‹ La jeunesse blancheChapitre 17 sur 72 · PREMIERS BEAUX VERS · texte numérisé non relu

PREMIERS BEAUX VERS

Trouble des premiers vers douloureux ou charmants ! Trouble des premiers vers dont les musiques vagues Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments ! ^"^^

Nous pleurions longuement Graziella trahie '^ /!/Wl n/v Qui, n'ayant pu laisser tel qu'un tapis moelleux Son amour sous les pas du poète oublieux, Sans bague au doigt, fut mise en sa bière fleurie !

Mais tout là-bas, au bord des rivages houleux Où priera l'avenir sur sa tombe odorante. Nous autres, négligeant la morte de Sorrente, Nous cherchions dans la mer l'infini des yeux bleus.

A travers l'idéal des grandes eaux dormantes, A travers l'idéal des beaux vers consacrés, Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés, Appareiller vers nous nos futures amantes !

Tout nous parlait d'hymen, de baisers et d'aveux ! Et dans la barque d'or des strophes amoureuses Les rimes accordaient leurs rames langoureuses Pour amener vers nous la vierge de nos vœux !

La douceur de la mer méditerranéenne

Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur

Qui venaient déferler sur la plage du cœur

Avec un bruit de robe et des frissons de traîne !

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il N quittant le collège, abri calme et dormant, J'ai pleuré mon enfance et j'ai confusément Senti qu'un peu de moi restait là, dans la pierre I

L'habitude est si douce au cœur, si familière ! Et j'avais dès longtemps pris celle de m'asseoir Dans la salle d'étude, après les jeux, le soir, D'écrire, de rêver, les mains contre les tempes. Et de lire aux clartés amicales des lampes !

Au moment de partir, de quitter à jamais Les peupliers connus du jardin que j'aimais, Lui qui versa son ombre à mon adolescence, J'ai senti que mes yeux souffriraient par l'absence !

Et j'ai tout revécu : les courses d'autrefois

Le long des grands chemins où bourdonnaient nos voix

Dans la vague rumeur des moissons remuées.

Nos regards enfantins qui suivaient les nuées

Roses comme nos cœurs et changeantes comme eux !

Puis nos retours hâtifs pendant l'hiver brumeux

Par les lointains faubourgs où la mélancolie

Des orgues se fondait dans celle de la pluie !

Et nos calmes sommeils fleuris de rêves blancs

Parmi les grands dortoirs où les rideaux tremblants

Avaient une envergure et des frissons de voiles !

Ces choses du passé sont comme ces étoiles Dont le foyer d'or pâle est mort, mais dont on sent Le rayon venir doux comme un rappel d'absent !

Et puis c'est en quittant la grande maison calme Où l'Espoir dans les mains nous mettait une palme, C'est à ce moment-là que nous avons compris Qu'il faut laisser toujours le chemin qu'on a pris, Et que la vie humaine est un vieux pays sombre Où les marcheurs pensifs, en des routes sans nombre, Se croisent dans des cris d'accueil et de départ !

Oh ! partir ! partir seul ! s'en aller quelque part

Sous des arbres nouveaux qu'il faudra longtemps suivre,

Et tout abandonner — recommencer à vivre !

PREMIER AMOUR

A Camille Lemonnier.

PREMIER AMOUR

1 REMiER amour! Parfum de la nouvelle rose ! Sur le clavier du cœur premiers accords plaqués Par une main de femme insaisissable et rose ; Premiers souffles du vent sur la voile morose Qui devine la mer dans le calme des quais.

Premières floraisons dans le verger de l'âme, Premiers jets d'eau montant au milieu des jardins Où des noces en blanc chantent l'épithalame ; Premiers regards qu'on jette à l'horizon de flamme Où les palais du rêve étagent leurs gradins.

Premier amour! Souffrance heureuse! Désirs vagues De lui prendre les mains, plus douces que des fleurs, A celle dont les yeux ont la couleur des vagues, Et, feignant d'admirer le chaton de ses bagues, De rafraîchir sa lèvre à ses doigts cajoleurs.

Délices, au milieu des fêtes et des danses, De ressembler pour elle aux galants d'éventail ; Puis, quand on reste seul, sous les ramures denses. Charme de chuchoter de longues confidences A la Lune qui rit comme au fond d'un vitrail.

C'est le moment de joie unique où l'on épie Les yeux encor voilés d'une fausse rigueur, Où, sans s'imaginer que tout bonheur s'expie. On tire fil à fil, comme de la charpie, L'aveu qui guérira la blessure du cœur.

Ce qu'on aime à vingt ans c'est la tiède atmosphère Des premiers abandons sous un ciel vierge et bleu ; Qu'importe la liqueur, ce qu'on veut c'est le verre ; C'est le mal glorieux de monter au Calvaire Car on a Véronique et l'on se sent un Dieu !

PREMIER AMOUR. 47

Ce qu'on aime surtout, c'est bien l'amour lui-même ; On aime sans savoir ni pourquoi, ni comment ; Mais on veut être ainsi, si c'est ainsi qu'on aime Et l'on sent à jamais que c'est le bien suprême Et que le plus suave est le commencement!

Qu'importe son visage ou son âme 1 Qu'importe Ce qu'elle a de frivole ou de spirituel ! Aimer c'est croire ! Aimer cela vous réconforte, Et quel que soit l'autel où le hasard vous porte C'est du ciel qu'il s'agit dans chaque rituel.

Qu'importe à ce moment quelle Madone on prie. On est assez heureux de murmurer : Je crois ! Dans l'église d'amour résonnante et fleurie f Où, parmi l'encens pâle, une Vierge Marie Vous sourit et vous tend ses bras comme une croix!

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