ANTAGONISME DE SITUATION ENTRE LES DEUX SOEURS
Lorsque Marie, dans la simplicité de son cœur, honorait Elisabeth d'une si belle part de son triomphe, elle ne se doutait pas qu'à l'heure même, au fond de Tàme, celle-ci joutait avec elle par-devant la foule et prenait avantage dans cette première passe. De ces deux sœurs, telles que les ambassadeurs vénitiens les dépeignent, Tainée, âgée de trente-sept ans, petite, passablement belle au temps de sa jeunesse, maintenant amaigrie, les traits fanés et creusés de rides précoces par les soucis et la mauvaise santé, la peau blanche marquée de rouge, la voix virile, de gros yeux gris, vifs, plus propres à inspirer le respect craintif que l'attrayante sympathie, était singulièrement éclipsée par sa cadette, dont elle aurait pu être la mère. Elisabeth, à la fleur de ses vingt ans, grande, la taille bien prise, avec une attitude de reine, gracieuse plutôt que belle, le teint mat, de beaux yeux, la main élégante et une qu'elle avait soin de montrer, imposait et charmstit à la fois, et n'en paraissait que plus au vrai la fille du beau roi Henri i.
i . Relations de Giacomo Soranzo et de Giovanni Michieli, dans le livre si riche et si intéressant de M. Armand Baschet, la Diplomatie vénitienne au XVI* siècle, p. 121, 125, 128. Y. aussi Calendar Venetian, par M. Rawdoa Browne, 18 août 1554.
En entrant à la Tour, la reine aperçut, agenouillés sur le gazon, les prisonniers d'État, détenus illégalement parles deux derniers rois. C'étaient : le jeune Edouard Courtenay, dont le père, le marquis d*Exeter, avait été décapité sans preuve et sans crime en 1539, et dont la mère marchait après Elisabeth, dans le brillant cortège de ce jour ; le vieux duc de Norfolk, que le brusque dénouement de la maladie de Henri YIII avait seul sauvé de Téchafaud, six ans auparavant; la duchesse de Somerset, enfermée depuis que son mari avait été envoyé à Téchafaud par Unique Northumberland ; Cuthbert Tunstal et Stephen Gardiner, évêques dépossédés, Tun de Durham, l'autre de Winchester, tous deux détenus à la Tour par Thomas Granmer et le Gonseil d'Edouard, à cause de leur fidélité à la foi catholique i. Gardiner adressa un compliment à la reine et une supplique au nom de ses compagnons d'infortune. Marie, touchée jusqu'aux larmes, étendit la main sur eux. « Vous êtes mes prisonniers, » s'écria-ielle. Puis, les relevant et les embrassant, elle les emmena avec elle, à l'intérieur de la forteresse, dans la demeure royale. Elle leur rendit leur liberté ; bientôt, leurs biens, leur rang et leurs sièges. Dès le surlendemain, Gardiner fut nommé membre du Gonseil privé ; trois semaines après, lord chancelier *, c'estràdire chef du gouvernement.
Cependant, les restes d'Edouard VI n'avaient pas reçu encore les derniers devoirs, retardés par ces révolutions. La reine voulait qu'on observât aux obsèques de son frère uniquement le rite catholique. Mais, sur les représentations des ambassadeurs de Gharles-Quint qu'il fallait agir avec lenteur et précaution dans tout ce qui tenait à la religion, elle laissa célébrer la cérémonie
i. Ils avaient soutenu le catholicisme de Henri VIII contre le calvinisme, que le gouvernement d'Edouard VI imposait à TAngleterre. Cranmer avait été le zélé champion du même système, et un brûleur d'hérétiques, c'està-dire, de gens entachés des opinions protestantes, qu'il avait ensuite fait triompher par la force et la persécution sous le nouveau Josias,
2. 23 août 1553. Haynes's PaperSy p. 173, procès-verbaux du Gonseil privé. Strype, III, p. 17.
publique à Westminster par l'archevêque Granmer, selon le rite réformé ; tandis qu'elle-même, à la chapelle de la Tour, assistait à une messe de requiem, que Gardiner chanta selon la liturgie catholique ^
Ces funérailles furent l'occasion du premier choc entre les deux sœurs.
Un antagonisme latent et inexorable faisait le fond de leur situation réciproque. Gomment Tempêcher, lorsqu'une des deux princesses ne pouvait pas être réputée fille légitime de Henri VIII sans que l'autre fût en conséquence réputée illégitime ? Gomment étouffer le cri de malédiction qui sortait de la tombe de Gatherine contre l'usurpatrice Anne Boleyn ? Marie, tenue au devoir filial de laver la tache imprimée injustement au nom de sa mère, pouvait-elle s'en acquitter sans porter l'atteinte la plus cuisante à l'honneur d'Elisabeth et la plus dommageable à ses droits d'héritière ?
