LA JEU.NESSE
Mais fière quand tu me repousse, Ta voix et si rude et si douce, De toa courroux montre l'effort, Ainsi qu'un juge impitoyable Qui appelle un pauvre coupable :
V Mon fils -■■•. en le jugeant à mort.
Ton ris, ainsi qu'un eau riante, M'embrase d'une soif ardente, Où rien que mon espoir ne boit; Et alors tu me trompes comme On fait un enfant d'une pomme En ne lui laissant que le doit.
Et il continue en conjurant Diane de ne plus rire ainsi, de l'aimer, dût-elle en devenir moins gaie, dùt-elle en souH'rir ; et il conclut :
J'aime mieux Hecevoir uu ouy en collère Qu'un nenny d'un œil graticux (I).
Il se rappelle avoir vu sur un champ de bataille un malheureux qui suppliait en vain qu'on Tachevàt, et il se compare à lui dans ce sonnet :
Je vis un jour uu sold.it ti-missé, lîlessé à mort île la maiu ennemie :
Avec le sang l'âme rouge ravie Se débattait dans le sein transpercé
(l) Œuvres complètes, Ul, 181.
d' AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 49
De mille morts ce périssant pressé Grinçoit les dents en l'extrême agonie, jNous prioit tous de lui oster la vie : Mort et non mort, vif non vif fut laissé.
Ha! dis-je alors, pareille est lua blo^ssure ! Ainsi qu'à hiy ma mort est toute seure; Et la beauté qui me contraint mourir
Voit bien commentée languis à sa vue, Ne voulant pas tuer ceux qu'elle tue, Ny par la mort un mourant secourir (1).
D'Aubigné essaie à maintes reprises de secouer le joug. Il s'éloigne de Talcy. Il cherche à reprendre sa vie militaire. En attendant qu'il trouve des soldats, il se livre aux exercices du corps, il lutte énergiquement contre lui-même, il veut éteindre en lui cette flamme importune. Il monte en barque ; il rame rageusement ; mais, comme il dit, il est bien déçu :
Mille nymphes des bois sortent leur cbef d'argent Sur les saulles feuilliez et suivent en nageant, De l'œil et de la voix, et mes cris et mes rames : Où fuis-tu, malheureux? Où cherches-tu repos? Penses-tu bien que l'eau noyé amour el les flammes V Venus fusl née en mer, et vit purmy les flots (2).
Puis , attiré invinciblement , il revient , sans
(1) Sonnet 14. Œuvres complètes, III, 22.
(2) Sonnet 47. IbicL, III, 38.
entrer, rôder autour de ce château qui renferme tout ce qu'il aime au monde 1).
Pourtant une fois sa résolution prend corps. Làbas, en Hainaut, Louis de Nassau s'est emparé de Mons. A la tête de l'armée du duc d'Albe, Frédéric de Tolède commence le siège de la ville, et Genlis le calviniste vient en France, voit Henri III et fait appel aux réformés français pour aller au secours des assiégés. Nous sommes en juillet 1572. Le sang huguenot de d'Aubigné s'échautîe; il répondra à cet appel, et en môme temps il se soustraira à la tyrannie qui l'opprime ; il réunit quelques hommes, dit adieu à Diane, et part pour Paris. Mais Diane est sûre de son pouvoir ; elle sait bien que ce beau feu ne le retiendra pas longtemps , et c'est alors qu'elle lui recommande de rapporter « quelque nouveauté (2). ^
Diane avait raison. Arrivé à Paris au moment où se préparaient les noces d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois. d'Aubigné. qui avait équipé sa compagnie, et attendait sa commission, apprend que Genlis a été battu dans les plaines d'Hoterage (3) Il n'y avait plus à aller aux Pays-Bas, ni à
(1) Quand je vois ce chasteau dedans lequel abonde Le plaisir, le repos et le conlentemenl,
Si superbe, si fort, commandé fièrement D'un marbre caimelé et de mainte tour ronde, •Te vironne à l'entour....
(Sonnet IG. Œuvres compWUes, III , 2^.)
(2) Sonnet 36. 7bid., 111,3:3.
(3) 19 juillet 1572. Genli.s fut pris, et pou de jours après trouvé ètrauj^lé dans sa prison.
d'agrippa daurigaé. 51
espérer de commission : la cour de France cherchait au contraire à se dégager de toute compromission avec les révoltés de Flandre. D'Aubigné sert de second dans un duel près la place Maubert ; la force publique intervient ; un sergent veut l'appréhender; Agrippa se défend, blesse le sergent, et^ en amoureux qu'il est, saisit ce prétexte pour quitter la capitale et s'enfuir à Talcy. Bien lui en prit : trois jours après, la Saint-Barthelemy éclatait. Il est permis de croire que, présent, il ne se fût pas épargné et ne l'eût pas été par les croix blanches.
Et le même manège recommença. C'est un conseil facile à donner que celui de Baïf :
Qui me demandera , S'il n'est aimé, d'aimer se gardera.
Tout le monde n'arrive pas à dire comme lui :
Aimer ne puis, si je ne suis aimé.
D'Aubigné n'a pas cette philosophie. Il aime ardemment, n'est pas aimé, et il en souffre, et il pleure, et il en crie. C'est en vain qu'il veut arracher de son cœur un amour sans espoir; les lueurs de raison sont bien vite obscurcies par l'aveuglement de la passion :
Diane, aucunes fois la raison me visite Kl veull venir loger en sa place, au cerveau ; Mais elle est étrangère, et un lioste nouveau. Qui ne la cognoist point, la chasse et met en fuite
Ha ! désirs esgarez ! Ha ! esclaves d'amour ! Ha ! mes traistres pensers (1) !
Il ne voit rien dans la nature qui ne le fasse penser à Diane. Il contemple les deux : c'est d'eux qu'elle a reçu < sa céleste grandeur > ; les quatre éléments ont concouru à la former : la terre lui a donné sa dureté ; le feu , la chaleur qu'elle communique ; l'air et les vents, la colère qui trop souvent l'emporte ; l'eau , hélas ! l'inconstance légère qui fait sa gaieté, à elle, et son tourment, à lui (2).
Mais qui sait si les rigueurs d'aujourd'hui ne lui ménagent pas pour plus tard des instants heureux :
Les espoirs de l'amour sont les bleds verdissantz. Le dédain, les courroux sont frimalz blanchissantz. Comme du temps fascheux s'esclot un plus beau jour, Soubz l'ombre du refus la grâce se réserve, La beauté du printemps sous le froid se conserve, L'ire des amoureux est reprise d'amour (3).
L'hiver se passait dans ces alternatives. D'Aubigné restait toujours à Talcy, étant censé recruter des partisans pour se jeter dans La Rochelle. Il n'est pas très-téméraire de penser qu'il les cherchait mollement. Sa pauvreté servait h son amour
(1) Sonnet 13. Œuvres compU-tcs. \\\. 2L
(2) Sonnet 87. Ibid., III, 58.
(3) Sonnet, 8."), Ibid., III, Tu.
D AGRirrA d'aurigné. 53
de prétexte (1). De cet amour, il n'avait rien osé dire au père de Diane. Mais celui-ci le surveillait, de plus en plus reslimait, l'aimait, arrivait à désirer le voir entrer dans sa famille, cherchait les moyens d'écarter les objections tirées du modique état de fortune de d'Aubigné. Ici se placent entre ces deux hommes de cœur de belles scènes, et qui font grand honneur à tous deux. Un jour, Agrippa contaitsesraisères à JeanSalviati.il sentaitbien que sa place était à La Rochelle, au milieu des réformés. L'on devine quelle fermentation avait excitée dans la place de sûreté, garantie par la paix de Saint- Germain , la nouvelle des massacres de la Saint- Barthélémy. Les fugitifs affluaient dans la ville. La Noue en refusait l'entrée au maréchal Biron. Jeanne d'Albret venait s'y installer. C'était là évidemment qu'allait s'organiser la résistance. Mais quoi ! disait d'Aubigné au seigneur de Talcy, j'ai voulu équiper une compagnie pour aller au secours de Mons en Hainaut. je n'ai pu continuer à payer mes hommes. Une partie est à Sancerre, qui résiste avec tant d'intrépidité aux troupes du roi ; je n'ai pas de quoi en réunir d'autres ; les moyens me manquent pour aller au secours de mes frères. L'entendant ainsi gémir, Salviati lui répliqua un jour, et ici je cite textuellement le récit de d'Aubigné : « Vous m'avez dit autres fois que les ori- « ginaux de l'entreprise d'Amboise avaient été mis
(i) « L'amour et la pauvreté ayant empesché d'Aubigné de se jeter dans La Rochelle, etc.. « Œuvres complètes, I, 21.
« en despost entre les mains de vostre père, et, de « plus, qu'en l'une des pièces vous aviez la signa- « ture du chancelier de L'Hospital , qui pour le « présent est retiré en sa maison près d'Étampes. '< C'est un homme qui ne sert plus de rien, et qui « a désadvoué vostre parti. Si vous voulez que je « luy envoie un homme pour l'avertir que vous « avez cest acte en main^ je me fais fort de vous « faire donner dix mille escus, ou parlai, ou par « ceux qui s'en serviront contre lui. » Sur ces paroles, Aubigné va quérir un sac de velour fané, lit voir ces pièces, et, après y avoir pensé, les mit au feu. Ce que voyant, le sieur de Talci le tança. La response fut : « Je les ay hruslées de peur « qu'elles ne me bruslassent, carj'avois pensé à '< la tentation. » Le lendemain, ce bonhomme prit l'amoureux par la main avec tel propos : « Encore '■ que vous ne m'ayez point ouvert vos pensées, '( j'ai trop bons yeux pour n'avoir point descouvert « vostre amour envers ma fille. Vous la voyez 'c recherchée de plusieurs qui vous surpassent en « biens. » Ce qui estant advoué, il poursuit ainsi : '< Ces papiers que vous avez bruslés de peur qu'ils " ne vous bruslassent, m'ont eschauffé à vous dire « que je vous désire pour mon fils. » Aubigné respond : " Monsieur, pour avoir mesprisé un trésor « médiocre et mal acquis, vous m'en donnez un « que je ne puis mesurer (1). »
Cette noblesse de lant!:age cachai I imo joie vio-
(1) Œuvres cnmplclis, I, l'.l.
1) AGRirPA 1» AUB!(!NE. OD
lente. Il avait la parole du père; s'il parvenait à se faire aimer de la lille, qui donc, parmi les Salviati^ aurait la puissance d'empêcher son bonheur? S'il fallait s'en rapporter à ses Mémob^es, ce serait l'oncle de Diane, lui seul^ et seulement à cause de la diversité des religions, qui empêcha le mariage. Ce fut là sans doute le prétexte mis en avantpour la rupture des accords ; mais il importe de compléter les indications des Mémoires par les confessions des poésies, confessions échappées, toutes palpitantes de vérité et de douleur, d'un cœur brisé. Si un homme tel que notre Agrippa avait été sûr de Diane, ayant le consentement paternel, il eût renversé tous les obstacles (1). Mais, à un homme tel que notre Agrippa, et quelle que fût à cette époque Tautorité du chef de famille, le consentement paternel ne suffisait pas. Il n'entendait pas s'en targuer pour contraindre celle qu'il aimait. Pour qu'elle fût à lui, il fallait qu'elle l'aimât aussi. Elle ne l'aima pas : il ne faut pas chercher ailleurs le véritable motif de leur séparation.
