionnement et qui impose l'adjonc^ tion d'un élément nouveau afin de pourvoir, au lieu et place d'une flotte occupée ailleurs, insuffisante aussi on va le voir, à la défense particulière de la côte où la nature n'a rien disposé qui protégeât l'innocence des hommes contre leur malice.

De Venise à Brindisi, en effet, ce n'est qu'une plage au long de laquelle aucune rade ne se trouve capable de recevoir une flotte quelconque; les seules éminences sont le Gargano et le GuaBco qui n'abritent à leurs pieds que les petits ports sans fond de Manfredonia et d'Ancône. La flotte ennemie peut venir, elle est venue on l'a vu, bombarder les villes étendues le long de la dune, Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, SeoigalUa, Ancône, Lorette, Pescara, Termoli, Barletta, Bari; avant que la flotte ait accouru les villes seront détruites. 11 fallait inventer. La marine italienne a inventé.

Le trinôme, donc, attaque la côte, et Venise et Brindisi sont trop loin pour qu'on puisse la défendre sur mer. Les bateaux seront alors remplacés non' pas par des forteresses iixes, vite démolies, mais par des forteresses mouvantes, les trains blindés. La côte entre Rimini et Bari — au nord de Rimini, il y a la flotte de Venise, au sud de Bari celle de Brincôte a été divisée en sept secteurs de kilomètres, au centre desquels se et nuit sous pression le train blindé, ine à cbaque bout l'emmène dans un ne l'autre, vingt kilomètres au plus à

parcourir. En inoins d'un quart d'heure, le train arrive à r endroit menacé. Entre les locomotives reposent quatre canons de 190 ou de 158, sur des wagons plats qu'un ingénieux dispositif abaissé sur le rail soustrait aux inèonvénients du recul. Deux voitures de munitions, une voiture pour les services scientifiques. En tout sept wagons. Chaque matin, à F aube, à Fheure où les raids sont le plus à craindre, la circulation est suspendue sur toute la ligne pendant quarante minutes. Les sept trains se mettent en route, et chacun parcourt ses quarante kilomètres, prêt à accueillir avion, sous-^marin et torpilleur du trinôme autrichien. C'est l'un de ces trains qui, au commencement de décembre dernier, a repoussé une attaque de la flotte autrichienne.

J'ai vu le train du secteur d'Ancône à Rimini, garé à Senigallia, pareil à ses frères des autres secteurs, et qui, tout le long du jour, reste prêt à s'élancer au premier appel. Le train blindé est une œuvre purement italienne, créé par la marine italienne seule; il en démontre au moins l'ingéniosité. Grâce à lui la côte adriatique, si vulnérable, est respectée désormais. D'autres pays l'adopteront certai-

nemenl pour la défense efficace de leurs rivages semblables. Il présente enfin Tavantage accesrsoire de libérer les navires de guerre de Içur surveillance : grâce à lui, V Italie a pu suffire à la tâche confiée aux bases de Tarente et de Brindisi.

Le rôle de Venise est quadruple, sans parler de Farsenal : 1*^ surveillance des eaux territoriales par des patrouilles incessantes de torpilleurs et de destroyers; 2® aide éventuelle aux opérations de l'armée de terre entre Flsonzo et Trieste comme cela s'est produit lors de l'offensive de mai dernier, et de la défense du Piave en décembre; 3^ station d hydravions et d'aéroplanes pour la coopération aux opérations de mer et de terre, et pour le bombardement des places autrichiennes, celle de Pola entre autres, la plus tentante; i^ protection de la ville.

Les patrouilles, j'en vis chaque matin le départ et la rentrée, longue théorie de vaisseaux gris, bas sur l'eau, partant à la pêche des sous-marins ou à leur défi. La participa-

tioû aux opérations de terre, on sait ce qu'elle a produit d'efficace lors de la secondôa ttaque du Carso où les hydravions, soutenus par là flotte, ont bouleversé les ouvrages ennemis et ses bataillon^, et lors de la bataille du Piave. Et un officier me disait :

— On ne se sert pas assez de Faéroplane.

