NATURALISTES » ET HÉRÉTIQUES
tème des «naturalistes allemands». Ceux-ci ne veulent pas entendre parler de miracles, et dans ce cas encore moins qu'ailleurs. Ils estiment, en effet, injurieux pour l’« esprit d'ordre et de sagesse », de lui imputer des charismes si tumultueux. Aïnsi leur négation s'inspire de la notion élevée qu'ils ont du Saint-Esprit : bien entendu le Sulpicien ne fait pas cette remarque, ayant, au surplus, peu à dire de ces adversaires. SiE nomme, en un autre endroit, les « naturalistes », s’il les rapproche des « rationalistes », c’est sans inl'iquer leur nationalité, et sur des questions plus dogmatiques que critiques ou philosophiques. Les uns et les autres, explique-t-il, ont beaucoup peiné pour «se délivrer» d'un verset de l'Epitre aux Romains (49), relatif au péché d'origine. Les seconds, s'appuyant sur l'autorité d'Erasme, refusent de l'appliquer aux enfants. Ils ont tous des affinités avec les Sociniens.
Ce jugement prononcé, l’auteur du Cours se sent, dirait-on, plus à l'aise. Un tel rapprochement, en effet, va lui permettre de lutter sur un sol plus ferme, avec des armes éprouvées, et contre des adversaires bien connus : les «hérétiques » de toutes sortes; que l’œuvre de Saint Paul à suscités.
D'où sont venues tant d'erreurs ? N'est-ce pas pour une grande part que les écrits en question, trop explicites ou pas assez, ne disent point toujours ce que l'Eglise y a vu ? De cette raison, M. Garnier ne paraît pas s'être douté, bien qu'il s'arrête, par exemple, aux passages
de l'Epître aux Hébreux qui sembleraient — d’où la répugnance des Latins à l’attribuer à Saint Paul — «favoriser les Novatiens» (50).
D'après lui, les hérésies s'expliquent par la malice ou la faiblesse des hommes : ils n’ont pu s’égaler à l'importance, à la ‘profondeur, à la délicatesse des sujets que l’Apôtre a traités, comme la grâce, la justice, le salut, etc. Saint Paul est si loin d’être responsable de ces aberrations, qu'il les a réfutées d'avance, grâce à une «inspiration spéciale » ; et non seulement celles qui se sont produites, mais toutes celles qui
éclateront «jusqu'à la fin des siècles ».
Cette réfutation est «invincible». Toujours sensible à l'apparence de la vigueur dialectique, Renan a transcrit de confiance les noms des légions vaincues par l’Apôtre, depuis les Gnostiques jusqu'aux Réformés et à ces Jansénistes (51) qui «se vantent » de suivre sa doctrine. I} n'oublie ni les Sabelliens, ni les Ariens, ni les Macédoniens, ni les Nestoriens, ni les Eutychiens, ni les Pélagiens.… Cette nomenclature fait un tel effet de masse qu’on ne songerait pas d'abord à distinguer les
(50) On veut parler de la doctrine des péchés irrémissibles, qui s’étalerait dans Hébr., VI, 4, ainsi que dans 1 Jean, V, 16.
(51) Jansénius a, comme Calvin, outré la doctrine paulinienne de la grâce. L'on était, à Saint-Sulpice, si hogtile à ce penseur et à son école, qu'on en venait à se demander, dans l’examen de l'Apocalypse, si le sixième âge des épreuves, selon tel système, ne correspondrait pas à l’hérésie janséniste (Cf. infra 529).
16 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES hérésies les plus graves. Cependant, l’auteur du Cours ayant surtoul pris à partie Arius, Pélage et Socin, et les protestants, nous considérerons plus spécialement avec lui ces quatre sortes d'adversaires.
Le premier se voyait reprocher ses fausses idées sur la nature du Christ, dont il a fait une « sorte de Dieu inférieur, non consubstantiel au Père ». Voilà ce qu'Arius et sa secte ont avancé, en dépit de l’Epitre aux Colossiens, qui les réfute en un endroit, et de l'Epitre aux Romains, dont ils « énervent » un passage décisif « par de vaines subtilités » (52). Socin, que M. Garnier prend, semble-t-il, pour un hérésiarque des tout premiers siècles, Socin est allé plus loin, Jésus, à l'en croire, n'aurait été qu'un pur homme, il n'aurait point préexisté à sa conception. Le texte si contesté de l'Epître aux Philippiens, où l’Apôtre propose à limitation l'humilité du Christ (53), Üevrait s'entendre en c2 sens que Jésus n’a pas voulu s'égaler à Dieu ; la «forme divine » ne serait qu'une apparence extérieure. Quant aux versets également discutés de l'Epître aux Romains (54) et de la Première de Jean, le relatif et le démonstratif litigieux s'y rapporteraient uniquement à Dieu le Père. Enfin, et c'est là «l’objection la plus forte», «les plus anciens Pères ont pas voulu donner au Fils l'appellation de Deus super omnia, pensant qu’elle convenait au Père seul comme principe de tout et même des deux autres personnes ». — A ces assertions, le Sulpicien oppose, soit une interprétation différente des morceaux allégués, soit d'autres textes qu’il estime péremptoires : tels, par exemple, un passage de l'Epître aux Colossiens (55), et le dernier chapitre de l'Epître aux Hébreux. Si les sociniens disaient vrai, cette fin et son « magnifique langage » ne seraient qu'«un piège tendu aux hommes pour les induire en erreur ». |
Ces hérétiques comprenaient encore à faux un verset que Pélage, lui aussi, a détourné de sa véritable signification. Avec ce nouvel adversaire, la discussion change de sujet: il s’agit, non plus de la divinité du Christ, mais de la réalité du péché originel. Ce dogme paraît ne plus reposer sur rien, depuis que le sophiste interprète s'est évertué à vider les textes probants de leur contenu. Au lieu de « in quo omnes peccaverunt », il a traduit « eo quod » ; dans la phrase « eramus natura filii irae », il remplaça le second mot par « vere » (56). Enfin il tira. comme Jovinien, de la Première de Jean (57) cette conclusion, que « le juste peut être sans péché ». De pareilles audaces provoquèrent l’animadversion de Saint Augustin, puis celle d'autres Pères et des Conciles. A
(52) Cf. respectivement Col., Il, 9 et Rom., IX, 5.