INTRODUCTION
Count Xavier de Maistre, brother of the well-known writer Count Joseph de Maistre, was bom in Chambéry, then the capital of Savoy, in 1764. After receiving a thorough classical éducation he first tumed his attention to painting, and gained a deserved réputation as a painter of miniatures and landscapes ; this career, however, he soon abandoned for the army. At the close of the French Révolution he was captain in the Sardinian service. Being a royalist, he was unwilling to serve the new govemment; accordingly, after a few years of wandering, he joined the ranks of the Russian army in Italy (1799), and finally followed his gênerai to St. Petersburg. Hère, through the influence of his brother Joseph, who had been sent to the Russian court as ambassador from Sardinia, Xavier obtained a position in the Admiralty, and later, having become a Russian subject, was admitted into the Czar's army with the rank of captain. He took part in the wars in the Caucasus and Persia, and in thèse campaigns displayed so much courage and ability that he finally rose to the rank of major-general. In 181 2 he retumed to St. Petersburg, and married (18 17) one of the maids of honor of the empress. Accompanied by Madame de Maistre, in 1835 ^^ ^^^^ Russia for a prolonged stay in Naples and for visits in various other places in Italy and in France ; in
Paris he was most cordially received by the literary world. He died in St. Petersburg in 1852, at the advanced âge of nearly eighty-nine years.
Xavier de Maistre was not a prolific writer; his complète Works fill only one small volume. With him writing was merely
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incidental, a pastime indulged in as the resuit of some chance stimulus. But the quality of this slender bagage littéraire is amply sufficient to insure its immortality, and entitle its author to a position among the masters of literature.
The idea of authorship might never hâve occurred to De Maistre but for a little mishap : a love affair, a duel, and the conséquent imprisonment at Turin for forty-two days compelled the busy soldier to seek some means of enlivening the tedium of his enforced idleness. The resuit was his first work, also his most famous, " Voyage autour de ma chambre." This séries of playful, half philosophie sketches, written at intervais, and usually without connection between chapter and chapter, the writer never intended for publication ; indeed, the work would never hâve been rescued from the drawer where it had reposed for several years, if Joseph de Maistre had not discovered it and had it published, much against the wishes of its modest and difïident author.
A conversation with a friend recaUs an old expérience, and De Maistre goes to his room and writes the pathetic narrative " Le Lépreux de la cité d'Aoste." This is a dialogue between a leper and his visiter, De Maistre himself, who, it seems, had often visited the leper. " On relit le Lépreux^ on ne l'analyse pas ; on verse une larme, on ne raisonne pas dessus."
" Les Prisonniers du Caucase " and " La Jeune Sibérienne " were written about 1820 at the request of some friends. " La perfection des deux nouveaux opuscules prouve que, chez lui, le bonheur du récit n'était pas un accident, mais un don, et combien il l'aurait pu appliquer diversement, s'il l'avait voulu. La Jeune Sibérienne est surtout délicieuse par le pathétique vrai, suivi, profond de source, modéré de ton, entremêlé d'une observation fine et doucement malicieuse de la nature humaine, que ' le sobre auteur discerne encore même à travers une larme." " Les Prisonnier3 du Caucase," a masterpiece of narrative style,
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is the thrilling account of the capture, imprisonment, and escape of a Russian officer and his brave and resourceful servant Ivan. '' M. Mérimée pouvait envier ce personnage divan, de ce brave domestique du major. — On ne s'attend guère à ce que je compare M. Xavier de Maistre à M. Mérimée ; ce sont les deux plus parfaits pourtant que nous ayons, les deux plus habiles, l'un à copier le vrai, l'autre à le figurer. — M. Xavier de Maistre est parfait en son genre."
" Expédition nocturne autour de ma chambre," Xavier de Maistre's last published work, was intended as a sequel to " Voyage autour de ma Chambre," but is much inferior to it.
De Maistre wrote verses, too, of considérable merit, but allowed little of his poetry to be published. His best-known work in this field of literature is the beautiful poem " Le Papillon."
His quaint charm, simple, graceful style, délicate humor, and génial philosophy made De Maistre very popular in his own time ; and his works survive to-day with little ioss of interest.
Le courage d'une jeune fille qui, vers la fin du règne de Paul I*', partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre à faire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse. Mais les personnes qui 5 Font connue paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l'action la plus généreuse et la force de l'exécuter. 10
Si le récit de ses aventures n'offre point cet intérêt de surprise que'peut inspirer un romancier pour dçs personnages imaginaires, on ne lira peut-être pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, assez intéressante par elle-même, sans autre ornement <Jue la vérité. 15
Prascovie Lopoulofï était son. nom. Son père, d'une famille noble d'Ukraine, naquit en Hongrie, oîi le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les hussards noirs ; mais il ne tarda pas à les quitter pour venir en Russie, oîi il se maria. Il reprit ensuite dans sa patrie la 20 carrière des armes, servit longtemps dans les troupes russes, et fit plusieurs campagnes contre les Turcs. Il s'était trouvé aux assauts d'Ismail et d'Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l'estime de son corps. On ignore la cause de son exil en Sibérie, son procès, ainsi que la révision qu'on en fit dans la suite, ayant 25 été tenus secrets. Quelques personnes ont cependant prétendu
qu'il avait été mis en jugement par la malveillance d'un chef, pour cause d'insubordination. Quoi qu'il en soit, à l'époque du voyage de sa fille, il était depuis quatorze ans en Sibérie, relégué à Ischim, village près des frontières du gouvernement de 5 Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution de dix kopecks par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.
La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du village ou les
10 moissonneurs, et en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper : elle rapportait du blé, des œufs ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu'elle
15 avait bien de la peine à supporter. Ses mains délicates semblaient avoir été formées pour d'autres occupations. Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en patience sa déplorable situation ; mais son père, accoutumé dès sa première jeunesse à la vie active des armées, ne pouvait se
20 résigner à son sort, et s'abandonnait souvent à des accès de désespoir que l'excès même du malheur ne saurait justifier.
Quoiqu'il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins qui le dévoraient, elle avait été plus d'une fois témoin de ses larmes à travers les fentes d'une cloison qui séparait son réduit de la
25 chambre de ses parents, et elle commençait depuis quelque temps à réfléchir sur leur cruelle destinée.
Lopouloff avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n'avait jamais répondu à ses demandes précédentes. Un officier, passant par Ischim pour
30 des affaires de service, s'était chargé de la dépêche et lui avait promis d'appuyer ses réclamations auprès du gouverneur. Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir ; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu'auparavant. Chaque voyageur, chaque
courrier venant de Tobolsk (événement bien rare), ajoutait le tourment de Pespérance déçue aux maux dont il était accablé.
Dans un de ces tristes moments, la jeune fille, revenant de la moisson, trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père, qui se livrait à tout 5 le délire de la douleur. « Voilà, s'écria-t-il, lorsqu'il la vit paraître, le plus cruel de tous mes malheurs ! voilà Tenfant que Dieu m'a donnée dans sa colère, afin que je souffre doublement de ses maux et des miens, afin que je la voie dépérir lentement sous mes yeux, épuisée par de serviles travaux, et que le titre de père, 10 qui fait le bonheur de tous les hommes, soit pour moi seul le dernier terme de la malédiction du ciel ! » Prascovie épouvantée se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes ; mais cette scène fit la plus grande impression sur Pesprit de la jeune fille. Pour la pre- 1 5 mière fois, ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de leur situation désespérée ; pour la première fois elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.
Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d'aller à Saint-Pétersbourg demander la 20 grâce de son père lui vint à l'esprit. Elle racontait elle-même qu'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment oîi elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable. Elle a toujours été persuadée que ce fut une inspiration de la Providence, et cette ferme confiance la 25 soutint dans la suite au milieu des circonstances les plus décourageantes.
Jusqu'alors l'espérance de la liberté n'était point entrée dans son cœur. Ce sentiment nouveau pour elle la remplit d'une grande joie: elle se remit aussitôt en prière; mais ses idées 30 étaient si confuses, que, ne sachant elle-même ce qu'elle voulait demander à Dieu, elle le pria seulement de ne pas la priver du bonheur qu'elle éprouvait et qu'elle ne savait définir. Bientôt,
œpendant, le projet d'aller à Saint-Pétersbourg se jeter aux pieds de Tempereur et lui demander la grâce de son père se développa dans son esprit et Toccupa désormais uniquement.
Elle avait choisi dans la lisière d'un bois de bouleaux qui se 5 trouvait près la maison, une place favorite ob elle se retirait souvent pour faire ses prières; elle fut plus exacte encore à s'y rendre dans la suite. Là, tout entière à son projet, elle venait prier Dieu, avec toute la ferveur de sa jeune âme, de favoriser son voyage et de lui donner la force et les moyens de l'exécuter.
10 S 'abandonnant à cette idée, elle s'oubliait souvent dans le bois, au point de négliger ses occupations ordinaires, ce qui lui attirait des reproches de ses parents. Elle fut longtemps avant d'oser s'ouvrir à eux au sujet de l'entreprise qu'elle méditait. Son courage l'abandonnait chaque fois qu'elle approchait de son père
15 pour commencer cette explication hasardeuse, dont elle prévoyait confusément le peu de succès. Cependant, lorsqu'elle crut avoir suffisamment mûri son projet, elle détermina le jour où elle parlerait, et se proposa fermement de vaincre sa timidité. A l'époque fixée, Prascovie se rendit de bonne heure au bois,
20 pour demander à Dieu le courage de s'exprimer et l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents : elle revint ensuite à la maison, résolue de parler au premier des deux qu'elle rencontrerait. Elle désirait que le hasard lui fît trouver sa mère, dont elle espérait plus de condescendance ; mais, en approchant de la
25 maison, elle vit son père assis sur un banc près de la porte et fumant unç pipe. Elle vint à lui courageusement, commença l'explication de son projet, et demanda, avec toute la chaleur dont elle fut capable, la permission de partir pour Saint-Pétersbourg. Lorsqu'elle eut terminé son discours, son père, qui l'avait écoutée
30 sans l'interrompre et du plus grand sérieux, la prit par la main, et rentrant avec elle dans la chambre où la mère apprêtait le dîner : « Ma femme, s'écria-t-il, bonnes nouvelles ! nous avons trouvé un puissant protecteur ! Voilà notre fille qui va partir sur
l'heure pour Saint-Pétersbourg, et qui veut bien se charger de parler elle-même à Tempereur.» Lopoulofî raconta plaisamment ensuite tout ce que lui avait dit Prascovie. « Elle ferait mieux, répondit la mère, d'être à son ouvrage que de venir vous conter ces balivernes.» La jeune fille s'était armée d'avance contre 5 la colère de ses parents, mais elle n'eut point de force contre le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement. Son père, qu'un instant de gaieté avait fait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu'il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère, atten- 10 drie, l'embrassait en riant. « Allons, lui dit-elle en lui présentant un linge, commence par nettoyer la table pour le dîner ; tu pourras ensuite partir pour Saint-Pétersbourg, à ta commodité.»
Cette scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou des mauvais traitements ; cepen- 1 5 dant l'humiliation qu'elle éprouvait de se voir traiter comme un enfant se dissipa bientôt et ne la découragea point. La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fréquentes et si importunes que son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit 20 avec sévérité de lui parler là-dessus davantage. Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu'elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.
Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie osât renouveler ses instances à ce sujet. Une longue maladie de sa 25 mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables; cependant, il ne se passa pas un seul jour sans qu!elle joignît à ses prières ordinaires celle d'obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l'exaucerait un jour. 30
Cet esprit religieux, cette foi vive dans une si jeune personne, doivent paraître d'autant plus extraordinaires, qu'elle ne les devait point à l'éducation. Sans être irréligieux, son père
s'occupait peu de prières ; et, quoique sa mère fût plus exacte à cet égard, elle manquait, en général, d'instruction, et Prascovie ne devait qu'à elle-même les sentiments qui l'animaient. Pendant ces trois dernières années, sa raison s'était formée; S déjà la jeune fille avait acquis plus de poids dans les conseils de la famille: elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu'ils combattirent avec d'autant plus de force qu'elle leur était devenue plus nécessaire. Les empêchements
10 qu'ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression
sur son cœur. Ce n'était plus par des plaisanteries ou par des
^ menaces qu'ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses
et des larmes. « Nous sommes déjà vieux, lui disaient-ils, nous
n'avons plus ni fortune ni amis en Russie : aurais-tu le courage
15 d'abandonner dans ce désert des parents, dont tu es l'unique consolation, et cela pour entreprendre seule un voyage périlleux, qui peut te conduire à ta perte et leur coûter la vie, au lieu de leur procurer la liberté ?» A ces raisons, Prascovie ne répondait que par des larmes; mais sa volonté n'était point
20 ébranlée, et chaque jour l'affermissait dans sa résolution.
Il se présentait une difficulté d'une autre nature, et plus réelle encore que l'opposition de son père: elle ne pouvait partir qu'avec un passeport, sans lequel il ne lui était pas même possible de s'éloigner du village. D'autre part, il n'était guère
25 probable que le gouverneur de Tobolsk, qui n'avait jamais répondu à leurs lettres, consentît à leur accorder cette faveur. Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se portèrent sur les moyens d'obtenir un passeport.
30 II y avait alors dans le village un prisonnier nommé Neiler, né en Russie et fils d'un tailleur allemand. Cet homme avait été pendant quelque temps domestique d'un étudiant à l'université de Moscou, et il avait tiré de cette circonstance l'avantage
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de passer pour un 'esprit fort à Ischim. Neiler s'imaginait être un incrédule. Cette espèce de folie, jointe au métier plus utile de tailleur qu'il possédait, l'avait fait connaître des habitants et des prisonniers, dont les uns lui faisaient raccommoder leurs habits, et dont les autres s'amusaient de ses impertinences. 5 Au nombre de^ ces derniers était Lopouloff , chez lequel il venait quelquefois. Neiler, connaissant l'esprit religieux de la jeune personne, la persiflait au sujet de sa dévotion, et l'appelait sainte Prascovie. Celle-ci, le croyant plus habile qu'il n'était, projetait de s'adresser à lui pour en obtenir la supplique qu'elle voulait 10 adresser au gouverneur, dans l'espoir que son père, n'ayant plus qu'à la signer, s'y déciderait plus facilement
Elle venait un jour d'achever son blanchissage à la rivière, et se disposait à retourner au logis. Avant de partir, elle fit, à son ordinaire, plusieurs signes de croix, et se chargea péniblement 15 de son linge mouillé. Neiler, qui passait par hasard, la vit et se moqua d'elle. « Si vous aviez, lui dit-il, fait quelques-unes de ces simagrées de plus, vous auriez opéré un miracle, et votre linge serait allé tout seul à la maison. Donnez, ajouta-t-il en s'emparant de force du fardeau, je vous ferai voir que les incré- 20 dules, que vous haïssez si fort, sont aussi de bonnes gens. » Il prit en effet la corbeille et la porta jusqu'au village. Chemin faisant, Prascovie, qui n'avait qu'un désir, celui d'obtenir un passeport, lui parla de la supplique et du service important qu'elle attendait de lui. Malheureusement, le philosophe ne savait 25 pas écrire: il avoua que depuis l'instant oîi il s'était voué- à l'état de tailleur, il avait totalement négligé la littérature ; mais il lui indiqua dans le village un homme qui pourrait remplir son attente. Prascovie revint toute joyeuse, se proposant de mettre à profit ce conseil dès le lendemain. En rentrant chez son père, 30 oli se trouvaient quelques personnes, Neiler se vanta hautement du service qu'il avait rendu à sainte Prascovie en lui épargnant la peine de faire un miracle, et fit d'autres mauvaises
plaisanteries de ce genre ; mais il fut bientôt déconcerte par la réponse de la jeune fille : c Comment pourrais-je, lui dit-elle, ne pas mettre toute ma confiance dans la bonté de Dieu ? Je ne l'ai prié qu'un instant au bord de la rivière, et si mon linge n'est 5 pas venu seul, il est du moins venu sans moi, et porté par un incrédule. Ainsi le miracle a eu lieu, et je n'en demande pas d'autres à la Providence. » A cette réponse, toute la société se mit à rire aux dépens du tailleur, qui se retira très piqué de l'aventure. On verra dans la suite plusieurs exemples de cette 10 aimable présence d'esprit, qui n'abandonna jamais la jeune fille dans les circonstances les plus embarrassantes.
Le lendemain, elle s'empressa de consulter l'homme qu'on lui avait indiqué ; elle apprit de lui que la supplique "devait être signée par elle-même. L'écrivain se chargea de la dresser dans 15 les formes requises ; et, lorsqu'elle fut achevée, Lopouloff, après quelque résistance, consentit à ce qu'elle fût expédiée, et profita de l'occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à \ ses affaires personnelles. Dès ce moment, les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raffermit, et ses parents 20 furent charmés de lui voir reprendre sa gaieté naturelle. Cet heureux changement n'avait pas d'autre cause que la certitude I oU elle était d'obtenir son passeport, et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu. Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk, dans l'espérance de voir arriver quelque 25 courrier. Elle passait devant la station de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n'osait lui en demander, parce qu'il lui avait parlé avec brusquerie, et s'était moqué de son projet de voyage 30 qu'il connaissait.
I Six mois s'étaient presque écoulés depuis le départ de la sup-
plique, lorsqu'on vint avertir la famille qu'un courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y
œurut aussitôt et fut suivie de ses parents. Lorsque LopouloflF se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passeport pour sa fille, et prit un reçu de lui. Ce fut un moment de joie pour la famille. Dans l'abandon total où ils étaient depuis, tant d'années, Tenvoi de ce passeport leur parut 5 une espèce de faveur. Cependant il n'y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff. Pour sa fille, elle était libre, et Ton ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté.
Le silence absolu que Ton gardait avec son père était plutôt 10 ime confirmation de sa disgrâce qu'une faveur. Cette «triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur. Lopouloff s'empara du passeport, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on 15 le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.
Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d'espoir et remerciant Dieu le long du chemin d'avoir exaucé l'un de ses vœux. Son père serra le passeport parmi ses hardes, après l'avoir enveloppé soigneusement dans un 20 morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer ; elle n'attribua le refus de son père qu'à un dessein particulier de la Providence, qui n'avait pas encore marqué l'heure de son départ. Bientôt après, elle se rendit au bois, oli elle passa deux heures à prier, se 25 livrant à toute la joie que son ardente imagination lui inspirait, et n'ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.
Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minutieux ; mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de ses espérances et de toute probabilité, 30 malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait à surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour la conduire au but qu'elle se proposait, et qu'il fallait pour une telle
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œuvre cette foi qui transporte les montagnes. Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle : « J'ai été quelquefois éprouvée, mais jamais trompée dans ma confiance en lui. » Un incident, qui eut lieu quelques S jours après, vint encore ranimer son courage, et contribua peutêtre à déterminer ses parents. Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s'amusait parfois à chercher des pronostics de Pavenir dans les plus petits événements de la vie. Sans croire aux jours malheureux, elle évitait cependant d'entreprendre
lo quelque chose le lundi, et n'aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois, elle prenait la Bible, et, l'ouvrant au hasard, elle cherchait dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux quelque chose d'analogue à sa situation, et dont elle pût tirer un bon augure. Cette manière de consulter le sort est très
1 5 usitée en Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence, et, en tiraillant un peu le sens, on finit par lui donner la tournure qu'on désire. Les malheureux s'attachent à tout, et, sans ajouter beaucoup de foi à ces prédictions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu'elles s'accordent avec leurs espérances.