Puisque vous allez à Milan, rendez- vous aux usines Gaproni. Vous verrez là de formidables machinesi aériennes, des triplans de trentecinq mètres de long, avec trois moteurs à douze cylindres, d'une force de mille chevaux chacun, et capables de porter mille kilos d'explosifs* Les 'Anglais viennent d'en commander pour leur usage. Tous les alliés devraient eh posséder des escadrilles nombreuses. Avec de pareilles forteresses aériennes, groupées par dix, cinquante, centl on partirait pour Essen, bu Pola, ou: Zeebruge, ou les ponts du Rhin; et l'on déverserait sur ces places ou ouvrages des trente, ou cinquante, ou cent mille kilos de mélinite. Après trois ou quatre excursions de ce genre, même en défalquant les pertes, que resterait-il des objectifs visés? Plaidez cela à Paris !

La part considérable prise par les aéroplanes

aux derniers combats est-elle T application première de ce programme?... Et je suis allé voir le commandant Poi^taluppi, chargé de la défense de la ville. Une grande carte couvre le mur. Des points sont marqués tout autour de Venise vers laquelle ils lancent des lignes concentriques : c'est le tracé des différents appareils signalé tiques. Sur quelque point de l'horizon que l'avion ennemi apparaisse, VenW est prévenue, et la défense agit. Elle agit d'abord par les hydravions italiens et par l'escadrille de chasse française installée au Lîdo, ïlUe agit ensuite par les batteries étagées tout le long du Lido et en terre ferme. Si l'avion arrive cependant au-dessus de la lagune, il est accueilli par des batteries flottantes disséminées sur les eaux et par les postes de mitrailleuses et de canons installés çà et là sur les toits de certaines maisons, chacune ayant son secteur à surveiller. La nuit, enfin, et c'est encore une invention de la marine italienne, un cinquième moyen de défense intervient, le barrage aérien, dont il m'est permis de dire qu'on l'élève sur la route de l'aéroplane qui y donne sans le voir — et tombe. En septembre 1916, trois avions a^utrichiens s'y heurtèrent ainsi.

De septembre 1916 au 17 avril 1917, aucun aéroplane ne s'est risqué au-dessus de Venise.

Le 17 avril 1917 précisément, le commandant Portaluppi m'expliquait cette organisation à laquelle il préside. Il me montrait aussi la carte où sont marquées avec leur date de chute, les bombes lancées' sur la ville, et il me faisait remarquer que si les premières visaient toutes r arsenal et la gare — et c'est manifestement à la visée de ces centres militaires que Ton doit la destruction du plafond de Tiepolo aux Scalzi, la destruction de la coupole de San Pietro in Castello, et San Francesco délia Vigna écorniflé — les dernières étaient jetées loin de ces deux buts, puisque Tune tomba devant San Marco, les autres défoncèrent Santa Maria Formosa, égratignèrent San Zanipolo et des palais de tous côtés. Et le commandant m'ayant fait monter sur le toit pour me montrer l'un des postes de défense, conclut : « Allons maintenant au Lido voir les vigies et les batteries ».

A la pointe nord du Lido, le sémaphore veille sur la passe. Près de lui, la première batterie côtière. Quelques hommes montent la garde. Les autres jouent aux boules dans

la prairie. La brume, qui enveloppait la ville depuis le matin, vient de se lever. Tout autour de nous un frais soleil fait resplendir la lagune, les îles, les villas et, là-bas, Venise elle-même. J'écoute la théorie des signaux, du télégraphe, des porte- voix, je regarde les appareils, télémètre, téléphone, lorsque, tout à -coup, celui-ci appelle. L'homme se redresse et dit : « Un avion est signalé du Piavel » Le Piave est Fun des trois principaux fleuves, le plus proche, qui se déversent dans le golfe, au nord de Venise. En même temps la sirène, au loin, mugit. A peine ai-je eu le temps de me rendre compte de ce qui se passe que tout est paré. Déjà les joueurs de boules sont à leurs batteries ou à leurs appareils, tandis que, du fond de la lagune, jaillit un envol enivrant de poissons ailés.

De toutes parts, les hydravions s'élancent, bourdonnants. Il en vient de partout accourant vers la mer, abeilles sortant de la ruche, et que suivent bientôt, partant comme des balles, les monoplans français.