Après que son père eût accordé sa main, Diane se montra plus fière^, plus hautaine, plus réservée, plus inaccessible que jamais. Et l'infortuné Agrippa dut reconnaître qu'il n'avait rien gagné D'autant plus désespéré qu'il avait espéré davan-
(1) Mille empeschements; essaient d(^ cnmbaUro
Les cœurs nez à l'amom- : mais qui pourrait ahiitlie L'entreprise et l'ouvrage et la force d'un Dieu?
or.uvrex complè/es, III, 1i)!<.
tage, il prit le parti de s'échapper encore une fois, et partit, ne sachant trop oii il allait.
Mais c'était la destinée de notre héros que partout ailleurs qu'auprès de Diane, il rencontrerait de violentes aventures, et que si à Talcy il perdait le repos de l'esprit, ce serait là seulement que, pendant ses 80 ans de vie, il trouverait le repos du corps. Irreqidetus ! dit-il de lui-même dans son épitaphe.
On était au fort de l'hiver. D' Aubigné, ayant ainsi quitté Talcy et déjà couru vingt-deux lieues, avait mis pied à terre dans un village delà Beauce, quand il vit arriver sur lui. l'attaquant directement, un individu monté sur un cheval arabe, et qui, du premier coup, à la porte de l'hôtellerie, faillit le tuer. Quel était cet individu ? Pourquoi cette querelle? Affaire de religion? .\fraire d'amour? D'Aubigné lui-môme n'en savait rien (1). Ce n'était, en tous cas, pas un personnage sans conséquence, comme nous le verrons tout à l'heure. D'Aubigné était en pantoufles. Il arrache une épée des mains d'un garçon de cuisine et court sus à son ennemi, qui de son côté fond sur lui. La tête du cheval au galop heurte et étourdit le piéton ; mais il se reprend aussitôt, et lance un coup d'épée. Le fer rencontre une armure cachée sous l'habit: nouveau coup d'épée, cette fois au défaut de la cuirasse et qui campe au cavalier un demi-pied de fer dans le
(1) Je to bénis encore, ennemi inconnu,
A ta mort, à la mienne, et à mon heur venu.
Kpilrc à Dtaw, III, 2()8.
ii'AGRirrA d'aubigjs'é. 57
corps ; puis crAubigné, faisant un quart de conversion, évite la riposte et se jette sur l'agresseur. Mais la terre est dure, le froid est vif, la glace est sous ses pieds : il glisse, il tombe. L'autre se précipite, et lui se relève ; il reçoit coup sur coup deux blessures , dont l'une très-grave à la tête. Pourtant il se redresse encore et saisit à bras-lecorps le cavalier, qui enfin désespère de venir à bout de cet enragé , se dégage, pique des deux et laisse notre malheureux étendu à terre , baigné dans son sang. On le recueille à Tliôtellerie. On appelle en hâte un chirurgien. Celui-ci examine la blessure , pose un appareil et fait ce hochement de tête qui, depuis qu'il y a des médecins, signifie : " Il n'en a pas pour longtemps. » D'Aubigné surprend ce signe , et le comprend. Quoi! s'en aller ainsi, tout seul, loin de Talcy, loin de Diane ! Il la fuyait pour vivre ; il veut la revoir pour mourir. Il se lève ; sans même permettre qu'on change son appareil , il monte à cheval, refait les vingt-deux lieues sans débrider, et vient tomber entre les bras des Salviati, perdant son sang de toutes parts, « sans senti- « ment, sans vue et sans poulx (1). "
En portant avecq'moy ma fin, j'ai traversée La Beausse presqu'entière, et mon âme pressée Pressa le cors d'aller, de vivre et de courir Pour entre ses doiix bras si doucement mourir (2,.
il) Œuvres complet ei^, I, 20.
(2) Ibid.,in,'-2li)S.
On le cral bien mort , en etfet. On fut sur le point de l'ensevelir. Cette maladie, la mort vue de si près, puis la guérison , laissèrent dans son esprit une impression profonde. Bien des années plus tard, écrivant le YMivre des Tragiques, se ceprochanl peut-être le temps donné par sa jeunesse à l'amour^ et peut-être aussi les vers de son Printemps, il rappelait sa maladie de Talcy, et s'encourageait ainsi à se consacrer tout entier à la défense de sa foi :
11 te faut retourner satisfait en ton lieu,
Employer ton bras droicl aux vengeances de Dieu.
Exerce tout le jour ton fer et ton courage,
VX la plume de nuict : que j imiis niilre ouvrage,
Mien que plus délient, ne te semble plaisant
Au prix des liants secrets du tirmament luisant.
Ne chante que de Dieu, n'oubliant que lui m^sme
Ta retiré : voilà ton corps sanglant et blesme,
Recueilli à Tlialcy, sur une table, seul,
A qui ion a donné pour suaire un linceul (l)
Seul? dil-il. Non jias. Diane elait à côté de lui, le soignant. Il eût fallu . en vérité, qu'elle eût le cœur bien dur pour irêtre pas touchée de la l)reuve d'ainijur qu'il venait de lui donner et qui le mcKiiit en si pressanl danger de mort. Aussi ne le quitta-t-elle guère. De ses propres mains. « devant tous ", elle lui posait un cautère qui ueut-être lui sauva la vii' : (juand on le soignait,
(!) 'Ktivi'is comjdcleti, IV, 2^i.
D'AGRiri'A D'.UJBIGiSÉ. 50
celait elle qui servait d'aide au chirurgien (1). D'A.ubigné s'en rend compte et aussi de son piteux état, et bien qu'expirant, il reste amoureux et poëte. Il pense bien mourir, et ne s"en plaint pas. Devant la mort, dit-il b ceux qui la craignent, j'ai pâli comme vous ; au premier goût, elle est amère :
Mais qui vault mieux, le fiait t[ui nous donne à la bouche Un gousl doux el plaisant, et, puis, sitosl ((u'il touclie A l'eslomac trahi, est poison dans le cœur. Ou celuy qui, après une première aigreur, Est un baume au deiians (2)?
(1) Pourquoi mets-tu lu main à serrer un artère? Me fais-tu endurer devant tous un cautère ? etc.
Œuvres complètes, III, 214.
(2) Ibid , III , 209. — Veut-on avoir un exemple du mauvais goût d'alors ? Il faut lire toute cette pièce. Le poëte entend que sa mort tourne, non-seulement à son profit, mais à celui de Diane : il veut que son être entier, son âme, et toutes les diverses parties de son corps, reviennent la servir :
Que l'espiit vigUaiit qui fut emprisonné
Des amoureuses lois, ayant abandonné
Le cors, et n'estant plus cumpagnon de ma peine,
Jour et nuit, sans cesser, travaUle et se i vomène
A gouverner Diane, et conduire ses pas
Pour garder que son pied tendre ne glit-se pas.
Il veut que ses yeux deviennent deux diamants pour orner les bagues de Diane; que ses dents soient changées en perles pour former un diadème au front de Diane ; que de sa peau l'on fabrique des gants pour les mains de Diane; que ses nerfs soient les cordes du luth où Diane chantera sa
C'est que si Diane était bonne garde-malade , elle n'inspirait pourtant pas beaucoup d'espoir à son amoureux. Au moment d'expirer, d'Aubigné écrit encore :
Adieu, chère Diane ; adieu, ces beaux cheveux Que lu nioiiillcs <le pleurs
Mais, dit-il, c'est ma triste fin, ce n'est pas mon martyre qui te fait ainsi pleurer. Pendant trois heures, il fut laissé pour mort,
Le corps dessus un lit comme un mort étendu, Sans iialeine et sans pouls.
mort. Son ceeur, Ton en fera une pelote mais ici il laut
citer textuellement :
change, cœur t-ndurcy.
Chantre, cœur obstiné, change de nom aussi.
Tu as toujours aiind les coups et les piqueures,
Et tu pi eus 5 ])'iaisir et faveur les blcsseures.
Quand mes yeux seront clos d'un éiernel sommeil,
Tu auras un oftice et supplice pareil :
Tu serviras Diunc et, sur les inesme* brèches
Que firent dedans toi mille sanghintes He.sches,
Tu seras gardien des (épingles qu'au soir
Su délicate miiin te fera recevoir.
Celles qui remparoient d'un satin noir sd face,
Ou qui piquoicnt mes doitz punis de mon audace.
El quant à ses pauvres larmes, ah ! qu'elles croissent en sources, en ruisseaux, qu'elles montent au ciel, qu'elles redescendent en douce pluie, et puissent-elles alors
Calmer le» vents fascheux et les bises transchans Qui fascheroient lis jeux de ma Diane aux champs.
(III, 209-212). - Le lecteur aura pourtant détaché ce vers charmant , d'une coupe toute moderne :
Pour garder que son pied tendre ne glisse pas.
d'agrippa l'a ubigné. 61
Trois fois il avait signé de son sang son testament. Et cependant il regardait Diane , tâchait de surprendre chez elle un mouvement d'amour, la trouvait attentive, dévouée, sensible, mais non pas aimante. Quand tout semblait mort en lui,
Son œil vivait eucor qu'il darda longuement Sur sa Diane émiœ, et non pas attendrie (1).
Agrippa échappa encore à une mort que déjà l'on pleurait autour de lui.
Son adversaire de la plaine de Beauce, qui l'avait si violemment et si traîtreusement attaqué, fut-il aussi heureux? Peut-être non. Nous avons vu (2) que c'était " pour sa mort » que son ennemi l'avait assailli. Quoi qu'il en soit, cet <( ennemi inconnu » appartenait à une bonne famille. Il avait à sa façon conté la rencontre ; ses parents s'agitèrent beaucoup , et eurent assez de crédit pour obtenir de l'évêque d'Orléans qu'il envoyât « son promoteur , avec six officiers de justice " , pour contraindre le sieur de Talcy à livrer d'Aubigné. Jean Salviati se montra alors ce qu'il était, homme d'esprit et de résolution. Il paya le promoteur de vaines excuses et le renvoya. L'ambassadeur, mortifié , refusa de délivrer l'attestation de sa mission remplie et se retira , la menace aux lèvres : il reviendrait bientôt, mais ce serait pour
(1) Œuvres complètes, III, 214.
(2) Page 54, note.
brûler ce nid d'hérétiques. Il était déjà loin . avec son escorte, lorsque d'Aubigné , alors à peu près convalescent, apprend ce qui s'est passé. Voilà notre fou qui se jette à bas de son lit , monte à cheval, l'épée au poing, le pistolet entre les dents, se lance à la poursuite du promoteur, l'atteint, lui dicte, au milieu de la route, l'attestation qui garantissait le château de Talcy, et, en forcené hérétique qu'il est, lui fait à haute voix abjurer ■■- tous les articles de la Papauté (i). C'est un de ces traits qui ne peignent pas seulement un homme , mais une époque.
D'Aubigné retrouva donc la force et la santé; mais il retrouva en môme temps sa souilrance intime. Le printemps sourit à sa convalescence ; mais ce sourire lui semblait cruel :
Vertes forêts, verds prez, verds iiioiilz et vertes plaities.
Qui vous esjouissez, Ksl-ce pour vous moijiier de nies crut-Iles peines
Que vous reverdissez (2j?
11 saluait le retour des tleurs, et, sous l'innuence du soleil d'avi-il, écrivait gracieusement à Diane :
Pourquoi d'uuo pill irde uinin Cueilles-tu pour p.irer ton sein
(1) Œuvres complètes, I, '21.
(2) Pièce inédite. Manuscrit do Moinnerqué, p. Kl .t'ai déjà
d'agrippa d'aubigné. 63
Tant lie tleiirs fraîchiMnent écloses?