20 Lopouloff était dans l'usage de lire, le soir, un chapitre de la Bible à sa famille; il expliquait aux femmes les mots slavons qu'elles ne comprenaient pas, et cette occupation plaisait infiniment à sa fille. A la fin d'une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d'une table sur laquelle était le Livre saint; la
25 lecture était achevée, et le plus morne silence régnait entre eux, lorsque Prascovie s'adressant à sa mère, sans autre but que celui de renouer la conversation: «Ouvrez, je vous prie, la Bible, lui dit-elle, et cherchez dans la page à droite, la onzième ligne. » Sa mère prit le livre avec empressement et l'ouvrit avec
30 une épingle ; ensuite, comptant les lignes jusqu'à la onzième à droite, elle lut à haute voix les paroles suivantes :
« Or un ange de Dieu appela Agar du ciel et lui dit : Que faites-vous là t ne craignez point. »
L'application de ce passage de TÉcriture sainte était trop facile à faire pour que Panalogie frappante qu'il présentait avec J le voyage projeté pût échapper à personne. Prascovie, transportée de joie, prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises. «.C'est vraiment singulier, » disait la mère en regar- 5 dant son mari. Mais celui-ci, ne voulant pas favoriser leur idée à ce sujet, s'éleva fortement contre ces ridicules divinations. «Croyez-vous, disait-il aux deux femmes, que l'on puisse ainsi interroger Dieu en ouvrant un livre avec une épingle, et qu'il daigne répondre à toutes vos folles pensées ? Sans doute, ajouta- 10 t-il en s'adressant à sa fille, un ange ne manquera pas de vous accompagner dans votre extravagant voyage et de vous donner à boire quand vous aurez soif I Ne sentez-vous pas quelle est la folie de s'abandonner à de semblables espérances ? »
Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un 15 ange lui apparût pour l'aider dans son entreprise. « Mais cependant, disait-elle, j'espère et crois fermement que mon ange gardien ne m'abandonnera pas, et que mon voyage aura lieu, quand je m'y opposerais moi-même. » Lopouloff était ébranlé par cette persévérance inconcevable ; cependant un mois s'écoula 20 sans qu'il fût question du départ. Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune marque de tendresse à ses parents. Comme elle avait souvent menacé de partir sans passeport, ils commencèrent à craindre sérieusement qu'elle n'accomplît son 25 projet, et ils prenaient de l'inquiétude lorsqu'elle s'absentait de la maison plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie. Prascovie, en revenant de l'église, oli elle était allée seule, avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y était arrêtée 30 quelques heures. Lorsqu'elle revint à la maison, sa mère l'embrassa tout en larmes. « Tu as bien tardé, lui dit-elle. Nous avons cru que tu nous avais quittés pour toujours I — Vous
aurez bientôt ce chagrin, lui répondit sa fille, puisque vous ne voulez pas me livrer le passeport ; vous regretterez alors de m'avoir privée de cette ressource et de votre bénédiction. » Elle prononça ces paroles sans répondre aux caresses de sa mère et d'un 5 ton de voix si triste, si altéré, que la bonne mère en fut vivement affectée. Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d'opposition à son départ, qui dépendrait uniquement de la permission de son père. Prascovie ne la demandait plus, mais sa profonde tristesse la sollicitait plus éloquemment que
10 n'auraient pu le faire les supplications les plus vives : Lopouloff lui-même ne savait à quoi se résoudre.
Sa femme le priait un matin d'aller prendre quelques pommes de terre dans un petit jardin qu'il cultivait près de la maison. Immobile et plein de ces tristes idées, il paraissait ne faire
iS aucune attention à cette demande; enfin, revenant tout à coup à lui:
« Allons, dit-il, comme pour s'encourager, aide-toi, je t'aiderai I» En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit.
20 « Sans doute, mon père, il faut s'aider dans le malheur, et j'espère aussi que Dieu m'aidera dans 1^ prière que je viens vous faire, et qu'il touchera votre cœur. Rendez-moi .le passeport, cher et malheureux père ! Croyez que c'est la volonté de Dieu. Voulez-vous forcer votre fille à l'horrible malheur de
25 vous désobéir ? »
En parlant ainsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâchait de lui inspirer la même confiance qui l'animait. La mère survint. Sa fille la conjura de l'aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s'y résoudre. Elle avait eu la force de consentir au
30 départ, mais elle i/Vvait point le courage de le demander. Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d'ailleurs sa fiUe si décidée, qu'il craignait de la voir partir sans passeport.
« Que faire avec cette enfant ? s'écria-t-il. Il faudra bien la laisser partir 1 »
Prascovie, transportée de joie, s'élança au cou de son père.
« Soyez sûr, lui disait-elle, en l'accablant des plus tendres caresses, que vous ne vous repentirez point de m'avoir écoutée : s j'irai, mon père, oui, j'irai à Saint-Pétersbourg; je me jetterai aux pieds de l'empereur, et cette même Providence qui m'en inspira la pensée et qui a touché votre cœur voudra bien aussi disposer celui de notre grand monarque en notre faveur.
— Hélas I lui répondit son père, en versant des larmes, crois- lo tu, pauvre enfant, que l'on puisse parler à l'empereur comme tu parles à ton père en Sibérie? Des sentinelles gardent de toutes parts les avenues de son palais, et tu ne pourras jamais en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans habits, sans recommandations, comment oseras-tu paraître et qui daignera te 1 5 présenter ?»
Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée: un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements.
«Je conçois les craintes que vous inspire votre tendresse 20 pour moi, répondit-elle ; mais que de motifs h'ai-je pas d'espérer I Réfléchissez, de grâce I Voyez de combien de faveurs inespérées Dieu m'a déjà comblée, parce que j'avais mis toute ma confiance en lui 1 Je ne savais comment avoir un passeport, il a forcé la bouche de l'incrédule à m'indiquer les moyens de l'obte- 2\ nir; c'est lui qui a fléchi l'inexorable gouverneur de Tobolsk. Enfin, malgré votre invincible répugnance, ne vous a-t-il pas -forcé vous-même à m'accorder la permission de partir ? Soyez donc certain, ajouta-t-elle, que cette Providence qui m'a fait surmonter tant d'obstacles, et qui m'a si visiblement protégée jusqu'ici, saura 30 me conduire aux pieds de notre empereur. Elle mettra dans ma bouche les paroles qui doivent le persuader, et votre liberté sera la récompense du consentement que vous m'accordez. »
Dès cet instant, le départ de la jeune fille fut décidé, mais on n'en détermina point encore Tépoque précise. Lopouloff espérait tirer quelques secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des moyens; quelques-uns même lui avaient fait, en d'autres S occasions, des offres que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter ; mais en cette occasion il se proposait d'en profiter. Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. Il fut trompé dans cette double attente. Cependant Prascovie pressait son départ. Toute
10 la fortune de la famille consistait dans un rouble en argent Après avoir vainement tenté d'augmenter cette modique somme, on fixa le jour de la cruelle séparation, d'après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, jour d'une fête de la Vierge. Aussitôt que la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs
15 connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt. Au lieu de l'aider ou de l'encourager dans son entreprise, on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission de partir. Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent des circonstances mal-
20 heureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent en la quittant que de sinistres présages. Cependant, deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie,
25 et l'encouragèrent par leurs conseils.
« On a vu, disaient-ils, des choses plus difficiles réussir contre toute espérance. Sans parvenir elle-même jusqu'au souverain, elle trouvera des protecteurs qui parleront pour elle, lorsqu'on la connaîtra et qu'on l'aimera comme nous. »
30 Le 8 septembre, à l'aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle et pour assister à son départ. Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle avait préparé depuis longtemps. Son père
lui remit le rouble qu'il lui destinait, mais qu'elle ne voulait point acœpter; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire .jusqu'à Saint-Pétersbourg, tandis qu'elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul la lui faire accepter. Les deux pauvres exilés voulurent s aussi contribuer au petit fonds qu'elle emportait pour le voyage ; l'un lui offrit trente kopecks en cuivre, et l'autre une pièce de vingt kopecks en argent ; c'était leur subsistance de plusieurs jours. Prascovie refusa leur offre généreuse, mais elle en fut vivement touchée: lo
« Si la Providence, leur dit-elle, accorde jamais quelque faveur à mes parents, j'espère que vous en aurez une part. »
Dans ce moment, les premiers rayons du soleil levant parurent dans la chambre.
« L'heure est venue, dit-elle ; il faut nous séparer. » 15
Elle s'assit, ainsi que ses parents et les deux amis, comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance. Lorsqu'un ami part pour un voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s'assied : toutes les personnes présentes doivent l'imiter. Après une minute de repos, pendant laquelle 20 on parle du temps et de choses indifférentes, on se lève, et les pleurs et les embrassements commencent.
Cette cérémonie, qui au premier coup d'œil paraît insignifiante, a cependant quelque chose d'intéressant. Avant de se séparer pour longtemps, peut-être pour toujours, on se repose 25 encore quelques moments ensemble, comme si l'on voulait tromper la destinée et lui dérober cette courte jouissance.
Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras, quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. 30 Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste. Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte, la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier
l6 LA JEUNE SIBÉRIENNE
adieu ; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière, et disparut bientôt dans Téloignement.
Lopouloff et sa femme rentrèrent alors dans leur triste demeure, qui, désormais, allait leur paraître bien déserte. Les mal- 5 heureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant : les autres habitants dlschim accusaient le père d'avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet. On se moquait surtout des deux prisonniers, qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que
lo Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux, et on les félicitait d'avance sur leur bonne fortune.
Laissons maintenant cette région de peines, et suivons notre intéressante voyageuse. Lorsque les deux amis qui l'avaient accompagnée la quittèrent, elle avait trouvé plusieurs jeunes
1 5 filles qui faisaient la même route qu'elle jusqu'au village voisin, éloigné d'Ischim d'environ vingt-cinq verstes. Chemin faisant, elles furent accostées par une bande de jeunes paysans dont quelques-uns étaient à moitié ivres; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner: c'était à l'entrée d'un
20 grand bois. Les voyageuses alarmées ne voulurent point s'y acheminer avec eux ; elles avaient quelques provisions, et s'assirent au bord du chemin pour se restaurer, en priant les villageois de continuer leur route ; mais ils s'assirent avec elles, en déclarant vouloir partager leur déjeuner, et les accompagner
25 ensuite jusqu'au village. Dans cette perplexité, Prascovie, pour éloigner ces importuns, crut pouvoir employer une petite ruse, qui lui réussit:
« Nous irions volontiers avec vous, leur dit-elle ; mais nous devons attendre ici mes frères, qui nous amènent des chariots
30 pour nous transporter. »
Les jeunes gens virent en effet dans l'éloignement deux chariots que Prascovie avait aperçus avant eux; bientôt après ils remontèrent à cheval et disparurent.
«C'était un petit mensonge, disait-elle en racontant sa première aventure ; mais il ne m'a pas porté malheur. »
Elle parvint heureusement au village oîi elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance, qui la traita fort bien. S
Le lendemain, à son réveil, la fatigue de la première marche qu'elle eût jamais faite se faisait vivement sentir. En sortant de risba oïl elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui / revint à la mémoire et lui rendit son courage. Elle fit le signe lo de la croix, et s'achemina en se recommandant à son ange gardien. Après avoir dépassé quelques maisons, elle aperçut l'enseigne de l'aigle sur le cabaret du village devant lequel elle avait passé la veille, ce qui lui fit juger qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas. Elle s'arrêta pour 15 s'orienter, et vit son hôte qui souriait sur le pas de sa porte.
« Si vous voyagez de cette manière, s'écria-t-U, vous n'irez pas loin, et vous feriez peut-être mieux de retourner chez vous. »
Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite ; et lorsque, dans son indécision, elle demandait le chemin de Pétersbourg, à 20 l'extrême distance oîi elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle, ce qui la jetait dans un grand embarras. Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir, s'était imaginé que la ville de Kiew, fameuse dans la religion du pays, et dont sa mère lui avait souvent parlé, se trou- 25 vait sur la route de Pétersbourg ; elle avait le projet d'y prendre un jour le voile, si son entreprise réussissait.
Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passants celui de Kiew, ce 30 qui lui réussissait plus mal encore.
Une fois entre autres, se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui
l8 LA JEUNE SIBÉRIENNE
s'approchait, et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent qu'elle plaisantait. « Prenez, lui dirent-ils en riant, celui que vous voudrez ; ils conduisent tous également à Kiew, à Paris et à Rome. » S Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien. Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route qu'elle avait tenue, ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé, et qui se confondaient dans sa mémoire. Lorsqu'elle arrivait dans un hameau peu considérable, elle était ordinaire-
10 ment bien accueillie par les maîtres de la première maison où elle demandait l'hospitalité ; mais dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours de la peine à trouver un asile : on la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs, et ce soupçon si injuste
15 lui donna de grands désagréments pendant son voyage.
Quelques marches avant d'arriver à Kamouïcheff, un violent orage la surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle redoubla de vitesse pour atteindre les premières habitations, qu'elle
20 ne croyait pas être fort éloignées ; mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute la nuit ; la jeune fille la passa sans
25 abri dans ce lieu désert, exposée aux torrents de la pluie, qui ne cessa que vers le matin. Lorsque l'aube parut, elle se traîna jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle, et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du
30 matin, elle arriva dans un grand village. Le paysan, qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue et continua sa route. Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue: les maisons avaient une bonne apparence. Cependant, pressée par la fatigue
et la faim, elle s'approcha de la fenêtre basse auprès de laquelle une femme de quarante à cinquante ans tjiâit des pois, et la ^ pria de la recevoir chez elle. La villageoise, après l'avoir examinée quelques instants d'un air de mépris, la renvoya durement.
En descendant du chariot qui l'avait amenée, Prascovie était 5 tombée dans la boue, et ses habits en étaient couverts. La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avaient sans doute aussi altéré ses traits, et lui donnaient un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons oli elle se présenta. Une méchante 10 femme, à la porte de laquelle, vaincue par la fatigue, elle s'était assise, et qu'elle conjurait de la recevoir, la força, par des menaces, de s'éloigner, en lui disant qu'elle ne recevait chez elle ni les voleurs ni les coureuses. La jeune fille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. « Du moins, se disait-elle, 15 on ne m'en chassera pas. » La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient. Des petits garçons qui l'avaient suivie, et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait, continuèrent à l'insulter et à la traiter de voleuse. Elle demeura près de deux heures dans cette situation 20 terrible, se mourant de froid, d'ii^â-Oition, priant Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.
Cependant ime femme s'approcha pour l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avait passée dans le bois ; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre. Le starost du village exa- 25mina son passeport, et déclara qu'il était en règle. Alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison; mais lorsque la voyageuse voulut se soulever, ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers, elle montra son pied nu et ses jambes enflées. 30 Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient fait maltraiter. On la plaça sur un chariot; et les mêmes enfants qui l'avaient insultée quelques moments
auparavant, s'empressèrent de la traîner, et la conduisirent ainsi chez la villageoise, qui la reçut avec beaucoup d*amitié, et chez laquelle elle passa plusieurs jours. Pendant ce temps de repos, un paysan charitable lui fit une paire de bottines. Enfin, lors- 5 qu'elle eut recouvré sa santé et ses forces, elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage, qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver, s'arrêtant plus ou moins dans différents villages, selon que la fatigue l'y obligeait et d'après l'accueil qu'elle recevait des habitants. Elle tâchait, pendant le séjour qu'elle y faisait,
10 de se rendre utile, en balayant la maison, en lavant le linge ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maison. Elle avait remarqué que lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord, on ne la croyait pas et qu'on la prenait pour une aven-
15 turière. En effet, les hommes sont généralement disposés à se raidir, lorsqu'ils aperçoivent qu'on veut les gagner. Il faut les toucher sans qu'ils s'en doutent, et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime. Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle
20 était accablée, pour obtenir l'hospitalité ; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes, elle disait son nom et racontait son histoire. C'est ainsi que, dans son pénible voyage, elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.
Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloi-
25 gner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les mendiants, accoutumés aux refus, y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie, quoique placée par le sort dans une situation
"^ déplorable, n'avait point encore été, avant son voyage, dans le cas d'implorer la pitié ; et, malgré toute sa force d'âme et sa
30 résignation, elle était nayrée des refus, surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.
Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous \ venons de parler, l'exhibition de son passeport, l'engagea dans
la suite à le montrer lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes : elle y était qualifiée de fille de capitaine, ce qui lui fut utile en plusieurs occasions. Cependant elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement, tandis que les traitements d'humanité et de bienveillance qu'elle avait s éprouvés étaient innombrables.
« On s'imagine, disait-elle dans la suite, que mon voyage a été bien désastreux, parce que je ne raconte que les peines et les embarras dans lesquels je me suis trouvée, et que je ne dis rien des bons gîtes que j'ai rencontrés, et dont personne ne lo désire savoir l'histoire. »
Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée, et qui mérite d'être connue pour sa singularité. v
Elle marchait un soir le long des maisons d'un village, pour 15 chercher un logement, lorsqu'un paysan, qui venait de lui refuser très durement l'hospitalité, la suivit et la rappela. C'était un — homme âgé, de très mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et.se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva d^s 20 l'isba qu'une femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil ; elles avaient un air si étrange que Prascovie éprou- 25 vait une certaine crainte, et se repentait de s'être arrêtée chez ellçs, ^On la fit asseoir. L'isba n'était éclairé que par des esquilles de sapin enflammées plantées dans un trou de la muraille, et qu'on remplaçait souvent lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu'elle se 30 hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle. Enfin, après quelques minutes de silence ;
a D'oh venez-vous ? lui demanda la vieille.
— Je viens dlschim, et je vais à Pétersbourg.
— Oh 1 oh 1 vous avez donc beauœup d'argent pour entreprendre un si grand voyage ?
— Il ne me reste que quatre-vingts kopecks en cuivre, ré- 5 pondit la voyageuse intimidée.
— Tu mens I s'écria la vieille ; oui, tu mens 1 On ne se met point en route pour aller si loin, avec si peu d'argent 1 »
La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari. lo «De Tobolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts kopecks, disait-elle ; c'est probable, vraiment I »
La malheureuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes, et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quelques pommes de terre, et dès qu'elle les eut man- 15 gées, son hôtesse lui conseilla d'aller se coucher. Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle oli elle devait passer la nuit, laissant en bas, à leur 20 portée, ses poches et son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée.
Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation.
« Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils ; elle a sûre- 25 ment des assignations. J'ai vu, ajouta la vieille, un cordon passé à son cou, auquel pend un petit sac; c'est là oîi est l'argent. »
C'était un petit sac de toile cirée, contenant son passeport, qu'elle ne quittait jamais. Ils se mirent à parler plus bas, et les 30 mots qu'elle entendait de temps en temps n'étaient pas faits pour la rassurer.