Gomme s'il ne suffisait pas de cette rivalité innée, infusée dans leurs veines avec le sang, la lutte religieuse du xvi^ siècle les trouva encore dans les deux camps opposés. Nous savons quel attachement invincible Marie tenait de Gatherine d'Aragon pour le catholicisme, fût-ce même le symbole schismatique de son père. Plutôt que de suivre un autre service divin, qui l'eût éloignée davantage du service catholique, elle était prête, avait-elle déclaré aux ministres d'Edouard YI en 1551, à poser sa tête sur le billot. Au contraire, Anne Boleyn avait mis le protestantisme dans le berceau de sa fille. Toutefois celle-ci, obligée dès l'âge le plus tendre de se composer et de prendre sur soi en toutes choses, se façonna au calcul beaucoup plus qu'au dévouement. Protestante par opinion, par goût, par intérêt, elle n'eut pas, comme sa sœur aînée, l'ardeur et la puissance de la foi qui
1. 8 août 1553. Griffet, p. 51-53. — Correspondance de Renard. Lettr. de Charles-Quint, 22 et 29 juillet ; des ambassadeurs, 24 juillet, 2 et 8 août ; dans le Manuscrit du Record Office, t. I, p. i66, 187, 211, 237, 251, 254. Papiers cTEtat de Granvelle, t. IV, p. 55 ; Vertot, Correspondance de MM, de Noailles, lett. d*Antoine de Noailles au roi, 9 août, t. II, p. 108.
affronte le martyre. Les yeux fixés sur Tavenir, attentive à se réserver, elle montra clairement, sans aller jusqu'à Textrème péril, de quel côté penchaient ses préférences en religion, et cela suffît pour attacher à sa personne, malgré les défaillances dont nous parlerons bientôt, Tenthousiasme des réformés. Dès ces premiers temps, le pape Jules III se plaignait que cette hérétique et schismatique fût dans le cœur et sur les lèvres de chacun ',
Marie sollicita Elisabeth de raccompagner à la messe pour le repos de Tàme de leur frère et rencontra un refus formel *. Aussitôt y les ambassadeurs impériaux la pressèrent de prendre des mesures contre une princesse qui, « par ambition ou persuasion, pourrait penser en chose dangereuse et exécuter sa pensée par moyen que seroit difficile d'éviter pour être d'esprit... '. » (( Elle se maintenait en la nouvelle religion par pratique, disaient-ils encore, pour attirer et gagner à sa dévotion ceux qui étaient de cette religion et s'en aider, si elle avait intention de maligner; après tout, s'ils se trompaient, mieux valait encore prévenir qu'être prévenu ^. Marie répondit seulement qu'elle songeait en effet à la renvoyer de la cour.
Bien loin de prendre des mesures contre sa sœur, elle ne se décidait qu'avec effort à punir les traîtres qui avaient usurpé sa couronne les armes à la main. Elle avait demandé l'avis de l'empereur, qui lui conseilla de sévir promptement contre les chefs, d'user de clémence envers les coupables secondaires et de modérer les désirs de vengeance chez les siens. Sur une liste de vingt-sept prisonniers à mettre en jugement, elle raya seize noms
1 . Sharon Turner, Histoire des règnes (TÈdotmrd F/, de Marie et et Elisabeth (The history of the reigns of Edward-the-^ixth, Mary and Elizaùeth), t. III, p. 403, lettr. de Jules III, 20 septembre 1553. V. aussi miss Agnès Strickland, Elîzaôethy p. 63.
2. Vertot, Ant. de Noailles au roi, 9 août 1553, t. II, p. 409.
3. Manusc. du Record Office^ t. I, p. 276, 278 ; lett. à Charles-Quint, 16 août 1553. Ils ne qualifient pas le genre d'esprit.
4. Granvelle, Papiers dEtat, t. IV, p. 68. Lettre des ambassadeurs impériaux à Marie, sans date (conmiencement d'août 1553).
et ne livra au bourreau que le duc de Northumberland, avec ses deux affidés, sir John Gates et sir Thomas Palmer (22 août 1553). Volontiers même les eût-elle épargnés, si elle eût supposé que Tempereur y inclinât. Mais Renard et ses collègues, fort âpres sur le « chastoy », ne le souffrirent pas. Toutefois, ils ne purent pas gagner sur elle qu'elle consentit â la mort de Jane Grey *. Elle se contenta de la garder prisonnière à la Tour 2.
