‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 323 sur 369 · Mon père dit : « Où es-tu, mon fils · texte numérisé non relu

Mon père dit : « Où es-tu, mon fils

« Où est ton beau visage, mon fils unique?

< Pourquoi mon premier-né tarde-t-il? »

9. Vois, je suis tombé, puis j'ai pris de la force Parmi les morts, et me voici vivant.

Maïntenant je sais espérer malgré l’amertume, Nonobstant la dureté de la destinée. humaine. .- 10. Voyez mes mains (12), voyez mes pieds!

Vraiment, je suis un homme de guerre.

Ils m'ont couvert de honte et transpercé (13). Je me suis relevé, et eux ne sont plus (14).

11. « J’ai entendu la voix de mon rejeton, « La voix de mon ami est arrivée à mes oreilles (15) : « Ouvrez-vous, portes de l’Eternité!

« Qu'il vienne et que je puisse voir son visage (16) ! 12. « Princes des Armées du Ciel, « Citharistes de Dieu, « Agenouillez-vous devant Jéhova, devant l'Homme, « Prosternez-vous devant l'Homme, devant Jéhova! >» [13]. Maintenant je te rendrai grâce, mon père, Car tu as sauvé ton fils.

Tes louanges seront dans ma bouche pour l’Eternité.

Ecrit de la main d'Ernest RENAN.

Nous aurions pu multiplier les références à l'A. T. : Renan avait appris: à Saint-Nicolas, en fabriquant des vers latins, la pratique des centons. A vrai dire, la poésie hébraïque, qui admet de simples juxtapositions, souffre encore

(10) Voir ps. XXXV, 16; XXXVII, 12.

(11) Sur le sens de ce dernier mot (qui se retrouve au v. 7), cf. supra 617. Et sur le vers, supra 670 et n. 5. Le vers suivant fait songer à Jérém., XVI, 9 : « Ecceego auferam.…. vocem.…. ».

(12) C’est le mot de Jésus à Thomas : « Regarde mes mains » (Jean, XX, 27).

(13) La Vulgate traduit aïnsi ps. XX, 17-18 : « Foderunt manus meas et pedes. meos >».

(14) Cf. ps. XXXVII, 36 : « Transivi, et ecce non erat » (supra 439).

(15) Cf. Cant. des C'ant., II, 8 : « Vox dilecti mei.. »; II, 14 : « Sonet vox tua in auribus meis ». Le vocatif « amica mea » y est très fréquent.

(16) Cf, supra 380 et n. 67.

plus aisément ce procédé. On n’y sait pas toujours exactement qui parle (17). Même dans le morceau qu'on vient de lire, on n’est pas sûr que le v. 12 soit dit par Jéhova. À la rigueur, il pourrait l'être par le poète ou par une sorte de chœur.

Dans l’ensemble, pourtant, ce morceau a une certaine unité. II commence et il finit par un verset d'action de grâces : Jésus remercie Jéhova son Père de l'avoir sauvé. Les v. 2 à 7 retracent l'assaut des ennemis, la défaite et la revanche. Les v. 8 à 12 mettent en scène Jéhova, qui engage un dialogue avec Jésus. On pourrait seulement souhaiter une plus forte liaison des deux parties. Malgré le début et la fin, on ne voit pas en quoi la puissance du Père s'est exercée pour le salut du Fils. Celui-ci n’a-l-il pas été le jouet des ennemis et leur victime? C'est la terre qui lui a rendu des forces, non, comme au héros antique, parce qu'il la touchait du pied, mais en lFabrilant dans ses profondeurs. Dieu, là-haut, est impatient de le revoir. Comme l'épousée du Cantique (18), il appelle tendrement celui qu'il aime. La voix du Victorieux arrive à son oreille. Dans sa joie et sa hâte, il fait ouvrir les portes de l’Eternité.

A vrai dire, cette variété de ton n'est pas à regretter. Aux images de chasse et de guerre, Renan a voulu opposer les suavités de la dilection. I à pris à l'A. T. ce qu’il a de plus rude et de plus doux. Mais comment a-t-il distribué ces couleurs ? Le doux, chez lui, ce n'est pas Jésus, c’est Jéhova. La Loi d'amour règne dans la cour céleste où éclatent les pompes de la liturgie. C'est en bas que le drame se déroule; et que l' « homme de guerre », après « être tombé >», reparaît vivant el se rassasie de carnage. Est-il mort vraiment ? Ce n'est pas dit. Sa Passion n'est représentée que par quelques traits des v. 2 et 10 : ses ennemis l'ont « couvert de honte et transpercé ». La métaphore du lionceau captif, développée pour elle-même avec un art complaisant (19), n’a certes rien d'évangélique. Peut-être le v. 6 se réfère-t-il à la peur des gardes (20). Mais Renan à lenu à placer, entre la Résurrection et l’'Ascension, un verset d’un réalisme atroce : Jésus n'y est qu'un lion dévorant. Ses dents ont poussé « parmi les morts », et maintenant il s’en sert. Nous voici loin de lagneau pascal.

Et pourtant, l'Apocalypse, le plus juif des livres néolestamentaires, est aussi le seul auquel ce Cantique fasse songer. Si le jeune eatéchiste, à la fin -de 1843, déclarait son « horreur » pour un Messie conquérant (21), il s’est familiarisé depuis avec les Prophèles. Son Jésus en est tout nourri (22). Isaïe n'a-t-il pas dépeint le guerrier venant d'Edom, les pieds sur ses ennemis qu'il écrase, et dont le sang jaillit sur sa tunique ? N'a-l-il pas comparé l'Eternel à un lion (23) ? Le Ressusceité a cette forme, il a cette brutalité.

Ce n'est là, il est vrai, qu'un exercice littéraire, un jeu d'imagination où l'âme à peu de part. Lors même que l'Homme (24) a repris sa vraie figure, ses sentiments, à la fin du v. 9, sont beaucoup plus sapientiaux que chrétiens. EL certes, ce système découlait du projet conçu. Mais cette conception, et l’énergie que Renan à mise à l’exécuter, ne sont pas dénuées de toute signification il fallait qu'il eût l'esprit assez libre à l'égard du Christ, pour le métamorphoser aussi étrangement.

(17) Cf. supra 571-572.

(18) Ou comme une mère : l'expression « primogenitus wteri mei » fait songer au <« fruit de vos entrailles >» de l'Ave Maria.

(19) Sur cette manière de traiter une image, cf. supra 611. (20) Matth. NXXVIII, 4.

(21) Trav. de Jeun., 13.

(22) C'est ce qu'il dira, mais dans un autre sens, au ch. III de sa Vie da Jésus (39).

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