«Personne ne l'a vue entrer chez nous, disaient les misérables ; on ne se doute pas même qu'elle soit dans le village. »
Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d'elle la tête de Thorrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle la conjura de lui laisser la 5 vie, rassurant de nouveau qu'elle n'avait point d'argent ; mais l'inexorable visiteuse, sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits et dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la lumière : on examina le sac du passeport, on lui fit ouvrir les mains; enfin, le vieux couple, voyant ses 10 recherches inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte que vive.
Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée. Cependant, lorsqu'elle ^ reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s'étaient en- i s dormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément. Il était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit du poêle, et fut tout étonnée de lui trouver, ainsi qu'à son mari, un air plus naturel et plus affable. Elle voulait partir ; ils la retinrent pour 20 lui donner à manger. La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stchi, dont elle lui servit une - . bonne portion ; pendant ce temps le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du kvas, et lui en servit 25 une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon traitement, ^ elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l'air d'y prendre intérêt ; et, voulant justifier leur conduite précédente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent que parce 30 qu'Us l'avaient mal à propos soupçonnée d'être une voleuse, mais qu'elle pourrait voir, en comptant sa petite somme, qu'ils 1 étaient bien loin eux-mêmçs d'être des voleurs. Enfin Prasco- I
vie prit congé d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des remercîments, mais se trouvant fort heureuse d'être hors de leur maison.
Lorsqu'elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut
S la curiosité de compter son argent. Le lecteur sera sans doute
aussi surpris qu'elle le fut elle-même, en apprenant qu'au lieu de
quatre-vingts kopecks qu'elle croyait avoir, elle en trouva cent
vingt. Les hôtes en avaient ajouté quarante.
Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une preuve
10 évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout à coup le cœur de ces malhonnêtes gens. Quelque temps après, elle courut un danger d'une autre espèce, et qui l'effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire, elle partit à deux heures du matin de la station où elle avait couché. Au
15 moment de sortir du village, elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l'entourèrent. Elle se mit à courir, en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu'augmenter leur rage. Un de ces animaux saisit le bas de sa robe et la déchira. Elle se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même
20 avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la flairer.
« Je pensais, disait-elle, que Celui qui m'avait sauvée de l'orage et des voleurs me préserverait aussi de ce nouveau danger. » Les chiens ne lui firent aucun mal ; un paysan qui passait les
25 dispersa.
La saison avançait ; Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village par la neige, qui était tombée en si grande abondance, que les chemins étaient impraticables aux piétons. Lorsqu'ils furent suffisamment battus par les traîneaux elle se
30 disposait courageusement à continuer sa route à pied ; mais les paysans chez lesquels elle avait logé, l'en dissuadèrent et lui en firent voir le danger. Cette manière de voyager devient alors impossible, au^c hommçs même les plus robustes, qui périraient
infailliblement égarés dans œs déserts glacés, lorsque le vent "" chasse la neige et fait disparaître les chemins.
Son bonheur amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisaient des provisions à Ékatherinembourg pour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un s de leurs traîneaux. Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d'elle, ses habits n'étant pas assortis à la saison, elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de Thiver, enveloppée dans une des nattes destinées à couvrir les marchandises. -- Le froid devint si violent pendant la quatrième journée, que, lo lorsque le convoi s'arrêta, la voyageuse, transie, n'eut pas la force de descendre du traîneau. On la transporta dans le kharstma, auberge isolée à plus de trente verstes de toute habitation, et où se trouvait la station de la poste aux chevaux. Les paysans s'aperçurent qu'elle avait une joue gelée, et la lui frottèrent avec i s de la neige, en prenant le plus grand soin d'elle ; mais ils refusèrent absolument de la conduire plus loin, et lui représentèrent qu'elle courait le plus grand danger en s'exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d'aug- menter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement, pré- 20 voyant qu'elle ne trouverait plus une occasion aussi favorable et d'aussi bonnes gens pour la conduire. D'autre part, les maîtres du kharstma ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu'elle partît avec ceux qui l'avaient amenée. Dans cette position embarrassante, se voyant déçue 25 de l'espoir qu'elle avait d'aller jusqu'à Ékatherinembourg en sûreté, elle s'abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.
Ses conducteurs furent touchés de sa situation ; ils se coti — sèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui dans le pays ne 30 coûte que cinq roubles ; malheureusement il ne s'en trouva point à vendre : aucun des habitants de cette ville isolée ne voulut faire le sacrifice de la sienne, parce qu'il était difficile de la remplacer.
Les paysans offrirent jusqu'à sept roubles à une fille de Tauberge qui les refusa. Dans cette perplexité, un des plus jeunes conducteurs proposa tout à coup un expédient des plus singuliers, et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté. 5 « Nous lui prêterons, dit-il, tour à tour nos pelisses, ou bien elle prendra la mienne une fois pour toutes, et nous changerons entre nous à chaque verste. »
Ils y consentirent tous avec plaisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nombre de fois que les pelisses devaient être
10 changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte, et se laissent difficilement tromper. La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien .enveloppée dans sa pelisse. Le jeune homme qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s'était servie jusqu'alors, et, s'asseyant sur ses pieds, se mit à chanter à tue-
15 tête et ouvrit la marche. L'échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très heureusement et très vite à Ékatherinembourg.
Pendant toute la route, Prascovie ne cessa de prier Dieu pour que la santé de ses conducteurs ne souffrît pas de leur bonne
20 action.
En arrivant à Ékatherinembourg, Prascovie logea dans la même auberge que ses conducteurs. L'hôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de la jeune fille, et jugeant, d'après leur récit, qu'elle était sans argent, lui fit aussitôt l'énu-
25 mération des personnes de la ville qui passaient pour être les plus généreuses, et lui conseilla de s'adresser à elles pour obtenir leur protection et les secours nécessaires pour le long voyage qu'elle avait à faire. Elle loua beaucoup, entre autres, une dame Milin, du caractère le plus obligeant, qui faisait beaucoup de bien
30 aux pauvres, et dont la bonté était connue de toute la ville. Les gens de l'auberge confirmèrent la vérité de ce portrait. Lors même que la voyageuse n'aurait pas compris l'intention de l'hôtesse, elle aurait été forcée de chercher un autre gîte. L'auberge
était ce qu'on appelle en russe postodileroï dvor (maison de repos). Elles sont ordinairement formées d'un vaste hangar pour les chevaux, qui n'a que le toit pour couverture, et dans l'angle j duquel est une serre-chaude qui en occupe la quatrième partie. Les voyageurs s'arrangent comme ils peuvent dans cette pièce s \ unique, dont le plancher sert de lit à ceux qui ne peuvent avoir de place sur le poêle. Le lendemain, Prascovie sortit d'assez bonne heure, dans l'intention de se^rendre chez M™* Milin ; mais, ! suivant son habitude, elle commença par aller à l'église, où se trouvait plus de monde qu'elle n'en avait jamais vu rassemblé. 10 C'était un dimanche. La ferveur qu'elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu'elle portait, et qui annonçait une étrangère voyageuse. Au sortir de l'église, une dame lui demanda qui elle était. Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots, et, se disposant bientôt à la quitter, lui fit part 1 5 de l'intention oli elle était d'aller demander l'hospitalité à M°^« Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l'humanité. Elle parlait à M°** Milin elle-même, qui entendait ainsi son éloge d'une manière qui ne pouvait lui être suspecte de flatterie. Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la 20 voyageuse, voulut s'amuser un instant de son embarras.
c Cette dame Milin, dit-elle, qu'on vous vante tant, n'est pas aussi bienfaisante que vous l'imaginez. Si vous voulez m'en croire et venir avec moi, je vous procurerai un bien meilleur gîte.»
D'après tout le bien qu'on lui avait dit de M"*® Milin à l'au- 25 berge, Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance ; elle la suivit sans oser refuser et sans accepter sa proposition.
« Au reste, lui dit M™« Milin, voyant qu'elle ralentissait le pas, si vous tenez si fort à vous rendre chez cette dame, voici sa 30 maison à deux pas d'ici: entrons chez elle, vous verrez comment vous y serez reçue ; mais promettez-moi que, si l'on ne vous y retient pas, vous viendrez avec moi. »
Prascovie, sans répondre, entra dans la maison, et, s*adressant aux femmes de M°" Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes, étonnées de cette question faite en présence de leur maîtresse elle-même, ne répondirent rien. 5 « Puis-je voir M"™« Milin ? répéta la voyageuse. — Mais, dit enfin une des femmes, la voici I »
Prascovie, en se retournant, vit M™« Milin qui ouvrait les bras pour la recevoir.
« Oh I je savais bien que M™« Milin ne pouvait pas être une
lo méchante femme, » dit la jeune fille en lui baisant les mains. Cette petite scène fit le plus grand plaisir à sa bienfaitrice. Elle envoya chercher son amie, M™® G***, aussi bonne et aussi charitable qu'elle, pour lui recommander la jeune voyageuse, et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile.
1$ Après le déjeuner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée avec ses nouvelles protectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail Thistoire malheureuse de ses parents, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu'elle avait formé d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père.
2o M"™e Milin, sans trop croire au succès de son entreprise, ne l'en détourna pas ; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu'au printemps. Le froid était devenu excessif. La voyageuse elle-même voyait l'impossibilité de continuer sa route pendant la rigueur de la saison ; et les dames, qui voulaient la
25 garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu'elles avaient le pouvoir de faire, et de ce qu'elles firent en effet plus tard, pour l'aider dans son entreprise.
Prascovie se trouvait bien heureuse chez elles. Les caresses et la noble familiarité de ces personnes distinguées avaient un
30 charme tout nouveau pour elle; aussi le souvenir du temps fortuné qu'elle passa dans leur société ne sortait point de sa pensée. Lorsque, dans la suite, elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de M"»® Milin amenait toujours dans ses veux des larmes de reconnaissance.
Cep>endant, sa santé se trouvait fort ébranlée ; la nuit désastreuse qu'elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un rhume violent que les grands froids n'avaient fait qu'augmenter. Elle profita de son séjour à Ékatherinembourg pour se soigner, et sourtout pour apprendre à lire et à écrire. Cette circonstance s de sa vie donnerait une bien mauvaise idée de ses parents, pour avoir négligé jusqu'à ce point l'éducation de leur unique enfant, si la pensée d'un exil étemel ne leur avait peut-être fait envisager comme inutile, ou même dangereuse, toute instruction pour leur fille, destinée en apparence à vivre dans les dernières classes 10 de la société. Cette profonde ignorance, et l'abandon total dans lequel elle avait vécu jusqu'alors, rendent plus extraordinaire encore l'essor généreux de son âme. Quoi qu'il en soit, * Prascovie, occupée en Sibérie des travaux domestiques, avait absolument oublié le peu de lecture qu'elle avait appris dans 15 sa première enfance. Elle se mit à l'étude avec toute l'ardeur et la force de son caractère, et fut en quelques mois en état de comprendre un livre de prières que lui avaient donné ses protectrices: l'on était souvent obligé de l'arracher à cette occupation. Le plaisir qu'elle éprouvait, en trouvant dans ces prières 20 les sentiments naturels de son cœur développés et exprimés d'une manière si claire et si touchante, lui faisait désirer vivement l'instruction.
« Combien les gens du 'monde sont heureux ! disait-elle ; comme ils doivent prier Dieu de bon cœur, étant si bien in- 25 struits de leur religion, avec tant de moyens d'exprimer leur dévotion, et tant de sujets de reconnaissance envers la Providence pour les faveurs dont elle les a comblés ! »
Mme Milin souriait à ces réflexions de la jeune fille; mais elle pensait que rien ne devait être impossible à une piété si y* vraie, à des prières si ardentes. Cette pensée persuada, plus que toute autre chose, les deux charitables dames qu'il fallait la favoriser dans ses projets, et l'abandonner à la Providence, qui semblait la protéger si visiblement. M»°« MiUn çt son ^m*
n'avaient rien négligé jusqu'alors pour la dissuader, et lui avaient fait les offres les plus obligeantes, les plus avantageuses, pour la retenir auprès d'elles ; mais rien n'avait pu l'ébranler. ■ Elle se reprochait même le bien-être et le bonheur dont elle jouis- 5 sait à Ékatherinembourg.
« Que fait mon père maintenant, tout seul dans le désert, tandis que sa fille s'oublie ici au milieu de toutes les douceurs de la vie ? » Telle était la question que ne cessait de s'adresser Prascovie.
lo Ces dames' se décidèrent donc à lui donner les moyens de continuer sa route. Au retour du printemps, M"*« Milin, après avoir pourvu à tout ce dont elle pouvait avoir besoin, arrêta pour elle une place sur un bateau de transport ; elle la mit sous la garde d'un homme qui se rendait à Nijeni pour des affaires 15 de commerce, et qui était habitué à ce voyage difficile.
Avant de passer les monts Ourals, qui séparent Ékatherinembourg de Nijeni, on s'embarque sur les rivières qui sortent de ces mêmes montagnes, et qui se portent vers le nord. On voyage par eau jusque dans le Tobol, que l'on quitte ensuite 20 pour s'approcher des montagnes.
Le passage n'est ni bien haut ni très difficile. Lorsqu'on l'a franchi, l'on s'embarque de nouveau sur les eaux qui descendent dans le Volga. Prascovie, n'ayant pas les moyens de se procurer une voiture et de voyager en poste, profita d'une des 25 nombreuses embarcations qui portent en Russie le fer et le sel par la Tchousova et la Khama.
Son conducteur lui épargna tous les embarras de ce long voyage, qu'elle n'aurait pu faire seule sans courir de grands dangers ; mais son malheur voulut que cet homme tombât ma- 30 lade en traversant les défilés, et fût contraint de s'arrêter dans un petit village sur les bords de la Khama ; elle fut donc encore livrée à elle-même et privée de tout appui. Elle fit heureusement le trajet jusqu'à l'embouchure de la Khama dans le Volga,
Depuis ce lieu, le bateau, remontant le fleuve, était tiré par des chevaux. La voyageuse éprouva dans ce dernier trajet un accident qui lui fit courir les plus grands dangers. Pendant un de ces violents orages, qui sont très fréquents dans ces contrées, les bateliers, voulant éloigner la barque du rivage, poussèrent $ avec force une grande rame, qui servait de gouvernail, du côté oîi plusieurs personnes étaient assises sur le bord du bateau, et n'eurent plus le temps de la retirer : trois passagers, au nombre desquels était Prascovie, furent renversés dans le fleuve. On les retira aussitôt, et la jeune fille ne fut point blessée ; mais la 10 honte qu'elle éprouvait de changer de vêtements devant tout le monde fit qu'elle les laisscf sécher sur elle: un violent rhume fut la suite de cet accident, qui eut une influence malheureuse sur sa santé.
Les dames d'Ékatherinembourg, qui avaient chargé son con- 1 5 ducteur de faire les arrangements nécessaires pour la continuation de son voyage depuis Nijeni, ne l'avaient recommandée à personne dans cette ville, où Prascovie n'avait pas l'intention de s'arrêter; elle se trouva donc, à son arrivée, sans connaissances et sans protection. Les bateliers la déposèrent sur le 20 bord du fleuve avec son petit équipage, qui était devenu plus volumineux par les soins de M™« Milin.
En face du pont où l'on débarque ordinairement sur le rivage du Volga, se trouvent une église et un couvent de religieuses situés sur une éminence. Elle s'y achemina pour faire ses 25 prières accoutumées, se proposant d'aller ensuite chercher un gîte quelque part dans la ville.
En entrant dans l'église, qui lui parut déserte, elle entendit, au travers de la grille, les chants des religieuses qui achevaient leurs prières du soir, et regarda cette circonstance comme de 30 bon augure. « Un jour, se disait-elle, si Dieu favorise mes vœux, je serai de même cachée sous le voile, n'ayant plus d'autre occupation que celle de remercier la Providence de ses faveurs. »
Lorsqu'elle sortit de l'église, le soleil se couchait ; elle s'arrêta quelque temps sous la porte, frappée de la belle vue qui se présentait à ses regards. La ville de Nijeni Novogorod, située au confluent de deux grands fleuves, l'Oca et le Volga, offre, du 5 point oîi elle se trouvait, un des plus beaux sites que l'on puisse contempler ; son étendue lui paraissait immense, et lui inspirait une espèce de crainte.
[ En partant d'Ischim, Prascovie ne s'était représenté que les
dangers physiques qu'elle pouvait courir: elle était préparée
10 d'avance à braver la faim et les froids les plus rigoureux, la mort elle-même ; mais depuis que la société commençait à lui être connue, elle entrevoyait des obstacles d'un autre genre, contre lesquels tout son courage ne pouvait la soutenir. Après avoir échappé au désert, elle pressentait cette affreuse solitude
1 5 des grandes villes, oli le pauvre est seul au milieu de la foule, et oU, comme par un horrible enchantement, il ne voit autour de lui que des yeux qui ne regardent pas et des oreilles sourdes à
. ses plaintes.
• Depuis qu'elle avait connu les dames d'Ékatherinembourg,
20 un nouveau sentiment des bienséances, et un peu d'orgueil peut-être, lui rendaient plus pénibles les démarches auxquelles l'obligeait sa situation.
a Hélas I disait-elle, oîi trouverai-je des amies comme celles que j'ai quittées ? Me voilà maintenant à plus de mille verstes
25 d'elles. Que deviendrai-je en arrivant à Pétersbourg, lorsque j'approcherai du palais impérial, moi qui tremble de me présenter ici dans une misérable auberge ? »
Ces réflexions s'offrirent avec tant de force à son esprit, que, pour la première fois, un profond découragement s'empara d'elle
30 et lui arracha des larmes. Le souvenir de son père qu'elle avait abandonné, peut-être inutilement, la remplit de regrets et de terreur. Mais bientôt elle se reprocha sa faiblesse et son manque de : confiance en Dieu ; elle en demanda pardon à son ange gardien :
« Et ce fut lui, sans doute, disait-elle, en parlant de cette circonstance de sa vie, qui m'inspira la pensée de rentrer dans réglise pour demander à Dieu le courage que j'avais perdu.»
En effet, elle rentra précipitamment pour implorer le secours du ciel. Une religieuse se trouvait dans ce moment près de la 5 porte pour la fermer ; frappée du mouvement subit de la jeune étrangère, qui ne l'aperçut pas, ainsi que de la ferveur qu'elle mettait à ses prières, elle l'aborda pour l'interroger et l'avertir qu'il était l'heure de fermer l'église. Prascovie, un peu déconcertée, lui raconta naïvement la cause de sa brusque rentrée 10 dans le temple, lui fit part de la répugnance qu'elle avait d'aller chercher un asile dans une auberge, et finit par la supplier de lui en accorder un dans le couvent, ne fût-ce que dans les cloîtres. ; La portière lui répondit qu'on ne logeait pas les étrangers dans le couvent, mais que madame l'abbesse pourrait lui donner 15 quelques secours.