Pourquoy ces beaux lis Ijlanchissans?
Pourquoy ces œillets rougissans?
Pourquoy vas-tu cueillaiil ces roses?
Si la blaiielipui' du l\'s te plaist, Si le teint pourpré de l'œuillet, Si le teint des roses vermeilles, Nature n'a-t-elle pas peint Ton sein, et ta bouche, et ton teint Avocques des couleurs pareilles?
Il l'aict beau voir en son vermeil La rose aux r.iyons du soleil Déboulonner sa robe ni'uve; Mais le mal est que quelquefois, La cueillant, elle point les dois, Quand l.i main ses espines treuve (1)
Oui, le printemps revint, et aussi les gelées du printemps :
Je voy desjà les arbres qui boutonnent En mille neuz, et ces beautés m'estonnerit. En une nuit ce printemps est glacé!
Ainsi l'amour qui trop serein s'advance Nous rit, nous ouvre une belle apparence, Et, né bien tost, est bien lost effacé (2).
parlé plus haut (note de la page 22 ) de ce mauscrit, qui appartient à ;M. Charles Read.
(1) Pièce inédite. Manuscrit de Monmerqué. p.p. 75, 76, 77.
(2) Sonnet 83. Œuvres complètes, lU, 5(j.
Puis, la pensée du triste amoureux se reportait à ces lugubres mois d'hiver, les rapprochait de l'éclat, de la beauté de la terre en fleurs, et. revenant à lui-même, mélancoliquement il écrivait :
Des neiges, des frimatz, et ruesmes des orages La terre esclost son fruict, et ces riches ouvrages Qu'an doux air puis apprès flatte de ses soupirs;
Hélas! je souffre bien les ennuyeuses guerres
Des cieux, des vents, les froids, les plnyes et les tonnerres :
Mais je ne vois ni fleurs, ni printemps, ni zéphirs (1) !
Diane coquettait toujours. Bah ! disait-elle quelquefois, vous ne m'aimez pas. Pourquoi croirais-je que vous m'aimez plus que les autres qui gémissent tout aussi bien que vous. Et d'Aubigné s'indigne que l'on puisse comparer son amour à celui de ces godelureaux qui courtisent la jeune fille. Ah! répond-il. s'ils avaient les mêmes sujets de plainte que moi !
Mais quoy ! Ue mesm'-s pleurs leur triste face est toinli-.
Et mesmes signes ont l'amour vraye, et la feiiicte.
Que ne puis-je arracher, montrer mon cœur .ni jour (2)!
C'est bien l'homme qui, n'ayant jamais rien à cacher, écrira plus tard :
Heureux qui comme le visage IVut montrer le cueur au soleil {'A) !
(1) Sonnet 82. OEuvves complètrs, III, 'Ak
(2) Sonnet 54. Ibid., 111,42.
(3) Ibid., 111,249.
d'agrippa d'aubigné. 65
A ces doutes malicieux de la belle Diane, d'Aubigné répondit un jour non moins malicieusement. Nous retrouvons le satirique, sinon des Tragiques, au moins du Baron de Fœneste, dans ces deux quatrains d'un de ses sonnets:
Un povre sei'f bruslant d'un tel feu que le mien, Longtemps humilié, discourant à sa dame Son amour, sa constance et sa volante flamme , Eut pour response enfin qu'elle n'en croyoit rien.
Une autre fois, louant sa grâce, son maintien. Ses vertus, sa beauté qui le tue et Tenflamme, Son corps digue des cieux, la prison de son âme , Elle dit : « Taisez-vous, car je le cognoy bien (1). »
Mais parfois il se révoltait. « J'appelle lâcheté » , disait-il, « trop longue patience », et il écrivait ce beau sonnet :
Pour faire les tesmoins de ma perte les bois Et les lieux esgarez, pour contraindre les plaines Et les rocs endurcis et les claires fontaines A donner les accentz d'une seconde voix,
Pour faire les eschos repondre par sept fois A ces cris esclatans qui sortent de mes gennes, Eu redoublant mes cris je redouble mes peines, Je rallume le mal qu'amorty je pensois.
Mon malheur n'est pas tel que je le puisse feindre ; Il se montre soy-mesme, et il sçait bien se plaindre Quand je le veux cacher sous la clef d'un bon cœur.
(1) Sonnet 69. Œuvres complètes, III, 49.
J'appelle lascheté trop longue patience : Vraymerit taire son mal est signe de constance, Mais c'est la marque aussi d'une faible douleur (1).
Il soLiiïre alors ; il souffre plus qu'étendu, moribond, sur son lit. Puis nous surprenons chez lui, ce qui est bien humain, un sentiment de lassitude, d'aspiration au repos. Il est vrai — et que de fois il le dit lui-même 1 — qu'en amour on aime sa douleur, qu'on s'en repaît, mais quand cette douleur est sincère, profonde, il y a des moments oii l'on n'en peut plus, où l'on ne réalise pas la vérité subtile de cette parole : ' Dans un malheur extrême, tout est plus difficile que de souffrir ". oii l'on demande grâce, où la fatigue s'échappe en un cri tel que celui-ci :
0 combien le re{)03 devrait estre plaisant Après un long cliemiri, fasclieux et dililcile! 0 combien la santé qui tire le débile Hors du lit |iar la niaiti, li- va lavorisint!
Combien après lu nuict, le soleil reluisant Faict paraître au malin son jour doux et utile! Combien après l'hyver vaidt un printemps fertile, lit le zéphyr douillet après le froid cuisant!
Combien a])rè3 la peui' est douce rassuratice, Après le déses[)oir est clière l'espéraiUM', Après le sens perdu n'cnuvrer sa r.iisou!
(I) Sonnet .'")'.). Œuvrea rninplrtes. lil, M.
d'agrippa d'auhigné. 67
0 combien à souliait, combien délicioase
Sorait ma libeiié après celte prison !
Combien au condamné serait la vie lienrense (1) !
C'est alors, quand aucun effort ne parvient à dominer la passion toute puissante^ que Ton est tenté de douter du libre arbitre, de montrer à certains philosophes combien souvent l'âme en nous subit la domination de son interprète, c'està-dire des sens :
Vous savez que l'esprit se sent de son orsfiiie. J'en lis la preuve alors que les yeuK de Diane Changèrent mon vouloir à ne vouloir qu'amour. Ma volonté n'est plus volonté qu'à faux titre ; Je voudroys n'aimer i)oint etj'ayme de ce jour, Ce qui m'oste le choix, l'asme et le franc arbitre (2).
D'Aubigné n'a plus ni la liberté de ne pas aimer, ni la puissance de souffrir davantage :
L'air ne peut plus avoir de vents, De nuages s'eutresuivants :
Il a versé tous les orages.
Ainsi j'épuise mes douleurs ; Mes yeux sont asséchez de pleurs,
Mon sein do sou[)irs et de rajçes (3).
Il ne parle que de sa mort prochaine, que décidera, non plus un coup d'épée, mais la cruauté et
(1) Sonnet 0(5. Œuvres complet us, III, 48.
(2) Sonnet 07. Ihid., III, 48.
(3) Ibid., III, 95.
l'inconstance d'une coquette. C'est une épigrarame trop facile de répondre qu'il ne mourut pas. Quand on est de sens rassis, bien en possession de soi-même, on a beau jeu à se montrer incrédule, à rire de ces victimes de l'amour qui, à vingt ans, n'ont plus qu'un jour à vivre, et meurent ensuite octogénaires. Ces railleries sont fort déplacées. Les amants malheureux, quand ils ont eu une imagination vive, un cœur ardent, et qu'ils ont parlé une assez belle langue pour que l'écho de leurs douleurs nous parvînt, ont tous tenu le même langage, et l'on est mal venu aies traiter de comédiens. C'est au contraire la sincérité du sentiment qui nous touche en eux. En veut-on un exemple moderne ? Benjamin Constant , amoureux de M""* Récamier, et non payé de retour, ne s'exprime pas en termes moins énergiques que d'Aubigné :
« Je suis rentré, lui écrit-il un jour, maudissant la destinée, méditant le suicide, et je suis resté trente-six heures immobile et seul, dans l'agonie du désespoir (1). )>
Un autre jour :
« Victor de Broglie , qui m'a rencontré, me disait que j'avais l'air condamné à mort d'avance. Il attribuait cela à des chagrins politiques. Hélas ! mon Dieu, mes chagrins, ma proscription . mon bourreau, c'est vous (2). »
(1) Lettres de Benjamin Cnnslant à M""' Hi'camicr, p. ±2.").
(2) Ibi<l.,p.'20\.
D'AUI'.irPA D AUBlGiNÉ. 60
Un autre jour :
« J'ai bien cru cette luiit que je n'y survivrais pas (I). »
Que demandait Bcujamiu Constant? Que demandait d'Aubigné? Que demandent tous ceux (jui aiment et ne sont pas aimés? Moins que rien: un regard, l'aumône d'un peu de pitié. Ils sont sincères en croyant qu'ils s'en contenteraient ; el, n'obtenant pas même cela, ils sont sincères aussi en appelant la mort. xVh ! si cette mort pouvait être plus efficace que les prières ! Si elle réussissait à l'émouvoir, elle^, si implacable! Si, enfin vaincue, elle se penchait sur moi mouran! , et si ses lèvres se posaient sur les miennes! Quelle douce fin !
Je ne me plaindrois pas, si ma morl pou voit faire Au prix d'un sacrifice éteindre sa colère,
Et un peu l'apaiser, Tant qu'en voyant la fin d'une amour non pareille. Par un funèbre adieu de sa bouche vermeille
Je sentisse un baiser (2) !
11 y aurait encore bien des citations à faire, mais il faut nous hâter vers le dénouement de cette idylle douloureuse.
Diane réussit enfin à se débarrasser de cette poursuite enragée. Elle invoqua l'opposition de
(1) Lettres de Benjamin Constant ù M'»^ Récamier, p. 21)2.
(2) Œuvres complètes, III, iXi,
ses parents, spécialement de son oncle, opposition fondée sur la diirérence des religions , et elle arracha à Agrippa le serment de partir et de renoncer à elle (1). Comme toujours , il tint parole. 11 quitta Talcy. cette fois pour n'y plus rentrer. La mort dans Tame , plus malade assurément que lorsqu'il y était venu, une année auparavant, le corps endolori, mais le cœur libre; plus malade aussi que lorsqu'il avait failli succomber entre les liras do sa maîtresse, il s'éloigna, se retira dans un lieu écarté, probablement dans ce petit bien qu'il tenait de ses parents et que lui avait reconquis son éloquence. Là. solitaire, farouche, il pleura ses amours perdues, vivant comme un sauvage , ne prenant plus aucun soin de son corps, associant la nature entière à sa peine, et chantant en beaux vers ses aiiLioisses :
Tout col:i qui sent riiuiiunc à mourir me convie ; lui ce qui est hideux je cherche mou confort ; Fuyez de moi, plaisirs, lu-urs, espérance cl vie; Venez, inaulx, et malheurs, et désespoir, et mort!
Je ciierclie, les déseriz, les roches égairées,
l-es l'oreslz sans chemin, les chesnes iiérissans;
.Mais je hays les forelz de leurs feuilles parées,
Les séjours fréquentez, li's chemins hlancliissans (2)?...