Marie continua de travailler à la conversion d'Elisabeth : entreprise ardue. Vainement, comme pour la persuader par l'exemple, entendait-elle, entourée de son Conseil privé, tout à l'heure encore si parfait en protestantisme, jusqu'à six ou sept messes par jour : la jeune princesse, avec Anne de Glèves, seule survivante des femmes de Henri VIII, se tenait obstinément à l'écart. La reine, quand elle créa comte de Devon Edouard Gourtenay, voulait qu'Elisabeth fût présente à la messe qui suivit cette cérémonie; mais les membres du Parlement et ceux du Conseil qu'elle députa les uns après les autres vers la récalcitrante ne rapportèrent qu'un rude refus. Elle alléguait aussi la maladie, qu'elle eût toujours à commandement. Sur ces entrefaites, la célébration publique de la messe à Saint-Paul avait mis en ébullition les préjugés et les passions de la foule. Des scènes de tumulte et de violence avaient eu Ueu, bientôt réprimées, il est vrai. Mais on commença de craindre qu'ÉUsabeth ne reçût de quelques puissants personnages des encouragements secrets, signes précurseurs de cabales à la cour et de
i. Les ambassadeurs impériaux à Charles-Quint, Londres, 8 août, 16 août 1553 ; Charles-Quint à ses ambassadeurs, Bruxelles, 29 juillet, 9, 23 août 1553. Man. du Record Office, t. I, p. 250, 273-276, p. 211, 259, 295-297 ; Granveile, Papiers d'État, t. IV, p. 59, 61 : la lettre de Charles- Quint, du 29 juUlet. Griffet, p. 53-56.
2. La duchesse de SufFolk était allée se jeter aux pieds de la reine et avait obtenu la grâce et la liberté de son mari. Mais il parait que, mère dénaturée, elle resta muette sur sa fille Jane Grey et qu'elle Tabandonna sous le coup du danger mortel où ils l'avaient jetée. Miss Agnès Strickland, Mary, p. 566.
troubles dans TÉtat. On répandit aussi, propos mensongers certainement , qu'elle détournait les prédicants français de quitter TAngleterre, particulièrement celui qui Tavait instruite à la fois dans la réforme et dans la langue française, et qu'elle leur conseillait même d'aller prêcher par les rues '.
Il y avait plus d'un mois qu'elle prolongeait la lutte. Enfin la reine lui fit savoir qu'elle devait céder, si elle voulait rester davantage à la cour.
Alors, comme une place assiégée capitale après une belle défense, l'honneur sauf, Elisabeth, dépourvue de l'ambition du martyre, nous l'avons dit, et même de celle de la disgrâce, pensa qu'elle avait combattu ce qu'il fallait de temps pour donner du prix à sa soumission. Elle fit entendre qu'elle se reconnaîtrait à la fête prochaine de la Nativité de la Vierge, et demanda une audience à la reine. L'entrevue se passa dans une galerie, où elles se. rendirent accompagnées chacune d'une seule dame. Elisabeth se jeta aux genoux de sa sœur les yeux baignés de larmes, désolée, lui dit-elle, de ne pas posséder son affection, à ce qu'il lui semblait. Elle ne savait en quoi elle pouvait Tavoir offensée, si ce n'est sur l'article de la religion; mais elle était excusable, puisqu'elle avait été élevée dans celle qu'elle professait, sans avoir jamais entendu aucun docteur qui lui en eût appris une autre. Bref, elle demandait des livres et un homme savant pour l'instruire. Elle rétracta donc ses erreurs; et, le 8 septembre , elle se rendit à la messe de la Nativité de Notre-Dame. Ce ne fut pas sans avoir allégué la veUle encore des maux d'estomac, dernière ressource de sa résistance; et^ jusque sur le chemin de la chapelle, elle jetait les hauts cris en se plaignant de l'excès de ses souffrances *. Cette conversion
1. Man. du Record Office, les ambassadeurs de Charles-Quint à leur maître, Londres, 27 août, 9 septembre 1553 ; t. I, p. 322, 349. Vertot, Noailles au roi et à la reine régente d'Ecosse (Marie de Lorraine), 9 août, 4, 6, 7 septembre 1553; t. II, 109, 136, 138, 140, 141, 146, 147. Griffet,
2. Griffet, § XII, p. 106, 107, et Manusc, du Record Office, les amb&ssa-
eplorée aiguisa la malveillance des ambassadeurs impériaux. Ils revinrent secrètement à la charge, pour que Ton s'assurât de la personne d'Elisabeth par la force. Elle était d'accord, disaientils, avec les hérétiques et les rebelles * ; s'il arrivait malheur à la reine, et que la princesse parvint à la couronne, le royaume passerait à Thérésie et les catholiques seraient persécutés. Marie, tout en avouant qu'en effet elle ne se fiait guère à sa sœur, leur raconta que, peu de jours auparavant, elle l'avait fait venir. Elle lui avait demandé si elle partageait fermement la croyance des catholiques sur le saint sacrement, et l'avait priée de lui déclarer avec liberté et en conscience si, comme on le prétendait, elle allait à la messe par dissimulation, par crainte ou par feinte. Elisabeth avait répondu qu'elle était prête à déclarer publiquement qu^elle allait à la messe pour obéir à l'impulsion de sa conscience; qu'elle agissait de son propre mouvement et de sa franche volonté, sans crainte, feinte ou dissimulation. En parlcmt ainsi, elle tremblait de tout son corps.
