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3. Vertot, Ambassades de MM, de Noailles^ M. de Noailles et M. de Bois-Dauphin au roi, 7 mai 1553, t. Il, p. 7 ; M. de Noailles au roi^ 7 juillet 1553, iV/., p. 50-53.
Northumberland que sa cause serait « celle propre » du roi son maître *. Le roi craignait en effet que TAngleterre, avec Marie Tudor, n'entrât dans la clientèle de Charles-Quint ; tandis que Tavénement de Jane Grey, en excluant le sang de Henri VIII, devait ranger nécessairement ce royaume dans le parti français, ou tout au moins le paralyser au dehors : épisode, sur une nouvelle scène, de la grande rivalité entre les maisons de France et d'Autriche.
Marie se sentait en péril, sans démêler au juste la trame ourdie contre ses droits. Dès les premiers jours de juin, elle avait sollicité les conseils de l'empereur sur la conduite à tenir*. Ce prince, afin de s'éclairer, décida l'envoi d'une ambassade extraordinaire, dont la mission publique était de témoigner l'intérèt qu'il prenait à la santé du jeune roi et de renouveler l'ancienne alliance entre les deux Etats. Elle se composait de Jean de Corrières, seigneur de Montmorency, de Jacques de Marnix, sieur de Toulouse, et de Simon Renard ^. Ce dernier, formé à l'école de Granvelle, était destiné à demeurer ambassadeur en titre à la cour d'Angleterre. Au fond, ils avaient pour office de protéger la vie de Marie, de lui frayer le chemin du trône, de
1. Lettres des ambassadeurs de Charles-Quint, Manuscrit du Record Office, à Londres. Scheyfve à Granvelle, Londres, 11, 24, 27 juin 1553. T. I, p. 41, 61, 64. Lingard, Tytler [England under the Reig?is of Edward VI and Mary), M. Froude dans son Histoire d'Angleterre au xvi* siècle, se sont servis de ce manuscrit ; mais il y a encore une ample moisson à faire après eux. La correspondance des ambassadeurs impériaux commence le 10 avril 1553 ; celle de Renard, en juillet suivant. Tytler n'a commencé ses extraits qu'à partir du 20 février 1554, n'ayant pas pu avoir communication de ce qui précédait. Grâce à Tamitié de M. Joseph Stevenson, il nous a été possible de faire une étude complète de la correspondance tout entière. On sait aussi] qu'au siècle dernier le P. Griffet avait tiré des papiers de Renard ses Nouveaux Eclaircissements sur l'histoire de Marier reine d'Angleterre.,, adressés à M. David Hume. Amsterdam et Paris, 1766.
2. Scheyfve à Granvelle, 19 juin 1553 ; Man. du Record Office, t. ï, p. 55.
3. Renard, né à Vesoul, portait le titre de bailli ou lieutenant d'Amont, c'est-à-dire de la haute Franche-Comté (cours supérieur de la Saône et du Doubs). Noailles en fait le lieutenant de Mons. L'empereur le nomma définitivement son ambassadeur près Marie Tudor, par lettres du 14 septembre, datées de Mons, Calendar foreign, 1558-1559, p. 12, n» 36.
dissiper chez les Anglais toute crainte à l'égard de Tempereur, et d'exclure les pratiques françaises ^ Henri II s'empressa de déléguer pareillement des ambassadeurs extraordinaires, M. de Gyé et Jean de Morvilliers, évèque d'Orléans, plus tard garde des sceaux. Les uns et les autres arrivèrent après les événements, les Impériaux, le lendemain de la mort d'Edouard YI ; les Français, retardés sur la demande de Noailles, ne parurent que le 15 août^ un mois après l'avènement de Marie.
Les Impériaux cependant auraient pu, dès le premier jour, servir la cause de cette princesse, car plusieurs lords vinrent les sonder sur les dispositions de l'empereur. Mais, trop ûdèles peut- ' être à leurs instructions, s'exagérant le danger qu'elle courait, ils se rejetèrent du côté opposé ; et lorsque Marie, encore isolée, eut le courage de se déclarer reine, ils jugèrent cette résolution « étrange, difficile et dangereuse. » Ils l'en dissuadèrent et se bornèrent à recommander sa personne au redoutable duc : bien loin, disaient-ils à ce dernier, d'avoir charge de soutenir ses droits, ils ne l'avaient pas même visitée par lettres ni messagers. Ils allèrent jusqu'à demander au Conseil des « guides » pour se retirer, et certifièrent à Charles-Quint qu'avant quatre jours la princesse serait entre les mains du duc de Northumberland. Personne, croyaient-ils, n'oserait se déclarer pour elle. Toutefois, après le succès de Marie, auquel ils contribuèrent si peu, comme on le voit d'après leurs propres dépêches, ils narguèrent superbement les Français, dont les. dolosùés s'étaient converties en fumée 2.