(1) 0 niallieureuso dexlro
(Jui promis mon départ... Œuvres complûtes, lll, G'.). Ci) i^K/.,lIl, 70.
d'agrippa d'aubigiNé. 71
Hélas ! Pans Ibresliers, et vous, Faunes sauvages, Ne guérissez-vous point la plaie qui me nuit ? Ne savez-vous remède aux amoureuses rages De tant de belles fleurs q\ie la teri^e produit (1)?...
Les piteuses forestz pleurent de mes ennuis, Gémissent avec moy, et fout pleurer leurs fruicis Mille larmes, au lieu des tendrettes rosées (jui naissaient de l'aurore à la l'uille des nuitz [2)...
Mon este soit hivrr elles saisons Irouliiées ; De mes afflictions se sente l'univers, El l'oubly oste encor à mes peines doublées L'usage de mon luth (3) et celui de mes vers.
Ainsi comme le temps frissonnera sans cesse Un printemps de glaçons et tout l'an or.igeiix, Ainsi hors de saison une froide vieillesse Dès l'été de mes ans neige sur mes cheveux (4) !
L'été de ses ans 1 II en avait vingt-deux. Uciireiix âge, après tout, malgré de telles souiïrances ; ne l'audrait-il pas dire : à cause de telles soullrances? Le poète continue, de plus en plus lyrique, excessil" évidemment, mais vraiment dolent et emporté :
(1) Œuvres complèles, III, (W.
C2) Ibid., III, 7i.
(3) L'édition de lîéaume et Cuussadc écrit : lict; mais il faut évidemment hre, comme dans le manuscrit Momnerqué : luth.
(4) Ibkl., 111,71.
72 T.A .rEU.XESSE
Les herbes sécheront soulz mes pas, à la veue Des misérables yeux dont les tristes regards Feront tomber les fleurs et cacher dans la nue La lune, et le soleil, et les astres espars.
Ma présence fera dessécher les fontaines,
m les oieeaux passans tomber morlz à mes pieds,
EstoulTez de lodeur et du vent de mes peines :
Ma peine, estouGFe-moy, comme ils sont estouffez (1)!
Puis, il suppose que. dans ce désert, où il erre écrasé sous sa douleur, un démon tentateur voudra le surprendre, et il prévoit par où il pourra être surpris :
Il reste qu'un démon, cognoissant ma misère, Me vienne un jour trouver aux plus sombres forcslz, M'essayant, me tentant pour que je désespère. Que je suive ses arts, que je l'adore après.
Il m'offrira de l'or? Je n'ayme la richesse. Des estatz, des faveurs? Je mes[)rise les cours. Psiis il me promettra le corps de ma maîtresse... A ce point, Dieu viendra soudain à mon secours (2).
Il peint les lantùnics qui assiéf:cront son imagination, le poursuivant jusqu'à la mort, et il termine ainsi :
(!) (Euvrefi complclex, III, 71.
(2) IhUI., 111,7-2.
D AfiRirrA d'aubig.né. 73
Et lorsque mes rigueurs auront liai ma vie, Ktque par le mourir fiuir.i mon souffrir, Quand de me tourmenter la fortune assouvie Voudra mes maux, ma vie et son ire Unir,
Nymphes, qui avez vu la rage qui m'affole, Satyres, que je lis contrister à ma voix, Baptisez en pleurant quelque pauvre mausole Aux fonds plus esgairez et plus sombres des bois;
Plus heureux mort que vif, si mon âme, éveillée Des Enfers, pour revoir mon sépulcre une fois, Trouvoil autour de moy la bande échevelée Des Driades comptant mes peines de leur voix.
Que pour éterniser la sanguinaire force De mes amours ardents et de mes maux divers, Le chesne plus voisin portast en son écorce Le succès de ma mort et ma vie en ces vers :
Quand, serf brûlant, géhenne (1), trop fidelle, je pense Vaincre un cueur sans pitié, sourd, sans yeux, etsansloy. II a d'ire, de mort, de rage, et d'inconstance, fayé mon sang, mes feux, mes peines, et ma f(»y (2).
Il se serait, en eiîet, laissé mourir dans colle solitude, si des amis, inquiets, ne l'en avaient arraché pour le conduire h Paris et le faire soit^ner par plusieurs médecins. Mais quel remède? 11 n'y
(1) Prononcez : Gehné.
(2) Œuvres complètes, HT, 71, 73.
en avait à attendre que du temps, de l'éloignement, de l'oubli. La mémoire est alors un ennemi intime, bien cruel. Il le sentait bien, repassant les jours de Talcy, trouvant dans les bonheurs d'autrefois « les bourreaux de sa triste pensée », et s'écriant :
C'est l'onhli durit j'ai soif, et non du souvenir (1).
Il est vrai qu'avec l'éternelle et charmante con- [radiction des amoureux, il se voit aussi d'avance aux Champs-Élisiens,
Fuyant l'eau de Toubli, pour faire expérience Combien des maux passés douce est la souvenance {2).
Mais pour le moment, il n'aspirait qu'au repos. Les médecins ordinaires n'y pouvaient pas grand chose; c'est d'un médecin deTùnie qu'il avait besoin. Il le trouva. Il y avait alors à Paris un vieux fou, fort savant, et qui jouissait d'une extraordinaire renommée, Guillaume Poste). Il avait eu la vie la plus agitée et la plus bizarre. Orientaliste et théologien, présenté à Ignace fie Loyola, un mctmenl incorporé dans la Compagnie de Jésus, puis dénoncé à rinquisition pour ses hérésies, deux fois, trois fois condamné, emprisonné, fugitif, aumônier à Venise, vapabondanl en Palestine, on Turquie, en Syrie, pro-
(1) ?iOnnei ^. Œuvri'ft romplèten, III. ii. <<2) Jlnd., m, 78.
d'agrippa d'aubiCtNé. 75
fesseur à Vienne en Autriche, revenu à Paris, rétabli ofTiciellement dans sa chaire de langues orientales pour la quitter bientôt, il s'était enfin retiré au monastère de Notre-Damc-des-Champs, continuait H y professer et y attirait un immense auditoire. Il est probable qu'il se contentait d'y expliquer et d'y commenter les livres orientaux , et qu'il n'exposait pas toutes les choses étranges que l'on trouve dans ses ouvrages. Ainsi il croyait que la monarchie universelle appartenait au roi de France , comme descendant du fils aîné de Noë. Il croyait encore que Jésus-Christ n'avait sauvé que les hommes, et que les femmes obtiendraient la rédemption par le mérite d'une certaine mère Jeanne qu'il avait connue à Venise, et sur laquelle il publia plusieurs ouvrages : La Vergine veneziana, et encore Les très merveilleuses victoires des femmes du Noiivenu-Mojide, et comme elles doivent à tout le monde par raison commander. Ce visionnaire rassemblait à sa parole les princes et tous les savants de son époque. « Ils allaient voir », écrit Florimond de Raimond, l'élève de Ramus et de Théodore de Bèze, lui-même passablement visionnaire , « ils allaient voir ce vénérable vieillard, assis dans sa chaire , la barbe blanche lui tombant jusqu'à la ceinture , avec une telle majesté en son port, une telle gravité en ses sentences , que nul ne s'en retournait jamais sans désir de le revoir. » D'Aubigné avait 22 ans quand on l'amena à Paris ; Postel en avait 63. Quel hasard les réunit? Nous ne le savons pas. Ils se prirent d'affection Fun pour
l'autre. Postel avait une nature essentiellement sympathique. Fou, soit; mais large, libéral, tolérant, très en avant de son siècle. Pensant que notre pauvre Agrippa allaitmourir, le vieillard, bon catholique , voulut le faire confesser ; puis , n'y ayant pu réussir, et comme l'on recherchait encore les huguenots, il s'installa près de lui, ne le quitta plus, lui prodigua les soins et les conseils paternels , le couvrit en mémo temps de son autorité , l'empêcha d'être massacré (1). N'est-ce pas un spectacle touchant que celui de ce patriarche, à la longue barbe blanche , protégeant ainsi , consolant et sauvant notre jeune ofTicier, hérétique, et malade d'amour ?
La nature , la jeunesse furent encore les plus fortes : d'Aubigné guérit. Il entra au service du roy de Navarre, dont il devint l'écuyer. Dès lors, il secoua sa tristesse dans les plaisirs de la cour : « mascarades, ballets et carrousels (2) »; s'y lit très-vite une situation brillante; organisa des fêtes pour son roi et même pour la reine-mère; sn lit craindre (]{}:^ lionunos pai* ses coups d'épée , des femmes par ses bons mots; se rendit célèbre par ses actes de folle témérité (."ft.
D'Aubigné avait depuis bien d(\^ mois (juillé Talcy, lorsque Diane Salviali, qui avait p(Mil-être ignoré l'excès de la sonlVrance dujcniic iKuiime,
(1) Œuvres comph'les, ],'1\.
(2) IhiiL. Il,ti:{.
Ci) Ihiil . I, 'j:!, '2.'i.
d' AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 77
qui probablement ne connaissait pas et ne connut jamais les derniers vers si douloureux qu'elle avait inspirés, vint à Paris. Elle était alors fiancée à M. de Limeuil, fils ou neveu de la fameuse Isabelle de Limeuil. Elle était alliée à cette famille par son frère^Forese Salviati, qui avait épousé une fille d'Isabelle. Elle fut conviée à assister à un tournoi oii parurent le roi de Navarre , les deux ducs de Guise et enfin celui qu'à Talcy elle avait méprisé, son amoureux, son poëte, Agrippa. La présence de Diane stimula sans doute notre héros ; il se surpassa, emporta tous les suffrages, et la pauvre Diane , voyant alors ce qu'elle avait perdu , le comparant à ce qu'elle possédait, sentit, mais trop tard, son cœur s'ouvrir à l'amour. A son tour, elle tomba malade, malade d'une maladie noire qui ne la quitta plus et la conduisit prématurément à la mort (1). Étrange retour des choses ! Mystères impénétrables du cœur! Qui, lisant le Printemps, eût pu supposer que ce serait Diane qui mourrait d'amour pour Agrippa ?
Quant à d'Aubigné , le souvenir de Diane ne le quitta jamais. L'impression avait été trop forte. Il l'aima, pour employer les termes dont se servait il y a quelques jours M. Renan au Collège de France , « comme on aime la femme dont on rattache le souvenir aux premiers enivrements de la jeunesse, à la première découverte de la vie. r Il avait au bras gauche un bracelet fait de ses
(i) Œuvrer <'n>iiplè.tes, I, 24.
cheveux d'or. Au fort d'une bataille , engagé dans une lutte d'homme à homme avec un certain capitaine Bourget , et comme une arquebusade avait mis le feu à ce bracelet , il prit son épée de la main gauche, continuant à combattre , afin de la main droite d'éteindre le feu et de sauver cette précieuse relique (1). Longtemps après, marié, et tendrement attaché à sa femme , le souvenir de Diane le poursuivait jusque dans son sommeil , et comme Suzanne de Lezai s'en plaignait, non sans quelque raison, il répondait à ses plaintes par le curieux sonnet que voici :
Suznnne m'escoutoit soupirer i»our Diane,
Et troubla de sanglots raa paisible niiruiict.
Mes soupirs s'augmentoient, et faisoient lui ici liruit
Que fait parmi les pins la rude tramontane.
« Maisquoy! Diane est morte, et comment, dit Suzanne, Peut-elle du tombeau plus que nioy dans ton lit? Peut bien son œil éteint plus que le mien qui luit? Aimer encor les morts n'est-ce chose profane?
Tires-tu de l'Enfer quelque chose de sainct? Peut son astre esclaircr alors qu'il est éteint, Et faire du repos guerre à ta fantaisie?