«Je n'en demande pas d'autre qu'un asile pour cette nuit, répliqua Prascovie, en montrant une bourse qui contenait quelque argent. Des dames charitables m'ont donné le moyen de me passer d'aumônes pour quelque temps, et je ne demande que la 20 protection du couvent pour cette nuit. Demain je continuerai ma route. »
La religieuse consentit à la conduire chez l'abbesse. La respectable supérieure était en prières lorsqu'elles entrèrent dans sa chambre ; la portière s'arrêta près de la porte et se mit à 25 genoux ; Prascovie l'imita, et pria Dieu de lui rendre l'abbesse favorable. Lorsque celle-ci eut fini son oraison, elle s'approcha de la jeune fille, qui restait à genoux, et la releva avec bonté. Prascovie lui dit son nom et le but de son voyage ; elle montra son passeport et demanda l'hospitalité pour la nuit, ce qui lui fut 30 accordé. Bientôt, entourée de plusieurs religieuses amenées par la curiosité dans l'appartement de l'abbesse, elle répondit aux interrogations multipliées qui lui furent faites, et raconta les /
aventures pénibles de son voyage avec tant de simplicité et une éloquence si naturelle, qu'elle fit répandre des larmes aux dames qui récoutaient et leur inspira le plus vif intérêt. On la combla de caresses et de soins; Tabbesse la logea dans son propre 5 appartement, et forma, dès lors, le projet de la retenir au couvent, et de la compter au nombre de ses novices.
Prascovie sMtait proposé depuis longtemps de prendre le voile si son entreprise réussissait. On a vu précédemment que, jusqu'à son arrivée à Ékatherinembourg, elle avait cru que la ville
lo de Kiew était sur le chemin de Pétersbourg. C'était dans cette ville qu'elle s'était promis de faire ses vœux dans la suite ; elle espérait voir en passant les fameuses catacombes, honorer les reliques des saints qu'elles renferment, et s'arrêter une place pour l'avenir dans une des maisons religieuses de cette ville.
15 Ayant reconnu son erreur, ell^ ne fit aucune difficulté de choisir le couvent de Nijeni pour sa dernière retraite ; mais elle le promit seulement à la supérieure, et comme on la pressait d'en faire le vœu formel, elle refusa.
« Sais-je moi-même, répondit-elle, ce que Dieu exige de moi ?
20 Je veux, je désire sincèrement finir ici mes jours ; et si telle est la volonté de la Providence, qui pourra s'y opposer ? »
Elle consentit à demeurer quelques jours à Nijeni pour se reposer et pour chercher les moyens de se rendre à Moscou • mais bientôt elle se ressentit de ses fatigues, et tomba dange-
25 reusement malade. Depuis sa chute dans le Volga, elle avait une toux profonde qui l'incommodait beaucoup. Une fièvre ardente ne tarda pas à se déclarer; cependant, quoique les médecins eux-mêmes désespérassent de sa vie, elle n'eut jamais aucune inquiétude.
30 « Je ne crois point, disait-elle, que mon heure soit encore venue,
et j'espère que Dieu me permettra d'achever mon entreprise.» '
Elle se remit en effet, quoique très lentement, et passa le reste
de la belle saison au couvent. Dans l'état de faiblesse oli elle
était encore, elle ne pouvait continuer son voyage à pied, moins encore sur des chariots de poste ; n'ayant aucun moyen de se procurer une voiture commode, elle se vit donc obligée d'attendre le traînage pour avoir la possibilité de se rendre à Pétersbourg sans éprouver la fatigue des voitures ordinaires. Elle suivit 5 pendant ce temps les offices et la r^gle du couvent avec une assiduité qui retarda peut-êtrç son rétablissement, et elle se perfectionna dans ses études. Cette conduite acheva de lui gagner Testime de Tabbesse et des religieuses, qui prirent pour elle la plus véritable affection, et ne doutèrent point qu'elle 10 n'accomplît un jour sa promesse de revenir prendre le voile dans leur couvent.
Enfin, lorsque les chemins d'hiver furent établis, elle partit pour Moscou, en traîneau couvert, avec des voyageurs qui faisaient la même route. L'abbesse n'ayant pu lui faire aban- 15 donner son entreprise, lui donna une lettre de recommandation pour une de ses amies. M"® de S***, à Moscou, et l'assura qu'elle pourrait toujours regarder sa maison comme un refuge certain, dans lequel elle serait reçue en fille chérie, quel que fût le succès de son voyage. 20
Prascovie arriva dans cette dernière ville sans embarras et sans accidents. M)^^ de S*** eut pour elle beaucoup d'égards et de soins, et la retint quelques jours pour lui chercher un compagnon de voyage jusqu'à Pétersbourg.
Elle partit avec un marchand qui voyageait avec ses propres 25 chevaux, et qui demeura vingt jours en chemin. Outre les lettres de recommandation qui lui avaient été remises par les dames d'Ékatherinembourg, elle en reçut une de M"« de S*** pour . ; M™® la princesse de T***, personne respectable et très âgée, j ,' Telles étaient ses ressources lorsqu'elle arriva dans la capitale, 30 ' ,. vers le milieu de février, environ dix-huit mois après son départ de Sibérie, avec autant de courage et d'espoir qu'elle en avait le premier jour de son voyage.
Elle logea chez son conducteur, sur le canal d'Ékatherinski,
et fut quelque temps comme perdue dans cette grande ville,
avant de savoir ce qu'elle devait entreprendre et comment
remettre ses lettres de recommandation, ce qui lui fit perdre un
5 temps précieux.
Le marchand, occupé de son commerce, ne songeait guère à elle; il s'était cependant chargé de trouver la demeure de la
j princesse de T*** ; mais, avant d'avoir accompli sa promesse, il fut obligé de partir pour Riga, laissant Prascovie sous la garde
10 de sa femme, qui la traitait fort bien, sans pour cela lui être d'aucun secours pour ses projets.
La lettre de M™« de G*** était adressée à une personne qui logeait de l'autre côté de la Neva. Comme l'adresse en était bien détaillée, Prascovie, q lelques jours après le départ du mar-
15 chand, se mit en chemin avec son hôtesse pour Wassili-Ostrow. Mais la Neva était ébranlée, la débâcle des glaces approchait, et la police ne permettait plus le passage. Elle revint donc au logis, désolée de ce contre-temps. Dans l'embarras oli elle se trouvait, un des habitués de la maison du marchand lui conseilla,
20 très mal à propos, de donner une supplique au sénat pour obtenir la révision du procès de son père, et s'offrit de trouver un écrivain pour la rédiger. Le succès de celle qu'elle avait adressée au gouverneur de Tobolsk la décida. On lui fit écrire une supplique très mal conçue et n'ayant pas la forme requise,
25 sans lui donner la moindre notion sur la manière dont elle devait être présentée. Ce projet ne lui permit pas de remettre avec l'activité nécessaire ses lettres de recommandation, qiu auraient pu lui être bien plus utiles.
Munie de sa supplique, notre intéressante solliciteuse se rendit
30 un matin au sénat, monta le grand escalier, et pénétra jusque dans une des chancelleries ; mais elle se trouva fort embarrassée parmi tant de monde, ne sachant à qui s'adresser. Les secrétaires, dont elle s'approchait avec sa supplique, Jui jetaient un
coup d'oeil, et se remettaient froidement à écrire ; d'autres personnes qui la rencontraient dans la chambre, au lieu de l'écouter ou de recevoir sa supplique, se détournaient d'elle, comme on ferait d'un meuble ou d'une colonne qui barre le chemin. Enfin un des invalides, gardes de la chancellerie, qui traversait rapide- 5 ment la salle, l'ayant rencontrée, se détourna sur la droite pour passer, tandis que Prascovie en faisait autant du même côté p)Our lui faire place, de manière qu'ils se heurtèrent rudement. Le vieux garde, de mauvaise humeur, demanda ce qu'elle voulait. La jeune fille lui présenta sa supplique, en le priant de la 10 donner au sénat. Cet homme, la croyant une mendiante, pour toute réponse la prit par le bras et la mit à la porte. Elle n'osa plus rentrer, et demeura le reste de la matinée sur l'escalier, dans l'intention de présenter sa supplique au premier sénateur qu'elle rencontrerait. Elle vit plusieurs personnes descendre de voiture 15 et monter l'escalier, ayant des étoiles sur la poitrine ; elles avaient toutes une épée, des bottes et un uniforme; quelques-unes avaient des épaulettes. Elle pensa que c'étaient des officiers et des généraux, attendant toujours de voir arriver un sénateur, qui, d'après l'idée qu'elle s'en était formée, devait avoir quelque 20 chose de particulier qui le ferait reconnaître, et n'offrit sa supplique à personne. Enfin, vers trois heures après midi, tout le monde s'écoula; et Prascovie, se voyant seule, se retira la dernière, fort étonnée d'avoir vu tant de monde au sénat sans rencontrer un sénateur. A son retour elle fit part de son obser- 25 vation à la marchande, qui eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'un sénateur était fait comme un autre homme, et que ceux qu'elle avait vus étaient précisément les sénateurs auxquels elle aurait dû remettre sa supplique.
Le lendemain, à l'heure de la rentrée du sénat, elle se trouva 30 sur l'escalier, et présenta son écrit à tous les arrivants pour ne pas manquer les sénateurs, sur la nature desquels il lui restait encore quelques doutes ; mais personne ne voulut le recevoir.
Elle vit enfin arriver un gros monsieur avec un cordon rouge, un uniforme rouge, une étoile de chaque côté de la poitrine, et répée au côté.
«Pour cette fois, se dit à elle-même la solliciteuse, c'est un 5 sénateur, ou il n'y en a point dans le monde I »
Elle s'approcha de lui et lui présenta son papier, en le suppliant de vouloir bien lui donner cours ; comme elle barrait le chemin, un laquais du sénateur l'écarta doucement du passage ; et son maître, croyant qu'elle demandait Taumône, lui dit : 10 « Dieu vous bénisse ! » et monta l'escalier.
Prascovie retourna pendant plus de quinze jours au sénat sans obtenir plus de succès. Souvent, fatiguée de rester debout dans un escalier froid et humide, elle s'accroupissait sur une des marches pour réchauffer ses pieds glacés, cherchant dans la 15 physionomie des passants et des employés quelques signes de compassion et de bienveillance, qu'elle y aurait certainement trouvés s'ils avaient connu sa situation.
Telle est la constitution de la société dans les grandes villes : la misère et l'opulence, le bonheur et l'infortune se croisent sans 20 cesse, et se rencontrent sans se voir; ce sont deux mondes séparés qui n'ont aucune analogie, mais entre lesquels un petit nombre d'âmes compatissantes, marquées par la Providence, établissent des points rares de communication.
Un jour, cependant, un des employés, qui l'avait sans doute 25 remarquée précédemment, s'arrêta près d'elle, prit la supplique, et sortit de sa poche un paquet de papiers. La malheureuse conçut un instant d'espoir; mais le paquet était une somme d'assignations, parmi lesquelles il en prit une de cinq roubles, la mit dans la supplique, et, rendant le tout à la suppliante, rentra 30 dans l'appartement et disparut. Prascovie, toute déconcertée, serra l'assignation et se retira.
« Je suis sûre, disait-elle un jour à son hôtesse, que si un frère de M™« Milin se trouvait parmi les sénateurs, il aurait pris ma applique sans me connaître. »
Les fêtes de Pâques, pendant lesquelles le sénat ne s'assemble pas, lui donnèrent quelque repos : elle en profita pour faire ses dévotions. En se livrant à ce pieux exercice, elle renouvela ses prières pour le succès de son entreprise; et telle était la sincérité de sa foi, qu'après sa communion elle revint persuadée 5 qu'on prendrait sa supplique au sénat la première fois qu'elle s'y présenterait ; ce qu'elle n'hésita point d'annoncer à la marchande comme une chose certaine. Cette dernière était bien loin de partager son espérance, et lui conseilla d'abandonner cette voie: cependant, comme le jour de la rentrée du sénat 10 elle avait des affaires au quai Anglais, voyant Prascovie s'acheminer à pied, elle lui offrit de la conduire en droschky.
cje ne sais, lui disait-elle en chemin, comment vous n'êtes pas découragée de tant de démarches inutiles ! A votre place, je laisserais là le sénat et les sénateurs, qui ne feront jamais 15 rien pour vous ; c'est tout comme, ajouta-t-elle en lui montrant la statue de Pierre le Grand qui se trouvait près d'elle, c'est tout comme si vous offriez .votre supplique à cette statue que voilà : vous n'en obtiendrez rien de plus.
— J'espère, répondit Prascovie, que ma foi me sauvera. 20 Aujourd'hui je ferai ma dernière démarche au sénat, et l'on prendra sûrement ma supplique: Dieu est tout-puissant; oui, ajouta-t-elle en descendant du droschky. Dieu est tout-puissant, et peut, si telle est sa volonté, forcer cet homme de fer à se baisser et à prendre ma supplique. » 25
La marchande, à ces mots, fit un grand éclat de rire, et Prascovie, revenue de son enthousiasme, en rit elle-même ; cependant elle n'avait exprimé que sa pensée.
Tandis qu'elle examinait la statue, sa compagne lui fit observer que le pont de la Neva, qui était tout près, était replacé ; des voi- 30 tures sans nombre se rendaient àWassili-Ostrow et en revenaient.
c Avez-vous la lettre de recommandation pour M°^® de L*** ? lui demanda-t-elle ; je ne suis pas pressée, et je puis vous con- ■ duire à sa porte. »
Il était de bonne heure encore, et Prascovie y consentit. EQes passèrent le pont; le fleuve, qui n'était quinze jours auparavant qu'une plaine de glaçons mouvants, dégagé maintenant de toutes ses neiges et couvert de vaisseaux et d'embarcations de 5 toute espèce, la surprit agréablement. Tout était en mouvement autour d'elle; le temps était superbe; elle sentait redoubler son courage, augurant bien de la visite qu'elle allait faire. .
« Il me semble, dit-elle en embrassant sa conductrice, que Dieu est avec moi et qu'il ne m'abandonnera pas. »
10 Elle trouva M™« de L***, déjà prévenue de son arrivée par une lettre d'Ékatherinembourg, et reçut d'obligeants reproches lorsqu'on apprit qu'elle était depuis si longtemps à Pétersbourg. La réception affectueuse et cordiale qu'elle éprouvait lui rappela vivement la maison et la société de M™® Milin.
15 Lorsque la connaissance fut faite et la familiarité bien établie, Prascovie développa le plan qu'elle avait formé pour obtenir la délivrance de son père, et conta les démarches infructueuses qu'elle avait déjà faites au ^énat. M. de L*** examina sa supplique, et trouva qu'elle n'était pas dressée dans les formes.
20 « Personne mieux que moi, lui dit-il, n'aurait pu vous aider dans cette affaire ;' un de mes proches parents occupe un emploi d'assez grande importance au sénat ; mais je vous avouerai, comme je le ferais à une ancienne connaissance et à une amie, que nous sommes brouillés depuis quelque temps. Cep>endant
25 l'occasion est trop belle, et la brouillerie de trop peu d'importance, pour que j'hésite à faire les premiers pas; nous voilà d'ailleurs au temps de Pâques, et je serai charmé que vous soyez la cause de notre réconciliation. » .
On garda la jeune fille à dîner ; plusieurs convives arrivèrent
30 peu à peu, et lui témoignèrent le plus vif intérêt. Au moment où l'on allait se mettre à table, le parent dont on a parlé se présenta tout à coup dans la salle à manger, en disant Christos voscres, suivant l'usage au temps de Pâques. Il n'y eut point
d'autre expKcation que les embrassements les plus sincères. M. de L***, profitant de la bonne disposition de son parent, lui présenta la jeune Sibérienne. On s'entretint de son affaire pendant le dîner, et tout le monde convint qu'en lui conseillant de s'adresser au sénat on lui avait indiqué une mauvaise voie. La 5 révision du procès de son père, en suivant toutes les formes de la justice, aurait pu durer bien longtemps ; on pensait qu'il serait beaucoup plus avantageux de s'adresser directement à la bonté de l'empereur, et l'on promit d'en chercher les moyens avec le temps. Enfin, tous les convives l'avertirent de ne plus 10 s'exposer aux aventures du sénat, dont le récit avait fort amusé la société. Vers le soir, MP^ de L*** la fit reconduire chez le marchand par son domestique.
En revenant chez son hôte, Prascovie admirait comment la Providence l'avait conduite chez M. de L*** au moment de 15 la réconciliation des deux parents, et comme pour \es lui rendre favorables; et lorsqu'elle passa devant le sénat, elle se rappela la prière qu'elle avait faite à Dieu de ne plus y retourner qu'une fois.
c Sa bonté, pensait-elle, a fait plus que je ne lui avais de- 20 mandé, car je ne serai plus obligée d'y retourner ; et cet homme de fer aussi m'a rendu service, par la grâce de Dieu, dit-elle en regardant la statue de Pierre le Grand; sans lui, je n'aurais peut-être pas vu que le pont était rétabli ; je n'aurais pas fait la connaissance de ces bons amis qui m'ont promis leur 25 secours, et par la protection desquels j'espère obtenir la liberté de mon père .»
Telles étaient les réflexions de Prascovie, dont la foi la plus vive dirigeait et soutenait toutes les démarches. Cependant malgré tout l'intérêt que prenaient à elle ses amis de Wassili- 30 Ostrow, son bonheur devait avoir une autre source.
L'hôte de Prascovie, revenu depuis quelques jours de Riga, avait été surpris de la trouver encore chez lui, et s'était mis
aux enquêtes pour trouver la maison de la princesse de T***, pour laquelle la jeune fille avait une lettre de recommandation ; cette dame, prévenue aussi de Tarrivée prochaine de la jeune voyageuse, l'attendait chez elle. Le marchand la vit et reçut 5 Tordre d'amener Prascovie. Celle-ci quitta la maison, qu'elle avait habitée pendant deux mois, et surtout sa bonne hôtesse, avec beaucoup de regrets; mais la protection d'une grande dame favorisait tellement ses espérances, que ce puissant intérêt l'emporta bientôt sur sa tristesse.
10 Lorsqu'elle arriva chez la princesse avec son conducteur, le portier lui ouvrit la porte. Prascovie, le voyant tout galonné, crut que c'était encore un sénateur qui sortait de la maison, et lui fit la révérence :
« C'est le portier de la princesse, » lui dit à voix basse le
15 marchand.
Arrivée au haut de l'escalier, le portier donna deux coups de sonnette dont elle ne comprit pas bien la raison ; mais comme elle avait vu quelquefois des sonnettes à la porte des boutiques, elle pensa que c'était une précaution contre les voleurs.
20 En entrant dans le salon, elle fut intimidée par l'air de cérémonie et par le silence qui y régnaient ; jamais elle n'avait vu d'appartement si orné, et surtout si bien éclairé. La société était nombreuse et disposée en groupes ; les jeunes gens jouaient autour d'une table dans un coin de la chambre, et tous
25 les regards étaient fixés sur elle. La vieille princesse était à une partie de boston avec trois autres personnes ; dès qu'elle aperçut la jeune fille, elle lui ordonna de s'approcher.
