‹ La jeunesse d'Agrippa d'AubignéChapitre 5 sur 6 · L^^ JEUNESSE · texte numérisé non relu

L^^ JEUNESSE

nombre. Ces poètes, abusant de leurs lulenls. flattaient par des éloges honteux une femme vaine, détournaient les jeunes gens des études sérieuses et utiles pour lire des vers obscènes , et gâtaient l'esprit et le cœur des jeunes personnes du sexe le plus faible par des chansons licencieuses. » Ces sévères paroles ne sauraient s'appliquer à d'A.ubigné. Il n'y a dans ses poésies à Diane aucune autre licence que des licences poétiques , et plus tard, si attaché qu'il fût à Henri IV, il ne fit jamais pour Gabrielle d'Estrées ce que de Thou reproche si justement à ses prédécesseurs d'avoir fait pour Diane de Poitiers. Du Bartas mériterait sans doute le même élojre ; mais du Bartas n'a pas écrit de vers d'amour. .T'insiste sur ce point . car c'est ce qui fait l'inlcrêt tout particulier du Printrmps : l'auteur est amoureux ; il parle la môme langue que les autres poètes galants ses contemporains ; mais son amour respire une santé morale que ces autres poêles ne connaissent pas ; celle qu'il chante, pour laquelle il souffre, est une jeune fille pure dont il aspire à faire sa femme.

Elle ne voulut pas l'être. Déplus en plus, elle se détachadelui,sanspourtants'en séparercncore tout à fait. Alors commença pour notre pauvre Agrippa un supplice plus alfreux peut-être que l'abandon définitif Qu'il est ingrat le rôle de l'homme qui n'est plus aimé ! Il est comme celui qui s'enlise : chaque elïort qu'il fait pour se dégager l'enfonce plus profondément. Il est semblable h une bous-

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sole affolée ; les mouvements impétueux et si contradictoires de la passion le dirigent en même temps en tous sens ; il agit généralement juste au contraire de son avantage ; il parle quand il faudrait se taire , ne peut plus trouver une syllabe quand il faudrait parler ; il est triste , il sent que sa tristesse n'est guère engageante , et il alfecte une gaieté qui ne l'est pas davantage ; le voilà aux côtés de celle qu'il aime : ell-e, d'un mot, d'un pli de ses lèvres, l'exalte au ciel ou le précipite dans les abîmes du désespoir; lui, il comprend que nonseulement sa dignité , mais l'intérêt même de son amour exigent qu'il quitte la place ; et pourtant, il reste là, lâchement, s'exposant à toutes les blessures, pour ne pas perdre la joie de la voir, tandis qu'elle, que le jeu n'amuse plus, se demande s'il ne va pas bientôt la débarrasser de sa fâcheuse présence (1). Telle a été, pendant une période, l'histoire d' Agrippa. Elle n'était pas dure avec lui , et il la suppliait de l'être davantage , de ne pas le laisser ainsi entre la vie et la mort, de ne pas rire quand il souffrait :

Ta main doucement oih repousse, Ei ta parole encor plus douce Glace mon cœur en reiitlammaul :

Tu me refuses sans colère, Et, en riant de ma prière.

Tu me fais mourir douceuient.

(i) Sonnet 05, déjà cité p. 34.

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