1. Charles-Quint, sachant de quoi était capable Tambitieux duc de Northumberland, croyait les jours de Marie en péril. Afin de les préserver, il enjoignit à ses représentants de dire qu'il trouverait bon qu'eUe se mariât h quelqu'un du royaume, celui que le duc jugerait le plus à propos ; d'esqniver néanmoins ce mariage en gagnant du temps et en suscitant des rivalités ; mais, s'il le fallait absolument, de passer outre plutôt que de donner an prétexte de faire périr sa cousine. Charles-Quint à ses ambassadeurs, Bruxelles, 23 juin 1553. Granvelle, Papiers cTÉtaty t. IV, p. 4-12.
2. Londres, 7, 10, il, 12, 14, 22 juillet 1553. Man, du Record Office^ t. I, p. 19, 83, 105, \09, 127, !81. Nous nous servons aussi des Papiers d'Etat
Antoine de Noaiiles avait eu, en effet, quelques instants de grande espérance en faveur du duc de Northumberland. On allait, il n'en doutait pas, arrêter Marie « et rompre cette rautination^ dont j'espère, continuait-il, que tout succédera au bien et prospérité des affaires du roi, et commune et parfaite amitié de ces deux royaumes, à Taide du Créateur. » Lui aussi, comme tant d'autres, comme naguère les maîtres d'Edouard YI, lisait couramment dans les desseins de la Providence, cette fois au profit de Jane Grey, « estimée sage, vertueuse et accomplie en toutes choses, digne de tel lieu qu'il a plu à Dieu de l'appeler ^ . »
de Granvelle, qui complètent çà et là le Man, du Record Office. Mais celui-ci est plus riche et sert à rectifier assez fréquemment les dates admises par le savant éditeur des Papiers de Granvelle.
1. Archives du ministère des affaires étrangères : Dépêches et Mémoires des ambajssades de M. de Noaiiles, t. I et II (en un seul), 13 juillet 1553, p. 69. Il écrivait le même jour à révoque d'Orléans, Morvilliers, à propos de l'entrée triomphale de Jane Grey à la Tour, d'après le cérémonial de chaque nouveau règne, que c'était « le vray succez que pouvait désirer Sa Majesté (Henri II) pour le succez de ses affaires. » P. 71. Ici, nous avons à donner quelques explications sur la double source à laquelle nous puisons en ce qui regarde MM. Antoine et François de Noaiiles. 1* Au siècle dernier, Vertot avait préparé la publication de la vaste collection de ces papiers. La mort (1735) l'empêcha de terminer ce travail. Après lui, on imprima à Leyde, en 1763, un volume contenant une introduction historique qu'il avait composée, relative aux ambassades de MM. de Noaiiles, en Angleterre, de 1553 à 1558, et, de plus, quatre volumes de leurs correspondances. Les originaux des pièces qu'ils contiennent ne se sont pas retrouvés. 2" D'autre part, il existe aux Archives du ministère des affaires étrangères ime collection considérable de lettres des mêmes personnages pendant leurs ambassades en Angleterre. Grâce à la libérale obligeance de réminent directeur des Archives, M. Prosper Faugère, il nous a été possible de dépouiller ce recueil. Les renseignements inédits et intéressants y abondent. Ce sont d'autres letti'es que celles de l'ouvrage posthume de Vertot, mais elles en établiraient, si cela était nécessaire, l'incontestable authenticité par l'identité soit de certains passages, du style, de l'enchaînement des faits , soit encore de la méthode qu'a suivie l'éditeur des quatre volumes pour les en-tête, les annotations, etc. Ces deux séries de pièces se complètent l'une l'autre. Il' existe à la Bibliothèque nationale un troisième groupe de papiers de Noaiiles (Fonds français, n°* 6908-6918, 6948, 9291). Ils concernent les affaires de famille et les ambassades de François de Noaiiles & Venise et & Constantinople, et ne fournissent à peu près rien qui se rapporte à notre sujet. On y reconnaît que ces papiers aussi avaient été préparés, pourvus de sommaires et annotés comme les autre.^, sous la direction de Vertot, parfois de sa main, pour être publiés.