« Bonjour, mon enfant, lui dit-elle. Avez-vous xme lettre pour moi ? »
30 Malheureusement Prascovie avait oublié de la préparer, elle fut obligée de tirer un petit sac de son sein et d'en sortir péniblement la lettre. Les jeunes personnes présentes chuchotaient et riaient tout bas. La princesse prit la lettre et la lut avec
attention. Pendant ce temps, un des partners, qui avait arrangé son jeu et que cette visite ennuyait fort, jouait impatiemment des doigts sur la table, en regardant la nouvelle arrivée qui venait troubler son plaisir, et qui crut reconnaître en lui le gros monsieur qui avait refusé sa supplique au sénat. Lorsqu'il vit 5 la princesse replier sa lettre, il dit d'une voix formidable :
t Boston \» ^
Prascovie, déjà déconcertée, voyant qu'il la regardait fixement, crut qu'il lui adressait la parole, et répondit :
t Que vous plaît-il, monsieur ?» ce qui fit rire tout le 10 monde.
La princesse lui dit qu'elle était charmée de connaître sa bonne conduite et son amour pour ses parents ; elle promit de lui être utile ; et, après avoir dit quelques mots en français à une dame de sa maison, elle la congédia d'un signe de tête. 15
Pendant les premiers jours qu'elle passa chez sa nouvelle protectrice, Prascovie se trouva fort isolée et fort embarrassée ; elle aurait préféré être retenue chez ses amis de Wassili-Ostrow, ou même chez le marchand. Cependant, après quelques jours, elle fut plus à son aise dans la maison, et fit connaissance avec 20 les personnes qui l'habitaient. Les domestiques étaient aussi obligeants que leur maîtresse était bonne et généreuse. Elle mangeait à la table de la princesse, que son âge et ses infirmités empêchaient souvent de paraître, et n'avait jamais l'occasion de lui parler en particulier. Bientôt les personnes de la 25 société s'accoutumèrent à sa présence et ne s'occupèrent plus d'elle. La jeune étrangère avait souvent fait parler à la princesse du but de son voyage et de ses espérances ; mais soit que cette dame en regardât le succès comme impossible, soit que les personnes qui s'étaient chargées de lui parler l'eussent négligé, ses 30 prières n'eurent aucun résultat, 'et toutes ses espérances étaient uniquement fondées sur la protection de ses amis de Wassili- Ostrow, qu'elle voyait assez souvent.
Pendant qu'elle était encore chez son premier hôte, un officier de la chancellerie, M. V***, secrétaire des commandements de S. M. I. rimpératrice-mère, lui avait conseillé de présenter une requête pour obtenir des secours, et s'était chargé lui-même de 5 la faire parvenir. M. V***, croyant secourir un pauvre ordinaire, lui avait destiné cinquante roubles, et lui fit dire de passer chez lui. Elle s'y présenta le matin lorsqu'il était en ville, et fut reçue par M™« V***, qui l'accueillit amicalement, et qui entendit le récit de ses aventures avec autant de sur-
10 prise que de plaisir. La jeune fille était enfin sur la route qui devait la conduire bientôt à l'accomplissement de tous ses vœux. M™« V*** la pria d'attendre le retour de son mari ; et, dans la longue conférence qu'elles eurent ensemble, cette dame sentit redoubler l'intérêt qu'elle avait conçu au premier abord
15 pour Prascovie.
Lorsque les personnes d'un vrai mérite, lorsque les bonnes âmes se rencontrent pour la première fois, elles ne font point connaissance ; on peut dire qu'elles se reconnaissent comme de vieux amis, qui n'étaient séparés que par l'éloignement ou l'iné-
20 galité des conditions.
Dans la première heure que Prascovie passa chez cette dame, elle reconnut avec transport cet accueil simple et cordial qui ne l'avait jamais trompée dans ses espérances, et pressentit son bonheur ; elle trouvait dans son cœur plus de confiance qu'elle
25 n'en avait jamais éprouvé. Ses prières, écoutées par la bienveillance et soutenues par l'espoir, eurent toute la chaleur qui devait en assurer le succès.
A son retour, M.V*** partagea les sentiments de son épouse, et ne voulut point offrir à la jeune fille le secours qu'il lui avait
30 destiné sans la connaître. Comme il devait retourner à la cour incessamment, il promit de la recommander à Sa Majesté, si le temps et les affaires le permettaient, et la pria de dîner chez lui pour recevoir sa réponse.
L'impératrice ordonna que Prascx)vie lui fût présentée le même soir à six heures. La voyageuse ne s'attendait point à { tant de bonheur. Lorsqu'elle en reçut l'assurante, elle pâlit et fut prête à se trouver mal. Au lieu de remercier M.V***, elle 1 leva vers le ciel ses yeux pleins de ïarmes. 5
t O mon Dieu I s'écria-t-elle, je n'ai donc pas mis en vain mon espoir en vous I »
Pleine du trouble qui l'agitait et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance à son nouveau protecteur, elle baisait lea mains de MF* V***. lo
t Vous seule, lui disait-elle, êtes digne de faire agréer mes remercîments à l'homme bienfaisant dont j'attends la délivrance de mon père I »
Vers le soir, sans rien changer à son costume simple, on donna quelques soins à sa toilette, et M.V*** la conduisit à la cour. 15 En approchant du palais impérial, elle pensait à son père, qui lui en avait représenté l'entrée comme si difficile.
« S'il me voyait maintenant I disait-elle à son conducteur ; s'il savait devant qui je vais paraître 1 quelle joie n'éprouverait-il pas ! Mon Dieu ! mon Dieu I achevez votre ouvrage 1 » 20
Sans faire la moindre demande sur la manière dont elle devait se présenter, ni sur ce qu'elle devait dire, elle entra sans trouble dans le cabinet de l'impératrice. Sa Majesté la reçut avec sa bonté connue et l'interrogea sur les circonstances de son histoire, qu'elle désirait connaître, d'après le précis que lui avait fait 25 M.V***. Prascovie répondit avec une assurance modeste, comme aurait pu le faire une personne possédant l'usage du monde. Elle parla du but de son voyage ; persuadée de l'innocence de son père, elle ne demanda point sa grâce, mais la révision de son procès. Sa Majesté loua son courage, sa piété 30 filiale; elle promit de la recommander à l'empereur, et lui fit remettre aussitôt trois cents roubles pour ses premiers besoins, . en attendant de nouveaux bienfaits.
Prascovie sortit du palais tellement pénétrée de son bonheur et de la bonté de Timpératrice, que, lorsqu'à son retour M°**^ V*** lui demanda si elle était contente de sa présentation, elle ne put répondre que par un torrent de larmes. S Pendant son absence, une dame de la maison de la princesse T***, ne la voyant pas revenir depuis le matin, interrogea le domestique qui Pavait accompagnée, et apprit de lui qu'il Tavait vue monter en voiture avec M.V*** pour se rendre à la cour : on était donc informé de sa présentation. Lorsqu'elle rentra,
10 vers les neuf heures du soir, elle fut aussitôt, et pour la première fois, appelée au salon : le succès qu'elle venait d'obtenir avait opéré une petite révolution dans l'esprit de tout le monde. Son bonheur fit le plus grand plaisir à ses amis, et parut en faire davantage encore aux personnes qui ne lui avaient témoigné
15 jusqu'alors que de l'indifférence. On observa qu'elle avait une jolie tournure et de beaux yeux. Lorsqu'elle raconta les promesses de Sa Majesté, et les espérances qu'elle en avait conçues pour la délivrance de son père, on trouva cela tout naturel et fort aisé. Plusieurs des membres de la société s'offrirent géné-
20 reusement de parler au ministre en sa faveur, et de la protéger ; enfin, le contentement parut général, et le joueur de boston, après que les remises furent achevées, donna lui-même des marques sensibles d'intérêt.
Elle se retira bientôt dans sa chambre pour se mettre en
25 prières, et pour remercier Dieu des faveurs inattendues qu'elle venait d'en recevoir. Son bonheur lui ôta, pendant plusieurs heures, le, sommeil qui l'avait fuie si souvent pour des causes bien différentes.
Lorsqu'elle se réveilla le lendemain, et que le souvenir de
30 tout ce qui s'était passé la veille rentra dans sa mémoire, elle fit un cri de joie :
t N'est-ce pas un songe trompeur qui m'abuse ? Est-il bien vrai que j'ai vu l'impératrice } qu'elle m'a parlé avec tant de bonté ? »
Les transports de sa joie augmentaient à mesure que ses idées, plus claires, se débarrassaient des vapeurs du sommeil. Elle s'habilla promptement; et, afin de s'assurer encore de la réalité des événements de la veille, elle courut aussitôt ouvrir un tiroir dans lequel se trouvait l'argent qu'elle avait reçu par 5 ordre de Sa Majesté.
Quelques jours après, l'impératrice mère lui fit assigner une pension, et voulut bien elle-même la présenter à l'empereur et à l'impératrice régnante, qui l'accueillirent aussi favorablement, Elle reçut de leur générosité un présent de cinq mille roubles, 10 et des ordres furent donnés pour la révision du procès de son père. j
Le vif intérêt qu'elle inspira bientôt à M. de K***, ministre de l'intérieur, ainsi qu'à toute sa famille, aplanit toutes les difficultés. Get homme respectable possédait deux avantages qui 15 se trouvent rarement réunis dans les personnes en place: le pouvoir et le désir d'obliger; et plus d'une fois les services qu'il aimait à rendre prévinrent les démarches des malheureux. M. de K*** mit toute l'obligeance qui lui était naturelle à terminer la révision du procès dont il était chargé ; et depuis ce 20 moment, l'intéressante solliciteuse n'eut plus aucune inquiétude sur son sort à venir. Connue à la cour et favorisée du ministre, Prascovie voyait avec plus de surprise encore que de joie l'empressement subit que le public lui témoignait. Les ministres étrangers et les personnes les plus considérables de la ville 25 voulurent la voir, et lui donnèrent des marques de bienveillance.
La princesse Y*** et M"^« ^*** lui assurèrent l'une et l'autre une pension dé cent roubles.
Cette faveur générale n'influa point sur sa manière d'être, et ne lui donna jamais le moindre mouvement de vanité. Elle 30 avait dans le monde cette assurance que donne la simplicité, j'oserai dire cette hardiesse de l'innocence, qui ne croit pas à la méchanceté des autres.
L'étude approfondie du monde ramène toujours ceux qui Font faite avec fruit à paraître simples et sans prétentions ; en sorte que Ton travaille quelquefois longtemps pour arriver au point par oîi Ton devrait commencer. Prascovie, simple en effet et 5 sans prétentions, n'avait besoin d'aucun effort pour le paraître, et ne se trouvait jamais déplacée dans la bonne société. Un jugement sain, un esprit juste et naturel, suppléaient à son ignorance profonde de toute chose, et souvent ses réponses inattendues et fermes déconcertèrent les indiscrets. .
10 Un jour, quelqu'un l'interrompit au milieu de son récit, en présence d'une nombreuse assemblée, et lui demanda pour- quel crime son père avait été condamné à l'exil. A cette question peu délicate, un profond silence annonça la désapprobation de la société. La jeune fille, jetant sur l'indiscret un regard plein
1 5 d'une juste et froide indignation :
« Monsieur, lui répondit-elle, un père n'est jamais coupable pour sa fille, et le mien est innocent. »
Lorsqu'elle racontait les détails de son histoire, et développait, sans y penser, les qualités de son noble caractère, elle n'était
2o jamais animée par l'enthousiasme qu'elle inspirait à ses auditeurs. Elle ne parlait que pour satisfaire aux demandes qu'on lui faisait. Ses réponses étaient toujours dictées par un sentiment d'obéissance, jamais par le désir de briller ou même d'intéresser personne. Les éloges qu'on lui prodiguait exci-
25 taient son étonnement, et lorsqu'ils étaient outrés, ou même de mauvais goût, son mécontentement devenait visible.
Le temps qu'elle passa dans la capitale, en attendant le décret de rappel de son père, lui donna des jouissances innombrables. Tout était nouveau pour elle, tout l'intéressait. Les personnes
30 qu'elle voyait fréquemment admiraient les jugements pleins de sens qu'elle portait sur les divers objets de ses observations. Deux dames de la cour, qu'elle avait prises dans une affection particulière, les comtesses W***, lui proposèrent un jour de voir
rîntërîeur du palais impérial, et s'amusaient beaucoup de la surprise que lui causaient à chaque pas tant de richesses réunies et de si vastes appartements. Lorsqu'elle entra dans la magnifique salle Saint-Georges, elle fit le signe de la croix, croyant entrer dans une église. Elle revit, sans les reconnaître, quelques salons qu'elle ^ avait déjà parcourus lors de sa présentation, tant elle était alors préoccupée de sa situation et du sujet important qui l'y amenait I
Comme elle passait dans une grande pièce, l'esprit frappé par \ tant de merveilles, une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s'arrêta tout à coup saisie de respect et de crainte. lo
t Ahl c'est donc là, dit-elle, le trône de l'empereur I Voilà donc ce que je craignais si fort en Sibérie I »
L'effroi que lui causait jadis cette idée, le souvenir des bienfaits de l'empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père, remplirent son cœur reconnaissant d'un trouble inexpri- 15 mable. Elle joignit les mains en pâlissant.
«Voilà donc, répétait-elle d'une voix altérée, et prête à se trouver mal, le trône de l'empereur ! »
Elle demanda la permission de s'en approcher, et s'avança toute tremblante, soutenue par ses deux conductrices, vivement 20 touchées elles-mêmes de cette scène inattendue. Prascovie, à genoux au pied du trône, en baisait les marches avec transport et les mouillait de ses larmes.
« O mon père, s'écriait-elle, voyez oli la puissance de Dieu m'a conduite 1 O mon Dieu I bénissez ce trône, bénissez celui 25 qui l'occupe, et faites que ses jours soient remplis de tout le bonheur dont il m'a comblée 1 »
On eut quelque peine à l'entraîner dans un autre appartement; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu'elle venait d'éprouver, et l'on remit à un autre jour 30 la visite du reste du palais.
Quelque temps après, les deux dames la conduisirent à l'Ermitage. Ce superbe palais, dont les richesses et l'élégance
donnent Tidée d'une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu'elle avait admiré jusqu'alors. Elle voyait pour la première fois des tableaux, et parut prendre un grand plaisir à les examiner.
5 Elle reconnut d'elle-même plusieurs sujets tirés de l'Écriture sainte; mais en passant devant un grand tableau de Luca Giordano, qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres :
« Voilà, dit-elle, un vilain tableau 1 Que représente-t-il ? »
lo On lui répondit que le sujet était tiré de la Fable. BUle demanda de quelle fable. Comme elle n'avait aucune idée de la mythologie, il eût été difficile de lui donner une explication satisfaisante.
« Tout cela n'est donc pas vrai ? disait-elle. Voilà des hommes
1 5 avec des pieds de chèvre. Quelle folie de peindre des choses qui n'ont jamais existé, comme s'il en manquait de véritables 1 »
Elle apprenait ainsi, à l'âge de vingt et un ans, ce qu'on apprend ordinairement dans l'enfance. Cependant sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète : elle faisait rarement des ques-
20 tions, et tâchait de comprendre ou de deviner elle-même ce que ses observations lui présentaient de singulier et de nouveau.
Rien ne l'intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d'entendre leurs discours : ell« regardait alors tour à tour chaque
25 interlocuteur à mesure qu'il parlait, l'écoutait avec une attention particulière, n'oubliant rien de ce qu'elle avait entendu ou pu comprendre.
Lorsqu'elle était avec ses connaissances intimes, elle ramenait involontairement la conversation sur l'accueil bienveillant que
30 lui avaient fait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibilité chacune de leurs paroles, et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance vinssent humecter ses paupières ; elle était heureuse alors d'entendre chacun enchérir sur les
sentiments d'admiration qu'elle témoignait, et s'étonnait de ce' qu'on n'en parlait pas assez souvent à son gré.
L'ukase du rappel de son père tarda cependant plus qu'elle ne s'y était attendue. Tandis que ses amis aplanissaient les difficultés de cette affaire, Prascovie n'oubliait point les deux 5 prisonniers qui, lors de son départ d'Ischim, lui avaient offert de partager leur petit trésor avec elle. Souvent elle avait parlé d'eux aux personnes qui pouvaient influer sur leur sort ; mais ses protecteurs lui avaient unanimement conseillé de ne pas ajouter cette démarche à celles qu'on faisait en faveur de son 10 père, et la crainte seule de nuire à la cause de ses parents avait pu l'empêcher de suivre ses bonnes intentions. Heureusement pour ces malheureux, la bonté de l'empereur lui donna l'occasion de leur être utile. Lorsque l'ukase définitif de la délivrance de son père fut expédié en Sibérie, en lui faisant annoncer cette 15 heureuse nouvelle. Sa Majesté chargea le ministre de lui demander si elle n'avait rien à désirer personnellement pour elle-même. Elle répondit aussitôt que, si l'empereur voulait encore lui accorder une grâce, après l'avoir comblée de bonheur par la délivrance de son père, elle le suppliait d'accorder la même faveur aux deux 20 infortunés compagnons de ses parents. M. de K*** rendit compte à l'empereur de la noble reconnaissance qui portait la jeune fille à sacrifier les faveurs de Sa Majesté pour rendre service à deux hommes qui lui avaient offert quelques kopecks à son départ de la Sibérie. Son désir fut exaucé, et l'ordre de leur 25 rappel partit quelques jours après celui qui concernait son père.
Ainsi le mouvement de générosité qui avait porté les deux hommes à secourir de leurs faibles moyens la voyageuse à son départ leur valut la liberté.
Prascovie, ayant obtenu tout ce qu'elle désirait, songea bientôt 30 à remplir ses vœux, et repartit en pèlerinage pour Kiew. Ce fut en remplissant ce pieux devoir et en méditant sur tout ce que la Providence avait fait en sa faveur, qu'elle prit la détermination
irrévocable de consacrer ses jours à Dieu. Tandis qu'elle se préparait à ce sacrifice et qu'elle prenait le voile à Kiew, son père recevait, en Sibérie, la nouvelle inattendue de sa liberté ; sa fille était partie depuis plus de vingt mois, et, par une fatalité 5 inexplicable, ses parents n'avaient jamais reçu de ses nouvelles. Pendant cet intervalle, l'empereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement un grand nombre de prisonniers avsdent été rappelés ; mais ceux d'Ischim n'étaient pas du nombre. Le sort de Lopouloff et de sa femme n'en était devenu 10 que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l'enfant chérie qui les avait aidés à supporter la vie, ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu'un courrier du gouvernement de Tobolsk vint les tirer de cet abîme. Ils reçurent, avec l'ukase de leur délivrance, un passeport 15 pour rentrer en Russie et une somme d'argent pour leur voyage. Cet événement et les circonstances qui l'avaient amené firent beaucoup de bruit en Sibérie. Les habitants d'Ischim, qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village, vinrent chez lui dès qu'ils en eurent connaissance. 20 Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie, ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage, auraient bien voulu maintenant y avoir contribué. Lopouloff reçut les félicitations de tout le monde avec reconnaissance ; et 25 son bonheur aurait été complet, sans le regret qu'il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis, dont il ignorait encore la bonne fortune.
Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte de Pougatcheff, dans laquelle ils avaient été malheu- 30 reusement impliqués dans leur jeunesse. Lopouloff s'était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille ; eux seuls, parmi toutes ses connaissances, avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant longtemps leurs entretiens ne
roulaient que sur elle, et sur les chances heureuses ou malheureuses qu'ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l'espérance les agitait. Lopouloff offrit de leur laisser une partie des secours qu'il avait reçus ; mais ils n'acceptèrent pas son offre.
« Nous n'en avons pas besoin, dit l'un d'eux, et j'ai encore la 5 pièce d'argent que votre fille a refusée à son départ »
Il n'entrait dans ce refus aucune jalousie ; mais un profond découragement accablait ces deux infortunés, depuis la nouvelle qui les séparait de leur unique ami. Ils se rappelèrent la promesse que leur fit, en partant, Prascovie, de s'intéresser à eux, 10 persuadés, ainsi que tous les habitants d'Ischim, d'après mille bruits qui circulaient dans le public, de la faveur sans bornes qu'elle avait obtenue: ils se crurent oubliés; et n'osant se plaindre à son père, ils renfermaient en leur cœur le sombre chagrin qui les dévorait. 15
La veille du jour oîi Lopouloff devait les quitter, ils voulurent prendre congé de lui pour n'avoir pas la douleur d'assister à son départ ; ils sortirent de chez lui à neuf heures du soir, et se retirèrent, le cœur navré de toutes les doi^eurs que les hommes peuvent supporter sans mourir. 20
Après leur départ, Lopouloff et sa femme pleurèrent longtemps sur le sort de leurs deux amis.
t Sans doute, disaient-ils, notre fille ne les a pas oubliés ; peutêtre encore, avec le temps, obtiendra-t-elle leur grâce: nous l'engagerons à faire de nouvelles démarches en leur faveur. » 25
Avec ces idées consolantes, ils se couchèrent pour être prêts à partir le lendemain de bonne heure.
Ils étaient à peine endormis, qu'ils entendent frapper fortement à la porte; le même feldiègre, qui leur avait apporté la bonne nouvelle, n'ayant pas trouvé le capitaine ispravnick auquel 30 était adressée la dépêche, et connaissant leur logement, revenait avec la grâce des deux amis. Lopouloff se leva précipitamment pour le conduire chez eux.
Les deux malheureux s'étaient retirés dans le plus affreux désespoir. En rentrant dans leur chaumière déserte, ils s'assirent sur un banc dans Tobscurité, et gardèrent un profond silence. Que pouvaient-ils se dire ? Ils avaient perdu toute espérance, et 5 l'exil étemel pesait maintenant sur eux avec ime nouvelle force. Depuis deux heures ils souffraient à la fois leurs maux présents et ceux que leur présageait un sombre avenir, lorsque la lueur d'une lanterne vint éclairer tout à coup la petite fenêtre de leur réduit Ils écoutent : plusieurs personnes marchent et lo parlent auprès de la chaumière. On frappe ; ime voix amie et bien connue se fait entendre :
« Amis ! ouvrez I Grâce I grâce aussi pour vous 1 Ouvrez 1 » Aucune langue ne peut décrire une semblable situation. Pendant quelques minutes on n'entendit que des phrases entre- 15 coupées:
t Grâce I l'empereur I Que Dieu le bénisse 1 Que Dieu soit loué ! Qu'il comble de ses faveurs la bonne Prascovie, qui ne nous a pas oubliés. i>
Jamais habitation humaine n'avait renfermé des êtres plus 20 heureux; jamais il n'exista de passage plus rapide du comble de l'infortune au bonheur le plus inespéré.
Le capitaine ispravnick ayant appris, en rentrant chez lui,
qu'un feldiègre le cherchait, courut lui-même chez les deux amis,
et décacheta la dépêche, qui contenait deux passeports i>our eux
25 et une lettre de Prascovie à son père. Elle écrivait qu'après avoir
obtenu cette nouvelle grâce, elle n'aurait osé solliciter encore des
secours pour le voyage de ses anciens compagnons : mais que
Dieu y avait pourvu en récompense de l'offre généreuse qu'ils
• lui avaient faite lors de son départ de Sibérie : elle avait joint à
30 sa lettre la somme de deux cents roubles en assignations.
Cependant elle attendait à Kiew, avec la plus vive impatience, la nouvelle du retour de son père ; il lui semblait, en faisant le calcul du temps, qu'il aurait pu lui écrire.
En prenant le voile à Kiew, elle n'avait point Fintention de s'y fixer, voulant s'établir pour toujours dans le couvent de Nijeni, comme elle l'avait promis à l'abbesse ; elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées, et partit bientôt après pour se rendre auprès d'elle. Cette bonne supérieure 5 l'attendait avec impatience, et ne lui avait point appris l'arrivée de son père pour lui réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijeni depuis quelque temps. Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l'abbesse, qui s'était rendue à la porte du monastère avec toutes ses religieuses pour la 10 recevoir.
«N*a-t-on point de nouvelles de mon père? demanda-t-elle aussitôt.
— - Venez, mon enfant, lui dit la supérieure ; nous en avons de bonnes ; je vous les donnerai chez moi.» 15
Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter. Les religieuses gardaient le silence, et leur air mystérieux l'aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu'elle voyait sur tous les visages.
En entrant chez l'abbesse, elle trouva son père et sa mère, 20 auxquels on avait également caché son arrivée. Dans le premier moment de surprise qu'ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habit religieux, et pressés à la fois par un sentiment de reconnaissance et de douleur, ils tombèrent à genoux devant elle ; à cette vue, Prascovie fit im cri douloureux, et se mettant 25 elle-même à genoux ;
€ Que faites-vous, mon père ? s'écria-t-elle ; c'est Dieu, Dieu seul qui a tout fait ! Remercions sa Providence pour le miracle qu'elle a opéré en notre faveur. »
L'abbesse et ses religieuses, touchées de ce spectacle, se pros- 30 temèrent elles-mêmes, et réunirent leurs actions de grâce à celles de l'heureuse famille.
Les plus tçndres embrassements succédèrent à ce mouvement
de piété ; mais d'abondantes larmes roulaient dans les yeux de la mère lorsqu'elle les fixait sur le voile de la jeune fille.
Le bonheur dont jouissait la famille Lopouloff depuis sa réunion ne pçuvait être de longue durée. L'état religieux qu'avait 5 embrassé Prascovie condamnait les vieux parents à vivre séparés de leur fille, et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première, parce qu'elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s'établir à Nijeni; sa mère avait des parents à Wladimir qui les invi-
10 talent à se rendre auprès d'eux: la nécessité les contraignit à prendre ce dernier parti. Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir pour leur nouvelle destination ; la bonne mère
15 surtout était inconsolable.
« A quoi nous à servi, disait-elle, cette liberté tant désirée ? Tous les travaux, tous les succès de notre fille chérie n'étaient donc destinés qu'à l'arracher pour toujours de nos bras } Que ne sommes-nous encore en Sibérie avec elle I »
20 Telles étaient les plaintes de la malheureuse mère.
C'est une grande douleur, à toutes les époques de la vie, de se séparer pour toujours de ses proches et de ses amis ; mais combien cette destinée est plus affreuse encore lorsque l'âge pèse déjà sur nous, et que nous n'attendons plus rien de l'avenir !
25 En prenant congé de ses parents dans l'appartement de la supérieure, Prascovie leur promit d'aller leur faire visite à Wladimir, dans le courant de l'année ; ensuite la famille, accompagnée de l'abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l'église. La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette.
30 douloureuse séparation, se montrait plus forte et plus résignée, et cherchait à l'encourager. Cependant, pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers moments, après avoir prié quelques instants avec elle au pied des autels, elle s'éloigna
doucement, entra dans le chœur où se trouvaient les autres religieuses, et parut au travers de la grille.
t Adieu, mes bons parents, leur dit-elle ; votre fille appartient à Dieu, mais elle ne vous oubliera pas. Père chéri, mère tendre, faites, faites le sacrifice que Dieu vous commande, et qu'il vous 5 bénisse mille fois ! »
Prascovie, trop émue, s'appuya contre la grille : des larmes, longtemps retenues, couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d'elle-même, s'élança vers sa fille en sanglotant; l'abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau 10 fut tiré. Les religieuses entonnèrent le psaume: Heureux les hommes irréprochables dans leur foi qui marchent dans la loi du Seigneur! On entraîna Lopoulofï et sa femme à la porte de l'église, oh leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière fois. 15
La nouvelle religieuse s'assujettit sans peine à la règle austère du couvent ; elle mettait à l'exécution de ses devoirs la plus grande exactitude, et gagna de plus en plus l'estime et l'affection de toute la communauté ; mais sa santé, qui s'affaiblissait visiblement, ne pouvait supporter la vie pénible que son nouvel 20 état exigeait d'elle: sa poitrine était attaquée. Le couvent de Nijeni, construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu'elle eut passé un an dans cette maison, les médecins lui conseillèrent de changer de séjour. 25
L'abbesse, que des affaires appelaient à Pétersbourg, résolut d'emmener avec elle Prascovie. Outre l'espoir de favoriser par ce voyage le rétablissement de sa santé, la bonne dame pensait avec raison que la réputation de sa novice, et l'affection que tout le monde lui portait dans la capitale, seraient utiles aux intérêts 30 du couvent. Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. Mais, se conformant aux convenances qu'exigeait d'elle son nouvel état, elle ne se répandit point dans la société
comme la première fois, et vit seulement les personnes que la reconnaissance et Tamitié lui faisaient un devoir de cultiver.
A. cette époque, ses traits étaient déjà fort altérés par Tétisie prononcée qui la minait sourdement ; mais, dans cet état même
5 de dépérissement, il eût été difficile de trouver une physionomie plus agréable et surtout plus intéressante que la sienne. Elle était d'une taille moyenne, mais bien prise; son visage, entouré d'un voile noir qui couvrait tous ses cheveux, était d'un bel ovale. Elle avait les yeux très noirs, le front découvert, une
lo certaine tranquillité mélancolique dans le regard et jusque dans le sourire.
Elle connaissait la nature et tous les dangers de sa maladie ; toutes ses pensées étaient tournées vers un autre monde qu'elle attendait sans crainte et sans impatience, comme une vaillante
15 ouvrière qui a fini sa journée et qui se repose en attendant la récompense qui lui est due.
Quand les affaires de l'abbesse furent terminées, les deux religieuses se disposèrent à retourner à Nijeni. La veille de son départ, Prascovie sortit pour prendre congé de quelques amis
20 qui lui avaient envoyé leur voiture ; en entrant dans leur maison, elle trouva sur l'escalier une jeune fille assise sur les dernières marches, et dans le costume de la plus grande misère. La mendiante, la voyant suivie d'un laquais à livrée, se leva péniblement pour lui demander l'aumône, et lui présenta un
25 papier qu'elle tira de son sein.
« Mon père est paralytique, lui dit-elle, et n'a d'autre secours que l'aumône que je reçois ; je suis moi-même malade, et bientôt je ne pourrai plus l'aider. »
Prascovie prit le papier d'une main empressée et tremblante :
30 c'était une attestation de pauvreté et de bonne conduite donnée par le prêtre de la paroisse. Elle se souvint aussitôt du temps malheureux où, assise sur les marches de l'escalier du sénat, elle sollicitait vainement la pitié du public. • La ressemblance qu'ellç
voyait entre le sort de cette pauvre fille et celui qu'elle avait elle-même éprouvé Témut profondément ; elle lui donna le peu d'argent qu'elle avait, et lui promit d'autres secours. Les personnes dont elle allait prendre congé s'empressèrent, à sa recommandation, de faire du bien à cette infortunée, et devinrent, 5 depuis cette époque, les protecteurs de son père.
Avant de partir de Pétersbourg, elle avait demandé la dispense de la loi qui défend aux novices de faire leurs vœux définitifs avant l'âge de quarante ans ; elle ne négligea rien pour obtenir cette grâce qui lui fut toujours refusée. 10
En retournant à Nijeni, l'abbesse s'arrêta quelques jours à Novogorod, dans un couvent de religieuses, dont la règle moins austère et la situation auraient été convenables à la santé de la pauvre novice. Celle-ci s'était particulièrement liée, au couvent de Nijeni, avec une jeune compagne qui avait une sœur dans le 1 5 couvent de Novogorod, oU elle se trouvait maintenant. Pendant le séjour que Prascovie fit auprès d'elle, cette dernière s'efforça de gagner son amitié ; elle lui apprit que sa sœur avait obtenu de changer de monastère et de venir à Novogorod, et lui conseilla de l'y accompagner. L'abbesse, qui voyait sa novice chérie 20 dépérir sous ses yeux, y consentit elle-même, malgré la tendre affection qu'elle lui portait, et fit, en arrivant à Nijeni, toutes les démarches nécessaires.
Prascovie quitta bientôt son ancien monastère, emportant avec elle les regrets sincères de toute la communauté et des 25 personnes de la ville qui l'avaient connue. Elle employa les deux premiers mois de son séjour à Novogorod à faire construire ime petite maison de bois, contenant deux cellules pour elle et son amie, parce qu'il ne s'en trouva point de vacante à son arrivée, et fut très contente de son nouvel asile. Ses compagnes, qui la 30 connaissaient déjà personnellement, regardèrent son entrée dans leur couvent comme une faveur particulière du" ciel, et s'empressèrçnt dç remplir pour ellç le$ devoirs trop pénibles qui
6o LA JEUNE SIBÉRIENNE
ne s'accordaient pas avec sa santé. Ces soins et la tranquillité dont elle jouissait prolongèrent ses jours jusqu'en 1809.
Déjà les médecins, depuis longtemps, désespéraient de sa vie ; mais, quoiqu'elle-même en eût fait le sincère sacrifice, elle ne 5 croyait point encore sa fin prochaine. C'est sans doute par im bienfait de la Providence que, dans cette cruelle maladie pour laquelle il n'est plus de remède, la vie semble se ranimer et donner quelques moments d'espoir à l'être qu'elle va bientôt abandonner, comme pour lui cacher les approches de cette
10 heure terrible que personne ne doit connaître.
Prascovie, la veille de sa mort, se promena quelque temps dans les cloîtres avec moins de fatigue qu'à l'ordinaire : enveloppée chaudement dans une pelisse, elle s'assit à la porte du couvent Le soleil d'hiver semblait la ranimer; l'aspect de la
1 5 neige brillante lui rappelait la Sibérie et les temps écoulés. Un traîneau de voyageurs passa devant elle et s'éloigna rapidement ; l'espérance fit encore palpiter son cœur.
€ Le printemps prochain, dit-elle à son amie, si je me porte mieux, j'irai faire une visite à mes parents à Wladimir, et vous
20 m'accompagnerez, n'est-ce pas ? »
En disant ces mots, le plaisir brillait dans ses yeux, mais la mort était sur ses lèvres. Sa compagne tâchait de lui montrer im visage riant et de retenir ses larmes prêtes à couler.
Le lendemain, 8 décembre, jour de la fête de sainte Barbe,
25 elle eut encore la force d'aller à l'église pour communier ; mais le soir, à trois heures, elle se trouva plus mal et se plaça sur son lit sans se déshabiller, pour prendre du repos. Plusieurs religieuses étaient dans sa cellule, et, ne la croyant pas en danger, parlaient haut et riaient entre elles dans le but de l'amuser ;
30 cependant la présence de tant de monde la fatiguait. Lorsqu'elle entendit le son de la cloche qui les appelait aux prières du soir, elle les engagea à aller à l'église, en se recommandant à leurs prières.
LA JEUNE SIBÉRIENNE 6l
c Aujourd'hui, leur dh-elle, vous prierez encore Dieu poiu* ma santé, mais dans quelques semaines vous prierez pour le repos de mon âme^»
Son amie resta seule dans sa cellule. Prascovie la pria de lui lire les prières du soir, comme elle en avait l'habitude, et pour S accomplir sa tâche jusqu'à la fin. La religieuse, à genoux près de son lit, se mit à chanter doucement les prières ; mais, après les premiers versets, la malade lui fit signe de la main en souriant Son amie s'approcha d'elle et pouvait à peine l'entendre.
t Ma chère amie, lui dit-elle, ne chantez plus, cela m'empêche lo de prier : récitez seulement. »
La religieuse se remit à genoux ; pendant qu'elle psalmodiait les prières, la mourante faisait de temps en temps des signes de croix.
La nuit devint sombre. i s
Lorsque les religieuses revinrent avec de la lumière, Prascovie n'existait plus. Sa main droite était restée sur sa poitrine, et l'on voyait, à la disposition de ses doigts qu'elle était morte en faisant le signe de la croix.
Key to pronundatîon : aie, senite, St, ârm, àsk, sofsL ; Cve, ëvcnt, ënd, makêr ; pme, pin ; ôld, ôbey, 6rb, Sdd ; fd6t, f55l ; use, ûnitei fip.
12 Paul !•: 'Paul I* (1754-1801) was the son of Peter III and Catherine II. He succeeded his father in 1796. His reign, though beginning with fair promise, soon became despotic and finally unendurable, so that in iSoi he was assassinated and Alexander I, one of his ten children, became czar. — Sibérie : the Russian practice of exiling objectionable persons to Siberia (sl-bë'^rï-a), abolished in 1900, may be said to hâve begun with the beginning of the Russian conquest in 1579» for the first conquerors were a band of robbers fleeing from Czar Ivan the Terrible. The civilized population under Paul I was perhaps no greater than the native population, which has always been as scanty as the Indian population of our own country ; but the civilized inhabitants at that time would be mostly concentrated in the southwestem part, the scène of our story. — Saint-Pétersbourg : in French often simply Pitersbourgs as usually in our text after the first fifteen pages ; the Russians themselves write ^ Saint " in the name of this city in Russian but not in Latin. Peter the Great (after whom, through his patron saint, the city is named) built St. Petersburg in a desolate swamp in order that Russia might hâve a capital on the Baltic Sea. — 4 un auteur célèbre : Madame Cottin (1770-1807), a French novelist of some note whose best-known work (the one referred to in the text) is ^ Elisabeth, ou les Exilés de Sibérie.'* Madame Cottin did not attempt to give a true account of the incidents of the remarkable joumey of De Maistre's heroine ; she makes thèse incidents the foundation for a love story in which the heroine, instead of finally becoming a nun, as was the fact, marries a young nobleman, a fictitious character who is supposed to aid her in securing her father's pardon. — 6 connue: a past participle with avoir agrées with a preceding direct object, but is invariable if the direct object follows. Examples : Les chambres quUl a vues^ih^ rooms which he saw '; but II a vu les chambres *he saw the rooms.* — Il intérêt de surprise: Le. such interest as the sensational events and thrilling situations in a
work of fiction arouse. — 16 Prascorie Loponloff: 'Praskovia Lopulof* (pràs-kÔM-a lo-pôo-lof). — 17 Ukraine: * Ukraine' (ûlLrân) means borderland, and is the name applied to a région of vague boundaries in southwestern Russia. — Hongrie: *Hungary* (hûng^ga-rl), the eastem and central half of Austria-Hungary. — 19 hussards : * hussars ' (hoo-zarz^. The hussar was originally one of the national cavalry of Hungary and Croatia ; now, one of the light cavalry of European countries. The word is from the Hungarian Auzzar, twentieth, because in the fifteenth century every twenty houses were to fumish one cavalryman. — 22 Turcs: at the beginning of the eighteenth century Turkey included ail the coasts of the Black Sea except the small independent nations of the Caucasus. Russia conquered from Turkey the north coast of the Black Sea in three wars, from 1736 to 1792. — 23 IsmaQ : * Izmaïl *. (ez-mà-elOf a tovm on the delta of the Danube, originally fortified. At its second capture by the Russians (1790) the garrison of 40,000 lost 30,000 men, and the Russians lost 10,000. See map. — Otchakoff: ^Ochakof * (â-cha^of), which is to this day a fortified place, was captured from the Turks in 1788. See map.
