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Re aes LES ‘ANNEES 'D’ENFANCE » 25a
la disproportion entre lVimportance ‘des établisse-
ments religieux et des vieilles demeures cléricales qui couvraient le tiers de la ville, et la chétivité des habitations occupées par une population civile presque enti¢rement pauvre. Il a cru reconnattre
Ja une image des plus anciens temps de Tréguier, de sa destinée fatale. Tréguier lui est apparu comme
n’ayant jamais été qu’une cité monastique, 4 l’ombre de laquelle n’avait pu se former qu’un rudiment de cité laique, et ot ce qui tient aux intéréts . matériels était condamné a végéter. En réalité, lexplication de ce qu'il avait sous les yeux était autre : aprés la catastrophe de 1589, le Tréguier religieux était seul sorti de ses cendres, tandis que le Tréguier civil, industriel, commercant demeurait — définitivement ruiné. Ce qui aggravait le contraste, — c’est que le Tréguier religieux ne s’était pas relevé seulement ; il avait grandi. Ses couvents, hospices, hétels ecclésiastiques, qui furent construits dans la premiére moitié du xvir® siécle, ne venaient pas seulement remplacer des édifices de méme des-
tination, détruits ou abimés par la guerre civile ;
plusieurs étaient des fondations nouvelles, portées par ce grand courant de vie catholique qui par- courait alors la France entiére, semant partout de
nouveaux ordres religieux, des confréries, des eécoles,
des maisons charitables. Tréguier, comme ville épiscopale, y eut une part, abondante ; mais son
port, ses métiers, son ‘trafic ne se ranimérent point. A cété de ce développement, de ce renouveau du « spirituel », le « temporel » abandonneé parut encore plus languissant. Il est facile 4 l’Eglise, riche de grands moyens, disposant du levier souverain de. la foi, gouvernant un personnel nombreux et obéissant, de réparer promptement les bréches maté- rielles qu’elle a subies, et de faire renaitre, 4 la place de ses établissements tombés, d’autres établissements qui ont les mémes raisons d’étre et les mémes conditions d’existence que leurs prédécesseurs. Un centre commercial, et surtout un port de mer, dont Vactivité a été interrompue pendant trente ou quarante ans, trouve des difficultés infinies 4 reprendre sa place, parce que les conditions des affaires ont changé pendant ce temps et le mouvement s’est porté autre part. Renan a pris pour langueur de naissance et de nature, une langueur
consécutive 4 un grave accident de santé malaisément réparable.
Cette légére rectification de fait n’affaiblit en rien V’intérét puissant des réveries inspirées 4 notre poéte par la physionomie de sa ville natale, telle qu’il la voyait avec vérité, telle qu’il Vinterprétait avec une part d’erreur. L’expression morale qu’il trouvait a son vieux Tréguier n’est pas absolument conforme aux données de Vhistoire, mais elle appartient a Vhistoire par l’empreinte profonde dont elle
a marqué ce grand et étrange esprit. Cette communauté, dominée et comme absorbée par des institutions qui n’ont d’autre but que l’entretien de la vie de lesprit, ce peuple de petites gens qui vivent serrés autour d’une cathédrale, et qui se donnent le maximum de valeur qu’on puisse avoir quand on ne poursuit pas personnellement une ceuvre spirituelle, en travaillant au service de ceux qui en ont la charge et en leur témoignant le respect, ce haut lieu oti les choses profanes ne semblent que Vhumble annexe des choses sacrées, voila ce qui est entré dans son imagination et son souvenir comme le type de ce qui peut se réaliser de plus noble et de plus juste en ce monde. Plus tard, Saint-Sulpice, le Collége de France, l'Institut de France seront les milieux ou il se sentira le plus chez lui, en vertu de leur analogie de destination avec ce milieu idéalisé par ses impressions primitives. Tréguier restera toujours la patrie de sa pensée. Il se sentira un exilé, exilé sans raideur aucune, au surplus, exilé extrémement averti, avisé et accommodant, parmi le tumulte irrévérencieux de la démocratie et l’utilitarisme universel de l’époque moderne.
Ne vivant plus que de ses maisons religieuses et de ses juridictions spirituelles, Tréguier fut un de ces centres dont la Révolution vint éteindre complétement la vie. Mais la tempéte jacobine une fois éloignée, et nonobstant le coup tres grave que
le Concordat lui portait par la suppression définitive de son antique siége épiscopal, la ville ne tarda pas a se repeupler de clercs et de congréganistes ; ces grandes constructions élevées par l’Eglise —retrouvérent le seul emploi auquel elles fussent bonnes. « Tréguier, en peu d’années, redevint ce que Vavait fait saint Tudual, treize cents ans auparavant, une ville tout ecclésiastique... » Disons plutot que Tréguier redevint assez semblable a ce quil était aux environs de 1625, au temps de Vincent de Paul, de Bérulle et de Vabbé Olier. : Tel il était en 1830, quand les yeux d’Ernest Renan commencérent de s’ouvrir 4 « la féte de univers ».