Il semblait donc que cette révolution effrontée, préparée avec tant de profondeur de calcul par le duc de Northumberland, allât s'accomplir d'elle-même et sans secousse. Mais jamais partie mieux liée en apparence ne se perdit en si peu de temps. Marie, après s'être réfugiée dans le Norfolk, au château de Kenninghall, puis à Framlingham, au fond des forêts du comté de Suffolk, demeure plus susceptible de défense et à proximité de la mer du Nord, Marie revendiqua son droit d'un ton ferme et intrépide.
La noblesse catholique des comtés de l'Est accourut près d'elle, tandis qu'à Londres le peuple dissimulait à peine sous un froid silence la haine qu'il avait vouée à l'audacieux intrigant, depuis le meurtre juridique du duc de Somerset. Alors l'usurpateur se troubla. Aussi vacillant dans l'exécution que présomptueux dans le complot, il jeta le découragement autour de lui par le spectacle de sa faiblesse. Ce furent ses propres partisans qui, pour se sauver, s'emparèrent de sa personne au nom de Marie ; et Jane Grey dut quitter cette grandeur funeste, dont l'annonce, dix jours auparavant (10-20 juillet 1553), loin de l'enorgueillir, lui avait arraché un flot de larmes, et dont l'éphémère possession, si peu désirée d'elle, lui coûta tout son sang *.
1. « Geste pauvre royne, qui s'en peut dire de la fève, est demeurée
prisonnière » Noailles à Henri II, 20 juillet 1553, t. II, p. 79 (Vertot).
Son père, le duc de Suffolk, qui Tavait contrainte à l'usurpation, courut la détrôner le premier : « Dès qu'il sut la délibération du Conseil (de proclamer Mahe), il alla trouver sa fille, qui soupait, et, sans dire autre chose, tira à bas le doseret (le dais), disant qu'il ne lui apartenoit d'en user et que son estât ne le portoit. » Jane répondit « que d'aussi bon cœur elle Tavoit accepté, d'aussi bon cœur s'en demestoit-elle, et cognoissoit le droit apartenir à la royne Marie, et que ce qu'elle a voit faict estre procuré à son insceu. » Les ambassadeurs de Charles Quint à leur mattre, Londies, 22 juillet 1553, Manusc. du Record Office^ t. I, p. 176, 177. M. Froude (t. VI, p. 32) voit ci un trait du bon cœur du duc de Suffolk. C'est plutôt la continuation de la dureté avec laquelle on avait toujours traité Jane Grey en famille. Cette dépêche du 22 juillet est longue et importante. Les Papiers d'État de Granvelle n'en contiennent que le commencement, fragment assez court et le moins intéressant : t* lY, p. 57, 58.