Les Impériaux conseillèrent à Marie de ne pas s'arrêter à ces airs de timidité. On les informait que les prédicants étrangers reprenaient courage et débitaient que, si les papistes avaient leur temps, cela ne durerait guère; que la dame Elisabeth y pourvoirait. De même, toujours selon les Impériaux, les rebelles, les partisans du duc de Northumberland, n'attendaient, pour se venger, que le moment de servir et de seconder les intentions de celle qui était en secret sa rivale ^.
deurs impériaux à Charles-Quint, Londres, 9 septembre 1533, t. I, p. 360-362.
1. « Leurs conseilz et entreprises estoient participez à Madame Elisabeth, et en elle mis leur espoir et attente. » Man» du Rec, Offi.y les ambassadeurs à Charles-<)uint, Londres, 23 septembre 1558, t. I, p. 407. Il 8*agit des rebelles qui avaient suivi le duc de Northumberland.
2. Mon. du Record Office, les ambassadeurs à l'empereur, Londres, 23 septembre 1553, t. I, p. 407-409.
La reine, il faut le reconnaître, avait quelque mérite à décliner ces incitations venimeuses, sans cesse renaissantes. Satisfaite de la soumission qu'elle avait obtenue, sans prétendre sonder jusqu'au fond Tabime du cœur, elle jugea que cet exemple contribuerait efficacement à la restauration du catholicisme et ne manquerait pas d'exercer la plus utile influence sur les déterminations du prochain Parlement ^ Remplie d'égards pour Elisabeth, elle l'appelait sa bonne sœur, la conduisait par la main à toutes les grandes assemblées '. Elle lui fit de riches cadeaux en bijoux : une broche représentant l'histoire de Pyrame et Thisbé, avec une belle table de diamant, garnie de quatre rubis; deux volumes en or, l'un garni de rubis avec un diamant à l'agrafe, l'autre contenant les portraits de Henri YIII et de Catherine d'Aragon; une plaque carrée en or avec une cordelière ; un chapelet de corail blanc, monté en or • : bref,
1. Yertot, t. II, p. 160. Antoine de Noailles au roi, Londres, 22 septembre 1553.
2. Griffet, p. 107. Vertot, t. Il, p. 273. Ant. de Noailles au roi, Londres, 30 novembre 1553.
3. Madden, Privypurse expenses of the princess Mary, p. 194, 197, inventaire des bijoux de Marie, avec la mention de ceux qui ont été donnés à
une rosée de bons procédés, propres à maintenir dans le droit chemin une princesse jeune et amie de la parure. Mais cette princesse savait toujours subordonner ses goûts aux calculs de la politique. La résistance épuisée, elle n'était pas encore à bout de protestations. Noailles nous apprend qu'elle refusa de se parer de ces belles choses *.
Néanmoins Teffort capital qu'elle avait fait d'aller à la messe porta ses fruits. Elle y gagna de rester en pied à la cour et de s'assurer, pour les fêtes du couronnement, sa place de sœur de la reine et d'héritière en première ligne. Ces fêtes étaient fixées au 1" octobre. Trois jours auparavant, la reine, avec Elisabeth et toutes ses dames, descendit la Tamise, du palais de SaintJames à la Tour, située à l'extrémité orientale de Londres.
