‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 322 sur 369 · I. — UNE LETTRE NON RECUEILLIE (Voir supra · texte numérisé non relu

I. — UNE LETTRE NON RECUEILLIE (Voir supra

Le passage visé ci-dessus a été écrit d’après une copie incomplète de la lettre du 19 septembre. Depuis, nous nous en sommes procuré le texte intégral. M. Moulinier, qui l’a présenté aux lecteurs des Débats, croit comme nous, que Renan, lorsqu'il dit avoir échappé à la mort, se « fait un jeu de dramatiser ». Nous y voyons plus précisément l'influence de certains psaumes et du Cantique d'Ezéchias. Il faut aussi, croyons-nous,: songer au prétexte que le séminariste breton avait donné à ses «maîtres et confrères, pour quitter plus tôt Saint-Sulpice. Il laisse entendre maintenant qu'il était bel et bien, en fin d'année, sous le coup d’une maladie grave (2).

Quelques mots sur le document dont il s’agit. -Composée en versets hébraïques, la lettre de septembre 1844 a été conservée par son destinataire, qui l’a traduite en français pour l'offrir à un journal, après la Vie de Jésus. L'abbé Jardin était alors curé-doyen dans le diocèse de Meaux. Il y avait enseigné la philosophie au Grand Séminaire, tout en continuant ses études d’hébreu. Telle était du moins sa situation en 1847, quand Renan lui écrivit une seconde lettre, que M. Moulinier à également publiée dans le même numéro des Débats (25 mars 1923). L'extrait suivant nous renseigne sur les amitiés du frère d'Henriette : « Une de mes joies les plus vives est... de songer à ces excellentes natures, si bonnes, si franches, si nettes de M. Delormel, M. Dillion [lisez Billion], M. Gognal [lisez Cognat], qui formaient avec vous une société où je me complaisais si fort ».

Voici maintenant la première lettre :

« Mon cher ami, salut!

« Heureux l’homme qui a un ami véritable, il n’est pas sans consolation dans ses peines !

« Je vous écris pour vous assurer que je vous aime et que c'est un bonheur pour moi.

« Dès mon arrivée dans ma famille, je fus saisi d'une forte fièvre et devins très malade. $

« Je disais en ces jours-là : Je ne verrai plus mes confrères qui sont à Paris.

« Je crus que ma vie était à son terme, car je tombai aux portes de la mort (3). :

« J'ai imploré Jéhovah dans mon affliction et Jéhovah m'a guéri et délivré de tout mal.

E (1) Elles sont, écrit-il, « de ma première jeunesse et des premiers temps où je réspirais l'air libre » (A. Int., 327 n. 1).

(2) IL y a lieu toutefois de prendre en considération une phrase du 1° décembre 1844 : Renan y parle à sa sœur de « l’état d’épuisement » où il se trouvait avant les vacances. Il se peut done que tout n'ait pas été feint dans ses plaintes (Lettres Int., 200).

(3) Cf. ps. IX, 15 : « Enlève-moi des portes de la mort ».

« Depuis lors, j'ai appris que la main de Jéhovah frappe et guérit (4). À

« Maintenant je suis bien portant; je me fortifie; je prends de l'embonpoint, et je suis très gras en comparaison d'autrefois.

« Béni soit Jéhovah. Il ne m'a donné en proie à la gueule de l’enfer (5).

« Dans ma maladie, j'étais très inquiet de savoir si, l'année prochaine, je retournerais à Paris.

« Maintenant il est certain que j'irai, et je me réjouis beaucoup dans l’espérance de vous voir.

« Je me suis ensuite appliqué à étudier la langue hébraïque; j'ai achevé avec beaucoup de peine ce que j'avais entrepris; j'ai traduit du latin en hébreu le petit office de la Vierge Marie (6).

« Et maintenant je me réjouis de prier la Vierge Marie dans la langue hébraïque.

« Je travaille de plus en plus sur les livres des Psaumes: je touve qu'il y a dans ce livre des expressions difficiles à comprendre et plus douces que le miel pour celui qui en a l'intelligence (7).

« Grâces à Dieu qui nous donne des cantiques et des poésies où sont toutes beautés et toutes délices !

« Et maintenant, mon bien cher, je vous parle en toute sincérité : oui, je vous donne la première place dans mon amitié.

« Que la grâce de Jésus, le Messie, Notre-Seigneur, soit avec votre esprit; et que Jéhovah vous bénisse! Amen! :

« Ecrit en la ville de Tréguier, en Bretagne, le 19% jour du mois de septembre, l'an du Christ 1844.

« J'ai écrit cette lettre de ma main (S).

« Ernest RENAN, clerc minoré »

il. — UN CANTIQUE INÉDIT (Voir supra p. 629)

Renan s’est intéressé, avons-nous dit, au ps. XVI et au ps. LXVI, dit « de la Résurrection ». Il semble s'être souvenu de l'un et de l’autre pour composer une pièce très curieuse, que nous publions ci-dessous (traduction revue par M. Ginsburger) (9).

Cantique de Jésus lors de sa résurrection

1. Aujourd'hui je chanterai en ton honneur, Jéhova, Aujourd'hui je rendrai grâce à ton nom, mon père, Car tu as combattu mon combat, et je veux t’honorer, Tu m'as racheté, et je veux t'exalter.

(4) Sur ce « laedit et sanat », CÎ. T'rav. de Jeun., 116 et n. 88.

(5) Cf. ps. XVI, 10 : « Car tu ne livreras pas mon âme à l'enfer ». Ibid., 196. — Pour l’image, voir Prov., I, 12 : « Avalons-le tout vif comme fait l'enfer. » etc. C’est quelque chose d’analogue à la « bouche-tombeau » de V. Hugo.

(6) Il ne saurait s'agir, évidemment, des psaumes du Petit Office : Renan les aura transcrits de la Bible hébraïque. Il n'a dû traduire du latin que le reste (hymnes, oraisons, etc); encore se sera-t-il aidé, pour le Magnificat (Trav. de Jeun., 134, n. 9), du traducteur hébreu du N. T. (ib., 229 et n. 9).

(7) 9 Avoir de cpu > est une expression fréquente dans les Livres Sapientiaux. Quant à la comparaison précédente, cf. ps. XIX, 11 et ps. CXVIII 103 ; Ecclé., XXIV, 27 (« dulciora super mel » etc.). s à *

(8) Cf. Philé., 19 : « Ego Paulus scripsi mea manu ».

(9) 13 versets, titre et signature, le tout en hébreu. Sur le r° et le v° d'une feuille volante de 17 X 14,50 cm (Don de Mme Renan à l'éditeur). Au haut du r°, une croix,

j APPENDICES 67E

2. Mes adversaires se sont enflammés de colère dans leur cœur, Les ennemis ont grincé des dents contre moi (10). 3. Ils ont dit : « Nous le tuerons, nous le tuerons, L'enfer engloutira son âme (11), Nous ferons taire sa voix de la terre! »

4. Et moi j'étais comme un lion enchaîné, Un lionceau tombé dans le piège des chasseurs, Dont la gueule est liée de toutes parts :

Une bride est à son cou, Et guidé par la main d’un enfant, il joue selon sa volonté. 5. Mais mes dents se sont fortifiées sous la terre, Mes molaires ont été aiguisées comme des flèches. 6. J'ai dit : Ah! Et ils prirent la fuite, A mon cri, ils ont tremblé comme une feuille. 7. Sois forte, ma main! Sois ferme, mon pied! Mon âme, remplis-toi de proie!

Ma langue, lèche du sang!

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