— Oui, Suzanne. La nuit de Diane est un jour. Pourquoy ne peut sa mort me donner de jamour, l'uisque, morte, elle peut te dnimer jalousie C?)? »
(1) Œuvres romplèlcs, 1,3'i.
(2) Ihifl., II[.2r.l.
d'agrippa d'aubigné. 79
Telle fut l'histoire des premières amours de d'Aubigné. Faut-il le plaindre d'avoir eu cette idylle dans sa vie guerrière? Faut-il l'en féliciter? Il a tellement souiïert, que la première opinion est défendable ; il a si puissamment vécu pendant ce temps de soulfrance, que la seconde l'est aussi. Laissons-le donc conclure lui-môme ; il le fera dans les deux sens :
Bienheureux sont ceux-là qu'une tendrette enfance
Empesche heureuseuiL^it d'avoir la congnoissanoe
Des forces du malheur et de celles d'amour I
Mais ils seroient heureux si, dès l'âge première,
D'un sommeil éternel ils fermoienl leur paupière :
Leur vie et leur bonheur n'auroient qu'un dernier jour.
J'ai tort. Hors de l'amour est toute joye esteinte,
Tout plaisir est dmiii, toute volupté feinte ,
El nid ne vît con.teal s'il ne souffre anioureu.v (1).
Ajoutons seulement qu'il n'est donné qu'aux natures puissantes de soulVrir ainsi, et disons avec Martial :
Kortiler illo facit, (\\\\ miser esse ])olest.
Nous avons vu que d'Aubigné était écuyor du roi de Navarre. La chose n'avait pas été sans diili-
(l) Œuvres complotes, lit, !()(>.
culte. Deux motifs avaient déterminé Henri à s'attaclier Agrippa : les faits personnels du jeune homme, déjà signalé comme ne trouvant rien « de trop chaud (1) » , et, plus encore peut-être, le souvenir dii père, Jean d'Aubigné. Mais ce n'étaient pas là des raisons à donner alors à la cour de France. Le moment était fâcheux aux huguenots. On était encore Lien près de la St-Barthélemy. Henri faisait le catholique, et ses officiers, quoi qu'il pût leur en coûter, allaient à la messe. Pour oser avoir un homme tel que notre d'Aubigné, le roi de Navarre dut ruser, s'entendre avec Fervacques, « lors grand ennemi des huguenots (2) », le prendre comme de sa main. Encore les imprudences et les maladresses de son écuycr lui causaient-elles des* transes à chaque instant. Les souvenirs d'Amboise étaient vivaces ; ils troublaient souvent le repos des massacreurs du 2i août: à ces souvenirs était intimement lié celui de Jean d'Aubigné. Agrippa étant allé au Louvre voir le cadavre de Charles IX, Catherine de Médicis le rencontra, et elle, si prévoyante, si fine, et qui se méfiait de lui, le prit à partie, et finit par lui dire, d'un ton menaçant, qu'il ressemblerait à son père. ■< Dieu m'en fasse la grâce 1 » répartit .\grippa. Il faillit être arrêté du coup. Un autre jour, la roiiie-nière reprochait à Henri de Navarre que ses gens n'étaient pas bons catholiques. C'était le mardi de Pâques, et l'on
(1) Œuvvefi miiiplèh'fi, I, 'Jl.
(,2) H>ld.
d'agrippa d'aubigné. 81
élaiL réuni au jeu de paume. Sur ce propos, la porte s'ouvre : d'Aubigné entre. « N'avez-vous pas fait vos Pâques? » lui demande Henri. Le jeune homme déconccrlé répond cvasivemenl: « Gomment donc, Sire I — Et quel jour? » insiste le roi. D'Aubigné répond à l'étourdie : « Vendredi dernier. » Un éclat de rire général ticcueille sa réponse : «pour avoir ignoré », écrit-il dans ses Mémoires, « qu'il n"y avait que ce pauvre jour en toute l'année sans messe. " Le duc de Guise dit que décidément il n'élait pas bien catéchisé, et les princes recommencèrent à rire . mais non pas la reinemère, qui devinait en Agrippa autre chose qu'un amuseur de cour, ou qu'un vaillant et brillant tireur d'épôe (1).
Ce serait une étude curieuse à faire que celle des rapports d'Henri de Navarre avec son écuyer. La conduite du roi, en plusieurs circonstances, notamment pendant son séjour à la cour de France après la St-Barlhélemy, eu serait dans une certaine mesure éclaircie. Mais ce n'est pas notre sujet. Nous ne suivrons donc pas Agrippa dans son séjour à Paris, où, au milieu de toutes sortes de plaisirs et de folies chevaleresques, il ne perdit pas un instant de vue son but, qui était d'arracher Henri à la cour, de l'emmener dans le Midi, et d'en faire le chef des réformés; nous ne raconterons pas le succès de ses efforts, la fuite du roi en février 157(3, les guerres qui s'en suivirent, les
(1) Œuvres compliles, I, 25.
hauts faits de notre capitaine^ la mission diplomatique dont il s'acquitta avec tant d'adresse à Toulouse, et qui eut pour etîet de dévoiler la trahison du maréchal Darapville, Tun des fils du connétahle Anne de Montmorency. C'est Thomme moral que nous recherchons dans d'Aubigné, et de cette période de sa vie, nous ne retiendrons que deux faits, parce qu'ils ont trait directement à l'objet de notre étude.
Guillaume de Hautemer . comte de Grancey , seigneur de Fervaqucs, excellent militaire et fort habile homme, peu scrupuleux sur le choix des moyens, et qui, d'exploit en exploit, et de trahison en trahison, se hissa, en 150."), au grade de maréchal de France, avait alors pour maîtresse , au vu el au su de toute la cour, sa cousine . Françoise de La Baume, veuve de François de Carnavalet. Le Divorce salijnqup nous la représente comme mêlée assez vilainement aux désordres de Marguerite de Navarre (1). On se contait tout bas qu'elle avait empoisonné sa mère, la comtesse de .Maurevert. D'Aubigné s'avisa d'aller lui reprocher en face sa conduite, et l'on peut croire qu'il ne le lit pas en termes atténués. Pour lui. les relations de M'"" de Carnavalet avec son cousin n'étaient rien moins qu'un inceste. La dame ainsi censurée prit fort mal la chose, en conçut pour le censeur une haine mortelle, si bien qu'elle fit jurer à son amant de le tuer. Fervaques n'y ménagea pas ses peines. Il
(I) Journal du rogne de Henri lll, l, 171,
d'agrippa d'aubigné. 83
prolongea, dans ce seul but, son séjour à la cour de Navarre. Ayant échoué dans plusieurs tentatives d'assassinat à main armée , il eut recours au poison, celui-là môme sans doute dont la comtesse de Maurevcrt avait trop bien prouvé reflicacité. U'Aubigné absorba le poison et faillit en mourir (1). D'Aubigné s'était bien gratuitement attiré ces périls. Si peu recommandables que fussent ses adversaires, nous ne saurions ici ne pas le blâmer. De quoi s'allait-il mêler? De quel droit cette intervention indiscrète dans la vie d'autrui? Et l'indiscrétion est d'autant plus choquante que ce tout jeune olTicier se permettait de morigéner ainsi l'un de ses supérieurs, dont il avait été le guidon, et qui avait quatorze ans de plus que lui. Si l'aclion (le d'Aubigné prouve en faveur de la sévérité de ses principes, elle marque en même temps un véritable manque do tact, de mesure, de goût, défaut que l'on a trop souvent l'occasion de rencontrer et dans sa vie et dans ses livres.
Nous ne pouvons, au contraire, qu'approuver sa manière d'agir dans la seconde circonstance que nous voulons rappeler. A la cour de Navarre, le roi Henri mêlait la galanterie à la politique, et plus d'une fois sacrifia la seconde à la première, comme on le vit plus tard après la bataille de Contras. On sait qu'il perdit le bénéfice de sa victoire pour avoir voulu porter lui-même en Béarn les drapeaux conquis à sa Corisande, la comtesse de Grammont.
(i) Œuvres complètes, 1, 25 et sq., 29 et sq.
Ce nétait pas encore celle-ci, c'était Catherine de Luc d'Agen{lj, ou la demoiselle de Montagu. ou la Fosseuse. ou toute autre, qui, en 1577, occupait les pensées du Galant'uomo de Xérac. Henri n'était pas difficile sur le choix, et ses fantaisies ne trouvaient rien de trop bas 2). Mais aussi, quelle que fût la favorite, il ne se piquait pas d'une longue constance. A cette époque , il remarqua , parmi les filles d'honneur de la reine, M"^ de Tignonville. Il s'en éprit, et d'autant plus violemment qu'elle ne lui céda pas. Il dut bientôt reconnaître que ce serait une entreprise difficile de triompher de cette mignonne enfant, que tout le monde ;i la Cour appelait la petite Tignonville. Il avait , non sans quelque raison, peu de confiance en luimême (3;. Il pensa qu'il ferait prudemment de s'adresser à quelque ami adroit et complaisant,
(1) « Qui ilepuis mourut de faim, elle, et l'enfant quelle avait du roi. » {Confession de Sancy, cliap. v.)
(2) Jbid.
Ci) Il faut bien le dire: il n'était pas beau, et il n'était pas toujours propre. On sait qu'un jour, ayant, au prix do mille périls, déguisé en paysan, fait sept lieues pour aller voir fiabriclle d'Estrées, plus tard définitivement enlevée par lui à Bellegarde, celle-ci ne lui dit rien, sinon qu'il était trop laid pour qu'elle le pût regarder {*;. La chronique scandaleuse donne encore sur la répugnance (jucprouvait la demoiselle de Montagu h se trouver avec lui, des détails peu ragoûtants (**).
(*) Amours du Grand Alcamlrc. (Journal des choses mémorables du règne de Henri III, t. I, p. 20»;). (**) Confession de Saney, chap. v.
D'.VfiRirPA b'aubigné. 85
qui plaiderait sa cause auprès d'elle. C'était un ofTice fort recherché , et facilement le roi eût trouvé pour ce service des gentilshommes des meilleurs maisons. Il eut la bizarre idée de s'adresser à d'Aubigné. D'Aubigné refusa : il n'avait pas en celte matière la largeur de vues de ses contemporains, et l'emploi qu'on lui faisait l'honneur de lui oifrir. il le qualifiait d'un mot si bas qu'il est impossible de le transcrire ici. Il avait ces scrupules que Mercure reproche à la Nuit dans le prologue û^'AmpIiitri/o)! :
Pour ime jeuue déesse Vous êtes bien du bon temps!