2 2 soit: the subjunctive is used with a concessive force after the indefinite relatives çuûi que, qui que, and quel que. Example : Qui que vous soyez, parlez * whoever you are, speak.' — 3 il était depuis : * he had been for.* After depuis, depuis quand, etc., the présent indicative is used to dénote an action or state begun in the past and continued in the présent ; the imperf ect indicative to dénote an action or state continued in the past and begun at some time previous. In such cases the French présent is translated by the English perfect, the French imperfect by the English pluperfect. Examples : Depuis quand attendez-vous * how long hâve you been waiting } * Depuis quand attendiez-vous * how long had you been waiting ? ' — 4 gouvernement de Tobolsk : Russia and the Russian possessions are divided into provinces called gubemii, * govemments,* each named after its capital city, with few exceptions. ' Tobolsk * (tÔ-bôlsk^) was formerly the capital of ail western Siberia.-^9 en aidant; 10 en prenant part : * by helping . . . by sharing in.' The présent participle, when used as a gerund with en, dénotes either means (as hère) or action simultaneous with that of the verb, and thus used is invariable. Examples : En étudiant on apprend ' one leams by studying.' Je Pai vu en allant à la gare ^ I saw him as I was going to the station.' — 16 Sa mère, tout entière : * her mother, whose whole time was devotêd.' Note that tout is hère an adverb and therefore not declined. See note to 49 20. — 22 évitât : conjunctions of concession, quoique, bien que, etc.,
are followed by the subjunctive. — 23 d'une fois: notice the use of de before the numéral instead of que. — 25 commençait : see note to 8 3. — 32 en : i.e. de la promesse de V officier.
3 6 la (2): i.e. la jeune fille. — 8 MuflEre; 9 voie: the subjunctive is used in clauses of purpose after afin que^pourquey etc. — 11 soit : the subjunctive is used after que when it replaces any conjunction requiririg the subjunctive ; also after que replacing si. Hère que replaces afin que used above. — 14 en mêlant : see note to 8 9. — 21 loi vint à l'esprit : * occurred to her.* The defînite article is commonly used in French where we would use the possessive pronoun, and often, to avoid ambiguity, the indirect pronoun object, as hère, accompanies it. As Je me suis fait mal à la main * I hurt my hand.' — 30 se remit en prière : * resumed praying.*
46 yi y^ f rom the Latin ibi ' there,* is generally used of things ; sometimes of persons. — 7 tout entière : * whoUy absorbed.' See note to 8 16. — 23 que ... fît: ' that it might be her fate.* Note the use of the subjunctive after an expression of désire. — 24 en approchant : see note to 29. — 29 écoutée : see note to 1 6.
5 12 par nettoyer : notice the infinitive after /<ir (which is usually the case after commencer and finir) where in English we use the gerund. As // a commencé par me dire ' he began by telling me.* — 14 Cette . . . traitements : * this scène tended more to disgust Praskovia with her plans than upbraidings and harsh treatments (would hâve done).' Reproches and traitements are partitive nouns in the same construction as seine. Notice that the article is used in des mauvais traitements because the adjective and the noun are regarded as a virtual compound. Other examples: des jeunes gens\ de la bonne foi. — 24 osât; 28 joignît: the subjunctive is used after the conjunctions of négative force non que, non pas çucj and sans que.
. 61 fût: see note to 8 22. — 17 la vie: see note to8 21. — 23 passeport: in Great Britain and in our own country the only kind of passport known is that issued to citizens for use in foreign countries. In Russia, at the time of this story, as the author States, and also at the présent time, a passport is required by one leaving the place where he has had his résidence. The object of this is, of course, to make it easy for the police to locate any person that may be wanted. This passport is issued to the peasants by the village community, the mir (the govemor seems to hâve furnished them in Siberia), and formerly might be refused to any one, especially to those whose taxes were in arrears. Now, through the efforts of M. Witte, every Russian has the right to a passport
for at least a year, and at its expiration it may be renewed, except in times of poUtical trouble. — 26 consentit: the subjunctive is used after expressions of doubt or slight probability. — 33 Hmoou: *Moscow' (môslLô) was the capital of the empire till St Petersburg was f ounded, and still is the place of coronation; it is the railroad center of the country and its chief commercial and manufacturing city.
7 3 connaître : a transitive infinitive has a passive force after /aire and laisser \ also after verbs of perceiving, and when à + the infinitive is used adjectively. Thus Le faites-vous faire ' are you having it done ? * fe Pai vue battre 'I saw her beaten.' // est à plaindre ' he is to be pitied.' — 4 loi faisaient raccoounoder : * had him mend.* When/0i>v is f oUowed by an infinitive with a direct object, as hère, the personal object ot faire must be indirect. Examples : fe lui ferai jouer ce rôle ' I will hâve him play this part.* fe ferai jouer ce rôle à ma fille ' I will hâve my daughter play this part.* But ^ la ferai jouer ' I will hâve her play.* fe ferai jouer ma fille * I will hâve my daughter play.* This construction applies also to laisser^ voir, and a few other verbs. — 9 plus habile qu'il n'était: *more clever than he was.' Ne is used in the second clause of a comparison of inequality, if the first clause is not négative either expressed or implied. Thus // est plus grand quUl ne Pétait ' he is taller than he was.' But // n* est pas si grand quUl Pétait 'he is not so tall as he was.' — 10 en: *from him,' i.e. from Neiler. Praskovia planned to hâve Neiler Write the pétition for her. — 12 s'y . . . facilement: *would more readily f avor her plan.' Y is hère équivalent to à celct^ and refers to the plan to send a pétition to the governor.
8 27 depuis . . . n'osait: see note to 2 3.
9 12 lui : see note to 7 4. — 28 pourront paraître : ' will perhaps seem.' 10 1 foi . . • montagnes : in Matthew xvii, 20, we read: **If ye hâve
faith as a grain of mustard seed, ye shall say unto this mountain, Remove hence to yonder place ; and it shall remove ; and nothing shall be impossible unto you." — 2 Aussi disait-elle : ' accordingly she said.' Rhetorical inversion of the subject and verb is common after aussi^ aussi bien, du moins, and many other adverbs; also in remarks interjected in or after a direct quotation. For other cases see the grammar. What dots elle disait aussi mt^n? — 9 entreprendre . . . lundi: Monday, like Friôay with some of our own people, is regarded by the Russians generally as unlucky, especially as a day for beginning a joumey. — 10 voir renverser la salière : * to see the salt-cellar overtumed.' See note to 7 3. This superstition (by no means confined to Russia) is quite harmless as compared with the numerous other foolish superstitions which
one encounters among the Russians at every step, especially among the peasants, where they often *' oppress and fetter the most ordinary acts of life." — 12 lui . . . les yeux: see note to 8 21. — 13 pût: the subjunctive is used in adjective clauses to express purpose. — 14 Cette . . . le sort : this kind of divination, known as bibliomancy, not uncommon in England and elsewhere, is a practice adapted from the pagans, who drew the same kind of prognostications from Homer and Virgil. To open the Bible with a pin {une épingle^ Une 30) seems to hâve been often regarded as properly a part of the ceremony, doubtless mainly to prevent the book from always opening at the same page ; but probably, too, there was some mixture of the primitive belief in the magical qualities of metallic objects. — 21 sUvons: the adjective Slavic or Slavonic désignâtes any of the peoples or languages of the chief stock of eastem Europe (Russians, Pôles, Bohemians, Bulgarians, Slovaks, etc. ; not Hungarians, though many Slavs live under Hungarian rule); Slavonic is applied especially to the language into which the Bible was translated in the ninth century, in which language the services of the Greek Church are conducted in Slavic countries. This language differs from the modem Slavic languages ** about as Chaucer*s- English differs from our own." The Bible which the Greek church in Russia gives to the people is not in Old Slavonic but Russian, translated in the fifteenth century and revised once in a century since ; but it would naturally contain some liturg^cal words. — 23 soirée : why not soir ? — 32 Or an ange ... : Genesis xxi, 17. Read also, in same chapter, verses 9-21 to explain the allusions on page 11, Une 11, and page 17, line 9. — Âgar: ^Hagar.' The French spelling is taken from the Latin Bible, the English from the Hebrew. The différence results from the fact that in every-day Greek the sound h was pronounced but not written, and that the Latin Christians got their knowledge of the Old Testament more from written Greek than from spoken Hebrew. The same reason explalns the Latin way of writing Anna, Eva {Eve in English), Abely alléluia, for Hebrew Hannah etc.
11 3 pût: the subjunctive is used in clauses of resuit 2iitx pour que, de peur que, etc. — 8 disait-il ; see note to 10 2. — puisse ; 10 daigne : the subjunctive is used after expressions of thinking, believing, hoping, and the like, where uncertainty is implied by question, négation, or otherwise. Thus Croyez-vous qu'il pleuve 'do y ou think it will rain?' Je ne crois pas qu'il pleuve ' I do not think it will rain.* "^mX. Je crois quUl pleuvra 'I think it will rain.* — 16 apparût: why subjunctive? Note the indicative in line 18. Why ? — 21 fût : why subjunctive ? — 25 accomplît : the
subjunctive is used after expressions of émotion or sentiment, such as fear, anger, etc. ; after expressions of f ear, an affirmative clause takes ne^ a négative clause ne . . . pas. — 26 prenaient de Pinqiiiétnde : * used to become anxious.' The imperfect is used hère to express customary action. Compare similar use of the imperfect in Latin and in German.
12 7 d'opposition : the article is omitted in the partitive after a gênerai négation, as^ n^ ai pas cT argent 'I hâve no money.' — 11 ne . . . résoudre : * did not know what décision to make.*
13 1 Que faire : a common expression in French, équivalent to que peut-on fairet que doit-on fairey que faut-il faire, etc. ; it is also very common in Russian {chto dyelat, agpreeing exactly in form with the French phrase), and conveys more uniformly the suggestion ^ let things take their course, it's no use trying to help it " in Russian than in French. — 11 puisse: see second note to 118. — 14 en: what does it replace hère ? — 30 protégée : see note to 1 6.
14 7 pût: see note to 10 13. — 10 rouble en argent: the old silver ruble was worth about 75 cents. The ruble of to-day is sij cents, because at the time of the new coinage the old coins had long been displaced by a paper currency at about half a dollar to the ruble. — 13 une fdte de la Vierge : since September 8 is kept as the Virgin's birthday not only in Russia but in France, this way of mentioning it as '' a feast " shows strikingly how common the disregard of religions observances was in De Maistre's time. — 14 en : i.e. that Praskovia was really to leave ; en replaces du jour d( la cruelle séparation. — 22 en (i): 'from them,' i.e. ceux. — 23 sinistres: from the Latin sinister, left, that which présages misfortune. The ancients regarded omens appearing on the left as forerunners of misfortune.
15 12 en : ' in it,* i.e. faveur.
16 14 accompagnée : see note to 16. — 20 y : i.e. dans le bois, — 28 Nous irions etc. : the telling of this falsehood detracts decidedly from the otherwîse noble character of the heroine ; it is certainly unfortunate that the author did not omit the incident. Of this propensity among the Russians to deceive, M. de Custine writes: "Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté."
17 7 eût faite: the subjunctive is used in adjective clauses when the antécédent is modifîed by a superlative, or seul^ unique, premier, dernier (ail of which hâve a superlative force), unless the statement îs made as an absolute fact, in which case the indicative is required. Examples :
Le plus grand livre que faie ' the largest book I hâve.' C*est la seule chose quHl puisse faire *it is the only thing he can do.* But Cest la seule chose qu'il m'a donnée ^ it is (absolutely) the only thing he gave me.* — sentir: see note to 73. — 8 isba: *izba* (Izl^a), ** maison de paysan, ordinairement composée d'une seule chambre dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique Tisba répondre à peu près au mot de chautnihrey il n'entraine point Tidée de misère.** — Note de l*auteur.
— 9 lui revint à la mémoire : see note to 8 21. — 11 en: see note to 8 9.
— 21 où : notice that où hère has the force of a préposition + a relative pronoun ; see Vocabulary. — 24 imaginé : note that the participle hère is invariable because the reflexive object is indirect. Thus Elle s'est coupée au doigt ^ she has eut her finger *; but Elle s'est coupé le doigt * she has eut off her finger.* — Kiew : Polish spelling for Kief or Kiev (kë'yëf). Kief, as a part of the Ukraine (see note to 1 17), belonged to the Polish crown for three centuries, during which time the Polish spelling became usual in French and other western languages. It is a holy city to the Russians, since when Vladimir commanded his people to embrace Christianity the first- wholesale baptism (789 a.d.) took place in the river Dnieper at Kief. Though four times destroyed, Kief to-day has a population of about eighty thousand. — 33 kibick: French dietionaries give the form kibiikay the form we hâve in English. *Kibitka* (kl-blt^ka) is the name applied to a Russian cart or wagon with rounded top covered with felt or leather. It serves as a kind of movable habitation, and is used for traveling in winter. ** Formerly the joumey f rom Novgorod to Moscow was most painfuUy accomplished in ninety hours in a kibitka — a cart, or rather a cradle for two, in which the driver, wrapped in his gpreat coat, called *armiak,* sat close to the horses* tails, the hinder part of the cart being shaded by the semicircular hood of laths covered with birch bark. Thèse vehicles hâve no springs, and are covered by a mattress, upon which an abundant supply of featherbeds alone renders the jolting endurable.*' — A. J. C. Rare, " Studies in Russiâ,** chapter v, page 1 56.
18 18 eût faites: see note to 1 6. Explain the subjunctive. — 21 lui fit chercher : see note to 7 4.
19 7 venait de passer: *had just spent.* FoUowed by de and the infinitivç, venir in the présent and imperfect expresses respectively what has and what had just taken place. Thus // vient d'arriver 'he has just arrived.* Elle venait de sortir 'she had just gone out.* — 15 disait-elle: see note to 10 2. — 16 en, en: what noun do they replace? — 17 Des petits garçons : see note to 6 14, last part — 25 staxost
(or better staiotte) : ^ starost, de l'adjectif staorty vieux ou ancien, est en Russie ce que" sont les maires en France, les schulz ou baillis en Allemagne." — Note de Tauteur. " The chief person in every village is its Elder, or Se/ski Starosta^ and its affairs are managed by the Selski Skhod, or village assembly. The authority of the ' Starosta* [stâ'rô-sta ; English dictionaries hâve ** starost "] is limited by the heads of households. The principle of the Russian commune appears in every social relation, and even in each room in a prison, where three or four are assembled, a Starosta is at once appointed to maintain order and exact obédience." — A. J. C. Hare, " Studies in Russia," chapter iii, page 120. 20 10 en balayant, en lavant : see note to 2 9. — 16 n faut . . . doutent : ' their sympathy must be aroused before they know it'
21 2 elle y était qualifiée de: * in it she was described as.' — 12 il en est : équivalent to il y en a\ en hère = d^ elles. Il est^ il était, etc., are sometimes used in place of il y a, il y avait, etc. — 19 se laissa conduire: see note to 73. — 24 lui . . . d'accueil: 'gave her a cool réception.* Faire accueil means ' to welcome,' ' receive cordially.'
22 8 La jeune . . . protester : * it was useless for the young woman to protest.' Compare the German er hat gut reden, er hat schon reden, — c'était là : = cela était. — 19 poêle : " les poêles russes sont très grands, et les paysans, n'ayant point de lit dans ce pays, couchent tout habillés, soit sur les bancs qui régnent dans toute l'enceinte de leur cabane, soit sur le poêle, qui est la place la plus spacieuse et en même temps la plus chaude." — Note de l'auteur. — 25 assignations : ' paper money,' ^ Lés monnaies d'or et d'argent étant très rares en Russie, on ne se sert ordinairement que de la monnaie de cuivre ou de kopecks, dont 100 font un rouble en papier, et d'assignations. Ces assignations sont des billets de s, 10, 25, 50 et 100 roubles, qui, avec les kopecks, sont les seuls signes monétaires d'un usage habituel." — Note de l'auteur. Since 100 kopecks make a paper ruble, as De Maistre says, it follows that the silver ruble (see note to 14 10) with which Praskovia started was about 150 kopecks, so that she now had spent nearly half of it, since in line 4 she says that she has only eighty kopecks left. — 30 n'étaient . . . pour: 'were not of a character to.' — 33 soit : why subjunctive ?
23 5 de lui laisser U vie: *to spare her life,' — 8 lui fit ôter; 10 lui fit ouvrir: see note to 74. — 19 lui: i.e. à la vieille femme. — 21 en: i.e. du repas. — 23 pot au stchi : ' the stchi (stsheê) pot* '* Soupe faite avec de choux aigres et de la viande salée." — Note de l'auteur. — 25 kvas: *kvass' (kvâs), a drink which tastes like vinegar and water. ** A pailful of water is put in the evening into an earthen vessel, into
which are shaken two pounds of barley-meal» half a pound of sait, and a pound and a half of honey. The mixture is put in the evening into a kind of oven, with a moderate fire, and constantly stirred; in the moming it is left for a time to settle, and then the clear liquid is poured off . The kvass is then ready, and may be drunk in a few days ; in a week it is at highest perfection." — Kohi.
24 6 le : the English idiom requires the omission, in translation, of this invariable form. Thus Êtes^ous bien portant * are you well ? * Je le suis ' I am.* Est-il malade ' Is he ill ?' // ne V est pas * he is not' — 16 entourèrent : when a collective noun in the singular is foUowed by de and a noun or'pronoun in the plural, the verb is plural unless the collective expresses the principal idea; the latter is generally the case if the collective noun is preceded by the definite article or a démonstrative pronoun. Thus Une partie des soldats sont venus * a part of the soldiers hâve come.* But Cette partie des soldats est venue * this part of the soldiers has corne.*
25 4 Ékatherinembourg (now j^enerally in French Yêkatkerinbourg)\ ' Ekaterinburg ' (yë-kâ'tyë-rèn-bô6rk'), * Catherine's borough,* was f ounded by Peter the Great in 1723; see map. — 12 kharstma: a better translitération for the French would be kartchma (kârch-mâ''). At the time when De Maistre lived in Russia, French was the language of the court and the upper classes, and he no doubt never had a very thorough knowledge of the Russian language; this theory might account, perhaps, for some of his incorrect translitérations. ** Les kharstma sont de gprands hangars couverts où s'arrêtent les voyageurs, comme dans les caravansérails de TOrient et les ventas d*Espagne : excepté le toit, on n*y trouve que ce qu*on y apporte." — Note de l'auteur. — 19 si vif, et qui: such a coordination of an adjective and a relative clause is contrary to correct English usage, and must be avoided in translation. — 24 partit : why subjunctive ?
