Ma seur Henriette
j 134 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN
reux marin avait, 4 ce moment, de grands sujets de tristesse et que l’état de ses affaires était fait pour lui inspirer de sombres idées. Né a Tréguier en 1774, Philibert Renan avait été recu capitaine au long cours en 1798, aprés avoir étudié la navigation et la langue anglaise 4 l’école de Brest. Il débuta dans le cabotage et eut avec les corsaires britanniques quelques rencontres ot il fit preuve d’habileté et de force d’Ame. Quand Napoléon eut décrété lé blocus continental, il entra dans la marine de l’Etat, prit part a plusieurs campagnes et fut fait prisonnier. fl passa quelques mois sur les pontons anglais, puis fut envoyé 4 Londres ov il devint professeur d’hydrographie. Libéré par la paix, il revint 4 Tréguier et se maria en 1807. Sa vie prit alors une direction nouvelle. Il tenta d’unir a la navigation la spéculation commerciale. Son pére, le premier des Renan qui se fat établi a Tréguier, y avait fondé un magasin d’épicerie dont le revenu, s’ajoutant 4 ses gains de patron de barque, l’avait mis en possession d’un petit avoir. Philibert voulut étendre considérablement ce commerce. Ce fut une lourde faute.
« Complétement inhabile aux affaires, simple et incapable de calcul, sans cesse arrété par cette timidité qui fait du marin un véritable enfant dans la pratique de la vie, il vit la petite fortune qu’il tenait de sa famille se fondre peu a peu dans un gouffre qu’il ne mesurait pas. Les événements de
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1815 amenérent des crises commerciales qui lui furent fatales, Sa nature sentimentale et faible ne tenait pas contre ces épreuves : il retirait peu A peu son enjeu de la vie. Ma sceur assista heure par heure aux ravages que l’inquiétude et le malheur exercaient sur cette dme douce et bonne, égarée dans un genre d’occupations qui n’était pas le sien. » Ce défaut de sens pratique ne prouve pas toujours la faiblesse de l’intelligence. On le voit souvent associé a des facultés supérieures qui n’ont pas trouvé leur équilibre. Tel doit avoir été, 4 en juger par sa postérité, Philibert Renan. Médiocre, il n’etit pas vraisemblablement engendré des étres ayant le développement cérébral de ses deux cadets. D’autre part, l’ainé, Alain, semble avoir offert, lui-méme, un mélange de distinction et de faiblesse. Esprit au-dessus de la moyenne, comme en témoignent ses succés plus qu’honorables au collége de Tréguier, il s’engagea dans la carriére financiére, pour laquelle aucun Renan sans doute n’était fait; il éprouva des désastres, puis végéta. Ce devait étre un réveur ou, ce qui pis est, un demi-réveur }.
1. Voici sur Alain Renan, qui, dans la correspondance de la famille est toujours appelé : « le bon Alain,.. notre bon frére », deux notes dont le rapprochement le fait entrevoir, me semble-t-il. Le 16 octobre 1838, Ernest, écrivant du petit séminaire de Saint-Nicolas Aa sa mére, et Inui rendant compte de ses études pour lesquelles il a une grande ferveur, a cette exclamation : « Que j’aurais eu du plaisir, si j’avais été 4 Tréguier, a causer sur les classes, les mathématiques
Philibert Renan laissait sa femme dans les embarras les plus cruels. Je ne serais pas étonné qu'il elt appris 4 Saint-Malo sa ruine définitive, ce qui expliquerait sa fugue et son égarement de téte.’ Mme Renan dut liquider son commerce et quitter sa maison, afin de la louer au bénéfice de ses créanciers. Son ainé, 4gé de dix-neuf ans, trouva un emploi dans une banque de Saint-Malo. Elle partit pour Lannion, avec les deux plus jeunes, chercher refuge auprés de sa vieille mére et de ses sceurs non mariées. Ce furent de tristes années pour la famille orpheline. Dans une lettre 4 Henriette écrite quatorze ans plus tard, Renan évoquera le temps pénible ot « ils cachaient leur misére 4 Lannion ». Et la notice qu’il a composée en 1862 4 Vhonneur de sa sceur défunte contient ce détail qui a trait 4 la méme époque : « Un jour, trouvant mes mouvements embarrassés, elle vit que je cherchais timidement 4 dissimuler le défaut d’un vétement usé. Elle pleura, la vue de ce pauvre enfant destiné 4 la misére, avec d’autres instincts, lui serra le coeur. »
L’infinie tendresse des affections adoucit pour
avec Alain! » — Le 1¢F juillet 1840, A propos d’un autre séjour d’Alain a Tréguier, Henriette écrit 4 la méme : « Notre bon Alain vous a déja quittée, je pense, ma bonne mére. Combien de fois jai gémi de voir que ses malencontreux amis vous auront privée de toute tranquillité pendant son séjour prés de vous ! Que de fatigues pour vous | S’ils étaient 4 la maison, il y avait de quoi vous rendre — malade! » — Alain avait trente-deux ans.
cet enfant déja sensible et attentif, l’impression de ces épreuves matérielles. Dans ce milieu moral pétri de sentiments délicats, ot régnait une grande -naiveté de meeurs, l’état ou étaient tombés les siens ne se présenta pas A son imagination sous un aspect disgracieux et avilissant. Il connut la pauvreté ; il n’en éprouva point la bassesse. Les portraits qu'il nous a tracés de sa grand’mére et de ses vieilles tantes maternelles sont charmants; ils respirent la simplicité, la vérité. C’est un endroit de ses Souvenirs ou, 4 défaut du fameux « grain de sel , qui donne tant de saveur a certains de ses récits, nous goutons le parfum de la pure nature.
« Cette bonne bourgeoisie de Lannion était admirable de candeur, de respect et d’honnéteté. Beaucoup de mes tantes restérent sans se marier, mais n’en étaient pas moins. heureuses, grace A un esprit de sainte enfance qui rendait tout léger. On vivait ensemble, on s’aimait; on participait aux mémes croyances. Mes tantes X... n’avaient d’autre divertissement que, le dimanche, aprés les offices, de faire voler une plume, chacune sovfflant 4 son tour pour Vempécher de toucher terre. Les: grands éclats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de joie pour huit jours. La piété de ma grand’méere, sa politesse, son culte pour l’ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux
étais qu’il n’est pas sir qu’on puisse remplacer +. » Le séjour 4 Lannion, coupé par quelques villégiatures chez une certaine tante Morand, au manoir de Trovern en Trébeurden, pays de bois et de marais, ressemblant 4 Combourg et dont Renan — gardera un poétique souvenir, dura de deux a trois ans. Mme Renan et ses enfants, Ernest surtout, avaient la nostalgie de Tréguier. Malgré les soins qui les y entouraient, Lannion était pour eux un exil. Comme les créanciers, équitables envers cette infortune, s’étaient montrés accommodants, on put se réinstaller dans la maison paternelle et reprendre, avec plus de prudence, le commerce d’épicerie.