J'ai visité Tréguier deux fois, ’une avant l’érection de la statue de Renan sur la place centrale, Yautre depuis. J’arrivais de Paimpol a bicyclette, par la céte. C’est dans cette direction que la vieille cité se présente sous son plus poétique aspect. La route rencontre l’entrée du bel estuaire formé par Je reflux de la mer dans les deux riviéres qui se joignent aux pieds de la ville, aprés avoir enlace de leurs cours les bases de Ja colline élevée sur laquelle elle est batie. On remonte un instant ce vaste courant d’eau par sa rive gauche, et l’on a la vue charmée par les pentes de l’autre rive couvertes d’ajoncs et de chénes espacés, qui leur composent, au printemps, un vétement de verdure et d’or. On par-
vient au milieu des auberges et des appareils du petit - port peu habité qui a un air de banlieue assez misérable. La, on sent la ville toute proche; mais on ne Vapergoit pas. On la découvre en relevant la téte pour regarder vers le sommet de la colline au bas de laquelle court le chemin. Une masse imposante, quoique un peu indistincte, formée par de grandes constructions qui se cachent 4 demi dans les arbres, et dominée par la pointe d’une fléche 4 jours, c’est Tréguier. Cela fait l'impression d’un cloitre, d’un lieu d’asile considérable et mystérieux. La position est magnifique. En Italie, elle se couronnerait de beaux terrassements et de balustrades de marbre. Mais, comme a dit Renan, le marbre Manque aux Bretons. Les pierres de leur pays sont d’un grain plus rude et s’harmonisent mieux a l’Apre mélancolie du grand paysage de mer qui dort ou s’agite éternellement au pied de ce belvédeére.
On gravit la pente de quelque rue banale et l’on alrive au centre, sur la place du Martrait, a deux pas de laquelle naquit Renan et que, enfant, il traversait quatre fois par jour pour aller au collége et en revenir. C’est une grande place de village, en pente elle-méme, et bordée de maisons noires et tristes qui lui donnent cette apparence de vétusté humide, si commune dans les villes de la céte bretonne. Le chant continu d’une belle fontaine située dans le bas, quelques percées ouvertes sur la cam-
pagne en égayent un peu la tristesse. Mais celle-ci s’évanouit, dés que l’on a découvert la merveille, assise sur un terre-plein, qui forme le cété droit de la place : la cathédrale. Le porche s’ouvre sur le milieu de l’esplanade comme l’entrée d’un goufire de lumiére et de beauté dans lequel disparattraient toute la disgrace et la mélancolie de ces lieux. C’est la plus belle cathédrale de la Bretagne, le chefd’ceuvre de cet art gothique breton, auquel les teintes roses et brunes du granit et l’exquis travail rustique des clochers ajourés prétent tant de délicatesse. Renan, se souvenant de la nostalgie qu’il éprouvait dans ses jeunes années, quand il avait quitté Tréguier pour quelques jours, attribue ce sentiment a Vinvincible attraction qu’elle exergait sur lui :
J’aspirais 4 revenir 4 ma vieille ville sombre, écrasée par sa cathédrale, mais ot l’on sentait vivre une forte protestation coatre ce qui est plat et banal. Je me retrouvais moi-méme quand j’avais revu mon haut clocher, la nef aigué, le cloitre et les tombes du xvé® siécle qui y sont couchées ; je n’étais 4 l’aise que dans la compagnie des morts, prés de ces chevaliers, de ces nobles dames, dormant d’un sommeil calme avec leur levrette a4 leurs pieds et un flambeau de pierre a la main.
On peut ressentir sous ces voites des impressions bien différentes sans étre capable, hélas! de les rendre dans un tel langage. Je me rappelle y avoir erré par une radieuse matinée de juin dont la clarté,
filtrant 4 travers les verriéres, se répandait sur les piliers et les dalles de I’édifice. Au milieu de ces pierres, la beauté du printemps me poursuivait, et j’en jouissais plus que je n’eusse fait en pleine campagne ; on elt dit que ce recueillement, ce pieux Silence en idéalisait la sensation et la transformait en la pensée la plus pure.
Les environs de Tréguier sont fort beaux. Formés par un vaste plateau verdoyant d’ou 1’on apercoit la mer et les iles, ils ont cette douceur qui enveloppe toujours les grands paysages bretons et qui méle a l’éclat du printemps et de l’été un ressou- venir des brumes d’hiver. Mais nous suivons Renan. La figure que ces campagnes de son enfance ont conservée dans l’imagination de l’homme mir et du vieillard ne tient pas tant a leur charme sensible qu’a ce qu/il appelle « leur caractére religieux et idéal », en harmonie avec le caractére de la ville que Le Braz nomme finement « I’Assise bretonne ». Elles sont « riches en belles et étranges légendes. A un quart de lieue est la chapelle élevée prés du lieu de naissance du bon avocat saint Yves, le saint des Bretons du dernier Age, devenu dans la croyance populaire, le défenseur des faibles, le grand redresseur de torts ; prés de 1a, sur un point fort élevé, la vieille église de Saint-Michel, détruite par la foudre. On nous y menait chaque année le Jeudi-Saint. C’est une croyance que ce jour-la toutes les cloches,
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pendant le grand silence qui leur est imposé, vont a Rome demander la bénédiction du pape. Pour les voir passer, on montait sur le tertre couvert de ruines; on fermait les yeux et on les voyait -traverser l’air, doucement inclinées, laissant flotter mollement derriére elles leur robe de dentelle, celle-la méme qu’elles portérent le jour de leur baptéme. Un peu plus loin s’éléve la petite chapelle des Cing- Plaies, dans une charmante vallée; de lautre cété de la riviére prés d’une ancienne fontaine sacrée, Notre-Dame-du-Tromeur, pélerinage trés vénéré 1. »