Un tel emploi n'est bassesse Que chez les petites gens,
Henri, dont le caprice s'exaspérait par cette double résistance, et qui s'était mis dans l'esprit qu'à d'Aubigné rien n'était impossible, s'obstina -.ruses, caresses, menaces, prières, il mit tout en œuvre pour décider d'Aubigné. S'imaginant que le point d'honneur seul le retenait, et qu'il coderait si l'on parvenait à faire croire qu'il avait déjà cédé, il l'emmenait le soir, comme pour veiller à sa sûreté, se livrait à quelque débauche, et allait conter la chose le lendemain aux chefs réformés et aux ministres du culte : « D'Aubigné m'accompagnait >% disait-il. Il alla jusqu'à méditer de le faire mourir. 11 alla. — ce qui semble pire.— jusqu'à se mettre à genoux, et, les mainsjointes,
supplier son écuyer. Il mit en mouvement les politiques du parti réformé, leur disant qu'il trouvait chez les catholiques plus de dévouement à sa personne que parmi les huguenots, et leur citant à Fappui le mauvais vouloir de d'Aubignc. Un jour, celui-ci chevauchait avec deux de ses amis, Fonlebon et le sieur de La Personne. Ils l'entreprirent là-dessus, et, six lieues durant, lui prêchèrent tour à tour la soumission au désir du roi. L'un le prenait par la flatterie : d'Aubignô était si expert à toutes choses d'éloquence , soit en vers , soit en prose , à toutes les gentillesses de cour! Que ne mettait-il ses talents au service de son maître? L'autre, plus grave, mais aussi plus odieux, lui remontrait que les « papistes » n'y faisaient pas tant de façons ; qu'ils étaient toujours prêts à gagner le cœur des grands par ces sortes de complaisances; qu'ils s'insinueraient ainsi dans la confiance du roi de Navarre . et que ce serait, somme toute, la religion et les églises réformées qui porteraient la peine de ce puritanisme exagéré. D'Aubigné garda longtemps le silence, mais enfin il éclata, et, descendant de cheval : « Ainsi, s'écria-t-il, vous dites, l'un, que pour servir les églises, et l'autre, que pour reconnaître les grands dons que Dieu m'a départis, je dois
devenir un m ! » D'Aubigné répète le mot ,
et s'éloigne indigné, lii^sant les deux amis tout penauds du piteux résultat de leur ambassade (1).
(1) Œuvres coinpièlen, 1, "zS, 3(.i.
D AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 87
La kitte continua entre le roi et son serviteur. La vertueuse résistance de l'un, l'insistance moins honnête de l'autre, aboutirent enfin à une rupture. Notre oflicier quitta la cour de Navarre. Il sacrifia une situation élevée, la faveur d'un souverain . la présence d'un maître qu'il aimait. Au XVP siècle, et au milieu des cours, soit au Louvre, soit en Guyenne , on ne trouve pas beaucoup d'exemples de tels scrupules.
En se séparant d'Henri, d'Aubigné lui écrivit :
« Sire,
« Vostre raesmoire vous reprochera douze ans de mon service , douze playes sur mon estomac ; elle vous fera souvenir de vostre prison , et que cette main qui vous escrit en a delîaict les verrouils , et est demeurée pure en vous servant. vuide de vos bienfaits et des corruptions de vostre ennemi et de vous.
« Par cet escrit, elle vous recommande à Dieu, à qui je donne mes services passez, et voue ceux de l'advenir^ par lesquels je m'efforceray de vous faire cognoistre qu'en me perdant, vous avez perdu vostre très fidèle serviteur
« Aliugxv (!'. »
Qu'allait devenir Agrippa ? Il ne le savait pas
(1) Œuvres complètes, I, 36.
lui-même. Séparé de tous ceux auxquels il était attaché, comment continuerait-il à servir la cause à laquelle il avait consacré sa vie, la cause des églises réformées? Isolé, découragé, profondément triste, il prit le parti de s'expatrier. Il se décida à vendre son bien, et à aller se mettre au service du duc Casimir. Tun des fils de Frédéric III de Bavière, et qui, à maintes reprises, avait amené des Iroupes en France au secours des Huguenots. Mais^ comme il arrivait à St-Gelays, pour y dire adieu à ses amis, il voit à une fenêtre Suzanne de Lezai. D'un regard son cœur est pris , et tous ses projets bouleversés, heureusement pour sa gloire. Plus de vente de biens! Plus d'exil! Plus de duc Casimir! Plus de Bavière ! Il a, pour emprunter son expression pittoresque, « trouvé son Allemagne » à St-Gelays (1). Là commencent ses secondes amours, aussi honnêtes que les premières^ et guère moins traversées, quoique lissue en ait cLô plus heureuse.
Tous les sentiments généreux bouillonnent en lui. Cette fois, son amour ne sera pas une école d'oisiveté. Il est au milieu de protestants, parmi des amis au cœur chaud, qui partagent ses passions religieuses, et qui ne laisseront pas perdre l'occasion de s'assurer le concours d'un tel auxiliaire. Suzanne elle-même est dn fond de l'Ame allachée à la Réforme; il faut qu'il se mule digne d'elle par les services qu'il rendra à cette cause sainte; ce n'est plus ici le château de Talcy, ni la coquette
Il Œuvres complètes, 1, 37.
D AGRIPrA U AUBIGNE.
et frivole Diane. Pour conquérir l'aiïcction de Suzanne, il se rendra u recommandable aux siens » . a nécessaire » aux églises et en môme temps « regrettable à son ingrat » , mot touchant qui montre combien il aimait celui qu'il avait quitté. Aussi, son nouvel amour est-il « mcslé d'impatience de repos (1). » Il pousse une reconnaissance sur Nantes, si hardie qu'il est sur le point d"être pris; il fait une entreprise sur Montaigu , et une autre sur Limoges, bien curieuse, et qui monti-e à la fois son audace et la subtilité de son esprit, mais le temps nous manque pour la raconter (2). Heureuses les femmes dont l'amour inspire ainsi les courages !
Suzanne de Lezai appartenait à la maison de Vivonne, qui, un siècle plus tard, devait donner un maréchal de France, et dès lors avait pour chef Jean de Yivonne, marquis de Pisani, « un parfaitement honnête homme « , dit de Thou , et gouverneur d'Henri de Bourbon , prince de Condé. Elle se donna dans son cœur à celui qu'elle voyait. par amour pour elle, se dévouer ainsi aux plus nobles et aux plus périlleuses entreprises. Cependant elle était orpheline , et cette aifcction mutuelle dérangeait les projets de son curateur, un certain Bougoin. Henri de Navarre, qui, avec beaucoup de peine, avait réussi à ramener d'Aubigné auprès de lui, et qui sentait qu'il lui devait
(1) Œuvres complètes, I, 37.
Ci) Lalanne, Mémoires de d'AiiMgné, pp. 228 et sq.
quelque compensation, se déclara favorable à ses projets de mariage , et écrivit pour lui , et à Suzanne elle-même, plusieurs lettres pressantes. Bougoin , d'autres parents hostiles à d'Âubigné, sans compter des rivaux qui aspiraieirt à la main de Suzanne, prétendirent que ces lettres étaient contrefaites. Henri vint alors lui-même en Poitou, et publiquement « honora la recherche de son domestique. » Ce ne furent, pendant quelque temps, que ballets, carrousels et tournois, et toute la province fut en liesse. Le prince de Coudé . le comte de La Rochefoucauld et bien d'autres se montrèrent dans ces fêtes. Pourtant, les parents ne cédaient pas, ni le curateur Bougoin. U'Aubigné s'avisa de ce qu'il appelle « une ruse d'amour. »
Il s'entendit avec un ami, nommé Tifardière, qui, après quelques démêlés avec Bougoin, venait de se réconcilier avec lui. Connue arrhes de leur amitié renouvelée, voici le tour que Tifardière joua au tuteur de Suzanne. « Le roi de Navarre, lui dit-il, vous tourmente au sujet du mariage de d'Aubigné. Voulez-vous un moyen de vous débarrasser de cette poursuite, sans vous brouiller avec personne? Proposez à d'Aubigné de lui donner votre consentement, s'il vous apporte les preuves qu'il est gentilhomme. 11 est trop glorieux i)0ur no pas prétendre ;\ la noblesse, d'autant qu'il a maintes fois allirmé la sienne. Il a déjà eu à ce sujet des discussions publiques où, pour tout parchemin, il a montré son épéc. Faites, vous et les parents de Suzanne, un compromis avec lui, obligez-vous à
i) 'agrippa d'aubigné. 91
signer le contrat s'il produit ses titres de noblesse, et qu'il s'oblige à abandonner toute prétention à la main de Suzanne s'il ne les produit pas. Je sais très-bien qu'il est dans l'impuissance de les produire. » L'idée parut admirable à Bougoin. Il remercia, il embrassa cet ami dévoué ; avec l'assurance que l'épreuve tournerait à la honte de d'Aubigné, il fit accepter le projet par tous les parents de la jeune fille. «Nous n'avons, direntils, aucune objection à faire à un candidat que le roi daigne patronner; mais il comprendra luimême que nous ne pouvons accorder la main de Suzanne qu'à un gentilhomme avéré; que M. d'Aubigné produise ses titres, et notre consentement lui est acquis. » Ainsi le compromis fut fait, d'Aubigné se donnant toutes les apparences d'un homme pris au piège. Or, il se trouvait — et de là lui était venue la pensée de ce stratagème—que lui, -< qui ne s'estoit jamais soucié de biens, ni de maisons, ni de titres », avait tout récemment retrouvé, dans de vieux meubles, les preuves de l'ancienneté de sa famille. C'était même ainsi qu'il avait appris son origine, son père ayant eu d'autres et de plus graves leçons à lui donner. Ces documents, qui le faisaient descendre d'un certain Savary d'Aubigné, <■ commandant par le roy d'Angleterre au chasteau de Chinon », illes remit en garde à un parent âgé de Suzanne, le sire de Cosniou, « protestant, si quelqu'un des parents en aage de combat s'en mesloit, qu'il auroit à faire àluy. » Les pièces furent trouvées en
règle, la noblesse de d'Aubigné reconnue trèsancienne et très-authentique (1), le jugement fut signé, et, à son retour de la cour de Navarre, d'Aubigné, selon le compromis, épousa Suzanne de Lezai, le 6 juin 1583. Il était âgé de 31 ans, et il y avait trois ans qu'il en était amoureux (2).
Cette Suzanne fut la mère de Constant d'Aubigné, père de M""^ de Main tenon. Elle eut en outre deux filles, Marie, qui épousa en IGli Josué de Gaumont, sieur d'Adde, et Louise, qui, en 1013, épousa Benjamin de Valois, sieur de Yillette. Elle fut à d"Aubigné une vaillante et fidèle compagne, et il lui fut aussi un fidèle et tendre époux. Au bord du tombeau , écrivant son testament en présence de Dieu , d'Aubigné parlait à ses enfants en
ces termes : « Qu'ils soient tardifs à prester
serment pour n'en violer ni seulement expliquer aucun, non plus que leur père; qu'ilz gardent surtout celuy du mariage quand Dieu les y aura appelez , affin d"héritcr à la rare bénédiction de laquelle ilz sont sortis d'une mère sans reproche, honorée de tant de verluz. à laquelle j'ay gardé foy et loyausté et chasteté trois ans devant et quatre ans après la durée de sa vie et du mariage, pouvant jurer ne l'avoir enfriMnl ni jiar désirs ni ])ar elVect. ■• La période qu'embrasse cette déclara-
(1) On uU.i même jusqu'à visiter une cliapelle bâlie par co Savary d'Auliipcné, « bordée dos armes do sa mai.son quiportp de tçueulos, un lion d'arfrent rainpinit, armf'. et lanipassé d'or. »
Ci) Œuvres complètes, l, W-i'X
p'AGRirpA h'aubigné. 93
tion solennelle de d'Aubignc va de 1580 à IGOO, de sa 29'= à sa 50" année.