La Tour, ouvrage des rois normands, symbole presque vivant de la conquête, représentait en principe le siège de la royauté. Abri des règnes nouveaux à la veille de leurs grandes journées d'inauguration, ou bien refuge dans les heures de crise, théâtre tour à tour de fêtes ou de tragédies, elle embrassait pêle-mêle dans ses fortes murailles les salles d'apparat, le trésor et l'unique Monnaie qui existât en Angleterre, la couronne et ses joyaux, les archives du royaume, l'arsenal, la prison d'État et le billot. Tantôt elle était comme la source d'où les marches triomphales s'écoulaient joyeusement par les rues de la cité vers les palais plus riants de l'ouest; trop souvent, c'était la terre avide abreuvée à longs traits du sang des victimes, que sacrifiaient les fureurs du maître ou les arrêts d'une justice sans vertu et sans entrailles.
A ce moment brillaient les jours passagers de l'allégresse. Le 30 septembre, Marie quitta la Tour et, à travers la ville richement pavoisée, prit le chemin du palais de "Whitehall, à proxi-
diverses personnes. Cet acte de libéralité envers Elisabeth est daté du 21 septembre 1553.
1. Archives des affaires étrangères. Registre des copies des dépêches de MM, de JSoailles, t. I et II (en un), p. 125. Antoine de Noailles à la reine (douairière) d'Ecosse, Londres, 24 septembre 1553.
mité de Tabbaye de Westminster * . Vêtue d'une robe de velours bleu garnie d'hermine, un manteau de drap d'argent sur les épaules, coiffée d'un réseau d'or tellement chargé de perles et de pierres précieuses qu'elle était obligée de se soutenir la tète avec la main , elle siégeait dans une litière à ciel d'or portée par des mules caparaçonnées d'or et de velours rouge. Derrière elle, un char recouvert en drap d'argent, attelé de chevaux étincelants d'argent, portait Elisabeth et Anne de Glèves, la seule survivante des nombreuses épousées de Henri VIII, toutes deux vêtues d'une robe d'argent à la française. Suivaient huit princesses dans deux chars, et soixante-dix dames à cheval, habillées aussi à la française, robes de velours cramoisi à passementeries d'or , garnies d'hermine , manches ouvertes pendantes, manteaux de drap d'or et d'argent *. Nous ne parlons pas de la multitude des seigneurs et des gentilshommes.
i. Nous dirons, pour la facilité du lecteur français, que la Tille de Westr minster s'étendait de Test à rouest, le long de la Tamise, en dehors de la Cité, depuis Temple-Bar, limite de la Cité, jusque et compris l'abbaye de Westminster. A côté de Tabbaye s'élevait le palais de Westminster, résidence habituelle des rois jusqu'en 1512, époque où il fut consumé par un incendie. Henri YIII, alors régnant, fit remettre en état la grande salle qui servait aux fêtes, aux jugements, ainsi que les bâtiments nécessaires pour la justice et les solennités extraordinaires ; il se fixa autre part, soit à Saint-James, soit surtout à Whitehall, qu'il confisqua sur les Franciscains, lors de sa rupture avec le Saint-Siège. Il y construisit une somptueuse galerie, une belle porte, des jardins qui descendaient à la Tamise, un jeu de paume, un boulingrin pour le jeu de boules, une arène pour les combats de coqs. (John Stow, Description de Londres, A Survey ofLondon, ln-4% Londres, 1598-1399, p. 374, 386, 389.) Toutes ces résidences sont comprises dans Westminster. C'est au palais de Whitehall, à Westminster, que Marie se rend le 30 septembre ; de là, au palais et à labbaye de Westminster, le !•' octobre, pour le couronnement.