263 des plus singuliers, et qui: see note to 26 19. — 7 entre nous: * with each other.' — 10 Les paysans . . . compte : * Russian peasants want to understand their part of an agreement.' — > se . . . tromper : see note to 7 3. '•^ 19 souiErlt : why subjunctive.^ — 30 de toute la ville : the personal agent is usually governed by par in the case of a spécifie or definite act, but by de when the act is habituai, usual, or indefinite. Thus // fui trompé par cet homme * he was deceived by this man,' but Elle fut toujours obéie de son fils ' she was always obeyed by her son.*
27 1 postoailero! dvor (pôst-o-yaryï dvor) : " Le postoaïleroï dvor est la dénomination que prennent les auberges dans les lieux habités, tandi**
qu'elles s'appellent plus modestement >&^arr/ma lorsqu'elles sont isolëes sur les grandes routes." — Note de l'auteur. — 10 n'en avait jamais : for use of ne see note to 7 9. En is omitted in translation. — 23 m'en croire : ' take my word for it'
29 22 lui . . . vivement : * made her very eager for ' ; see note to 7 4. — 24 gens du monde : i.e. people of wealth and éducation.
30 14 Nijeni : * Nizhni Novgorod ' (nyez^nyë nôv^go-rot ; Nizhni means 'lower,' Novgorod 'new-town'). This gpreat trading city is celebrated for its annual fair (a trading fair» not a show), which is the largest in the worid. — 16 les monts Oarals : * the Ural Mountains ' are about equal in length to the line of mountains that reaches from the Gulf of St Lawrence to Alabama, but are decidedly less in height. The average annual température is about the same at the south end of the Urals as at the north end of the American chain. This colder climate has made the Urals historically a serious barrier. Tradition says that the conqueror of Siberia started with 6000 men, lost 1000 in the first vain attempt to cross the mountains, started again with 5000 the next year, and had 1 500 survivors when he reached a point where he had to fight men instead of mountains; doubtless this account is exaggerated. — The paragraph beginning with line 16 is misleading in regard to the exact location of Ekaterinburg. The map shows that there is no transportation by water any part of the way from Ekaterinburg to the Urals, as De Maistre seems to state. — 23 Volga: the * Volga' (vôrga), the greatest river of Europe, is navigable throughout its course. — 29 tombât ; 30 fût : why subjunctive ?
31 29 la grille: 'the grille,' the screen found in monastic or conventual buildings which permits the inmates to converse with visitors without being seen. Hère the grille was in a church, and served to hide the nuns from the view of the public.
32 10 la faim, les froids, la mort : nouns used in a gênerai sensé require the defînite article in French, though not usually in English. — 33 en (2) : i.e. de sa faiblesse^ etc.
3313 ne fût-ce que: * though it were only'; why subjunctive .> — 15 madame l'abbesse: the titles monsieur, madame, and mademoiselle^ followed by the article or a possessive, are often used in French where no such prefix occurs in English. Thus monsieur le professeur, madame votre mire, mademoiselle votre cousine, etc. Compare similar usage in German.
34 2 qu'elle . . . l'écoutaient : * that she brought tears to the eyes of the ladies who listened to her.' — aux dames: see note to 74. —
11 faire ses vœux: i.e. to become a niin. On first entering a convent the applicant takes the white veil ; if after her novitiate she desires to become a nun, in certain convents she takes the black veil, when she pronounces the irrévocable vows. — 12 catacombes : ** les catacombes de Kiew sont de vastes galeries souterraines, attenantes^ à la cathédrale, desservies par les religieux d'un ancien et riche couvent. On conserve dans ces souterrains une immense quantité de saints grecs, dont les corps intacts, exposés à la vénération des fidèles, sont recouverts de riches habits qui laissent voir les visages, les mains et les pieds. Les chairs desséchées ont à peu près la couleur et la solidité du bois d'acajou." — Note de Tauteur. — 28 désespérassent : why subjunctive ? — 30 soit: see second note to 118. — 33 où: see note to 17 2i.
35 11 accomplît: why subjunctive.^ Explain ne. — 15 lui . . . entreprise : see note to 7 4. — 19 fût : see note to 2 2. — 30 la capitale : the Polish poet Mickiewicz (mïts-kyâ^vïch) says, **Human hands built Rome ; divine hands created Venice ; but he who sees St. Petersbuig may say — ' This is the town of the devil.* " The city was founded on the marshy delta of the Neva, which till the be^^nning of the eighteenth century was chiefly inhabited by bears and wolves, ** for a window by which the Russians might look out into civilized Europe.*' The main channel of the river, the " Great Neva," séparâtes the southem mainland (the larger half of the city, the ** Great Side") from the islands of the delta, which, with the northern mainland, form the ** Petersbuig side " of the city, so called because it contains Peter's burg, i.e. the castle of Sts. Peter and Paul, the original nucleus of the city. The city is defended against inundations, except the greatest, by immense granité quays ; St Petersburg and Paris, two swamp cities, hâve the greatest quays in the world. The ground is so marshy that at the building of the first permanent bridge over the Great Neva it was necessary to make a foundation by driving three sets of piles, one on top of the other. This bridge extends from the English Quay to Vassili Ostrof ; it was built in 1850. Certain other bridges are laid on pontoons, and are removed when the river begins to freeze (the river is icebound during five months each year) and replaced when the ice goes out in the spring. At the time of our story ail the bridges were pentoon bridges.
36 1 sur le canal d'Ékatheiinski (a better translitération is Yékaierininski^ yë-kâ'tyë-rën'ën-skï) : ' upon the embankment of the Catherine Canal.' — 4 on temps: notice the use of the indefinite article contrary to the English usage. This use of un{e) is common before an abstract
noun used partitively with an adjective or adjective phrase. Thus H a une patience merveilleuse * he has wonderful patience.' CPest une honnt nouvelle * it is good news.' — 5 prédenz : the time was * precious ' because the Neva was impassable (see note to 85 30) after the ice was broken (see lines 16-17) until the pontoon bridges could be built — 9 Riga: 'Riga* (rë'ga), an important commercial city; see map. — 10 pour cela: 'however.' — 15 Wassili-Ostrow (better Vassili'Ostrvff): «Vassili Ostrof * (vâ'së-lë ôs'trôf), ' Basil Island,* the largest of the islands in the Neva delta, and next to the sait water ; so named f rom Vassili Demetrîevitch, who commanded a battery hère when Peter the Great was founding St Petersburg. This island is the commercial center of the city; see map. — 20 sénat: the Russian senate was established by Peter the Great in 171 1. The number of senators was at first eight, but this number was afterwards increased, and the senate became the great council of the govemment, the high court of finance, and the suprême court of justice. In later times it has been gradually shom of its various powers, and is now little more than a judicial body, a suprême court of appeal.
37 3 comme on ferait: 'as one would.' — 7 en faisait autant: *was doing as much of that/ i.e. of the avoiding ; translate ' was doing likewise.' — 16 étoiles : i.e. the badges of the orders to which thèse persons belonged.
38 10 bénisse : the subjunctive is used in main clauses, either with or without que, to express a wish. A phrase of blessing is in many languages a formula for courteously refusing a beggar. — 11 plus de : see note to 2 23. — 12 plus de : the partitive takes no article in expressions of quantity or number unless the expression is modified by a distinctive adjunct ; bien and la plupart are exceptions. Thus peu cT argent 'little money,' beaucoup de succès ' much success ' ; but une liz/re-du thé de ce marchand * a pound of this merchant's tea ' ; bien de Pargent ' much money,' la plupart des hommes ' most men.' — de rester debout : ' from standing.' The infinitive is hère used as a complément of the adjective faiiguée,
39 2 pour faire ses dévotions : 'to perform hef religious duties,' i.e. in préparation for the sacrament of the Lord's Supper, which every Catholic must partake of at Easter. — 11 quai Anglais : so called from the numerous English commercial houses there ; see map. — 12 droschky (very near the German spelling Droschke ; French dictionaries now hâve the spelling droschki) : the ' droshky ' (drôsh'kï) is a low four-wheeled open carriage used in Russia, consisting of a long bench on which
the passengers ride as on a saddle, with their feet on bars near the ground. The name is now applied to varions forms of two-wheeled and four-wheeled carriages used in Russia and other European countries. " . . . The smallest carriages in the world, mère sledges on wheels, with drivers like old women in low-crowned hats and long blue dressing gowns buttoned from their throats to their feet. AU hâve the same mild, sieepy, benignant expression, and the gowns of ail, even in the buming summer weather, are wadded until they look like feather beds, so that ail proportions of the figure are lost, only a girdle indicating where the waist should be. It is useless to pull at your driver or even thump at him as hard as you can to make him tum round to attend to you, for your hand will only sink deep in the wooUy protection."—- A. J. C. Hare*s "Studies in Russia," page 28. — 17 Piçrre le Grand: • Peter the Great,* Peter I ; founder of St. Petersburg, of modem civilization in Russia, and of the modem Russian f oreign policy which seeks to get possession of seaports not blocked by ice ; a man of immense energy and immense practical insight, a scientific workman, a leader of civilization, a soldier, and a barbarous brute ; bom in 1672, died in 1725. — 18 cette statue que voilà: * that statue there.*
40 32 salle à manger : * dining-room ' ; more literally * room for dining * ; à manger hère has the force of an adjective to dénote the use for which salle is designed. — Christos voscres : it is the custom in Russia, when friends and acquaintances meet each other for the first time during Easter week, to embrace, the one sajring Christos voscrese (krïs-tos' voskrê'sè), 'Christ is risen,* the other Voistinu voscrese (vô-ës'të-nÔo voskrê'sé), 'He is risen indeed.'
41 20 ne : see note to 7 9.
42 26 boston : a game of cards which originated in connection with the American Révolution. It opens with an auction, in which the names of the principal bids are drawn from plaides and circumstances of the American Révolution : the lowest bid is Boston, by which the bidder undertakes to win five tricks if he may name the trump ; other bids are Little Misery and Great Misery (islands in Salem harbor, where the French ships lay, and where the game was perhaps invented), and, in the French form of the game, Concord, Independence, etc. It was very popular in Europe for half a century after its invention.
43 10 Que vous plaît-il: * pardon me'; more literally *what does it please you (to say)?* If the person addressed in French does not understand what the speaker has said, he replies plaît-il or que vous platt-ilf etc. The expressions are about équivalent to our * pardon me,'
' I beg your pardon/ etc. — 27 fait . . . princesse : see note to 7 3. Literally ' had the princess spoken to,* i.e. engaged varions ones to speak to the princess. — 29 regardât ; 30 eussent : why subjunctive ?
44 3 S. M. L: i.e. the widow of Paul I and mother of Alexander I, who at this time was emperor ; see note to 1 2. — 5 on paovre ordinaire: • an ordinary case of poverty.* — 6 dire : see note to 73. — 27 en : i.e. de ses prières.
45 1 fût: subjunctive after an expression of commanding. — 17 en: what does it replace hère ? — 27 le : see note to 24 6.
46 22 après . . . achevées : * after the stakes had been paid.' — 26 en : i.e. de Dieu, — 29 que : hère replaces lorsque.
479 l'impératrice régnante: 'the reigning empress/ i.e. the wife of
Alexander I, Louisa Maria Augusta, Princess of Baden ; she married
Alexander I in 1793. — 1^ ministre de l'intérieur : at the présent time
there are ten ministries in Russia, which administer the impérial will
throughout the empire ; one of thèse is the ' ministry of the interior,'
to which the govemors of the *govemments* (see note to 24) are
directly responsible. — 18 prévinrent . . . malheureux : * forestalled meas-
ures on the part of the unfortunate/ i.e. the minister took up their case
even before he was appealed to. — 22 sur . . . venir: 'about what was in
store for her.' — 29 n'influa . . . d'être : *had no influence upon her con-
duct.' — 32 cette . . . autres: in "King Lear," act I, scène ii, Edmund
says of Edgar,
"... a brother noble,
Whose nature is so far from doing harms
That he suspects none ; . . ."
48 2 en sorte . . . commencer : i.e. it sometimes requires long study and expérience to arrive at the simplicity and lack of pretense which one should possess at the beginning. — 7 juste et naturel : i.e. unsophisticated. — 19 sans y penser : ' without thinking that she was doing so.' Kis hère équivalent to à le faire.
49 1 palais impérial : the Winter Palace, the résidence of the impérial court in winter, is an immense rectangular building on the bank of the Neva, between the Hermitage and the Admiralty. It is the largest building in the world intended for résidence, except the Vatican and Versailles. Though tasteless and far too profusely decorated with ornaments and statues, it has a certain grandeur from its immensity. — 4 salle Saint-Georges : the ' Hall of St. George,' so called from the feast of St. George celebrated hère every year, is a large hall in the Winter Palace. — 20 toute tremblante: toute is hère an adverb,
though agreeing like an adjective. TouU adverb, immediately preceding a féminine adjective beginning with a consonant or h aspirate, agrées like an adjective. — 26 soient: why subjunctive? — 32 l'Ennitage: *the Hermitage,' a famous palace and muséum connected with the Winter Palace. Catherine II had constructed in 1765 a two-story building called at iirst the Little Winter Palace, which was joined by drawbridge to the apartments of the empress, and remains so at the présent time. The Great Hermitage was built in 1775, and completely reconstructed in the Grecian style in 1852. The extensive art gallery is rich in pictures from ail Europe ; indeed, the- French schools of art are better represented hère than in the Louvre:
506 Laça Giordano (loo^kâ jôr-dâ^no): Italian painter (1632-1705) especially noted for the swiftness of his exécution. He had a maxim that the good painter is the one whom the public like, and that the public are attracted more by color than drawing. — 7 Silène, bacchantea ; 8 aatjrres : Bacchus was the god of the luxuriant forces of nature, and especially of the grape and wine. Silenus (sMê^niis), one of his subordinates, was the god of wine as an intoxicant, and of drunkenness. The sat3rrs (sâf èr), when represented as the subordinates of Bacchus, were often made to stand for the merely animal part of human nature and appetite; they were depicted as men with goats' legs and small homs, or with other mixture of human and bestial form. The worship of Bacchus took varions forms, generally that of a revel, often with drunkenness and debauchery; but the form mostly commemorated in literature and art is that in which the Greek women periodically broke loose from their very coniined daily life to run wild on the mountains. They were supposed to cast off ail restraints of civilization, but did not mix with men and did not hâve such opportunities for winedrinking as they had at home. Such women, ** bacchantes" (bàc-ànf), are mythologically represented as joining the satyrs and other attendants of Bacchus. — 16 en manquait de véritables: = manquait de choses qui sont véritables. — 30 elle-même: *for herself.* — 32 vinssent: why subjunctive ?
512 en: = des deux impératrices. — 3 ukase : * ukase * (ù-kis^, name gîven to an edict or order emanating from the Russian govemment, and having the force of a law, the czar being absolute ruler. — 23 les . . . Majesté : i.e. the favors which the emperor would hâve conferred upon her personally.
52 5 de ses nouvelles : * news of her.' — 6 Alexandre : Alexander I (1777-1825), son of Paul I, whom he succeeded in 1801, was an idealist
who had not the courage to stick to his ideals when they seemed to be working badly. Consequently, as in the first quarter of the nineteenth century nothing in Europe worked well, Alexander's attempts to liberalize his empire ended in his establishing ail the worst new tyrannies of modem Europe. — 9 en : * thereby,* i.e. because some prisoners at Ishim had been pardoned while Lopulof and his wife had not. — 19 en: what does it replace hère? — 29 Peagatcheff: Pugachcf (p6d-gà-chëf), 1726-177 5, was a Russian impostor who passed himself off as Peter III, whom he resembled, though Peter III had died ten years before. Pugachef, with other Cossacks, raised a large army, and, after committing great déprédations in southem Russia, came near capturing Moscow. He was betrayed by his companions and beheaded in Moscow.
53 29 feldiègre: **mot tiré de l'allemand (Feldjager) qui sigmûe chasseur de la campagne. Les feldiigres sont un corps avec des grades et un habit militaires ; ils remplissent en Russie les fonctions de courrier d'État et de cabinet." — Note de l'auteur. — 30 capitaine ispravnick: 'ispravnik' (ïs-pràv'nïk), highest police officiai in a district. '* Les. capitaines ispravnicks ont à peu près les même fonctions que celles de nos sous-préfets." — Note de l'auteur.
5416 bénisse, soit; 17 comble: why subjunctive? — 28 y: î.e. aux secours pour le voyage.
55 1 prenant le voile: see note to 84 11. — 4 dévotions: i.e. the religions exercises connected with her taking the vows. — 14 en avons de bonnes : = avons de bonnes nouvelles.
569 Wladimir(PolishspellingforF/a^/wiy): 'Vladimir' (vlâ-dyê'mcr) a town which in the twelf th and thirteenth centuries was the capital of an independent monarchy. It is now important mainly for the old cathedrals which recall its former greatness. Population, about 20,000. — 18 Que ne sommes-nous : * if we were only.'
571 chœur: * choir,' in churches of fuUy developed plan, thatpart of the church between the nave and the apse, which is reserved during the service for canons, priests, monks, and choristers. ^6 bénisse: why subjunctive? — 7 grille î see note to 81 29. — 1 1 Heureux ;les.lhomme8 . . .: Psalm cxix', i. The Krng James version reads: "Blessed are the undefiled in the way, who walk in the law of the Lord."
59 8 vœux définitifs : see note to 84 1 1. — 12 Novogorod : 'Novgorod' (nôv^gô-rôt, * new town '), the capital of the government of Novgorod, was founded by the Slavs in the fifth century. In médiéval times this city was the largest in Russia, and oneof the leading .commercial citi^s
of Europe. In 1570 Ivan the Terrible discovered a treasonable correspondence between the citizens of Novgorod and Sigismund Augustus of Poland, and avenged it by the terrible ** tribunal of blood/' killing tens of thousands and deporting others. The city never recovered from the blow. Population, about 24,000.
60 4 eût : why subjunctive ? — 20 n'est-^e pas : * will you not ? * Compare the German nicht wahr, We hâve no équivalent expression in English ; the translation of n'est-ce pas dépends upon the context — 24 sainte Barbe : * Saint Barbara/ a virgin martyr and saint of the Greek and Roman Catholic churches, suffered martyrdom about 235(?). Encyclopedias give December 4 as the date of the feast for both churches.
The mimerais in heavier and lighter type indicate respectively pages and lines of the text. Occasionally words needed for translating the sentences in EngKsh will be found in the questions in French immediately preceding, and sometimes in the examples given in the Notes. It is taken for granted that the pupil knows the most common words, such as the articles and personal pronouns ; and also that he has leamed certain words that hâve occurred often in the course of previous lessons.