Deux, ans après son mariage, d'Aubigné accompagna les troupes réformées à une entreprise sur Angers. L'affaire fut des plus périlleuses, particulièrement pour lui. Pendant trois semaines, il passa pour mort. Il fut séparé de ses bagages, et uri jour sa femme vit rentrer en désordre dans la basse-cour quinze chevaux et sept mulets appartenant à son mari, et sur Tun d'eux son chapeau et son épée. Elle tomba à la renverse, évanouie. Cependant Agrippa , échappé comme par miracle . revenait de son côté au pays, et doucement, de dix lieues de distance, par deux billets successifs, le premier faisant renaître l'espoir , le second confirmant le premier, il avait soin de préparer sa femme à le revoir; " appréhendant «, dit-il, « que d'une prompte joie on peut mourir (1). »
Quand, après treize ans de mariage, sa femme mourut, d'Aubigné en éprouva une douleur, nonseulement violente , comme l'étaient tous les sentiments chez lui, mais durable. « Il l'ut trois ans, dit- il, ne passant guère nuicts sans pleurer. » Il écrivit à ce sujet bien des vers, français et latins, bien des pages éloquentes. Nous ne citerons qu'un passage, parce qu'il rentre dans notre sujet, qu'il montre la force, la gravité, la tendresse de son amour pour Suzanne, et en même temps le noble rôle , tel qu'on pouvait le souhaiter pour
(1) (E livres complètes, I, 53-54'.
elle, que Suzanne joua dans sa vie. C'est à une méditation sur le psaume 88, inspirée par son deuil, que nous empruntons les lignes suivantes :
« 0 Éternel, tu m'avois desja séparé de mes amis et voisins, et rendu exécrable vers eux. Tu as porté mon habitation hors le doux air de ma naissance. Tu m'avois osté des lieux, aux commoditez et plaisirs desquels le labeur de ma jeunesse s'estoit employé; tu m'avois sevré du laict et des mamelles de ma chère patrie, tu m'avois fait quitter mes parents et cognoissances pour te suivre, et porter ma croix après toy, quand tu as descoché sur moy de tes punitions la plus destruisante et irréparable à jamais.
'< Tu ne m"as point blessé aux extrémités et membres qui retranchés laissent le reste traîner quelque misérable vie, mais tu m'as scié par la moitié de moi-mesrae ; tu as fendu mon cœur en deux, et dissipé mes entrailles en arrachant de mon sein ma fidelle, très aimée et très chère moitié, laquelle, comme génie de mon ;\me, me tenoit fldelle compagnie à tes louanges, m'exhortoit au bien, me retiroit du mal, arrestoit mes violences, consoloit mes aflliclions , tenoit la bride à mes pensées desreglées, et donnoit l'esperon aux désirs de m'employer à la cause de la vérité.
« Nous allions unis à ta maison, et de la nôtre, voire de la chambre et du lict, faisions un temple fi ton honneur... (1). »
(1) Œuvres complètes, II, '2()1. '202.
d'agrippa d'aubtgné. 05
Nous voici hors des limites de la jeunesse d'Âgrippa d'Aubigné, et nous devons arrêter notre récit. Nous ne pouvons cependant résister au plaisir de le clore par une courte pièce de vers qu'il écrivit aux derniers jours d'une vie enHn apaisée, un pied déjà dans la tombe, mais les yeux toujours levés vers le ciel :
c'est un grand heur on vivant D'avoir vaincu tout ora^e, D'avoir, au cours ilu voyage, Toujours en poupe le vent ;
Mais c'est bien plus de terrir A la coste désirée, Et voir sa vie asseurée Au havre de bien mourir.
Arrière craintes et peurs !
Je ne marque plus ma course Au Canope, ni à l'Ourse, Je n'ai soucy des hauteurs ;
Je n'espie plus le Nord, Ni pas une des estoiles :
Je n'ay qu'à baisser les voiles Pour arriver dans le port (1).
(I) Œuvres complètes, III, 312.
Nous venons d'examiner, en détail , comme à la loupe, tout ce que Ton sait de la jeunesse d'Agrippa. De 19 à 22 ans , sa vie est remplie par son amour pour Diane Salviati ; de 28 à 50, par son amour pour sa femme , Suzanne de Lezai. Dans l'intervalle, il est d'abord à la Cour de France, puis à la Cour de Navarre; s'il se mêle aux plaisirs de la jeunesse de son temps, rien n'indique que ce soit au détriment des principes que lui avait inculqués son éducation huguenote. Au contraire, nous avons eu à blâmer les leçons qu'il se permettait de donner aux autres, leçons que sa propre moralité ne nous a pas paru justifier, mais qui n'en sont pas moins la démonstration de cette moralité.
Comment donc se fait-il que , presque sans exception, tous ceux qui ont écrit sur d'Aubigné nous l'aient représenté comme ayant eu une jeunesse débauchée? Les indulgents parlent de « la fougue de son caractère (1) », de la fougue de ses passions (2) » , de ses fâcheux écarts de con-
(1) « La mort de son \)vre suivit de près. Ce fut pour
lui une perte d'autant plus malheureuse que, resté pour ainsi dire sans direction dans un âge aussi tendre, il s'abandonna dés lors sans retenue à toute la longue de son caractère. r> (Haag, France protestante, I, 159.)
(2) « Pendant son adolescence, la fougue de ses passions
d'agrippa d'aubigxé. 97
duite (2) », de sa jeunesse « un peu déréglée (3). >. M. Lavallée^, qui est toujours pour d'Aubigné le juge le plus hostile , et, à notre avis, le plus injuste, ne voyant en lui, à proprement parler, qu'un homme de sac et de corde , nous parle de ses oi^gies (4). D'autres enfin se livrent sur ce thème à des fioritures et des vocalises. Ainsi, Sainte-Beuve. Le maître critique, dans l'étude, d'ailleurs admirable . qu'il a consacrée à d'Aubigné, s'étend avec complaisance sur les désordres de la jeunesse de son héros, et en tire de tout à fait charmants efi"ets de style. Citons-le; il y a toujours plaisir à le lire :
fi Tout en apprenant du latin , du grec , de l'hébreu , et en se rompant aux mâles études, l'enfance et la première jeunesse de d'Aubigné
l'éloigua des études classiques. » (Géruzez, Essais d'histoire littéraire. Étude aur d'Aubigné, p. 127.)
(2) « k l'issue de sn, maladie, Agrippa, demeuré dans la ville d'Orléans qui, alors soumise au prince de Condé , n'avait pas échappé à la licence qu'entraînent les guerres civiles, s'y laissa aller à de fâcheux écarts de conduite. Ils lui attirèrent heureusement, grâce à la mâle discipline paternelle veillant sur ses mœurs, de rudes corrections qui y mirent bientôt un terme. » (Léon Feugére, Étude sur Agrippa d' Aubigné.)
(3) « A Orléans, le jeune d'Aubigné fut atteint de la peste. Étant guéri, il se débaucha avec les soldats et fut rudement
traité par son père Rebuté de la sévérité des maîtres
qui morigénaient sa jeunesse un peu déréglée » (de
Noailles, Histoire de M™e de Mainteiwn, I, 9.)
(4) Ch. Lavallée, La famille d'Aubigné et l'enfance de j¥™8 de Maintenon , pp. 5 et sq.
98 LA JEUiNESSE
furent telles , et si fréquemment débauchées et libertines, qu'en tout autre siècle il eût probablement dérivé et donné dans cette espèce d'incrédulité qu'on désigne sous le nom de scepticisme, et que les mauvaises mœurs insinuent si aisément; mais au XYP siècle, ces courants amollissants et dissolvants n'existaient pas , et les dissipations même, dans leur violence et leur crudité grossière , n'empêchaient pas de respirer l'air ardent des croyances diverses et des fanatismes... Il associait la guerre, la controverse, l'érudition, le bel esprit, la satire railleuse et cynique, une langue toujours prompte et effrénée , et à la fois la crainte d'un Dieu terrible et toujours présent , et par instant la consolation d'un Dieu très-doux. Il gardait au cœur, en toutes ses licences, un coin de puritain qui persista sans jamais tuer le vieil homme, et qui gagna seulement avec lïige. Il dut à sa race, à sa trempe d'éducation et au rude milieu oii il fut plongé , de conserver , à travers ses passions contradictoires . et qu'il combattait très-peu, un fonds de moralité qui étonne... (1) » C'est l'étonneniont de Sainte-Beuve qui étonnera ceux qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici. Tel que nous connaissons maintenant d'Aubigné, le relâchement de ses mœurs serait plus fait pour nous surprendre que leur austérité. Nous allons en elîet voir qu'ici, séduit par le piquant de l'antithèse, Sainte-Beuve s'est livré à son imagination
(1) Sainte-Beuve, Causerieti du Lundi, t. \, jip. 25i, 253.
D AGRIPPA D AUBIGNE. 99
de poëte plus qiril ne s'est montré critique exact et historien précis. Les autres écrivains que nous avons cités, moins ' brillants , sont aussi plus discrets; et, en relevant avec soin les termes de leurs jugements, nous trouverons peut-être la clef de ce mystère, l'explication de cette contradiction choquante entre l'opinion si formelle, si universelle de la critique, et celle que nous nous sommes faite par l'étude attentive de tous les documents authentiques.
Pœmarquons que nos écrivains, quand ils parlent des débauches de la jeunesse de d'Aubigné, tournent tous autour d'un môme fait, qu'ils l'indiquent expressément ou non : le siège d'Orléans en 1503. Le dernier biographe de d'Aubigné, celui qui nous a fait connaître une si grande partie de son œuvre, et auquel les amis des lettres et de l'histoire ont tant d'obligations, M. Réaume, a résumé pour ainsi dire ce qui avait été écrit avant lui en ces mots laconiques : « Si d'Aubigné échappa à la peste d'Orléans et à mille dangers, il n échappa point à La débo.udie (1). »
Jusqu'en 1854, V Histoire de la vie de d'Aubigné n'était connue que par les deux éditions publiées, un siècle environ après la mort de son auteur : la
(1) lléaume, Elude Iiistorique et littéraire sur Agrippa d'Aubigné, p. il. — M. Sayous, dans ses belles Éludes liiléraires sur les écrivains de la Réforme (t. II, p. 214) dit, presque dans les mêmes termes : « II se réfugia à Orléans, gagna la peste, se guérit et se laissa débaucher par la soldatesque. »
Ottar=eo5'*-
première à Cologne, en 1729; la seconde, à Amsterdam, en 1731. Ces deux éditions, très-différentes entre elles, étaient Tune et Tautre trèsdifférentes du texte original. On avait accommodé celui-ci au goût du XVIIP siècle. Or , voici ce qu'on lisait dans Tédilion de 1729 :
t Le s"" d'Aubigné ayant fait un voyage en Guyenne pour en hâter le secours, trouva à son retour son fds guéri, mais un peu débauché, comme il est facile de le devenir parmi la licence des guerres civiles : Pacis artes vigere inter Martis incendia. »
Et un peu plus loin :
« Sur la lin de l'année, Orléans se trouvant assiégé et Béroalde (c'était le précepteur d'Agrippa) logé au logis de la Reine, dans le cloître de Saint- Aignan, les soldats du père débauchèrent le fils,
et le menaient même au b (ici le mot le plus
cru), où il était lorsque M. de Duras fut tué (1). »
Dans l'édition de 1731, ces deux passages étaient rapportés de la manière suivante :
« Mon père ayant été obligé de faire un voyage en Guyenne pendant ma maladie pour en hfltcr le secours . me trouva h son retour tout à fait guéri, mais en môme temps devenu un peu débauché, ainsi qu'il est coutumier de le devenir parmi la
(\) Le'< aventures du haron de Fomcslc , par Tln'-oJore
' Arjrippa d'Aubigné, édition nouvelle, augmentée de plusieurs
Remarques historiques, de l'Histoire secrète de l'auteur écrite
par lui-même, etc. A Cologne, cliez les héritiers de Pierre
Marteau, 1729, t. I, p. IX.
d'agrippa d'aubigné. 101
licence des guerres civiles : Pacis artes vigere inter Martis incendia
« Le siège d'Orléans ayant été formé sur la fin de Tannée, Béroalde s'en fut loger à la maison de la Reine , dans le cloître de Saint-Aignan , et moi je restai au logis de mon père ; ce qui donna occasion à ses domestiques de me corrompre de nouveau, me menant avec eux dans les lieux de débauche, oii je me trouvai lorsque M. de Duras fut tué (1). »
Nous affirmons que tout ce qui a été écrit sur les débauches de la jeunesse de d'Aubigné a pour point de départ unique la double citation que nous venons de faire. Nous mettons au défi qu'on trouve à ces assertions une autre origine. Elle paraît du
(1) Mémoires de la vie de Théodore Agrippa d'Aubigné , écrits par lui-même, avec les mémoires de Frédéric Maurice de La Tour, etc., etc. A Amsterdam, chez Jean Frédéric Bernard, 1731, t. I, pp. 11 et 12.