2. Vertot, Noailles, t. II, p. 196-199, Relation de l'entrée de la reine d'Angleterre dans Londres (par Noailles). The Chronicle ofqueen Jane and of two years ofqueen Mary, Londres, 1830, p. 28-30. / successi cTInghilterra par Rosso, Ferrare, 1560, p. 34-39. Raph. Holinshed, Chronicles ofEngland Londres, 4587, 2* éd., t. II, p. 1091. Heywood, p. 60-61. John Stow, Annals of England, Londres, 163!, p. 614-613. Miss Agnès Strickland, Mary, p. 578-580. Une discussion assez amusante s'est élevée sur ce chapitre de Thistoire de la mode en Angleterre. Marie, qui avait le goût trèsvif de la toilette, fort contenue jusque-là, se donna carrière dès qu^elle fut
Le lendemain, i*' octobre 1553, à la cérémonie du couronnement dans Tabbaye de Westminster, Elisabeth conserva le même rang, immédiatement après la reine, avant Anne de Glèves et les princesses. Les unes et les autres portaient des robes de velours cramoisi fourrées d^hermine, et sur la tète des couronnes d'or proportionnées au rang de chacune. Pendant les longues heures
reine et voulut qu'autour d'elle ou rimitàt (Griffet, p. 19-22). Mais Tytler {England under ihe reigns..,^ t. II, p. 241) conteste ce fait d'un retour aux vêtements somptueux, ainsi que la sévérité puritaine d'Edouard VI, qui les aurait proscrits précédemment. Il donne pour raison qu'un simple coup d'oeil jeté sur les portraits de cette époque, presque tous de la main d'Holbein, prouve que la toilette n'avait nullement abdiqué alors ses droits imprescriptibles^ et conséquemment qu'elle n'eut pas à les revendiquer sous un règne féminin. Il pourrait rappeler aussi qu'au voyage de la reine douairière d'Ecosse, Marie de Lorraine, à Londres, en 1551, les dames de la cour, éblouies de l'élégance de cette princesse et. de sa suite, furent parfaitement libres d'adopter d'un élan les modes firançaises. Cependant il n'est pas possible de rejeter purement et simplement les témoignages réitérés de Noailles, par exemple, lorsqu'écrivant à la reine d'Ecosse, le 14 octobre 1553 (t. II, p. 211), il parle de la cour d'Angleterre, de « leurstriumphes et délices qui sont maintenant si grands, que j'estime ceste noblesse se destruire pour complaire à cette royne, laquelle est tellement adonnée à la pompe et gourgiaseté (recherche excessive et de mauvais goût dans la parure), et jusqu'à faire porter aux femmes de sa compagnie, aagées de soixante ans, dorures et robes de couleur, et les millords et les jeunes seigneurs portent chausses aultant exquises^ soit de thoiles et drapz d'or et broderies que j'en aye peu veoir en France, & l'advénement du feu roy ne ailleurs. » L'ambassadeur ajoute que, pour le bien et prospérité du roi (Henri II), ils ne sauraient prendre un meilleur chemin. D'où l'on peut conclure qu'on aura exagéré le tableau de la rigidité sous Edouard VI, mais que Noailles est témoin en effet d'une réaction trèsprononcée, à la fois affaire de tempérament et d'émancipation. Il fait même un singulier amalgame des affaires de toilette et de religion. Il vante au roi les bons commencements du gouvernement de la reine, « m'estant d'hier apperceu en sa court, comme elle a desja osté les superstitions qui estoient par cy-devant que les femmes ne portassent dorures ni habillemens de couleurs, estant elle-mesme et beaucoup de sa compagnie, parées de dorures, et habillées à la françoise de robes à grands manches, et davantage il s'estime que peu à peu elle trouvera ainsy ce chemin pour réduire les choses de la religion, comme le roi son père les laissa. » Lett. au Roi, 7 août 1553, p. 104. L'ambassadeur vénitien, * Giacomo Soranzo, insiste, dans son rapport au doge et au Sénat (i8 août 1554), sur le goût très-prononcé de la reine pour les belles étoffes, les draps d'or et d'argent et les bijoux de toute sorte {Calendar Venetian, par M. Rawdon Brown).
de la solennité, puis du défilé du cortège royal vers la grande salle de Westminster, où Ton avait dressé le banquet, les ambassadeurs de Charles-Quint, toujours en éveil sur Elisabeth, remarquèrent qu'elle avait pratique et intelligence avec l'ambassadeur de France, car elle le salua toutes les fois qu'elle passait devant lui, tandis que pour eux, qui étaient en face, elle ne fît pas semblant de les apercevoir. Elle se plaignit à Noailles du poids de sa couronne ; elle était lasse de la porter. « Patience, répondit le tentateur; bientôt elle en engendrera une meilleure ^ » A table» la princesse eut encore la place d'honneur après la reine. Il en fut de même lors du festin d'adieu donné quinze jours plus tard aux ambassadeurs extraordinaires de Charles-Quint '.
