DE LA COMPILATION A LA CONTROVERSE
grande, pour qu'il renvoie à une Synopse des Critiques (44). En général, plus abondante est: la littérature qu'a provoquée tel passage, et plus il est satisfait, plus il pense avoir de ressources contre le mécréant. C'est dire qu’il aime les endroits difficiles : moins certes pour exercer sa pénétration que pour se livrer, non sans une légère pédanterie, à des constatations déclamatoires. Un verset de l'Epitre aux Hébreux (45) offre une «difficulté célèbre en tous les temps». Et que dire de l’'Apocalypse ! «Tous les interprètes avouent que c'est le livre le plus difficile de toute l’Ecriture Sainte. Le P. Salmeron compare son interprétation à la quadrature du cercle Tel-autre la compare à une mer fameuse par ses tempêtes. Alcazar, qui l'avait étudiée pendant vingt ans, convient de sa profonde obscurité ». &
Parmi les opinions qu'il relate, toutefois, l'auteur du Cours ne demeure pas sans choisir. Seulement, ici encore, il se détermine sur des raisons qui ne sont pas principalement critiques. Sans doute on peut s'y tromper, en le voyant concéder un point, si «les meilleurs interprètes » lui en donnent l'exemple. Mais son jugement n'est qualitatif qu'en apparence. En fait, les commentateurs catholiques une fois énumérés, c'est bien rare s’il ne tient pas pour «la plus vraisemblable » l'opinion «du plus grand nombre». La question se résout donc à la majorité des voix (46). M. Garnier n'eût été embharrassé que si une solution extrême s'était trouvée la plus commune ; car il avait aussi pour principe que « le plus sage » est d'adopter « le sentiment mitoyen ». Mais ce cas troublant ne se rencontrait pas, ne pouvait pas se rencontrer dans la réalité.
En somme, rien de plus aisé que des arbitrages ainsi conçus. Malheureusement la tâche du Sulpicien ne s’y réduisait pas. On s’en est déjà rendu compte en voyant les discriminations qu’il a dû opérer parmi les commentaires. Le souci permanent de jl'orthodoxie l’a forcé à faire, au milieu même de ses compilations, acte de controversiste. Et les polémiques qu'il a eu à soutenir ont été plus graves qu'on ne se le représenterait d'après ce qui en a été dit jusqu'ici, Pour elles, des aperçus ne suffisent pas ; il convient d'en offrir un tableau étendu.
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De ces discussions, les unes concernaient le texte même de l'Ecriture, son autorité et la manière de la traduire ; les autres, le système théorique et pratique que l'Eglise a édifié sur cette base divine.
Il n'y aurait guère à parler des premières, si l’on en croyait M. Garnier, lorsqu'il déclare que «les plus grands adversaires de l’authenticité des ‘autres parties des Livres saints n'ont osé attaquer celle des écrits de Saint Paul». Mais cette assertion rassurante est plus
(44) C’est ce qu'il fait à propos de Jacq., IV, (45) VI, 4.
(46) Cf. déjà supra 60-61, sur l’utilisalion des Pères, et infra 81 et 88 «el n. 95.
d'une fois démentie. Non seulement des modernes ont refusé, par exemple, de voir en Saint Paul l'auteur de l'Epître aux Hébreux (47), mais l'Eglise latine elle aussi, dans ses débuts, a beaucoup douté d'une telle attribution. De même les Pastorales ont été rejetées par Basilide et Marcion ; celui-ci n'a gardé dix Epîtres qu’en leur faisant subir Mes retranchements. Enfin, Ebionites et Cérinthiens ont nié l'inspiration de ces écrits.
A ces adversaires s’est jointe la critique allemande. Plusieurs protestants d'outre-Rhin, à leur tour, se sont prononcés contre l'authenticité de l'Epître aux Hébreux. Le Sulpicien ne s'explique pas davantage, et il ne nomme personne, ni Semler ni Michaelis. Il ne désigne pas plus pfécisément ceux qui amputent du verset contesté la Première Epttre de Jean : « la plupart des critiques allemands », se borne-t-il à dire, ont ainsi procédé.
Ce vague n'est pas sans surprendre, surtout si l'on songe qu'en 1844 Christian Baur, alors quinquagénaire, avait ruiné dès longtemps l'authenticité des Pastorales (48). L'année suivante, il allait publier à Stuttgart son Paulus der Apostel Jesu Christi. Mais qui sait à quelle date on eut à Saint-Sulpice une connaissance directe de ces travaux ?
Même la méthode des protestants modérés ne paraît. guère avoir. été définie par M. Garnier. A un moment, il est décidé, dirait-on, à greffer sur l'étude du vocabulaire paulinien un exposé des « règles herméneutiques » suivies par eux « dans l'interprétation du N. T. ». Mais il tourne court, dès le départ. Ces faux principes, assure-t-il, ne sont guère différents le ceux de Grotius, « dont R. Simon ne s’est pas éloigné ». Voyez «donc la réfutation que Bossuel en a faite : elle suffit.
Ainsi présentée, la critique allemande ne pouvait guère alarmer les séminaristes. Non que, sur sa tendance générale tout au moins, l'élève de M. Le Hir risquât de se tromper. L'auteur du Cours, il est vrai, ne disait jamais ex professo que l'orthodoxie avait en elle une ennemie. Mais à la manière dont il soulignait qu'une opinion catholique était partagée «même par les eritiques allemands», un esprit attentif était suffisamment éclairé. Pour le reste, la force corrosive de la pensée germanique n'était pas à craindre. Au lieu de s'offrir à la suite, comme ici, les négations étaient dispersées, à demi cachées par les réfutations, noyées au milieu des considérations favorables à la bonne cause, et dont certaines étaient empruntées aux Allemands eux-mêmes. I n'en fallait pas plus pour neutraliser l'effet des thèses dangereuses.
Peut-être, cependant, un point fit-il exception, un point qu'on a dà déjà mettre en relief. Pourquoi les chapitres XII-XIV de la Première aux Corinthiens ont-ils été «depuis cinquante ans l'objet de tant de disputes » ? C’est qu'ils battaient en brèche, selon M. Garnier, le sys-
(47) Cf. supra 67.
(48) Dans son ouvrage Die sogenannte
n Pastoralbriefe des Apostels Paul critischuntersucht, Stuttgart et Tübingen, 1835. ; F Rp