Souvenirs, p
ree yaar ee CAP 9D) ele nares A
Henriette avait vingt ans. De douze ans l’ainée d’Ernest, elle avait commencé, dés qu'il vint au monde, a lui servir de seconde mére. II y a des étres qu'une marque de la nature et du sort destine a
Vivre pour les autres. Elle se classa, d’instinct, dans
cette categorie de sacrifiés. Un premier sacrifice fut de renoncer A entrer au couvent chez les Sceurs de Sainte-Anne, 4 Lannion, vers lesquelles elle se sentait attirée et chez qui elle aurait mené une vie plus douce que celle qui a été son lot. Un second sacrifice fut abandon d’un projet de mariage qui edit assuré sa situation et qui lui plaisait, mais qui l’aurait empéchée de travailler pour son frére. Au mobile normal de l’affection fraternelle et d’un sentiment maternel précoce, s’ajoutait pour la retenir dans cette voie et exalter son dévouement, la séduction de la nature d’Ernest,. dont elle a discerné de trés bonne heure la richesse d’intelligence, la grace de caractére et d’imagination. Elle trouvait, dans cet
enfant, une attirance morale qui la rafraichissait de la lutte sévére et de la tension sombre a laquelle
elle se voyait vouée pour toujours. Il n’était pas seulement pour elle un jeune frére 4 l’abandon dont il s’agit d’assurer le sort. Elle le sentait né pour
un épanouissement exceptionnel de la vie, et trouvait
‘doux quil exercat autour de lui-méme une sorte d’absorption caressante sur ce qui pourrait l’y faire atteindre. On saisit cela dans les lettres ou ils ont échangé leurs souvenirs de cette époque.
Ses dons intellectuels, sa grande instruction la dirigeaient vers la carriére de l’enseignement. Elle | y fit des débuts malheureux. La cause de son insuccés, telle que nous l’a rapportée l’écrivain, d’aprés les explications de sa sceur (il était trop jeune pour avoir pu s’en rendre compte sur le moment) mérite qu’on la retienne. Henriette, ayant fondé a Treguier une école, avait cru pouvoir compter sur la faveur de la noblesse et de la bourgeoisie du pays. Elle n’y avait d’autres titres que sa distinction d’intelligence et de caractére, son aptitude supérieure 4 l’ceuvre de l’éducation, qualités qu’elle était incapable de soutenir par aucun moyen de charlatanisme ou de réclame, et qui demandent, pour étre appréciées en elles-mémes, la finesse de sens et la liberté d’esprit d’une élite. Cette élite ne se rencontra pas. Dominé par des préoccupations de parti, ramenant tout 4 une question de protestation et de bouderie politiques, le milieu auquel s’adressait Henriette ne savait plus faire de cas d’un mérite personnel accompagné d’indépendance. « La noblesse, sous la Restauration, voyant son privilége incontesté, avait pris franchement {part au mouvement
du monde. Maintenant, se croyant humiliée, elle se vengeait en se retirant dans un cercle étroit et en appauvrissant le développement général de la société. Toutes les familles légitimistes affectaient de ne confier leurs enfants qu’A des communautés religieuses. Les familles bourgeoises, pour suivre la mode et faire comme les gens de qualité, adoptérent bientét le méme usage. » Ne croyons pas cette réflexion tournée contre les communautés religieuses. Renan s’est toujours montre ' plein d’estime pour l'éducation catholique, dont ila si grandement bénéficié et dont il a impartialement comparé les mérites 4 ceux de l’éducation universitaire. Son idée, c’est que dans une société ot le classement en partis prime et régle tout, une person- ‘nalité distinguée, qui n’a pour elle que sa valeur propre, est condamnée a rester sans protection et a demeurer a l’écart. Henriette en fit l’expérience.
Cette expérience fut amére pour la jeune fille. Elle a eu une grande influence sur sa destinee et, par contre-coup, sur celle de son frére. Si la petite école ouverte par Henriette avait eu des éléves, elle aurait passé sa vie 4 Tréguier, Ernest ne fit pas allé A Paris 4 sa suite, il eit fait une paisible carriére ecclésiastique dans son diocése et probablement fini ses jours comme chanoine de Saint-Brieuc. C’est ’hypothése qu'il énonce lui-méme, ajoutant que, oar les hérésies qui auraient pu lui venir a
Vesprit (et lon peut hardiment affirmer qu/il lui en fit venu de considérables), il aurait su les envelopper de silence. Imposui custodiam ori meo... En ce qui est cependant d’Henriette, dire, comme je Pai lu sous certaines plumes, que cet échec fit d’elle une « aigrie », une « révoltée », e’est 14 une nuance bien fausse, en désaccord avec l’élévation de jugement qui se révéle dans sa correspondance. La vérité, c’est que l’impossibilité ou elle s’était vue d’exercer dans un milieu traditionnel et ‘catholique une activité indépendante fut ressentie et interprétée par elle d’une maniére un peu Apre, et qu’elle contribua a lui faire chercher sa voie dans le milieu rationaliste et laique ot: nous la retrouverons bientot.
Elle prit un parti aussi douloureux pour elle que pour les siens. Quelqu’un lui ayant signalé une place de sous-maitresse vacante dans une petite institution de demoiselles 4 Paris, elle accepta. Ses débuts « dans un monde qu’elle ignorait et qui lui réservait un apprentissage cruel... furent horribles. Ce monde de froideur, de sécheresse et de charlatanisme, ce désert ou elle ne comptait pas une personne amie, la désespéra. Le profond attachement que nous autres Bretons portons au sol, aux habitudes, a la vie de famille, se réveilla avec uné déchirante vivacité. Perdue dans un océan ou sa modestie la faisait méconnattre, empéchée par sa réserve extréme de contracter ces liaisons qui consolent
et soutiennent quand elles ne servent pas, elle tomba dans une nostalgie profonde et compromit sa santé.... Pour comble de malheur, les premiéres
‘Inaisons ow le sort la conduisit n’étaient pas dignes
d’elle. Qu’on se figure une tendre jeune fille, n’ayant jamais quitté sa pieuse petite ville, sa mére, ses amies, jetée tout a coup dans un de ces pensionnats frivoles, ot: ses idées sérieuses sont 4 chaque moment blessées, ot: elle ne trouve chez les directrices que légéreté, insouciance, sordide intérét... vingt fois, elle fut sur le point de repartir, il fallut son invincible courage pour rester?. »
Ce calvaire eut une fin. Bientét, Henriette, mieux connue et appréciée, put entrer dans un établissement respectable ot la direction des études lui fut confiée. Elle subit avec facilité les épreuves publiques exigées par les réglements de ce temps. Elle travaillait seize heures par jour. Dans ce milieu capable de comprendre sa personnalité, elle se fit ce qu’on appelle des « relations ». C’est alors que se prononca le changement dans ses idées religieuses
qui a fait croire 4 beaucoup de personnes que ce fut
elle qui gagna son frére a l’incrédulité. Nous allons la rencontrer tout 4 V’heure dans cette situation nouvelle qui lui fournit, en tout cas, le moyen d’avoir une action décisive sur la destinée de son fils d’adoption.