Le spectacle est féerique, l'animation exaltante. Les voix se répondent dans les téléphones, dans les porte- voix, lançant les ordres, et le canon gronde joyeusement. Je cours à

la batterie voisine. Me voilà auprès du canon qu'un lieutenant commande, ivre de joie de pointer enfin! L'homme du télémètre crie :

« L'autrichien à 4.000 mètres 1 » On le voit maintenant juste au-dessus de nos têtes, sortant d'un reste de brume. Et un monoplan français s'élance vers lui. On ne tire plus pour ne pas atteindre l'ami. C'est le grand silence des heures décisives. Visiblement le français gagne de vitesse, il va se placer sous l'ennemi et l'abattre... L'autrichien se laisse alors tomber, et file vers la mer où il sera précipité quelques minutes plus tard par l'un de ceux qui l'attendaient.

Le drame a duré un quart d'heure au plus.

Le commandant rayonne : ne vient-il pas de me prouver que Venise est bien gardée? En effet. Et si l'on juge que depuis plus de six mois la garde montée était vaine, on conviendra que l'organisation est bonne, le personnel bien dressé et en main. Avion autrichien égaré, sans doute, dans la brume, et stupéfait de se trouver là; qu'on soit perdu ou en quête d'un mauvais coup sur Venise, on ne passe pas.

Incident, fait-divers, dira-t-on. Il m'a paru, cependant, et c'est pourquoi j e le raconte, comme

— esun exemple frappant, comme la mise en action, d'autant plus précieuse à noter qu'elle était fortuite, qu'elle ne me fut pas montrée mais que je l'ai surprise, de tout le système ofîengif et défensif ordonné par la marine italienne, JE lie se relie par son imprévu même, pour m'édifier, à tout ce qu'on m'a expliqué à Tarente, à Brindisi, à Senigallia, ici même. La marine italienne, tout comme celle des autres puissances, a dû, en quelques mois à peine, se plier à une tâche qui n'était point celle pour laquelle on la dressait, dont on berçait ses désirs de glorieux combata. La souplesse latine a fait ses preuves chez elle comme chez nous, en mer comme sur terre. Et, pour elle, les difficultés s'accroissaient encore du fait d'un ennemi privilégié dans ses bases, tandis que la côte italienne, loin d'apporter le secours de ports ou de places fortes, imposait un surcroit de peines. Depuis les premiers jours de la guerre, la flotte allemande n'a plus paru en Adriatique. Depuis le torpillage du Gambetta^ la traversée entre l'Italie et la côte orientale s'accomplit vingt fois par jour sans accident aucun. Les transports partent de Tarente vers l'orient en sécurité. Pour une année le pourcentage des perdes s'élève à moins de un sur cent voyages accomplis.

Par son initiative et sa téhacité dans le labeur, la marine italienne a réussi non seulement à annihiler dans ses effets la supériorité que FAutriche doit à ses côtes, mais à obtenir pour elle-même une supériorité stratégique qui, en résumé, protège efficacement Venise chère au monde entier qui prendrait le deuil le jour où « la Dominante » serait détruite, assure les communications des alliés avec leur front de Salonique, et réussit à frapper aussi sur la côte istrienne et dalmate des coups soudains et audacieux comme celui de Fasana dont, à son heure, on s'émerveilla. Partout, au nord, au sud, au centre par les trains, blindés, la vie de guerre se développe avec ordre, méthode, régularité, audace et bonheur. Il n'y a rien dans ce que la marine italienne a accompli et accomplit chaque jour qui dénote ime infériorité quelconque par rapport aux marines alliées. La marine italienne s'est adaptée comme les autres, aussi rapidement que les autres; ses moyens propres sont aussi effectifs, ses inventions aussi fécondes et pratiques. Et le fait qu'elle venait d'accomplir l'effort de la guerre tripolitaine, qui avait épuisé les hommes et détérioré le matériel, ne peut qu'ajouter à sa valeur,

— voce n'est pas dans la nlariné italienne que nous trouverons un indice quelconque nous indiquant que la nation n*est pas mûre encore7 qu'elle n'a pas droit à la considération qu'on se doit enti*e égaux.

Page 1