Cette double publication en fit, quelques années plus tard, éclore une troisième : celle-ci en langue anglaise, sous ce titre : The life of Théodore Agrippa d'Aubigné. London, MDCCLXXII. Arrivé au siège d'Orléans, l'écrivain anglais ne manque pas d'insister, quoique en termes très pudiques, sur les désordres que la lecture des livres français lui a révélés. Il met en marge : Recovers and becomes dissolute, et, dans le texte (p. 9), il écrit :
« By the time his father returned to Guyenne, he was entirely free from ail the effects of that contagion, but had fallen into one that was still worse, for the licentious conduct of the officers had infected him with sueh vices as hih âge would admit of ; and his father found that although his hody was restored to health, his principles ivcre miich corrupled. »
reste, à première vue, suffisante pour les justifier. L'on s'explique les mots de Sainte-Beuve : « Les mœurs si fréquemment débauchées et libertines... les dissipations dans leur crudité grossière..., etc. « Toute cette élégante voltige s'appuie sur les deux textes de 1729 et de 1731 , et ne s'appuie que sur eux.
Or, ces textes sont absolument fautifs.
Certes , on ne saurait blâmer les critiques de n'avoir pas consulté un texte original qui n'avait pas été publié. Mais nous ne les croyons pas pour cela sans reproche. Ils auraient pu facilement faire une première remarque, à savoir qu'Agrippa avait onze ans lors du siège d'Orléans, et que si vraiment à cet âge on l'eût entraîné dans des lieux infâmes, l'action eût été si abominable, si honteuse, que, racontant sa vie à ses propres enfants, il eût rougi de la rappeler. Ils auraient pu, en second lieu, remarquer qu'en comprenant le mot débauche dans le sens qu'ils lui donnaient, la citation latine faite par d'Aubigné {Pacis artes vigere, etc.) n'avait aucun sens. Ils auraient enfin dû se demander quel rapport il pouvait y avoir entre les lieux de débauche où, suivant eux, l'on conduisait le jeune Agrippa, et la mort de Symphorien de Durfort, seigneur de Duras, tué en combattant au siège d'Orléans. Ces simples réflexions les eussent au moins rais sur leurs gardes ; ils n'auraient pas accepté aussi aisément les versions fantaisistes des éditeurs du XVIU* siècle, et, sur ces versions, ils n'eussent pas brodé i\ leur tour des fantaisies nouvelles.
d'agrippa d'aubigné. 103
En 1854, M. Ludovic Lalanne édita, pour la première fois, d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Louvre, les Mémoires de d'Aubigné. Le texte de Sa vie à ses enfants, publié en 1873 chez Leraerre, par MM. Réaume et de Gaussade, d'après le manuscrit de la collection Tronchin, est conforme à celui des Mémoires. Or, voici ce qu'avait écrit d'Aubigné dans les passages qui nous occupent :
« Le sieur d'Aubigné ayant faict un voyage en Guienne pour haster les forces , trouva son fils guéri, mais un peu desbaughé, comme il est difficile pacis artes colère inter Martis incendia
« Sur la fin de l'année, le siège estant venu, et Béroalde estant logé dans le logis de la Royne, au cloître Sain t-Aignan, les soldais du père desbau- CHOIENT le fils , et le menoient mesme dans les MOTTiNES, comme il y estoit lorsque M. de Duras fut tué (1). »
Le sens de ces textes n'était pas bien difficile à démêler. D'Aubigné écrit à ses enfants ; il veut leur montrer comment, dès ses plus jeunes années, il avait le tempérament d'un soldat. Le voici, à onze ans, au siège d'Orléans. Son père était parti pour la Guienne , le laissant malade. Agrippa guérit, mais l'autorité de son précepteur Béroalde ne fut pas suffisante pour le contraindre à reprendre ses études. Il est difficile de s'appli-
(1) Œuvres complètes, I, 9 ( Lalanne , Mémoires de d'Aubigné, p. 10).
quer à traduire des auteurs latins et grecs , lorsque tout autour gronde la bataille, Pacis artes vigere inter Martis incendia (1) ; plus qu'à tout autre^ cela était difficile au jeune Agrippa, qui ne rêvait déjà que de coups d'épée, et dès lors se laissait débaucher, c'est-à-dire détourner de son travail, par les soldats, qui l'emmenaient même dans les mottines , c'est-à-dire jusque dans les tranchées, oii 11 était, lui enfant de onze ans, à côté de M. de Duras , lorsque celui-ci fut tué. Tout s'explique aisément ainsi , et la citation latine, et l'allusion à la mort de M. de Duras ; lu avec attention, le passage est aussi clair que possible.
Les éditeurs du XVIII' siècle , ne comprenant pas le terme de mottines, l'ont interprété d'après le mot voisin de débaucher, qu'ils comprenaient mal. « Un de ces jours, écrivait Racine à Boileau, j'irai vous débaucher. M. de Termes nous mène dans son carrosse, et j'ai aussi débauché M. Hussin pour faire le quatrième (2). » Un écrivain dont le nom ne peut qu'être cher à l'Académie de Gaen, Segrais , a écrit presque dans les mêmes termes que d'Aubigné : « Étant jeune, je me débauchai
(I) Lorsque son père, (jui lui avait fait donner une si forte éducation classique, et tenait tellement à l'instruction de sou fils que , plus tard , dans ses rccoinniandations suprènnes, il lui ordonna encore « l'amour des sciences , » revint de son voyage et reçut le rapport de liéroaldc,il tança Bon fils et le punit sévèrement. (Œuvres complètes, I, 10.)
Ci) Lettre du 2.") juillet 1667.
d'agrippa d'aubigné. 105
de mes études avec quelques-uns de mes camarades : nous fîmes dessein de nous en aller en pèlerinage à St-Jacques en Gallice (1). » Il serait trop facile de multiplier les exemples.
Quant au mot mottines, je ne l'ai trouvé dans aucun glossaire ; mais la signification n'en est pas moins claire. Il vient de motte , « petit morceau de terre, dit Littré, détaché avec la charrue, la bêche, ou autrement. » Dans le Pays-d'Auge, on appelle encore les mottes les larges et profonds fossés pleins d'eau qui entourent les anciens manoirs. Mottines a le même sens. Dans son Histoire universelle (liv. III , ch. xvi), dAubigné l'emploie à deux reprises, précisément en racontant le siège d'Orléans : « La prise des Tourelles estonna tellement les corps de garde prochains que sans l'arrivée du chef et la résolution de quelques gentilshommes, toutes les mottines des
îles étaient quittées et la ville bien tost perdue
Le péril et l'industrie disputèrent à coupper l'arche devant les Tourelles et s'y eslever de terre ; mais plus encore à dresser les parapets des mottines, battues à plomb par les Tourelles. » Il ne peut subsister aucun doute : mottine n'a jamais signifié lieu de débauche.
Il reste donc acquis que du passage de ses mémoires qui a si longtemps fait croire aux débauches de sa jeunesse, il ne faut retenir qu'une
(1) Ile imaginaire, t. II, p. 180.
chose, c'est que, dès l'âge de onze ans, il se risquait dans les plus extrêmes périls de la vie guerrière (1). Aussi, en plus d'un endroit, est-ce du siège d'Orléans qu'il a , non sans quelque fierté, daté le commencement de sa vie de soldat. « Ayant commencé son premier siège dans Orléans en
1562, et pourtant été soldat 54 ans » , écrit-il
dans VAvertissemeîit placé en tête de son Histoire universelle. Et, dans une de ses odes, il s'exprime ainsi :
Page, soldat, homme d'armes, J'ai toujours porté les armi:'s Jusqu'à la septiesme paix.
A Dreux, bataille rangée.
En Orléans assiégée.
Laissant le dangier à part, Dans le camp et dans la ville J'apprins du soldat le s tille Et les vocables de l'art (2).
.\insi perdent toute leur portée les jugements
(1) L'auteur de l'arlicle d\\ubig)ié dans la Biographie universelle de Michaud, parait être le seul qui ait compris le vrai sens. Voici en effet ce qu'il dit : « k \3 ans, Aprippa se trouva au siège d'Orlnans, où il su fit remarquer par un sang froid peu connnan dans /e.s enfunls de cet âge'. » Il n'y a ici d'erreur que sur làjïc qu'avait alors Agrippa. Le siège d'Orléans est du commencement de l'année 1563, et Agrippa est né le S février 1.552. Il avait donc tout juste 1 1 .nns.
Ç2) Œuvres complètes. III, IHlt.
d'agrtppa d'aubtgné. 107
que nous avons cités, car nous ne pensons pas que l'on s'avise de relever contre les mœurs de d'Aubigné les passages oii il parle de « sa maîtresse » ; il est trop clair que, dans ces passages, il vise soit Diane Salviati , soit Suzanne de Lezai ; au XVP siècle, on n'avait pas encore imaginé de réserver le mot de maîtresse pour la femme dont on s'est rendu maître. Ainsi tombent les jolis contrastes de Sainte-Beuve : « Il gardait au cœur,
en toutes ces licences, un coin de puritain
A travers ses passions contradictoires et qu'il combattait très-peu... » Cette « consolation d'un Dieu très-doux » par laquelle d'Aubigné se reposait, suivant Sainte-Beuve, des craintes d'un « Dieu terrible », il faut y renoncer également.
Avons-nous la pensée de prétendre que, de la mort de son père à son mariage, la conduite de d'Aubigné, au point de vue des mœurs, a été irréprochable ? Nullement. Nous n'en savons rien, et, à vrai dire, nous ne le croyons pas. Sa nature était trop ardente et le milieu oii il vivait trop corrompu ipour qu'il ait toujours résisté aux tentations. S'il l'eût fait par extraordinaire , il n'eût pas manqué de le dire. Mais ce que nous avons voulu établir , c'est qu'il n'est pas permis de le détacher , de le mettre pour ainsi dire en vedette^, comme un type de libertinage, dans cette époque si libertine. Or, c'est ce que l'on a fait, sur la foi de textes dont nous avons démontré la fausseté. La vérité est dans l'affirmation inverse. D'Aubigné se distingue en effet
108 LA JEU^'ESSE d'aGRIPPA d'aUBIGNÉ.
de son temps, mais au lieu que ce soit par le dévergondage de ses mœurs, c'est au contraire par la sévérité de ses principes , par la force , le sérieux, la constance de ses amours.
Caen, T}p. K. \.o Blanr-Hardel.
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Échéonce
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CE