Mais le déboire suivit de près, dès qu'on en vint aux mesures législatives par lesquelles le nouveau règne allait se constituer et se caractériser. Deux choses étroitement unies, la légitimité de la naissance de Marie et la question religieuse, devaient être portées dès l'abord devant les lords et les communes. Marie ne pouvait pas rester sous le coup des actes qui avaient déclaré sa naissance illégitime. Elle regardait aussi comme un devoir de
1. Man, du Record Office ^ 1. 1, p. 436. Les ambassadeurs à Charles-QuLnt, Londres, 5 octobre 1553. Bien entendu que Noailles, dans sa relation officielle à sa cour, ne dit pas un mot de Tincident. Le P. Griffet, p. 60, a cru, par erreur, qu'Elisabeth portait la couronne que Ton devait mettre sur la tête de la reine. Les ambassadeurs impériaux et Noailles^ chacun de leur côté, sont très-explicites sur le genre de couronne qui fatiguait Elisabeth : c'était sa couronne de princesse. On voit d'ailleurs, par les divers récits, que la couronne royale, le sceptre, Tépée et autres insignes du rang suprême, étaient portés, selon l'usage, par les grands officiers du royaume. / successi (flnghilterra, par Roseo, Ferrare, 1560, fol. 37, v", Charles-Quint répondit à ses ambassadeurs en leur recommandant « de tenir le regard » sur Elisabeth : u et par adventure, en y procédant dex-> trement et directement. Ton pourra descouvrir choses et praticques que par iceulx ladite roine aura juste occasion de saisir et assheurer de ladite dame Elisabeth et la faire mectre en la Tour, que à la vérité seroit pour tous respects, ce que plus conviendroit à la sheureté et eslablinsement du règne de ladite roine. » Bruxelles, 10 octobre 1553. Record Office, t. I, p. 472.
2. Vertot, t. II, p. 226. Noailles à la reine (douairière d'Ecosse), Lon> dres, 25 octobre 1553. Man. Record Office, t. I, p. 538, Renard à Charles- Quint, Londres, 19 octobre 1553.
restaurer le catholicisme, que Henri VIII n'avait frappé que pour parvenir à dégrader Catherine d'Aragon de son rang d'épouse. Elle ouvrit en personne son premier Parlement, le 5 octobre (1553). Cinq jours après, elle envoya à la Chambre des lords un bill abrogeant en bloc toutes les lois qui avaient été passées sous les deux derniers règnes, relativement à la religion et au divorce de Henri VIII. Mais, en cela, les conseillers de la nouvelle souveraine, qui, presque tous, avaient à effacer le souvenir de leur adhésion à Jane Grey ou leur infidéUté envers l'ancienne religion, la servaient, comme il arrive, avec plus d'ardeur que de prudence ^ Car, s'il n'y avait pas d'objections à craindre de Iti part des lords, entièrement assouplis, les communes n'avaient pas dépouillé toute aspérité. Non que l'institution catholique en ellemême leur répugnât beaucoup ; mais le préjugé national se révoltait contre la personnification humaine de l'institution, c*est-à dire contre le pape. Depuis une génération, bientôt, que le royaume avait rejeté l'autorité du Saint-Siège, elles en regardaient le retour comme une sorte de conquête étrangère, épouvantail de leur chère et ombrageuse indépendance. 11 fallut retirer le bill et . proroger le Parlement de quelques jours. A la reprise des séances, les esprits étant calmés, le gouvernement présenta deux bills séparés : l'un, sur le mariage de Henri VIII avec Catherine d'Aragon; l'autre, sur le culte«
Le premier passa d'emblée le 28 octobre. On y décidait que le mariage du roi avait été contracté légalement et n'était pas prohibé par la loi de Dieu ; qu'en conséquence la sentence de divorce rendue par Cranmer était illégale et nulle dans son principe. Les deux actes des Parlements qui avaient confirmé le divorce et sanctionné l'illégitimité de la reine étaient abrogés *.
1. Les ambassadeurs impériaux accusent firéquemment Tardeur exa* gérée du chancelier Gardlner, évêque de Winchester. Ce prélat, qui avait travaiUé très-activement au divorce de Henri VIII avec Catherine d* Aragon et à rétablissement de la suprématie religieuse du roi, brûlait d'effacer ses torts en brusquant la réconciliation avec le Saint-Siège.
2. Bumet, History of the Re formation of ihe Church of Englandf t. II, p. 234.
Alors, que devenaient et le mariage d*Anne Boleyn, et la naissance d'Elisabeth? Marie, quoiqu'elle se sentit toujours fermenter d'indignation au souvenir de l'injure de sa mère, épargna Elisabeth ; elle n'exigea pas qu'à la réhabilitation du premier mariage de leur père on joignit la flétrissure officielle du second. Il n'en fut pas dit un seul mot. Mais Elisabeth se tint pour offensée. Son caractère était si entier et si absolu, qu'elle n'admettait pas. qu'il existât d'autres droits ni d'autres intérêts que les siens. Alors qu'elle attachait tant de prix à ce qu'on regardât l'union de sa mère avec Henri YIII comme légitime, elle ne tolérait pas que Marie eût de son côté la sollicitude semblable. Malgré les ménagements manifestes de la reine, malgré ce qu'il y avait de difficile et de dangereux dans sa position, et au risque d'aggraver l'affront , elle fit un éclat. Cédant à Tune de ces insurmontables colères qui lui prenaient quand son orgueil était blessé, les colères de la liorme Ttidor, elle déclara qu'elle voulait quitter la cour, resta six ou sept jours sans voir la reine, qui était malade , et s'abstint de paraître à la messe pendant les fêtes de la Toussaint ^
Quant à la religion, le second bill, voté le 8 novembre, supprima la liturgie calviniste, instituée sous Edouard YI, et rétablit les cérémonies du culte, avec l'administration des sacrements, telles qu'elles étaient en usage dans la dernière année de Henri YIII, en d^autres termes le catholicisme, moins la juridiction du pape, question que Ton réserva pour un temps plus propice 3.