Le triomphe de Marie Tudor fut véritablement une fête nationale. « J'ay veu, écrivait Noailles, le plus soubdain changement qui se pouvoit jamais croire des hommes, et cuyde que le seul Dieu a conduict cet ouvrage, faisant d*un innumérable peuple meu de la plus grande affection qui s'est jamais veue en subjetz ne se présentans seulement de leurs personnes au service de leur reyne, mais encores luy portant ce peu d'argent, vaisselle et bagues qu'ils avoient, et après l'avoir tellement servie que en si peu de jours l'on a veu quel succès est advenu en sa faveur, elle n'a peu leur faire recevoir solde ni aucun autre bienfait *. »
Pendant ces surprenantes péripéties, Elisabeth demeura immobile. Elle refusa les sommes d'argent et les terres que le duc lui offrait pour prix de son acquiescement à ses desseins. Elle n'avait pas de droits à réclamer ni à résigner, répondit-elle, tant que sa sœur aînée existait *. Le traître, nous l'avons déjà dit, se promettait soit de la faire sortir du pays en la mariant en Danemark ou bien à un fils du roi de France, soit de se l'approprier en la donnant au jeune comte de Warwick, l'un de ses fils, déjà marié, il est vrai, mais que k divorce, alors si facile, aurait rendu libre ; ou encore, il l'aurait épousée lui-même, en se ren-
1. Vertot, t. II, p. 93, 94. Lett. à MM. d'Orléans (l'évéque) et de Gyé, 29 juillet 1553. Voici, d'après un Anglais anonyme, témoin oculaire, la physionomie de Londres, le 19 juillet, jour où le Conseil fit proclamer Marie : « Il y eut ici, à Londres, un grand triomphe. De ma vie, je n'ai vu le pareil ; et, d'après ce qu'on rapporte, le pareil non plus ne s'est jamais vu. Ce qu'il y eut de chapeaux jetés en Tair à la proclamation ne saurait se dire. Le comte de Pembroke lança son chapeau plein d'angelots. J'ai vu de mes yeux jeter de l'argent par les fenêtres, en réjouissance. Les feux de joie étaient innombrables ; il y avait tant de coups de feu, de cris du peuple, de sonneries de cloches, qu'on pouvait à peine s'entendre d'un homme à l'autre, sans parler des banquets et des chants d'allégresse en pleine rue. » Madden, Privy purse expenses of-the princess Mary y Londres. 1831, introd., p. ctiv, note; et the Chronicle of the Queen Jane and of two years of queeîi Mary^ p. 2, chronique anonyme publiée par John Gough Nichols, pour la Société Camden, Londres, 1850 «
2. Camden, Rerum Anglicarum et Hibemicarum annales, régnante Elizahetha, Apparatus, p. x.
dant libre également par un divorce ^ : genre de marché où elle avait tout à perdre. Elisabeth ne voulut pas non plus se compromettre en faveur de Marie. Rien de moins exact qu'elle ait levé un corps de troupes pour rallier ses drapeaux ^. Elle était malade alors, et cela lui servit à attendre plus sûrement que l'événement eût prononcé. Marie victorieuse, elle lui écrivit une lettre de félicitations ; elle demandait sous quels habits elle devait se présenter devant elle, en deuil ou autrement.
Le 29 juillet, tandis que Marie était encore dans le Suffolk, elle se rendit à Londres, au palais Somerset dont elle avait la jouissance, affable et accessible à tous, faisant ainsi ligure pour son propre compte. Cinq cents cavaliers, vêtus de vert et de blanc, aux couleurs de la reine, se pressaient autour d'elle ^. Le surlendemain, suivie d'un flot de dames et de chevaliers, elle se porta jusqu'à Wanstead, un peu au nord de Londres, à la rencontre de la souveraine, qui s'approchait pour prendre possession de sa capitale et faire le séjour d'usage à la Tour, jusqu'après la célébration des funérailles de son prédécesseur. Elle reçut l'accueil le plus gracieux. Marie lui assigna la première place immédiatement après elle et embrassa une à une toutes les dames de son cortège *. Les deux sœurs entrèrent solennellement dans la ville, à cheval, au milieu d'un peuple transporté de joie (3 août 1553).
1. Scheyfve à Charles-Quint, Londres, 5, 30 moi 1353. Mon. du Record Office, t. I, p. 19, 31, 32.
2. C'est Heywood qui rapporte ce fait, dépourvu de tout fondement. PrimOy ibi ante omnes, ditril, p. 58.
3. Rosso, / successi d^Inghilterray p. 25, Ferrare, 1560. Ce sont là probablement les cinq cents cavaliers que Heywood groupe quelques jours trop tôt près d'Elisabeth. Strype, t. III, p. 14, cite un Ms. qui parle de douze mille chevaux. C'est sans doute le Journal de Henry Machin, citoyen et marchand tailleur de Londres, de 1550 à 1563, ou the Diary of Henry Machin, publié en 1848 pour la Société Camden. Machin donne à Elisabeth une escorte de deux mille cavaliers, le 29 juillet, et de mille, le 31. John Strype, Mémoires d'histoire ecclésiastique et civile sur les événemeiits du règne de Marie I (Historical memorials ecclesiastical and civil, of events under the reign of queen Mary /). Londres, 1721.
4. Les ambassadeurs de Charles-Quint à leur maître, 22 juillet, 6 août 1553. Manusc. du Record Office, t. I, p. 180, 243, 244.