V. — Le collége” de. Tréguier
Le rapide historique de la ville de Tréguier que Renan nous présente au début de ses Souvenirs d’enjance, est plein de finesse et de couleur. Il n’est pas complétement exact.
Tréguier tire son origine d’un monastare fondé au vie siécle par l'un des pius célebres chefs des émigrations galloises : saint Tudual. Celui-ci, devenu le pasteur des populations environnantes, avait vu sa popularité et son autorité s’accroitre. La jalousie de certains seigneurs du pays en fut excitée. Ils résolurent de le déposséder par la violence.
~Tudual se tourna vers le roi franc, Childebert, suze-
rain des terres armoricaines, qui prit parti pour lui, le fit évéque, le confirma dans les prérogatives temporelles qu’il exercait, et ajouta 4 son domaine de juridiction de nombreuses paroisses. C’est ainsi que Tréguier devint un fief épiscopal, jouissant des droits quasi souverains qui s’attachaient en Bretagne aux grandes seigneuries ecclésiastiques. Son évéque exerca la haute justice, et ses décisions ne relevaient que du Parlement de Rennes, auquel il en était appelé directement. Pendant tout le moyen Age, Ja ville
garda aux yeux des peuples son caractére primitif de fondation religieuse, elle y trouva une protection contre les entreprises guerriéres et les convoitises du dehors.
Du vie au xvie siécle, elle ne fut troublée que par les incursions normandes et par quelques repercussions de la guerre de Cent Ans. Elle ne fut jamais fortifiée et conserva sur une certaine étendue autour de son enceinte le traditionnel droit d’asile. des monastéres. Cette situation privilégiée lui assura un développement paisible qui se traduisit par une réelle prospérité. Au, xvie siécle, elle passait pour une des villes les plus remarquables de la Bretagne. Elle avait une imprimerie, l’une des premiéres établies en France, des écoles de peintres-verriers et de musique liturgique. Déja, dans les premiéres années du xtv® siécle, Guillaume de Coatmohan, grand-chantre de l’église de Tréguier, avait fondé a Paris le Collége de Tréguier et de Léon, destiné & recevoir huit écoliers du diocése, et qui, augmenté de nombreuses donations, devint une institution célébre. Le commerce de la ville florissait ; elle trafiquait avec l’Angleterre, Espagne, le Portugal. Sa décadence, survenue au commencement des temps modernes, le dépérissement de son port, pourtant favorisé par la nature, fait ressembler son cas, toutes proportions gardées, a celui de Bruges.
Cette décadence fut la suite du terrible coup
que portéerent 4 Tréguier les guerres de religion. Trés fortement liés au Parlement de Rennes par la constitution méme de leur seigneurie, les évéques de Tréguier suivaient toujours, dans les choses politiques, la méme ligne que ce corps. Or, le Parlement s’était prononcé avec énergie en faveur du roi Bourbon. Sans complaisance pour le protestantisme, il s’était posé en ennemi de la Ligue. Le due de Mercceur, gouverneur de Bretagne, qui avait entrainé dans le parti de la Ligue la majeure partie de cette province, voulut venir 4 bout de la résistance des Trécorrois, et, n’y ayant pas réussi par la persuasion, il eut recours 4 la calomnie. Il répandit le bruit que Tréguier s’était rallié a la Réforme et que le culte protestant s’y célébrait.
Excités par indignation religieuse et par l’idée du pillage, les paysans des campagnes voisines prirent les armes et se joignirent aux troupes du duc pour donner l’assaut 4 la ville privée de défenseurs. Un grand nombre de ses citoyens périrent, elle fut presque entiérement brilée. Cette catastrophe se produisit en 1589, aux environs de Paques. Et ce qui restait de Tréguier fut encore mis a sac, le 17 aodt 1592. « Quand Sully demanda en 1606 le compte des perceptions d’octroi depuis 1599, la malheureuse cité répondit en montrant ses blessures non encore fermées, contractées au service du roi,
eben Pen un (eta de rere tel qu’on la laissa en paix 1.
Cest oS épisode tragique que Renan parait n’avoir pas connu, ce qui s’explique assez, si l’on songe au peu, d’importance de Tréguier dans histoire générale. On va voir dans quelle mesure cette ignorance a altéré la justesse de perspective de l’écrivain sur le passé de la ville ot il a vu le jour. Remontant aux origines, il s’exprime ainsi :
Il se forma naturellement une petite ville autour de lévéché; mais la ville laique, n’ayant pas d’autre raison d’étre que l’église, ne se développa guére. Le port resta insignifiant ; il ne se constitua pas de bourgeoisie aisée. Une admirable cathédrale's’éleva vers la fin du x11I® siécle ; les couvents pullulerent 4 partir du xvi® siécle. Des rues entiéres étaient formées des longs et hauts murs de ces demeures cloitrées. L’évéché, belle construction du xvi siécle, et quelques hétels de chanoines étaient les seules maisons civilement habitables. Au bas de la ville, a lentrée de la grand’rue, flanquée de constructions en tourelles, se groupaient quelques auberges destinées aux gens de mer ?.
On concoit que Renan ait gardé du Tréguier de son enfance ces impressions. Il a été frappé de
1. Adolphe Guillou : Essai historique sur Tréguier, p. 53. Cet ouvrage, excellemment documenté, m’a beaucoup servi pour cette petite esquisse historique. I] s’orne d’une poétique préface d’ Anatole le Braz. Voir aussi l’article de Moréri sur le collége de Tréguier et Léon.