1. Yertot, t. II, p. 227, 234. Ant. de Noailles au roi, 25 octobre et 4 novembre 1553. La reine était sujette, chaque automne, à des battements de coeur, pendant lesquels elle ne cessait de pleurer.
2. Sauf ce point, sur lequel les esprits étaient encore montés, beaucoup parmi le peuple prirent assez gaiement leur parti du subit effondrement du système religieux, imposé avec tant de superbe sous Edouard VI. Raisonnant d'après le succès : « Si, disaient-ils, c'était la parole de Dieu, et que ces gens-là fussent les enfants de Dieu, sûrement ils auraient reçu de Dieu bénédiction et prospérité. Mais voilà qu'il n'y a pas de doctrine plus haie, pas de gens plus malmenés que ceux-là : cela ne peut donc pas venir de Dieu. Alors, ce qui vient de Dieu, c'est la doctrine de notre reine et des anciens évéques. De quelle prospérité en effet ne les a-t-i
Marie était impatiente de déposer son titre de chef suprême de rÉglise (d'Angleterre). Ce ne fut pas sans peine que Charles- Quint, plus politique, et le chancelier Gardiner , tout évéque qu'il fût de Winchester, gagnèrent sur elle de ne rien brusquer et de marcher d'un pas plus mesuré vers la complète réconciliation avec le Saint-Siège ^ On n^ parvint que Tannée suivante.
Mais dès cette heure les réformés, outrés de colère et d'effroi, ne demandaient qu'à repousser par la force les coups que le nouveau régime dirigeait contre leur Église.
A cette même fête \de la Toussaint où Elisabeth refusa d'entendre la messe, on assaiiyt un chapelain de la reine qui prêchait à la Groix-de-Saint-Paul sur le culte des saints; et déjà les prophéties à courte échéance sur la mort de Marie circulaient chez les gros chrétiens *.
Un autre parti, purement ambitieux, s*obstinait dans ses visées sur la couronne. Ses débris, épargnés par la clémence de la reine trois mois auparavant, se rejoignaient et travaillaient sournoisement à renouer Tentreprise avortée d'une façon si misérable, lors du changement de règne. Parmi ces conspirateurs endurcis était le duc de Suffolk, père de Jane Grey. Gel odieux personnage payait d'une noire ingratitude le pardon descendu sur lui et ne se souciait guère s'il amassait des charbons ardents sur la tète de sa fille , toujours détenue à la Tour. L'intéressante captive devait apprendre trop tôt que ses pires ennemis étaient les hommes de son propre sang.
pas comblés ? Comme il a veillé sur eux I Et la reine, quelle victoire éclatante il lui a donnée I Autrement, il serait impossible que les choses se fussent passées comme elles ont fait, etc. » Extrait d*un écrit contemporain. L'auteur de cet écrit, qui est protestant et que Strype croit être Coverdale, évéque d'Exeter sous Edouard YI, réfute ensuite l'argumentation naïve de la foule par des raisons dont quelques-unes ne le cèdent guère en naïveté aux précédentes. Strype, t. III, p. 56.
1. La correspondance de Charles-Quint avec ses ambassadeurs est remplie de ces conseils de prudence.
2. C'est-à-dire les réformés revenus au catholicisme, mais de sincérité suspecte. Ant. de Noailles au roi, 4 novembre 1553. Vertot, t. II, p. 234.
Cependant ces germes de troubles n'avaient pas assez de force pour se développer spontanément. Il leur fallait un foyer , une sorte de véhicule. Ils trouvèrent Tun et Tautre dans une question qui surexcita au plus haut degré chez les masses la passion patriotique et rangea auprès de la princesse Elisabeth les diverses sortes d'ennemis de sa sœur aînée : nous voulons dire le mariage de la reine. Ce fut là le nœud de la situation.